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TABLEAUX
D'HISTOIRE.
Vaes et Monuments.
PORTRAITS
D'HOM-MES
nXUSTRES.
TABLEAUX
fD'INTÉRIECRX
Esqoùses et Croquû.
ÉTUDES
D'niSTOIRE
NATÎJBELLE.
MUSÉE
DES FAMILLES.
Ce,-
PAR IM.
AERANTES (Madame la du-
chesse d').
.AXCELOT.
BARRIERE.
BAWn (il.idarae de).
BERTHOCD (S. Henry).
BELLOC (M.idame Sw.).
BORY (Saini-Vinceni).
BL.UE (Henri).
BOIÏARD.
CASTIL-BLAZE.
DEL.\VIGXE (Casimir).
DAMX (FéliT).
DESCHAMPS (Emile),
DCMAS (Alexandre*.
DHal (Alexandre).
GAY. (Madame).
GIRARDIX (Madame B. de).
GOLZAX (Léon).
HCGO Oiclor).
IIERBIX (\iclor).
Ztoi^ihnt tîolumf-
Quatrième Année.
185G.
.ei)dU^
JAL, histori<Hïraphe-
JACOB (le bibliophile).
JAXIX (Jules).
JAY, de l'Académie Franc.
JOCY (de), de l'Acad. Franc.
KOCK (Paul del.
LAMARTl.tE (Alphonse de).
LECLERC (Edmond).
LECOMTE (Jules).
LEXOIR (Albert).
MAYXARD (Louis de).
PEYROXXET (comte de).
RESSEGUIER (comte de).
ROMAX.
SAIXTIXE.
SALV.\XDY (de), député,'
SUE (Eugène),
SCRIBE, de FAcad. Franc.
SOCLIE (Frédéric).
WOLF.
'i'-i' ■■ I' " ' ■■'■ ■.:tji''i.:lli^;i
^^^ t/ain/^ ^u^oracj, /fÔ //,
M^^^l/^
MUSÉE
DES FAMILLES.
.î-ç.**.-
, V
Jeanne de Flandre.
Gemok, del. Allanson, sculp.
ÉTUDES HISTORIQUES.
JEANNE DE FLANDRE.
Ne vous est-il point arrivé nnofois dans votre vie, en ^ cits et les conjectures desécrivains pour vous renfermer
parcourant les pages de notre vieille histoire, de laisser ± en vous-même, et rester quelques instans face à faceavec
écliapper le livre de votre main , d'abandonner les ré- i° une de ces grandes figures que le doigt de Dieu semble
OCTOBRE ^8Ô5. ^, TROISIÈME VOLDME,
LECTURES DU SOIR.
k celle qui dominait la grande porte on distinguait une
femme belle cl de baotestatare.
C'était Jeanne, la comtesse de Flandre.
Son visage, d'ordinaire dédaigneux et froid, était en
ce moment pâle de colère; ses lèvres tremblaient comme
sessayanl en vain à prononcer certaines paroles, ses
avoir tracées pour renseignement des hommes. Météores
lumineux et terribles , elles ont aussi leur sinistre au-
réole, auréole de mystère et d'épouvante, qui menace de
mort l'œil assez hardi pour les contempler. Et alors cette ^
pensée ne vous est-elle point venue a l'esprit que cepour- °"
rait bien être par une volonté d'en haut que la cause des
plus grands crimes restât a jamais inconnue, et que les 3^ yeux flamboyaient, et a la manière dont sa main frois-
mémoires les plus chargées de malédictions n'arrivassent ^ sait un parchemin, on devinait un mourement de rage.
à la postérité que voilées par lesnuages du doute quobs- + Sa tête portait la couronne des comtés de Flandre ,
curcit encore la nuit des temps. Est-ce sagesse divine. ^ une tour d'or flanquée de quatre lions, a son coule lion
est-ce hasard qui arrache ainsi à l'exécration de l'avenir, ^ de Flandre suspendu par une lourde chaîne d'or, et sur
noms qu'on ne peut prononcer sans éveiller les horri- c^^o sa robe de velours noir scintillait une épée nue. attachée
; souvenirs qui s'v rattachent. Des crimes qui épou- Do à sa ceinture par le roi de France lui-même. Un héraut
ces
blés
vantent l'humanité ont été commi>, dit l'historien; quels "C sonna de la trompette, et commanda le silence au nom de
farent les auteurs de ces crimes; on l'ignore; aucune
preuve n'existe, aucun monument ne nous reste I Frap-
pezaox portes des tombeaux, il n'y a que poussière et si-
lence; interrogez la solitude des antiques manoirs ; le
cri seul du hibou viendra répoudre à vos cris ; secouez
la poudre des chroniques . vous n'y trouverez que
haine , ignorance ou servilité ; alors fatigués de tant
d'efforls inuiilcÀ , vous rentrerez en vous - mêmes ,
vous écouterez dans le calme de votre conscience la
voix du peuple qui accuse , cette grande voix qui tra-
verse les temps . et s'est faite immortelle, cette voix
enfin que l'on a appelée la voix de Dteii.
C'est alors que ma'gré vous et en vous-mêmes, s'élè-
vera un tribunal, où la passion se tait, où l'erreur trouve
rarement place, un tribunal saint et respectable . où le
cœur interroge l'homme, où l'homme interroge le roi.
MADAME JEANNE . LA HAUTE ET PUISSA5TE COMTESSB DE
FLANDRE ET DE HAINACT.
Et au même instant les chevaliers tirèrent leurs lon-
gues épées, et la garde se rangea au pied des murs du
palais.
Intimidé par tout cet appareil, le populaire ne Gt plus
entendre qu'un sourd grondement, qui tomba tout-a-fait
dans le silence au troisième commandement du héraut.
Mais en même temps, les voix les plus éloignées se pri-
rent 'a hurler : le loilà! le voilà!
Alors ce ne fat plus qu'un cri général, immense, qui
couvrit tout autre cri. et força les hérauts de la comtesse
de rentrer au palais . ne devant point rester plus long-
temps exposés 'a un affront jusqu'à ce jour inouï.
Et àPextrémiié de ce bng serpent de peuple, serpent
^ tout bigarré de cuirasses et de mantilles, de riches ha-
Car ce n'est qu'ainsi qu'il nous est permis de juger ^ bits et de haillons, on put voir , portée sur des épaules,
certains noms que nous livre l'histoire et qu'elle n'a osé ^ s'avancer une litière découverte et richement ornée,
charger ni d'anathèmes ni de bénédictions. 3C L'homme de la litière était un vieillard 'a longue barbe
Jeanne de Flandre est un de ces noms. X et à longs cheveux blancs: il avait sur les épaules le man-
ia fille des Baudoin fut-elle une de ces femmes au ^ teau et sur la tête la couronne des empereurs de Con-
ir mâle, 'a la pensée virile , qui furent méconnues ^ stantinople.
co qu'elles étaient trop grandes pour être comprises; ^^ C'était Baudoin , le père de Jeanne de Flandre, ainsi
qu'il le disait, et que le répétaient les vieux seigneurs et
le peuple qui l'entouraient.
Vingt ans auparavant il était parti pour U croisade ,
avait conquis Constantinople, dont il avait été nommé
cmpercor. et après avoir passé pour mort pendant dix-
huit années , revenait de sa longue captivité . et se pré-
sentait pour reprendre le titre et le pouvoir de comte de
Flandre.
Mais Jeanne traita ses récils d'impostores et de faus-
setés, elle refusa de reconnaître cet homme pour son
père , et lui ferma les portes du palais.
La révolte du peuple fut alors complète , les actes de
violence allaien\ succéder aux cris, ta journée promet-
tait d'être féconde en sanglans démêlés : lorsque Jeanne
effrayée s'enfuit 'a Péronneavec Marguerite sa soeur, près
du roi de France, Louis Mil. dont elle réclama la pro-
tection, et assigna le vieillard a comparaître devant ce
cœu
parco qu'elles étaient trop grandes pour être comprises
ou bien élail-ce l'enfant dénaturé qui , après avoir mé-
connu son père, fit tomber sa tête sur l'échafaud?
L'histoire est divisée à cet éjjard; qu'il nous soit donc
permis d'essayer en réunissant les opinions des hommes
qui se sont occupés de cette grave matière , d'offrir une
explication qui nous rapproche, autant que possible, de
la vérité, et puisse satisfaire notre conscience.
Or, nous commencerons par vous dire ce qui se pas-
siit à Lille, le matin du i \' jour d'avril de l'an ^ 223.
Une multitude immense de peuple était accourue dans
celte cité, des bourgs, villages et villes d'alentour ; tous
avaient I air véhémenlemont agités, et comme (lans l'at-
tente d'un grand événement. Les portes qu'on avait
voulu fermer avaient été forcées par la populace: les
gardes, outrageusement hués par la canaille, restaient
dans une inaction inaccoutumée, et qu'on aurait pu pren-
dre pour de la peur.
De l'exlrémilé de la ville ^ la grande place sur la- ^ tribunal.
quelle s'élevait le palais des comtes de Flandre , c'était
un flux et reflux continuel de bourgeois , de nianaus et
de rustres, d'où s'échappaient des injures et des cla-
meurs salitieuses. les boutiaues et les échoppes se fer-
maient partout avec fracas; les ochevins se rendaient en
toute liàle au palais , qui se remplissait de chevaliers,
dont les cuirasses brillaient merveilleusement aax rayons
dusc^leil.
Tout rela durait depuis plusi«Mirs heures , lorsqu'un
incident >inl mettre le oimble au desordre.
On vit tout à coup s'ouvrir les fenêtres du palais , et
Celui-ci accepta sans hésiter, et se mit immédiate-
ment en marche pour aller à Péronne. Voici donc ce qui
se passa le matin du ^ 4' jour d'avril de lan ^ 225.
Qu'il nous soit permis à cette heure de retourner de
quelques années en arrière, et de jeter un coup d'œilsur
les faits qui préparèrent cet événement.
Baudoin, neuùèrae du nom, né en 1171, était un
des héros de la quatrième croisade. Placé , en -1204 ,
comme nous l'avons dit . sur le trône de l'OrieBt . <!Poù
il tomba dans une servitude de dix-huit années qui te fil
passer |K»nr mort . il eirt pour successear Heori , wn
MUSÉE DES FAMILLES.
3
frère, dansTannce ^ 203. Eq parlant à la croisade , Bau-
doin avait laissé en Flandre ses deux filles , Jeanne et
Marguerite , et désigné Jeanne comnip devant lui succé-
der en cas de mort.
Leur mère, Marie de Champagne, était morte à Saint-
Jeao-d'Acre, dans un pèlerinage a Jérusalem,
Philippe de Namur , parent de Baudpin, gouverna la
Flandre, comme tuteur de Jeanne.
Mais la soif du pouvoir qui tourmentait Jeanne encore
enfant ne lui permit pas d'attendre longues années pour
user de ses droits, et, en ^209, prolUaul de la nouvelle
l)ien accréditée de la mort de Baudoin, elle se fitdéclarer
comtesse de Flandre et de Hainaut.
Malgré son ambition et son ardent désir degfouverner
seule, elle fut pourtant obligée, deux ans après, pour
conserver son pouvoir, de le partager; elle prit pour
époux le comte Ferrant ou Fernand, fils de Sanche 1",
roi de Portugal. Ferrant fit alliance avec Philippe-Au-
guste ; mais ce dernier ayant contrevenu aux traités , St
Ferrant refusa de lui prêter secours dans une guerre
contre les Anglais ; il fit même plus, il parut, à la fameuse
journée de Bouvines, dans les rangseunemis. Il fut vain-
cu par les alliés; couvert de blessures, il tomba au pou-
voir de Philippe , qui le fit conduire à Paris et jeter dans
un cachot de la tour du Louvre.
Le petit nombre des historiepç qui dnîfjBndent Jeanne
de Flandre l'ont dépeinte comme une épouse tendre et
vertueuse, qui passe quinze années de sa vieà supplier les
rois de France de rendre le comte Ferrant à la liberté.
Mais ne pouvons-nous pas demander à notre tour si vrai-
semblablement telle a pu être la conduite d'une femme
qui eut l'impudeur de demander au roi de France de lui
accorder les insignes virils, le droit de porter l'épée nue,
ce qui luifut accordé; qui fitun traitéd'alliauceaveccelui
qui retenait l'époux dans les fers en maintenant l'épouse
dans son comté; qui attira sur sa tête la haine de toute
la vieille noblesse qu'elle écrasait sous son sceptre de
plomb; d'une femme, enfin, qui ne donna quelquespreu-
ves de bienfaisance ou de piété hypocrite , peut-être ,
qu'àcetteépoque de la vie où le remords pouvait bien l'y
contraindre?
Revenons maintenant au jugement du comte Baudoin.
Le roi de France, qu'on avait lieu de supposer préven-
tionné contre le vieillard, justifia en effet tous les soup-
çons. Trois questions sur la vie intime du comte Baudoin,
et auxquelles lui seul, ou ceux de sa famille, pouvaient
répoudre, lui furent posées. Ce malheureux, affaibli par
les années, par les fatigues du voyage , et surtout par les
horribles traitemens qu'il avait endurés pendant sa cap-
tivité , ne put rassembler que confusément ses souve-
nirs.
Louis VIIJ, dit Sismondi, s'emporta, et, sans autre
examen, lui ordonna de sortir du royaume. Il respecta
néanmoins le sauf-conduitqu'il lui avait donné, et il le
fit reconduire jusqu'aux frontières.
Mais les adhérensde Baudoin, découragés par l'issue
de cette conférence, l'abandonnèrent. Craignant de tom-
ber aux mains de ses ennemis , il voulut s'enfuir sous
un habit de marcliand ; bientôt il fut reconnu en Bour-
gogne, arrêté par un chevalier , et livré à la comtesse,
qui, après lui avoir fait souffrir les plus cruels outrages,
le fit périr sur un échafaud.
En effet, Jeanne, dont l'exil de Baudoin n'assouvissait
pas les vengeances, ayant appris par un de ses affidés
que Baudoin, déguisé, traversait la province de Bourgo-
gne , donna mission au chevalier Evrard de Chastenay
de courir eu toute hâte dans ce pays , et de l'arrêter, aq
mépris du droit des gens si respecté en ce temps.
Et pourtant le pauvre vieillard n'ourdissait aucune
conspiration , ne poussait aucune plainte ; le lâche che-
valier l'arrêta pendant son sommeil.
Ici encore la conduite de Jeanne ne fait-elle point naî-
tre des soupçons qu'il est bien diflicilede détruire'/ Bau-
doin était condamné, chassé, aJjandonné de tous; il fuyait
sa patrie, et versait en silence des larmps suj- la cruauté
de ses enfans ; d'où vient alors c^et ordre barbare de
Jeanne, qui avait pardonné a tous les révoltés? d'où vient
cedésir de la mort d'un homme qui n'était plusàcraindre?
eflcs torluresqu'onlui fil éprouverpourle forcer à avouer
son imposture? et les histoires mensongères, dictées aux
historiens du pays et du temps, sur les prétendus mira-
cles opérés au lieu où avaient été ensevelis les restes de
Baudoin, en Syrie? On s'empara donc du vieillard; il fut
attaché surunânc, la face tournée par-derrière, conduit
à travers les huées et les outrages d'une populace qui
hurle pour tous ceux qui la paient , suivant la même
route que , quelque temps auparavant , il avait parcou-
rue au milieu des bénédictions et des chants d'allégresse.
Jeanne ne craignitpas de venir insulter a son malheur,
de lui proposer d'avouer qu'il était un ermite de la fo-
rêt de Glauchon, appelé Bernard de Rays.
Baudoin demeura noble et calme au milieu des tortu-
res. Le quatorzième jour de mai de lamême année, juste
un mois depuis son retour dans son comté, un échafaud
se dressa hors des murs de Lille, au lieu même où s'éleva
plus tard une abbayefondée par Jeanne; des soldalsnom-
breux furent apostés sur tous les points; il y eut un grand
concours de peuple, mais rien que pour faire silence et
pleurer.
A genoux sur l'échafaud, la main sur le Christ, la tête
sur le billot , il répéta encore qu'il était le véritable
comte de Flandre, priant Dieu de pardonner à sa fille
l'épouvantable crime dont elle se souillait, et à la Flandre
qui le laissait commettre.
Puis, quand sa tête tomba, on remarqua une figure
pâle, aux dentsscrrées, aux traits fortement contractés,
qui contemplait cet horrible spectacle, d'une lucarne voi-
sine : d'aucuns prétendirent que c'était la fille de Bau-
doin qui avait voulu s'assurer par elle-même si le bour-
reau lui était bien venu en aide. Jeanne gouverna paisible-
ment la Flandre seize ans encore après ce drame sanglant;
elle mourut pieusement, sous l'habit des filles du mo-
nastère de Marquettes, qu'elle avait fait bâtir.
tSur un tableau qui était suspendu près du tombeau do
la comtesse Jeanne, étaient écrits ces vers :
Est sita Flandrensis Princeps , et Hannoniensis ,
In tumulo tali. Vilà nituit speciali^
Sicul Susanua , cœlcbs fuis ista moaalis ;
Nobilitas talis , proies fuit impcrialis j
Justa , poteas , fortis , démens , ac liorrida mprtis.
Anyelicis mixla sit turbis liaec Comitissima.
C'est-à-dire en français ;
« Ci-p,ît la princesse de Flandre et de Hainaut , dont la vie fut
» singulièrement florissante j religieuse , cjiaste comme Susannc ,
u noble et fille d'empereur , Juste, puissante, forte, clémente et
» redoutant la mort. Que cette comtesse soit jointe aux troupes
n aogéliques... «
■ Voici maintenant comment une tradition du pays ra-
conte cette conversion, quinejustifieraitque bien faible-
ment la louangeuse épitapbe que nous venons de repro-
duire.
En 4227 , grâce au gouverneur équitable de salut
LECTURES DU SOIR.
Louis, plutôt qu'aux sollicitations de Jeanne, Ferrand,
son époux , sortit enfin des prisons du roi de France.
En ^232, il mourut à \oyon, miné par lechagrinet les
longues souffrances de sa captivité , ce qui permit à
•Jeanne de se remarier. En ^ 233 ou ^2•■>6, elle épousa
Thomas de Savoie. Le lendemain de ce mariage, ou quel-
ques jours après, ellereutraita Lille, assise près de son
époux sur un riche chariot. En passant au lieu même où
son père avait été exécuté, elle crut voir un fantôme
sanglant se dresser devant elle , et la menacer de sa tête
encore à demi attachée au cou.
Que cette apparition fût le résultat de l'agitation de
son esprit houleversé par les accusations du peuple, ou
que ce fût le commencement de la vengeance céleste,
c'est ce que l'on n'ose dtH;idcr. Toujours est-il que de ce
moment Jeanne ne mena plus qu'une existence de trou-
bles et de terreurs, croyant sans cesse voir le spectre fa-
tal s'offrir à ses regards. Le clergé fut consulté ; un évo-
que conseilla à Jeanne de bâtir un monastère sur la
place où avait eu lieu l'apparition. Jeanne le fit élever
en toute hâte, donna même des ordres pour rétablisse-
ment d'un hôpital et de deux autres couvens; et, pour
que sa pénitence fût plus entière et plus efficace , elle y
prit même l'habit et mourut cloîtrée. ^
Une dernière comparaison a établir. Quand ce vieil-
lard, condamné pour avoir eu le courage de s'avouer
comte et père, était à genoux sur l'échafaud, au milieu
du silence de tout un peuple consterné , sa dernière pa-
role, calme et ferme sous la hache du bourreau, fut cel-
le-ci -.Mon Dieu,pardonnez-tui! Et Jeanne, entourée des
saintes filles de Dieu . recevant toutes les consolations,
toutes les ressources de la religion, étreignant le crucifix
et se roulant sur la couche de la pénitence, s'écriait avec
désespoirct larmes :
Mon D'ieu! me pardonnerez-vous?
Mon Dieu ! -pardonnez-moy!
Maintenant prononce qui voudra (\).
VICTOR HERBIN.
(1) Consuhcr pour notre inlerprélation historique :
Si;;isinond, Histoire de France\ Augustin Tierry, id.; Michelcl,
id" ; Mczeray, id.; ^'icolas Choniates. Chronitjue de Tours, Chro-
nique de Si-Denis, Histoire de Flandre.
ÉTUDES MORALES.
UNE VIE DE SOUFFRANCES, UN QUART D'HEURE DE JOIE.
I. — UN SUICIDE.
Vous vous trompez si vous cher-
chez ici-bas autre chose que des
(OufTranccs, parce que toute cette vie
qu'elles ont apprises de la tradition ; enfin les portes sont
closes et les chiens sont lâchés de bonne heure. Car, dans
une pareille saison où la nuit arrive à quatre heures cl où
les chevaux de la maréchaussée ne pourraient se hasarder
Jésus se cache et les abandonne ,
murmurent ou tombent dans un
excès d'abattement.
I.MITATIOJI DE }.-C.
mortelle e^t remplie de misères, et de ^ impunément parmi les chemins imi)ralicablos , les mal-
toutes paru environnée de croix. ^ faitours ont trop de chances pour rôdera l'entour des
Soyez persuadé que votre vie est :g fermes, et pour s'v introduire la hache à la main. Aussi, la
""voT;rurq:o1\eaucoup, si 5: "'^"velle d'uu assassiuat OU d'un incendie vient-elle do
^ temps a autre accroître la terreur et la défiance , faire
doubler le nombre des verroux et mettre en état l'arque-
buse rouillée, que deux crampons suspendent au-dessus
de la cheminée, parmi des assiettes d'étain de forme
^ antique.
Il faut avoir habité la Flandre pour savoir quel aspect t^ Or , on se trouvait a la fin de l'automne ; la nuit était
de désolation présente ce pays ;i la fin de raulomiie, 'S;^ venue; la pluie tombait avec violence; les chemins dé-
loisqu'une pluie froide et large ne cosse d'y tomber à ^ foncés charriaient avec fracas des Ilots d"eau bourbeuse,
grands flots durant des semaines entières. Le ciel reste ^ et néanmoins un homme, âgé de quarante ans environ,
constamment gris, sans un rayon de lumière, sans un ^> conduisait avec une insouciance apparente une petite
peu d'azur; le vent siffle et mugit avec violence 'a travers ^ voiture, traînée non sans peine par un bidet efflanqué,
les arbres dont il agile les rameaux nus; les chemins, ^ Cette voilure se composait de deux parties bien distinc-
transformés en torrens, roulent une eau rapide et limo- à tes : d'abord une sorte de cabriolet formait le devant;
ncuse. Cette atmosphère humide , qui contracte les % puis derrière venait une énorme caisse, aussi haute que
nerfs et étieint le front , affaisse et assombrit l'imagi- ^i;^ le cabriolet et destinée sans doute 'a contenir des mar-
nation la |)lus insouciante et la plus gaie. Tout subit ;^' chandises. l ne lanterne, fixée 'a l'un des côtés de la voi-
iino impression profonde do inolancolie. Les bestiaux se '>^' turo. jetait par intervalles sa lueur jaune sur le visage du
, couchent nonohalammoiit sur la litière de l'écurie, ol t% voyageur, et montrait furtivement sa physionomie éner-
voiont arriver, sans joie et avec indifférence, l'houre de cX= gi(jue et son sourcil contracté par quoique pensée fu-
la provondo, tandis «pio leurs inailros se tiennent oisifs <^, iit^te.
et silencieux près do l'àlre où brùlonl on pôiillant les ^X' En effet, le pauvre homme, malgré une lutte opiniâtre
longues tiges de r<rillotlo. Los monagèros elU\s-inèmes , "h avec la fatalité, et par un de ces revers inallendus qui dé-
attristi'os par lo bruit do l'ouragan «pii ébranle les f(«- % routent les combinaisons les plus prudentes et les mieux
nôtres, scmblonl moins alertes et oublient d'égayer les 4^ disposées, venait de perdre tout ce (pi'il jxissédait au
travaux du ménage pai" quelques-unes de ces ballades '■^^ monde, .\rrivc la veille au petit hameau de Leycndorp,
MUSEE DES FAMILLES.
il s'était mis aussitôt à déballer, dans la grange de l'au-
berge principale, les marchandises de quincaillerie et de
verrerie que contenait sa voiture. Tout lui présageait pour
le lendemain une vente fructueuse, et il s'était endormi
avec l'espérance d'emporter, après une semaine de sé-
jour à Leyendorp, bon nombre des escalins du pays ,
lorsque tout à coup un cri sinistre l'éveille : — Au feu I . . 11,
se lève demi-nu. . .La grange qui contenait toutes sesmar-
chandises brûlait et élevait jusqu'au ciel les gerbes de ses
flammes impétueuses et rouges. A peine put-il sauver de ce
désastre sa voiture vide et son cheval. U lui fallut donc
repartir le lendemain , ruiné et la mort dans le cœur.
Voilà pourquoi il laissait aller son cheval presque au
hasard et sans le diriger d'autre façon que par un mou-
vement machinal des rônes; voilà pourquoi son sourcil
se fronçait avec une expression sombre cl désespérée.
— Ce sera, se disait-il , ce sera un triste retour que
mon retour dans ma famille. Ma mère, ma femme et
mon fils comptent les jours qui me séparent encore d'eux;
ils se disent : Aujourd'hui il a commencé la vente : il
fait de bonnes affaires : il reviendra dans huit ou dix ,
jours avec de bons bénéfices dont il paiera les dettes que
lui ont fait contracter trois mois de maladies et durant
lesquels il n'a pu s'occuper de son commerce. Malédic-
tion ! c'est demain malin qu'ils me verront arriver sans
un double, ruiné, endetté, prêt à être Jeté en prison ;
car l'usurier qui m'a prêté trois mille escalins sous con-
dition de les lui rendre dans trois jours, ne me fera nulle
merci. Ohl mon Dieu! mon Dieu! quel malheur! quel
malheur 1 et que vous a donc fait Nicolas Dow , pour que
vous le traitiez avec une rigueur si grande?
Et nul moyen de sortir de cette horrible position! U
Nicolas Dow. Granvilte, del. Brown, sculp.
ne me reste aucune ressource. Endetté déjà d'une «^ plus être d'aucun secours à ma femme et à mou fils;
sommeconsidérable, je ne trouverai personne qui veuille ^ si je ne puis plus servir qu'à les entacher de honte,
venir à mon secours! Ainsi donc, il faut me résigner ^ eh bien! je mettrai un terme aux misères qui m'accablenl
pour moi et pour ma famille à la misère et à l'infamie ; ^ depuis trop long-temps,
car on va me jeter dans la prison des voleurs et des ban- 3^ Je mourrai.
querouliers ! ^ Et il donna un violent coup de fouet à son cheval
Non , s'écria-t-il tout à coup avec l'énergie du dés- ^ qui marchait lentement et avec défiance sur la crête es-
espoir , non, je n'irai point en prison l Si je ne puis ^^carpée d'un ravin profond.
6
LECTURES PU SOIR.
Effraye, le cheval s'arrcla tout à coup et refusa d a-
vaocer, malgré les cris et les coups de son maître. Du-
rant cette lutte, la voiture recula, le bord de la crête
détrempé par les pluies, s'écroula, et la voiture le
cheval et rhorame tombèrent avec fracas dans le fond du
ravin où coulait un torrent profond.
La voiture se brisa en morceaux, et les flots du tor-
rent entraînèrent le cadavre mutilé du cheval.
Mais riiomme , un bras cassé et la tcte meurtrie , se
sentit , dans ce péril terrible , ressaisir par 1 amour de la
vie dont il voulait se débarrasser naguère, et ils efforça
degaîînerla rive. .
Après des efforts inouïs , il y parvint, mais il ne put
s'accrocher à cette rive , spongieuse et gUssante tout a la
fois, et la violence de l'eau épuisa de suite les forces de
l'infortuné et l'entraîna dans son courant. Bientôt il
cessa de faire des mouvcmens. Puis il disparut sous les
vagues et reparut une ou deux fois pour redisparaître
encore.
Puis, a la fln, un tronc d'arbre qui barrait le torrent
arrêta le cadavre , contre lequel vinrent battre les flots
écumeux.
§ M. — UNE MÈHE DE DOULECa.
Il est grand et trèe-grand de pou-
voir se passer de toute consolaUon
Unt humaine que divine , de souf-
frir de bon gré pour Thonneur de
Dieu celte espèce d'eiil où se
trouve le cceur.
Apprenez à quitter pour l'amour
de Dieu l'amour le plus nécessaire
et le plus cher , et ne vous affliger
pas (le perdre un êire aime , sa-
chant qu'il faut enGn que nous
fiovons tous séparés les uns des au-
tres, IMITATIOX nE j.-c.
Le lendemain, le soleil se leva splendidement dans un
ciel sans nuage, et les reflets de sa lumière vinrent étin-
ccler en mille gerbes glorieuses sur les toits ruisselans
encore d'une pelile maison deLcyde.
Aussi les trois femmes locataires de cetl« maison , et
qui s'étaient endormies non sans peine, parmi les rugis-
scmcns de la tempête, a leur réveil et lorsqu'elles virent
l'azur descieuxet les rayons du soleil, éprouvèrent quel-
que chose de la joie de Noé, dans l'arche , quand la co-
lombe lui rapporta une branche d'olivier. Il faut ajouter
qu'en outre de la belle matinée qui s'annonçait après
tant de jours nébuleux, une autre satisfaction dilatait leur
cœur et faisait épanouir leur visai^e. La pluie abondante
de la veille avait rempli jusqu'à déborder trois énormes
tonneaux disposés sous les gouttières, et les di;jncs mé-
nagères se trouvaient approvisionnées, au moins pour
trois semaines d'une eau des plus avantageuses pour les-
siver le linge ; sans compter qu'on userait en l'employant
beaucoup moins de savon que si l'on se servait d'eau ^ lait aux chalands, non-seulement de la quincaillerie,
regarda, de ses grands yeux bleus, son aïeule, et parut lui
sourire, sans quitter toutefois le sein de sa mère.
— Je le sais Garitta , je le sais ; car je me suis éveillée
plusieurs fois celte nuit, et j'ai entendu la gouttière qui
dégorgeait l'eau avec un murmure continuel. Bon !
me disais-je, nous sommes tous bien chaudcmement
à l'abri, nous ici, monCls,a Leyendorp;Dieu soit béni de
cette pluie, pourvu qu'elle ne fasse de tort a per-
sonne; car elle épargnera de la fatigue 'a Nell , et nous
vaudra du linge d'une blancheur!.... Et Gérarti? dort-il
encore? interrompit-elle, en soulevant le rideau qui re-
couvrait la fenêtre d'un petit cabinet.
— 11 dort, et du sommeil le plus profond, depuis hier à
six heures; il ne se doute point, lepauvre enfant, que, de-
puis ce temps-I'a, il a fait un orage atout jjévaster. Gé-
rard!... Gérard!
— Plaît-il, grand'mère? répondit enfin la voix encore
endormie d'un enfant dedouze ans.
— Voici que huit heures sonnent, répliqua- t-elle, en
accompagnant ce mensonge d'un signe de malice; tu
arriveras trop tard à l'atelier.
— Huit heures! huit heures! Mais je serai grondé.
L'enfant sortit avec précipitation de son Ut.
— Ne te hâte point si fort, Gérard, et prepds le temps
de te vêtir et de déjeuner, car il n'est que six heures et
demie,
— Ah ! grand'mère . tu me fais toujours de ces mé-
chancetés.
— C'est sans doute pour cela que tu n'es Tenu em-
brasser ni moi, ni ta mère, ni ta petite sœur.
— Oh! pardon; mais vois-tu, c'est que d'arriver tard
à l'atelier, cela me vaut des reproches de maître Rem-
brandt. Au contraire, sa sœur, la bonne mademoiselle
Louise, quand je me montre matinal, ne manque jamais
de me dire : Oh ! voilà Gérard , le plus exact de tous nos
apprentis , et cela me fait plaisir, vois-tu?
Sur CCS entrefaites , la grosse Nell ouvrait la bouti-
que, et en lavait les carreaux de terre cuite, avec une
pièce de toile trempée dans l'eau.
Au premier coup d'oeil, on aurait été fort embarrassé
de désigner quel était le commerce spécial auquel se
consacraient les propriétaires de cette L>outique encom-
brée de mille objets contradictoires. Pour sortir de
doute, l'on avait besoin de lire l'enseigne qui servait de
fronton, et sur laquelle de grosses lettres eu caractères
d'or fané disaient :
kO BAS ROUGE.
Itifolûs Bouj,
DIarrban1> {'itrirr et iHcrrier.
Du reste, le verreetles vitres étaient ce qui se trouvait
le moins dans celle boutique , dont l'étalage présen-
dc puits ou de citerne.
Aussi la nouvelle de cet important avantage fut-elle
la première chose qu'elles s'annoncèrent réciproque-
ment et la joie sur le visage.
— Les trois ('U\icrs sont pleins, madame, dit la grosse
Nell à sa maîtresse encore au lit, et qui allaitait uuejctlie
petite nilc de cinq mois qu'elle couvait de son regard
maternel.
— Le» trois cuviers sont pleins, ma mère, répéta celle
jeune femme à une dame âgée qui vint l'embrasser an
front, et qui donna la même caresse ù l'enfant. L'enfant
^ mais encore cenl autre choses; comme delà toile, de l'é-
pict-rie, et jusqu'à des chausses et des pourpoints tout
fabriqués.
C'est que la boutique de Nicolas Dow , dirigée par ta
mère et sa femme, jouissait d'une grande réputation à
Leyde : qu'on savait y Imuver meilleur marché que par-
tout ailleurs , des marchandises garanties d'une excel-
lente qualité; c'est qu'enfin chacun dans la ville avait
l'habitude , depuis je ne sais combien de temps, de s'ap-
provisionner dans cette boutique , et de s'y voir servi
par ÎA"' Dow , bonne sexagénaire , toujours au courant
MUSEE DES FAMILLES.
des nooTellcs de Leyde, et ne surfaisant ses pris qrie
juste de ce qu'il fallait pour laisser aux acheteurs le plaisir
de conquoslcr une légère diminution.
Il fallait la voir dans celle boutique, atec ane petite
coiffe éblouissante de propreté qui renfermait ses cheveux
blancs relevés suivant la mode du pays. Avenante, cau-
seuse, enfjageante, elle servait ses pratiques avec une pré-
venante vivacité, que ne gônait en rien un embonpoint
quelque peu trop développé. La boutique demeurait-elle
quelques instans sans acheteurs, M"" Dow quittait le
comptoir, et venait , sur le seuil de sa porte regarder ce
qui se passait dans le voisinage , saluer les bourgeois de
sa connaissance , que leurs affaires amenaient dans son
quartier (or, elle avait pour connaissances toute la ville),
et si le cas échéait entamer une causerie avec quelques-
uns d'entre eux. Du reste , et quelque nombreux cha-
lands qu'elle eût dans sa boutique, au moindre bruit
dans la rue , on la voyait accourir sur le seuil, s'infor-
mer des motifs de la rumeur, et rentrer aussitôt chez
elle , reprendre le soin de son commerce, et conter ce
qu'elle avait vu, h ses pratiques non moins curieuses
qu'elle.
Neuf heures sonnaient : depuis long-temps le petit
Gérard était parti pour Tateller; sa mère, après avoir
endormi son enfant, aidait !Vell dans les préparatifs
d'un savonnage , et déjà cinq ou six acheteurs avaient
succédé à celui qui avait étrenné M°* Dow , et avec la
monnaie duquel, suivant l'usage, la pieuse marchande
s'était signée dévotement;
Tout-à-coup un bruit sourd et inusité se fait entendre %
a rextrémilé de la rue , et ce bruit semble annoncer une %
grande foule , car un froissement de pas nombreux se ^
mêle h des exclamations indistinctes encore. 3^
En un clin d'œil M™' Dow , qui déjeunait , s'élance de ^
son comptoir, et regarde du côté d'où vient la foule;
mais le soleil qui lui tombe en plein sur les yeux ,
l'empêche de distinguer , et l'oblige à se faire avec la
main une sorte de garde-vue... Oh ! mon Dieu! où vont
tous ces gens? ils portent un brancard, recouvert d'un
drap... Bon! ils viennent de ce côté! tant mieux sa
curiosité sera satisfaite. Quelqu'un se détache du groupe,
il vient h elle. — Bonjour, compère. Eh ! Seigneur !
comme vous voilà pâle ? entrez donc pour vous asseoir.
— Dame Dow! ma pauvre dame! soupira cet homme,
après avoir fait signe au cortège de ne point avancer da-
vantage.
Le cœur de la vieille femme se serra, sans qu'elle sût
pourquoi , et une vague inquiétude la prit , quoiqu'elle
fût bien convaincue que nul malheur ne pouvait la me-
nacer.
— Qu'avez-Yous donc? compère, parlez ! que vous est-
il arrivé?
— A moi, rien , ma chère dame , mais à vous I , . .
— A moi I . . .
— Silence , il faut préparer voire fille à celte af-
freuse nouvelle. Elle nourrit , et cela pourrait la tuer :
soyez donc forte pour deux , votre fils !.. .
— Mon fils !
— C'est lui qu'on rapporte.
— Mon fils ! mon fils blessé ! 0 mon Dieu ! mon
Dieul et dangereusement peut-être? Courons....
-^ Restez, restez...
— Vous me retenez , il est doue mort ?
Et pâle , elle se dégagea des étreintes de cet homme ,
et elle courut au groupe. A sa vue, la foule se retira
respectueusement.
La vieille femme marcha droit au brancard , rejeta le
drap qui recouvrait son fils, et contempla le cadavre
meurtri , sans verser une larme, sans exhaler un gé-
missement.
Il y a des désespoirs où l'on ne pleure point.
Son regard restait sanglant et fixe, ses mains se fer-
maient convulsivement , et ses dents claquaient avec vio-
lence ; elle allait peut-être succomber , lorsque le curé
de la paroisse, survenu dans cette scène de désolation ,
s'approcha de la pauvre mère, la prit par la main, et
lui dit tout bas :
— Et votre belle-fille? et vos petits enfans?
Elle le regarda , et deux larmes glissèrent de ses pati-
picres immobiles , le long de ses joues ridées.
— J'y vais, dit-elle à la fin , et en marchant quelques
pas , puis elle s'arrêta.
— Jamais ! jamais je ne pourrai lui dire cela ! s'ccria-
t-elle.
Pendant ce temps , la jeune femme, curieuse comme
toutes les personnes astreintes à une vie monotone et so-
litaire, venait, comme les autres, savoir ce qui amenait
dans le quartier une si grande aftlucnce de monde. L'im-
minence du péril rendit à sa belle-mère de la force et de
la présence d'esprit.
— Garitta, dit-elle, venez : ce n'est point ici votre place.
Ellelentraîna dans l'arrière-boutique.fouditen larmes
et se jeta dans les bras de l'épouse infortunée.
— Mou mari ! il est arrivé quelque chose à mon mari 1
balbutia l'autre en s'cvanouissaut.
Quand elle revint à elle, le curé et Nell lui prodi-
guaient des soins eu pleurant, et sa belle-mère lui pré-
sentait son enfant au berceau et Gérard qui sanglotait.
— Oh ! s'écria- t-elle , il me reste donc encore quel-
que chose au monde?
Et par un mouvement qui tenait du délire , elle pré-
senta son sein aux lèvres de la petite fille.
Mais la douleur avait tari subitement le lait.
— Ni mère , ni femme ! je ne suis plus rien ; rien ,
ô mon Dieul gémit la pauvre créature , le visage en-
flammé par la fièvre , les yeux égarés , les lèvres trem-
blantes et sèches. Vous voulez donc m'appeler aussi à
vous , mon Dieu ?
Tout à coup elle rassembla ses deux enfans dans Ses
bras . elle les serra autour d'elle , elle les pressa convul-
sivement,
— Je neveux pas mourir, je ne veux pas vous quitter!
Des orphelins, voyez-vous, cela est trop horrible! de pau-
vres petits enfans qui n'ont ni mère ni père! Je ne veux
pas que vous soyez orphelins... Ah 1 voici un homme qui
vient me les enlever... il ne les aiu"a pas , il ne les aura
pas!
Et, debout sur son lit , demi-nue, échevelée, elle se
débattait et elle menaçait le médecin qu'on venait de
faire appeler.
Celui-ci interrogea silencieusement le pouls de la ma-
lade , posa sa main sur son front brûlant , ordonna
quelques remèdes, promit de revenir bientôt, et sortit
avec le curé.
— Je crains bien , messire , lui dit-il , que la folie
de celte femme ne se guérisse jamais,
LECTURES DU SOIR.
« III. — SAN3 ASILE.
Il n'est personne en qni je pause
me confier , ni qui Teuille me se-
courir dans mes besoins j excepté
vous seul , ô mon Dieu !
IMlTATIOir DE J.-C.
En effet , la pauvre Garitta resta folle.
Assise toute la journée près do la fenêtre de sa cliara-
vite , et qui achevait de rattacher le cordon de sa coiffure.
— Dame Catherine . répliqua le gros homme , force
d'interrompre chacun de ses mots pour respirer bruyara-
raent, j'ai à vous parler d'une affaire grave; et vous
devez me savoir gré d'avoir attendu pour cela jusqu'au-
jourd'hui, et par respect pour votre douleur.
— Qu'est-ce donc , maître Rusconnetz?
— Voici un billet de votre fils, par lequel il recon-
naît me devoir trois mille escalins, qu'il s'engageait a
me payer sous trois semaines de date, c'est-à-dire hier : je
viens donc vous réclamer le paiement de la somme.
regarder par la fenêtre ; si les cris de sa petite fille ve
naient a se faire entendre, elle les couvrait aussitôt de
sa propre voix, élevée au plus haut diapason. Quant à
sa belle-nuMC , elle lui obéissait passivement , h peu près
comme une nuchine obéit a l'impulsion qu'on lui donne,
mais sans plus dintelligence et sans aucune conscience
«le ce qu'on lui faisait faire ; enfin , il ne lui restait dans
le souvenir qu'un seul mot qu'elle répétait d'inlcrvalle
en intervalle, dune voixstupidcet monotone, et surtout
quand elle avait faim :
— IJonlieur!
On peut jiijîcr quoi désespoir accablait l'infortunée
dame Catherine Dow privée ainsi , par un coup funeste
et inattendu, de ses deux enfans !
— Seigneur , mon Dieu ! dit-elle, le lendemain de l'en-
Icrrcment de son fils , a la grosse servante Nell , dont les
bre elle attendait sans cesse le retour de son mari, chau- 3o — Troi
tait' filait, et ne reconnaissait personne, pas môme ses % dame Catherine, avec une terreur que l'on comprend.
cnfa'ns. Si'cérard s'approchait d'elle, elle le regardait J — Trois mille escalins! répéta l'usurier, en soufflant,
fixement le repoussait sans humeur, et se remettait à c^ et d'un ton de voix impassible.
' .... jo — Écoutez, maître Rusconnetz, mon fils vous doit
et je vous paierai : mais accordez-moi du 4cmps. Chaque
semaine je vous remettrai une petite somme; oui, tout
ce qui me restera au-dessus de ce qu'exigeront les plus
indispensables besoins de ma famille. Vous serez ainsi
payé , peu a peu, mais jusqu'au dernier sou, je vous le
jure.
— C'était hier le jour du paiement , ma brave damo
Catherine. Si je ne reçois point aujourd'hui mon argent,
je ferai saisir demain vos meubles et votre boutique.
— Oh ! vous ne le ferez point , maître Rusconnetz ,
'Z vous ne le ferez point, n'est-ce pas? Que voudriez-vous
^ donc que je devinsse, à mon âge, avec deux enfans, et
1^ ma pauvre fille, qui a perdu la raison. Maître Ruscon-
r^ netz, par pitié!...
P — Je connais le produit de votre boutique et la dé-
yeux bouffis et gonflés ne désemplissaient pas de larmes, ZQ pense que nécessitera votre position actuelle; or il no
comment allons-nous faire , mon enfant , pour suffire aux ^ vous resterait pas un escalin ù me donner par semaine ;
soins de la boutique , pour continuer à élever cette petite % et j'ai aussi une famille et des enfans , dame Catherine,
fille au bii)eron, comme nous l'avons essayé depuis deux ^ Serviteur donc, et ce soir l'argent, ou demain la saisie.
j()urs?pour surveiller la pauvre Garitta? pour nous occu- 3^ — Oh! mon Dieu! mon Dieu! que faire? que deve-
perdeGérard, et payer chaque mois son maître de pein- ^ nir? .Aies enfans! mes pauvres enfans!
turc? Dieu est bien sévère pour nous! mais que sa vo- ^^ Ainsi donc, demain nous voila sans ressources, sans
lonté soit faite !. . . Si <lu moins j'avais encore la force de ^ pain , sans asile , réduits à la charité publique. Seigneur,
ma jeunesse , je prendrais bon courage... âo mon Dieu ! ne prendrez-vous point pitié de nous?
— Mon doux Jésus, madame, faut-il se décourager $ 11 faut pourtant se résigner a son sort, se dit-elle
ainsi? N'êles-voiis iminl forleet bien portante tout autant ^ après la première crise de désespoir et d'abattement : il
que moi? Kt puis, (iéranl n'esl-il pas 'a présent un petit % faut au moins qu'on ne puisse pas dire que mes meubles
bonune véiilable, qui s'en va de lui-même et tout seul ^ ont été vendus par force, à ma porte, comme on le fait
à .son atelier de peinture, où il fait, dit-on , aussi bien ^ aux fripons et aux banqueroutiers. Il n'y a jamais ou de
qno les plus anciens. ISali! je travaillerai un peu plus; ^ saisie dans ma famille, et je ne serai |>oiut celle qui le
et la nuit je mcitrai la petite fille dans ma chambre, ^ deviendra la première. Je vais aller trouver le procu-
prèsde moi . ixnn- que ses cris ne vous éveillent point • ^» reur de maître lUisconneli, et lui dire que j'abandonne
car vous avez plus besoin de sommeil quo moi. Kt puis ^- tout ;i cet honnne : je ne veux emporter qu'an peu «le
Dieu, au Inml du compte, ne nous abandonnera point, ^o linjje pour mes enfans et pour moi. Il me reste mes
ronnne.lilM.lecuré... Maison sonne. madame; quidonc ^ boucles d'oreilles de diamant: je vendrai ce précieux
|ieul venir nous élreuuer si malin? C'est maître Rus- ::^ héritage de famille, il vaut bien cent écus; avec cela,
(onnet/. : entrez, maître, dame Catherine passe un bon- ^o je tâcherai de me refaire im petit commerce. Dieu, qui
net et deseend. ^^ m'éprouve, ne m'abandonnera point.
— Je voudrais lui parler on parlieidier. 4^ Kilo sortit aussitôt , et alla trouver le procureur qui
- Alors, entrez dans rarrière-bouli(iue et attendez un 4^ tout procureur qu'il était, se sentit ému d'admiratioiî
; je vais la faire dépêcher. Jo devant tant de courage et de probité. Si bien qu'il voulut
l.eu , je ^.ii> i.i 1.111 r u. ,..i mi . cco ticvanl tant de courage et de probité. Si bien qu'il voulut
Maître Rusconnetz , gros homme d'un emlionpoint ^^ venir à son aide :
monsinieux cpu- le moindre inonvoment faisait souffler ^ — Kcoulez-moi, dit-il en l'emmenant dans la partie
et mettait tout eu nage , se jeta sans façon dans le grand ^^ la plus reculée de son cabinet ; iVoulez-moi , dame Ca-
raulenilde<lame(:atherinel)o\v,els-essuyanonchalam- :^ Iherino: il v a peut-être un moven d'arranger celte
ment le visai;e. Il y avait dans la manière dont il en :i, affaire. Jurez-moi seulement de ne jamais révéler qui
. . . , . ^.seulement de ne jamais révéler qui
ii.sail ain^i sans gêne chez la viedle niarcliande, quehiue ± vous la indi.jué.
Chose dune prise de possession. i _ Oh ! (piel es» ce moven? dites , et vous me causerez
— Pardon de • -r... -... i .. _ i . . . -
o>nnotz
•"" I ' ■■' 1 cio — l'UMpiei esi cemov
rdoude vous avoir fait attendre, maître Rus- ± la seule joie que je puisse encore éprouver en ce monde,
dit M™* Calherine Dow. accourant .le son plus T — Kcoutez : h la mort
de votre mari, Nicolas Do>v,
MUSÉE DES FAMILLES.
avez-vous formé un acte d'association avec votre fils
Nicolas Dow ?
— A quoi bon , puisque je n'avais pas d'autre enfant ?
— Très-bien: votre enseigne même n'a pas été chan-
gée, j'en ai souvenance.
— C'était une dépense inutile , puisque mou pauvre
fils portait le môme nom que son père.
— Tout est donc pour le mieux ! ... les dettes de votre
fils ne vous regardent pas ; il est mort, il est ruiné ; tant
pis pour ses créanciers ; rien ne vous force à recon-
naître et a payer ses dettes.
— Mais le nom de mon fils restera déshonoré ?
Le procureur la regarda stupéfait.
— Mais j'entendrai dire autour de moi : « Son fils est
un malhonnête homme. » J'aime mieux subir la misère,
j'aime mieux que ses enfans manquent de pain. Adieu,
maître.
Et elle revint chez elle , la mort dans le cœur , mais
plus résolue que jamais dans ses nobles desseins.
Rentrée chez elle , il lui restait un autre sacrifice à
consommer : elle appela Nell , sa servante, lui apprit les
malheurs qui l'accablaient , et lui dit en pleurant de
chercher une autre maîtresse.
— Et vous avez pu penser que je me séparerais de
vous ? vous avez pu penser que j'aurais assez peu de
cœur pour vous abandonner quand vous êtes malheu-
reuse, et que vous avez plus besoin de moi que jamaisl
Seigneur Dieu , dame Catherine , vous me jugez d'uue
bien vilaine façon , et je ne croyais pas avoir mérité d'être
traitée ainsi.... Moi vous quitter! oh! non; quand bien
même vous me l'ordonneriez , quand bien même vous
me mettriez à la porte !... Je suis forte , je suis jeune ,
j'ai de bons bras ; eh bien ! je travaillerai , je me ferai
buresse {\) , cela me suffira pour ma nourriture , et
pour qu'il nous reste encore un peu d'argent. Quand je
n'aurai point d'ouvrage en ville , je filerai , je coudrai ;
mais vous quitter, oh , jamais !
Et ces deux femmes s'embrassèrent en fondant en
larmes.
Le lendemain matin , quand les gens de loi paru-
rent sous la conduite de maître Rusconnetz , ils ne trou-
vèrent que Nell pour leur remettre un papier qui conte-
nait la cession complète de toute la boutique, en paie-
ment de la dette de Nicolas.
Au point du jour , dame Catherine, la pauvre sexagé-
naire, était sortie de la maison , emmenant avec elle son
petit-fils, un enfant au maillot , et l'insensée qui répétait
le seul mot qu'eût gardé sa mémoire. — Bonheur ! bon-
heur!
% IV. — DIEU AU BOUT.
Dieu visite souvent riiomme. Il
«'entretient doucement avec lui ; il
le remplitde consolations agréables,
il le met dans une paix profonde.
Mettez toute votre conGanee en
Dieu; qu'il soit Tunique objet de
votre crainte et de votre amour :
c'est lui qui répondra pour vous ,
et qui saura bien tourner les choses
à votre avantage.
IMrrATIOIf BE J.-C.
11 faut maintenant laisser écouler quinze années , et
(1) Expression flamande. Une buresse est une femme qui va
laver le linge k la journée.
PÇTOPRE ^85.'>.
venir dans un autre quartier de Leyde , quartier plus
pauvre et exclusivement habité par des artisans.
Là, on trouve encore l'enseigne de l'ancienne boutique
de dame Catherine Dow :
AU BAS VERT,
nicolas ^oro^
laarcljanb 13itricc et fiHtvciet.
Mais cette enseigne n'est plus, hélas! qu'une humble
planche noire et mesquine , dont les caractères traces ,
non pas avec de l'or, mais tout bonnement avec de la
couleur jaune, attestent, par leur irrégularité, quils
sont l'ouvrage d'un peintre plus qu'inhabile. Quant a la
boutique que surmonte cette enseigne , le cœur se ser-
rait douloureusement lorsqu'on la comparait a celle que
dame Catherine Dow possédait, quinze années aupara-
vant , dans le plus beau quartier de la ville.
Un changement non moins attristant se remarquait
dans les vêtemens de Nell et de sa maîtresse ; non pas
que ces vêtemens fussent d'une propreté moins rigou-
reuse; mais parce que d'innombrables travaux d aiguille
s'y remarquaient de toutes parts, pour quiconque les exa-
minait de près , et attestaient la vétusté de l'étoffe et la
persévérance laborieuse des deux femmes à lutter contre
cette vétusté. Du reste, comme par le passé, dame Ca-
therine se tenait dans son comptoir, ou venait regarder
sur le seuil les moindres incidens qui pouvaient arriver
dans la rue. La grosse Nell, dont quinze années de plus
avaient fait une de ces robustes filles dont on ne rencontre
les formes athlétiques qu'en Flandre , ne se montrait ni
plus familière ni moins respectueuse envers sa maîtresse.
Seulement, au lieu d'établir son rouet dans l'arrière-bou-
tique, elle filait dans la boutiquemême, a côte du fauteuil
de sa maîtresse: et il y avait pour cela une autre raison
que l'égalité établie par l'infortune entre dame Cathe-
rine et sa servante; c'est que l'humble magasin se com-
posait d'une seule petite pièce , sans arrière-boutique ,
hélas ! *
Près de Nell et de son rouef, une jeune fille , d'une
rare beauté, la tête penchée, et les yeux humides de
larmes , tricotait silencieusement.
Derrière , la grande figure blanche de Gantta, insou-
cieuse et nonchalamment étendue sur un fauteuiV, so
livrait a la somnolence qui lui était habituelle.
Tout à coup, la jeune fille tressaillit et devint pâle : un
bruit de pas qu'elle avait reconnu s'était fait entendre
dans la rue , et un jeune homme passait bien vite devant
la boutique. Une émotion si vive agitait le pauvre gar-
çon qu'il put a peine, d'une main tremblante, soulever
le large chaperon qui couvrait sa tête.
Nell et sa maîtresse échangèrent entre elles un regnrd
de compassion et soupirèrent d'accord. Quant a la jeune
fille , elle ne put comprimer ses sanglots.
L'idiote seule demeura impassible.
Dame Catherine et Nell avancèrent de quelques pas
dans la rue , afin que la jeune fille n'entendît pas leur en-
tretien. „ , - , , I
— Ah ! dame Catherine , dit Nell , cela fend le cœur I
pauvres jeunes gens !
■ — Oui, Nell, il ne nousmanquait plus queee chagrin.
• — 11 ne nous en a pourtant point manqué de chagrins,
' et de toutes les espèces, dame Catherine. Depuis quinze
• ans, que nous sommes venues établir ici cette boutique
2, TROISIÈME VOLUME.
L^CTUR^S OU SOIR.
iO
avec le nrl^ de vos boucles d'oreilles de diaioftnt ,Qmhim
il a fallu Iravailler et supporter de prival.oqs d inquie,
ludes et de mUèro! Car avec le produit d une peti «
boutique comme celle-ci, et dans un pared q"»[li«^; ^^
n'était point facile de vivre à cinq personnes, dont une
dans cet état. (Elle désignait du regard l'idiole endormie )
Eh , bien 1 vous êtes venue à bout de tout cela ; et notre
jpunc fille est la plus jolie et la mieus élevée de la ville
de Levde. Quel malheur qu'elle n'ait point de dot , car
ça ferait un4)ien j(.li couple que Tréa et ce jeune Miens
qui l'aime tant, et h qui vous n'avez plus voulu permet-
tre de venir nous voir.
_\7?!.ur. j; Ncll , quond s, famille, la plus riche ± tranl la malade.
Dame Calherinfi jet^ m regard de terreur ^utoin"
d'elle. ' ■ . , ,
Yûus la céder, maître {le»brandt? majs qu allons-
nous devenir ? . .
— Je vais vous conduire dans une autre maison ou
vous pourrez continuer votre commerce aussi avanta-
geusement qu'ici, dame Catherine. Donnez-moi le bras,
et vous, venez de ce coté ici, majolie Tréa, Viens aussi, toi,
grosse Nell;... car après tout, si mon échange ne vous
convient pas, vous serez libres de revenir ici, ajputa-t-iJ,
en voyant la douleur des trois femmes,
— Et ma pauyrc maîtresse ?dem<yida N§U ç« mon-
de l evde, quand «on père, cousin du bourgmestre, disait
hautement que j'attirais son Uls cheii moi , mais que ja-
mais Il no donnerait Jacques a une fijle pauvre çqmme
ma Tréa ! . i i„
^ Non ! mais cela no crève pas moins le «œur , de
— Amène-la . Nell , et marchons,
Ils se mirent donc tous en chemin, les femmes en graude
anxiété , Rembrandt un sourire sur les lèvres.
Après dix minutes , ils se trouvèrent en face de l'an-
cienne maison de dame Catherine ; et celle-ci pensa tom-
. ■ ,-- . , «.;r....c 3g ber de son haut en voyant cette boutique, dont on avait
™'l'r;,r';>1î Te'rpr moS; „,. a.,,™ malheur ± fau/adUuu ciar^t, /edeveuu, ^ préâot « maga^m de
plus fune«lo'enc.iro que son «niour. Car voici près d un ¥ mercerie.
an que je no reçois point do nouvelles de Gérard, parti
depuis quatre ans pour se perfectionner dans la pein-
ture. Jamais 11 ne nous a laissées si long-temps sans nous
donner de ses nouvelle* 1 S'Ului était arrive quelque ml-
heuf?
— Pourquoi nourrir nue telle pensée?
— L'ne chose, plu» quo sou silence, me cause de
grandes Inquiétudes, ^oll,c'ostqu'ila cessédem'envoyer,
comme il ne manrjuait pas do le faire de temps en temps,
une ptrito somme pour nous aider à vivre, et surtout c-g
La sœur de Rembrandt , Louise , se tenait sur le seuil
de la porte , et vint au-devant de dame CatUerino et de
Tréa qu'elle embrassa tendrement.
Les pauvres femmes croyaient rôyer , et ne pouvôieut
s'expliquer ce qu'elles voyaient.
— Or ça! fit Rembrandt, cettç boutique YOU5 con-
vient-elle mieux que l'autre?
— 'Se vous jouez point de mol, maître Remhrajidt, ce
serait a en mourir de joie.
— Si la boutique vous couvient, ypyoujs I4 pièce m-
pour payer les Intérfits des trois ceula ducats que lui a c|o vante. , ., . . , /, « j n
métc's maître Uombrandl , h)r» de son départ. Il sait X La porte s'ouvrit, et im jeune Uomme, Gérard Dow ,
riirpossibiilié où je suis d'acquitter ces intérêts pour lui, 'JkI en sortit, çt se jeta au cou de sa grand mçre et de sa
Ne',!; et voici pouilanl le jour de léchéaucc venu, sans ^ sœur. ., , .
que l'ar'-ent se trouve en notre possession. ± Rembrandt et Louise ne purent retenir leurs larmes a
* _ Pl^voici maître Rembrandt qui vient en personne 3^ l'aspect de la joie et de l'émotion des heureuses femmes,
chercher son aifjent , dame Catherine. ± — El moi , dit à la fin la grosse AoH qui sanglotait,
— Oh • mon bleu ! mon Dieu ! (jue faire ? -^ et moi donc ! ne me direz-vous rien , Gérard?
EncITctJeprand peintre, qui nedéduignait pas de faire -i;^ — Toi aussi, ma fidèle, im Jjpnnç, ma déypuée
le méli<"r d'usurier , se dirigeait vers la bouticiue de dame ^ ISell , toi aussi !
Catherine ; malssa physionomie, naturellement peuavc- ^^ Et les joues du jeune homme retentiront sous les bai-
nanlc, n'annonçait pourtant rien do sinistre, et un sou- $ sers énergiques de la servante.
rire (luil cherehail à réprimer inali;ré lui, entrouvrait $ — Ohé! Gérard, mon garçon, tout n'est pas fini en-
ses lèvres minces et rouges. ^b corc ; et voici quelqu'un dont le tour doit enfin venir ,
t.: „ !.. .1....» r>nil<nrina f1il.il nn saii- c"-!-^ inliM'rniiinil (ti^mhrniull nui nllir.1 (1.in<; Ifî milinii de l'.ir-
ar-
dout
ses lovres ininees ei imiî*i-B. cAa v..^.- , >-• ■-•-• -j"-.-,- w — v,.., .« .«— — . ~...^« ,>-..
— Dieu vous garde, damo Catherine , dit-il , en sou- :x^ interrompit Rembrandt qui attira dans leinUiou de 1
levant son chaperon , et vous aussi, la grosse Nell I sans ^î;^ rière-boutiuue un jeune homme rouge, confus et t
vous oublier, mon enfant , ajoula-l-il , en soulevant la ^î;^ rasjiccl fit baisser les yeux à Tréa.
liMe de Tréa pour lui dtmner un baiser au front, ^ — Jacques, tout le monde s'embrasse, mon enfant;
Kh quoi! (les larmes encore (• toujours des larmes! ^ embrassez donc aussi votre fiancée, continua le vieux
i:h bien ! daiiie Calheriiio , oontinua-t-il . en s'iuslal- ^ peintre en le poussant vers Tréa. Et puis, Nell , fais-nous
lant ,<;ans façon dans le fauteuil , avons-nous des nou- ^ un bon souper, un véritable souper de noces; car ce
velles de mkhi éltve Gériud? ^-"^ soir, le père et la mère de iliéris viennent vous deman-
velies (le mon eicve (lernKir ovi ^'••' , '^ y^'^ «-i •« invn. ui jimu ii<.iiu<:;ut. 1
jlélas! non , mnilre l\(imbrandt, ot j'en suis bien ^ der pour leur Dis celle jolie fille en mariage
InquIMe... Coniineul se porte votre bonne ot jolie sœur S.' Tout cela vous semble un rêve, ou de la n
* ; ._«j ».,l. .*.!.. I .^11^ .rn[.viii<«i. ..li>if.>li-iii( lii'ilacl /^i\i>-ii-tiA c\.} /^«i It/iriiirt d^l u tt\i QiiQtii «rr^'kccn \'ii11 mil Aii^
magie , dame
Louise? sehâla-l-elle (Injoutor, eherehant, hélas! comme ^' Catherine, et ii toi aussi, grosse Nell, qui ouvres les yeux
don Juan . à délonrner l'entretien et "a empêcher sou 'x' tant que tu le peux... Elle me prend, j'en suis sûr, pour
créancier (le parler d'aviieiu. ^^ un ' ~
sorcier.
st pas moi.
L>rard Dow , jadis
érard, dont on
..^ ,. , d, dont toute la
^^ Flandre, dont tout l'Europe répète le nom avec une ad-
— licouicj!. je le veux hien: mais sei'vleo pour service. 5.! miration méritée. C'est un grand peintre... et ce qui
J'ai besoin de celte maison, il faut (juo vous nio la côiliez à vaut mieux encore , un fils pieux et uu frèfO teudret ce
Hir l'heure, telle qu'elle csl, avec la boutique et tout, .y gui est rare, n'est-ce pas, Louise?
— llclas ! mon lion iiiaiiro iieinnrar
llci attendre un peu de temps ?
— lù-oulej!. je le veux bien: maisseiM
MUSÉE DES FAMILLES.
i\
— Tondre comme vous . mon frère.
— je ne le suis pas toujours^ Louise! Trop souvent
j'ai mes jours mauvais j mes jours de mélancolie et
d'humeur farouche; mais aujourd'hui je me sens léger
et tendre; * » i
Car ces bonnes gens m'ont rendu la plus samte et la
plus suave des croyances :
La croyance h la vertu.
Tout a coup un murmure plaintif se fit entendre, et
la grande figure blanche de la folle Garilta se dressa et
apparut comme un fantôme parmi tous ces heureux qui
l'avaient oubliée.
Elle porta autour d'elle des regards hébétés , et sans
rien reconnaître ; puis elle bégaya son mot habituel :
— Bonheur ! bonheur I
Tout redevint triste et sombre.
— Bonheur ! bonheur 1 répéta l'idiote en étendant les
mains.
Rembrandt pâlit, et une pensée de blasphème contre
la Providence abaissa sur ses yeux ctincelans ses larges
et noirs sourcils.
Puis il jeta ses regards sur les traits amaigris de Gé-
rard Dow qui portait douloureusement une main sur sa
poitrine dont tant d'émotions réveillaient les douleurs
un moment suspendues.
— Louise, dit-il avec désespoir a sa soeur qu'il em-
mena dans une autre partie de la boutique , que reslera-
t-il bientôt a cette femme dont la fille est idiote, et Uwnt
le petit-fils n'a plus deux années à vivre? (I)
— Une vie pure et Dieu ! répliqua la jeune fille.
S. HENRT BERTHOUD.
(1) G<?rard Dow mourut en effet à trente ans. Tout le inonde
connaît et est venu admirer au Louvre les admirables tableaux de
oço GërardDow, popularisé d'ailleurs par la gravure, et surtout la
^ Femme hydropique. La Jeune Ménagère, portrait de sa sœur
"" Tréa , et une Vieille Femme en prière, portrait de son aïeule ,
sont encore plus célèbres.
Le roi de Sardaigne avait paye la Femme hydropique trente
mille francs.
ÉTUDES LITTÉRAIRES.
FREROÎT.
La critique littéraire, st "puissante àujôiirtî'blil, est Jo
une puissance née d'hier. En général , l'art va toujours %
le premier , c'est lui qui initie les poètes ; la critique 3^
vient après, la critique n'arrive qu'après les chefs-dœii- ^
vre. Homère précéda de beaucoup Aristarque et Zoïle. ^
Le génie humain a ses époques de synthèse et ses époques 3^
d'analyse. Le poète marche le premier, devançant toutes %
les idées nouvelles ; arrive ensuite le commentateur qui ^
ramasse dans sa course toutes les règles du beau et du %
bon. Donc avant tout, honneur aux poètes! honneur >
aux créateurs ! mais aussi , après avoir honoré les poètes, ^
rendons Justice a ceux qui résument les règles de l'art. ^
Sous ce rapport, riiistoire de la critique n'est pas moins ^
importante que l'histoire même de la poésie ; mais cette ^
histoire de la critique , qui oserait la faire , ou qui pour- ^
rait la faire aujourd'hui? ^
A notre sens, le père de la critique en France, celui ^
qui le premier en a honoré les règles et le style ; celui
qui en a tracé les limites que l'on û'a pas le droit de fran-
dnr ; mttls en même temps celui qui a dit à la critique :
Tu irtts jusque-là! en un mot, Ihomme courageux qui
a trouvé et fondé la critique de chaque jour , et qui , a
cette tâche nouvelle , a abandonné , fatigué , usé et perdu
sa \ie ; celui-là , notre père h tous et notre maître à
tous , c'est Fréron , le plus grand critique et , ce qui re-
vient au même , ie plus courageux critique du dix-hui-
tième siècle et de tous les temps.
L'histoire de la vie de Fréron , l'auteur de l'Année
IHiéraïré , est donc en grande partie l'histoire du journal
en France , quand le journal n'était pas encore une puis-
sance politique. Faisons-la donc à tout hasard, et ne re-
culons pas devant, nne réhabilitation juste et nécessaire ;
thais ayant tout, pour que celte histoire de Fréron soit
corapièlèi il faut nôys î'êporlcf oux premiers et informes
commencehiens du jotirnal en France, afin de juger des
progrès et de l'avenir de cette force nouvelle , la critique
périodique, qui a changé le monde moral.
Un jour donCj sous le règnedu cardinal de Richelieu, un
de ces médecins sans pratiques , qui se rencontrent dans
toutes les époques (ce médecin se nommait Renaudot),
ayant imaginé décrire sur des feuilles volantes les anec-
dotes légères et le récit des événemens de son temps :
celte nouveauté parut agréable et plaisante au tout-
puissant cardinal. Le roi Louis XllI lui-même, encouragé
par son premier ministre , donna son approbation aux
Gazettes du sieur Renaudot. Gazza selon les uns, c'est-
à-dire une pie; — gazettaselon les autres; c'est-à-dire une
pièce de monnaie. Bientôt la cour et la ville, le paiie-
ment et l'armée, s'habituèrent à aller chercher dans
ces feuilles volantes l'histoire , au jour le jour , des hauts
faits, des ridicules, des batailles, des condamnations,
des exils, des exécutions; et, en un mot, de tous les
événemens de leur temps. Ainsi le joutnaî fut fondé par
an aventurier aux abois, pour détruire et pour flatter
[un minisire ennuyé de sa gloire ! Mais pardonnons au
'fondateur du journal en France, pardonnons à Renau-
dot, en faveur de sa bonne idée d'abord, et ensuite en
faveur de ses premiers collaborateurs, qui ne furent
autres , Dieu nous soit en aide ! que le roi Louis XIII
lui-même et le cardinal de Richelieu !
Celui qui écrit ces lignes sur Fréron ^ a lu en entier
non-seulement l'Année lUtéraire de Fréron , mais en-
core les Gazettes de Renaudot. A peine la première Ga-
zette eut-elle vu le jour, qu'elle fut naturellement sou-
mise à la censure du cardinal. Et encore^ s'il avait pu
prévoir l'avenir , le terrible cardinal de ftichelleu n'eut-
-12
LECTURES DU SOIR.
il jamais souffert même cette innocente Gazette revue,
corrigée et approuvée par lui-même. Or , comme vous
pouvez TOUS en douter, vous tous qui Usez un journal,
c'était un redoutable collègue, le cardinal. 11 avait en
lui-même je ne sais quelle prescience de la toute-puis-
sance à laquelle devait parvenir cette force inconnue.
Cependant il laissa Renaudot écrire ses Gazettes. Quel
est le grand ministre qui ne fait pas de fautes? Quoi qu'il
en soit , malgré ou plutôt à cause de cette haute et sé-
vère censure , la Gazette de Renaudot est un recueil fort
utile et fort curieux à lire par les choses qu'on y trouve
d'abord , et surtout par les choses qu'on n'y trouve pas.
Ainsi , quand Richelieu eut chassé la reine-mère , sa
bienfaitrice, de la maison et du cœur du roi son fils, la
Gazette de Renaudot garda le silence le plus absolu sur
ce terrible attentat contre le droit du roi et contre le
Reraudot.
Pol JusluSf dcl. Brown, sculp.
droit des gens. Ainsi, quand Montmorency, le filleul de
Henri IV, est mis a mort par le bourreau , la Gazette de
Renaudot n'ose pas inscrire cette mort. Ainsi , quand
la reine-mère meurt a Bruxelles, dans l'exil et dans la
misère , quelques jours avant le cardinal , la Gazette
de Renaudot n'ose pas annoncer que la reiuc-mère est
morte. Lisez avec soin cet informe journal, et vous
trouverez a chaque page les cruautés , les passions , les
haines , les vengeances , les terreurs du tout-puissant
ministre , qui rédigea ces Gazettes avec la plume de
Renaudot.
Voilà pour la politique de cette Gazette, qui fut on
même temps un journal politique et un journal littéraire.
Toute la politique du gazelier se réduit a ce mot-là :
0 cardinal 1 à ce nom propre : Richelidfc ! Le journaliste,
eu ce lemps-là, n'a et ne peut avoir ni cœur, ni carac-
tère , ni opinion politique. Avec quel horrible sang-froid
Renaudot raconte à ses lecteurs l'assassinat juridique de
Cinq-Mars et de M. de Thou I « M. de Thou et M, de
Cinq-Mars ont été mis à mort comme traîtres envers le
roi! » Du reste, pas une explication, pas une plainte;
à chaque page, vous retrouvez ainsi la terrible griffe
du cardinal. Comme aussi quand Louis XIV vient au
monde, c'est merveille d'eutendi'e le journaliste raconter
que vwmcigneur a da'uiné prendre le sein de sa nour -
vice! Voilà le stylo du journal politique de ce temps-là.
Quant à la partie littéraire du journal de Renaudot,
elle vaut tout-à-fait la partie politique. Eu ce temps-là,
le cardinal de Richelieu pouvait dire et disait en effet :
La politique, c'est moi! la littérature, c'est moi! Re-
naudot lui-même ne paiiait jKis autrement dans son
journal. Car noû-seulemcut Richelieu çouyerue, mais
MUSÉE DES FAMILLES.
-15
encore Richelieu écrit ; Richelieu , à ses heures de loisir , J^ époque du dix-septième siècle, qui passe sous les fourches
fait des épîtresetdcs tragédies. Rcnaudot appartient tout
entier aux tragédies du cardinal, comme il appartient
tout entier a sa politique. Ainsi , la page la plus litté
caudines d'un valet payé à cent écus par an sur la cas-
sette de la princesse de Longueville 1 La , les grands
noms de la langue française, Pascal, Bossuet, Molière,
Faire parmi les Gazettes de Renaudot, c'est celle ou il 5:^ M. Arnault, M. Nicolle, Racine, Corneille, Labruyère,
rend compte de la première représentation de Mirame. ' " ' '
« Cette fameuse tragédie jouée parmi tant de merveilles
au Palais-Cardinal , laquelle poiir la grandeur des idées,
la beauté du style et la sublimité du sujet, laisse de
bien loin ce que i'ancieyitie Grèce et l'ancienne Rome
nous ont légué de plus beau en ce genre! » Le journa-
liste Rcnaudot a écrit ainsi un feuilleton de quatre pages
sur cette merveilleuse tragédie de Mirame, tragédie du
cardinal de Richelieu. 11 est vrai qu'en ce temps-là aussi
un homme d'un génie a part, d'une ame héroïque et
d'un noble cœur, Pierre Corneille, ce rare esprit, moi
Féuelon, nous apparaissent jugés, eux et leurs œuvres,
en trois ou quatre vers burlesques, dans. la Gazelle en
vers de Low. C'est une parodie continuelle des plus
grands noms et des plus grands ouvrages; c'est une
ironie sans fin et sans cesse. Et cependant cette Gazette
en vers a été en effet la critique des plus beaux esprits
du dix-septième siècle ! Tant il est vrai qu'un même
siècle ne peut pas tout avoir, l'imagination qui crée,
l'esprit qui juge; le poète et la critique, la création et
l'analyse, le livre et le journal !
Je me trompe , aucun genre de gloire n'a manqiié an
tié espagnol , moitié romain , trouvait à lui seul la tra- Sj^ dix-septième siècle ; et si jamais un siècle fut complet
gédie et la comédie françaises. 0 miracle! cet homme, Sjo c'est celui-là. De toutes parts le génie humain s'est
livré h lui-même, sans conseils, sans appuis, sans ^ éveillé, et dans toutes les parties de l'imagination et de
amis , trouvait le Cid dans un roman espagnol ; Cinna So l'art. La critique littéraire n'a pas été en retard plus
dans une page d'histoire romaine, Polyeucte dans son So que la philosophie, la poésie et l'éloquence. En effet
ame, le Menteur on ne sait où; cet homme jetait les X à côté de Racine, a côté de Bossuet, à côté du père
bases éternelles du Théâtre français, notre plus juste ^ Mallebranche , a côté de celui-là qui a fait l'oraison fu-
sujet d'orgueil ; et cependant, ou le voyait faire auti- ^ nèbre du prince de Coudé, à côté de celui-là qui a écrit
chambre chez le cardinal , attendant patiemment que ^ Athalie, et de cet autre qui a analysé avec tant de bon-
monseigneur fût en train de composer des vers. En effet, % heur l'homme et la bête, n'avez-vous pas ISicolas Boi-
Pierre Corneille était un des aides poétiques de son émi- % leau-Despréaux , celui-là qui a fait VArt poétique et qui
nence dans cette difficile et très-peu poétique opération. ^ a traduit le Traité du Sublime de Longin? En effei
Aussi faut-il voir comment la Gazette de Renaudot ^ Boileau est le maître du dix-septième siècle. Le sceptre
parle de Pierre Corneille et de ses chefs-d'œuvre, quand
l'occasion s'en présente, « Aujourd'hui a été jouée une
tragi-comédie du sieur Corneille, qui a nom le Cid! »
Voilà tout ce que M. Renaudot se permet de dire sur le
Cid, ce chef-d'œuvre que la France savait par cœur , ce
chef-d'œuvre qui empêchait son Eminence de dormir,
ce chef-d'œuvre à propos duquel l'Académie française a
de la critique au dix-septième siècle appartient à Boi-
leau. Le journal n'était pas né encore, et d'ailleurs quel
journaliste eût accepté la tâche de juger tous ces chefs-
d'œuvre de chaque jour? Imposez ce travail au plus
grand critique du monde, et vous verrez s'il ne criera
pas grâce et merci; grâce et merci au bout de huit
jours? Eu effet, tout d'un coup, et par un incroyable
fait la Critique du Cid, qui est un chef-d'œuvre- Vous ^ miracle qui est sans exemple et qui ne s'est pas rencon
voyez donc que si quelqu'un a fondé quelque part la % tré depuis, voici Corneille qui se complète et qui devient
critique littéraire en France, ce n'est pas Renaudot So le grand Corneille, voici Racine qui s'élève des frères
dans la Gazette du cardinal de Richelieu. % ennemis à VAndromaque et à Britannicus; en même
Chose étrange 1 Le cardinal de Richelieu, quand il a 3^ temps, Molière fait jouer ses éternels chefs-d'œuvre,
été mort, n'a guère été mieux traité, dans sa propre ^ Pascal abandonne à l'univers chrétien quelques-unes de
Gazette et par son propre gazetier, que Pierre Corneille ^ ces pensées sublimes sous lesquelles il a caché le doute
lui-même quand il eut fait le Cid. « Aujourd'hui , dit
Renaudot , monseigneur le cardinal de Richelieu est
mort, au grand deuil de la France; heureusement qu'il
reste à la France, pour la conduire, le plus grand et
le plus sage des rois, » Voilà une phrase que le sieur
qui l'a tué. Port-Royal met au jour ses chefs-d'œuvre
de philologie et de grammaire ; Bossuet s'élève comme
un aigle , il tonne du haut de la chaire , ou , pour mieux
dire, du haut du ciel! Et La Fontaine, cet enfant de
génie qui fait parler les animaux et les plantes, tout ce
É
Renaudot n'aurait jamais imprimée du vivant du cardinal ^ qui ne parle pas! Et Labruyère, ce critique convaincu,
A^ n-'-i:— ^ qui juge le monde du même point de vue que Molière
._ . ^ et Fénelon, ce Platon chrétien dont la vertu fait peur »
assez de temps pour faire l'orai- ^ Louis XIV, qui n'eut jamais peur de rien. Or, je vous
lis XIII , après quoi il mourut, ^ prie, qui les jugera tous ces grands hommes qui se font
jour de toutes parts? Quelle critique sera au niveau de
tant de génies? Qui pourra l'écrire aussi vite qu'elle
se fait chaque jour , cette histoire de l'imagination fran-
çaise , du goût français et du, bon sens français ? Em-
ployez à cette tâche tous les journalistes de notre temps,
± grands et petits , ignorans ou instruits , faites qu'ils
^ soient aidés par la presse à vapeur, prompte comme la
pensée ; alors vous ne trouverez pas un journaliste qui
consente à juger le matin un chapitre de Labruyère, à
écouter à midi un sermon de Bossuet, à analyser un
conte de La Fontaine , et enfin le soir à aller juger la
Tartufe de Molière à la comédie française , ou VAlhali^
de Racine sur le théâtre sanctifié de Saint-Cyr,
de Richelieu
Mais c'est trop parler de la Gazette de Renaudot
Renaudot vécut encore
son funèbre du roi Louis
laissant la Gazette à son fils; mais déjà la Gazette n'é
lait plus la seule publication périodique qui se fît en
France. Déjà avant la mort de Renaudot, un nommé
Low , médiocre écrivain de vers médiocres , et domes-
tique de madame la duchesse de Longueville, avait ob-
tenu de monseigneur le cardinal de Mazariu l'autorisa-
tion d'écrire la Gazette en vers. Cette Gazette en vers
est écrite de la façon la plus burlesque; d'Assoucy et
Scarron , les deux empereurs du burlesque, ne furent
rien auprès du sieur Low. Cependant le sieur Low a
cela de bon , c'est que bien qu'il écrive en vers , il a
écrit un journal purement littéraire. Mais quel journal,
grand Dieul Figiu^ez-vous toute cette belle et savante
u
LECTURES DU SOIR.
Disons donc tout de suite que ce grand M" siècle eut
l'insigne Iwnheur et la rare fortune d'avoir pour criti-
que et pour maître souverain , le seul homme qui fût
digne de comprendre et de guider cette illustre époque.
Kn effet, Despréaux est là , quiarriveau plus beau moment
de ce progrès de l'esprit humain pour combattre les op-
positions, pour encourager les nouveaux venus, pour
mettre en lumière les génies inconnus, pour rejeter
dans leur néant les Chapelain, et raetlrc au jour Mo-
lière el Racine; et enfin , pour résumer dans VArt poé-
l'ujne, co chcf-d'a;uYre, toutes les règles de l'art. Ce
fjraUd rôle du grand critique, Despréaux l'a joué avec
tfuile la verve, toute la bonne foi, toute la conscience
d'un grand poêle. Lisez les œuvres de Boileau ; tout le
journal lillcrairc du grand siècle est renfermé dans les
pa;;('s si nohlos , si éloquentes , si atistèrcs et surtout si
impartiales et si justes de ce grand critique! Comme
tous ses jugcmens sont restés immortels et sans réplique!
toujours et encore vivans ! Et comme cette renommée de
IJoileau inquiétait Voltaire; plus tard Voltaire sentit
bien en lui-môme que c'étaient là des jugemens sans
réplique et sans appel ! Attaquer lîoileau, on 1*3 pour-
tant essayé plusieurs fois, vaines tentatives! Citez-nous
en effet un mauvais poète que Boileau n'ait pas réduit h
Mjuste valeur, une renommée usurpée qu'il n'ait pas
accablée de son juste mépris? comme aussi, citez-nous
un chef-d'œuvre méconnu qiii ait échappé à la juste
louange et h la grande admiration du grand critique !
i;i comnie tous les grands noms contemporains sont les
bienvenus dans ses vers! Corneille, Racine, Molière,
tous, excepté peut-être La Fontaine ! Et comme il sait les
encoura'-'er dans leurs travaux, les consoler dans leurs
défaites , les relever dans leurs revers ; et comme il sait
aussi , quand le public est injuste , défendre ses illustres
confrères contre le public, ce juge souverain ! C'est la ,
ru pffol , la belle i)artic de la vie littéraire de Despréaux ;
il a été juslp envers tous et pour tous; et puis en même
temps qu'il était un grand critique, comme il était un
grand poète! Quelle verve, quelle ironie , quelle cen-
sure, quel infatigable acharnement contre les mauvais
écrivains! mais aussi, quel grand poète, quel illustre
modèle! riuelle autorité devait avoir une censure ainsi
édite! Tiop heureux W siècle, qui eut pour roi Louis
XIV. el pour critique Despréauxl
Ce n'est pas que, même eu face de la critique littéraire,
le W s'^ède eût eu le bon esprit tle s'en tenir aux sa-
tires et a /'.Irf ^jnéz/r/ftc de Despréaux. Déihj sous les
premières atmees du grand roi , le journal est devenu
une habitude. La ville ne peut jxjs se passer de son jour-
nal non plus que la cour. A peine le sieur Low , journa-
liste eu vers, eut-il cessé de rimer la 6'aîcm, qu'un sieur
Viré ou (le Vizé , logé au Louvre . entreprit un nouveau
journal inlilulé le Mercure Catatil. Ce Mercure Ga-
Innt él;iit toul-'a-f;)!! eoueU sur le plau de la Gazette en
vers; seulement, c'était un journal eu prose. Contes,
histoires, récits, anecdotes, modes, petits avis, chara-
des énigmes , h^gogiiphes ; la ville, la cour, les ruelles,
l'éubse. les proniolions, les l.alailles, les livres nou-
veaux et les pièces nouvelles, tout était du ressort du
Mercure (hilanl. A |)arcourir ces i>ages à ihAwo fran-
çaises, a relire encore ees bruits misérables, on no peut "
Uns se fiiiurer ipie c'était là en effet toute la lecture pé- t.
riodi.pie du plus gran«l siècle dont s'honore l'esprit hu- Z
tliniii. Le sieiir de Vi/é a-t-il été, en effet, le représen- ~
Innl hebdomadaire des goûts et de l'cspril de cette dd-
ccnlc Cl correcte Société française du règne de Louis XIV ,
qui n'a jamais eu son égale dans le monde? En vérité,
on ne saurait le croire , et surtout on n'oserait pas le
dire. 11 est vrai que la belle société du -1 7*' siècle était
abonnée au Mercure Galant, et même qu'elle le lisait
quelquefois ; il est vrai que l'énigme , la charade et le
iogogriphe de chaque mois occupaient beaucoup tous les
lecteurs de ce temps-là; mais toujours est-il que Louis
XIV, le grand Condé, le duc de Larochefoucauld , le
cardinal de Retz , madame de Longueville , mademoi-
selle de Montpensier, madame de Lafayette, tous les
chefs de la société française, s'occupaient d'autre critique
que du Mercure Galant par le sieur de Vizé.
Or, savcz-vous de quoi elle s'occupait cette belle
société française, et quel admirable journal écrit pour
elle, avec ses sentimens, ses opinions, ses croyances, et
avec son style , elle recevait tous les huit jours? Admirez
encore une fois le bonheur de ce grand siècle I Pendant
que Despréaux faisait, pour le règne de Louis XIV, la
critique littéraire de ce temps-là , madame de Sévigné
en faisait le journal. Quel journaliste celle-là, ou plutôt
celui-là ! Jamais journaliste en ce monde fut-il mieui
posé pour tout voir, pour tout savoir, pour tout con-
naître, pour tout comprendre? Pendant que le sieur
de Vizé était à peine reçu dans l'antichambre des grands
personnages dont il parlait, madame de Sévigué, celte
grande dame d'esprit, recevait chez elle la cour et la
ville. On s'honorait de son regard , on était fier de sa
moindre parole ; le grand Condé lui baisait la main et
le grand roi Louis XIV lui donnait le bras, tête une,
malgré la pluie qui tombait à flots. Quelle femme , et
surtout quel inimitable écrivain périodique! Madame de
Sévigné 1 elle savait tout , elle était partout , elle voyait
tout; pas une gloire de ce monde ne se montrait à l'ho-
rizon que madame de Sévigué ne la saluât la première;
pas un discours ne se prononçait dans la chaire évan-
gélique, pas une pièce nouvelle ne se jouait au théâtre,
que madame de Sévigné n'eût ou jugé , ou admiré , ou ap-
plaudi tout cela vingt-quatre heures avant tout le monde
pour le redire le lendemain à tout le monde. Mobile
esprit, passions mobiles , mobile cœur; c'est une tête
qui tourne à tous les vents , c'est un enthousiasme qui
obéit à toutes les passions, c'est la plus belle, la plus
naïve , la plus exquise , la plus proispte et la plus rapide
des intelligences. Aussi a-t-elle compris toutes choses
dans le grand siècle , son courage , sa poésie , sou élé-
gance, sa piété et ses amours. Vous voyea donc encore
que le journal a été élevé, comme tout le reste, au plus
haut degré de puissance et de dignité sous Louis XIV.
Quels journalistes eu effet que Despa^aus et madame
de Sévigné !
Et qu'ici ou ne dise pas que nous jouons sur les mots
el que nous nous livrons , de gaieté do cœur, à un jHira-
doxe. C'est une vérité démontrée, que le journal est en-
tré tout d'abord dans les mœurs et dans les besoins de la
nation. Cette rapide manière de communiquer sa pensée,
celle facile mélliode d'écrire l'histoire au jour le jour,
o celle critique de toutes les heures, qui va, vient, et qui
marche sans cesse, prompte comme l'ëclair et sans
jamais se reposer, devaient merveilleusement convenir
à une nation aussi pressée d'écrire , de critiquer , de
I>enser, d'apprendre et de savoir que la nation française.
Déjà lu feuille volante rem|>orlait en intérêt sur le livre.
Une satire de Despréaux était dévorée à peine imprimée
et sans que la ville et la cour voulussent attendre le
o recueil complet des œuvres de M. Boileau Despréaux*
' Comme aussi une lettre de madame de Séviçuë, Parii
MUSÉE DP3 FAMILLES,
15
la lisait avant madame de Grigaan; î} peine écrite, cette
letlrc allait à Versailles, sans passer par l'œil de Bœuf;
c'était vraiment le journal dans toute sa nouveauté ,
dans tout son attrait, dans toute sa communication fa-
cile et improvisée. Et à ce propos , savez-vous quel
fut en France le premier journaliste politique? Le pre-
mier journaliste politique, n'est-ce pas l'auteur des
Provinciales, cet admirable pamphlet politique, écrit
lettres par lettres^et presque jour par jour, qui s'im-
primait dans un bateau de blanchisseuse , sur ce même
quai qui s'appelle aujourd'hui le quai Voltaire; les
Provinciales ce journal de génie, qui se distribuait sous
bandes , tout comme le Journal des Débats ou le Na-
tional, et dont les exemplaires, ainsi imprimés séparé-
ment et réunis depuis, sont aujourd'hui un des plus
rares et l'un des plus curieux monumens de nptre li-
berté d'écrire et de penser.
Ainsi donc , Pascal pour la partie politique, Despréaux
pour la partie littéraire , madame de Sévigné pour l'his-
toire contemporaine, voilà tout le journal du siècle de
Louis -le -Grand. 11 faut avouer que depuis môme ce
temps-là, sans être modeste, nous n'avons riçft fait de
mieux.
Cependant, hors de France et même en France, un
progrès notable se fit bientôt sentir dans la publication du
journal. Les grands journalistes, Pascal, Despréaux et
madame de Sévigné ne pouvaient pas toujours écrire,
et le sieui' de Vizé ne pouvait pas toujours rimer. Quel-
ques hommes de mérite imaginèrent donc d'instituer,
parmi nous , le Journal des Savans, innocente nomen-
clature , fort peu complète , qui , du moins , eut le mé-
rite d'être écrite gravement et simplement. Ce Journal
des Savans, entrepris sur un plan trop vaste, devait
s'occuper de la science universelle ; il embrassait trop
de choses pour les bien étreindre , et après avoir jeté un
éclat assez honnête , il s'éteignit , accablé sous ses scien-
tifiques engagemens. Cependant, hors de France, un
merveilleux journaliste, un très-spirituel sceptique,
Pierre Bayle, entreprenait un journal {V Histoire de la
république des lettres) qui, cinquante ans plus tard,
s'il eût été écrit en pleine France, aurait eu les
plus brillantes destinées. La science de Pierre Bayle
était immense ; il possédait à fond toutes les littératures
et toutes les biographies, il connaissait à merveille tous
les hommes qui avaient joué ou qui jouaient un rôle
dans cette vaste arène des opinions humaines. Grand
philosophe et cependant tranquille philosophe, homme
de doute et cependant homme de bonne humeur, assez
habile écrivain pour improviser son style , ce qui était
difficile en ce temps-là , quand on tenait à ne pas écrire
comme le sieur de Vizé ; tel était le nouveau journaliste
Pierre Bayle. Les premiers numéros de son journal
produisirent dans la république des lettres une sen-
sation profonde. Figurez-vous que le journaliste osait
parler assez librement du clergé et du roi de France ,
ces deux puissances que nul n'osait encore regarder en
face. En même temps , Pierre Bayle jugeait avec une
spirituelle sagacité tous les livres et tous les événemens
contemporains. Quand la reine Christine de Suède s'en
vint étaler à Paris le faste déjà à demi terni de son
abdication , Pierre Bayle publia , dans son journal , de
très-spirituelles réflexions sur celte royauté vagabonde
et chrétienne qu'il soumettait ainsi à la censure de son
journal ; cet article de Bayle, qui était une grande nou-
veauté en ce temps-là et une grande hardiesse, eut
du retentissement en Europe. Les rois s'en amusèrent
sur leur trône; mais la fière majesté bourgeoise do
Christine s'en trouva offensée , et elle fit répondre au
journaliste une lettre insolente et remplie de menaces. A
ces menaces d'une femme et d'une reine , Bayle osa ré-
pondre encore. Il inséra dans son journal la lettre de
Christine, après quoi il répliqua avec fermeté, qu'en
parlant de l'abdication de la reine de Suède il était
parfaitement dans son droit d historien. Or, en ceci
Pierre Bayle avait d'autant plus de courage qu'il n'était ,
à tout prendre , qu'un pauvre écrivain sans app'ii et
sans soutien , et qu'il répondait à la femme terrible
qui, pour venger son amour-propre insulté, venait
d'ensanglanter récemment, du sang de son amant , la
galerie du château de Fontainebleau.
Mais comme je le disais tout à l'heure, le journal de
Bayle vint trop tôt pour réussir. L'Europe n'était pas
encore arrivée au doute, elle «n était encore aux persécu-
tions religieuses, aux protestans et aux civismes. Bossuet
et Louis XIV, ces deux puissantes volontés, régnaient en-
core sur la France ; et bien que le dix-huitième siècle
fût là tout prêt à entrer par la brèche, le H 7* siècle vi-
vait encore. Il faut aussi compter parmi les difficultés
que le journal de Bayle eut à franchir, le lieu où il
l'écrivait (la Hollande ) , etia distance qu'il avait à fran-
chir. Force donc lui fut de suspendre son journal, et il
se retira dans cet immense travail du dictionnaire philo-
sophique, qu'on appelle le dictionnaire de Bayle, et dans
lequer sont passées en revue toutes les opinions humaines
avec tant de soin , d'esprit , de verve et de scepticisme.
C'est dans le dictionnaire de Bayle que Voltaire a trouvé
le doute, celte inépuisable mine d'où il a tiré, avec tant
de verve et d'esprit, tantde sarcasmes et de chefs-d'œu-
vre. Enfin , pour tout dire , il faut ajouter que c'est seu-
lement à dater du journal de Bayle que s'est établie
en France la coutume d'élever journal contre journal ,
opinion contre opinion. En effet, à peine le journal de
Bayle eut-il paru que les RR. PP. Jésuites et journalistes
de Trévoux se mirent en mesure de répondre à celle
publication par un journal en forme. De là naquit la
polémique hebdomadaire, ce qui est une grande partie
de la puissance du journal.
Cependant il y avait en France , à Paris , entre le dix-
septième siècle qui finissait et le dix-huilième qui com-
mençait à poindre et à gronder au loin , un homme qui
était né évidemment pour être un grand journaliste. 11
en avait tout l'esprit, toute la grâce, toute la verve,
toute rintelligcuce. Son style était vif et clair; chez lui
la rapidité ne nuisait pas à l'élégance ; il était également
versé dans les sciences et dans les belles-lettres ; sa re-
partie était prompte, sa plaisanterie était légère et de
bon goût ; il avait l'ironie d'un homme bien élevé , il
avait le courage d'un homme convaincu. Du reste inca-
pable de se passionner ni pour les uns ni pour les au-
tres, d'un goût pur, d'un esprit très-délié, dune science
assez grande qu'il cachait sous les apparences d'un
homme futile, cet homme semblait fait pour juger son
époque. En venant au monde littéraire, il avait trouve
roi de fait Boileau Despréaux , et sOus Boileau il avait
écrit une tragédie et des dialogues dans le genre de
Lucien , mais qui avaient le grand défaut d'avoir plus
d'esprit que le dialogue de Lucien. Quand Boileau fut
mort, et avec Boileau la grande et sévère école du dix-
septième siècle, noire homme sacrifia un peu plus au
goût moderne, il ajouta un ruban à la parure de ses
bergères , il jeta un peu plus de fard et de carmin dans
la composition de ses pastorales', comme il vit que la
16
LECTURES DU SOIR.
philosophie devenait a la mode aussi bien qne la science.
il fil de la philosophie at de la science pour les belles
dames ses contemporaines. En un mot. après avoir com-
mencé comme le digne neveu do grand Corneille, il finit
comme le pupille de Voltaire. Cet homme qui est un de
ces grands écrivains destinés a la mort, qui a fait des
chefs-d'œuvre d'un jour et qui eut trop desprit dans sa
vie pour en avoir après sa mort , cet homme qui n'a pas
pu être un journaliste , et qui était fait pour être un
journaliste, pour vivre vite en peu de temps, vjpnt en-
suite a mourir comme il avait vécu, en^u [de temps ,
c'est Fontenelle. - ' •
Fontenelle ! quel journaliste c'eût 'été et quelle belle
époque pour écrire un journal ! Fontenelle vint en France
en -1769 , au moment où je ne sais quel public préférait
hautement la Phèdre de Pradon à la Phèdre de Racine.
Au lieu d'écrire sa tragédie d'Aspar, Fontenelle pouvait
prendre la plume et défendre la véritable Phèdre; aa
lieu d'écrire des épiarammes contre l'Esther et VAtha-
lie , il pouvait révéler glorieusement la gloire de ce
Bàylb.
Pol Justus, del. Brou'n, sculp.
grand poète que Roileau défendit seul contre tous, con-
tre l'envie et contre Louis \IV. Arriva ensuite la crande
querelle des anciens et des modernes, où furent dépensés
en pure perte tant d'esprit et tant de style; Fontenelle,
au lieu de prendre parti contre les anciens, aurait pu se
poser comme le conciliateur de celte grande dispute: en
un mot, s'il avait osé prendre l'autorité d'un critique ,
Jo il lui eût été donné l'insigne^onneur de fermer le dix-
Tj' septième siècle et d'ouvrir le siècle suivant. Mais quoi?
X à toutes les brillantes qualités de Fontenelle une grande
;;C qualité manquait ; le courage. Il n"a {\is osé ouvrir cette
4^ main qui était pleiue de vérités ; et comme la vérité ne
''l;; peut pas mourir parce qu'il plaît à un homme de tenir
^7 ses deux mains fermées, la vérité tomba dans une autre
MUSEE DES FAMn.LES.
17
terre moins bien disposée peut-êlre , mais autrement
énergique et abondante. Ici nous arrivons naturellement
à celui qui est le prétexte et le but de cet article, à
l'auteur de V Année littéraire, a Fréron.
Cependant, et pour que cette histoire soit com-
plète, n'oublions pas de rendre justice à un journaliste
étranger; Addison, cet Anglais de tant d'intelligence,
d'indulgence et d'esprit , qui a fait de son journal ( le
Spectateur) un véritable traité de philosophie et de douce
morale. C'était la première fois qu'un homme se mettait
à écrire jour par jour l'histoire des mœurs et des carac-
tères de son temps. Evidemment en ceci La Bruyère a
servi de modèle à Addison, mais Addison a été pins in-
dulgent que La Bruyère , et par conséquent il devait être
plus populaire; mais Addison s'est plus occupé du peuple,
pendant que La Bruyère s'occupait plus des grands sei-
gneurs; mais Addison a fait réellement un journal,
pendant que La Bruyère faisait un livre. Ajoutez qu'Addi-
son est un philosophe très-gai et toujours de bonne hu-
meur , pendant que La Bruyère est plus souvent morose
et triste, A chaque page du Spectateur, vous rencontrez
le plus élégant badinage , l'atlicismc le plus poli , la
F HÉ ROIS.
Pol. Justus del. Brown sculp.
grâce la plus limpide; surtout, ce qui est incroyable, le
remplissage ne se fait jamais sentir dans cet écrit pério-
dique. Or , comme vous le savez , le remplissage est le
fléau du journal depuis qu'on fait des journaux en ce
monde. « Quand on a pris l'engagement, dit un critique
anglais, Steele, d'entretenir une voilure publique, il
faut qu'elle parte , qu'il y ail ou non des voyageurs : il
en est de même avec nous autres écrivains périodi-
ques! » Tel était le journal d'Addison. Quant a l'écrivain
lui-même , on peut le placer à côté des plus grands obser-
vateurs qui aient étudié et analysé l'espèce humaine ;
OCTOBRE -185.5.
si quelqu'un peut partager avec Molière le grand sur-
nom de contemplateur, c'est Addison. « Il av;iit lu d'un
œil attentif, dit Johnson, le livre important de la vie,
et il connaissait le cœur humain depuis les profondeurs
de la ruse jusqu'à la surface de l'aflcctalion. » Voila donc
encore un grand journaliste à ajouter aux grands jour-
nalistes que nous avons déjà nommés. Louis Xlll , Ri-
chelieu, Pascal, M™* de Sévigné, Pierre Bayle, Addison ;
on a vu de grandes monarchies commencer moins bien
que cela, par une troupe de voleurs.
Enfin , au xviu* siècle, à l'instant même où la pensée
5. TROISIÈME VOLUME-
18 LECTURES DU SOIR.
humaine commençait celte lonrjue révolte qui a enfanté 4^ maître? croyant, ou sceptique? philosophe, ou poète? Le
la plus longue, la plus difficile et la plus mémorable X hasard, qui est le grand dieu des hommes d'avenir,
des révolutions, au moment mcmc où toute l'Europe X présente Fréron chez l'abbé Desfontaiues , cet autre cri-
éblouïe cl étonnée disait a Voltaire : Tu seras roi, X lique de talent et de courage qui a la gloire d'avoir été
Vollaire! con)mc disent les sorcières de Shakspeare : ^fc le maître de Fréron. En ce temps-là, l'abbé Desfontaines
Tu seras roi, Macbctli ! un homme arriva pour défeu- ^h se livrait assez obscurément à une sage critique. Mais
drc , lui tout'sciil , la littérature du xviie siècle , qui '£ à peine Fréron eut-il pris la plume, que l'abbc Desfou-
était déjà de la vieille lillérature; les principes du grand ^'ç laines fut oublié. D'ailleurs, cet abbé Dcsfontaincs, quoi
règne, qui étaient déjà de vieux principes; la croyance ^ qu'en ail dit Voltaire, était un Iiorame doux et timide,
de Bo'ssuet et do Louis XIV, qui était déjà la vieille ^ le bruit lui faisait peur, la controverse le fatiguait, il
croyance. Cet homme, qui combattit seul toute sa vie X écrivait à grand'peine , en un mot, c'était un homme
pour la sainte cause du goût, et de l'art, et des règles, cet :^ éloigné de tout seuliment passionné, qui aurait bien
homme qui eut pour mol d'ordre : Racine et Boileau , Tjo voulu être uu apôtre , mais à condition de n'être pas uu
comme les anciens rois de France : Monl'joic et Sahit- X martyr.
Denis , cet honmie a été en effet l'homme le plus coura- X Fréron leva donc en son nom l'étendard de l'opposi-
geux el le plus constamment courageux de sou temps, x "^'on philosophique. 11 entra en lice le premier, visière
En effet Fréron est arrivé à une époque de désenchan- '}= levée , el il dit à ses champions : Venez, et combatlez
tement et de scepticisme , et cependant il a osé croire el ^ derrière moi, à mon ombre et le visage couvert. Alors
espérer. Fréron est arrivé au moment où les ruines '4' commença celte lutte de vingt ans entre Fréron et le
allaient s'amoncclant sur les ruines; el cependant il a ^ parti philosophique. Chaque jour, malin et soir, Fréron
ose défendre ce qui était édifié depuis si long-temps X était sur la brèche, voyant venir les nouveaux hommes
avec tant de frénie et de bonheur, vous le savez. Fréron X et les œuvres nouvelles. Que de grands hommes il a vus
est arrivé au moment où tout l'édifice social était miné tt ainsivenirduhauldelacritiqueoù ils'élait placécomme
de fond en comble et menacé de toutes parts par d'au- % ausomraetd'unelour inexpugnable! Tout le xviii* siècle
dacieuscs phalanges d'esprits révoltés cl assurés de Tira- ^ a passé devant lui en hurlant des cris de rage, et lui,
punilédu présent, de l'avenir j et pourtant Fréron tout ^r il a jugé tranquillement el de sang-froid, le dix-huitième
seul, cet honune du penple, qui n'était pas même le ^x^ siècle qui passait. Jamais vie littéraire ne fut plus occupée
dernier des gentilshommes ou le dernier des hommes -^ et plus remplie; à chaque instant c'était un nouveau
d'église a défendu , nuit et jour, la cause du roi et de ^ venu dont il fallait s'occuper sans relâche. Celui-là,
l'église abandonnée par la France entière, par 1 Europe S moitié abbé, moitié philosophe, arrivait de sa petite
entière. Cet homme , tout misérable que vous le voyez Jo ville de Langres en sabots et à demi vêtu , il entrait à
là , ce Fréron perdu dans la foule , sans protecteurs , sans IC, la fois dans la misère et dans la gloire parisienne. D'a-
appui, sans amis, sans conseil, tout seul , il a osé s'op- '^Z bord sceptique, puis tout-à-fait athée, ce qui était déjà
poser à Voltaire, le Mahomet de ce temps-là; il a défendu ^^^ de la gloire; il jetait à profusion son éloquence et ses
tout seul contre Vollaire les dieux attaqués, l'art poéti- ■^ romans silencieux, sa philosophie d'athée et sa flatterie
que méconnu , la civilisation mise en doute ; il a défendu "X de sujet , tour à tour bouffon et sublime , grand et mé-
contre Voltaire Jeanne d'Arc elle-même, le chaste; et ^f diocre écrivain, riant aux éclats cl pleurant de rage,
simple héros que Vollaire immolait au i)lus effronté cy- "^^ menant de front VEncyclopcdie elles bijoux indiscrets,
nisme ; il a défendu contre Voltaire le grand Corneille ";o plein de vanité et de bonhomie, prenant tour à tour
que Vollaire immolailà la gloire de Vollaire; il a défendu X et tout à la fois tous les tons et tous les langages, aussi
contre Voltaire , le grand Molière que Vollaire immolait -i" difiicilc à saisir que le Protée qui change de forme : tel
à la comédie ^\^' Voltaire ; il a défendu contre Vollaire T;.' était Diderot ! Le moyen de juger celui-là? et cependant
le grand Despréaux que Voltaire immolait à la poétique .'v^ comme Fréron l'a jugé! comme Fréron l'a compris!
de Voltaire; oui, Fréron tout seul, oui, cet homme ^"^^ comme Fréron l'a attaqué dans ses vanités misérables,
écrasé de tontes parts, oui, ce critique chargé d'outra- ;«' dans son enthousiasme factice, dans son athéisme de
ges et de blasphèmes, .oui, ce vieux lion auquel n'a pas h^ convcnlion, dans sa bonhomie larmoyante! Et a\ev Di-'
manqué le coup de pied de l'âne, il a tenu tête, à lui <;{;^ derot venait son compère d'Alemberl, à l'esprit froid .
tout seul, aux encycIo[)édistes ameutés en n\asse, et à y^ au cœur sec, au style châtié, la glace unie au feu qui
rEn<//t7o/;e(//<?, cotte statue d'argile aux pieds d'argile, '^0 brûle! Et comme Fréron a jugé d'Alembert aussi, et
et il a' entrepris tout seul celte grande lutte, malgré ceux '(> quelles profondes et subites clartés Fréron a jetées sur
même qu'il défendait, malgré l'église, qui ne trouvait ;>" le travail de ces deux collaborateurs si opposés! Et
pas Fréron assez orthodoxe, et à l'insu même du roi c|;' comme ils ont été furieux les uns et losaulres.se voyant
Louis XV, qui ne se doutait pas^, l'imprévoyant monar- ^v^ si complètement compris et si comi)lélement commentés,
que, au milieu de celle foule d'esclaves el de /lalloiu-s , [<l e\pli(iués et jugés par Fréron!
qu'il n'était plus défondu en ce monde que par Fréron. [?] l'n autre jour, faisons silence! c'était un homme à
Qui voudrait suivre Fréron dans ses travaux el dans v^ pied qui entrait à Paris par les plus sales rues du plus
ses luttes de clia(iue jour, aurait une longue route à >5; vilain faubourg. Cet homme, qui allait avoir -îO ans,
parcouiir. Il faudrait le voir arriver à Paris, jeune ;^^ arrivait do Genève sans argent, sans habits .sans renoni-
tMicoreel profondément versé dans l'élude do ranti(juilé, 'J^ niée , sans protecteur, dévoré depuis 20 ans par d'invin-
co point de départ de toute littérature, de toute poésie, '^'^ cibles el puériles passions qui l'avaient consumé au-de-
de loule pliilos()|)liie cl do toute crili(iiu\ Fréron arrive T»' dans; cet homme allait être bi«MWôl Jean Jacques Rous-
dono au milieu d(' cotte (fraude ville déjà Uuile fumante X-. seau, c'est-à-dire l'auteur do r/v»«//f. de l'/Zf/oisc et du
sous ce Vdhan plii!osoplii(|ue qui brûlait dans son sein. "C (Umiral social. Eh bien! il fallait aussi lo juger ce non-
Que fera-t-il au milieu i]c cette littérature qui serenou- ;;■!;,' veau venu dans la lice; il fallait aussi le soumoltreà la
voile en se dénaturant? Quoi parti prendre au milieu ;^; critique, ce grand écrivain qui allait être à lui seul une
lie tant de partis qui se forment? sera-t-il esclave, ou "i* double révolution , une révolution dans la morale et trae
MUSÉE DES FAMILLES. ^g
rovolulion dans la politique de son temps. Et pendant c^ une style nouveau , un enthousiasme plein de faconde
qu il marchait ainsi a grands pas au milieu deleblouis- j^Z unlou d.tcloral bien fait pourentrainerlafoule.Ace livro
sèment et de 1 adoiirati.m générale, pendant qu il alliait :^ Fiérou a répondu tout seul. Vous souvient-il que ce li-
aiosi de grandes vérités aui dangereux sophismcs, 5: vre de Diderot con)menfait par ces mots solennels •
Il fallait marcher avec lui . et le suivre à la trace , et le [^ e Jécris de Dieu ! Je compte sur peu de lecteurs et nas-
louer quand il valait la louange, et lui jeter le blâme ± • pire qu'à quelques suffrages. Si «es pensées ne plai-
quand il méritait le blâme. Et voilà ce que Fréron a fait ^- • sent a personne , elles pourront nétre que mauvaises-
pour Jean-Jacques Kousseau, quand il suivait sans re- p^ » mais je les tiens pour détestables si elles plaisent i
lâche et sans cesse Jean-Jacques Rousseau lui-même, ce 4^ » tout le monde I
rude et intrépide jouteur ! ^- Or , Fréron prouva bientôt à Diderot que ces pensc^ls
Cependant , deux hommes, nouveaux venus dans la ^.. plaisaient à tout le monde. Ce sont là des luttes oublit^s
carrière , deux grands seigneurs dun très-grand style , ^: mais que cependant ce sont là des luttes difficiles et rera^
Montesquieu et M. de Buffon, venaient aussi demander ^:^ plies de périls!
leur part . et quelle part ! dans ce long travail de la cri- ^^ Diderot n'a pas donné moins de peine à Fréron que
tique contemporaine. Aussitùt d fallait que le critique, :^: Jean-Jacques Rousseau lui-même. Aujourd'hui Jean-
laissantde côte un instant ses révolutionnaires plébéiens, x Jaccpies Kousseau nous parait dune réfutation plus dif-
sattachât aux grands travaux de ces doux hommes qui ± ficile , mais au siècle passé. Diderot était ie plus infati-
passaient en revue . dans le plus magnifique style, celui- =g gable des rhéteurs. II se reproduisait sous toutes les for-
ci tous les êtres créés, celui-là toutes les lois existantes. IZ mes et à loules les occasions. Ici on conte eraveleux
11 faUait les suivre page par page , chapitre par chapitre ; ^1 là un dialoguebouffon . plus loin une comédie hmnovan te'
et notez bien que Bufïou commença son livre à la créai 100 ^: aujourdhui un svstème philosophique demain dû
du monde, et Montes.>uieu à la formaliou do la propriété, 5: déisme, après-demain de 1 athéisme . le jour suivant une
c'est-à-dire à la création du monde légal, pour s'arrêter, ±, poétique nouvelle . et enUn de la science dans toutes les
qui pouvait le dire alors? Et alors Fréron, linfatigable, a| branches . à savoir de la médecine, de l'astrologie de
entrait sans peur dans ces nouveaux sentiers: il mar- ^ Fadministraiion : puis toujours et sans cesse VEnnido-
chait avec les grands marcheurs; il supportait les cha- ^- péûie. et cependant toujours et sans cesse cet infatigable
leurs , la poussière et le soleil de leur grande route. Ce -;- Fréron a suivi et poursuivi cet infatiaable Diderot f
siècle était un siècle d'analyse aussi bien qu'un siècle ^o Et crovez-vous que cela ail aussi été bien facile d'ana-
d'imagiuation; produire et critiquer, voilà la vie du siè-»>o lyser le discours d'introduction à FAis^ore naturelle^
Ole passé; il avait autaut besoin de créer que de détruire, ^i: Et croyez-vous que l'analvse de ï Esprit des lois ait été
de jeter au monde des pensées nouvellc^i que de juger les ^^ l'affaire d'un jour? Et après les maîtres, rensez-vous
pensées anciennes. Or . toute la partie difUcile de ce siè- :;: aussi que les disciples n'aient pas eu leur tour dans cette
cle. toute la critique de ce temps de critique, toute la- :•: histoire littéraire du dix-huitième siècle écrite jour par
nalyse de ce temps d'analyse, qui donc l'a supportée, ^^ jour, par Fréron? Les voici en effet qui arrivent les uns
je vous prie , si ce n'est pas Fréron ? ± après les autres , tous les philosophes à la suite tous lés
Ce sont là des travaux ! 11 a écrit dadmirables pages ^- poètes à la suite . Grimm . Helvétius . le baron d'Holbac
sur tous les hommes qui étaient alors de nouveaux ve- ^» Condillac. La Harpe, Chamfort . qui encore? Ils arri-
nus. Ils les a jugés quand ils arrivaient au monde ; il les X rent tous en masse . en foule, en tombant sur la gloire
a jugés quand ils étaient des gloires naissantes; il s'en ^o ou tout au moins sur la renommée, comme des pauvres
est inquiété quand ils n'étaient encore que des révolu- ?^: morts de faim. le^sécon^imisles. les philosophes. lesdéi<:tes
tions en herbe, il s'en est inquiété quand ces torches qui X les athées . les vieillards et les jeunes gens, les plébéiens
onl tout brûlé, étaient à peine allumées. Nommez-moi un :^:: et les grands seicneurs , les républicains et les théocra-
grand ouvrage du xviu* siècle qui ait échappé à laua- :*: tiques^; ils arrivent tous, chacun apportant sa petite
lyse complette. à la justice indépendante, au jugement ^,;; ruine, chacun apportant son petit sophisme celui-ci ôiant
toujours sûr do Frérou? Et en même temps, nommez- ^ à la langue, celui-là y ajoutant, tous détruisant, arran-
moi un grand ouvrage de ce siècle qui ne demande pas, ± géant, recom{x>saot et massacrant cette belle lausne du
pour être jugé entièrement, la vied" un homme? Le Bis- 3« siècle de Louis XÏV : el à tous ceux-là qui acconrafcnt en
cours sur l'inégalité des cotulitiGns, ces quelques pages -^ foule "a la ruine de Caribagc. il fallait que Fréron tout seul
admirables, demande à lui seul tout un volume de coin- g répondit l'un après l'autre el à tous en même t'^mps ;
mentaires.L'A'iui/^appelaituue réfutation, dans laquelle 4^ Frérou seul défendait pied à pied, pouce par pouce, ce
réfutation il faut comprendre la profession de foi du vi- X beau royaume de la philosophie, de lacrovance. de Fart
caire savoyard. Qu'est-ce que ïtiéloise! sinon le plus :[: et du goût au dix-septième siècle, attaque et battu en
excellent assemblage des plus dangereux sophismes et des rj^ brèche de toutes parts: Fréron tout seul osait encore
opinions les plus opposées et les plus dcbaltues? Qui peut ;/: parler de l'autorité et du devoir . de la crovance et de Fo-
nierqueleCo/ilrn/ socio/ uesoità luisouluuerévolution? ^i^ béissance aux lois et au prince ; Fréron tout seul, en un
VoiPa pour un seul homme ! Viennent maintenant les f^ mot . a ait pris en main la défense de l'ordre et de l'aii-
autres. el diles-moi si c était peu de chose de répoudre ^ torité parmi les hommes En un mot . cette ancienne et
aux Pensées p/ii/o«op/ij</Mes de Diderot, cet étrange coup X admirable société française, c'èst-à-dire Dieu el le roi .
de tonnerre qui aurait retiré Bossuet de sa tombe, si ?= autrefois défeudue par tant de grands «énies, Ihonneor
Bossuet n'avait pas été bien mort? Ces pensées philosophi- 'X de l'église et de la France , elle n'avait plus pour se dé-
ques de Diderot, qui nous paraissent misérables aujour- 3o fendre et pour la défendre, ô ciel ! faut-il le dire? que
dhui. elles firent une sensation profonde quand elies vi- ;;:: cet homme de cœur , honni . accablé . méprisé : ce mal-
rent le jour. Il ne s'agissait de rien moins que de prouver r^ heureux, ce misérable, cet inébranlable , cet admirable
à tous que le monde était plein d'aikées et despiuosistes. î;;: Fréron !
Aussi la curiosité fut immense; tout le monde lut ce ^^- Et encore dans celte liste formidable et Irès-incom-
Uvre, et même les enfans et les femmes; cl puis c'était 'iPl^'l»? tles grands écrivains et des grands ouvrages
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LECTURES DU SOIR.
auxquels Frérou eut affaire dans sa vie, ne vous ai-jc
pas nommé le plus redoutable, le plus intrépide, le plus
atroce de tous, Voltaire. Autant Voltaire aimait la gloire,
autant il haïssait Fréron. Autant Voltaire adorait la
toute-puissance , autant il haïssait Fréron. Cela vous pa-
raîtra hardi à dire , et cependant cela n'est que vrai : le
grand Voltaire, ce maître souverain de l'Europe philo-
sophique et littéraire , ce grand poète qui a pensé dé-
trôner le Christ , le roi tout-puissant dont la capitale était
Ferney, ce roi de l'esprit et des révolutions, des grâces
et des paradoxes , ce prodige qui a renversé en se jouant,
et comme il eût brisé une porcelaine chez M"' de Pom-
padour, une monarchie et une religion de quinze siècles.
Aussi , vous savez comment s'est exhalée cette immense
colère de Voltaire, qui n'a jamais eu d'égale; aussi vous
savez ce que cette colère a produit et comment elle a
voué, autant qu'il était en elle, à l'exécration univer-
^ selle et au mépris public ce critique de courage et de
probité , qui a osé dire a l'émeute philosophique et a la
révolution littéraire : Assez marché comme cela, vous
n'irez pas plus loin! Pauvre et malheureux critique!
sa vie entière a été un sacerdoce , la polémique littéraire
n'a jamais fait et elle ne fera jamais un plus grand mar-
tyr. Tout ce qu'un homme peut supporter et souffrir en
ce monde, Frérou l'a supporté et souffert. Il a eu tous
les genres de courage , on lui a craché au visage , on l'a
s'il a été jaloux de quelqu'un dans sa gloire et dans sa ^ frappé à coups de bâton , on l'a humilié dans sa per
toute-puissance , ce grand Voltaire , il n'a été jaloux ni
de Racine, ni de Corneille, ni de Bossuet, ni de Jean-Jac-
ques Rousseau , ni de Montesquieu , il a été jaloux de
Fréron !
Oui,lui-méme,oui, Voltaire, il a été jaloux de Fréron.
Et comment expliquer autrement cette haine formidable
de tous les jours et de toutes les nuits? comment expli-
quer tant d'esprit et de génie inutilement dépensés à
poursuivre et a accabler un seul homme? Comment se
rendre compte de ce fait-là : Fréron attaqué par Voltaire
autant et aussi souvent et plus violemment attaqué que
sonne, dans ses enfans, dans sa femme, dans son hon-
neur, dans sa probité, dans ses mœurs , dans son foyer
domestique; on l'a traîné sur le théâtre (chose inouïe
depuis Aristophanes! ) et là devant le peuple assemblé,
en présence de tous les grands seigneurs de la cour et de
tous les puissans de la ville , c'a été à qui lui crache-
rait le plus au visage , à qui le comblerait le plus d'hu-
miliations, de mépris et d'outrages. Tout ce que la haine
a de liel , tout ce que la rage a de venin , tout ce que la
langue des halles a d'insolentes injures , tout ce que le
mépris peut imaginer dans ses accès de brutalité , tout ce
notre seigneur Jésus-Christ lui-même? Fréron traité ^ que des crocheteurs pris de vin , tout ce que des femmes
commeune religion, attaqué comme une croyance, et ce ^ de la halle, briilées de soif, peuvent trouver dans leur
rare esprit Voltaire, aussi inquiété par l'Année Lille- ' '"- ^ '-^- i' •^^- j ■— -' --'"-
vaire que par la Bible? Comment pensez-vous qu'un
homme de l'esprit, du talent, du génie, de la poésie et de
l'éloquence de Voltaire, se sera heurté toute sa vie contre
un écrivain isolé, faible et pauvre, accablé de toutes parts?
Je le dis encore, c'est que Voltaire a été jaloux de Fréron;
c'est que Vol taire, dans tout son triomphe, a été bien sur-
pris et bien indigné quand il s'est vu tout d'un coup ar-
rêté, par qui, grands dieusl arrêté par Fréron! C'est
que Voltaire ne pouvait pas se figurer que lui Voltaire ,
lui, le dieu de la France et de l'Europe, lui le flatteur
bien-aimé de M"* de Pompadour , lui qui avait pour
premier courtisan le roi de Prusse , Frédéric-le-Grand ,
lui l'enfant chéri des artistes, des princes, des peuples,
des belles femmes, lui entouré de tous les charmans vices,
et de toutes les futiles grandeurs de ce siècle charmant,
lui qui en était l'esprit, et la vie, et l'orgueil, et la der-
nière passion, et la dernière croyance; lui à qui cette fu-
tile époque avait tout sacrifié, ses dieux, ses lois, ses
mœurs, ses rois, son passé, son présent et surtout son
avenir , lui le tout-puissant par la grâce de son génie , par
la volonté de son esprit et par la force de son impitoyable
ironie , il serait arrêté par quoi , grand Dieu I par un
méchant petit chiffon de papier périodique , imprimé
dans la haine publique, persécuté même par le censeur ^
royal, menacé à chaque instant du bâton , de l'amende 4^
et de la Bastille; lui Voltaire, arrêté par quelques ligues
écrites avec sang-froid et sans colère ; lui Voltaire, por-
tant ses deux mains de fer et de feu contre ce chiffon de
ry1/jMét;LJ«tTaire,ct ne pouvant venir à bout delanéantir!
Lui Voltaire, arrêté dans sa gloire par cette misérable
feuille, et jouant, lui Voltaire, vis-à-vis Fréron, le rôle
de cette princesse des Contes de Perrault , qu'une toile
gosier desséché, d'horribles, de sales et infâmes men-
songes, tout cela a été prodigué et versé à plein vase
sur la tête de Fréron le journaliste; Voltaire, a cette
grande occupation a passé une grande partie de sa vie.
Voltaire voyait Fréron partout, à chacune de ses pages.
Fréron était pour Voltaire comme cet abîme entr'ouvert
qui épouvantait Pascal. Au milieu d'une grande disser-
tation historique , Voltaire s'interrompait pour attaquer
Fréron. Au milieu d'un conte léger, cette ironie de tant
de verve , de hardiesse et d'esprit , Voltaire s'arrêtait pour
insulterFréron. En plein poème, Voltaire insullaitFréron.
Parloutjà chaque.instant, Voltaire écrit le nom de Frérou.
Fréron est insulté dans le même livre que la Pucelle
d'Orléans. Fréron est insulté dans Candide. C'est contre
Fréron que Voltaire a lancé sa plus immortelle satire , le
Pauvre Diable, celle horrible philippique de génie a la-
quelle on ne peut rien comparer, pas même les plus hor-
ribles passages de Jovénal.
Enfin, c'est contre Fréron que Voltaire a écrit Y Ecos-
saise, cette horrible comédie dans laquelle un homme
vivant a été montré au doigt comme le plus affreux des
misérables. Oh ! ce fut là , n'en doutons pas, un horrible
spectacle. Toute celle ville honnête , policée, philosophi-
que , élégante , la ville du roi Louis XV , de Voltaire , de
M. do Richelieu et de Itf "' de Pompadour , se réunit dans
la vaste salle uniquement \xi\ir insulter un homme et
pour applaudir a ces injures; toute celte ville s'ameute
et bourdonne dans la vaste enceinte, murmurant le nom
de Fréron ! Enfin la toile se lève , et déjà le peuple bat des
mains. C'est Fréron ! Le voilà sur la scène ! En effet, le
comédien qui joue son rôle a imité jusqu'à sa figure, il
s'est même procuré un de ses habits ; c'est Fréron , il est
impossible de ne pas le reconnaître : on bat des mains I
d'araignée empêclie de sortir de sa prison , parce que la ^ Au même instant la pièce commence , et alors voilà Fré-
toile d'araignée renaît toujours ! lui Voltaire, ainsi arrêté ^ ron qui s'avance sur le bord du théâtre, et qui dit de
par Fréron! Avouez avec moi qu'on effet cela est étrange, ± lui-même : a Je suis un voleur, un sot . un misérable,
et qu'en effotaussi Voltaire se voyant vaincu comme Crom- ;£ » un mendiant, un vénal , jt- (/a^nc déjà quelque chose
w'cW par ce grain de sable placé là, a eu bien raison d'elle ^ » à dire du mal; si je puis pancnir à eti faire, ma
furieux toute sa vie cl de toute sa fureur contre Fréron. ^ » fortune est faite. » Aussi i>arle-t-il abominablement
MUSEE DES FAMILLES.
21
de lui-môme pendant toute la pièce ; aussi se jette-t-il à c^
lui-même de la boue au visage pendant cinq actes; pen- ^^
dant cinq actes le peuple applaudit et s'écrie : C'est tÇ,
Fréron; pendant cinq actes, les grands seigneurs qui X
étaient là, les grandes dames qui étaient la approuvent ^^
de la voix et du geste cette action infâme; pendant cinq ÎQ
actes, les anciennes licences du théâtre athénien sont '^■^
dépassées ; l'Aristophaues de Fcrncy éclate , menace , ^
jure, accuse et proscrit, non pas comme l'ancien Arb-
tophanes pour la cause de la république, mais dans sa
propre cause et pour sa propre défense el à son unique
honneur! Et personne dans la salle ne prend la défense
de Fréron , de cet homme seul contre tous ! et personne
pendant ces cinq actes ne se récrie contre cette horrible
profanation de l'art dramatique , contre cet infâme abus
du génie et de l'esprit, contre l'horrible vengeance ^de
Deux loges à la représentation de l'^cotsaise. Granville del. Broum sculp.
ce poète qui ameule les populations au bénéfice de sa
colère. Plus tard les philosophes poussèrent des cris de
rage quand Palissot les traîna a quatre pâtes sur le
théâtre, et plus tard le pouvoir lui-même s'étonnait et
s'indignait vainement contre le Mariage de Figaro,
cette personnalité conire tous les pouvoirs existans,
comme si tout ne se tenait pas dans l'histoire d'un peu-
ple, la gloire à la gloire, l'insulte à l'insulle ; comme
s'il n'était pas évident pour quiconque le voulait pré-
voir, que Voltaire, en nous ramenant à la comédie d'A-
ristophanes, ouvrait la brèche aux insulleurs à venir"?
Aujourd'hui, vous qui êtes les maîtres, vous laissez
insulter un homme sur votre théâtre : tremblez , l'in-
jure de cet homme retombera sur vous ; il est insulté
aujourd'hui , vous serez insultés demain , aux mêmes
lieux, par les mêmes comédiens et par le même public.
Pourtant qu'avait-elle à reprocher à Fréron, cette
imprévoyante société française qui le chargeait de tant
d'insultes? Il s'était porté son défenseur et le protecteur
de ses privilèges ; il avait compris mieux que personne
l'avenir effrayant de ce beau monde d'esprit et de for-
tune qui s'en allait chaque jour. 11 avait pris en main la
cause du grand siècle , la cause de la grande poésie, la
cause de la vieille royauté. Pauvre grand monde , comme
il était peu intelligent de sa conservation et de ses éloges!
Il applaudissait l'Écossaise; il applaudissait le Mariage
de Figaro; il applaudissait tout ce qui perdait la vieille
société française : bien plus, il y eut un jour où il ap-
plaudit à la perle totale de ses privilèges , de ses ccus-
S6US. de sa fortune, et qu'il jeta même en riant à ce
22
LECTURES DU SOIR.
peuple qui ne le lui demandait pas encore le nom de ses .
iicveui et de ses aïeux.
J'ima;fino cependant qu'à cette première représenta- 1
lion de lÉcnssa^sc plus d'un cœur a dû battre, et plus :
d'unfrontadû pâlir, quand soudain, au dernier acte, au :
raomcnt le plus grand de l'admiration générale , on vit ;
aux premières loges une pauvre femme qui tombait éva- ;
nouie, et à l'orchestre, un homme éperdu qui se leva tout ;
de bout en s" écriant avec des larmes de désespoir : Ma <
femme ! ma femme! Or cette femme évanouie c'était la ■
femme de Fréron , or cet homme qui était resté impassi- 1
ble pendant ces trois heures d'abominables tortures , et ',
qui pleurait, voyant sa lemme évanouie, c'était Fréron J
lui-même. Sont-celà, je vous prie, les vengeances d'un ;
peuple civilisé? Ce jour-là, un homme était à côté de :
Fréron, et cet homme eut seul le courage de défendre
l'homme attaqué, en lui parlant avec la considération duc
au malheur. Celui qui osa soutenir Fréron contre toute
cette foule soulevée, c'était M. de Malesherbes, le même
homme de bien et de courage qui osa plus tard défondre
la vie de Louis X'VI contre ceux qui demandaient la tête
du roi. Dites donc que les événemens de ce monde ne se
tiennent pas!
On ne saurait nier qu'il n'ait fallu un grand courage ,
un courage plus qu'humain pour résister à toutes ces
épreuves. On composerait plusieurs gros volumes des
excellentes épigrammes et des immortelles satires dont
Fréron a été accablé; il n'y a pas un homme de ce
temps-là, môme Palissot, qui ne se soit trouvé de 1 es-
prit, et beaucoup d'esprit contre Fréron. Jean-Jacques
Rousseau, lui-même, qui garde si souvent le plus hono-
rable sang-froid même contre Voltaire, a adressé à Fré-
ron une lettre violente qui se termine par le mol le plus
insultant (I).
Et cependant Fréron a tenu bon et n'a pas lâché d'un
pas; jusqu'à la On il a persévéré dans la route qu'il s'é-
tait tracée. Ni les travaux , ni les outrages , ni les in-
sultes, ni les persécutions de tout genre n'ont pu le
faire dévier un instant de sa route. Aini-i a-t-il fait. Et
comme en dernier résultat il n'y a que l'abnégation
chrétienne qui puisse ainsi se dévouer corps et ame à sa
croyance, et comme ce n'est pas là d'ordinaire l'habi-
tude des opinions purement philosophiques et liltéraircs
de s'abandonner sans merci ni miséricorde aux haines
les plus spirituelles et les plus puissantes du siècle le plus
spirituel et le plus puissant , il s'agit enfin de trouver le
secret du courage et delà persévérance de ce haut , per-
sévérant et courageux critique. Singulier courage de la
résistance mille fois plus diflicile que le courage d'oppo-
.sition; singulier courage de l'homme qui dit : je crois,
quand persoimene croit plus; mille fois plusdillicile que
le courage du croyant quand tout le monde counnence
à croire; singulier courage du plébéien qui défend le
principe royal ; mille fois plus diflicile que le couragodu
gentilhomme (jui se fait peuple; singulier courage de
l'écrivain qui s'abrite à l'ombre des modèles; mille fois
plus diflicile que le courage du novateur (pii se fait à
lui-même son style et son art poétique. Tel fut le cou-
rage de Fréron. Il a été seul contre tous. 11 a été seul
contre la philosophie , contre la j)oésie , contre la litté-
rature, conlro lu politique , contre le théâtre de sou
(t ) Vous dites, Mnn&irnr, quo vous vous cnvcloppc7 daos voirc ^^
rUi , je ne vous le conseille pai, vous auriez là un niédiani ^,^
vcrUi
manteau.
temps. Au nombre des travaux de Fréron , il faut placer
sa défense de l'ancien théâtre et sa constante admiration
pour Corneille et pour Racine, et son opposition constante
à celte larmoyante et fade comédie par laquelle ov ,;opé-
rait remplacer la comédie de Molière. C'est Fréron qui
le premier a trouvé la critique dramatique, comme il
a trouvé le style de la critique littéraire. Fréron est le
plus habile analyste de ce monde. Son coup-d'œil est
prompt et sûr; sa parole est rapide et vive; il a bientôt
trouvé le fort et le faible des ouvrages; il est peu facile
à éblouir, cl jamaisliommc ne s'est mieux tenu en garde
contre les étincelles du faux bel-esprit, et les efforts gran-
dioses du mauvais goût. Fréron sait par cœur tous les
modèles; il en a puisé le suc de bonne heure, et, grâce à
eux , il a toujours près de lui à sa portée une règle con-
stante et sûre pour bien juger des ouvrages de l'esprit.
Ajoutons encore que c'est Fréron qui a formulé les droits
de la critique ; c'est lui qui a enseigné aux plus beaux
esprits à reconnaître et à se soumettre à ces jugeraens
portés au nom de l'art , par des hommes qui ont con-
senti à ne pas être des artistes et des écrivains , à condi-
tion qu'on leur ])romettrait de comprendre et de juger les
écrivains, i'^n effet, avant Fréron, nous voyons les plus
grands écrivains du XVII* siècle supporter impatiem-
ment ce qu'ils appelaient le jqu(j delà critique. Le XVll"
siècle ne reconnut lîoileau pour un critique, que parce
que Boileau avait fait ses preuves de grand prosateur et
de grand poète. On retrouve dans Lal)ruyère et dans les
préfaces de Corneille, et même dans celles de Racine,
plusieurs accès de cette mauvaise humeur, de cette impa-
tience contre la critique, impatience bien naturelle à
des esprits de cette élévation. 11 a fallu bien du temps,
et surtout il a fallu toute la persévérance de Fréron, pour
apprendre aux grands écrivains que c'est le droit de la
critique de les citer à sa barre, et qu'un homme de goût
et de style est l'égal, sinon de tous les grands écrivains,
du moins de tous les grands livres, et qu'enOn c'est une
sotte raison à donner à l'homme qui juge un poème,
une tragédie, une histoire, de lui dire lièrement — Fai-
tes-en autant! Mais ce sont là des idées qui se débat-
taient avant Fréron, que Fréron a résolues au grand
honneur de la critique , et qui ne se discutent plus de-
puis Fréron.
Nous disions donc que ce qui a soutenu Fréron dans
celte lutte infatigable de tant d'années (depuis l7.oi
jusqu'en I77G), ce fut d'abord son courage et ensuite
et surtout la puissance même du journal, cette nouvelle
puissance dont il était un des créateurs. En effet, je ne
crois pas qu'il y ail au monde une plus grande preuve
de la toute puissance du journal que la persévérance de
Fréron à lutter tout seul pendant quarante ans contre la
persévérance et la colère, et ce qui claieut plus dangereux,
l'esprit et l'ironie de Voltaire. Il faut, sans nul doute,
qu'il y ait dans celte puissance nouvelle, le journal, je ne
sais quelle force irrésistible et cachée, juiisqu'eile a sou-
tenu Fréron pendant quarante anscoutre tant de grands
ennemis ameutés : voyez pourtant quel combat inique
celait là , au premier abord ! Fréron tout seul contre
Voltaire soutenu par la France: que dis-je? par l'Europe
entière. Un écrivain correct et châtié, mais rien que cela
contre le plus mordant des poètes cl le plus incisif des
prosaleurs. Lue feuille volanloque l'heure présente em-
porte dans l'oubli connue tout ce qui est feuille volante,
opposée au plus rare assemblage des ouvrages les plus
divers et les plus rares qui soient sortis de la tête et de
l'esprit d'un homme. Ici un roi qui parle aux grands . aux
MUSÉE DES FAMILLES. 23
prêlres, aux rois , au peuple ; qui parle sur un théâtre 4^ tîc celle philosophie qui brûlait et renversait toutes ebo-
ct de la plus grande baulcur où la gloire humaine puisse o{o ses sur son passage, au plus fort de celte armée d'écri-
placer un homme; là un pauvre diable qui écrit obscu- ^ vains et de {jrands écrivains qui marchaient en bataille
réraeut ce qu'on appelait en ce temps-là (/ex rjflrt'«es. Et X rangée contre l'ordre social, il n'y avait que deux
cependant que de fois lo pauvre diable est sorti vain- '^ liommesqni eussent osé prendre en mains la défense des
queurde celte lutte acharnée ! C'est qu'il était soutenu % vieilles lois et des vieilles mœurs. A cette tâche péiilleuse
par sa feuille volante, c'est qu'il était défendu par son j;^ ils avaient sacriOé leur popularité, leur renommée,
misérable journal ; c'est que la persévérance de son livre =|;^ leur avenir ; l'un de ces hommes était un grand poète,
en faisait la force; c'est que cette conversation , qui re- ^^ c'était Gilbert; l'autre était le plus grand criliquo de
vient à des heures certaines et que le public accepte oj^ son temps, c'était Fréron. Eh bien! comment mourut
comme une conversation , porte en elle-même sa convie- ^^ Gilbert, ce noble jeune homme qui eût été Juvénal? Il
tion naturelle; c'est qu'enfin moins celte feuille est un o], mourut de faim, de misère et de folie, sur le grabat d'un
livre, moins elle doit vivre et plus elle porte couj) dans X, hôpital. Quant a Fréron , après avoir osé croire à ces
l'esprit du lecteur. Et puis, croyons aussi que celle so- rh combats de géans, le voila qui expire sous la disgrâce
ciété française n'était pas tellement imprévoyante et lé- 4^ impudente et imprudente d'un garde des sceaux,
gère qu'elle sentît fort bien au fond de lame, combien 5= Au reste Fréron est mort à temps; quand la Hévolu-
ses destinées étaient incertaines, et quels immenses dan- H;^ lion allait venir avec sa grande voix i^nposer silence k
gers elle courait a se ruer ainsi sans règles et sans frein ^h toute parole qui n'était pas pour elle. Fréron emporta
dans les plaisirs, dans le doute et dans le paradoxe. On ^!o dans sa tombe le journal littéraire et la critiqtie littéraire,
écoutait donc même en la maudissant, cette voix impor- IÇ> Il mourut a l'instant où toute littérature allait cesser , où
lune de Fréron , parce qu'à tout prendre cette voix di- tj" toute poésie devait se taire, où toute philosophie devait
sait la vérité. Or quelle est la vérité même la plus odieuse Do se couvrir d'un voile noir pour ne pas voir ses ruines
qui ne soit pas écoulée à la fin? H est vrai que souvent celte !;'o et ses œuvres. Fréron mort, le journal . qui n'avait été
vérité écrase celui qui la porte , comme un fardeau trop "X jusqu'alors qu'une puissance littéraire . devint une puis-
lourd pour des forces humaines. N'avez-vous pas appris 4^ sancc politique ; le journal', qui ne s'était attaqué qu'à
qu'au dernier siège de Jérusalem il y avait un pauvre ^{i des écrivains, s'attaqua à tous les autres grands pou-
homme qui s'en allait criant par la ville , et sans qu'on ^^ voirs : il passa de la théorie des révolutions à la pratique
pût le faire taire : Mallieur à Jérusalem ! malneur à Je- ^ des révolutions. Qu'aurait dit Fréron s'il avait pu pré-
rusalem! jusqu'à ce qu'enfin cet homme ajouta: Mal- $ voir les journaux delà terreur, et si Alaral, le Père Du-
lieur à moi! au même instant il fut écrasé par une ^ chesne, appuyant sur son épaule sa main chargée de
pierre lancée du camp des assiégeans. ^o sang et de barbarismes, fût venu lui dire : Salut et
Fréron, lui aussi avait dit -.Malheur à la poésie fran- ^o fraternité à mon confrère Fréron!
çaise! malheur au théâtre français ! malhtur à la lan- tC Le Gis de Fréron , jeune homme de fêtes et de plaisirs ,
giie de Racine et de Pascal! malheur au trône du roi "^l ne marcha pas sur les traces de son père. Il recula de-
et malheur à l'Église de J.-C! lui aussi il a fini par "^i vaut ce trisie chemin chargé de ronces et d'épines. Le
s'écrier : Malheur! malheur à moi! Et en effet il était H^ dévoûment de Fréron le père devait en effet épouvanter
bien malade quand on vint lui apprendre que ses enne- ■S"^ son fils: il recula donc devant la mission paternelle; il
mis l'emportaient enfin, et que le garde des sceaux, M. de ^^ n'accepta que sous bénéfice d'inventaire cet héritage de
Miroménil, venait de supprimer le privilège de l'Année ^ gloire cachée et de persécutions évidentes, de triomphes
Htléra'tre. A celte nouvelle, Fréron désarmé s'avoua ^o contestés et de calomnies toujours nouvelles, de puis-
vaincu pour la première fois; cependant il ne ressentit 5^ sauce éphémère et de misère infinie. Enfant et dans les
ni indignation ni colère. ^/< ' dit-il , en s'efforçant de ^o bras de sa mère, Fréron le fils avait pu apprendre ce
sourire, c'est-là un malheur particulier qui nedoil dé- X qu'il en coûte pour défendre la société contre ceux qui
tourner personne de la défense de la monarchie; le sa- X l'oppriment, et combien c'est une triste position de dé-
lul de tous est attaché au sien. Disant ces mots , il baissa ^;= fendre plus grand que soi ; car il arrive , si le grand suc-
la tête et il mourut accablé de fatigues et d'ennuis (I). ^5^ combe, qu'on est entraîné dans sa chute, et quand il
Voyez le stupide pouvoir de ce temps-là! Au milieu 4= triomphe, trop heureux s'il ne punit pas son défenseur!
^}= Fréron le fils est donc pardonnable de n'avoir pas voulu
^"^ continuer son père, et d'avoir pris le parti le i)lus facile
({) Fréron. outre V Âiuiée littéraire , a laissé plusieurs on- <>1=> . i i i ^ • \t'i\ . -i î r .
x^LL -..: .„.., lo ^. ...o„„- A'.,.. c,^,„. «. jo- ,^. „ • . 4= et le plus honore. Malheureusement il ne fut pas un sira-
% rages tjui sont les oiivraj;es a un savant , et des vers qui sont Ja • i • • i ■ n i • i •
presque tes vers d'un grand poète, son ode sur /nma/a^jc</Mroj 5- ple révolutionnaire, laissant aller la revoluiiou quon ue
à Metz renferme des beaux passages , en voici quelques vers. ^o pOUVait plus Contenir; il fut UU révolutionnaire faua-
O mort , par des coups légitimes $ liquc , impitoyable, sanguiiiaiic .. Qui le croirait"? la
Immole-toi d'autres victimes : ^ gloirc dc Marat empêchait Fréron de dormir ! Pour con-
Ta faulx devrait-elle oublier o^ trebalauccr /\4j7ji du peuple . Frérou publia l'Orateur
Tant d'humains , dont le cœur farouche ^ du peuple , el Vu il s'abandonnait à tous les horribles
QuVdeTJJr^llu 'apuXier^r'^ È «cès duu homme naturellement timide et qui ne sait
n j I 4i pas s'arrêter dans sa cruauté, parce qu il nosait pas s'ar-
rJrl^nTf. .X em o^T"-' t r^-tcr dans sa faiblesse. Enfin , pour tout dire , le fils de
L.es rois sur le trône enuormis : A^ , ... ,', .' ^ , • . '
Ces tvrans armés du tonnerre ; ± Frcrou le grand Critique . Oubliant a la fois son pcre et
Ces cœurs pervers , ces faux amis j ^ le uoblc exemple qu'il lui avait donné , vota la mort du
Ces oppresseurs fiers et barbares , 3^ Toi sou bienfaiteur , et il osa s'eu Vanter plus tard ! Et
De Plutus CCS enfans avares, of ^-g^j ç^ même Frérou, fils de Frérou le critique, que la
S*rt.s du néant ténébreux , J Convention cuvoya à Marseille comme un instrument de
Qii on voit par des canaux obliqtKs , «Y» . . r « »i ni-' i <>i • u i
Détournant tes sources publiques , ± mort , ct Kl, a Marseille, Freron le fils, s abandonnant
Multiplier les malheureux. ^ de nouveau à ses fureurs , inscrivit son nom sanglant
24
LECTURES DU SOIR.
traille recommence, et personne ne se relève plus!
En conséquence le club de Valois, décerna à Fréron le
fils, le litre de sauveur du midi ! Depuis ce temps Fréron
fils eut des fortunes diverses "a subir. De terroriste qu'il
était, il se fit l'ennemi de Robespierre; Robespierre brisé,
son père quand son père était chargé dinsûltes. Que B: Fréron dénonça Fouquet-Thinville et enfin tous sescom-
sait-oQ' tel homme qui a battu des mains à la représen- ± plices les uns après les autres ; en un mot, l'assassin de
tatioQ de V Écossaise a-t-il pavé de sa tête , sous Fréron ± Toulon et de Marseille se trouva bientôt a la tête de la
le proconsul de Marseille et de Toulon, les applaudisse- ^ réaction anti-jacobine. 11 avait des partisans, qu'on appe
et déshonore à côté du nom de CoUot - d'Herbois qui
était le Fréron de Lyon, comme Fréron était le Coliot-
d'Herbois de Marseille. Hommes de sang tous deux et
qui .se lavent dans le sang, celui-ci de sa honte quand il
était un comédien sifflé , et celui-là de l'opprobre de
proconsul _
mens barbares dont il avail accueilli le nom du grand
critique Fréron.
Au fait, qui pourrait dire ce qui se passait dans l ame
de Fréron le fils, quand enfin, aprèsles longues années de
son enfance, ces années chargées dhumilialions et d'in-
sultes publiques, il se vit dans sa jeunesse un nom re-
douté à l'égal du nom de Marat? Au fait, cet enfant,
qui avait été élevé dans le cabinet de Fréron le cri-
tique, qui avait vu son père nuit et jour au travail,
lait ta jeunesse dorée de Fréron; puis enfin, quand la
France arriva au b vendémiaire , Fréron redevint ce
qu'il avait toujours été, un mauvais agitateur, imprudent
et tremblant, un fils indigne de son père, un révolution-
naire vaincu dont on méprise la tête, moins que rien. Il
alla mourir a St-Domingue sous les ordres du général
Leclerc , le mari de celle jeune et belle Pauline Bona-
parte que toute l'Europe adora depuis sous le nom de
la princesse Boreghèse. Chose étrange encore! Pauline
dévoue toute sa vie aux principes conservateurs , ne ^ Bonaparte était aimée de Fréron , et elle aimait Fréroa
recueillir de son ouvrage que les insultes et les mo- % avec l'autorisation de sou frère. On a encore les corres-
queries de ceux mêmes qu'il défendait; au fait, Fréron % pondances de Fréron et de Pauline. Bien plus, si Fréron
le fils qui avait vu mourir son père sous les coups delà tZ n'eût pas été marié, il épousait Pauline Bonaparte, et
disgrâce du garde des sceaux Miromesnil, avait dû pren- ± alors, au lieu'.d'aller mourir employé des vivres sous les
dre en grande pitié et en grand mépris cette société mi- X ordres du général Leclerc , qui peut dire ce qne serait
sérable qui était si peu reconnaissante, et qui sedéfen- ± devenu Fréron? Mais la fortune de celui-là qui devait
dait si mal. Tant d'injures accumulées pendant trente ±, être l'Empereur, le préserva de cette alliance et de ce
ans sur la tête du père, et quelles injures! ont du néces- ± malheur. Voil? tout ce que nous avions à dire sur Fréron
sairement retomber sur le cœur du fils , et comme c'était ^ et sur sa famille.
là pour ce jeune homme sans croyance et sans fidélité.^ Maintenant on se demande comment l'hommequi a joué
des injures sans contre-poids , comme en ceci il n'était ^^ le rôle de l'auteur de l' Aimée tilléraire, l'homme qui fut
pas soutenu comme l'était son père par la conscience de J pendant 50 ans (^) l'arbitre du goût au xviii' siècle, et
son courage et d'un devoir noblement rempli, on s'ex- ^ dont l'influeucecontrebalança, pour le moins, l'influence
plique à peu près comment le fils de Fréron, cet enfant X de Voltaire et de l'école Encyclopédiste, est aujourd'hui
qui était né si doux et si humain , qui avait élé tenu sur D.= un homme à peu près oublié'? C'est que le plus grand
par le besoinde venger son père (l). Ne vous étonnezdonc ^ gère, fulile écho de passions, de besoins, d'intérêts,
pas de lui voir porter sur le peuple des mains violentes: J d'admiration, de vengeances et même de révolutions
ne vous étonnez pas de le voir commander l'artillerie ^ que le temps emporte comme le vent balaie la pous-
conlre le peuple : ce jour-là il avait sous ses ordres un 3- sière; c'est qu'après le journal, cette histoire de vingt-
jeune officier d'artillerie qui avait nom Bonaparte, et qui ^
avait pris Toulon à lui seul , et qui commandait le feu à "X, (l) Trente ans 1 Le« années les plua actives et les plu» passion-
la place du bourreau , et là . au milieu du Champs-de- i née» de la littérature et de la philosopliic au dix-huiuèmc «iccle !
Mars Fréronlefilsmilraillait lepeupleamoncelé,et quand ± Tou. les -rands noms tous les grands li>Tes , toute la grande op-
; ; ... , , ■ ■ , . .-, „„ „„:i „-J„..:„ . 5^ positiondece tcmps-l». sont inscriU jour parieur d»nsl yinnee
la muraille eut brise toutes ces tctCS, une voix s CCria . $ ^„^y.^,>^ ^e Fréron. Et cependant qui s W d'aller la chercher
— que ceux qui ne sont pas morts se relèvent , la Fatrie ^« j^j ^^^ abîme, cparse ça et la, cette noble histoire de notre littéra-
leur pardonne] Infâme guet-à-pens ! Celte voix, C'é- ^-^ ture et de notre philosophie ? L'-<^/jnfe //H^'rmre se compose de
lait la voix de Fréron; les malheureux qui n'étaient pas ^ près de mille volumes , qui forment à eux seul» une immense bi-
morts se relèvent. — Feu 1 s'écrie Fréron, la rai- $ ^|^°ii\èqu^« - ac^^iblc s€_^^^^
curieux. Sans doute Fréron n'a pas pu écrire à lui seul ce* mille
^ volumes. Sans doute ce» mille volume» ne sont pas d'un bout
<^>' 'a l'autre des chefs-d'œuvres , mais pourquoi ne pas retirer l'or de
«Y a 1 autre des chels-a œuvres , mais pourquoi ne pas retirer I or de
(<) Chaque année le petit Fréron allait souhaiter la fetc de son ^^ ^^^^^ poussière ? Pourquoi ne pas séparer Fréron de ses collabo-
auguste parrain. Son père lui apprenait alors un petit couplet, que c>^ rateur» ? Pourquoi ne pa» construire avec ces précieux malcriaux
l'enfant débitait au bon roi Stanislas, qui en pleurait de joie. Voici ^P Ijjçyjp .....
un de ces couplets enfantins, dans lequel on chercherait vainement
à deviner le iaui-'eur du Afiili.
Quand ma bonne cause avec moi.
Elle m'appelle aussi son roi :
Ce titre vient frapper tant de foi» mon oreille ,
Sire , que bien iouvent , dans mon petit cerrean ,
Je crois être un Monarque , un Stanislas nouveau.
Alors , ainsi que tou» , j'ai le talent suprême
De faire des heureux et de l'être moi-même j
Je m'entend» nommer Titus;
La terre avec amour enceiuc mes ima;;es ;
Je n'en suis point surpris ; ce» honneurs me sont dus
J'ai pour leçons vos ouvragej ,
Pour module» vo» vertu».
histoire possible du dix-huitième siècle littéraire et philo-
^ sophique ? Certe» V Année liittraire de Fréron e»t une mine im-
'i° mense , inépuisable , il ne s'agit que de savoir la fouiller.
3^ Au reste ce long et fastidieux travail a été entrepris depuis long-
°^ temps par le seul homme qui fût capable peut-être de le mener à
3^ bonne (xn.'L,^ Année littéraire a été lue et relue d'un bout à l'autre,
"k et pa» une page digne d'être conservée n'a « té perdue. C'est ainsi
se qu'avant peu , nous donnerons sous ce titre V Année littéraire ,
Ij deux admirables volumes . qui représenteront à eux «euU toute
2r rhi»toire littéraire du siècle passé. Ces deux volumes rempliront en
3!^ même temps une laaine importante dan» l'histoire de la critique,
•^ Quelle »in;^lariié! Nous avons eu douze et > ingt volume», le» paget
iio de Dusaulx . Hoffmann , Geoffroy . Feletz. tou» élèves collabo-
^ rateurs et cortinuaieurs de Fréron , et nous n'avons pu encore
'^ V Année- liuéraire de Fréron !
mJSÉE DES FAMILLES. gS
quatre heures arrive M.istoire , cette immortelle con- c(. avec juste raison , le Cours de liuérnture de M. de La
scillere de tout les temps qui fait son choix parmi les îf Harpe , a été tiré en partie de l'Année litléraire de Fré-
heres du jour , mettant a leur place les hommes et leurs X ron. Je ne dis pas que le premier homme venu retrouve
ceuvncs, rejetant dans I ombre celui-la qui était au grand X dans l'Année itUêraïrc un second Cours de littérature
jour mettant au grand jour celui-là qu'on avait laissé X car AI. de La Harpe n'est pas un premier venu- mais ie'
^ans 1 ombre. Heureux même le journal qui peut servir ± suis convaincu qu'avec les deux mille volumes 'de l'An-
<le notes a l'histoire! Le journal est donc une œuvre es- -î^wée littéraire, on composerait très -facilement deux
sentiellement périssable et mortelle, et rendons en grâce ± beaux volumes qui prendraient leur place et la plus
au Ciel , car quelle puissance en ce monde pourrait ré- f belle place , h la tcte de tant de rrands critiques les
sister a cclle-la un journal qui aurait h la fois la durée £ élèves , les frères d'armes , on simplement les successeurs
dun livre, I autorité dune histoire, et la rapidité d un J de Fréron , Geoffroi , Dussaulx, Hoffman, Auger, Duvi-
^n'i"^ll • •. ,, 1 ,. - .... ± quPl; cet homme excellent qui vient de mourir, tous ces
loutffois il me semble qu en relisant avec soin / An- X hommes l'honneur de la critique périodique qui ont
née litléraire de Fréron, un homme de goût et d'es- X jeté toute leur science dans les journaux au lieu de la
prit y pourrait trouver de belles et honorables pages qui, ^j;,^ poser solennellement dans des livres, et dont le recueil
iirées de l'abîme où elles sont enfouies, pourraient four- x compose à peu près toute l'histoire de notre littérature
jiir une lecture variée, piquante et remplie d'intérêt. ^ bonne on mauvaise depuis Voltaire jusqu'à nos jours
In des livres qu'on admire le plus de notre temps et ^f' JULES JANIH
VOYAGES.
UNE l^IETITE A BORD.
Terre! lerre!... Ce cri du matelot place' en vigie à la ^o difficile : on dirait que la nature vous défend d'y aborder,
tête du mât de misaine est répété, et de bouche en bouche cX' Voilà donc quel fut son dernier asile I
il arrive jusqu'à moi. — Terre!... cri magique, quand "j' L'ancre touche le fond dans la petite anse de Jarae's
il est proféré à bord d'un navire cinglant sur les déserts X Town, seul point abordable. J'y assure mon navire contre
de l'Océan. Chacun, à bord, reçoit, selon la trempe de "i.^ les brusques rafales qui s'échappent fréquemment des
soname, sa part de l'impression que ce cri répand dans ^;!^ ravinesencaisséespar les montagnes. Partout où l'homme
l'équipage. La mienne est toujours grande , même dans x ^ P" placer son pied sur ces pentes escarpées , il y a aussi
les cas ordinaires : car l'annonce d'une terre porte ^^ placé ses moyens de défense et de destruction. Je délail-
à la pensée du pilote attentif, l'appréhension pour les ^^ lais tous les points avec ma lunette ; surtout cette suc-
dangers dont cette approche le menace, et le contente- ^;^ cession de forts et de batteries inexpugnables, superposés
ment secret de lui-même pour la précision de ses hauts X par étages depuis la mer jusqu'aux sommités des rochers:
calculs. Mais ici c'est plus que tout cela; le cri qui a fait X leurs feux croisés et plongeans...
vibrer notre ame disait : Sainte-Hélène !... o>o Tous dormaient à bord de l'Irma, après une journée
c„. .„„M, , . j ' I j X laborieuse, et goiitaient le repos d'une nuit sans inquié-
Samte-Helene!... A ce nom, que de pensées ! que de ^ ^^^ .,, „„, ^ ,t /„ib,, n,,igaiion à travers
souvenirs!... Je posai la main sur mou cœur, je le sentis ± lesraersdellnde. Moi seul je veillais, assis sur la poupe
battre comme a 1 approche d une grande peine. ± j^ ^^ complaisais dans mes réflexions, dont le mugisse-
\\ était midi, le 23 mars ^829. J'aperçus l'île, mais ^ ment continuel de la mer sur les rochers du rivage
comme une leinte sombre et douteuse; la grande di- ^^ augmentait encore la tristesse I
«tance et le brouillard ne laissaient presque rien dislin- So La nuit, descendue sur ce rocher terrible, et enve-
guer. Le temps était couvert et humide; le vent mur- S' loppant de son voile vaporeux les silhouettes douteuses
murait sourdement dans les cordages; le navire, incliné 5^ de quelques navires espacés, avait quelque chose de
sous ses voiles arrondies par la brise, et bondissant de ± grandiose et de sinistre. Tous les incidens de cette nuit
vagues en vages, s'avançait rapidement vers la lerre. ^^' livraient mon cœur à des impressions nouvelles: c'étaient
Trois heures après, les yeux défaillaient les aspérités X, des regrets, une douleur inconnue 1
effrayantes des rochers de Sainte-Hélène. Quel horrible ^ Lorsque le brouillard était dissipé ; lorsque la rafale
aspect 1 quelle désolation empreinte sur les flancs à pic ^ avait cessé de souffler , et que les .récifs ne faisaient plus
et déchirés de ces masses ardues! La pensée, effrayée, P^ entendre qu'un bruit sourd et interrompu, l'air était
refuse d'y reconnaître l'œuvre d'une omnipotence qui fit X doux; le firmament élincelait d'étoiles ; quelques navires
tout pour le mieux. Projection monstrueuse des erreurs ^'o mouillés près du mien se balançaient doucement sur
de la création , sa masse hideuse et tourmentée s'élève ^ leurs câbles. Rien alors ne troublait le calme de la nuit,
des profondeurs de l'abîme ^ pour régner seule sur une ZZ hors le son des cloches qui annonçaient les heures à bord
racr désolée. Des nuages épais voilent sa tête horrible ; ^ des navires de la rade, et le cri de veille des sentinelles
Féternel vent du sud-est frappe et s'épuise sur son front X anglaises placées sur les forts : All'swelll... Le cri , s'e-
volcanisé; et ses pieds, en talus rapides, sont battus par ^ lançant de la forteresse de Ladder-Hilt, était d'abord
les vagues éternelles qui s'y brisent. La, tout accès est ^ répélésur le môle; ensuite faiblement a. l/««f/m's-PoJn«;
OCTOBRE ^85.^. 4. TROISIÈME VOLUME,
se LECTURES DU SOIR.
pUis raillement encore à Tiuppert' s-BaH>rx} , et allait X le meilleur liomme de l'équipage pour exécuter des or-
; mourir pour moi a Sugarloaf-Fori; mais'il circulait t^ dres et pour manœuvrer une embarcalicu ; et pour cela,
encore autour de l'ile, do rocher eu rocher, dans la Zk. je veux (jue vous soyez patron de la chaloujMî, demain
vallée du tombeau, et jusquau tombeau!!... Quelle l^ toute la journée, pour aller faire la provision d'eau;
garde rigoureuse, même après la mort!.... X personne ne peut vous remplacer dans ce travail.
Un seul homme veil ait sur le pont de ilrma. Son ± Clergeon, convaincu de ces vérités, demeura désespéré
poste élait sur le devant du navire pour y surveiller les ^ ^^ ^^^ refus, et, se croisant les bras sur la poitrine
mouvemens de la chaîne de l'ancre; et depuis plus d'une ^'^ avec violence, et dans l'atlilude d'un cruel désappoin-
heure je l'observais rôder çà et la sur le gaillard d'ar- I'q temeut, il dit, en regardant Sainle^IIélène : Allons, c'est
rière, s"occupant machinalement à des ouvrages sans l'r fini!... Ah! pauvre vieux, va! fa commission ne sera
utilité. Ses soins spécieux s'adressaient aux objets qui le X pas faite. Et moi donc, ce que je m'étais prorais dans
rapprochaient de moi : c'était a la lampe qui brûlait bien :C mon crcur , je ne le ferai pas encore celte fois : et qui
dans l'habitacle, ou a la roue du gouvernail qui élait X sait si jamais je reviendrai dans cet abominable trou...
convenablement saisie. Je voyais que ce matelot avait :': Ah! gredin de sort!... C'est égal!... patience,
quelque chose à me dire, et n'osait m'alw)rder. Pour le ^: Je n'entendis plus ce qu'il murmura en allant vers la
faciliter et pour rompre lecoursde mes pensées pénibles, % cuisine. Il revint bientôt vers moi, tenant un fanal allu-
je l'appelai : Clergeon ! — Plaît-il, cap'taine? — Êles- p^'^ mé, et me tirant brusquement son chapeau : Voilà de la
vous de quart' — Oui , cap'taine. — Pourquoi n'êtes- ^ lumière, me dit-il. Ses traits portaient l'expression d'une
vous pas devant h veiller la chaîne! — Oh! dit-il dans '5^ colère chagrine que son respect pour moi retenait à
son langage marin, il n'y a pas de soins, captiiiue; elle X peine. Je fus curieux de le faire s'expliquer : Eh bien!
ne bouge pas plus que... que Sainte-Hélène que v'Ià, et X qu'avez- vous, Clergeon? — J'ai, cap'taine, que j'ai laissé
que le tonneire l'écrase ! — Ce n'est pas une raison pour X mon vieux bon homme de père . qui a quatre-vingts ans
faire au-dessus de la chambre des ouvrages plus bru\ans tÇ tout à l'heure , parce qu'il me disait souvent : « Joseph,
que nécessaires, et qui troublent le sommeil des officiers. ^" laisse-moi ici tout seul ; tâche de faire une campagne, et
— Ça, c'est vrai , cap'taine ; mais si je ne faisais pas X ^^'^ <'u sorte que ce soit sur un navire qui passe à Sainte-
qucuque chose, voyez-vous, je ne larderais pas arcgar- ^ji Hélène, mon enfant; tu iras de ma part au tombeau de
lier en dedans, comme dit l'autre, quoique je ne sois ^1;; notre pauvre empereur; lu diras une prière pour moi,
pas connu pour un roupilleur; mais j'avais le grand ^r et tu m'en rapporteras des branches de saule qui... »
quart la nuit dernière, et comme je suis de bâbord , jc ^;^ Et puis moi donc, croyez-vous que je n'y venais pas
l'ai encore attrapé ce soir ; et puis , la journée a clé so- X pour mon compte !.,.
/i(/e d'ouvrage, comme vous savez, cap'taine. Ah! mais, T;" Mon cœur était gonflé depuis l'inslant que j'arais
c'est qu'avec vous , il n'y a pas moyen que le poil nous ZÇ aperçu Sainte-Hélène; mon émotion s'accrut encore aux
pousse dans les mains quand nous co«ro7îss«r î(HC<e?ve. ^^ paroles de ce brave matelot ; et cependant je ressentais
— Votre quart est fini , lui dis-je , il est minuit : api)clez K" quelque plaisir h le laisser là pour causer encore ; aussi
l'homme qui doit vous remplacer, et donnez-moi de la ^1^ bien, l'obscurité empêchait qu'il ne vît mes larmes. Ne
lumière. — Cap'taine ! — Eh bien? — Sans vous com- ^= pouvant plus m'opposer avec rigueur à son louable pro-
mander : sommes-nous ici pour queuque temps? — Non, ^;^jct, j'essayai de l'en détourner au profit du travail:
mon garçon, pourquoi? — Ah! mon cap'taine, fit-il d'un 5[^ Pourquoi, lui dis-je, aller sur ce tombeau?... pourquoi
air suppliant, si c'était un effet de vot' bonté', dont au- o;Ô cherclier de tristes souvenirs et des regrets inutiles?...
quel je serais bien reconnaissant le restant de mes jours. ^ tout n'est-il pas fini?... et que feriez-vous de ces branches
— Eh bien! après? — C'est seulement pour l'histoire de X de saules?... — Ce que j'en ferais? Je les conserverais
savoir, sans vous offenser, s'il y aurait pas moyen de... ^;^ toujours, dit-il d'une voix émue et en mots entrecoupés,
de me permellre d'aller à terre demain ? — A terre! lui ^^ Il ajouta : J'en apporterais à mon père : ce serait du bon-
dis je, et qu'avez-vous a faire à cette terre maudite? ^h heur pour lui ; j'en ferais des présens aux anciens; et
Voyez ces gorges humides et profondes, ces rochers noirs ^ ^^^ donc, est-ce que je uo suis pas un ancien? — Et
et pelés; quel plaisir vous promet cet aspect sauvage? ^ à quoi bon tout cela, Clergeon? — Eh bien! mon cap*
11 se tut un moment ; et regardant la masse sombre des ^-^ taine , ce serait pour dire : voilà du saule du tombeau de
montagnes que de vifs éclairs commençaient à éclairer, ^j-^ Napoléon ; je ne peux pas bien vous expliquer pourquoi,
il dit : Ce n'est pas l'embarras, il est un fait certain que X mais je sens là que j'ai raison; car, voyez-vous , je me
ça n'a pas l'apparence d'un pa^s oii ce que le matelot TC sens autant de besoin d'avoir de ce saule, que je me
peut trouver à se divertir; mais, malgré ça, on peut "C sentais de soif pour la croix d'honneur quand il nous
avoir envie d'y aller; surtout quand on a connu... ^ commandait; c'est que c'était un crâne d'empereur que
11 n'acheva pas, et il articula ces derniers mots avec $ celui-lh. — Tu l'as donc vu bien souvent, Clergoon? —
nn ton de voix dont je remarquai les inflexions sacca- "v Si je l'ai vu, cap'taine; ça va sans dire, puisque j'étais
dées. — Eh bien! repris-je, (jiiand on a connu ; que 4^ novice avec mou père à bord du vaisseau l'Orient, 'a
voulez-vous dire?... Ne savez-vous pas qu'un matelot ne ^1= Aboukir, et puis a Boulogne, et à... — Et lu l'aimais
doit pas être le premier à demander d'aller à lorre en ^ bien?
arrivant à une île . surtout quand le travail le réclame à ^^ A celle question, les mouvemens et les altitudes de
bord? Comment un vieux matelot peut-il oublier cela? ^^ cet homme ne peuvent se traduire. Je fus un moment
— Pardon, cap'taine, je ne l'oublie pas; mais Sainte- ^' sans savoir ce qu'en penser. Je craignais qu'il ne fût
Hélène n'est pas une île connue les autres ; et puis , si '^^ offensé d'une (lueslion qui mettait en doute son amour
nous en partons si lût, je n'ai pas le Icmps d'attendre. :x; pour le grand honmie; mais non , il s'efforçait d'affirmer
D'ailleurs , ce n'est pas pour l'histoire de riboter que je :v^ cet amour d'une manière analogue à sou sentiment , et,
voudrais y aller; pour ça, il n'y a pas de danger : vous ;V ne trouvant pas de langage pour le dire, il ouvrit avec
savez bien, cap'taine, je ne suis pas consémenl un soif- % violence, et d'une main tremblante, sa chemise de laine
fier. — Sans doute, je Iç sais ; je sais aussi que vous ôles ^f rouge , cl de l'autre main devant sou fanai à la hauteur
MUSÉE DES FAMILLES. ir
de sa poitrine dont il découvrit le côté gauche, il me fit 'r^ el je ne sens plus les sautillemens qui annoncent quo
voir parmi des cicatrices une aiirlc cl une \ tatouées sur ^^ l'ancre cède. Elle résiste . et nous altcadoiis.
son cœur: puis il dit : Pour me séparer de celle-ci, il tjo Le temps est horrible! Enveloppé de téiiobrc» pio-
faudra m'écorcher... Si je laime?... Ah ! mille tourbil- -jo fondes, on ne distingue que la clarté phosphorescente
Ions de Dieu'... Tenez, cap*taine, les Français, ?,o des brisans sur les rochers. Mes regards attachés sur
ce n'est plus des hommes... Si seulement il y avait z'eu... ";.: iî«p;:JtTrs-r«/(//,obscrvent les graduations croissanlesdo
mais à présent, h quoi ça sert tout ça? Il n'y a ici que % lorage furieux qui s'y porle : celte vallée est celle du lom-
de la terre cl du saule!... _ ^ ;;;;: beau !... Des éclairs livides s'y croisent et montrent par
En parlant ainsi. Clergeon s'agitait et gesticulait avec p^ intervalles les blocs de rochers informes suspendus sur
une violence qui faisait craquer ses articulations. — Il "i;^ le pbin incliné des montagnes. La pluie tombe par lor-
l'cn faut donc de ce saule? lui dis-je. — Oh ! oui , cap'- ^^^ rens et soulève sur la surface do la mer tme écume lu-
taine, j'en ai fait le vœu à Sainle-Anne d'Auray, et à -.- mineuse que la houle étend comme un suaire autour do
yolre-Dame de Larmor; sur ce bijou ci, tenez, voyez : oio nous; el le bruit du veut el des vagues se mêle aux cris
c'est tout ce qni me reste; puis se découvrant, il me lit 'l^ des matelots des navires chassés au hrge par la ra'^ale.
voir une vieille cocarde tricolore cousue dans le fond o.o Le bruit du ciel , les mugissemens de la mer, les plaintes
de son chapeau , et recouverte par la coiffe. Après un ^o humaines : c'était un hymne funèbre sur les cendres du
moment de silence el de réflexion , il ajouta h voix basse, T;^ grand homme!
comme s'il craignait d'être entendu : Croyez-vous, là, !;»^ Grâce au zèle des malebtls, l'orage avait passé sans
entre nous, cap'lainc, qu'il soit mort bien véritable- ^î;^ causer d'avaries à r//7»a; Po/e maHa'iuTe«pmtoH^ el
ment? C'est peut-être one msc de l'Anglais et des fi;^ ra//;e f/enitrc' avais-je dit; el bientôt je vis meavaillans
Tmjaux? ^ hommes rangés autour de moi. J'observais avec intérêt
Celte scène ne pouvait durer plus long-temps; j'en -;- ces braves gens aux visages rudes et humides, aux
étais trop ému . j'étouffais : Appelez au quart , lui dis-je ; % membres vigoureux , refroidis par l'ondée, ils sortaient
demain vous aurez du saule; mais en ce moment . je ne I^ d'une épreiive comme il s'en présente u)ille pour eux
saurais vous permettre d'aller au tombeau. IÇ, dans le cours d'un voyage. Combien d'actes de courfse
II s'éloigna en murmurant d'horribles juremens contre ^ et de dévouement passent inaperçus dans lobscurilé
la sévérité de mon refus. ^^ orageuse des nuits de mor! Combien l'on est lier de
Et voilà ces hommes que la société accuse dé brulalilé, ^i^ commander à de tels hommes 1
et qu'elle croit iodifférens au sentiment de ce qui est ^'^ Je fus frappé de ne pas voir à mes matelots cette
grand el beau. Et pourtant que de belles âmes sous cette -1^ joyeuse allure si ordinaire après un grain violent. Je
rudesse utile! ' -i- n'entendais pas ces propos grivois el spirituels qui tra-
Cc matelot avait servi sous l'empire. Les chances de la lÇ> duisent en bouffonneries les incidens d'une situation pc-
guerre ne lavaient pas sorti de la foule de tant de braves. % rilleuse; j'étais inquiet de leur atiiiude sombre, soumise
Il avait usé avec intrépidité de ses armes ; mais il n'avait ?^ et fière, el de leur morne silence. Après le travail fini ,
pas été vu, el il ne s'était pas prôné lui-même. De là r.jo ils attendaient cet ordre : A coucher qui n'est de quart.
point de récompense; pas de distinctions particulières. ^Ç Ils semblaient oublier que j'aime, dans ces occasions, à
Et pourtant satisfait; le cœur plein de la patrie el de son fr, m'écarler de l'absolu règlement et d'outre- passer la ri-
chef, il était fier du sentiment de son devoir bien rem- ^^^ goureuse ration quotidienne.
pli. Tout avait disparu!... L'âge, ses blessures el ses ^^ Le lieutenant m'avait compris; et, faisant briller la
souvenirs étaient seuls sa part d'héritage du grand cm- ^^ bouteille d'eau-de-vie à la lueur d'un fanal racorni , il
pire, dont son sang avait conlribué à ciEûenter l'édifice. ^;« avait dit deux fois ; Dénie e à border l'arlimon; et au-
La marine!... ah! c'était Ta qu'il avait ses meilleurs r.;o cun ne s'était avancé pour recevoir le bougearou répa-
amis, ses défenseurs les plus désintéressés, toujours hors ^o râleur. — Ils n'eu veulent pas. capitaine, dit le l:cu-
de vue, et agissant de bonne foi ; avides d'occasions et ^^^ tenant. — Diable ! refus d'un bougearon d'eau-de-vie par
d'épreuves, malgré les défaveurs du sort. % un équipage! qu'est-ce que cela veut dire?... Pourquoi
A peine Clergeon m'eul-il quitté que le ciel se couvrit ; ^ refusez- vous de border l'arlimon? leur dis-je avec lac-
un bruit sourd et sinistre se fit entendre dans les gorges ^ cent de l'étonnement. — Parce que nous n'en voulons
de Rupperl's-Valeij. Un nuage bas et épais en sortit ^'^ pas, répondirent-ils. — Mais encore, le motif?...
tout à coup et enveloppa le sommet des montagnes. ^I^ Ici profond silence; ce silence qui présage une muli-
l'ne cloche sonna snr le môle, el le watliman cria dans ^g nerie. A la lueur terne du fdlot du cambusier, je lisais
un porte-voix: Mind the squalH... Ce cri de veille ^)o le mécontentement sur les figures assombries des mutins;
annonçait aux bàtimeus de la rade qu'une rafale allait tÇ, et sur les épais favoris des meneurs, on voyait encore
survenir. J'entendis à bord de quelques navires voisins ÎC des globules briilaiis laissés par l'orage. — Qu'avez-vous
des dispositions se faire contre la rafale. Je me rendis sur IQ à groumerï leur dis-je d'un ton de capitaine , est-ce de
le devant de l'IrTiia; je mis la main sur la chaîne de ^:^ l'interruption de votre sommeil pour le salut de tous?
l'ancre pour en observer la tension. Le nuage descendu J^ est-ce d'avoir reçu la force du grdin sur vos épaules
sur le versant des mornes s'élance sur la rade , et nous 'j^ nues? est-ce du travail après du travail? voulez-vous être
enveloppe de sa masse humide. La tourmente s'échappe ^;-= des matelots de beau len)ps? — >on, cap'taine, dit
avec lui et siffle dans nos cordages. L'Irma, prise en ^P Yvon ensavançant d'un air assuré, vous nous connaissez
travers par la fougue, se couche et grince sous l'angle ^|o trop bien, viugl-cinq tonnerres! vous avez des hommes
du roulis. Sa mâture plie : Saune la cloche! en haut le IÇ, avec vous ; et vous les avez vUs sur les brasses du Bcn~
monde! criai-je de toute la force de ma poitrine. ^[o gale; et le 2S janvier sur la côte d'Orixa. Et pour ce
Aux vibrations tonnantes de la cloche d'alarme , et aux "£, qui e^t de l'ouvrage , tous nos gens sont la {X)ur le dira :
sinistres accens du porte-voix, ^ingt matelots s'élancent % à la vie à la mort avec vous, parce qae tous êtes not'
à demi vêtus. Leurs mains vigoureuses saisissent et filent ^^ père à tous, et voilà.
|a chaine de l'ancre. La chaîne se raidit... elle fait tête, ^^ Eh bien , repris-je, dans cesnuits-'ra vous ne refusiez
28 LECTURES DU SOIR.
pas les témoignages de ma satisfaction , pouquoi ce soir f c'est trop dur , tonnerre ! \ a de quoi tordre sa chique
me faites-vous un affront?... Vovons. parlez. Et ils se t cent mille fois! Est-ce que nous nen sommes pas de
regardèrent tous sans répondre. — Eb bien! vous ne $ vrais matelots français? Croyez-vous que nous nous
dites rien... c'est que votre cause est mauvaise, chiens :;■: engagerions si bravement pour e voyage de Ilnde,
de boudeurs !... — C'est si Ion veut , dit une voix dans ± et de passer le cap et son tremblement, sans 1 espoir
le groupe. — Quel est celui qui parle, et qui se cache? % d'aller à la tombe de not' empereur ! et il faut nous en
repris-je; ne me laissez pas croire qu'il y a honte ou fo- ^i: passer ! Voilà pourquoi nous ne voulons pas border l ar-
lie dans votre bouderie, puisque les hâbleurs n'osent se -i; limon : un coup d'cau-de-vie c'est bon, dans 1 occasion ,
montrer en face. — Honte! — Folie! dirent à la fois > mais nous saurons bien nous en passer, allez, cap taine.
plusieurs voix , il n'y a pas de fous ici . cap taiuc , et au- -'- U dit, et passa le dos de sa main sur ses yeux. — T as
cun de nous n'est honteux de la chose dont nous nous ={= raison, \von, reprit Kermorvan, nous nous en pas-
plaignons. — J'en douterai, leur dis-je, impatienté, % serons, et de d'autres encore, va, matelot ; car si nous
tant que vous ne vous expliquerez pas avec franchise. ^ ne pouvons pas aller au tombeau , je ne bois que de 1 eau
Alors l'un d'eux, c'était Nintcc, Breton aux formes athlé- ^j^ tant que nous resterons ici; chacun sa manière quand il
tiques, au ton déclamatoire , s'avança, les bras ballans . ^j! a du chagrin, quoi! — C'est comme nous, dirent- ils
le torse en branle , et dit d'un air capable : Chacun sa 'fç tous à la fois.
manière, cap'taine; un coup d'eau-de-vie, c'est bon !);^ Yvon baissa les yeux , et je détournai les miens ; des
pour le matelot qui a mouillé sous un grain, et qui a du ^- marins pleurer, fi donc !... Je ûxais Ruppert'svaley en
goût et du contentement; mais pour le vrai marin fran- =-1- élevant mes mains jointes... J'étais silencieux à moa
çais dont il a du sentiment, c'est plus ça ; vous nous re- o- tour... Quel moment ! comment le peindre ?... Je ne
fusez ; nous refusons, voilà. — Assez, lui dis-je; si vos o;o sais ce que j'ai senti; mais il m'a semblé voir l'ombre
raisons sont aussi claires que ça, c'est Un procès jugé: ^C de Napoléon planer sur ce groupe de grognards d'une
retirez-vous; pas d'eau-de-vie, j'y consens, mais sur "Ç autre espèce et d'un autre temps; et pourtant un seul
tout pas d'insolences; car ici je ne punirais pas moi- "^Z parmi eux l'avait vu : c'était Clergeon. Comment leur re-
mcme, mais je livrerais les coupables à la justice du ^S fuser?... Désirant m'excuser près d'eux: Mes enfans,
pays. — Oh ! oh ! firent-ils comme indignés , nous livrer f.;^ leur dis-je , je ne peux pas vous accorder ce que vous me
à des Anglais ! vous ne le feriez pas, capitaine , vous ne j^ demandez, vous le savez bien : c'est en concourant tous
le feriez jamais! — Silence!... vous le mériteriez au ^1; au travail que nous hâterons notre départ de ce mouillage
moins , puisque vous n'êtes plus de francs Bretons, et p^ infernal. — Eh bien, capitaine, nous serons raisonna-
que vous offensez voire capitaine sans dire pourquoi. — =)= blés , dirent- ils, permettez seulement à Clergeon d'aller
Mille malédictions de Dieu! je vais vous le dire, moi, c)o au tombeau; il y dira une prière au nom de l'équipage
capitaine, dit Kermorvan, type de Breton renforcé, qui ^1 de F Irma, et nous serons contens. C'est lui qui a le
s'avança du milieu du groupe, eu ôtant sa chique de ta- $ plus de droit ; c'est un ancien. — Un peu! reprit Cler-
bac, et prenant une pose pleine d'expression : N'avez- ^i' geon avec fierté. — Ninlec, le beau diseur ajouta : Il
vous pas refusé à Clergeon d'aller demain au tombeau ^;j;^ était dromadaire enÉgyie, et à tous les ponts sur le Da-
de l'empereur, et vous ne voulez pas que personne de ^r^ lube et à la Brésina. — C'est rien que ceux-là , reprit
l'équipage n'y aille avec vous!... Et tous m'observaient ^S^ Clergeou ; mais c'était à Montereau qu'il fallait voir!
avec ce regard qui semble reprocher une cruauté. — J'ai =!^ — Ça chauffait du n° I , est-ce pas, matelot? lui demanda
mes raisons , repris-je , pour refuser la terre à Clergeon , ^j-^ Kermorvan. Est-ce que ce n'est pas là ousque l'empereur
et à tout le inonde à bord , si je le juge à propos , et per- c)o était chef de pièce , comme dans l'image que le cuisinier
sonne ici n'a le droit d'y trouver a redire. Le salut du ^^ a vendue à Calcutta? — Comme tu dis; et qu'il en pieu-
navire, et la célérité du travail avant tout. Oh! repri- $ vait des morts ce jour-là! ajouta Clergeon. — Et on le
rent-ils, ne croyez pas obtenir plus d'ouvrage, en nous re- ^^^ refuserait, à toi, vieux matelot de la garde, d'aller
fusant une chose comme celle-là, et en nous gardant ip, prier sur la tombe de ton petit caporal, du pore aux
tous à bord. — Quoi ! repris-je indigné , vous refuseriez- 'X autres! dirent-ils; non, not' cap'laine, vous n'en êtes
vous à remplir vos devoirs? Vous révolteriez-vous contre H-^ pas capable, vous qui chantez de si belles chansons sur
moi? Je le vois, c'est une émeute! — Nous ne parlons =v^ l'empereur quand vous êtes de quart. Allons, cap'laine,
pas de ça , cap'taine , dit Nintec , et nous avons des cer- °i^ vous qui ne refusez jamais... — Il est sûr et certain ,
tiUcats comme quoi nous ne sommes pas censément des ?,^ reprit Clergeon , que si le cap'taine me permet la gloire
émeuiicrs, sauf vot' respect; et tant qu'à l'ouvrage, elle ^ d'aller au tombeau de l'empereur, j'en rappporte du
ne souffrirait pas; nos gens sont conents pour aller au 'c}^ saule et de la terre pour tout le monde. — Houra! Cler-
tombeau , d'envoyer à leur place des matelots du pays, ''o geon; nous travaillerons pour toi, matelot, dirent-ils
dont ils ne sont pas manchots pour être payés double ':!;^ tous à la fois.
journée, sur nos gages, s'entend, et not' ration avec, ^x^ Devant un besoin manifesté de si bonne foi , je ne
— Oui, capitaine, nous y consentons, dirent-ils, et i;^ pouvais plus eu effet leur dénier ce qu'ils appelaient une
l'un d'eux ajouta : Ce n'est pas pour dire que nous soif- 4^ gloire. Le temps d'ailleurs, quoique toujours couvert, ne
crions à terre, car personne de nous n'a un pauvre sou f^ menaçait plus. — Eh bien , dis-je à Clergeon , sois prêt
tant seulement. — Il ne m'est pas égal , leur dis-je, -j^ demain matin de bonne heure ; je te permets d'aller a la
d'employer des étrangers à faire notre provision d'eau, c:^' tombe. Un triple houra général saiua la permission qui
que vous si intéressés à bien faire vous-mêmes ; et qu'il X' constituait Clergeon député pèlerin au tombeau de Na|x>-
survienne encore des rafales coinnime celle qui vient de ^'o léon. Le bougearon d'eau-de-vie fut réintégré en grâce
passer, pourais-je compter sur eux comme sur vous? Où ^X' et à ma santé. Tout était apaisé , les élémens et les ma-
retrouverais-je d'aussi bons matelots, et des hommes 'V tclots ; et j'ordonnai :
aussi courageux ? - A la bonne heure , capitaine , reprit ^ A couckcr qui n'est de quart !
ivon; avec vous ça sera toujours comme ça; mais aussi 4^
refuser à que-que zuu de vos jjcns d'aller au tombeau, $ LE CAPITAINE P. LUCO.
MUSEE DES FAAULLES.
29
MAGAZINE.
COSTUMES PITTORESQUES DE LA FRANCE.
FIMSTÈRE. — PO.NT-DE-CROIX.
La Bretagne est de tous les pays de la France celui
dont l'aspect a surtout gardé le caractère qui lui était
particulier, parce que la civilisation n'y pénètre que
lentement et avec difticulté: aussi la, plus que partout
ailleurs , on trouve des mœurs et des habitudes à part ;
4^ la , plus que partout ailleurs, on rencontre des costumes
IfZ étranges et qui ne ressemblent en rien à ceux du reste
"È, de la France.
à Les costumes de Pont -de -Croix rappellent d'une
q: manière frappante les modes du temps de Charles Vil.
°,;^ C'est lacapuchequionveloppe la tête, c'est le large haul-
4^ de chausse qu'on portait sous la robe, à la ville , et que
Y l'on mettait à découvert pour voyager.
Costumes du Finistère.
Gavarni del. Brown sculp.
II en est de même du costume des femmes ; seulement ,J^ fure, sauf l'élévation, est la même que celle de madame
il se rattache à une époque plus récente. La veste ou la ZC de Maintenon. Ainsi, les hommes, moins curieux de
casaque appartiennent au règne de Louis XIV ; la coif- i'' changer la forme de leurs vctemeos n'y ont point ap-
LECTURES DU SOIR.
porté de modifications ; les femmes au contraire restent il 4^ revînt bienlôf , ils l'attendirent quelque temps, jusqu'à ce
estvrai bien en arricredes modes modernes, mais enfin, de % qu'enfin ils désespérèrent de le revoir, et se persuadèrent
quelqueloinqu'ellcslessuivcnt, elles lessuivent du moins. ZÇ, qu'il s'était noyé. Ils en informèrent le maître de ce jeune
tÇ, homme , qui le fit savoir à ses parens. L'an I G79 , quel-
^ ques pêcheurs de la mer de Cadix virent une ligure
5^ d'homme nageant sur les eaux et y plongeant. Ils la re-
PLONGEURS EXTRAORDINAIRES. X virent encore le lendemain, et ils publièrent cette décou-
^y^ verte. Cette nouvelle fixa l'attention du public, et on
Le docteur Jocl Lnngelot dit avoir vu à Tronning- 4= courut le projet de se saisir de cet objet. On y parvint
liolm, où la reine de Suède avait un palais magnifique, Z'Z par ruse et avec des filets; et c'était précisément lejeune
un jardinier, âgé de soixante-cinq ans, qui, dix-huitans l^l homme qui avait disparu vu 16" '1. Il était commehébêté,
auparavant, marchanfimprudemmeut sur de la glace, 'jt nç répondant pointaiLx questions qu'on lui faisait. On le
pour aller secourir un homme qui se noyait, était tombé IÇ^ reconnut au mot de //icr^a^ès, qu'on lui entendait pro-
hii-même dans l'eau , profonde de huit aunes en cet % noncer, qui rappela l'histoire de Fj-a?2rois c/c /a Vega.
endroit, et qu'il y était resté seize heures, le corps l/Z Nous ne dirons rien de tout ce qui se passa sur les lieux
droit, avant qu'on eût pu le découvrir. Langelot ajoute s^ et des idées bizarres que celle avenlureût naître. Nous
qu'ayant interrogé cet homme sur son accident, il lui ^^ dirons seulement qu'un religieux de Saint-François,
avnit appris que tous ses membres étaient devenus ^;^ nommé ./ea« iio.çt'«(/6', se chargea de le reconduire chez
raidcs de froid et qu'il avait ensuite perdu le sentiment, ^i^ ses parens, et qu'il l'y conduisit effecliveraent l'année
jusqu'à ce qu'il se sentit frapper rudement à la têlc par ^^ suivante. Arrivé à un quart de lieue de Lierganès, il or-
un croc avec lequel on le cherchait; qu'aussitôt qu'il fut '^Z donna à ce jeune homme de prendre les devauset de lui
tiré de l'eau, ou lui avait assuré quil lui était sorti de T;! montrer le chemin de sa maison. Lejeune homme obéit,
la bouche une grosse bulle d'air, et qu'on lui avait dit o," et fut directement à la maison de sa mère, qui le recon-
que c'était cet air qui l'avait empêché d'être suffoqué, IJ^l nut très-bien. Deux de ses frères qui y étaient, le recon-
et que ses oreilles s'étaient trouvées pleines d'eau. ^l nurenl aussi , sans qu'il leur donnât , ni à sa mère, ni à
Tirasins , garde de la bibliothèque de Stockholm, "r ses frères, aucun signe de sensibilité ou d'étonnement. Il
écrivait un fait bien plus surprenant encore, vers la fin -=^1 demeura neuf ans chez sa mère, le jugement toujours
de l'avant-dernier siècle. Une femme, disait-il, de la ^:^ troublé, ne parlant que fort peu, en prononçant tout au
province de Dalie, en Suède, nommé Marguerite Lnrs- ^^ plus ces mots, labac , pa'm, vin, sans même les pronon-
dotler , est tombée trois fois dans l'eau pendant le cours c,> cer de suite nu à propos. Il faisait des commissions qui
de sa vie. La première fois, étant fort jeune, elle y resta X n'exigeaient que de rendre des paquets d'un endroit à
trois jours : les deux autres fois elle fut secourue plus 4' un autre, et il les faisait très-bien. Au bout de neuf ans,
promptcment , et elle est iiîortc âgée de soixante-quinze ^^ ce jeune homme disparut encore une fois , et, depuis
ans , en ^ti72. ^X^ celle époque, on n'en a point eu de nouvelles.
Barmead , an retour do s»)n v >ya^3 d 3 la G )thie m - ^^ » Ces faits nous prouvent invinciblement que s'il n'est
cidentale à Stockholm, rapportait un fait plus in- ^>-^ point ordinaire à l'homme de vivre long-lemps sous
croyable encore. Il disait que, s'étant trouvé par hasard ;v^ l'eau, et que si ceux qui tombent dedans y péris-
àun discours funèbre sur la mort d'un vieillard septua- p!^ sent, lorsqu'ils ne sont point secourus à temps,
%énm-c, wommé Laurenl Jôna, du bourg de Boness, ^- il est néanmoins des dispositions particulières qui con-
le curé avait assuré à l'a'-semblée que cet homme, à l'âge % fèrentà Ihorame la faculté de vivre dans cet élément,
de dix-sept ans, étant tombé dans l'eau, il n'en avait i;" Peut-être "ne serait-il pas aussi rare qu'on le croit de
été tiré que deux semaines après, et qu'on était parvenu 'f. trouver des hommes qui jouiraient du même avantage ,
a le raninier, ;i^ si, une fois tombés au fond de l'eau, ils ne perdaient
Ces faits bien constatés nous rendent moins in- ^:»:^ point la tête et s'ils suspendaient leur respiration pour
croyables ceux qirc diflérens auteurs rapportent. Nousli- ^^ n'être point suffoqués par l'eau qui passe alors brusque-
sons, par exemple, dans Hérodote ,(\\ïm\ certain Scyi- ^î^ ment dans les bronches. Il y a plus, il est probable que
/ifls luisait aisément deux lieues sous mer, sans qu'on le 4^ tous tes hommes pourraient jouir de ce privilège, si ,
vît reparaître sur l'eau pour y respirer de nouvel air. ^{^ comme l'observe très-bien Buffon , on avait soin de les
/>à//ow, surnommé le 7{oH5j:mM, jouissait de la même ^;- plonger, pendant un certain temps, alternativement
faculté. 11 poursuivait les poissons entre deux eaux, lise 4" dans l'eau et dans l'air au moment de leur naissance, et
noya cependant dans la Meuse, et le chirurgien qui c)^ d'empêcher par-là l'oblitération du Irou oval , etconsé-
l'ouvrit nous donne sans contredit la solution de ce pro- "X quenmicnl de leur conserver dans son infégrilé le mécvi-
blème, en disant dans ce rapport, qu'il avait découvert ;•: nisme di' la circulation , telle qu'olleopère dans le fœlus,
dans la cloison des deux oreillettes, une ouverture iraus- ;;,^ tant qu'il est renfermé au milieu des eaux dans le sein de
verse eiiicgligerKuientvalvulée. » j^ sa mère. On ne peut en effet rendre raison des phéno-
Toule surprenante que soit l'histoife du fameux pion- jl^ mènes précédens, qu'en supposant que les sujets dans
geur sicilien , nommé Colas Poisson, elle l'est encore 4; lesquels ils se sont lait observer, avaient encore le trou
bien moins que celle d'nn autre plongeur espagnol, ^1- oval ouvert, et conséquemment que la respiration n'avait
nommé rrançois de la Vega, de Lierganès, bourg de "C plus lieu tant qu'ils étaient plongés dans l'eau : qu'alors
l'archevêché de Hingos.Ses parens l'envoyèrent, dit-on, c}> la circidalion s'opérait comme dans les fœlus, d'un ven-
à liilbao, pour y apprendre le métier de charpentier. H ;u Iricule du cœur à l'autre , sans que la masse du sang pas-
était alors âgé de quinze ans. Il y resta pendant deux :,|: sàt par les poumons, comme elle y passe dans l'adulte,
ans, jusqu à la veille de la Saint-Jean de l'année IG7-i ; 1:; Ce mécanisme, peu ordinaire dans i'iiomme, et que nous
qu'étant allé avec d'autres jeunes gens se baigner , ceux- ;y; supposons ici, répond parfaitement à toute difficulté,
cl lui virent faire un |)longeon , après avoir laissé ses ha- ;x; et se trouve même confirmé par l'observation que nous
bits sur le rivage avec les leurs. Ne doutant pas qu'il ne ^1= avons rapportée ci-dessus, au sujet de i)u/JOM, surnommé
MUSÉE DES FAMILLES. 3f
le Rousseau. 11 avait le trou oval ouvert, car c'est de 4. on la tue avant qu'elle soit a terre; les petits descendent
ce trou dont i-arle le chirurgien qui le disséqua, lorsqu'il .;■ ensuite, on les prend en leur passant une corde au cou,
dit qu'il avait découvert dans la cloison des deux orcil- tÇ. et on les eramcne pour les élever ou pour les manger ,
Icttes une ouverture Iransverse et né^iUjemcnt val- "jl car la cliair de l'ourson est délicate et Lonn^ : celle de
jjy/^;^ „ 'l<^ l'ours est mangeable ; mais comme elle est môlée d'une
^ graisse huileuse, il n'y a guère que les pieds, dont la
^ substance est plus ferme, qu'où puisse regarder comme
HISTOIRE NATRUELLE ± ""«^ viande délicate.
HISTOIRE lfATCH£LL£. ^ Lâchasse de l'ours, sans être fort daniîereiise , est
LES OURS. % très-utile lorsqu'on la fait avec quelque succès; la peau
Po est de toutes les fourrures grossières celle qui a le plus
En général, les naturalistes classent les oars ca troU ^^ de prix , et la quantité d'huile que l'on tire d'un seul
divisions distinctes, qui elles-mêmes se subdivisent : ^l ours est fort considérable. On met d'abord la chair et la
Les ours noirs, ^^ graisse cuire ensemble dans une chaudière ; la graisse se
Les ours bruns, ^h sépare. « Ensuite, dit M. du Pralz, on U purilie en y
Les ours blancs. % n jetant, lorsqu'elle est fondue et très-cbande, du sel
Puis, il ne faut pas confondre l'ours de mer et l'om's ^^ • eu très-bonne quantité et de l'eau par aspersion ; il se
de terre; quoique blancs tous deux, ils appartiennent a tjo » fait une détonation, et il s'en élève une fumée épaisse
deux espèces tout-'a-fait différentes. c|^ » qui emporte avec elle la mauvaise odeur de la graisse.
Les ours blancs terrestres se trouvent dans la Grande- % » La fumée étant passée, et la graisse étant encore plus
Tarlarie, en Moscovie., en Litbuanie, et dans les autres ^t » que tiède, on la verse dans un pot, où on la laisse
provinces du Xord. "j.^ » reposer huit ou dix jours; au bout de ce temps, on
L'ours blanc marin se nourrit de poissons, cl abonde ^J^ • voit na^er dessus une huile claire , qu'on enlève avec
dans le Spitzberg. ^jl^ » une cuiller : celte huile est aussi bonne que la meil-
L'ours brun habite les Alpes. =-î^ » leure huile d'olive, et sert aux mêmes usages. Au-
On rencontre l'ours noir dans les forêts des pays sep- ^ » des.\ous, on trouve un saindoux aussi blanc, mais un
tentrionaux et de l'Amérique. ^ » peu plus mou que le saindoux de porc ; il sert aux
L'ours brun est féroce et carnassier. ^^ » besoins de la cuisine, et il ne lui reste aucun goût
L'ours noir n'est que farouche, et refuse de manger ^^ • désagréable, ni aucune mauvaise odeur.
de la chair. % L'ours devient quelquefois susceptible d'un grand at-
La voix de l'ours .ditBnffon , est un grondement, un Ik^ lâchement, et l'on peut citer comme preuve l histoire
gros murmure, souvent mêlé d'un frémissement de dents =i^ de Masco, arrivée à. Nancy, sous le règne de René II.
qu'il fait surtout entendre lorsqu'on l'irrite; il est très- ^lo Masco était un ours rcnfermédans une cage du palais;
susceptible de colère , et sa colère tient toujours de la fu- ^',^ sa violence, ses accès , sa fureur , lorsqu'on l'irritait , lui
reur, et souvent du caprice : quoiqu'il paraisse doux ^^ avaient valu dans le pays une grande réputation deféro-
pour son maître , et même obéissant lorsqu'il est appri- ^^ cité, passée eu proverbe dans le pays on; disait : mauvais
voisé, il faut toujours s'en déûer, et le traiter avec cir- t;^ comme Masco.
conspection, surtout ne le pas frapper au bout du nez, tjo \\ se fit qu'un pauvre petit ramoneur de chemin'^'e,
ni le toucher aux parties de la génération. Ou lui apprend % ne sachant où dormir par une froide nuit d'hyver , s'a-
àsetenirdebout, à gesticuler, h danser ; il semble même M visa, dans un moment de désespoir, d'entrer dans la
écouter le son des instrumens et suivre grossièrement la ^-o cage de Masco , en passant entre deux barreaux , et de
mesure : mais pour lui donner cette espèce d'éducation, ^^ s'y blottir sans bruit. Masco s'aperçut bientôt de la
il faut le prendre jeune et le contraindre pendant toute ^ présence de son hôte; mais au lieu de lui faire mal, il le
sa vie; l'ours qui a de l'âge ne s'apprivoise ni ne se con- ^!^ réchauffa , le prit en amitié , et le reçut chaque nuit.
traiut plus: il est naturellement intrépide, ou tout au '-.^ L'enfant vint à mourir de la petite vérole: dès ce mo-
moins indifférent au danger. L'ours sauvage ne se dé- s^ ment 1 ours refusa toute nourriture, et mourut,
tourne pas de son chemin , ne fuit pas à l'aspect de ^;^ Mais les ours ne se montrent point en général aussi
l'homme; cependant on prétend que par un coup de ^^ faciles et aussi bous. Ceux que l'on tient enfermés au
sifflet on le surprend . on l'étonné au point qu'il s'arrête o;' Jardiu-des-Piantes ont, àdiverses reprises, manifesté leur
et se lève sur les pieds de derrière : c'est le temps qu'il jt férocité ; et tout le monde connaît l'histoire de ce vété-
faat prendre pour le tirer et tâcher de le tuer ; car s'il % ran qui crut voir une pièce de cinq francs dans une des
n'est que blessé, il vient de furie se jeter sur le tireur, % fosses, y descendit, et fut étranglé. Le malheur dune
et, l'embrassant des pattes de devant, il l'étoufferait s'il ^.^ servante, qui laissa tomber dans la fosse un enfant que
n'était secouru, =^1^ l'ours étouffa aussitôt, ne jouit pas d'une renommée moins
On chasse et on prend les ours de plusieurs façons ^^ populaire, dans les traditions que l'on conte a;i Jar-
en Suède, en Norwége, en Pologne, etc. La manière, ^^ din-des-Plantes, parmi les curieux qui viennent jeter
dit-on , la moins dangereuse de les prendre , est de les ^^ aux ours du pain ot des fruits , afin de s'amuser des
enivrer en jetant de l'eau-de-vie sur le miel, qu'ilsaiment % niseset des jeux de ces animaux. Cependant à voir les ours
beaucoup , et qu'ils cherchent dans les troncs d'arbre. % se coucher sur le dos , faire les beaux., et multiplier les
A la Louisiane et en Canada , où les ours noirs sont très- ^ grimaces , on serait tenté do ne point les croire dange-
communs, et où ils ne nichent pas dans les cavernes, % reux : peut-être leur état de captivité contribue t-il aussi
mais dans de vieux arbres morts sur pied et dont le cœur ZÇ, à les rendre plus féroces; car , il y a deux ans, on voyait
est pourri , on les prend en mettant le feu dans leurs ^" habituellement au balcon d'un hôtel garni du boulevard,
maisons. Comme ils montent très-aisément sur les arbres, =^.^ an ours brun qui ne retenait aucune chaîne. Cet ours se
ils s'établissent rarement à rez de terre, et quelquefois ^^ promenait comme un chien dans tout l'hôtel, se laissait
ils soqt nichés à trente et quarante pieds de hauteur. Si ^,;^ caresser, et ne montrait] jamais d'autre naturel qu'une
c'est une mère avec ses petits , elle descend la première, ^^ extrême douceur.
52
LECTURES DU SOIR.
BPREAU CENTRAL DABONNrîMr.NT , i\ , RPE SAINT-GKQJIOES. KVPRAT, 1MPR1MBPR. 16, RFE DD CADRAN.
No II.
MUSEE DES FAMILLES.
33
ÉTUDES HISTORIQUES
LES BOHÉMIENS AU QUINZIÈME SIÈCLE.
i '^X
Une Bohémienne au quinzième siècle.
MaiiJiUe del. Brown sculp.
Celait en ^427 , dans ce siècle où tous les fléaux sem-
blaient s'aballre avec fureur sur notre malheureuse
France; c'était pendant que les Anglais la dévastaient,
et que la guerre civile achevait de la ruiner , qu'il arriva
à Paris une sorte de plaie inconnue qui a long-lemps
rongé nos campagnes , et qu'on a a peine extirpée de
notre sol depuis quelques années. C'était à l'époque du
Landil , la plus ancienne foire de Paiis , et que les chro-
NOVEMBRE -1855.
É niques disent avoir été fondéepar Dagobert. Elle se te-
nait dans la plaine qui s'étend entre La Chapelle et Sainl-
^ Denis. La s'élevait soudainement nue ville tout entière,
^ faite de planches et de toile. Elle avait ses rues, ses
^ carrefours, ses fontaines; une population nombreuse et
$ étrangère venait habiter cette citée volante aussi rapide-
% ment qu'elles'élailélevée. Elle se composaitde marchands
i° accourus nou-seUlement de tous les points de la France,
3. TROISliiMIi VOLUMB.
34
LECTURES DU SOIR.
mais encore dos eslrémilës do l'Lurope. Ils venaient «t avaient déjà parcouru presque toute l'Europe. Mais b
même de l'Asie, ils venaient de TAfrique. ^ lëpoque où ils parurent, on les appelait penanciers.
C'est une cbose qu'il n'est pas inutile de reaiarqiiea- , g mot qui n'est autre que pénitaiciers.
comment les relations les plus loiiUaiues de peuple à ± Ce qu'on découvre encore de leur histoire , dans les
peuple s'étaient établies . alors, au moyen du coimnerce. % auteurs qui oui parlé de ce peuple, consiste à nous ap-
Au moment où nous écrivous, les rapports suivis, que ^ prendre qu'après avoir séjourné quelque temps dans le
les gouvernemens tentent de rénouer avec l'Egypte et les ± village de La Chapelle, où ils commirent force vols, ils
)"rès delà civi- ^ furent excommuniés par l'évêque de Paris et forcés
côtes de l'Afrique , nous semblent un pro^
lisalion. Au tempsdont nous parlons, et surtoulbien an- ^
tériourement , ces relations étaient fréquentes et habi- ^
tuelles comme aujourd'hui peuvent être celles de 1 An-
gleterre et du Portugal.
D'une part , l'invasion de tout TOrient par les Turcs
n'avait pas encore apporte d'obstacle aux transactions
commerciales, par la dissidence de religion. Dune autre
part , la découverte de l'Amérique n'avait pas encore di- ^ par
rigé tous les efforts de l'Europe vers une nouvelle ré- $ devi
gion ; on voyait donc 'a celle époque, dans ces immenses
marchés qui s'ouvraient à jours lixes, des négociaus que
nous serions aujourd'hui fort étonnés de rencontrer dans
notre capitale. Ils arrivaient à travers des pays saus che-
mins, infeslésdebrigauds. Ilsmarchaieut par compagnies
et arméscomme des hommesde guerre. Us entreprenaient
des voyages qui étonneraient aujourd'hui nos plus in-
trépides négocians, malgré nos routes de poster et nos
chemins de fer.
Aussi n'était-ce pas une chose extraordinaire que de
voir à la foire du Landit des tentes bariolées de toutes
forcés de
se retirer.
Quoiqu'ils fussent dans la plus profonde misère , ceux
qu'ils appelaient leurs ducs et leurs comtes voyageaient
"^Z à cheval , et ils parlaient souvent de leur roi et de leur
reine, qui, disaient-ils, étaient morts en chemin. Les
femmes disaient la bonne aventure, et il y eut chez elles
grande affluence jusqu'à l'excommunication prononcée
archevêque , et qui atteignait également ceux qui
inaient l'avenir et ceux qui voulaient l'apprendre.
On trouve même , dans les comptes de la prévôté de
Paris, le détail du supplice d'une jeune fille qui avait
consulté une bohémienne sur l'heure probable de la
mort de son père ; et la prédiction s'était trop bien
accomplie pour qu'où n'eût pas soupçonné que la jeune
fille n'y eût aidé.
C'est à peu près tout ce que l'on sait de l'histoire des
bohémieus et de leur origine, et certes , ce« renseigne-
mens sont bien loin d'être suffisans , lorsqu'on pense
qu'en peu d'années des bandes nombreuses de cette
espèce de mendians parurent sur tous les points de la
couleurs, des marchands coiffés du turban, et à côté de % France et de l'Angleterre. Toute cette population vaga-
ces tentes, les chameaux qui avaient apporté leui-s mar- ^ bonde ne pouvait certainement venir de ces deux cents
chandises à travers les marais fangeux de nos provinces, dp individus qui, après l'excommunication de l'archevêque,
Sans doute les croisades n'avaient pas peu contribué à ^ disparurent sans qu'on pût suivre leurs traces. Peut-
maintenir ces relations; toutefois, à l'époque dont ^ être n'en saurions-nous point davantage si, dernière-
nous parlons, la présence de ces étrangers devenait de ± ment, un jeune savant n'avait découvert parmi des vieux
plus en plus rare, et ce fut un étounement général 4; parchemins entassés dans nos bibliothèques, un jugement
lorsqu'on vit arriver soudaiuemeut au bourg de La Cha- ^ daté de ^44.5 et condamnant deux bohémiens et une
pelle deux cents individus dont le costume et le visage
étaient également étranges. Ils étaient vêtus de tuniques;
portaient de petits bonnets assez semblables à ce que
nous appelons des calottes grecques , et des manteaux
d'un tissu de cordes de laine attachés sur l'épaule ; ils
avaient la peau d'une couleur jaune foncé , leurs che-
veux étaient noirs et crépus , et a leurs oreilles percées
pendaient dénormes anneaux d'argent.
Ce fut la première apparition en Fiance de cette race
bohémienne à être brûlés pour fait de sorcellerie , et
pour avoir enseigné au nommé Gilles ilaldetour la
composition d'un breuvage qui donnait l'apparence de
la mort à ceux qui le prenaient. 11 semble résulter des
faits qui ont provoqué ce jugement, que ces bohémiens
étaient tout simplement une colonie de voleurs merveil-
leusement organisés, ayant des intelligences d'un bout
du royaume à l'autre; quant à l'histoire do leur pénitence
et de leur conversion au christianisme, c'était une fable
d'hommes que nous avous appelés bohémiens , qui ont si ^ qui leur servit à pénétrer en France et qui les protégea
long-temps infesté lAngleterie, qu'on trouve dans les o*^ jusqu'à ce que leurs actes fussent venus dire plus clai-
moutagues de l'Fspagne . et dont quelques rejetons ex- ^ remeutce qu'ils étaient,
ploilent encore la crédulité de nos provinces méridio- """
nales.
Si l'on en croit un docteur en théologie qui les a vi-
sités, c'étaient des habitans de la Iwsse Egypte qui avaient
été forcés par les Sarrasins d'abjuré la religion chré-
tienne. Reconquis une seconde fois par les chrétiens,
ils furent contraints do se rendre à Uome , afin d y ob-
tenir l'absolution de leur apostasie. Le pape les confessa,
et leur donna pour pénitence d'aller sept ans de suite
errans par le monde saus jamais coucher dans un lit.
Toutefois, pour qu'ils ne mourussent pas do faim, il leur
fit expédier des bulles, ordonnant à tous évêques ou ar-
chevêques qu'ils rencontreraient dans leur cliemin , de
leur remettre dix livres tournois à titre d'aumône. Quant
au nom de bohémiens, il leur fut donné long-temps
après leur apparition, et parce que, disait-où, ils ar-
rivaient de Bohême; car, selon les historiens, ils en
étaient a la ci quième année de leur pénitence , et ils
Qu'on nous permette de raconter les faits qui oui
donné lieu à cejugement.
Auxenvirons de Poitiers, proche le bourg de Lusignan ,
ou sont encore les ruines du château des seigneurs de
ce nom : dans ce lieu que la crédulité publique désigne
encore comme ayant été l'habitation de la fée Mélusine,
vivait une bande de bohémiens; ils s'étaient cachés au
milieu d'une épaisse forêt, et depuis qu'ils y habitaient,
on ne parlait plus que d'enfans volés , de bestiaux dé-
robés et de personnes qui mouraient soudainement
comme si elles avaient été frappées [>ar une main invi-
sible. Dans ce bourg demeurait une jeune fille qui
portait le nom de Pasquette Lauuay. Elle était orpheline,
et tenait do ses parons la possession d'un champ qui re-
levait d'une abbaye voisine. Ce pea de bien qu elle pos-
sétlait et sa beauté merveilleuse l'avaient rendue l'objet
dos poursuites de quelques vassaux , de plusieurs gen-
tilshommes , et partioiHièremenf éa quéfwir de l'ab-
MUSÉE DES FAMILLES. ôâ
baye, qai, selon la règfe de certains couvens, n'étail ^-^ s'éveilla point au cri qnepônssa le moine a l'aspect de ce
point un prêtre, mais pour ainsi dire un homme d'af- o^ corps inanimé.
faires extérieures, laïc et libre de se marier. Cependant 'X L'Iiomme qui âTart parle reconnaissant qnil ne 9-é-
elle avait refusé toutes les propositions de mariage qui '^ tait pas adressé à celni que sans doute il attendait, s'é-
lui avaient élc faites; et lorsque le quêteur, qu'on ap- ^ lança sur Bartholoraé et le frappa d'un coup de poignard
pelait Bartholoraé, s'arrêtait dans la maison , qui était '£ sous lequel il tomba. Rion qu'il n'eût été que dangereu-
située sur la lisière de la forêt, elle ne répondait a ses x sèment blessé, Barlholomé demeura ^r terre s»ns
avances qu'en remplissant sa besace de blé et de légu- 3;^ mormorer, et un moment après il vit entrer dans la
mes, et en loi parlant toujours de son profond respect "^ chaumière les deux hommes qu'il avah aperçus sur la
pour la sainte mission des scrvitenrs de Dieu. ^ lisièrede la forêt. L'un d'eux était encore uri iKjbémien;
Il y avait trop de malice daus le regard de Pasquetle :fe •"^"''"^ «^^itun baron du voisinage connu sous le nom
pour que Bartholoraé pût croire que ce fût par niaiserie t ^" seigneur de Maldetour. Cehii-ci s approcha de la
qu'elle ne comprenait point ses discours. Cependant, J^ J<^une tille, et lui ayant pose la main sur le front et sur le
tout en soupçonnant son esprit de plus d'intelligence ^é? *-'*"■';'' s ecria avec desespoir:
qu'elle n'en montrait, il n'osait l'accuser, car personne ^ , " '«^^ m avez trompe: elle est morte, elle est
ne pouvait dire que Pasquette écoutât les propos d'au- S '^<^'<^^ ^' ?'»<^^^ ^^ °'^s^ P^s la ce que vous m aviez
cun des nombreux galans qui leutouraient. $ promis.
=^ — Ce que je vous avais promis, je vous 1 ai tenu ,
La passion de Bartholomc, quoique ardente, ne se mon- ^ répondit le bohémien ; elle est froide et glacée , mais elle
trait pas avec trop de violence ; il est rare que l'amour S n'est point morte; et dans deux jonrs. quand elle s' «M
ne soit point patient quand la jalousie ne vient pas l'ex- '^-^ veillera de ce sommeil léthargique, elle.sera aussi belle
citer. Cependant, un soir qu'il passait devant la porte '^ et aussi fraîche qu'elle l'était il y a une heure. C est
fermée de la maison de Pasquette, il crut entendre une 'H vous qui ne m'avez pas tenu la parole que vous m'aviez
voix d'homme; et, quoiqu'il ne pût distinguer ce qu'on ^I; donnée; vous m'aviez assuré que vous ne permettriez
disait, il jugea que cette voix était jeune et que l'accent ['c, à personne d'approcher de celte maison durant laccom-
suppliaot qu'elle avait ne pouvait être que celui d'un ;Ç plissement du charme, et voilà que vous avez laissé
flancé. La colère qui saisit Bartholoraé à cette découverte ^^ pénétrer cet homme, qu'il m'a fallu frapper pour pré-
allaitle pousser à frapper à la porte, et peut-être leût-il ^ venir le danger d'une délation,
brisée si l'on eût refusé de la lui ouvrir, lorsqu'il vit ^ — En effet, dit le seigneur de Maldétour, je l'ai vu
dans l'ombre deux hommes qui paraissaient l'observer. ^ s'asseoir sur la pierre de cette porte, comme un homme
Soit qu'il craignît de compromettre son caractère serai- ^j- qui ne veut que se reposer un moment, et lorsqu'il
religieux, soit qu'il éprontât une véritable frayeur à ^ s'est levé et que j'ai cru qu'il allait continuer sa roule,
l'aspect de ces inconnus dont le costume avait quelque î;ïo il est entré avant que nous ayons pu l'arrêter, et nous
chose d'extraordinaire, il s'assit sur le banc de pierre de 1)2 sommes accourus au cri qu'il a poussé lotsqne tu l'as
la maison comme un homme fatigué , qui prend un mo- ^-î;^ frappé.
ment de repos. Cependant il entendait toujours derrière ^1^ — C'est comme il vous plaira, dit le bohémien;
lui le murmure de cette voix qui parlait dans l'intérieur ^ mais il n'en est pas moins vrai que voil'a un crime dont
delà maison, et il voyait devant lui ces deux étranges ^ on recherchera les auteurs, et assurément uous ne se-
figuresqui ne bougeaient point de leur place. Bartho- ^ rons pas les derniers "a être accusés. Le moindre malheur
loraé espérait qu'il passerait quelque paysan avec lequel ^^ qui puisse nous arriver, sera de quitter le pays.
il pourrait se retirer et se faire accompagnera l'abbaye, 'X Le sire de .Maldétour réfléchit un moment, et ajouta ;
et il se croyait assuré que tant qu'il demeurerait assis 3^ — Ce que tu appelles un malheur nous sert 'a raer-
auprèsde cette porte on u'oserait point l'attaquer, car % veille. Écoule : demain . en pénétrant dans cette chau-
il n'avait qu'à pousser un cri pour faire sortir de la ^1:^ mière, personne ne se fût expliqué la mort de celte jeune
maison un secours nécessaire à sa défense. L'heure se =^ fille, et peut-être avant de la transporter au cimetière
passait, la voix murmurait toujours, et les deux hommes ^ eût-on attendu assez long-temps pour qu'elle s'éveillât,
demeuraient toujours immobiles à leur place. Bientôt ^ Le désir de découvrir les causes de sa mort eût pcut-
la frayeur, la fatigue, le sommeil, luttant ensemble dans ^ être relardé l'inhumation, et peut-être Pasquetle eût-
le corps du pauvre Bartholoraé, tous les objets qui ^ elle été perdue pour raoi. Mais voici un expédient qui
l'entouraient lui devinrent un sujet d'effroi; il lui sera- ^ nous assure a la fois le succès de notre ruse. Laisse dans
blait que les arbres de la forêt dansaient en rond autour 'G la main de la jeune fille le poignard dont tu as frappé
de lui, et que ces deux horaraesdontla présence l'épou- ^ Bartholoraé.
vantait, grandissaient à sa vue et touchaient au faîte de x — A quoi bon? dit le bohémien,
ces arbres. Une terreur si puissaute le prit, qu'il frappa ^ — Le voici. On sait dans le village que le frère Bar-
à la porte de la maison et qu'à sa grande surprise cette H^ tholomé était amoureux de Pasquetle. Demain, en le
porte s'ouvrit dès qu'il la poussa. La faible lumière d'une \ voyant ainsi étendu mort, on supposera qu'il s'est in-
chandelle de résine attachée au manteau de la cheminée ^^ Iroduit dans cette maison par fa violence, et cette jeune
ne perraitpas à Bartholoraé de voir tout de suite ce qui ^ fille l'a frappé en.se défendant. Quant à elle, on cora-
se passait dans cette chambre, il entendit seulement % prendra aisément qu'elle ail pu succomber à l'émotion
une voix qui lui dit : « L'œuvre est accomplie; vous & qu'elle a éprouvée, 'a la frayeur d'avoir tué un homme
pouvez emporter la jeune fille ; » et s'étant approché de X de l'église. L'abbé aura intérêt à assoupir cette affaire ;
Tendroit d'où était partie cette voix , il aperçut un ^ on enlèvera tout aussitôt le cadavre de Pasquetle ; on lo
homme qu'il reconnut pour être un bohémien à son % déposera en terre; et la nuit prochaine, nous pourrons
visage jauue et à ses cheveux crépus. Il était debout, ^^ l'exhumer et le transporter dans mon château, où elle
près du lit de Pasquetle, et Pasquetle était sur son lit ^ reviendra à la vie. 11 faudra bien ensuite qu'elle m'é-
raorte, on «ndormie d'un sommeil si profond qu'elle ne «y pouse de force ou de gré.
56
LECTURES DU SOIR.
— Mais ponrqnoi ne pas renlever- sur l'heare? dit le .
bohémien , mal satisfait de cet expédient. '
— Ne te l'ai-je pas déjà dit ? reprit le sire de Plaidé- <
tonr; Pasqoette relève de l'abbaye à titre de serve, et |
moi, j'en suis vassal de même, à titre de vidame. Labl)é. ;
et il en a donné plusieurs fois la preuve , est sans piiié ;
pour les méfaits qui se commettent dans sa juridiction. ;
Si cette jeune fille disparaissait , il ferait fouiller nos ■
châteaux jusque dans leurs souterrains, et finirait par.
la découvrir. Je sais trop ce qu'il pourrait m'en coûter. '
Obéis, et donnons à celte chambre uq aspect qui lasse
naitre plus facilement la supposition que noas voulons
exciter.
Aussitôt ils arrangèrent un désordre qui semblait dire
qu'une lutte violente s'était engagée dans la chaumière;
ils renversèrent quelques meubles, délirent le lit, dé-
chirèrent les vêtemeos de la jeune fille . et les souillèrent
du sang qui coulait de la blessure de Bartholomé. Ils dé-
posèrent le corps de Pasquette sur le sol , puis , quand
tout fut achevé, ils s'éloignèrent, en laissant la porte en-
Ir'ouverte.
Le lendemain , tout semblait devoir se passer comme
ils lavaient imaginé. Le sire de Maldétour, qui traversa
le village comme par hasard, donna à l'étonnement des
paysans l'explication qu'il avait arrangée, comme étant
chose toute naturelle, et elle commençait à prendre
créance , lorsqu'un des assistanslit la réflexion suivante:
— 11 n'est pas douteux que Pasquette n'ait été obligée
de tuer Bartholomé pour sa défense; mais elle n'est
plus la pour l'affirmer, tandis que Bartholomé certifiera
qu'il a été frappé sans provocation.
— Comment ! s'écria le sire de Maldélonr, en pâlis-
sant d'effroi, Bartholomé n'est point mort?
— Non certes, et, bien que la perte de son sang l'ait
affaibli au point qu'il peut à peine parler , il respire
encore.
A celfenoovelle , le sire deMaldétonr se sentit perdn.
Probablement le moine avait entendu tout ce qui s'était
dit , et avait vu tout ce qui s'était passé dans la chau-
mière ; il allait le révéler a l'abbé , et nul doute que
celui-ci ne punît cruellement le coupable, non-seule- :
ment de l'attentat commis sur la jeune Pasquette, mais
encore de l'assassinat do Bartholomé. Dans cette position
lique,il ne restait au sire de Maldétour que deux chances
de salut, la fuite, ou une résistance armée à la puissance
de l'abbé! Ce dernier moyen n'était point praticable; le
château de Maldétour ne consistait que dans un corps
de logis crénelé, à la vérité, mais sans fossés, et qui
n'eût pas résisté long-temps aux nombreux hommes d'ar-
mes que l'abbé pourrait envoyer pour s'en emparer.
Ces réflexions faites, le sire de Maldétour résolut de
se cacher , et s'apprêta à s'enfuir . dans le cas où les
dépositions du quêteur le compromottraiont : toutefois il
traces de leur foite ; deui 1
robustes et des plus agiles
rons , pour voir la tournun
Ce ne fut point du tout
ÂTant qu'on ne le transpoi
avait chargé quelques paysa
détour pour en demander li
camp des bohémiens pour
i cieux qu'ils possédaient coi
', On était 'a peine au mili(
', avaient rapporté que. d'u
; avait quitté son château en
; précieux, et que, d'un au
; miens était désert.
l L ne fois assuré de cette
> gea , selon ses nouveaux pr
> à faire. Interrogé par l'abh
! des cris dans la chaumière
\ nétré, et qu'à l'instant mêu
', bohémien accompagné d'u
I çonner être le seigneur de
; point du breuvage qui ava
; de sa résurrection probabl
; du crime qui avait été c<
; corps de Pasquette dans le
' baye, et dans lequel on pé
' monastère.
! L'absence du sire de Ma
[ bohémiens avaient trop bi
! quêteur, pour que l'abbé s(
; passé autrement que Bar
; L'inhumation de Pasquetti
; et Bartholomé , transporté
; l'espérance qu'il avait coui
; sure semblait devoir lui ei
' quitter la cellule dans la
'= crime , car , malgré ses pi
'. l'ablK* exigea qu'un moine
', Ce fut une nuit cruelle |
; bruit , il croyait entendre
I venaient dans le cimetiè
; tombe. Cependant il se rassi
; avait fait battre la forêt toi
; vrir les coupables, et, sup
; fait éloignés du pays , il s
; que le corps de Pasquette
'> Le lendemain se passa d
'< bien que le soir il resta sei
\ nue , il s'en échappa furtiv
', din du couvent, y prit les
', projet, et entra dans le cii
; Il ne manque pas d'ex(
! passion peut donner de foi
MUSEE DES FAMILLES.
celui-ci reconnut Bartholorac. De la même pensée ils
comprirent tous deux ce qui les appelait en ce lieu, et
du même désir ils résolurent , chacun à part soi , de se
défaire à la fois d'un témoin et d'un rival.
Cependant ni l'un ni l'autre ne voulut employer la
violence. Le bruit d'un combat eût pu éveiller quelques
moines du monastère , les appeler sur le lieu de la lutte.
Ils se décidèrent donc a se servir d'abord l'un de l'autre
pour aider à l'exhumation, chacun calculant comment
il pourrait ensuite remplir d'un nouveau cadavre la
tombe qu'ils auraient faite vide.
— Vous venez donc chercher votre victime? dit Bar-
tholomé, s'arrctaot à quelque distance du sire de Mal-
détour.
— Assurément, répondit celui-ci; je viens comme
Bartholomé, pour ne pas laisser périr cette jeune fille
dans les angoisses d'une mort affreuse.
— Puisqu'un but si charitable nous conduit tous deux
ici, répondit Bartholomé, peut-être y arriverons-nous
mieux en unissant nos efforts ; acceptez donc l'appui que
je vous offre, et donnez-moi celui dont je pourrais avoir
besoin.
— Volontiers, répliqiiale sire de Maldétour , et pour
première preuve de cette bonne intelligence qui va régner
entre nous, hâtons-nous de nous mettre à l'œuvre.
Aussitôt chacun d'eux prit la bêche et se mit à creu-
ser la fosse, m éditant à la fois sur le précieux trésor qu'il
allait enfin posséder , et sur la manière dont il s'en as-
surerait la possession. Cela semblait difficile, car ils s'é-
taient placés en face lun de l'autre, un à la tête et
l'autre au pied de la tombe. Ils se suivaient de l'œil avec
soupçon , et autant pour se défendre que pour s'atta-
quer. Le travail avançait, et déjà le bois de la bière avait
plusieurs fois retenu sourdement, lorsque le sire de
Maldétour, jugeant l'instant favorable pour se défaire du
moine, voulut lui porter un coup de bêche à la tête;
mais Bartholomé avait prévu le coup, il s'esquiva, et
ayant frappé lui-même Maldétour à la poitrine , il le ren-
versa. Plus prudent que le gentilhomme , et sachant le
danger de ne pas faire complètement les choses , il allait
achever celui-ci, lorsque Maldétour lui dit :
— Écoute , Bartholomé ; nous avons même désir dans
le cœur , un seul de nous peut être satisfait ; mais est-
il nécessaire que ce soit aux dépens de la vie de l'autre?
Arrachons cette jeune fille de son cercueil , puis , je te
jure, foi de gentilhomme, de t'aider à l'enlever et à
l'épouser si le sort te la donne.
Bartholomé, dont les forces faiblissaient à chaque
instant , et qui ne se sentait plus le pouvoir d'achever
seul son œuvre, accepta la proposition de Maldétour. Ils
se remirent donc à l'ouvrage ; bientôt ils eurent débar-
ne doutèrent donc pas qu'un des b(
faire le charme qui avait endormi I
épris de la beauté de cette jeune fill
l'enlever pour son propre compte,
avaient disparu , et sans doute ils l 'a'
leur fuite. Elle était donc perdue à 1:
et pour le gentilhomme; et, pour <
le gentilhomme se trouvait proscrit
il n'avait point recueilli les fruitj
long-temps pour savoir ce qu'ils de\
tous deux , sur cette tombe vide , ils
ment le serment de chercher à c
et de la ramener dans le pays. Ils
fosse , et la nuit étant déjà très-av
rent, l'un dans un des asiles qui h
par les bohémiens, l'autre dans sî
Maldélour avait résolu de suivre
piste, et Bartholomé avait imagii
pèlerinage qui lui porinît égalemc
pays, et d'aller à travers la Franc
la jeune fille. Chacun d'eux comptai
dès le lendemain ; mais tous deux
par un événement qui jeta le boni
une grande consternation.
Quelques paysans passaient dev
de la maison de Pasquetle; ils cr
bruit. Ils approchèrent, imaginant
quelque animal domestique qu'on y
curiosité se changea en terreur loi
distinctement la voix de Pasquette.
son ame qui revenait les prit tout
rèrent la maison , en se tenant à
tueuse, et déjà ils parlaient de la
plus sage de la troupe pensa qu'il v;
venir l'abbé de ce qui se passait.
A cette nouvelle, le couvent fut
Bartholomé , qui fut un des prerai
événement , s'alarma des suites
cette affaire. iS'ans doute il était inii
sur Pasquette , mais il en était deve
révélant pas. U ne lui était plus
à l'abbé comment s'était passé le i
tait le village, et Bartholomé savail
pareille circonstance on ne donnei
cations à une si étrange merveille
était une sainte fille destinée à rei
les miracles qui en disparaissaient [
ce cas l'abbé la placerait , de force
couvent de femmes; la seconde es
Pasquette était une sorcière , et qu
bûcher. Religieuse ou brûlée, telle
58 LECTURES DU SOIR.
nonça la conjuration et s'avança le goupillon à la raain 4° ayant rencontré quelques paysans qui semblaient se
vers la porte de la chaumière , ce fut un moment d'hor- IÇ rendre à une fête , il apprit l'histoire de sa Gancée
reur et d'effroi parmi tous les assistans, lorsqu'on vit la 3^ comme ils la savaient eux-mêmes, c'est-à-dire comme
jolie figure de Pasquette se montrer gracieusement à ^<^ un miracle, pour lequel on allait préparer une grande
cette porte et sourire à M. l'abbé en lui faisant une gra- ^ cérémonie. Le capitaine anglais no comprit pas plus que
cieuse révérence. Tout le monde tomba à genoux, l'ab- ^ Pasquette tout ce que cela voulait dire, mais il suivit les
bé demeura seul debout le goupillon levé et l'œil en -■," paysans dans la chapelle de l'abbaye, et il ne fut pas peu
feu. Il allait prononcer sur la pauvre fille quelque 1er- °;° étonné d'y voir Pasquette présentée au peuple comme
rible anathème, lorsqu'elle se mit à genoux devant lui ^ une fille inspirée de Dieu et destinée a seconder dans son
en faisant le signe de la croix. Elle se sentit aspergée "^ œuvre de libération la vierge de Vaucouleurs, Jeanne
d'eau bénite qui, loin de la brûler ou de lui faire pousser ^C d'Orléans.
des hurlemens affreux , lui parut agréable, car Pasquette % (,^^^^ ^^^^^3;^^ ^^ convenait guère au capitaine anglais :
était sincèrement dévote, et lasamtejoie qui briUa sur :^ ^^ f,,^ ^^.^^ impatience qu'il attendit la fin de la céré-
son visage en se voyant ainsi en présence de 1 abbe , :•; ^j^^jg ^-^^ expliquer avec Pasquette ; mais il n'en
ne permit pas de croire plus long-temps que ce beau ;y^ ^^^^^^ ■^^ ^occasion durant toute la journée, car dès
corps fût la possession de quelque impur démon. ^ j,^,,^ f^^ ^^ ^^^^^^J. j^^^ ^ ^^^^^^^ j, ^^^ ^.^ ^^^ tg„g
Toutefois il n y avait pas de milieu ; du moment que X procession de paysans qui venaient pour que la jeune
Pasquette n était pas une sorcière ce devait être une .,. g„g bénît leurs instrumens aratoires , et de femmes qui
sainte on toutaummns mie fille prédestinée a de grandes r^ i^,; présentaient leurs petits enfans, que ce ne fut que
choses. L abbe comprit d un coup d œil combien cela -0 jaus la nuit qu'il put y pénétrer à son tour. Il trouva
pourrait être plus avantageux pour son couvent , et il :g pasqueltc aussi ignorante que lui de tout ce qui j'élait
entraîna 1 opinion et les doutes de tous ceux qui 1 en- ^ ^^ ^^ peut-être le mystère de cette aventure ne se
touraient, en se mettant k son tour a genoux devant ^ fûtjaroais découvert, si le frère Bartholomé, qui comptait
Pasquette , en lui adressant une pieuse prière. La pauvre ^ ^^-^^ j^^^^^^^ .^ ^^^ ^^^ ,g prétendu secours qu'il disait
fille demeura toute surprise; le long sommeil qu elle .s^ ^^^-^ apporté à Pasquette, n'était venu le lui expliquer,
avait subi et dont elle s était débarrassée a grand peine ; 4o i >
le linceul dans lequel elle s'était trouvée enveloppée dans Z ^n effet . celle-ci ayant entendu frapper à sa porte
son lit; le désordre de sa cabane au moment où elle :^ a" ™'''^" ^^ '» "U'^' ouvrit sur l'avis du capitaine qui
s'était éveillée, toutes ces choses, et plus encore l'action ^^^ se cacha derrière un tas de fagots; Bartholomé se
de l'abbé, lui firent douter de la réalité de ce qu'elle X ^™^'*°* *^°' '^''^^ '^ j^"°^ *'"^' *^"*^ ^"* raconta la
voyait; mais celui-ci , étant entré dans la cabane et s'y ^^ vérité, et lui fit enfin comprendre comment, si elle
étant enfermé seul avec Pasquette, l'étonna bien da- ^o voulait l'écouter et I épouser, elle serait toute-puissante
vantage en lui apprennaut comme quoi elle avait été Z <*3ns le pays, et seulement il lui mentit en ce ^int,
trouvée morte sur son lit , comme quoi elle avait été X q"''' se vanta de l'avoir arrachée à sa tombe et de l'avoir
enterrée , et comme quoi elle avait été retrouvée vivante Z pieusement rapportée dans sa cabane,
chez elle , après uue résurrection miraculeuse. Pas- ;^ Le capitaine anglais écoutait Harlholomé , lorsqu'on
quelte eut d'abord envie de rire au nez de l'abbé, mais 3^ autre coup frappé à la porte annonça un nouveau-venu,
le regard sévère dont celui-ci accompagnait ce récit ^ Pasquette en fille intelligente, fit cacher le moine, à
prouva à Pasquette que le seul parti qu'il y eût à ;^ son tour, dans un autre coin de la chaumière; elle ou-
prendre était de feindre de croire à ce qu'on lui disait. -!- rrit la porte, et le sire de Maldétour entra. Il fit le
Elle s'humilia donc devant l'abbé , et remercia le ciel ^^ même récit que Bartholomé , avoua son crime et
de l'avoir élue pour accomplir sur la terre les prodiges ^ mentit comme Bartholomé , en prétendant avoir ar-
qui devaient raffermir la foi chancelante. ^ raché Pasquette de sou tombeau. Ses propositions
Si on se rappelle que nous avons dit comment Pas- ô)^ furent les mêmes , seulement il ajouta que si elle re-
quette se moquait des tendres propros de Bartholomé X fusait d'être à lui comme sainte , il saurait bien ob-
comment elle avait refusé les hommages de beaucoup de V^ tenir par la force ce qu'il avait déjà tenté de conquérir
gentilshommes; si on remarque en ce moment avec quelle ^ par la ruse. Mais il fut fort étonné lorsque Pasquette
facilité elle se prêta aux désirs de l'abbé, en se réservant 3° lui dit qu'il en avait menti en se vantant de l'avoir
d'approfondir ce mystère, on comprendra que Pasquette ;vô sauvée, et qu'elle appela eu preuve de ce démenti
était une fille d'un esprit délié et subtil, et qui avait ^s^ Bartholomé. Celui-ci, en apparaissant tout à coup,
déjà quelque expérience des choses et des hommes. ^ acheva de confondre le sire de Maldétour déjà tout in-
Si nos lecteurs ont deviné cela , ils ont été plus adroits ^ icrdit de voir son mensonge ainsi découvert ; mais il
que tous les habitans du bourg de Lusignan , car aucun 'iVf rendit au moine le mauvais service qu'il en avait reçu
d'eux n'avait encore découvert que l'indifférence de > en prouvant à Pasquette que ce n'était pas non plus
Pasquette pour tout le monde n'était qu'une préférence > narlholomé qui l'avait arrachée à son tombeau. Ce fui
pour un seul. Il y avait à Poitiers, dans l'armée anglaise :^^ à ce moment que tous deux commencèrent à douter que
qui l'occupait alors, il y avait un beau gentilhomme du ;>^ ce fussent les bohémiens qui eussent exhumé Pasquette
Cumberland . qui depuis long-temps eût pu faire ar- ;|: pour la rapporter tout simplement dans sa cabane,
rêter Bartholomé à la porte de Fa jeime fille, pour en- •> L'idée qu'un véritable miracie s'était en effet accompli
tendre ce qui s'y disait, sil n'avait pris l'habitude d'y ^^ los saisit à la fois, et Pasquette elle-même commençait à
parler très-bas. L'no excursion à faire aux environs de ^ croire à Tintervention divine, et s'imaginait quec'éiait à
Poiliersl'avaitempêchédc venir à Lusignan depuis quel- ^ Dieu qu'elle devait son salut ; déjà même elle doutai!
(lues jours, et ce fut pour lui une grande surprise, ^J» de ce qui lui restait à faire vis-'a- vis du capitaine anglais,
lorsqu'il s'y rendit la nuit suivante, de trouver la mai- ^, et se demandait si son amour pour lui ne deviendrait
son déserte. £ pas un sacrilège après un si étrange événement. Ses
Il erra toute h nnit âiné les cnftrons, et lé malid, •** idées se troublaient, et en voyant la crainte respectueuse
MUSÉE DES FAMILLES.
59
qui s'était emparée de Barlholomc et du geDlilhoqame,
elle allait prendre foi en sa propre puissance, lorsqu'un
nouveau bruit se Cl entendre h la porte. H semblait que
ce fût un rendez-vous général de tous ceux qui avaient
coopéré à celte œuvre miraculeuse ; elle s'en convain-
quit en voyant entrer les deux bohémiens complices du
sire de Maldétour.
Avant leur entrée , Bartholomé et le gentilhomme
avaient été enfermés dans une pièce voisine où ils s'é-
taient retirés.
En peu de paroles les bohémiens éclaircirent l'affaire :
c'étaient eux qui, dans la première nuit de l'inhumation de
Pasquette, l'avaien t enlevée de sa bière et rapportée dans
sa cabane ; ils l'avaient fait non par un simple sentiment
de pitié , mais par calcul : ils venaient demander le prix
de cette pitié; ils désiraient que Pasquette profilât de
Ja sainteté qu'elle avait acquise, grac€ à eux , pour les
proléger et permettre qu'ils vinssent de nouveau établir
leur domicile dans le pays. Pasquette, redescendue tout
à coup de son rang de prédestinée à celui d'une jeune
fille qui n'avait trompé personne, retrouva sa présence
d'esprit, et promit aux bohémiens ce qu'ils deman-
daient. Dès qu'ils furent retirés, elle rendit la liberté à
Bartholomé et au gentilhomme, en leur laissant leur
incertitude sur l'inlcrvenlion qui l'avait sauvée, et elle
demeura seule avec son capitaine.
C'était une belle occasion de devenir célèbre et d'ac-
quérir une grande puissance, et peut-être Pasquette eût-
elle succombé h la tentation déjouer un pareil rôle,
si elle n'avait eu dans le cœur un sentiment qui allait
mieux à sa jeunesse.
Ce fut la raison qui fit découvrir toute cette intrigue ;
car le capitaine anglais , étant résolu à épouser Pas-
quelle , n'aurait osé y prétendre si elle avait gardé l'au-
réole miraculeuse qui l'entourait. 11 se résolut donc h
dépouiller la belle jeune fille de ce prestige menteur de-
vant lequel on était prêt a s'incliner, et le surlendemain,
à la tête d'une compagnie de lances, il se saisit du sire
de Maldétour, de Bartholomé et des deux bohémiens,
les emmena à Poitiers, et, les ayant traduits devant le
tribunal ecclésiastique de cette ville , il les y fit con-
damner, il refit de Pasquette une simple jolie fille, et
l'épousa en sûreté de conscience, après avoir fait brûler
les bohémiens qui avaient failli en faire une sainte.
FRÉDÉRIC SOUUÉ.
ÉTUDES MORALES.
LA GRILLE DU PALAIS DE JUSTICE.
1828.
Un jeune homme se tenait debout vis-à-vis le Palais
de Justice; c'était l'heure où la foule se porte plus nom-
breuse dans la grande salle ; et pour un observateur , ce
n'est pas un spectacle sans intérêt.
Eu effet, vous voyez arriver d'abord le vieux magistrat
toujours fidèle à sa mission de chaque jour; il vient à
pied , comme jadis Lamoignon et Malesherbe. Il est midi.
L'instant d'après paraît le conseiller-auditeur en tilbury
ou le substitut en voiture de place; puis enfin, vous
voyez se presser sur le vaste escalier l'huissier à la voix
criarde , l'avoué au sourire caressant, et le maître clerc
qui fredoane un couplet de vaudeville , et le stagiaire,
à la démarche empressée, aux dossiers volumineux;
lionnête oraleyr , qui , depuis dix-huit mois , court après
une cause sans pouvoir en trouver une. Enfin , pour
compléter ce tableau varié, vous apercevez du côte op-
posé la troupe inquiète des plaideurs , les gendarmes au
front austère, les témoins à l'air important et mysté-
rieux; pendant que, plus bas, la lourde charrette arri-
vant de la Force vomit au pied du perron le criminel
qu'attend une peine capitale , et le nombre toujours
trop grand des maris qui ont battu leurs femmes, des
négocians qui ont suspendu leurs paiemens , des ama-
teurs de bonnes montres qui ont pris celles de leurs voi-
sins , des médecins en plein vent et des littérateurs sans
aveu.
Tel est le spectacle ordinaire dont l'escalier du Palais
est le théâtre. M^is ce n'était pourtant pas ce qui attirait
l'attention du jeune homme. Il était absorbé dans la con-
templation de cette grille dont le Palais s'est enrichi , et
que vous avez pu voir telle qu'elle est, lourde, massive,
et aussi bien dorée que la grille même des Tuileries. Je
vous avouerai que c'est, à mon sens, un de ces ou-
vrages où la naalière l'emporte sur l'art , et auxquels on
ne fait guère plus d'attention qu'à une femme qui , ne
pouvant se faire belle, se fait riche, et qui remplace par
l'or et les diamans la jeunesse et la fraîcheur qu'elle n'a
pas.
Pourtant je voulus savoir la cause de cette contem-
plation muette dans laquelle mon observateur était
plongé; il me semblait qu'un intérêt bien grand devait
s'altacher pour lai à cette grille da Palais de Justice. Et
de fait , cejeune homme n'était autre chose qu'un pauvre
forgeron qui, depuis six mois, n'avait pas eu de travail,
pas une serrure, pas un crochet , pas même un tourne-
broche.
Voilà pourquoi le malheureux ouvrier jetait un coup
d'œil mélancolique sur celte grille immense. Il calculait
dans l'amertume de son cœur tout le fer qu'on aurait
pu épargner en mettant dans ces travaux plus d'élégance
et de style. Il se sentait prêt à verser des larmes en son-
geant que si sa bonne étoile lui eût donné la direction
de ces travaux , il aurait eu occasion de devenir honnête
homme, de faire un chef-d'œuvre peut-être, et de lais-
ser aussi un nom durable et respecté.
Car ce n'était pas le talent qui lui manquait. 11 savoit
40
LECTURES DU SOIR.
mieux qu'un autre plonger le fer dans la fournaise ar-
deule, et, d'un bras nerveux, lui donner sur l'enclume
toutes les formes qu'une jeune lille peut donner à la den-
telle; il savait , aussi bien qu'homme de France, plier
une branche de fer "a tous les caprices de l'imagination,
à tous les besoins du luxe ou de l'utilité. Mais tel était le
malheur des temps , qu'il n'avait que rarement ren-
contré de quoi s'occuper daus son art , et encore les tra-
vaux qu'on lui ordonnait lui paraissaient-ils fastidieux et
sans honneur.
Âh I s'il eût eu cette grille du Palais de Justice à faire I
s'il lui eût été donné d'entourer d'une barrière élégante
et forte ce redoutable sanctuaire, avec quel zèle se fût-
il acquitté de sa lâche t Qu'il eût été doux pour lui d'en-
tendre retentir dès le matin le bruit du marteau tom-
bant sur l'enclume, et de pouvoir, dans une soirée d'hi-
ver , se chauffer au feu de la tourbe et du fer enflammés!
Combien alors il eût aimé ses sueurs honorables I Com-
bien 9on pain de chaque jour lui eût paru délicieux f
Avec quel orgueil , grand Dieu , n'aurait-il pas suivi de
l'œil la jeune fille au sourire agaçant , qui, si souvent,
passait devant son antre de cyclope, comme si elle eût
voulu lui montrer la seule récompense digne d'un homme
qui traraille!
Alors ces idées de bonheur que nous apportons tous
en venant dans ce monde se réveillaient plus fortes que
jamais ; ce bonheur qu'il avait perdu sans retour , il
l'avait vu passer devant lui comme un songe. Ah! peu-
Le Palais de Justice.
Branstotvn del, el sculp.
sait-il , avec un peu de la dorure de ce dôme , donnez-
moi la plus inutile partie de ce fer, seulement de quoi
aclictor une enclume et un marteau , rendez- moi surtout
la liberté, et bientôt je serai (tère de famille, et ma
femme sera heureuse , et mon premier enfant n'aura
pas touché sa septième année, que vous le verrez tirant
Je soufflet de son père , et écoutant déjà avec ravissc-
meut 1« bruit du vent qui ranime le fourneau f
Voilà ce qui se passait dans l'apie 4u jeune forgeron ,
au milieu même de cette place et des regards.indifréreus
qui étaient fixés sur lui : le iivsêi'abJe'rèvait encore de
bonheur et de liberté, quand soudain il sentit une dou-
leur violente sur l'épaule droite qui le plongea pour tou-
jours dans la triste réalité.
JULES JAHIif.
MUSÉE DES FAMILLES.
4i
LE MAITRE D ÉCOLE DE COUBÉRON.
Le refus de Mariage.
GranviUe del. Broum, sculp-
Cé(ait un homme d'une quarantaine d'année, petit,
maigre , et qui , par Thabitudedu travail , avait contracté
celle de se tenir un peu voûté , ce qui , de loin même,
lui donnait l'air contrefait. Ses traits étaient fortement
prononcés, ses yeux petits etgris, son nez fort, sa bouche
grande, serrée et souvent ironique; ses cheveux grison-
naient déjà et devenaient rares sur le milieu de son front ;
enfin M. Mathias , c'était son nom , pouvait sans calomnie
être trouvé laid, et pourtant lorsqu'il s'animait en par-
lant, lorsque l'amour de la science échauffait ses discours,
alors ses yeux devenaient brillans , les pommettes de ses
joues perdaient leur pâleur habituelle, et toute cette fi-
gure si peu agréable quelques minutes auparavant de-
Tenait presque séduisante, tant elle avait alors d'expres-
sion et de jeu.
M. Mathias n'était qu'un pauvre maître d'école dans
le village de Couberon. Il n'avait pour élèves que de petits
paysans qui abandonnaient l'école dès qu'ils savaient un
NOVEMBRE ^85D.
peu lire et à peu près écrire. Cela désolait M. Malhi.is,
qui était un s^ant , qui avait passé sa vie à étudier, et
qui aurait au moins voulu que les trésors de science qu'il
avait analysée pussent être profitables à d'autres, puis-
qu'ils ne l'avaient pas été à lui. Car M. Mathias était fort
pauvre ; il avait dépensé le peu d'argent qu'il avait eu à
acheter des livres ; il avait étudié pendant que les autres
s'amusaient. Puis l'âge était venu sans qu'il s'en aperçût,
► car le temps passe bien vite quand on est studieux. Eofin
M. Mathias s'était vu forcé, pour vivre, de se faire maître
d'école à Couberon.
Mais M. Malhias, qui était orgueilleux de ses connais-
sances , s'était fait des illusions ; les savans en ont comme
d'autres : il s'était dit , en se mettant à la têle de l'école
de Couberon : « A force de patience , de travail , je vais
> faire des élèves dont on parlera. Les paysans de ce
» village ne s'exprimeront plus grossièrement comme
» tous ceux des environs de Paris ; on les remarquera ,
6. TROISIÈME VOLUME.
'\k
4S
LECTURES DU SOIR.
» on voudra savoir la cause de celte exception a la règle,
» Quand on entendra un laboureur parler grec , ou une
» laitière offrir de la crème en latin , on voudra s'expli-
0 quer ce phénomène, on remontera h la source, et
• bientôt ou saura qu'il y a dans le modeste village de
» Couberon un homme savant, versé dans toutes les
» sciences possédant une foule de connaissances. On vien-
» dra m'y voir, m'y chercher ; car on se dira : un homme
» qui sait tout , n'est pas fait pour végéter avec des
» paysans, et on m'offrira des places, des emplois, et
n je m'y distinguerai par mon savoir ; j'entrerai à l'Aca-
» demie dont j'achèverai le dictionnaire. J'en enverrai
» des exemplaires à tous les souverains de l'Europe, en
» les engafjeaut à en lire au moins une page tout les
» jours. Chacun d'eux m'offrira des décorations, des
» cordons , des pensions , et je ne vois pas trop où ma
• fortune s'arrêtera. »
Malheureusement pour M. Malbias , rien de tout cela
n'était arrivé. Ses élèves n'avaient point voulu mordre a
la science. Quand il leur avait parlé déracines grecques,
ceux-ci avaient cru qu'il s'agissait de carottes et de na-
vets ; quand il avait essayé de leur enseigner le latin, ils
s'étaient endormis , et ce n'était qu'avec peine qu'il réus-
sissait à leur apprendre un peu de français. Cependant
les villageois avaient une grande vénération , un profond
respect pour le maître d'école, qu'ils reconnaissaient
pour un homme iuhniment au-dessus d'eux. Ils l'écou-
laieut volontiers le soir, lorsque rassembles dans les bois
délicieux de Montfermeil , ou sous les vieux arbres de la
forêt de Chelles, ils se reposaient un moment de leurs
travaux. Alors M. Mathias venait quelquefois s'asseoir au
milieu des paysans ébahis , et leur disait :
« Chelles possédait autrefois une superbe abbaye. C'est
» là que Chilpéric renfermait ses trésors. Mais bien avant
» ce temps, dans ce lieu où nous sommes habitaient les
» Druides... qui rendaient des oracles... mais l'oracle le
» plus fameux fut celui de Delphes... Quoique l'ancienne
» sibylle de Cumes ait eil aussi beaucoup de réputation.
» Elle laissa neuf volumes sur son art. Une bonne femme
» qui les trouva, vint les apporter dans Rome 'a Tarquiu
» l'ancien. Comme il les marchandait trop, elle en jeta
» six au feu et exigea autant d'argent des trois restant.
» Ils furent consumés dans nn incendie du Capilole. »
Quelques paysans se regardaient en ouvrant de grands
yeux, mais beaucoup d'autres les fermaient; ou bien un
d'eux, profitant d'un moment où M. Mathias s'arrêtait,
se hasardait à lui dire :
« Ah ! oui dà. . . il y a eu des oracles brûlés. . . dans le. . .
» et croyez-vous que nous aurons de l'eau demain , mon-
» sieur Mathias?»
Le maître d'école soupirait. Il haussait même un peu
les épaules ; mais le plaisir d'étaler ses doctes connais-
sances l'emportait bientôt, et il reprenait:
« Le maître du tonnerre pourrait bien lancer ses
» foudres... Jupiter est irrité!... Tout l'Olympe a fré-
M mi !... Junon n'ose affronter sa présence...
» Bah ! est-ce qu'il y a aussi queuque révolution là-
» haut? s'écriait le villageois.
» Lue révolution ! . . . mais la terre en fait une chaque
» jour!... Oui, il se prépare (juclquc chose... Le temps
» est rarement trompeur, surtout lorsiju'on a quelque
» connaissance des astres... Tenez, voyez... au bout de
» mon doi[ît, c'est Vénus, l'une des sept planètes, la
» plus voisine du soleil après Mercure. La triple Hécate
» a autour d'elle un cercle noir, et les derniers rayons
» de Phœbus n'ont point fait chanter Philomèle; CIvtie
» baisse la tête, et la question sera résolue demain avant
» que l'oiseau de mars n'ait chanté. »
Le paysan écoulait d'un air hébété, et s'éloignait en
murmurant ; t Tout cela ne me dit pas si je dois arroser
» mes haricots. » M. Mathias soupirait encore et retour-
nait chez lui ; là il s'écriait : « Que je suis malheureux
» d'avoir affaire a des buses qui ne sentent pas le prix
V de la science!... Quand donc serai-je enfln a la place
» que je mérite!... Il n'eu est aucune que je ne sois eu
I» état de remplir I... Je devrais être député, ministre,
» roi même... Oui, car si j'étais roi, il n'y aurait poini
l- » d'ignorans dans mou royaume. Je ferais porter des
») oreilles dànes a tous ceux qui refuseraient d'étudier.
» J'établierais dans tous les villages des jeux floraux à
» l'instar de ceux que présidait Clémence Isaure: je fe-
n rais fermer tous les cabarets , et ouvrir a la place des
» cabinets de lecture ; on ne danserait pas le dimanche»
• mais on devinerait des énigmes que je lâcherais de
» faire plus difQciles que celle que le Sphinx proposa à
» OEdipe; enfin on ne chanterait ni ronde, ni air de
» vaudeville, mais on réciterait de beaux-vers alexan-
» drins, et mes peuples seraient bien heureux, car Us
» béniraient leur roi dans plusieurs langues, n
M. Mathias passait ainsi son temps à se lamenter,
quand il ne pouvait pas faire quelque citation. Cependant
le maître d'école aurait pu se trouver heureux , s'il avait
eu un peu de philosophie ; mais cette science lui man-
quait. Son école lui rapportait de quoi vivre : elle lui eiit
rapporté plus encore, s'il -eût voulu se borner à ensei-
gner le ba be bi bo bn. Chaque habitant de l'endroit ôtait
son chapeau du plus loin qu'il voyait M. Mathias , et c'é-
tait à qui s'empresserait de lui être utile. Le village de
Couberon n'est pas beau, mais les environs en sont char-
mans. 11 est situé au milieu des bois, auprès d'un joli
petit lac sur les bords duquel on trouve eu abondance
des jacintcs, du muguet, de la violette. Aux environs ou
aperçoit Monlfermeil , Lagny , et des promenades pitto-
resque et solitaires dans lesquelles le dimanche même
vous rencontrez rarement la famille des bourgeois de
Paris dînant sur l'herbe avec le pâté et le melon obligés.
Il y a donc moyen d'être heureux dans ce pays ; il Be faut
pour cela qu'aimer la campagne, avoir des goûts simples
et borner ses désirs.
Un matin , un villageois se présenta chez M. Mathias ,
c'était un nommé Gros-Jean; un des plus riches culti-
vateurs du pays , et de ceux qui s'inclinaient le plus pro-
fondément (lovant le maître d'école.
Il s'avança d'un air assez embarrassé dans la classe qui
élait déserte alors, et fut se poser devant M. Mathias,
qui lui dit: Qiiid de me dinmt hommes?
Le villageois se gratta l'oreille en murmurant : • C'est
» pas pour ça que je suis venu. . . Tenez , monsieur Ma-
• thias . j'avous une proposition à vous faire.
» Une proposition , Gros-Jean ; voyons, établissez-la.
» Si elle est longue , divisez-la en trois points : si elle est
I) difficile, n'employez ni dilemme , ni ^métaphores ; si
9 elle est abstraite , tournez-la : si elle est claire , laisseï-
» vous aller aux charmes des figures... Il y a cent ma-
• nières de présenter une proposition. »
Gros-Jean se gratta encore l'oreille en murmurant :
« C'est pas pour tout ça que je suis venu. . . Tenez , moa-
» sieur Mathias, je ne suis pas un savant, moi ; je ne
» sais pas faire de belles phrases comme vous, mais
» j'allons au fait : je vous estime parce que vous êtes \m
» honnête homme.
» El un homme lettré . Gros-Jeau . —C'est juste . môl
MUSEE DES FAMU.LES.
43
je mêlions lun avant l'autre. Enfin , c'est égal , voilà ^
le fait : javons une fille, jws d'autre enfant, vous ^
connaissez Jeannette, elle a l>entôl vingt aus. C'est un
beau brin de fille et aussi sage que bonne. Kh hen ! il
m'est venu dans l'idée de vous la donner en mariage.. .
Je serions fier d'avoir un gendre tel qae vous. Vol'
petite école n'est pas grand' chose, mais je donne à
Jeannette six mille éc«s et ce beau terrain que je pos-
sédons jusqu'à Monlfermeil. Avec tout ça vous serez
à votre aise, et plus tard , dam' , ma tille héritera de
tout mon bien. Si ça vous va , comme je l'espère . tou-
chez Ta ; ce sera bentôt bâclé , car Jeannette m'a dit
qu'elle prendrait de confiance le mari que je lui don-
nerais. »
M. Mafbias secoua la tête , sembla réfléchir , pnis tapa
dans la main de Gros-Jean , en lui disant :
« Mon cher ami , je vous remercie beaucoup. — Vous
» acceptez. . . — ^"on , je refase. — Vous refusez d'éi"»ou-
» ser ma Jeannette... — Oui . Gros-Jean. — El pour-
I quoi donc cela... Ah! je devinons... parce que je ne ^o
» sommes que des paysans et que vous vous trouvez au- "^
» dessus de nous. — (Ze n'est pas cela du tout. Vous êtes S^
» cultivateur . c'est la profession la plus ancienne et la ^
» plus honorable. La nation juive neu a jamais connu ^
» de plus belle ; les hommes les plus vénérés chez les ^
» juifs étaient laboureurs ou pâtres. Gédéon battait lui- ^
» même son blé, David gardait des brebis j Saûl con- ^
» duisait des bœufs, ¥
» Alors, pourquoi refuseï'Vous ma JeanHette? X
» Parce que votre fille est un âne. So
» Un âne... ma fille! — Oui, mon cher Gros-Jean. %
» Jeannette ne sait pas écrire et a peine lire. Je me rap- ^^
» pelle qu'elle venait à ma clause il y a quatre ou cinq 4^
j» ans , et je n'ai jamais pu iiarvenir à lui faire distinguer '>J^
» le singulier du pluriel. Elle disait toujours à ses petites =■;«
camarades : viens avec moi , mes amies , je lui criais : 5^
c'est venez qu'il faut dire , parce qu'il y en a plusieurs ; ^
mais elle se mettait à rire en me répondant : Ah bien ! ^
par exemple... vous voulez que je ne tutoie pas mes ^
camarades... Oh! ça serait drôle!... Allons! viens ^Z
avec moi , mes amies! Et elle s'en allait en me riant ^
au nez. Donc il n'y a pas moyen de rien faire de votre '^
» fille . et je ne veux pas épouser un âne , parce qu"il y ^
» aurait incompatibilité d'esprit entre nous. » ^^^
Gros-Jean était devenu tout rouge, et malgré son es- ^
time pour M. Mathias. il avait été sur le point de se ^
mettre en colère. Il se contint pourtant, et lui dit : ^
0 Je ne sais pas si ma fille est un âne, mais je sais ^^
» qu'elle a bien soin du ménage, qu'elle sait traire les 5°
» vaches , faire des fromages , soigner le jardin , la liasse- ^^
D COUT. Et «ne femme qui sait tout ça , i' m'semble que 4^
"» ça ne peut pas faire une mauvaise ménagère. Adieu, ^«
t monsieur le maître d'école. Je souhaitons que vous
» trouviez une femme qui vaille ma Jeannette. Ah ! c'est
• «n âne !.. . ah ! pour le coup , c'est trop dur ça ! »
Et Gros-Jean s'éloigna, sans même ôter son chapeau.
Mais M. .Mathias le laissa aller, en se disant : o Qu'il se
» fâche s'il ^e veut ! Certainement je n'épouserai pas sa
» fille ; elle sait soigner une basse-cour. . . c'est fort bien,
B mais il me serait impossible de vivre heureux avec
■» une femme qui dit : Viens ^ mes amies ! »
A quelque temps de là. une jolie maison de campagne,
sHaée entre Couberon et Monlfermeil , fut achetée par
une dame d'une quarantaine d'années , nommée madame
Dubois. Celait la veuve d'un riche négociant. Elle n'a-
vait point d'enfant et possédait quinze raille francs de
rentes. Celle dame , qui avait été élevée dans un des pre-
miers pensionnats de Paris, n'avait épousé un négociant
que pour obéir à ses parens . car elle se croyait née pour
les lettres, pour la gloire, et aurait voulu porter le nom
d'un homme de génie ; aussi , depuis la mort de son mari,
M"" Dubois avait quitté le «ommercc, et s'était livrée
entièrement à son goût pour la littérature.
M™* Dubois se promenait as^ez souvent, suivie de sa
femme de chambre , dans les bois de Couberon. Plu.sieurs
fois elle avait entendu M. Mathias pérorant devant les
paysans , elle s'était arrêtée pour écouler ; surprise d'en-
tendre tant de choses sortir de la bouche d'un petit
homme qui n'avait qu'un habit noir bien râpé, et qui
vivait avec des paysans, M"* Dubois avait pris des in-
formations sur ce savant , et elle avait su que c'était le
maître d'école de Couberon.
De sîjn côté, M. Mathias avait remarqué cette dame
qui semblait prendre plaisir à l'entendre. AI*"' Dubois
n'était rien moius que jolie ; mais le maître d'école esti-
mait peu la beauté des traits, et il se sentait fier de cap-
tiver l'attention d'une personne de la ville.
Quand ou se rencontre 'a la campagne , il est encore
d'usage de se saluer, car il semble que l'on devienne
plus poli, plus amical en se retrouvant au milieu des
simples productions de la nature. M. Mathias salua
M™^ Dubois qui lui rendit sa politesse. Quand on s'est
salué plusieurs fois , on a déjà presque fait connaissance.
In jour que M"^ Dubois se promenait auprès du petil
lac de Couberon , qu'elle semblait regarder avec plaisir,
M. Mathias s'approcha d'elle et se hasarda à dire :
« Ceci n'est rien auprès des beaux lacs que l'on trouve
• en Ecosse, lly a entre autres le lac Laumond, sur le-
» quel sont des îles flottantes. — Des lies flottantes, mon-
» sieur... el.'es doivent être alors d'une bien petite di-
» mension ? — Pardonnez-moi , madame , elles sont
» considérables ; elles contiennent des forêts , des bois,
» des châteaux. — Et tout cela flotte... c'est merveilleux!
» — La nature est féconde en merveilles , madame , on
» ne les ignore que parce qu'on ne se donne pas la peine
» d'étudier. Mais il suffirait d'apprendre un peu de
» géomanlie, A'Injdromanûe, de pijromantie, à'astro-
» /o<7ie et de botmwwancie, pour connaître ce qui
• échappe aux yeux du vulgaire. — Ah ! monsieur , on
» doit être bien heureux lorsqu'on sait tout cela.., et...
» Ah! mon Dieu... ah! mon Dieu!... »
M""* Dubois venait de pousser un cri et de pâlir, parce
qu'un gros crapaud s'était trouvé presque sous son pied
et avait sauté devant elle. Pour se remettre de sa frayeur,
elle fut obligée de s'asseoir , ce qu'elle fit en disant à
M. Mathias :
• Je dois vous paraître bien ridicule , monsienr. —
» EL , pourquoi donc cela , madame ? — Parce que je uo
» puis pas voir un crapaud sans être prête à me trouver
» mal... J'ai horreur de celte bêle-là. — Madame, vous
• ressentez pour le crapaud une antipathie qui proba-
• blemeut ne dépend pas de votre volonté ; il n'y a rien
» là qui doive vous faire rougir. Une foule de grands
» personnages ont eu des faiblesses semblables! Le duc
I d'Epornons'évanouissailàlavue d'un levraut. Henri 111
I ne pouvait rester seul dans une chambre où il y avait
B un chat. Le maréchal d'.Albrel se trouvait mal dans un
» repas où l'on servait un marcassin, l ladislas, roi de
» Pologne, changeait de couleur et prenait la fuite quand
» il voyait des pommes, Scaliger frémissait en voyant du
» cresson. Le chancelier Bacon tombait en défaillance
' » Imites les fois qu'il y avait une éclipse delune. Je n'en
u
LECTURES DU SOIR.
» finirais pas, madame, si je vous citais lous les grands
» hommes qui ont eu des faiblesses, des anlipatliies ou
» des superstitions. — Vous me consolez, monsieur, et
» me voila moins honteuse de pâlir devant un crapaud.
» Mais quelle peut être la cause de cette aversion que
» l'on ressent pour des obiels qui souvent n'ont rien de
» désagréable à la vue... comme ces affreux crapauds...
» Car des pommes , du cresson , cela n'est pas elTrayaut.
» — Madame, si, avant de manger des ccrevisses, vous
» vouliez savoir par quelle raison , en cuisant, elles sont
» devenues rouges de vertes quelles étaient, il est pro-
» bable que vous n'en mangeriez jamais. 11 est des choses
» devant lesquelles la science même doit s'humilier. —
» Mais, monsieur, est-ce que je ne pourrais pas avoir
» assez de force dans mon ame pour triompher d'une
» faiblesse que je leconnais être déraisonnable? — D'a-
j» bord, madame, il s'agirait de savoir si c'est l'ame ou
» l'esprit qui a de la force. Parménides dit que l'ame est
» du feu ; Anaymiandre dit que c'est de l'eau ; Zenon
» la compose de la quintessenc* des quatre élémens ;
» Hippucrate en fait un esprit ; Héiadides n'y voyait
» que de la lumière ; Xénocrate un nombre ; Thaïes une
» substance toujours agissante, et Arisiote une entélé-
» chie. Hippocrate la loge dans le ventricule gauche da
» cœur ; Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le
» cerveau ; Strabon la place entre les deux sourcils ;
» Platon la divise en trois parties : la raison dans le
» cerveau , la colère dans la poitrine , et les désirs dans
» les entrailles ; enfin, selon 3ia//e&rûnc/ie, nous ne coft-
» naissons notre ame que par la conscience, et nous n'en
» avons point d'idée. •
Madame Dubois écoutait et n'osait plus parler ; elle
ne se sentait pas de force . mais elle était ravie , enchan-
tée; elle ne voyait plus Thabit râpé du maître d'école,
et M. Mathias lui semblait grandi de deux pieds. Tool
ce débordement de paroles la stupéfiait d'admiration.
Cette rencontre fut suivie d'autres ; puis M"" Dubois
engagea M. Mathias à lui (aire le plaisir de venir voir sa
Une entrevue.
Grauville del. Broum sculp.
maison de campagne, et M. Mathias promit de profiter
d'une si aimable invitation ; ce qu'il ne manqua pas de
faire , et souvent : car la société de M"* Dubois lui plai-
sait bien plusquecelledesrustiqueshabitansdeCouberou.
Enfin, au bout de quelques mois, M"* Dubois, qui
était toujours enchantée de M. Mathias, lui offrit fran-
chement sa fortune et sa main ; et cette fois le savant ne
répondit pas a celte proposition comme il l'avait fait à
celle de Gros-Jean.
« Je ne suis point jolie, dit M"' Dubois, mais j'ai de
» la fortune , et il m'est doux d'enrichir un homme de
» votre mérite. »
* La fortune et la figure ne sont rien pour moi, » dit
Mathias; « la fortune n'est qu'une convention!... Je ne
») voudrais pas d'une sotte qui aurait des millions. Quant
» "a h laideur, je n'en vois point où il y a de l'esprit.
I
» Socrate était laid. Pélisson et M"' Scuderi n'étaient pas
» beaux. Horace était trapu; Annibal était borgne; Ci-
» céron avait une verrue sur le nez ; Sapho était petite;
» Cléopâtre, rousse. La beauté passe, l'esprit reste. »
Le mariage se fit. Le jour de ses noces, M. Mathias
apporta pompeusement à sa femme une quenouille avec
un fuseau.
Madame parut un peu surprise de ce présent de son
nouvel époux , et lui dit : • Je ne sais pas filer, mon ami. »
Monsieur répondit à madame : « C'est pour vous rap-
» peler que vous devez vous occuper des soins du mé-
» nage et travailler. C'était un usage chez les Romains,
i) eu conduisant la nouvelle mariée 'a la maison de sou
» époux, on portait devant elle une quenouille et un
» fuseau, u
Cette citation ne fit pas grand plaisir k M"* Ma-
MUSÉE DES FAMILLES.
45
ihias. Le savant quitta sans peine Couberon et la petite
école dans laquelle il avait passé plusieurs années ; il ne
fut même que médiocrement louché des regrets que les
paysans témoignèrent en le voyant les quitter. Malgré son
mépris pour les richesses, M. Mathias se sentait cepen-
dant satisfait de posséder une jolie maison de campagne
et quinze mille francs de rentes. Car il pensait qu'il allait
ôlre à même de se faire connaître et de faire parler de lui.
Les nouveaux époux se l rouvèrent d'abord très-heureux
ensemble. M. Mathias, tout en dînant avec sa femme,
trouvait toujours moyen d'étaler son savoir. Si madame
demandait à boire, monsieur lui disait, en lui versant
du vin :
« Du temps de Romulus, Mécénius tua sa femme pour
» avoir bu du Tin. Une femme ayant rompu les sceaux
» d'un cellier , ses parens la condamnèrent a mourir de
» faim. A cette époque on obligeait toutes les femmes à
» embrasser leurs parens, afin qu'à leur haleine on re-
j» connût leur sobriété. »
Là-dessus M™" Mathias disait : a Mon ami, donnez-
» moi beaucoup d'eau. »
Si madame demandait un peu de filet de bœuf, mon-
sieur s'écriait , tout en lui en présentant : « La ville de Car-
» thage fut fondée en Lybie par les Tyriens; d'abord les
» gens du pays voulaient les chasser , mais ils les sup-
» plièrent de leur donner pour habiter autant de terre
» seulement que pourrait environner un cuir de bœuf;
» on rit de leur proposition et on leur accorda volontiers
» ce qu'ils demandaient, curieux de voir par quelle sub-
» tilité les Tyriens espéraient édifier une ville dans un
» si petit espace de terrain. Alors ceux-ci firent tanner
» un bœuf, et ils en coupèrent le cuir par de si menues
» courroies, qu'ils en cnvirouuèrent le lieu où fut bâtie
n la forteresse de Carthage.
» En ce cas, mon ami, répondait M"" Mathias, je vous
» serais obligée de me donner un peu de sauce. »
Si madame mangeait du melon , monsieur lui disait :
«Prenez garde!... l'empereur Maximilien mourut à
» Inspruck d'un excès de melon. »
Si elle voulait du poisson , il s'écriait : « Érasme ne
» pouvait sentir le poisson sans avoir la fièvre. » Enfin ,
si elle admirait la beauté d'une grappe de raisin, il lui
disait : « Vous croyez avoir la de beaux raisins!... mais
» à Chiras, il y a des grappes qui pèsent jusqu'à douze
M livres!.,. Il faut aller eu Perse pour manger du raisin.»
On revint à Paris; M. Mathias avait hâte de se re-
trouver dans la capitale, et d'y faire parler de lui. Ma-
dame Dubois avait habité un assez bel appartement au
faubourg Saint-Germain. M. Mathias dit à sa femme :
« 11 nous faut avoir un hôlel, parce que nous recevrons
» tout ce qu'il y a de mieux à Paris. Vous avez quinze
» mille francs de reute ; mais je veux que l'on me nomme
» à quelque emploi important... Je veux vous offrir bien
» plus que vous ne m'avei apporté. J'ai dans l'idée que je
B deviendrai ministre ; pour cela il faut avant tout que
» je me fasse connaître. Prenons donc un hôtel ; donnons
» des repas dans le genre de ceux de Lucullus , des fêtes
» à l'instar de celles de Babylone. J'ai de grands projets!
» Vous verrez !.,. Je veux que nous ayons un salon ro-
» main , un boudoir athénien , une salle à manger chi-
n noise et un jardin grec ; vous prendrez le costume
» antique , il vous ira fort bien , vous avez quelque chose
» de Sapho. Moi, je me draperai, je chausserai le co-
j» thurne ; nous habillerons tous nos gens selon la partie
» de l'hôtel où ils serviront. Je tâcherai qu'ils parlent
» aussi lalangue du pays dontils auront le costume. Tout ^
» Paris sera ravi , enthousiasmé de ce qu'il verra chez
» nous, et atant trois mois on me nommera chef de
» rinstruclion publique. »
M""* Mathias approuva tous ces projets; elle trooya
surtout fort piquant de s habiller en Sapho ; on ne l'avait
jamais remarquée pour sa figure, il était présumable
qu'on la remarquerait pour son costume.
A Paris, avec de l'argent, il i)'y a rien d'impossible.
M. Mathias eut bientôt mis ses beaux projets à exécution.
H loua un vaste hôtel , fit venir des peintres , des déco-
rateurs, des tapissiers; on peignit, on décora ses ap-
partemens à la grecque , à la romaine ; et comme il n'était
pas aussi facile de trouver des domestiques qui parlassent
latin , M. Mathias eut soin de faire écrire en lettres d'or,
sur la porte de chaque pièce, le nom qu'elle devait por-
ter. Puis il prit sa femme par la main et lui dit :
« Vous voyez , ma chère amie , que nous entrons d'a-
» bord dans V antithalamus , c'est l'anti-chambre; de là
» nous passons dans la salle à manger, cwnatio; quand
» nous serons entre nous , nous dînerons dans la petite
» cœnaculum; puis de là nous prendrons le café dans
» Yœcus, autrement dit, le salon. »
M"^*" Mathias se promit de faire tous ses efforts pour
se rappeler qu'il fallait dire : « Passons dans Yœcus pour
» prendre le café. » On s'occupa ensuite des invitations;
M. Mathias prit le dictionnaire des vingt-cinq mille
adresses ; il. fit un choix de cent personnes pour le dîner,
et de trois cents autres pour la fête qui devait suivre. II
ne mit pas sur les billets d'invitation : « 11 y aura nn
» violon , » mais il mit : « 11 y aura des diverlissemens
» renouvelés des Grecs. »
A Paris, on est curieux; on voulut connaître ce
M. Mathias , qui donnait une fête d'un genre nouveau ;
on accepta ses invilalions ; on vint à sou dîner , et on ne
fut pas peu surpris d'être reçu par une dame vêtue eo
Sapho et un monsieur habillé en Curtius. Au moment où
chacun venait de se mettre à table, des jeunes filles^
vêtues en esclaves, arrivèrent dans la salle à manger ea
tenant des aiguières, et offrirent aux convives de se laver
les mains; la société prétendit avoir les mains propres,
et ne voulut point de cette cérémonie renouvelée des
Grecs. Alors sur un signal de M. Mathias , les jeunes filles
posèrent sur la tête de chaque personne une couronne
de fleurs. Ce fut une explosion de rire général , car les
couronnes n'allaient pas bien à tout le monde, et plus
d'un convive qui portait une perruque et des besicles ,
faisait une très-singulière figure avec une couronne de
roses sur le front. On se moqua beaucoup de cette nou-
velle idée de M. Mathias; néanmoins, pour lui être
agréable, quelques dames auxquelles cela allait assez bien
consentirent à rester couronnées. Heureusement pour les
convives , que le dîner n'eut plus rien d'ancien, M. Ma-
thias n'ayaut pu parvenir à trouver un cuisinier qui sût
faire un repas comme ceux de Rome ou de Lacédémone.
L'amphytrion , pendant que l'on servait le potage ,
prononça un discours grec auquel personne ne répondit.
Au second service , il parla latin ; et au dessert seulement^
il s'exprima eiv français. La compagnie fêla le dîner et
laissa parler M. Mathias. On se contentait de se regarder^
de sourire, et de se pincer les lèvres pour ne pas éclater.
Le ci-devant maître d'école prenait tout cela pour de
l'admiration.
Le dîner terminé , M. Mathias dit à la société : « Venez
» dans lesjardins; mille surprises voui y attendent. Vous
» y verrez la vallée de Tempe , le temple d'Éphèse , le
» Parnasse et le rocher de Leucade. »
\
46
LECTURES DtJ SOIR.
On alla visiter les jardins, mais on ne parut que mé-
diocrement enchanté de ces souvenirs grecs que M. Ma-
thias avait fait construire à grands frais, et lorsqu'il
proposa h la compagnie de jouer au ceste, îi la lutte, et
d'imiter les jeux olympiques, il fut très-mortifié d'cn-
lendre chacun s'écrier : « Nous préférons un quadrille
» de Tolbecquc ou de Musard. »
Et comme M. Mathias n'avait point songé à avoir un
orchestré qui sût jouer des contredanses, la compagnie
Se retira de fort bonne heure , laissant Sapho et Curt'ms
se promener maritalement dans la vallée de Tempe , et
libres de faire le saut de Leucade , si cela les amusait.
(I Les Parisiens sont bien légers! dit M. Mathias à sa
femme. « 11 faut les forcer à s'instruire; malgré cela, je
» suis certaiA qu'on parlera de notre fêle, et que l'Aca-
» demie m'enverra complimenter. »
On parla en effet de tout ce qUe l'on aVait Va été?
M. Mathias, mais il ne reçut de complimens de personne.
Alors il dit à sa femme : « Nous allons donner une autre
• fête , d'un genre tout différent ; nous y porterons des
» costumes du moyen âge; vous, ma chère amie, vous
D serez en Agiiès Sorel, et moi en Dunois; nos jardins
» seront disposés pour des tournois et des carrousels. On
» rompra des lances en votre bonneur ; volis donnerez
» le prix au vainqueur , et moi je ferai un discours sur
» l'origine de la chevalerie. Je prouverai que les tour-
I» nois ont été inventés en Italie par les rois lombards ,
f «t qu'ils s'appelaient battagtiole. »
M"^ Mathias trouva très- joli de se mettre en Agoès
Sorel. Son mari fit de nouveau venir des ouvriers; les
souvenirs grecs furent démolis et remplacés par des mo-
numens imités du moyen âge. Les salons, la salle à
manger, tout fut repeint. Le ci-devant maître d'école
éta<t enchanté de pouvoir a son gré faire revivre l'époque
qu'il voulait célébrer. De tous côtés on ne voyait que
trophées, armures, devises chevaleresques; les domes-
tiques furent habillés en pages, en varlets; enfin M. Ma-
thias endossa l'armure de Dunois.
La foule accourut à cette fête. Un jeune et joli couple,
représentant Agnès Sorel et Dunois , aurait pu charnier
l'assemblée; mais M. et M™* Mathias étaient trop laids
pour ne point paraître ridicules sous le costume qu'ils
avaient pris. Personne ne voulut rompre nue lance pour
Agnès Sorel; et lorsque M. Mathias commença son dis-
cours sur l'origine de la chevalerie , la compagnie se
mit a danser le galop.
M. Mathias ne se décourageait pas ; la fête moyen âge
Tut suivie d'une fête asiatique , puis d'une chinoise , puis
de bien d'autres encore.
(( Il faut aller toujours, disait M. Mathias h sa femme,
» le gouvernement a les yeux sur moi , il veut s'assurer
» de tout ce que je suis en état de faire , avant de m'ap-
» peler a un poste important.
» Allons toujours! répondait M"* Mathias, qui d'ail-
leurs n'était pas fâchée de se mettre tantôt en Chinoise,
tantôt en Grecque. Mais l'ancien maître d'école, qui sa-
vait tant de choses, avait probablement oublié son ba-
rème. 11 aurait fallu une immense fortune pour continuer
le genre d'instruction que M. Mathias voulait donner li
ses concitoyens. En très-peu de temps il mangea tout le
bien de sa femme ; et un beau jour , il fut fort étouné de
se voir entouré de gous qui lui présentaient des mémoires
et lui demandaient de l'argent.
« Monsieur, disait un tapissier, vous me devez cinq
» mille francs pour les tentures et meubles d'un salon
» chinois.
r> Monsieur le tapissier, j'ai à me plaindre de vous,
répondait le savant , o je vous avais ordonné de me tendre
i> tout ce salon en jaune , et vous ne l'avez point fait.
» Vous ignorez qu'en Chine la couleur jaune est très en
» faveur. Les marques de distinction sont les gilets jaunes
» et les plumes de paon ; eu revanche les plumes de cor-
» beau annoucent la disgrâce. Vous roc ferez le plaisir dô
» me mettre en jaune , monsieur le tapissier.
» Monsieur ^ je serai obligé auparavant de vous mettre
» en "prison , si vous ne me payez pas. »
Les marchands sont peu sensibles à la science. Il fallut
satisfaire les créanciers ; pour cela on vendit tout ce qu'oii
possédait encore, et quand on eut payé les fournisseurs,
il fallut abandonner l'hôtel pour aller se loger au ^a-
trième, dans un modeste logement au Marais.
Ce changement de situation avait beaucoup attristé
M"* Mathias. Pour la consoler , son époux lui dit : o Je
B projette une fête nautique sur le canal de la Villette ;
)) vous y serez habillée en naïade et moi en Triton ; pen-
» dant que l'on exécutera des joutes , je prononcerai un
» discours sur l'origine de la navigation, h
Mais cette fois, M. Mathias en fut pour son projet; il
ne restait plus en caisse de quoi donner une fête même
chez un restaurateur de Paris, et madame voyait avec
effroi venir le moment où il ne resterait rien du toat ;
elle perdait toutes ses illusions et commençait à regretter
son mari le négociant , qui ne savait pas faire de cita-
tions, mais lui achetait des cachemires et des diamans.
Un jour M"" Mathias se permit de dire à son époux :
« Monsieur, quand je vous ai épousé, j'avais quinze
» mille francs de rentes; il ne nous reste plus rien que
^ » mes diamans ; vous deviez être ministre , vous n'êtes
» pas même commis dans un bureau. Que comptez-vous
» faire enfin ?
» Madame , répondit le savant , avant d'être pape ,
» Sixte-Quint, qui se nommait Félix Perreti, gardait
M des pourceaux. Urbain IV fût savetier à Troyes, et
0 Adrien IV mendia d'abord son pain.
» Qu'est-ce que cela signifie , monsieur ; est-ce que
» vous voulez demander l'aumône ou garder des pour-
» ceaux, dans l'espoir de devenir pape?
1) Non , madame, mais cela prouve qu'il ne faut dés-
D espérer de rien , et que le mérite perce tôt ou tard.
» Quant à notre fortune , Deus dederat, Dexis abstulit!
» Monsieur , je ne sais pas le latin ! . . . — Tant pis pour
n vous , madame ; mais je puis encore vous l'apprendre.
» Caton a bien appris le grec à quatre->ingts ans. —
» Eh ! monsieur , lâchez plutôt de trouver un emploi et
» de gagner de l'argent. »
M. Mathias haussa les épaules et s'en alla bouquiner le
long des quais. Sa femme, s'apercevant qu'il ne lécou-
tait pas , s'occupa elle-même de chercher une place à son
mari.
Quand on lui demandait ce qrte son époux savait faire,
elle répondait avec assurance : « Il sait tout. »> Cette ré-
ponse ins]iirait peu de confiance : car les gens qui savent
tout , ne sont en général propres a rien.
Cependant M'"* Matiiias parvint a trouver pour son
mari une place de lenour de livres dans une maison de
commerce , et M. Mathias consentit 'a la prendre ^ eu at-
tendant qu'on Ie_noramât directeur de l'instruction pu-
blique.
Mais, tout en transcrivant ses éoritaressur son grande
livre, !M. Malhias s'occupait toujours de recherches
scientifiques. Un beau jour , voulant savoir ce qu'il de-
^ vait h l'un de ses correspondans , le commerçant ouvrit
MUSLE DES FAMILLES.
47
son compte et y lut : « Les Carthaginois donnèrent à
» l'Espagne le nom de IJispania, dérive de spaniarn,
» qui , dans la langue d^ Phéniciens , dont les Cdrtbu-
») giuois descendaient, signilie : pays des lapins, parce
1) qu'ils en avaient trouvé une multitude dans ce pays.
» Sur des médailles romaines , l'Espagne est représentée
» sous la figure d'une femme ayant a ses pieds un lapin. »
Le commerçant se mit dans une violente colère ; il
appela son teneur de livres, et lui dit:
« Que signifie ce gribouillage , monsieur; je veuxsa-
» voir l'état de situation d'un de mes correspondans ,
» auquel je fais des envois eu soieries et en percale , et je
» trouve sur son compte des Carthaginois et des lapins ?
» Monsieur, répondit Mathias, ce que vous appelez
» gribouillage n'est qu'une suite naturelle de mon éru-
» dition. En faisant ce compte, je faisais des réflexions
» sur le commerce; je me rappelais que ce sont les Phé-
» niciens qui furent les premiers commerçans; les Pbé-
» niciens me rappelèrent les Carthaginois, et les Cartha-
» ginois me firent souvenir...
» C'est assez , monsieur ; voiis irez écrire ailleurs vos
») notes et vos réflexions ; je me suis déjîi aperçu de plu-
» sieurs erreurs sur mes registres; vous avez trop de
» distractions; vous pouvez être fort savant, mais vous
» ne savez pas tenir des écritures ; si je vous gardais un
» mois encore, il deviendrait impossible d'établir un
» compte d'après mon grand-livre. »
Mathias salua et s'éloigna eu murmurant t « Numerus
» stuUorum est infinitus ! »
En apprenant que son mari venait de perdre sa place,
M™* Mathias se mit a pleurer , et dit : « Que deviendrons-
» nous !
» Madame , répondit Mathias , il faut peu de chose au
» philosophe pour exister. Diogène se contentait d'un
» tonneau pour logement.
») Monsieur, si vous m'aviez prévenue que c'était là
» lesortque vous me réserviez, j'aurais fait des réflexions
» avant de vous épouser. »
M. Mathias fut chercher le volume de Sénèque sur le
mépris des richesses ; il le présenta à sa femme. Madame
jela Sénèque au milieu de la chambre, et dès-lors l'union
conjugale fut rompue.
M""* Mathias s'occupa encore de placer son mari, A
force de s'informer dans son quartier, elle sut que l'é-
picier qui était établi dans sa rue venait de renvoyer son
garçon de boutique. Elle s'empressa d'aller acheter de la
chandelle, et, tout en se feisant servir, présenta sa
requête à l'épicier.
Celui-ci était un gros homme, tout rond ; il demanda
si M. Mathias connaissait son commerce. « Il sait tout ! »
répondit la pauvre femme. « Eu ce cas, dit l'épicier, je
» ne lui en demande pas davantage. »
M. Mathias se révolta d'abord a la proposition d'entrer
chez un épicier. 11 était bien pénible pour un savant
d'aller peser du poivre et servir du fromage. Mais M""^ Ma-
thias, qui ne manquait pas de mémoire, lui répondit
fort h propos : a Vous m'avez bien dit, monsieur , que le
* fils de Persée, roi de Macédoine, était menuisier à
» Rome ; que Pierre-le-Grand travailla en Hollande
» comme un simple ouvrier ; que Sixte-Quint avait gardé
1) des pourceaux. — C'est juste , répondit Mathias , et il
se résigna a aller servir de la cassonade.
Mais au bout de quelque temps , l'épicier s'aperçut
que son nouveau garçon mêlait le poivre avec le riz , les
mendians avec la potasse , le sucre avec le savon ; qu'il
pesait une livre quand on lui demandait un quarteron ;
qu'il servait de la pâte de guimauve pour de l'amidon,
et qu'il pérorait pendant une heure avec chaque per-
sonne qui voulait l'écouter.
t Mon cher ami, lui dit l'ëpicier, votre femme m'a
I) dit que vous saviez tout, et moi je trouve que vous ne
» savez rien que bavarder comme une pie , de choses
» auxquelles on n'entend goutte ! Vous voulez que j'aie
» des vases étrusques pour mettre ma mélasse!... des
a cassolettes pour mon poivre! des trépieds pour mes
n pruneaux! des amphores pour mon eau-de-vie! Vous
» me feriez tourner la têtel... vous avez mis tout en
)) désordre dans ma boutique : faiteSrmoi fe plaisir de
» rester chez vous. »
Mathias sourit d'un air dédaigneux, jeta sur le comp-
toir la casquette qu'on lui avait donnée , et s'en retourna
chez lui en murmurant : « Plus negare polest asinus
») quant probare philosophus. »
En apprenant que son mari venait encore de perdre
son emploi , M"^ Mathias tomba dans un accès de cha-
grin qui attaqua sa poitrine, et au bout de quelques
semaines, le savant se trouva veuf. En perdant sa femme,
Mathias se dit comme il l'avait déjà fait en perdant sa
fortune : « Dieu me l'avait donnée. Dieu me l'a ôiée. »
11 resta encore plusieurs mois a Paris; mais dégoûté du
peu d'accueil qu'on lui faisait, mécontent des autres et
peut-être de lui-même , il se rappela le village où il avait
été long-temps maître d'école, et se dit : « Il vaut encore
» mieux montrer l'a, 6 , c à des paysans qui vous écou-
» tent avec respect , que de parler littérature et histoire
1) à des gens qui ne vous écoutent pas. Retournons à
» Couberon. »
M. Mathias se remit en route, avec son petit paquet
sur son dos. Il y avait cinq ans qu'il avait quitté le vil-
lage. Depuis ce temps, un autre maître d'école l'avait
remplacé; c'était un homme instruit, mais simple et
sans prétention ; il se faisait écouter des villageois dont
il savait aussi se faire comprendre, car il ne parlait pas
à ces bonnes gens de choses au-dessus de leur intelligence;
il les entretenait de ce qui pouvait les intéresser. C'est
ainsi qu'il leur avait donné de nouvelles connaissances
en agriculture, en mécanique, en histoire naturelle,
parce qu'il avait su mettre la science à leur portée , et
qu'il évitait d'employer avec eux les mots techni(jues
que les bonnes gens ne comprennent pas. Enfin , au lieu
de les dégoûter de l'étude , le nouveau maître d'école en
avait donné le goût aux habitans de Couberon , dont
quelques-uns déjà s'étaient abornjés au Musée des Fa-
milles, depuis qu'on leur avait fait comprendre l'uti-
lité de ces publications populaires ,"vgui éclairent et in-
struisent en amusant.
M. Mathias se mordit les lèvres; il sentit que "^on
successeur avait suivi une marche meilleure que la
sienne , mais il se dit pour se consoler : « Malgré cela,
» je suis bien plus savant que lui. »
Il s'estima heureux pourtant de rentrer comme sous-
maître dans cette école qu'il avait dirigée. Mais il ne se
promenait plus que rarement dans le village , car la fille
de Gros-Jean était mariée; elle avait déjà trois enfans,
et tout cela avait prospéré pendant que M. Mathias man-
geait à Paris la fortune de sa femme.
Mais Jeannette parlait toujours de même , quoiqu'elle
fût mère de famille. Cela consola Mathias, qui se répé-
tait : « Je n'aurais jamais pu vivre avec une femme qui
» dit: Viem ici, mes enfans. »
CB. PAUL D£ &QC&.
48
LECTURES DU SOIR.
LITTÉRATURE ALLExMAINDE.
UN PORTIER DE PARIS.
lit. I : Il
Picard le Chaore.
GranviUe del. Brouti sculp.
Plas que tontes les antres parties de la Chaassée-
d'Antin, la me Sf-Georges présente qnelqne chose d'é-
légant et d'aristocratique. On ne trouve, an milieu de ses
beanx bôtels. ni l'ignoble boutique de la fruilière ni le
magasin de répicier. — l'épicier inévitable 'a cliaque coin
de rue , comme l'écriteau en pierres bleues qui sert de
c'icerone «ux passans.
Durantlété. il s'y fait pende bruit. L'on n'y rencontre
pnère de monde , et les jalousies de la plupart des fenêtre*
restent hermétiquement closes. On est h la campagne.
\\ii approches de l'hiver, tout s'anime. Les tilburys se
croisent avec fracas ; des nnées de domestiques à vestes
rouges et a livrées . vont et viennent sans cesse ; des pi-
qneurs redisent sur leurs cors de chasse les joyeuses
fanfares qu'ils jetaient naguère an milien ies bois; et
chaque soir , der vagues harmonies de contredanses
et de valses s'f rhappent à travers" les fenêtres iliami-
nées avec splendeur , tandis que de longues files de voi-
tures ne laissent de voie possible anr promeneurs . que
les larges daller des trottoirs de la rue Saint-Georges.
Eofin , placée au milieu de la rue l.affitte et de la nou-
velle Athènes, la rue St-Georges semble une noble com-
MUSEE DES FAMILLES.
49
tesse du faubourg St-Germain qui se réfugie entre uq
banquier et un artiste pour se garer du bourgeois du
faubourg Montmartre et de la pauvre rue Coquenard.
Quelque rêve qui vous absorbe, lorsque vous tra-
versez la rue St-Georges , il est une maison devant la-
quelle vous ne passerez jamais sans lever la tôte , et saus
ralentir le pas , car votre oreille sera frappée par les
chants inagi(iuesd'un violon, ou par les mélodies de voix
jeunes et pures. Placée au coin de la rue Chantereine ,
cette maison élève gracieusement ses deux hauts étages,
et montre , à l'extrémité de son vestibule un peu sombre,
ies marches blanches et la rampe brune d'un escalier de
pierre. Il y a dans cette maison de grands souvenirs.
Bernadotte l'habita , Bernadotte , pauvre officier , qui ne
pressentait guère alors la couronne qu'on devait lui
poser sur la tête. Dans le même appartement où dormit
ie futur roi , Kreutzer écrivit plus tard ses admirables
partitions; M. Baour-Lorraian y défigura en vers gascon
Ossian et le Tasse; enfin JéricauU, ce Michel-Ange,
mort avant le temps, y saisit son premier crayon.
Aujourd'hui , vous verrez souvent à l'une des croisées
apparaître la pâle et poétique figure de Listz ; vous le
verrez s'appuyer sur l'épaule d'un autre jeune homme ,
— de Massart, naguère enfant - prodige comme lui, et
maintenant l'un de nus plus habiles violons.
Aujourd'hui, un essaim de jeunes filles, les unes qui
descendent de nobles calèches , les autres qui arrivent
montées sur leurs socques, toutes un lourd cahier de
musique sous le bras, toutes jolies, toutes avides de
talent et de gloire, vienneut y réclamer les leçons du
«iélèbre Bordogni. Les voix qui vous ont saisi ce sont les
|eur«,- les accords qui vous ont fait tressaillir, c'est le
violon de Massart et le piano de Lislz.
Il y a treize a quatorze ans, c" est-à-dire vers -1821 ,
le portier ou plutôt le concierge de cette maison , était
un vieillard dans les manières duquel on retrouvait les
traditions de la haute livrée aristocratique. Miuce de
taille , long de bras et surtout de mains , il portait fiè-
rement sa tête chauve , et n'avait pu se résoudre à rem-
placer, par le pantalon des temps modernes, la culotte
et des bas bien tirés, quoique, à vrai dire, ses jambes,
d'une maigreur anatomique , s'en fussent trouvées plus
chaudement et plus h l'aise. Quant à la porte de sa
maison , il ne la balayait jamais , saus jeter de gros sou-
pirs, et sans croiser ses deux bras sur le manche du
balai pour conter plus à l'aise , aux portiers du voisi-
nage , sa vie heureuse d'autrefois , et sa déplorable dé-
chéance d'aujourd'hui. Avoir été vingl-cinq ans valet
de chambre d'un grand seigneur , et finir portier d'une
maison d'artiste I Mon Dieu, ce que c'est que de nous,
et quelle chose bizarre que la vie !
Du reste, dans la rue St-Gcorge, on accordait au père
Picard toute la considération et toute l'importance qu'il
se donnait à lui-même : à la fois l'oracle du quartier et
le conciliateur de toute les querelles ; il était en outre
le donneur d'avis dans les cas difficiles. — « Demandez
au père Picard, » disait-on , pour ajouter plus de poids
à ce que l'on racontait.
En sa qualité d'ex-valet-de-chambre d'un grand sei-
gneur , le père Picard se montrait chaud royaliste ; il al-
lait à la messe , priait dans un gros livre d'heures , et
chantait à mi-voix avec les clercs et le bedeau. Mais du
reste, il pratiquait la tolérance chrétienne avec une
grande charité , et, malgré les mauvaises opinions et le
NOVEMBKB ^855.
libéralifme de leurs maîtres , il n'en ouvrait pas moins
sa tabatière aux domestiques de deux généraux mis à la
demi- solde et hahilans du quartier; quand les domes-
tiques, ex-lroupiers do la vieille garde , venaient à par-
ler de Y Autre, el à jurer contre le régime des Bour-
bons, Picard leur frappait doucement sur le bras, et
ajoutait :
— Ne parlons pas politique.
Ce qui ûe l'empêchait point de rabâcher aussitôt quel-
ques-unes de ses éternelles doléances du temps passé.
Du reste , maître Picard , en dépit de ses jérémiades,
n'en était pas moins heureux dans sa chambrelte plus
commode que ne l'est d'ordinaire une loge de portier.
L'hiver, bon feu , et une fois six heures venues, à peine
deux ou trois fois le cordon à tirer; l'été , de l'air et la
culture de quatre pots à fleurs , dont la verdure se mê-
lait dans le vestibule au socle d'une statue en bronze ;
écouté , considéré de tous , estimé de son propriétaire ,
qui ne manquait jamais de le saluer en passant d'un —
Eh! bonjour mon pauvre Picard! Que lui manquait-il?
Rien. Non certes rien ; et s'il regrettait le passé, s'il eu
parlait avec amour , c'est qu'il faut toujours au cœur de
l'homme un désir ou un regret ; c'est encore que le
passé lui gardait le souvenir d'une noble et sainte action,
: dont, il faut le dire. Picard ne parlait jamais.
En ^795 , le maître de Picard, M. le marquis de Va-
licourt avait été mis en nrison , et le séquestre de ses
biens le laissait sans ressources , ainsi que sa femme et
un enfant au berceau qu'elle avait emmené en émigra-
tion. Picard , le fidèle Picard suivit son maître à Paris,
et , pour apporter un peu d'adoucissement au sort du
noble seigneur , pour que l'héritier d'un grand nom ne
se trouvât pas réduit à la paille et au pain noir de la
geôle , le fidèle domestique s'astreignit aux travaux les
plus rudes et les plus humilians. Rien ne le rebutait ,
rien ne le décourageait. Couché dans un galetas . il se
levait au point du jour , travaillait sans relâche, se nour-
rissait à peine , et se refusait les choses les plus indis-
pensables , même du feu. Oh I c'est que le jour de la dé-
cade , il pouvait ainsi remettre au prisonnier un bel écu
de six livres , et parfois même un peu plus. A l'entendre
cet argent ne provenait pas de lui : c'était un ami secret
de son maître qui le lui envoyait, et qui n'osait l'ap-
porter lui-même dans la crainte de se compromettre.
M. de Valicourt n'était point dupe de ces généreux men-
songes, et plus d'une fois , les yeux pleins de larmes , il
tendit la main à Picard , qui mettait un genou en terre ,
et baisait respectueusement la main du marquis.
Ce dévouement dura deux années entières , au bout
desquelles le marquis de Valicourt fut condamné à la
déportation.
L'idée ne vint pas à Picard qu'il pût abandonner son
maître, et, par fidélité, il fit pour M. de Valicourt ce que
le chevalier Desgrieux fit par amour pour Manon Les-
caut. Il suivit à pied , de ville en ville , la charrette qui
emmenait le vieux seigneur malade et sans force. Si
bien que les gendarmes en eurent pitié, comprirent le
noble cœur de Picard , lui permirent de communiquer
librement avec son maître , et finirent même par le laisser
monter sur la voilure découverte qui emmenait les dé-
portés. Jugez de la joie de Picard ! pouvoir soutenir la
tête défaillante de son maître , pouvoir l'encourager !
pouvoir lui donner des soins tendres et affectueux I
Iléias ! ce bonheur fut court. Le marquis expira en
7. TROISIÈME VOLUME.
50
LECTURES DU SOIR.
route, la tête appnyéé snr la poitrine de Picard, et en
murmaraDt des bénédictioDS pour lai.
Picard rendit à son maître les derniers devoirs et re-
vint à Paris , où il troara . dans une maison de la rué
Saint-Georges, la place de concierge dont nouis ayons
parlé. — Vous savez le reste.
Uq jour que Picard se tenait sur le senil de sa porte,
et qu'il devisait sur la ré?olution, comme d'ordinaire,
avec trois ou quatre vo sins , il vint à passer un groupée
de jeunes étourdis , passablement ivres , quoique leur
élégance et leurs manières annonçassent des personnes
de bonne famille. Tout à coup l'un d eu.\ , le \\as jeune,
fit arrêter ses compagnons, leur dit quelques paroles en
riant aui éclats, et, se détachant, vint aborder Picard,
devant lequel il se découvrit avec une politesse railleuse.
Picard n'en ôta pas moins le bonnet qui recouvrait sa
tête chauve.
— Monsieur . dit le jeune homme , i! faut qiie vous
me rendiez un grand service,
— tequel , monsieur ?
— Un service immense , mon brave et digne mon-
sieur.
— De quoi s'agil-il?
— Vous ne me refuserez point , n'est-ce pas?
— Si ce que vous désirez est possible , non.
— Eh! bien... — N'allez pas me refuser, ce refas
me mettrait au désespoir, — Eh ! bien , il me faut un
peu de vos cheveux.
— Insolent ! s'écria Picard.
— Il m'en faut , dussé-je les payer un loùîs la pièce.
Il m'en faut, vieillard respectal)îe !
— Finissez , monsieur.
Les jeunes gens riaient aux éclats; les voisins do
Picard riaient de même.
— Il me faut de tes cheveux, digne pôrlier, reprit
le jeune homme , animé par ces rires , il m'en faut , ne
me les refuse pas.
Picard voulut reutrer dans sa loge; mais son persé-
cuteur le saisit par le bras. Picard se mit en colère ;
mais ni sa rage, ni ses efforts ne purent le débarrasser
du maudit ivrogne; on faisait cercle autour d'eux. Jugez
de la douleur de Picard! se voir commettre de la sorte!
lui, deveoir un jouet public ! l'objet dune mystification !
'Cela dura jusqu'à dix heures.
Picard rentra malade dans sa loge . et ne put fermer
l'œil de toute la nuit . tourmenté qu'il était par le res-
sentiment d'un scandale si déplorable.
Le lendemain malin , quand il parut sur le seuil de
la porte, ses voisins échaugèrent entre eux un sourire
et un regard.
Lu coup de couteau dans la pnlrine ne lui aurait
point fait tant de mal.
Triste et cruellement froissé , il rentra dans si loge,
dont il ne sortit puinl de la journée. Le soir , il se décida
pourtant à prendre un peu le frais. Debout dans l'em-
brasure de la porte , il te tenait coi , silencieux et digne,
jetant sur ses voisins des regards de dédiin , lorsqu'un
domestique vint 1 aborder :
— Voulez-vou«! gagner cinquante francs, inon vieux. . .
c^ Il n'acheva pas, car Picard, devinant le reste, s'était
^ jeté sur lui avec rage ; mais le robuste valet repoussa
^ la débile attaque du vieillard , et se mit à crier :
^ — Dei ciseaux 1 des ciseaux ! pour que je coupe de
5 ses cheveux.
^ Cela dura quinze jours de suite , au grand cbattement
3^ des voisins.
g Au bout desquels quinze jours , une fièvre chaude
3^ saisit Picard el le rendit fou : fou furieux.
± Quen faire?
^ On le garrotta de cordes , on l'attacha sur son Ht , et
^ l'oa visita ses meubles , pour savoir s'il avait un peu
t d'argent qui permît de le faire transférer dans une mai-
son de santé.
o{;^ On ne trouva pas d'ai'géiii , niais un papier qui cob-
^ tenait ces mots :
2^ t Je recommande à ma famille , mon ancien valet de
» chambre, Amand-Frauçois Picard, qui m'a nourri de
• son travail durant ma détention 'a la Conciergerie,
» ^ui m'a suis;! lorsque l'on in'etnmenait en déjiortition,
I qui EQ'a prodigué It-s soin» lès plus dévoués. Ccrmme je
» touche à ma dernière heure , et que je ne puis recon-
» naître en aucune autre Uçm les services dé cet ami
8 généreux , je lui laisse ce pap'er, avec prière et ordre,
» s'il le faut . à ma famille , de récompenser digaemeot
• Picard , qui n'est plus pour moi un dosiestique , mais
» un ami et tm frère.
» Le marquis de Valicocrt. >
— Le marquis de Valicourt? demanda qnelqu^un. Le
marquis de Valicourt?... Mais son petit-fils est garde-
du-corps , el le père de ce jeune homme habile depuis
peu de temps le faubourg Sdint-Germaiu.
3!^ — H faut lui porter ce papier, et réclamer des se-
3^ cours pour Picard.
^ — Je m'en charge, dit le médecin.
5„ Il fut reru par un jeune homme de vingt îtns.
^ Cslui-ci lut le papier.
2^ — Où e^t donc ce brave homme? Nous connaissions
^ déjî son généreux dévouement.
5o — Il est foa, monsieur, et voici comment.
^ Le médecin conta l'aveiilure de Picard. Le feuiie
^ homme pâlit, et murmura :
^ — Voilà une plaisanterie dont les résultats sont bien
5:: fanestes.
Sj^ n reprît après un court silence :
3o — Monsieur, ne parlez point de tout ceci a mon père.
°î^ Je paierai la pension de Picard dins une mai»oa de
^« santé ; en voici le premier trimestre.
3^ Puis le médecin partit :
E"^ — j àiais bien besoin de faire cWte dernière ptii-
ganterie . et de passer dans la rue SafM-CdfilfisI hprès
3o avoir fait une orîile. — Cent francs par WÊÊ^, <Pftil» qui
à me coûte cher !
^ Il est \Tai que la pension ne Tut ^a>T*e que pendant
3o delLX trimestres.
^ Au Lout desquels Picard Tut transféré ^aiîs I& ftififton
de force des indiizeas à Bicèire.
(Jronrrt m* uot. )
MUSÉE DES FAMILLES.
51
YOYAGES.
LETTRE A MISS BOW LES SUR LES ERMITES DE CORDOUE.
Çordouc, 4 maM83«.
Noos avons h\t ce matin une course de trois licuos.
Le dctail des préparatifs et des précautions indispensnbles
pour une entreprise considérée par les gens du pays
comme liardie dans cet instant , vous paraîtra peut-être
curieux. Pourtant les environs de Cordoue passent encore
pour appartenir a un pays civilise; il y eut même une épo-
que où cette contrée s'est trouvée a la tête des nations de
l'Europe : aujourd'hui, sous beaucoup de rapports, eiitre
autres sous celui de la sûreté des chemins, on devrait la
placer au même rang que le Caire ou Maroc; mais l'An-
dalousie vit toujours sur son ancienne réputation.
Du temps des Maures, Cordoue, selon les traditions,
avait deux cent mille maisons et neuf cents bains. Plus
tard elle fut illustrée par les exploits et la magniflcence
de Gonzalve, qui fut surnommé le Grand-Capitaine, et
passa son enfance dans cette ville. Enfin elle a fait parlie
de la brillante monarchie de Charles-Quint. Aujour-
d'hui elle compte quarante raille habitans et quarante-
quatre couvens.
Les ermites de Cordoue sont fameux, lis habitent le
sorpraet d'une montagne , à une lieue et demie de la ville, ^
et voici les instructions qu'on nous a données pour nous ^
aider a faire sans danger ce Iiasardeux pèlerinage : $
« Vous êtes deux et vous avez trois domestiques ; vous ^
» les armerez chacun de deux pistolets; vous vous ar- ^
» merez de même ; on vous donnera un guide ; vous a^
» cheminerez tous les six h cheval , sans vous séparer un ^
» instant, surtout sans annoncer l'heure du retour. ;> $
On nous assura que moyennant ces petites précau- ^
lions , nous ferions une promenade fort agréable. ^
Vous croyez que tant d'entraves doivent rendre la ^
condition d'un voyageur en Espague insupportable : dé- S
trompez-vous; ce que je crains, c'est que le reste du
monde ne me paraisse ennuyeux en sortant de ce pays.
L'Espagne blase l'imagination du voyageur comme le
drame moderne use le cœur du bourgeois casanier. L'idée
du danger augmente les plaisirs de la route; jusqu'à ce
qu'on y ait succombé, on ne pense au péril que pour s'a-
muser de cette chance d'événeraens romanesques; c'est
une occupation poétique qui vous tient en haleine tout le
temps du chemin. L'imagination aime à frémir. Tout
ce que vous voyez en parcourant cette contrée singu-
lière vous entretient l'esprit dans une illusion semblable
à celle que produit la lecture d'un poème : tout semble
préparé pour une vie qui n'est pas la vie ordinaire; ce
qui est indispensable ailleurs vous manque ici, mais
aussi vous apprenez à vous passer de tout , excepté de
ce qui n'est pas nécessaire. Le côté vulgaire de l'exi-
stence a disparu, et ce qui le remplace s'appellerait
chez nous de la féerie. Enfin l'Espagne, et surtout l'An-
dalousie, est arrangée pour plaire aux esprits qui se
déplaisent dans le monde positif.
Faites quelques pas sur les pavés coupans et disjoins
de U ville du Grand-Capitqm , vous i-çncont^er*? à
çba(^uc pas des jeunes geas a cheval qui vous paraîtront
autant de paladins équipés pour jouer le premier rôle
dans une scène de chevalerie. Ces hommes ont le teint
uni, mais basané comme l'Arabe, les yeux pcrçans, la
taille svclle: leurs mouvemens sont vifs et légers, leur
costume est d'une élégance d'autant plus frappante que,
dans ce singulier pays, tout semble négligé, cxccplé les
vêtemens. Leur démarche est aussi gracieuse, aussi libre
que l'allure de leurs coursiers andalous. Ces animaux,
si souples, si doux, si obéissans a la pensée de leurs
maîtres, nous expliquent l'erreur des pauvres Indiens,
qui prenaient les premiers cavaliers espagnols pour
une seule bête : homme et cheval.
Le costume andalous varie selon la fantaisie de l'homme
qui le porte. Mais, bien que chaque individu ait ici sa
mode particulière, on reconnaît, a travers ces caprices
divers, des traits généraux qui peuvent donner l'idée de
l'habillement de tous les viajo.Ccsl une espèce d'élégans
subalternes particulière à l'Espagne,
L'un de ces dandys campagnards vient de passer de-
vant moi , et voici ïa description exacte de sa toilette.
Elle vous paraîtra théâtrale, mais les Andalous ont tou-
jours l'air d'être en scène. Un feutre gris, en pain de
sucre ; les bords de ce chapeau sont relevés et ils ont
pour garniture une lisière de velours noir; la forme
pointue est également entourée d'un large bandeau de
velours noir; d'un côté, sur le bord du chapeau, on
voit une petile houppe de soie noire qui sort comme
unefle^r et rend la coiffure pittoresque. La veste ronde
et courte est de velours vert, avec des lacets d'or aux
boutonnières, espèces de brandebourgs terminés, non
sans grâce , par une touffe d'aiguillcltcs eu or ; la culotte
est de peau blaqche avec une gence verte imitant la bro-
derie sur la couture extérieure; aux jarretières pendent
des nœuds pareils 'a la gance. Des guêtres de cuir jaune
richement brodées en fil de soie, et boutonnées au bas
et au haut de la jambe, mais ouvertes à l'endroit du
mollet, complètent ce costume, qui, tout brillant tout
théâtral qu'il est, n'étonne personne à Cordoue; carie
moindre petit propriétaire ,«lhomnie qui peut vivre sans
travailler, ou du moins ne travailler que deux ou trois
jours par semaine , est vêtu le reste du temps comme
le jeune cavalier dont je vous décris le costume.
Le cheval que montait cet homme était un beau cour-
sier andalou.s, fier et doux; ces animaux tiennent du
cheval arabe, mais ils sont moins fougueux. Celui-ci avait
la tête et la crinière ornées de rubans couleur de Ihahii
de son maître. Une selle à'ia turque et dont les étriers
étaient, comme en Barbarie, des espèces de pelles cou-
pantes qui tiennent lieu d'éperohs à l'écuyer. Cet élé-
gant paladin paraissait étranger dans Cordoue ; il s'arrê-
tait à chaque maison , ôtait nonchalamment le cigarrc de
sa bouche pour demander une ^dresse, ç^ suiyait au galop
le chemin qu'on lui indiquait.
Je défie le voyageur le plus dénué d'imagination de
voir passer un tel personnage sans composer , a la siijlo
de sou signalemeul , le roman où il va jouer un l'ôle,
52
LECTURES DU SOIR.
A côte de cetle figure d'une grâce fantastique, au
pied d'uQ portique mauresque dont l'architecture est
pleine d'élégance, sur une place vague d'où l'on aper-
çoit la tête de quelque palmier solitaire au-dessus
àes ruines, vous trouvez souvent des groupes de men- ± sur rirnagioation; on les croit en prison
dians qui ne ressemblent presque plus a des hommes. ± sion double l'effet de leurs coquetteries.
Les quartiers déserts , les rues bordées de vieilles mu- °iR r r -. i i • * -u > i u»i
in.iioc />n.;.,<.i^-,. ^t ^"iT II-.' . r. ' 1 °r Les fenêtres de eurs maisons sont grillées; les bal
lailles crénelées et d édifices inhabités , sont obstrues de ^ & r
Pour compléter le tableau , il faut dire que chez ces
Arabes baptisés, les femuics se montrent moins en public
et vivent plus séparées des hommes que dans le reste de
l'Europe. Réclusion qui leur donne bien plus d'empire
et notre iHu-
oquetter
ces troupes de pauvres qui n'ont pas honte de faire leur 5^
cons, théâtres de leur mystérieuse et romanesque exis-
liiH<iiico"»n;i^Mû o,. ^.-i;:., ^ • " . n . I S^ tence, sont treillages, et ces espèces de filets ont encore
hideuse toilette au milieu du jour, et profitent du peu X soutiens de for es barres de fer Ici les femmes
d'ombre que le soleil, tombant presque à-plomb sur la ± PO"^/^"!^"^ «e lortes Darres ae ler. ici, les lemmes
fprro laicc. ,-«..o « .L I T 1 I i . ± sout dcs etrcs Tarcs , dcs objets prccicux , gardes coffimc
terre aisse Ners cette heure-la le long des remparts ± , .^ ,, ' cenendant la olunart de celles aue
dégrades de la ville. Celte race es» si dégoûtante , si ob- ^ ■ ■ ■ f ■ ^^p^^^^^} '^ plupart ae celles que
«iin«io c! :n>,^.,^-...l^ , ^' "'^s " 1"^ > ^' "w c.« j ai vues jusqu a présent ne m ont pas paru assez belles
siinee, si impudeute, que vous ne trouvez de pareils ■="•" • f ,• .1 • 1 - . .• 1 1
hnmmL «..'«r. r .! . 1 I .111 >i ii °t POur justilicr celle jaousie ni a réputation qu on leur
nommes qu en Espagne et dans es tableaux de Muri o. °v° f -, »; • .1 . • i- lî . ■
f>ii flanc r;i Rioc r A.^.,: /-•! ni„ r ,, • ' ^ fait. Mais quand elles sont jolies , elles sont ravissantes :
ou dans Gi Blas. Le vrai Gil RIas , je veux due 1 original ■^ „ . ^ délicatesse de traits Darticulière beaucou»
du roman de Lesage, et Murillo, c'est toute l'Espagne : on $ T . "ne délicatesse de traits pariituiiere, Deaucoup
no r^ûMf ../^rv.,^,,.^„ .^L •>',.. ^^» clG de prestesse dans es mouvemens , une verve charmante
ne peut comparer ce pavs qu a lui-même. So,^, .. . , ,,' „•-,'
Pinci^io ..,.,0 A , 1 • i> oS dans laphvsionomie: cetensemble aunnomicietn ena
Plusloin, vous passez devant une posac/a, espèce d'au- c^ noint ailleurs ■ cela s'aDoelle /a sa/ es»ano/a leselesna-
berge; vous trouvez Ta une halte de vovageurs armés X P^'"^ «'"^ufs cela s appelle /a sa/ es/jano/a le seiespa
iiic/?i.'o,„ .j^„f„ . J . I 1 ■ 1 ■ 1 1 aS ?noI : ce n est pas la grâce française, ce n est pas la
Œ^. .ni ° n' f d*'" ,'^^f^':«'>'f ^' les Chevaux, les ± 3'i^ Hcilé, le calme de la beauté italenne; c'est, au
fnvnlnn ^iîl'?/ , .' ff'll»^'^.^'^.y.^""f" P*^"'' ;:«"« $ ptiysique, ce que le sel atlique était à l'esprit. Mais ces
mvolontairementdesobie s de curiosité et d observation, ^ i' ,- •' • -, n ., 11 .
^oc cifl.c ^^ «-. •.• '.• /-> . ; ,' cJo heautes si spirituelles sont trop rares: le plus souvent ,
des sujets de compositions poétiques C'est ce qui m'est ± , femmes au'on rencontre dans la oàrtiede l'Esoafnié
arrivé tantôt, eu sortant de Cordoue. Ici rien n'a l'air ^ ^^ ^ °° rencontre dans la partie de i fc.spagne
de se passer pour rien ; la vie n'est pas insipide comme
chez nous; elle se compose d'incideus calculés pour le
drame, pour ce drame où tout le monde est acteur : car
eu Espagne aujourd'hui, il y a plus de poésie dans la
vie que dans les livres , et la réalité est bien plus roma-
nesque que ne l'est la littérature moderne. A chaque pas
qu'on fait, on pressent une catastrophe dramatique,
mais ce qu'il y a de vraiment singulier , c'est que la ca-
tastrophe arrive! La politique, la police, les moines,
les brigands, réalisent les prcsseniimens du poêle le
plus fécond. Celte terre est fertile en inspirations reli-
gieuses et chevaleresques, en un mot, elle est roman-
que j'ai parcourue ne sont que noires et hardies : ou
dirait qu'elles veulent se venger des Maures et de l'es-
clavage du harem. Le naturel espagnol passerait ailleurs
pour de la recherche : il est animé, théâtral même;
ce peuple vise toujours à la gloire, et chez lui la galaii-
terie tient de l'ambition plus que de l'amour.
Avouez que ce tableau d'un coin de Cordoue est assez
différent de la peinture d'une ville de la iNormandie ou
du Hampshire pour justifier ma passion voyageuse. On
ne peut aller trop loin chercher la nouveauté.
Il faut pourtant sortir de la ville et arriver chez les
ermites. 11 était une heure quand nous avons sonné 'a la
porte du couvent. C'était le moment de la sieste. Ces so-
ique plus qu aucune autre terre du monde : le seul X fiiaires ne dorment jamais plus de deux heures de suite;
-Tn L^i '1^ "^r""" ^'^r ''".'••" '^P^T"'' "'°^ ^^ t ^t comme ils passent une grande partie de la nuit à veil-
ce que 1 abondance de la matière gcne le metteur en g 1er et à prier, ils reposent pendant le jour,
œuvre. Onn a pas plus lot compose un poème qu avant °t r > r r j
qu'il soit seulement esquissé d'autres héros viennent^ Leur vie contemplative est réglée exactement sur celle
s'emparer de votre pensée. Les tragédies, les romans, $ des solitaires de la Thebaïde : ils prennent pour modèles
les comédies, les contes se disputent liniaiîinalion du ^" '^s premiers ermites, les Paul, les Pacômejls font pë-
pauvre voyageur. La tête inondée de sujets, il ne revient 5^ "itence, mais ils ne font pas de vœux. Tous les jours on eu
d'un rêve que pour tomber dans un autre: les combi- 4" voit qui sortentdererinilagepourrentrerdansle monde,
naisons poétiques sortent de la terre où naquit Caldeion, S^ ^C"" ^i" persistent pensent alors que la pénilence de
comme les constellations jaillissent du ciel pendant une ± '^"^ '"''cre est accomplie, ou bien que sa saule est alte-
nuit sans nuages, et l'espiit devient semblable au fir- ± ''^e. La charité, dont l'exercice est imposé a tous comme
marnent. On ne peut compter les astres qui s'élèvent ± "« devoir, défend d'interpréter en mal le de^»art d'au-
dans l'espace, ni les idées qui germent dans la lête. ^ cun des cénobites. Maigre tant de liberté, un des er-
PIus l'arae est active, plus elle se fatigue de ce travail ^ '"''«s que nous avons aperçus vit depuis trente-cinq ans
involontaire; vous ne savez où fixer votre attention; ^j:^ dans celte retraite : probablement il y mourra. Nous en
autour de vous tout est roman, en vous tout est pas- ^ ^^«"s ^u plusieurs autres sans leur parler, qui perseve-
sion; le temps manque a l'écrivain exalté malgré lui, ¥ '■*^"' ^'^P"'^ '^"'^ ^^ ^'^ ^"^ ''^"^ '® '^"'" exercice de la
enthousiasmé sans profit : car son œuvre à peine ébau- ^v: pénitence ! Eu méditant sur toutes ces souffrances volon-
chée lui échappe comme les heures, comme les fiuures ± '«'•'cs, malgré vous, votre pensée s'élève pour chercher
fantastiques qui mènent autour de lui leur danse variée, & ailleurs un dédommagement a tant de sacrifices !
fugitive, et qui disparaissent en pressant leurs rangs, 3^ Je demandai au chapelain qui nous a reçus, ce qui
pour faire place a d'autres I 11 faudrait sténographier le 3^ pouvait attacher ces hommes à l'existence la plus pénible
pays, si l'on voulait noter tout ce qu'il offre de merveil- ^ qu'on ait jamais supportée. « La paix de l'ame , » m'a ré-
leux ; en décrivant un objet, on perd l'occasion den olv ^ pliqué le chapelain : réponse simple et juste qui m'a fait
servervingtaulresplusneufset plus curieux; ons'éblouit ^ venir tout d'un coup les larmes aux yeux. La vérilé est
soi-même, on s'égare, on se dépile; enfin c'est le plus 5[^ si touchante! II... surtout celle (|ui sert à prouver la
amusant supplice qu'un peintre consciencieux puisse ^ supériorité de l'esprit sur la matière. Cette foi , à ce
subir. T qu'il y a de meilleur en nous et au-dessus de nous , est
MUSEE DES FAMILLES.
oo
une promesse de régéocration pour les pécheurs , d'éter-
nelle durée pour les saints ! Merveilleuse philosophie
chrétienne , qui fonde notre indulgence envers le pro-
chain sur le sentiment de notre propre misère , sur
l'espoir en la miséricorde de Dieu pour nous et pour
nos frères. L'égalité chrétienne va si loin qu'elle boule-
verse la morale humaine. Dans cette religion toute di-
vine , la plus haute vertu c'est l'indulgence pour le cri-
minel. L'amc chrétienne, quelque illuminée qu'elle soit
par la grâce , se croirait indigne des lumières qu'elle re-
çoit du ciel , si elle ne s'efforçait sans relâche d'élever
jusqu'à elle l'homme dégradé par sa faiblesse ou par la
malignité du monde!... Singulière république que cette
société où les parvenus ne s'occupent qu'à chercher les
moyens d'aider les autres à parvenir ! Comment tant de
beaux esprits qui ont écrit sur la philosophie n'ont-ils
pas senti que le plus grand ennemi de l'homme était l'or-
gueil de l'esprit, et que la seule arme pour le combattre
était le christianisme? Pauvres savans!
Des exemples comme ceux que nous donnent les er-
mites de Cordoue peuvent plus sur les cœurs que les plus
beaux discours. La pénitence, pratiquée avec tant de
courage , est un triomphe éclatant de l'esprit sur le corps,
une preuve que la volonté humble et ferme peut vaincre
la nature. J'admire dans cet asile pieux la sagesse des
premiers législateurs du peuple chrétien. Ces hommes
connaissaient la vraie nature de l'homme I
Chaque anachorète a sa petite maison entourée d'un
jardin qu'il cultive lui-même, et séparée des autres par
un mur. 11 ne sort jamais de cette étroite enceinte , si ce
n'est le matin à six heures, pour aller à la messe. Elle
se dit dans la principale chapelle, qui sert d'église à la
congrégation. Après celte messe, chacun rentre dans sa
cellule pour y vaquer à la prière et au travail. Tous ont un
métier, mais leur but n'est pas de produire quelque
chose, c'est d'être occupés; ils soignent l'instrument plus
que l'œuvre.
Ceci me rappelle un mot du grand poète Gœthe, qui
m'a dit plusieurs fois qu'en faisant ses ouvrages il n'avait
jamais pensé à son livre, mais que le seul but qui lui
paraissait digne de tous ses efforts était le perfectionne-
ment de son intelligence. Gœthe, ce sage de l'antiquité,
ce moderne Platon méconnu , quoique idolâtré par son
siècle, était un philosophe bien digne d'être chrétien!
Mais il retrouvait en gravité, en grandeur personnelle,
ce que le manque de foi dans une religion révélée lui
ôtait en charité. Il n'était point impie, seulement il -se
trompait sur l'objet de son culte : à l'instar des païens,
il adorait la nature; et comme ce qu'il y avait de mieux,
sans contredit, dans cette nature, c'était lui-même, il
avait fait un Dieu de son esprit. Est-il donc vrai que
l'homme le plus parfait, livré à sa propre raison , n'arrive
qu'a un égoïsme épuré, à Tégoïsme de la science?...
Dès que le terme de notre intelligence est pour nous la
limite de toute vérité, quelque vaste que soit cette in-
telligence, nous sommes pauvres; tout ce qui est borné
est petit : il n'y a de grandeur que dans la foi !... La foi ,
c'est un hommage de la raison au sentiment! Par ce
sacrifice de son orgueil, l'esprit de l'homme retrouve
sa vertu primitive : il remonte à sa source et ressaisit
l'empire qu'il avait perdu pour avoir méconnu son maî-
tre !... Mais revenons aux ermites de Cordoue.
Chacun apprête soi-même le repas du matin : ce dé-
jeûner consiste en un seul mets fort simple; ils ne vivent
que de fruits et de légumes à l'eau. Le dîner leur est
apporté par des gens payés pour les servir, et avec les-
quels ils ne communiquent que par un tour.
Nous sommes entrés dans l'église , ensuite on nous a
ouvert plusieurs cellules : en les visitant, j'ai rencontre
quatre ligures que je n'oublierai jamais. L'une d'elles est
admirable : une longue barbe blanche, une bouche
pleine de douceur, des yeux encore très- vifs : c'est le su-
périeur I
Cet ermite est né au Mexique ; il avait été , dans son
pays , un négociant distingué ; les révolutions l'ont chassé
de l'Amérique ; il a émigré en Espagne , mais il n'a pas
voulu errer long-temps sur la terre d'exil : il s'est fait
ermite, et depuis dix ans il vit dans ce désert.
Un autre solitaire avait l'air plus calme, pins doux,
plus saint encore que le principal, parce qu'il paraissait
plus heureux ; je n'ai pu apprendre son histoire. Un
troisième m'a fait frémir en se montrant sur mon pas-
sage dans un escalier obscur et étroit. Sa figure est celle
d'un assassin ; peut-être n'est-elle pas trompeuse. On m'a
dit qu'il avait été militaire i 11 fait pénitence depuis sept
ans, et, à cause de son extrême austérité, il est devenu
le maître des novices. Le quatrième est le portier : c'est
une espèce d'idiot. Singulière réunion d'hommes /... Nul
ne ressemble à l'autre , nul n'est associé au voisin par un
intérêt apparent : tous sont liés par la chaîne mystique
de l'espérance et de la charité. Ici ce qu'on voit est ef-
frayant, ce qu'on ne voit pasestsublimc : c'est justement
le contraire du monde.
Cette enceinte renferme vingt- deux ermites, et
plusieurs aspirans. L'établissement n'est pas riche, il
possède quelques terres , et deux des ermites sont em-
ployés à aller faire la quête à Cordoue , deux fois par
mois ; fonction toujours remplie par les mêmes Ana-
chorètes. Les ^malades sont portés à l'hôpital de Cor-
doue.
Ce couvent libre , cette retraite différente de tous les
monastères que j'ai visités, m'a paru mériter un examen
attentif. La connaissance approfondie de la règle que
suivent ces pénitens et de l'état de leur ame , m'inté-
resse comme une découverte physiologique , et en même
temps comme une lumière nouvelle jetée sur la vanité
du monde. Ici on ne dit pas le vide et le malheur qui
tourmentent les enfans du siècle : on le prouve : on
ne les injurie pas : on les quitte : on ne les réfute pas :
on prie pour euxl Les hommes qui peuplent cette soli-
tude, se recrutent principalement parmi ceux qui ont
le mieux connu la société et qui ont occupé des rangs
élevés dans l'état.
Il y a quelques années , qu'un chambellan de la reine
d'Espagne, né Portugais , passait par Cordoue; il vint
à cet ermitage comme un curieux, comme moi : mais
il y demeura plusieurs années , et ne sortit que parce que
l'âpreté de l'air avait altéré sa santé.
De pareils exemples de détachement ne sont pas ra-
res : le siècle offre peu d'attrait aux esprits méditatifs :
il leur suffit d'apercevoir un moyen , qu'ils croient sûr
de se séparer entièrement de la société, sans faire du
mal , pour qu'ils s'empressent ile s'imposer comme un
devoir la retraite et le silence. Misanthropes conscien-
tieux , la piété les empêche de haïr , mais la fatigue les
oblige à se retirer! c'est la crainte de tenir toujours
au monde malgré eux , par quelques points , qui fait
rester beaucoup de ses esprits-là parmi les humains :
mais une fois bien certains de leur vocation , ils quittent
54
LECTURES DU SOIR.
tout sans hésiter pour s'isoler éternellement. Un sou-
venir dans la solitude, un regret, c'est pis qu'un ennemi
dans la société ! la peur des retours vers le passé me fait
comprendre la préférence accordée par les âmes vrai-
ment pénitentes , aux ordres monastiques les plus aus-
tères. Plus la vie qu'on adopte par sentiment de piété
diffère de celle qu'oii abandodne, moins les rechutes sont
à craindre.
Ces pauvres ermites ne sont pas encore assez séparés
des hommes , on leur dispute le repos qu'ils ont aclielé
si cher, et les désordres du monde se font ressentir
jusque dans le sanctuaire de la pénitence. Les brigands se
chargent de leur rappeller les inconvéniens de l'état so-
cial. Il n'y a pas trois mois que l'église ainsi que la
maison principale ont été dévalisées par une troupe de
bandits. Ce malheur est déjà arrivé plusieurs fois. .\e
croyez-vous pas lire la desriplion de quelque couvent de
l'Abissinie, exposé aux incursions des tribus du dcseil?
La route de Cordoue à l'ermitage traverse des cam-
pagnes d'une grande richesse et fort pittoresques; la
vue qu'on a du haut de la montagne, s'étend au loin
dans la plaine, où serpente le Guadalquivir : cette pro-
menade mérite bien la peine qu'elle donne.
Si les diflicullés de tous genres qui attendent ici le
voyageur n'exposent pas la vie, elles doublent au moins
la dépense. Dans ce monde abandonné par les ermjles,
et livré aux avares , tout se résout en argent. C'est par
l'argent que se fait la police, pour l'argent que le bri-
gandage s'organise : ordre, désordre, protecteur , en-
nemi : tout en veut à la bourse, et surtout 'a la bourse
de l'étranger ; je m'en aperçois à la légèreté de mon sac.
Il était pourtant très-plein , en quittant Madrid : Les
barbares nous font payer cher la curiosité qui nous poite
à étudier leur barbarie; il est vrai que les peuples indu-
strieux nous font payer également cher le désir de jouir
de leurs perfectionnemens. Un voyage en Angleterre et
un voyage en Espagne , entraînent à peu près la même
dépense. La différence c'est que dans l'un de ces pays,
on paie ses jouissances , dans l'autre ses privations.
Moi qui suis né en guerre avec mon siècle , j'aime mioux
dépenser mon argent en escortes contre des brigands
pour voir TAlhambra , ou pour entendre jouer de la
guitare sous le portique d'urte maison élégante comme
celle de Pompéi, que de meruinercn pourboires aux valets
d'une auberge bien encombrée de meubles ; pour aller
assister aux Races d'Ascot (I).... Mais je conçois qu'on
ne partage pas mon opinion. L'habitude de me voir rangé
du côté de la minorité , me rend humble ; c'est du moins
un avantage que j'ai sur le grand nombre.
Nous espérons trouver des places dans la diligence
de Séville. Elle arrive de Madrid demain à midi.
La ville de Cordoue passait, il n'y a que vingt ans ,
pour être habitée par une noblesse riche . gaie , et qui se
plaisait 'a étaler tous les genres de luxe. Aujourd'hui
chacun vit enfermé dans sa maison : les Tertullia sont
réduites au plus petit cercle de famille, on fuit les amis,
on redoute même les parens; chacun craint d être appelé
à répondre d'un autre , on voudrait vivre seul , on linira
par se tuer pour être plus sûr de ne passe compromettre.
Tel est l'effet de la terreur moitié politique, moitié reli-
gieuse qui règne aujourd'hui eu Espagne. Il est difticile
de prévoir la manière dont un tel état de choses finira.
J'allais dire ; ce qu'on peut assurer c'est qu'il ne peu!
durer. J'oubliais que nous ne sommes qu"a cinquante
lieues de l'empire de Maroc, où dure quelque chose do
pis encore que ce qui s'établit ici !
Nous avons reçu ce matin la visite niystérieuse d'une
dapie. Elle me dit avec la finesse qui caractérise les es-
pions, que sachant l'arrivée d'un Française Cordoue,
eile venait claiulesiincment demander des nouvelles de
son pauvre mari , émigré espagnol et réfugié à Paris. J ai
répond^ que je ne connaissais aucun Espagnol en France;
el la damp partie , j'ai répété mon exclamation favorite :
pourquoi dire que l'inquisition est abolie?
Je n'ai pu trouver dans Cordoue , une vie du cjrand
capilnine , ni un seul monument élevé à sa mémoire. H
est vrai que Gonzalve est né "a Monliila , el que le nom
de sou père était d'Aguilar. il a reçu celui de Gonzalve
de Cordoue, à cause de l'éclat que sa valeur el sa magni-
ficence ont répandu sur celle ville , qu'il a rendue essen-
tiellement romantique par les souvenirs attachés "a son
nom. C'est là qu'il av^it été élevé sous les yeux de soa
frère aîné. Ce gentilhopjme s'était fixé a Cordoue , el il y
tenait un grand état. Afin de me dédommager de mes
recherches infructueuses, on m'a apporté pompeuse-
ment une traduction espagnole de l' Ltrmiycrc de
M. d'Arlincourt. Il faut convenir que cet auteur dpit
avoir bien de l'esprit pour s'être acquis la rcpiitAtjou
qu'il a avec les ouvrages qu'il fait!...
Cordoue fut la patrie de Lucain, des deux Sénéque,
d'Averroés et de beaucoup de savans arabes. Cicérpo
parle de plusieurs poètes natifs de Corduba , et qui vin-
rent à Rome; entre autres deSexlilius Henna. Plustard,
c'est à Cordoue que se forma celle fameuse société de
qiédeciqs, qui avancèrent les sciences en Europe. (1).
Ces hommes . qu'on appelait indifféremment philoso-
phes et astrologues , ont composé le recueil connu sous
le nom d'oeuvres d'Avichic , parce qu'il fut dédié à ce
prince savant. L'étudeapprofondiedessciences physiques,
telles qu'on les pratiquait chez les Arabes, avant le
moyen âge et plus tard , sérail d'un grand intérêt. On
trouverait là des matériaux suffisaus pour écrire un livre
neuf : l'érudition pittoresque sérail une conquête à faire
sur l'apalhic espagnole; c'est surtout 'a Cor^PPe, à Sc-
ville, à Grenade, quese trouvent les sources où il faudrait
puiser pour acquérir ce nouveau genre de richesses . qui
ne manquerait pas d'être apprécié de l'Europe savante,
el même de l'Europe curieuse. M. Washington Irving ,
a commencé ce grand défrichement littéraire , mais son
travail est incomplet ; le principal mérile qu'il ail 'a mes
yeux , c'est qu'il peut servir d'exemple aux explorateurs
à venir . sans pouvoir les décourager !
Quant à moi je ne sais qu'exhorter les autres à faire
mieux que moi; je voyage trop vile pour m'inslruirc et
pour enseigner, je ne veux que sentir et exprimer ce
que je sons; el si je ne veux que cela , c'est que je ne
puis faire autre chose. Libre comme je le suis, je de-
vrais consacrer plus de temps à chacune des courses
que j'entreprends; je devrais approfondir l'histoire des
pays que je parcours, éludior leur littérature, leurs
sciences : mais alors je ne serais plus moi-même; je
voyage de la seule manière qui convienne à mou genre
d'esprit, et à mon caractère. Adieu, 'a bientôt I
A. 0£ CUSTISES.
(t) Courses itc «lioaux.
^ (I) Vo\oz Garibai,
MUSLE DES FAMILLES.
b5
VOYAGES DANS L mTERIElJR DE LA FRANCE.
N° -I.
NANTÙA. — LZSS ÉTANGS ET LES CHAMPS.
JACQUES LE FLUTEUR.
Nantua est une petite ville du département de l'Ain ,
qui s'élève entre deux montagnes , et sur le bord orien-
tal d'un lac. Elle ne compte guère plus de quatre mille
babitans. Malgré sa position avantageuse et commer-
ciale, entre Lyon et Genève, entre le Rhône et l'Ain.
Enfin bien bâtie, propre et d'un aspect assez pittoresque;
elle garde comme illustration historique le tombeau du
ro! Gliarles-le-Chauve.
Et puis on pêche dans son lac d'excellens poissons ,
surtout des truites d'une délicatesse exquise.
Coriirae Nantua ne présente guère de distractions a
ceux que les détails d'un commerce n'attachent point
chez eux toute la journée , la pêche sur le lac de Nantua
devient la distraction ou l'occupation , comme vous le
voudrez, de tous ceux qui n'ont rien à faire; or, parmi
les pluô fatigables pêcheurs, on comptait, il y a quel-
que vingt ans, un homme d'une trentaine d'années,
nommé Jacques, et dont chacun h Nantua enviait le
sort, car il possédait trois mille livres de revenus; ce
qui, dans une petite ville de province, est presque une
grande fortune.
L'heureux mortel pouvait doiic pêcher du matin au
soir, sans nuire à ses affaires, puisqu'il n'en avait pas :
sa fortune consistait eo étangs situés dans les environs
de Trévoux.
Or, il faut ajouter qu'un étang dans ce pays est tour
à tour une plaine d'eau où l'on pêche d'excellens pois-
sons , et un champ où l'on recueille d'excellentes
récoltes ; lorsque le terrain commence à manquer d'en-
grais, on fait jaillir les sources qui se trouvent en abon-
dance dans cette partie du département de l'Ain; l'é-
taog formé, on y met du petit poisson, ce petit pois-
son devient gros ; on le pêche, on le vend , et au bout
de deux ou trois années, on fait écouler les eaux, et
on retrouve un champ bien engraissé, bien fumé et qui
produit tout ce que l'on veut.
La France pittoresque donne a cet égard dés détails
fort curieux , et que voici :
Les étangs forment un des élémens principaux de la
constitution agricole du département. Us occupent le
plateau de la Bresse-bressane^ et au nombre d'environ
H 667, présentent, tant dans l'arrondissement de Bourg
que dans celui de Trévoux, une surface de 20,445 hec-
tares. Ce plateau , sillonné par de petits coteaux peu
élevés et très-rapprochés les uns des autres , offre un
sol composé d'une terre végétale de 4 à 9 pouces d'é-
paisseur, qui pose sur une base d'argile extrêmement
compacte et imperméable à l'eau. Les sources, les ruis-
seaux et les rivières y coulant en grand nombre , on
conçoit que ces lieux ont dû être couverts de marais,
comme l'indique l'ancienne dénomination de Bresse
marécageuse , jusqu'au moment où les eaux ont été
réunies et arrêtées au moyen de digues allant d'une col-
line à l'autre. C'est ainsi que les marais ont été convertis
en étangs et sont devenus pour leurs propriétaires
l'objet d'une industrie qui mérite d'être exposée avec
quelques détails. — Ces terrains sont alternativement
mis en culture et occupés par les eaux. — Quand on
veut cultiver un étang on le met à sec en ouvrant le
tliou on coupure pratiquée dans la digue ; la couche
végétale, fertilisée par le limon , est ensemencée en blé ,
en orge et surtout en avoine. Le produit est double de
celui des autres terres du département. — Dès que la
récolte est levée, on remplit l'étang et l'on y met du
jeune poisson , proportionnellement a son étendue et
suivant la nature du sol. Les espèces qui servent a l'em-
poissonnagc sont la carpe, la tanche cl le brochet. Un
étnng de 8 a -10 hectares reçoit un millier de carpes ,
^00 livres de petites tanches et -100 brochetons. — La
pêche a lieu ordinairement depuis le -l*'" novembre jus-
qu'au i**" avril. — Après deux années, la carpe qui
pesait 1 once et demie à 2 onces pèsera 2 livres et demie ;
100 brochets du poids de 8 à 9 onces chacun pèseront
4 à 500 livres; les tanches seront augmentées dans lu
proportion de I a 5. — Le prix commun de la pêche
d'un étang de la dimension de celui que nous avons in-
diqué est 1 ,000 francs ; c'est à peu près la valeur que
celte pêche a eu dans tous les temps , mais l'empoisson-
nage est aujourd'hui plus cher qu'il n'était autrefois ,
et tout ce qui sert aux besoins de la vie a augmenté de
prix; le revenu des étangs, tout en étant le même en
apparence, a donc réellement diminué. — Le transport
du poisson se fait dans des lonneltes , vaisseaux en bois
de chêne , remplis d'eau fraîche , et qu'on place sur des
charrettes. Ce transport est très-chanceux et exige di-
verses précautions, car si d'une part les secousses de
la voiture fatiguent beaucoup le poisson, d'autre part
trop de Iranquillilé Teodort et le sommeil lui est souvent
mortel en ce qu'il donne à ses ouïes le temps de s'agglu-
tiner ; le poisson ne pouvant plus les soulever meurt
suffoqué. Afin d'éviter cet accident, le conducteur a soin
de ne pas dételer son cheval pour le faire manger en
route , parce qu'en mangeant attelé , il entretient le
mouvement de la voiture; on introduit aussi de temps
en temps un bâton dans la tonnette afin de tenir le
poisson éveillé en l'inquiélant. — Le transport du pois-
son se fait également par la Saône , au moyen de filets
qui sont attachés autour d'un petit bateau. — Les pro-
duits des pêches ont leur principal débouché a Lyon ;
ils s'écoulent aussi dans le département de l'Isère et dans
la Suisse. »
Comme Jacques ne s'occupait point de tous ces dé-
tails, mais qu'il louait a des fermiers qui le payaient
avec exactitude ses champs ou ses étangs , ainsi que vous
voudrez les nommer, il pouvait donc tout à son aise,
passer sa vie à pêcher dans le lac de Nantua , ou à s'y
promener dans une petite nacelle, en jouant de la flûte.
Or, je ne saurais vous exprimer le merveilleux effet
produit par les chants de l'instrument que répétaient de
toutes parts, et de mille façons mélodieuses, les échos du
lac et des collines qui l'entourent!... Aussi le soir, quand
la journée de travail se trouvait terminée, on voyait des
56
LECTURES i)U SOIR.
groupes nombreux se former sur divers points des col-
lines , désigner du doigt la nacelle de Jacques, écouler
avec ravissement sa flûte et s'eitasier sur le talent de
celui auquel ils avaient glorieusement donné le nom de
Jacques le Auteur, — comme jadis a Rome on saluait
Scipion de l'épi tliète d'Africcùn, à cause de ses victoires
dans cette partie du monde.
Jamais les plus célèbres artistes n'ont joui d'une re-
nommée si complète, si unanime , si peu contestée . que
la réputation de musicien dont jouissait Jacques à Nan-
tua; attendu qu'il était le seul de la ville qui jouât de la
flûte.
Si bien qu'à force de s'entendre admirer, il finit par
se croire le plus habile joueur de flûte qui se trouvât au
mond« . et qu'il résolut de ne pas enfouir plus long-
temps dans la petite ville, un talent aussi sublime que
le sien. Il faut , dit-il . que les grandes cités en jouissent ,
et que j'aille me faire entendre a Paris , à Vienne et à
Londres. Voilà trop long-temps que je végète obscur
et , comme Ovide, n'ayant pour auditoire que des bar-
Lac de Xaulua.
Branstown, del. et sculp.
baves. La célébrité m'attend ; je serais fou de la dé-
daigner.
Pour voyager, il faut de l'argent, et ce n'est point
avec trois mille litres de revenu que l'on peut faire des
économies pour un long voyaf;e. Jacques vendit un quart
de ses étangs et partit pour Paris avec sa flûte.
Ce fut une désolation unanime dans tout Nanlua . et
pendant trois semaines, on ne sut que faire, le soir,
n'ayant plus Jacques le flûleur à aller entendre. Mais
au bout de ce temps . une assez frivole distraction se
présenta . et on s'empressa de l'adopter et d'eu charmer ^
le désœuvrement général. ^
Celle distraction fut un organiste qui vint remplacer S
dans l'église de Nantua. un vieux musicien que l'on y S
avait gardé trente ans par commisération , et qui était a
mort à la lin. 3;
Le nouvel organiste , beau parleur, s'était prôné à â
l'avauçeavec laul d'aplomb, qu'on ne doutait nullement t
de sou talent , et qu'un murmure d'admiration se ré-
pandit dans tout l'auditoire dès le premier accord qu'il
lit entendre: mais ce fut bien pis après qu'il eut joué avec
force un motet qu'il donnait comme de sa composition.
Ou s'extasia . et l'on eût presque applaudi , sans la saiiH
teté du lieu : dès lors personne ne manqua plus un
seul des offices du soir.
Pendant ce temps-là , Jacques le flûleur arrivait à
Paris , et cherchait à obtenir les moyens de se faire en-
tendre dans un des nombreuxconoertsqui sesuccédaient
partout; mais chacun le rebutait sans l'écouter.
Enfin, à force de cadeaux . d'argent et de démarches,
il obtint ce qu'il désirait tant, et jour fut donné pour
une répétition générale. Ce jour arrivé, voilà donc Jac-
ques devant un pupitre: Jacques entouré de l'élite des
artistes de Paris , Jacques qui va enfin se faire connaître :
il prend sa flûte, il joue. On se regarde, ou chucholle,
on rit tout bas, et un (KHit élève du Couscrvatoiie ,
MUSEE DES FAMILLES.
57
l'un des plus obscurs de l'orchestre , prend sa flûle et
se met à reproduire l'air de Jacques avec une supériorité
si marquée, que Jacques, confus , n'eut d'autre parti à
prendre que de sortir, en détestant sa vanité et en se
disant avec amertume :
— Hélas ! pourquoi ai-je quitté Nantua ! je croirais
encore a mon talent.
N'importe, ajouta-t-il , après la première crise de
désespoir et de honte : si je n'y crois plus les autres y
croiront encore. Je vais repartir pour Nantua , et là je
trouverai des admirateurs.
Il partit donc triste et la bourse légère.
A peine arrivé à Nantua, il prit sa flûte, monta dans
sa barque, et se mit à jouer les airs qui lui valaient
jadis le plus de succès. Les échos répétèrent de mille
façons délicieuses les sons de l'instrument , et certes
avec un tel accompagnement , personne n'aurait pu
écouter indifféremment la musique de Jacques ; mais il
ne parut pas un seul de ceux qui se pressaient jadis en
foule sur les collines du lac de Nanlua , et Jacques
revint chez lui seul et plus triste encore qu'après le
concert de Paris.
Puis il chercha à se consoler en disant :
C'est qu'ils ne savaient i)oint mon retour : ils ne
viennent plus sur les bords du lac depuis qu'ils ne m'y
trouvent plus. Et il s'endormit en caressant cette idée
consolante.
LelendemaiUjil eut soin desemontrerpar tonte la ville.
Mais le lendemain , comme la veille, la foule alla en-
tendre l'organiste , et Jacques le llûteur joua de la flûte
pour lui seul.
Enfin , comme un malheur n'arriTe jamais seul , l'his-
toire du concert de Paris se sut bientôt à Nantua
Comment? Je l'ignore ; mais le fait est qu'elle se sut.
Alors on se moqua de Jacques avec d'autant plus
d'amertume qu'on l'avait admiré davantage ; on le dé-
précia , comme il est dans le cœur humain de déprécier
tout ce qu'on a le plus aimé et le plus admiré , une fois
qu'on commence à ne plus aimer et à ne plus admirer.
Si bien que le pauvre Jacques jeta un beau jour sa
flûte dans le lac de Nanlua, et mourut de chagrin.
C'est une vieille histoire que celle du chien qui lâche
sa proie pour l'ombre. DANIEL.
MAGAZINE.
GROTTES DE MOMIES EN EGYPTE.
La montagne voisine de Syout (l'ancienne Lycopolis)
est criblée de grottes taillées au ciseau , et dont quel-
ques-unes sont d'une magnificence royale. Dans plusieurs
d'entre elles on rencontre des débris de chiens , de loups
et de chacals , en nombre infini : les uns et les autres
encore enveloppés de linge. On montre de petites grottes
peu profondes d'où les momies de ces animaux ont été
tirées ; d'autres où elles sont empaquetées dans des nattes
ou des branches de dattiers. Enfin on descend à Man-
foulout , sur la rive gauche du fleuve. De l'autre côté ,
à trois lieues de la rive droite , sur le plateau de la chaîne
arabique, existe une grotte naturelle dont l'ouverture
est à fleur de terre. Si l'on descend dans cette grotte, et
qu'après avoir à peu près quitté ses vêtemens , on se
glisse en rampant sur le ventre, de couloir en couloir,
pendant plusieurs heures , on traverse une suite de
chambres ou de salles irrégulières plus ou moins éle-
vées , plus ou moins vastes , où reposent depuis des cen-
taines de siècles des momies de crocodiles , les uns à
l'état d'embryons et encore renfermés dans leurs œufs ,
les autres variant dans leurs dimensions, depuis un demi-
ponce ou un pouce jusqu'à quinze , dix-huit , vingt ,
vingt-cinq pieds de longueur. Les œufs sont enveloppés
dans des tissus de datliers, et forment comme de petits
ballots allongés. Les plus petits crocodiles sont empâtés
dans une sorte de résine , comme des amandes coupées
le sont dans du nougat ; tout le reste est revêtu d'un
double , d'un triple , d'un quadruple linge , et finalement
le nombre de ces animaux est incalculable. Le porter à
des centaines de millions n'est peut-être pas assez dire ;
et quant à l'étendue de la grotte dans le sein de la mon-
tagne , il ne nous a pas été possible , après trois heures
de marche , d'en atteindre les limites. Soit imprudence ,
soit mauvais dessein , le feu a été mis dans cette grotte.
Il a brûlé sourdement pendant plus de trois années ; l'o-
50VEMBRB ^855.
deur de la fumée qu'on y respire , avec l'odeur des chau-
ves-souris, la suie grasse qui a noirci la voûte des salles,
et les cloisons de carbonate de chaux cristallisé qui les
séparent , les amas de cendres et les os calcinés sur les-
quels on se traîne pour passer d'un compartiment à un
autre, tous les vestiges de l'incendie prouvent qu'il s'est
étendu fort loin, et quelque temps qu'il ait duré, il n'a
pas pourtant détruit le tiers des momies que les anciens
habitans y ont accumulées. D'un autre côté, le désordre
où elles sont prouve que l'avarice ou la curiosité les a
remuées plus d'une fois. Dans ce désordre, ou rencontre
çà et là quelques momies humaines; les unes dans des
cercueils de bois fort simples , les autres à découvert et
dorées avec soin au visage et dans d'autres parties du
corps. Ces dernières momies sont en petit nombre, et
n'offrent dans leur préparation que ce qu'on voit presque
partout. Ce premier dépôt porte ici le nom Sâmoun, il
n'est point indiqué sur les cartes ; et bien que connu des
gens du pays et de quelques Européens, je le crois ce-
pendant inconnu en France.
La découverte de la grotte de Sâmoun devient un
attrait fort vif pour en faire d'autres. Arrivés à Barra-
mon, près de Melavui, on visite Achmounein, gros
village bâti sur l'emplacement de l'ancienne Hermopolis
Magna. Hérodote dit que c'est à Hermopolis que les ibis
embaumés étaient réunis. Il ne faudrait pas chercher
cette sépulture dans les ruines de la ville , jamais on
n'en tenait dans l'intérieur des villes , ni même au-dehors
auprès des murailles, à moins que la ville ne touchât au
désert. A quelques lieues de là , près du village de Toun-
ch-el-Gebel( l'ancien Tanis) , dans une plaine de sable
qui va s'appuyer sur la chaîne libyque , on trouve ce
qu'annonçait Hérodote. Sous le sable , dans le calcaire
coquillicr qu'il recouvre , et dans la pleine masse de la
montagne voisine, des galeries , des rues ont été taillées
au ciseau , grandes , larges , élevées , d'une longueur quç
l'on porte à plusieurs lieues ; et ce que nous avons > u
8. TROISIÈME VQLUME.
â8'
LECTURES DU SOIR.
défend de croire qa'une telle ëvalualiou soit exagérée,
tes parois de ces rues sont creusées ici de «icties , là de
portes. Dans les niches sont des lombeaut en pierre "^
scellés en plâtre,, où dorment des momies de singes. Les
portes s'ouvrent dans des chambres latérales, plus ou
moins vastes , et ces chambres sont remplies jusqu'au
comble de grands pots de terre cuite , également sceFlés
en plâtre» . -
C'est dans ces pots que sou» les ibis et des œufs d'ibis
en nômlare infini , car chacun dé ces pots contient quatre
à. cinq ibis, ou vingt à trente œufs ^ et ces pots sont par
raillions. Le pave des rues en est forme. Us y sont soit
entjer« , soit par fragmens , à une épaisseur considérable ,
d'où il arrive qu'on y trébuche à chaque pas, et qu'on
est contraint d"y marcher avec précaution.
Ce n'est pas seulement à Touncb-el-Gebel que les ibis
ont été rassemblés. Lorsqu'on visite la les restes d'Anli-
noë , aujourd'hui Cheik-Abadeh , les paysans viennent
comme en procession , les bras chargés de paquets d'ibis
embaumés qu'ils livrent au prix de quelques paras. Si
l'on veut voir le lieu d'où ils les tirent; ils conduisent
au pied de la partie de la chaîne arabique qui termine
au sud de la plaine d'Anlinoè. La gisent les ibis à fleur
de terre; il ne faut, pour les trouver, qu'écarter un peu
la couche de sable sous laquelle ils sont entassés par
millions. Ici , point d'enveloppe extérieure , point de
linge , point de pots de terre cuite.
victoire que notre Seignelir m'a accordée sur les capi-
taines du roi de Cambaye. Je ne vous ai rien dit des
peines et des grands besoins dans lesquels je me trou-
vais, pour que vâus pussiez jouir sans mélange du plaisir
de la victoire. Maintenant, il est nécessaire de ne vooâ
rien dissimuler. La forteresse de Dieu est renversée de
fond en comble : il faut la rebâtir., sans qu'où puisse
pt-ofitcr d'une seule palme de mur. De plus, les lansque-
nets se mutinent pour obtenir leur paie. Je vous demande
donc que vous vouliez me prêter vingt mille pardaos.
Je vous promets comme chevalier et vous jure sur les
saints Évangiles , de vous les rendre avant un an , lors
même qu'il me surviendrait de nouvelles peines et des
besoins plus grands que ceux qui m'assirent aujourd'hui.
J'ai fait déterrer Don-Fernand mon fils, que les Maures
ont tué dans cette forteresse , où il cxwnbattait pour le
service de Dieu et du roi notre maître. Je roulais vous
envoyer ses ossemcns pour gage : mais ils se sont trouvés
dans un tel état , qu'on ne pouvait encore les tirer de
terre, il ne me restait doncque mes propres moustaches,
et je vous les envoie par ïtieqo Rodrigues de Azevedo.
Vous devez déjà le savoir : je n'ai ni or , ni argent , ni
meubles ; je ne possède aucun fonds de terre sur lequel
je puisse assurer mon emprunt : je n'ai qu'une sincérité
sèche et brève que Dieu m'a donnée. Je le prie qu'il vous
ait en garde. »
L'antiquité offre-t-elle rien de plus sublime?
SINGULIER GAGE.
Il y a des faits isolés qui caractérisent mieux une épo-
que qu'une histoire complète et circonstanciée. Tout ce
que l'on a dit, tout ce que l'on à écrit de Ibonneur cas-
tillan, tout ce qui nous eu paraît aujourd'hui faux et
exagéré, est reudu vraisemblable par une anecdote
attribuée à plusieurs personnages , mais dont le véritable
héros est Jean de Castro , quatrième vice-roi de Tlndè
pour le Portugal.
Jean de Castro avait été élevé avec le frère du roi dé
Portugal, Jean 111. Encore enfaut , il suivit Charles-'
Quint a l'expédition de Tunis, et s'y comporta vaillam- !
ruent ; mais quand l'empereur voulut le récompenser '.
de ses hauts faits : a Sire, merci, dit-il, mais vous n'êtes
pas mon souverain et je ne puis accepter vos faveurs. »
Pour récompenser une fidélité si dévouée, le roi de
Portugal envoya a Castro, qui partait pour ITnde avec
son frère , un brevet de mille ducats et le titre de com-
mandant d'Ormus. Castro refusa le brevet et accepta
la somme , en alléguant que sa pauvreté le rendait
digne de l'une, mais que son mérite le laissait indigne
de l'autre. 11 partit donc comme simple commandant de
vaisseau . revint en Portugal , où il se livra laborieuse-
irient à l'élude, et fut nommé gouverneur de Plnde en
^543. Il s'y conduisit avec une bravoure et une pru-
dence merveilleuses , éloigna de Siu les Maures qui s'en
étaient emparés , et les chassa de toute la côte de
Cambaye.
Cependant il fallait réparer les fortifications de Siu ,
et ce fut alors qu'il adressa la lettre suivante à la ville
de Goa :
« Seigneurs , magistrats . juges et peuple de la très-
noble et toujours royale ville de Goa; je vous ai écrit
ces jours passés ; pur Simou Alvarez ; les nouvelies de la
CANCALE.
De tons les endroUs où se trouvent des buitres, il n'en
est pas à Paris de plus célèbre que le Rocher de Caiir
cale, graee à une enseigne populaire.
Disons donc ce que c'est que Cancâle.
Chncale est une petite ville située sut le sommet d'uù
rocher que surmonte une église , et du haut de la-
quelle on découvre un horizon immense plëia d'eflcts
pittoresques.
Pour arrive^ a Caneale, il faut choisir le temps àa
reflux ; car la plage est successivement couverte et lais-
sée à sec par les Ilots de la mer.
Ce qui occupe le plus les babltàns de Caneale , qui
sont tous guides , aubergistes où pêcbeurs, «'est la pd-
che aux huîtres.
Voici comment décrit cette pêche !tt. JuIêS Lecomte,
officier de marine et directeur de la France viar'ainie.
L'huitre de la baie de Caucale est la préférée dans le
commerce, tant h cause de son abcmdauce que par sa
proximité des côtes de la Manche, et sa grosseur moyen-
ne, qui eu facilite le trans|K)rt. Des bateaux non pontés
de < 0 à 2u tonneaux , de Granville , de Caneale et d'au-
tres petits ports du voisinage , s'occupent presque ex-
clusivement de la pêche; mais le transport dans les ports
de la Manche se fait par d autres bàlimens, de 20 a 50
tonneaux, qui partent des havres de Saint-Vaast, de
Courseulles et de Bernières. Ces bateaux portent cha-
cun , l'un dans l'autre, 200 milliers d'Unitres. La plus
grande quantité de ces huitres sont parquées a Saia^
Vaast, |H)int qui sert en quelque siu-te d'entrepôt pour
les autres parcages.
L'hnitre de la baie de Caneale. prise stir un tond soii-
YCQl vaseux ; est gcncratcmeût d'ua goût i»eu agréabk ;
MUSÉE DES FAMILLES.
59
il semble que ce coquillage ne soit pas fait pour servir
d'aliment dans l'endroit naêrae où il se trouve : l'huître
ne perd son âcreté, et ne devient réellement d'un goût
agréable, que lorsqu'elle a passé quelque temps dans un
parc. Un parc est un réservoir d'eau salée de 4 à S
pieds de profondeur, qui communique avec la mer au
moyen d'un petit conduit, Afln que l'eau s'y maintienne
limpide, on prend soin d'en garnir le fond d'une cou-
che de petits cailloux.
Le parc doit avoir une inclinaison vers la mer, qui
l'alimente d'eau. Les huîtres y sont placées à une pro-
fondeur suffisante pour n'y pas être exposées au contact
de l'air, sans toutefois être trop voisines de la vase; on
profite de la saison des chaleurs, époque où l'on aban-
donne la pêche des huîtres , pour nettoyer les parcs et
renouveler les couches de pierres.
Il y a sur les côtes de la Manche un assez grand nom-
bre de parcs. Les principaux sont ceux deMarennes, de
Courseulles, de Dernières, du Havre, de Fécarap, d«
Dieppe et de Tréport. Celui qu'on établit, en ^783, à
Etretat, était un des plus famés : il a été abandonné de-
puis. — Le Havre en possédait un qui avait une réputa-
tion assez étendue : les travaux maritimes du génie en
ont motivé la destruction.
Toutes les rives de la côte ne sont pas également favo-
rables à l'établissement des parcs : ainsi Cancaleet Gran-
villc, qui sont les points où cette pêche se pratique le
plus activement , ne peuvent poiot établir de parc régfu-
lier, à cause de l'action continuelle des vents sur ces pla-
ges.
Les huîtres, malgré ce qu'en ont dit quelques au-
teurs, ne peuvent séjourner dans l'eau douce. Il est
certain que l'eau de mer est la seule dans laquelle elles
vivent et s'engraissent.
Les Anglais, en I77î , transportèrent inutilement,
pendant trois années de suite, des milliers d'huîtres
dans la baie placée entre l'île de Wight et la rivière de
Southampton. L'eau douce les fit périr ; la pluie même,
lorsqu'elle est trop abondante , leur est nuisible , et en-
core plus la neige et la grêle. Les grands froids ne leur
sont pas moins funestes : il suffit que l'eau gèle quelque
temps pour qu'elle contracte une odeur fétide et fasse
périr les huîtres. En cas d'inondation ou de gelée , il n'y
a d'autre remède que de les porter en mer.
Autant on doit se montrer difficile sur l'emplacement
d'un parc, autant il faut être attentif à soigner les huî-
tres. Les matelots qui vont les charger à Cancale ne se
chargent pour l'ordinaire que du transport ; d'autres
hommes, connus sous le nom d'ainareiUenrs, s'occu-
pent du parcage, opération délicate, surtout lorsque
les huîtres viennent directement de la baie de Caneale.
L'amareilleur est obligé, dans les premiers temps de
leur entrée au parc, de les tirer tous les trois ou quatre
jours hors de l'eau, avec un râteau de fer; de rejeter
celles qui sont mortes , et de changer quelquefois les au-
tres de réservoir. Oq n'a pas autant de précaution à
prendre pour celles qui viennent de Saint-Yaast, où
elles ont déjà subi un parcage. En général , on garnit un
parc six fois par an , trois fois au printemps et trois fois
en automne. Les huîtres restçat dans les parcs un ou
deux mois.
Elles ne sont point vertes lorsqu'on les apporte de
Cancale , ce n'est qu'a force de soin qu'elles le devien
nent. 11 faut que le parc où l'on doit les déposer soit
Bien nettoyé et bien garni de galet : un parc neuf est
préférable. On reconnaît qu'il est propre h recevoir les
huîtres , lorsque le galet se trouve chargé d'un léger dé-
pôt verdàtre. Pour l'ordinaire, on jette les huîtres sans
précaution ; mais on doit déposer doucement celles
qu'on veut faire verdir, et prendre garde de les entas-
ser confusément, car celles de dessous n'acquerraienl
pas la couleur désirée. Dans les parcs d'huîtres blanches,
il n'y a aucun inconvénient à laisser entrer l'eau salée;
au contraire, dans ceux qui renferment les huîtres ver-
tes, on doit interrompre toute communication avec la
mer, ou du moins ne laisser entrer qu'un quart du vo-
lume d'ea'u contenu dans le parc , et seulement aux nou-
velles et pleines lunes; mais il faut bien se garder de la
renouveler entièrement avant que les huîtres soient ver-
tes; car, on peut l'observer, elles ne verdissent pas à
Granvilleni à Saint-Vaast, où l'eau monte à chaque ma-
rée.
Pour les faire verdir plus promptement. on les laisse
cinq à six heures sur le bord du parc avant de les y in-
troduire : il paraît que la soif qu'elles éprouvent les por-
te à prendre l'eau avec plus d'avidité. 11 suffit de les lais-
ser quelques jours dans le parc pour qu'elles commencent
à recevoir la couleur verte. Souvent elles l'obtiennent en
vingt-quatre heures; mais si on la désire plus foncée,
il faut attendre un mois. Elles acquièrent ordinairement
cette couleur accidentelle en avril , mai , septembre et
octobre , à une température modérée ; et elles l'acquièrent
mieux au printemps qu'en automne, rarement en été,
jamais en hiver. Le temps orageux est favorable a cette
métamorphose; mais si l'eau est agitée par le vent du
nord , le parc ne peut pas verdir. Il y a des années où il
verdit facilement, il en est d'autres où cela est impossi-
ble. On a remarqué qu'en renouvelant Peau d'un parc
du I5.au 20 août, on est plus certain de faire verdir
les huîtres. Une observation plus singulière , c'est que
^ celles qui ont verdi en mars et en avril peuvent , étant
remises à la mer, reprendre leur couleur naturelle ; au
lieu que celles qui ont verdi en septembre et en octo-
bre restent toujours vertes pendant l'hiver. Rarement
le même parc verdit deux fois par an.
Quand les huîtres deviennent très-vertes , on dit par-
fois qu'elles ont bien pntuvé , et certaines gens croient
que réellement ce coquillage se nourrit d'herbes dans le
parc. En 4778, lors du camp de Vassieux, formé près
de Courseulles , beaucoup de personnes de Paris , attirées
par la curiosité, furent très-surprises de ce que les huî-
tres n'étaient pas nourries avec des herbes vertes , ache-
tées fort cher, comme on le leur avait fait accroire. En
les voyant renfermées dans des réservoirs d'eau stag-
nante, elles s'imaginèrent que les huîtres devaient s'al-
térer, et passant rapidement d'une erreur h une autre,
il n'en fallut pas davantage pour les dégoûter d'un ali-
ment reconnnu d'ailleurs comme très-salubre.
On s'est occupé plusieurs fois d'essayer de reconnaî-
tre la cause de cette coloration des huîtres. On l'attribue
à la présence d'animalcules microscopiques du genre
nnvicule, qui sont de couleur verte, et qui paraissent
être la principale nourriture de l'huître parquée. ]M. Bo-
ry de Saint- Vincent a émis, dans le Dictionnaire des
Sciences utiles, une opinion contradictoire; un autre
savant, M. Goubeau, s'est associé à cette opinion. — H
pai*aît résulter de la divergence des avis sur ce fait,
que la viridité des huîtres ne dépend pas d'une seule
cause, mais qu'il faut l'attribuer au concours de plu-
sieurs.
Les meilleures huîtres sont celles qui ont parqué long-
temps. On les reconnaît h leur coquille devenue lisse
GO
LECTURES DU SOIR.
de raboteuse qu'elle était , ainsi qu'à leurs valves natu-
rellement tranchantes', mais dont les bords ont été in-
sensiblement émoussés par l'effet du râteau de fer qu'on
promène souvent dans le parc. Une huître pêchée à Can-
quatre à cinq mois , et qui a séjourné un mois à Cour-
seuUes , est parvenue à son dernier degré de bonté.
On entend quelquefois les amateurs d'huîtres regret-
ter de ne pouvoir les manger au parc ; pourtant , gar-
cale, en avril , déposée ensuite à Saint- Yaast pendant 4° dées quelques jours hors de l'eau, elles sont préférables
Cancale.
Branstouti del. et satip.
h celles qui on sortent iramédiateracnt, et, grâce aux
soins que l'on prend de les transporter rapidement ,
elles ont à Paris un goût plus fin et plus agréable qu'à
Courseulles ou à Saint-Vaast.
L'huître, ce mets si aimé de nos jours, ne l'était pas
moins des anciens : Macrobe assure qu'on en servait aux
pontifes romains dans leurs ropas. Celles de l'Hellespont,
de l'Adriatique, du détroit de Ciiraes , du lac Lucrin,
étaient très-vantées , et l'épicurien Horace a célébré dans
SCS vers celles de Circé; mais on ne dit pas que les Ro-
mains, qui avaient porté si loin le luxe de la table, don-
nassent la préférence h l'huître verte, ni même qu'ils la
connussent. Depuis quelques années, soit changement
de goût, soit toute autre cause, ces huîtres sont moins
recherchées en Franco. Autrefois leur prix à Paris était
<louble des blanches. Aujourd'hui qu'elles sont moins
chères qu'alors, on néglige peut-cire de les préparer, à
cause des soins qu'elles exigent, et de l'étendue de ter-
rain qu'elles occupent; car à peine pout-on en placer
douze'mille dans un parc capable de contenir trente
mille huîtres blanches. Aussi les amareilleurs font ils de
préférence verdir les petites.
SAINT.CLOUD.
Aucun gpnre de souvenir ne manque h Sainl-Cloud.
Childebert et Clolaire y massacrèrent leurs neveux , en-
fans de Clodomir, et le frère de ce jeune infortuné, rednit
à échanger s« ceuronne de roi contre une couronne de
moine, n'échappa aux poignards qu'en se jetant dans
un cloître, où il fut canonisé. Plus tard, il donna son
nom au bourg de IS'ovigentum, qui fut appelé désor-
mais Saint-Cloud.
Charles le ^lauvais renversa , an cinquième siècle ,
Saint-Cloud, et au sixième le pauvre village fut pris,
repris et incendié, saccagé tour-à-tour par les Arma-
gnacs et par les lîourguignons.
i
MUSÉE DES FAMILLES.
01
62
LECTURES DU SOIR.
Alors Saint-Cloud renaît enfin de ses cendres, et se
bâtit un si l)cau pont, que la légende ne peut expli-
quer ce chef-d'œuvre que par l'intervention du diable.
L'architecte, dit-elle, désespérant de venir à bout de
ce travail immense, promit de donner a Satan la pre-
mière créature qui passerait sur ce pont; mais le pont
une fois terminé, il fit passer un chat sur la construction
élevée par le mauvais ange , qui n'eut d'autre ressource
que de fuir honteux et confus.
Plus tard, les guerres de religion viennent agiter de
nouveau Saint-Cloud; et Henri 111, y tombosous le cou-
teau de Jacques Clément. La fronde paraît, et voici que
Saint-Cloud devient le théâtre des agitations de la fronde.
Enfin . on construit à Saint-Cloud un château habité
tour à tour, par Catherine de Médicis, par le surintendant
Fouquct, par Mazarin , par les ducs d'Orléans, et par
celle jeune et belle reine dont la tête devait tomber sur
un échafaud , par Marie-Antoinette.
De nos jours, c'est à Saint-Cloud que se fait la révo-
lution du 8 brumaire, qui doit placer Napoléon sur le
trône j c'est a Saint-Cloud que Napoléon aime a fixer
son séjour, lorsque la guerre lui laisse quelques insfans
de repos.... Puis les désastres arrivent, et Marie-Louise
donne à Saint-Cloud des fêtes aux princes alliés qui
viennent de détrôner son époux ; puis Waterloo arrive, et
Blucker fait loger ses chiens dans le boudoir de cette-
même Marie-Louise, tandis que l'on pille Saint-Cloud,
et qu'on en arrache les tentures et les tableaux.
Sous la restauration, Saint-Cloud a pour hôtes Louis
XVIII et Charles X; le duc de Bordeaux vient s'y livrer
h des exercices du gymnastique, et le vieux roi y signe,
en 4 830, son abdication et celle de son fils, le dauphm.
Aujourd'hui Saint-Cloud reçoit, de temps k autre, le
roi Louis-Philippe et ses enfans.
« Le petit parc de Saint-Cloud s'étend, dit M. Eugène
de Montglave , depuis la base du château royal à gauche
jusqu'au sommet de la colline ; mais h droite il n'oc-
cupe au-dessous de l'édifice qu'une vallée ornée de
parterres, de bosquets , de pelouses et de bassins. Le
reste du parc, appelé \cfirand parc^ renferme une ma-
gnifique cascade et des jets d'eau alimenlés en grande
partie par les étangs de la Marche ; l'eau se rend dans le
bassin de la grande gerbe , d'où elle se répand dans les
antres bassins et réservoirs. La haute cascade est due a
Lepautre; elle a i08 pieds de face et autant de pente. Là
basse cascade est l'œuvre de Mansard ; plus vaste et plus
variée que la première , elle a 270 pieds de long sur 96
de large. 11 règne entre les deux cascades une esplanade,
d'où l'on peut admirer le mouvement des eaux; lenr
masse est de 3,700 muids par heure; les réservoirs sont
disposés de manière que les cascades peuvent jouer tous
■ les quinze jours trois heures de suite , et quatre heures
en laissant vider les bassins. Le grand jet d'eau, chanté
par Delille, sort de son canal avec une force telle qu'il
soulève un poids de 130 livres; il s'élance h 425 pieds
au-dessus du niveau du bassin , et retombe au milieu
d'arbres qui forment comme une cloison de verdure; il
consomme 000 muids par heure. On distingue encore
dans le parc un obélisque que couronne l'imitation d'un
joli monument antique d'Athènes, connu sous le nom
de lanterne de Diogcne. M. de Choi.seul , l'ayant fait
copier durant son séjour en Grèce, en avait apporté les
plâtres 'a Paris ; ils furent si bien imités en terre cuite
parles frères Trabuchi (juils figurèrent 'a l'exposition de
l'an XI , et que Napoléon fit bâtir exprès pour les recevoir
l'obélisque de Saint-Cloud. Le coup d'œil dont on jouit
du sommet de cet édifice est admirable. Nous pourrions
citer encore plusieurs sites de ce parc , le jardin fleuriste^
auprès de Sèvres, et la grande terrasse à droite du châ-
teau; mais hâtons-nous d'arriver au château lui-même.
On y parvient par une avenue conduisant à une première
cour qui semble en être le prolongement , et d'où l'on
arrive h une seconde grille qui mène a la véritable cour ;
au fond est le palais , formé d'un corps de logis et de
deux ailes. La vue, bornée sur trois points, embrasse à
l'est la belle plaine de Paris. L'ensemble de lédifice a
î)30 toises de superficie. La façade principale est ornée
de plusieurs morceaux de sculpture et dequatre colonnes
corinthiennes qui supportent les statues de la Force, de
laPmdence, de la Richesse et de la Guerre; les ailes sont
également ornées chacune de cinq statues, ouvrage de
Denizot. Il ne faut pas oublier, parmi les dépendances
du château , le pavillon d'Artois , dans la première cour ;
l'orangerie, la salle de spectacle, les écuries, le manège
et les nouvelles casernes. L'intérieur du palais est divisé
en neuf appartemens , dont sept d'honneur et deux petits
appartemens; les premiers sont : la galerie et le salon
de Diane , la galerie d'Apollon , les salons de Mars , de
Louis XVI , des Princes, et le grand salon ; la tenture du
salon de Diane est en tapisserie des Gobelins, le .salon de
Mars est orné de peintures deMignard, elles plafonds de
la galerie d'Apollon sont regardés comme le chef-d'œuvre
de ce grand maître ; on y trouve des tableaux de Lesueur,
de ftubens et de MicheKAnge. Le plafond du salon de
Louis XVI est de Prudhomme; la pendule , vraiment cu-
rieuse . du salon des Princes, est de Robin , elle a coûté
40,000 francs. Presque tous les autres appartemens sont
ornés de peintures des premiers artistes.
Saint-Cloud est un des lieux qu'affociioane, pour ses
promenades du dimanche, la bourgeoisie parisienne. Le
jour de la fête de celle petite ville , on voit arriver de
toutes parts une foule immense qui s'émerveille devant
les eaux lorsqu'elles jouent, et qui vient ensuite se livrer
aux plaisirs de la danse et de la bonne chère; — si bonne
chère il y a , — chez les rcstauraleurs voisins.
« Nous irons dimanche 'a St-Cloud! » L'ouvrier pari-
sien trouve dans cette pensée-là un dédommagement 'a
son travail et à ses privations de toute la semaine.
HISTOIRE NATURELLE.
LES CROCODILES.
Les crocodiles soat répandus dans toutes les parties
chaudes de la terre ; partout ils sont redoutés, mais par-
tout aussi ou a beaucoup exagéré le danger do leur ren-
contre. Ce sont , do tous les animaux , ceux qui varient le
plus de grandeur dans leur étal adulte. Un crocodile de
trente à trente-cinq pieds commence a pondre et à niulli-
plier sou espèce avant d'en avoir atteint trois ou quatre.
Tous ont la tête longue et pesante, une gueule énorme, et
les mâchoires armcesd'tni5t(i/7aji</ de dents fortesetp<'>in-
tues. Leur dos est couvert d'écaillés épaisses, tellement
dures que \çs balles de fusil gli.ssent sur elles ou s'amor-
tissent sans produire aucun effet. Aussi, pour les tuer,
fiuit-il les frapper au df'faut de l'épaule, à la gorge wi
sous le ventre. Ayant les vertèbres du cou arrondies et
unies les unes aux autres par des apophyses ou sortes de
fausses côtes , ils éprouvent beaucoup de difficulté à exé-
cuter des mouvemens latéraux, et à changer de direc-
tion dans leur course, qui. du reste, est très-raptde.
MUètÊ DhS FAMILLES.
63
Lorsqu'on esl poursuivi par eux, on peut, en consé- .
quence, leur échapper aisémenl en faisant plusieurs i
tours et détours. Ces lézards se classent en trois groupes
assez distincts, qui sont H" les crocodiles, 2" les caï-
mans, 3° les gavials.
Les CROCODILES proprement dits diffèrent des caïmans
par leurs quatrièmes dents d'en bas , qui passent dans
des échancrures seulement de la mâchoire supérieure,
et non dans des trous , comme chez les alligators. Us ha-
bitent principalement l'Afrique, et sont peu communs eu
Amérique. Celui du Nil, le plus célèbre de tous, se dis-
lingue des précédens par six rangées de plaques carrées ;
et à peu près égales , qu'il a sur le dos. Les anciens
Egyptiens lui rendaient un culte religieux, lui élevaient
des temples , et en nourrissaient dans le sanctuaire.
Hérodote dit en avoir vu à Memphis, avec des anneaux
et des chaînes d'or pendus aux narines et h d'autres
parties du corps.
Les crocodiles font des œufs à enveloppe dure , aue la
femelle va pondre dans le sable des rivages. Klle choisit
une place sèche , abritée , à l'exposition chaude du midi ,
et, avec ses pattes de devant, elle creuse un trou d'un
pied de profondeur , où elle les dépose par couches ré-
gulières. Malheur à l'imprudent qui la surprendrait
dans cette opération ; car s'il ne fuyait avec la rapidité
de la flèche , rien ne pourrait le sauver d'une horrible
lutte corps à corps. L'animal ne s'éloigne guère de ses
œufs pendant l'incubation, et jamais assez pour les
perdre de vue. Quand les petits sont éclos, il les con-
duit, les soigne avec la même sollicitude qu'une poule
a pour ses poussins ; il les préserve du danger Jes défend
avec fureur, et ne les abandonne que lorsqu'ils sont assez
forts pour pouvoir se passer de leur mère.
Les crocodiles multiplieraient d'une manière ef-
frayante, s'ils n'avaient, dans un très-faible animal,
l'ichneumon {viverra ichneumon) , ou rat de Pharaon,
un ennemi redoutable. Lorsque la femelle quitte ses
œufs pour aller chercher sa proie, qu'elle a cachée dans
des roseaux à proximité , il arrive fréquemment qu'elle
la trouve attaquée et à moitié dévorée par le pércnoptère
d'Egypte [caiharies percnoplerus) , et par le vautour
fauve {vullur fulviis) , qui s'effraient peu de sa présence.
Le crocodile entre en fureur ; mais les ailes puissantes
de ces parasites les dérobent à sa colère, et ces oiseaux
ne cessent pas de le harceler en partageant malgré lui et
devant lui les lambeaux corrompus de sa proie. Le
crocodile , tout à ses ennemis , oublie un moment sa
naissante famille. L'ichneumon, qui, depuis quelques
instans, caché dans une touffe de papyrus, épie ses
mouvemens, se hâte de déterrer les œufs, de les briser,
de les manger ; et lorsque le crocodile , las de s'acharner
inutilement contre de voraces et lâches oiseaux , leur
abandonne sa proie pour revenir a sa couvée , il n'en
trouve plus que les fragmens dispersés sur le sable.
Alors, il pousse un cri plaintif, se plonge dans le fleuve,
et va chercher une plage lointaine pour y déposer avec
plus de sécurité les espérances d'une nouvelle famille.
LescAÏiiAXS, ou alligators, habitent l'Amérique. Ceux
qui peuplent les contrées où le froid a quelque rigueur,
s'engourdissent comme les reptiles de l'Europe, et pas-
sent l'hiver en cet état. Ceux, au contraire, qui se trou-
vent dans les parties les plus chaudes , comme la Guyane
et la Colombie, tombent dans une espèce de sommeil
léthargique pendant la saison sèche. Us s'enfoncent dans
la vase des raaiais qui se dessèche sur eux, et ils ne
laissent passer au dehors ; pour respirer ; que le bout de
leur museau. Les nègres de Cayenne, quand ils en re-
connaissent un , commencent à sonder la terre avec une
broche pour s'assurer de la direction de son corps. Us
lui découvrent d'abord les pattes postérieures, (ju'ils lui
attachent fortement sur le dos avec des lianes ; ils font
ensuite la même opération aux pattes de devant ; puis ils
achèvent d'enlever la terre qui le recouvre, s'emparent
de lui en ayant soin d'éviter sa gueule et sa queue, l'as-
somment , et le mangent malgré l'odeur désagréable de
musc que sa chair exhale.
Les plus grands et les plus redoutables alligators sont :
le caïman à lunette , très-commun k la Guyane , au Brésil
et h la Colombie ; et le caïman à museau eflilé, qui ha-
bite plus particulièrement les Antilles et la côte ferme.
Tous deux atteignent de vingt à vingt-cinq pieds de lon-
gueur , et passent pour avoir quelquefois attaqué d'im-
prudens nageurs. Les rivières, les marais et les savanes
de l'Amérique méridionale fourmillent d'espèces plus
petites , ne dépassant pas six à dix pieds. On les confond
assez ordinairement sous les noms de caïmans des sa-
vanes à Cayenne, dejaquarets au Brésil , el dejaguareijs
dans les colonies espagnoles.
Lorsqu'on voyage sur les rivières de ces contrées, on
voit à chaque instant des caïmans en embuscade près des
bords, le corps caché sous l'eau ou dans les joncs, ne
montrant au dehors que le bout du nez , et tout prêts à
s'emparer de la pfoîe qu'un hasard fatal amène à leur
portée. Us saisissent l'animal, l'entraînent dans les ondes,
le noient, le cachent ensuite sous des racines d'arbres ou
dans des roseau^, pour ne venir le dévorer que lorsqu'il
tombe en putréfaction , car ils ne mangent jamais une
proie fraîche; d'autres sont étendus et dorment sur les
grèves en se chauffant au soleil ; mais tous disparaissent
; aussitôt qu'on s'en approche. Le soir, à la tombée de la
; nuit, on les entend s'appeler les uns les autres , en pous-
: saut un petit cri floux et flûte ressemblant un peu à l'a-
; boiement d'un jeune chien. Si l'on imite ce cri, on les
; voit bientôt accourir et jouer autour du canot que l'on
; monte. Du reste, il est fort commun de trouver des
; nègres entrant dans l'eau jusqu'à la ceinture pour pêcher
; dans des rivières qui fourmillent de caïmans , et jamais,
' ou presque jamais, il ne leur arrive d'accideus. Si, par
\ un hasard extrêmement rare, ils se senteat saisir fj^ la
: jambe, avec beaucoup de sang-froid et d'adresse ils for-
: cent l'animal à Lâcher prise en lui crevant les yeux avec
; les doigts. C'est le seul moyen de s'en débarrasser, et ils
l'ont appris des jaguars de leurs forêts.
Les nègres de Guyaquil attaquent les caïmans avec une
incroyable intrépidité. Un d'eux s'arme d'un morceau de
bois dur, long de dix-huit pouces, pointu aux deux ex-
trémités. Lorsqu'il aperçoit le crocodile, il s'élance à la
nage, plonge, et dès que l'animal ouvre la gueule il lui
enfonce le morceau de bois verticalement entre les mâ-
choires. Le caïman, eu la fermant, s'enfonce les pointes
dans la gorge et dans le palais. Alors les nègres qui sont
à terre le tirent sur le rivage, au moyen d'une corde qui
tient au morceau de bois, ils rattachent h un arbre par
les pieds et le tuent sans peine. Plus ordinairement ou
prend ces animaux avec un très-gros hameçon de fer
amorcé avec de la chair corrompue.
Les GAVIALS, particuliers aux contrées les plus chaudes
de l'ancien continent, se reconnaissent aisément à leur
museau grêle et allongé. Celui du Gange est le plus grand
du genre ; il se nourrit de poissons, et n'attaque jamais
l'homme ni les grands mammifères.
BOlT£kRD, naturalislff.,'
64
LECTURES DU SOIR.
Cr:
BUREAU CEXTKAL UABONNEMEM , i\ , RUE SAIM-GEORGES. | ÉVERAT, JMPRIMEUR, 16, RUE DU CADRAN.
N« III.
MUSÉE DES FAMILLES.
63
ÉTUDES SUR BICÈTRE
Un gardien de fons dangereux.
? I. — LÉGENDE. 4o
$
Bicêtre a tonjonrs été Ton de ces lieux dont le nom ^
seul suffit pour é?eiller une idée de réprobation et de 3^
terreur. ^
Au moyen âge, la tradition et le peuple le désignaient 5^
comme le séjour des sorciers et des démons ; en effet, 5°
toute la partie sud en dehors de Paris , depuis les cata- ?^
combes jusqu'à l'emplacement de Bicêtre , devait conve- -^
nir merveilleusement , avec ses carrières , sa solitude et $
son apparence stérile, aux mauvais esprits, ou plutôt i"
DÉCEMBRE ^ 835.
aux voleurs dont Paris se trouvait alors infesté, et qui
avaient grand intérêt à faire protéger leur asile par la
crainte du démon.
Vers le commencement du -fS* siècle, Jean, évôqne
de Winchester, en Angleterre, qui résidait en France,
à la cour de Philippe-Auguste , voulut s'approprier un
bâtiment, situé au milieu de cette plaine redoutable : le
bâtiment portait le nom de Grange-aux-Gueux , et on
ne lui connaissait pasde propriétairelégal. . .maisce n'était
pas chose facile que de prendre possession d'un sem-
blable domaine, hanté par de mauvais esprits, et qui
'^ TROISIÈME TOLCMK.
66
LECTURES DU SOIR.
servait aux rites sacrilèges du sabbat. Six moines furent
donc envoyés pour accomplir cette mission; leurs exor-
cismes restèrent sans puissance, et on les vit bientôt
revenir pâles et épouvantes des terribles merveilles dont
ils avaient été les témoins. A peine entrés dans la Grange-
aux-(kœux , des flammes sinistres avaient jailli de
tous côtés sous leurs pas ; puis des gcmissemens s'é-
taient môles a des bruits de chaînes , et des fantômes
raenaçans, armés de lances flamboyantes, les avaient
chassés en proférant d'épouvantables menaces.
L'évêque Jean, de Winchester, voulut juger par lui-
même de ces apparitions surnaturelles. Comme les moi-
nes, il revint à Paris, mourant d'effroi, et résolu à
laisser en repos les mauvais esprits, et à reacacer à la
Grange-aux-Gueux.
Le bruit des tentatives inutiles de l'évêque et des
moines se répandit bientôt dans Paris , et devint le sujet
de toutes les conversations. On les raconta un jour de-
vant un pauvre barbier , frais arrivé de Gascogne , et qui
n'avait pu encore trouver, à Paris, ni saignée à opérer, ni
barbe à faire , encore moins à gagner l'argent nécessaire
pour ouvrir un établissement de bains et d'étuves. Ce
barbier dit hardiment que monseigneur de Winchester
et les moines n'avaient pas su s'y prendre de la bonne
façon, et qu'il répondrait bien , lui , moyennant le salaire
décent écus d'or, de faire déguerpir, à tout jamais, le
démon. Le propos fut répété a l'évêque Jean, qui manda
devant lui le barbier de Gascogne.
Celui-ci se présenta hardiment, et répéta son dire avec
une assurance qui donna bonne opinion au prélat.
— Écoute , dit l'évêque , tente l'entreprise ; si tu
réussis , les cent écus d'or sont a toi ; mais si tu n'es
qu'un menteur et qu'un fourbe , je te ferai battre de
verges , et jeter hors de Paris , comme le mérite tout
imposteur : Va!..
— J'accepte ces conditions, répliqua Te barbier ; et H
se dirigea vers la Gran</c-awa;-Gî/ejw;, n'emportant avec
lui qu'un tout petit bout de cierge et une bouteille
d'eau bénite , cachée soigneusement dans la poche de sa
robe.
Arrivé à la Grange-aux-Giieux,il alluma le bout de
cierge, et attendit les démons.
Mais au lieu des nuées de fantômes dont les moines
avaient été assaillis , le hardi barbier ne vit paraître
qu'un grand homme pâle , vêtu de velours rouge , et qui
lui demanda ce qu'il venait faire en ces lieux.
— En prendre possession au nom de l'évêque de Win-
chester qui m'a promis cent écus d'or pour ma peine.
Le grand homme rouge se mit a rire de cette réponse
effrontée.
— Et quels moyens comptes-tu employer pour arriver
à tes uns?
— Donner mon amc en échange du château. Or je
me suis confessé ce matin, j'ai reçu l'absolution, et me
trouve pur de tout péché mortel et même de tout péché
véniel, ce qui donne une grande valeur à mon ame.
— Eh bien! soit; j'accepte ton pacte. Je concède le
cliâteau à l'évêque de Winchester, et en voici l'acte,
sur vélin, en bonne et due forme, scellé de mon scel.
Aucune puissance , ni sur la terre, ni dans l'enfer , ni
môme au ciel , ne pourrait rendre vaine cette conces-
sion. Et toi, quand me livreras-tu ton amo?
— Moi ? quand ce bout de cierge se trouvera con-
sumé.
Si tôt? Tu es un bon et prompt payeur. Soit; j'ac-
cepte.
Aussitôt le barbier gascon tira la bouteille d'eau bé-
nite de sa poche, l'ouvrit, et y jeta le parchemin du diable
avec le bout de cierge qu'il éteignit. Puis, tenant à distance
le mauvais ange, au moyen de quelques gouttes de l'eau
sainte dont il l'aspergea, il revint à Paris, chez l'évêque
de Winchester, qui paya les cent écus d'or, et fit déposer
la bouteille et le bout de cierge dans une chapelle , au
milieu de saintes reliques où, certes, le démon ne pour-
rait venir s'en emparer.
Après cela, l'évêque de Winchester entra librement
en possession delà Grange-aux-Gueux , la fit démolir,
et construisit sur son emplacement un château magnifique
dont les fenêtres, pour la première fois en France , furent
garnies de châssis de verre.
En ^ 294 , Philippe-le-Bel confisqua tous les biens de
l'évêque : mais il lui en donna main-levée neuf ans après,
disent les uns , tandis que , selon les autres , le séjour de
Wincestre serait devenu l'une des habitations royales.
Amédée - le - Ronge , comte de Savoie, posséda ce
château, sous le règne de Charles VI. « Leduc de
Berri, dit le bibliophile Jacob, acquit ensuite de ses
deniers ce vieux logis, pour le faire construire avec
le luxe naissant du quinzième siècle. L'architecture
s'était surpassée dans la hai'diesse et dans les décou-
pures de la pierre que les carrières voisines fournis-
saient à ces travaux durables et légers tout à la fois.
On se fait aisément une idée de l'aspect féodal de Win-
cestre , hérissé de tours , de créneaux , de clochers et de
girouettes blasonnées ; mais 1 intérieur éliucelait d'or et
de couleurs : les murs et les lambris , les planchers et
les meubles étaient couverts de fresques, de mosaïques
et de sculptures. La grande salle, surtout, dont les
merveilles n'existent plus que dans les chroniques con-
temporaines, renfermait une précieuse collection des
portraits de Clément VU et de ses cardinaux, des rois et
princes de France, des empereurs d'Orient et d'Occident.
Le duc de Berri, qui aimait d'instinct les arts, n'eut pas
la satisfaction de voir ce palais achevé dans toute sa
splendeur. »
En -1408, au commencement de la querelle des
Bourguignons et des Armagnacs , querelle qui suivit l'as-
sassinat du duc d'Orléans dans la rue Barbette , les prin-
ces du sang, accompagnes de quatre mille gentilshommes
et de six mille chevaux bretons , prirent position dans
le château de Wincestre , pour être h portée de s'empa-
rer de Paris : le duc de Berri, leur hôte et leur allié,
fortifia cette place de guerre, pendant que le duc de
Bourgogne rassemblait une grosse armée qui protégea la
capitale. Mais le duc de Brabant , frère deJcan-saus-peur,
s'interposa entre les deux partis , et obtint une paix peu
stable, qui fut appelée la trahison de Wincestre, lorsque
les hostilités recommencèrent quelques mois après , plus
sanglantes et plus irréconciliables.
En -1411 , les bouchers de Paris , qui soutenaient la
faction bourguignonne par toutes sortes d'excès, sortirent
un soir dans la campagne . commandés par les Goix , et
allèrent briser les portes du château du duc de Berri,
qu'ils incendièrent après l'avoir pillé. Le feu détruisit
MUSEE DES FAMILLES.
67
entièrement ce superbe cbâleau dont il ne resta que les
murailles uues, et deux chamkes décorées de mo-
saïques.
Quinze ans après, le due de Berri légua ces ruines au
chapitre de Notre-Dame de Paris , sous la condition que
son cltfgé célébrerait à perpétuité, pour le repos de
l'ame du donataire, quatre obits et deux processions.
Charles Vil et Louis XI conflrmèrent celte donation,
moyennant un obit de plus qui se célébrerait le 25 du
mois d'août , jour de la fêle de saint Louis.
Le chapitre de Notre-Dame n'attachait sans doute point
une grande importance à la propriété du château de Win-
cestre , de Biscfiestre ou de Bkeslre, (on lui donnait
indistinctement ces noms), car il n'y fit exécuter aucune
réparation ; si bien que les brigands et le diable en re-
prirent possession. « Sans doubte, «dit l'écrivain auquel
a été empruntée la chronique du barbier de Gascogne,
« sans doubte, durant la guerre de partis qui ravagea
>» Paris, la bouteille qui contenoit le cierge fut brisée; la
» cire allumée et consumée, et partant lame du barbier
I jetée en enfer, ainsi que le pacte détruit. Car Bicestre
» se fit plus mal hantée et plus effroyable que onc elle
» n'avoit été. »
En -I ôl 9 , le roi de France reprit possession de Bi-
cêtre, et en ^653, on le rasade fond en comble pour
y bâtir un hôpital de soldats invalides.
Lorsque l'établissement des Invalides actuels ; qui eut
lieu en 4656, laissa Bicêtre sans destination, Vincent
de Paul obtint de la reine Anne d'Autriche qu'une partie ^
de cet édifice recevrait les enfans abandonnés ; mais ils y
restèrent peu de temps ; la trop grande vivacité de
l'air en faisait périr un grand nombre.
Ensuite Bicêtre devin t définitivement une maison d'asile
pour les pauvres , et une prison pour les gens sans aveu.
Au commencement du règne de Louis XVI, on ras-
sembla dans Bicêtre ceux que la débauche rendait ma-
lades , les jeunes gens que leur famille voulait punir ,
et les aliénés des deux sei^. ^
Les malades , avant le pansement , étaient attachés ,
la face contre le mur , à cinq énormes crampons , et
subissaient une fustigation de quelques minutes; les
jeunes gens , astreints aux plus rudes travaux ,
étaient pour la moindre faute soumis aux mêmes chàti-
mens. Quant aux aliénés, c'était quelque chose d'épou-
vantable que de les voir au fond de leurs cachots , nus,
enchaînés, furieux, abandonnés , sans autre nourriture
qu'un pain noir! Lamédecinenesongeaitpoint'ales guérir,
l'humanité 'a rendre leur position moins affreuse; on les je-
tait là comme des bêtes féroces, et ils n'en sortaient que
morts et pour aller tomber , dans une fosse commune ,
sans même qu'un prêtre vînt y murmurer une parole
de prière.
Parmi les prisonniers célèbres renfermés à Bicêtre,
on cite l'infortuné Latude, connu par sa persévérance à
chercher et a trouver des moyens d'évasion pendant une
captivité qui dura presque autant que l'existence ordi-
naire d'un homme. Victime d'une étoiuderie de jeunesse,
Latude, condamné a une détention sans fin, s'échappa
cinq à six fois , et fut jeté enfin à Bicêtre , les fers aux
mains et aux pieds , sans autre lumière que celle d'une
troile meurtrière.
Là , au lieu de se livrer au dccouragoment , il chercha
à occuper son imagination et à tromper la longueur du
temps. Le moyen qu'il employa d'abord fut d'apprivoiser
les rats qui habitaient le cachot avec lui : les premiers do
cesanimaux enaraenèrenld'autres ,etLatudc Unit par eu
avoir tous les jours douze a quinze qui obéissaient à ses
moindres signes.
Une fois il trouva dans la paille qui lui servait de lit
une branche de sureau, dont il fabriqua un flageolet, for!
grossier sans doute , mais qui ne lui en donna pas moins
les moyens de charmer sa captivité, en jouant quelqi!cs
airs de Pont- Neuf. Puis, enfin, il conçut des projets d'u-
tilité publique ; et comme on lui refusait du papier, des
plumes et de l'encre , il écrivait avec son sang sur des
tablettes de mie de pain.
Un magistrat célèbre, M. de Courges, vint un jour vi-
siter Bicêtre, et découvrit l'infortuné Latude, oublié dans
sa prison, et dont M™* Legros lui avait révélé l'existence;
car cette femme vertueuse s'était depuis nombre d'an-
nées dévouée a Latude, et n'avait cessé de travailler à le
rendre libre.
Latude sortit enfin de Bicêtre, et vécut à Paris jusqu'à
l'âge de quatre-vingts ans , pauvre et obscur.
Il a laissé des mémoires assez curieux.
Pour compléter les horreurs de tous genres accumu-
lées sur Bicêtre , il y manquait un massacre des prison-
niers, et ce massacre a eu lieu en 4 792 , au mois de sep-
tembre.
Deux mille assassins, armés de pièces d'artillerie, se
présentèrent devant Bicêtre , au point du jour, et com-
mencèrent à l'assiéger avec une furie qui ne laissa point
aux prisonniers et à leurs gardiens le temps de se met-
tre en défense : les abords extérieurs du château se trou-
vèrent donc bientôt pris d'assaut. ^
Mais malgré ce premier échec , les habitans de Bicêtre
se rallièrent , sous la direction de leur concierge , homme
courageux et résolu , et un étrange combat commença
entre les assassins armés jusqu'aux dents et leurs adver-
saires, qui n'avaient d'autres moyens de défense que
deux pièces de canons , des barreaux arrachés à leurs ca
chots , et les fers dont on avait 'a peine eu le temps de les
débarrasser. Durant cette lutte, qui fut longue et terri-
ble , [plusieurs insensés recouvrèrent la raison , et vin-
rent prendre part au combat;... mais le nombre finit
par l'emporter, et la mitraille acheva de renverser les
murailles 'a demi détruites derrière lesquelles combat-
taient les assiégés. Alors, ce fut une tuerie qui dura
trois jours, et pendant laquelle on n'é[>argna personne,
malgré les efforts de Pélion pour arrêter un pareil car-
nage : on finit par noyer dans leurs cabanons , à l'aide de
pompe, ceux que le fer n'avait pu atteindre. . . Et quand les
massacreurs quittèrent Bicêtre, ils y laissèrent sii mille
cadavres.
On s'explique d'autant moins l'assassinat des prbou-
niers de Bicêtre, qu'il ne s'y trouvait point de déleniwf
politiques, mais seulement des voleurs, des vieillard^tv
des fous l
s;
68 LECTURES DU SOIR.
§ II. — DESCRIPTION. oj» bonheur aux pauvres, et qui a jeté sur les lieureui de
^ ce monde cet analbome :
Bicêtre , sauf quelques additions, forme un carré de ^Z « Je vous le dis , un chameau passerait plutôt par le
cent cinquante toises à peu près. Ce carré contient trois ^ » trou d'une aiguille, qu'un riche n'entrerait dans le
cours principales. ^ » royaume des cieux. » ,
La première, à laquelle on arrive par une longue ^:: Oh ! c'est qu'en effet , le riche égoïste qui pourrait,
avenue, sert de promenade aux vieillards désignés sous ■^r avec une mince partie de son superflu, soulager de telles
le nom de bons pauvres, et dont il sera parlé tout à ^ misères, est bien coupable de ne point apporter un peu
l'heure. c^o de consolation en ces tristes lieux où l'abandon et la
La seconde contient , à gauche , sur le côlé , l'église o;o pauvreté serrent le cœur et emplissent les yeux de lar-
et la prison ; en face et a droite se trouve linfzrmerie 'io mes! Toutes les souffrances se trouvent rassemblées aa-
générale; derrière, est un jardin entouré de bâtimens ^o tour de cette chapelle : des vieillards centenaires, d^
moins élevés et habités par des vieillards inOrmes. ^-o aveugles qui marchent à tâtons, des épileptiques au
Dans la troisième cour , disposée d'une façon irrégu- !?! teint livide, des idiots au regard stupide et mort. Puis
lière , sont le logement de l'agent de surveillance, et les ;^:; à travers des barreaux de fer apparaissent quelques têtes
galeries réservées aux aliénés. ^2 de prisonniers, tandis que de temps a autre s'élève le cri
Dans la seconde cour se trouve encore le puits im- % lamentable d'un fou furieux !
mense qui alimente d'eau une partie de la maison, et qui ^^ Et les heureux de ce monde passent insoucieuseraent
fut construit eiH 755 par le célèbre architecte Boffraud. ^'^ près de cet enfer, sans verser, sur la langue brûlante
Ce puits compte un diamètre de quinze pieds, sur une c.;o des damnés qui s'y débattent, la goutte d'eau , que le
profondeur de cent soixante et onze; il est taillé dans 5'= mauvais riche doit, au jour delà vengeance, implorera
le roc, et garde toujours neuf pieds d'eau intarissable, l,;"! grands cris de Lazare!...
L'eau monte a l'aide d'une machine mise en mouve- ^
ment par un manège que font tourner des épileptiques. 3^ § 111, — les vieillards.
Voici la description de cette machine : ^
Une charpente tournante de trente-six pieds de dia- ^'; Bicêtre se divise en quatre classes d'habitans qui for-
mètre est fixée horizontalement autour d'un gros arbre ^li ment une population de o.SOO âmes; population qui
au sommet duquel se trouve un tambour qui sépare '■;■= s'élèverait sans doute à 4,4U0 . si l'on faisait rentrer les
deux câbles de deux cent vingt-huit pieds de long, filant ^^^ pauvres eu congé et en pension. On accorde à ces der-
en sens contraire. S niers cent vingt francs par an, et ils restent conliés,
A ces deux câbles sont attachés deux seaux garnis de c'o dans Paris, aux soins de leurs familles,
cerceaux de fer ; chacun de ces seaux pèse environ T;" Voici comment se divisent les différentes classes des
douze cents livres , et contient un muid d'eau : tandis S habilans de Bicêtre :
que l'un descend, l'autre monte. ^:^ Vieillards dits bons pauvres-,
Arrivé à une certaine hauteur, un crochet de fer 'î^ Prisonniers;
saisit le seau qui apporte l'eau, le fait pencher, le ^ Aliénés.
couche horizontalement, et le vide dans un conduit^";; Les vieillards habitent la première et la troisième divi-
aboutissant au réservoir: ce réservoir, voûté, a soixante ^> sion dite la grande infirmerie; dans cette dernière se
pieds carrés, sur huit pieds huit pouces de profondeur. -;" trouvent les inûrmes au nombre de 700 ; dans l'autre
Il contient quatre mille muids d'eau : la machine en K sont compris les valides au nombre de ^, 000.
extrait du puits environ cinq cents par jour. ^;Ô Le vêtement des vieillards se compose d'une redin-
Cette machine, comme on l'a tout à l'heure appris, Do gole grise, assez souvent dans un état de vétusté misé-
est mise en mouvement par des épileptiques qui gagnent c.'!^ rable. On les voit errer dans les cours, s'asseoir au
de la sorte un salaire assez mince du reste, mais qui ;; ^ soleil, ou bien aller, dans les ateliers, se livrera des tra-
trouvent dans ce travail un exercice fort salutaire. Néau- H vaux qui occupent, leur oisiveté, et leur donnent le
moins, il arrive souvent que l'un de ces malades ^^^ moyen de se procurer deux choses fort recherchées à
soit pris d'un accès, et qu'il tombe eu convulsion : ^v= Bicêtre : de l'eau-de-vie et du tabac. C'est un spectacle
alors ses camarades, sans s'arrêter, le poussent du pied -^ singulier de voir tous ces vieillards se livrer en silence,
au milieu du manège, et le laissent Ta se débattre, -:= et avec une grande activité, aux travaux qu'ils eut
non sans plaisanter entre eux sur les grimaces ° " exercés durant tant d'années . avant de venir chercher
qu'il fait... Et dans quelques minutes , ce sera peut-être Dv à Bicêtre un asile contre la misère et contre la faim. H y
leur tour à souffrir de la sorte et à se tordre à la même T^, a des cordonniers, des tailleurs, des chapeliers , des
place! ^^ ébénistes sans nombre; et l'on se surprend a sourire,
Bicêtre reçoit encore de l'eau d'au second puits et de ^ lorsqu'on lit , sur l'enseigne d'un ex-coiffeur, celle in-
plusieurs canaux qui communiquent avec Arcueil. % scription en caractères de bâtarde :
Avant la construction de ces puits et de ces canaux , -^^ ,
•'''S voitures allaient puiser de l'eau jusqu'à la Seine, ^ ^ vendre doccasio.n
y^ à le port de l'Hôpital. ^ DES PERRUQUES
'Le puits de Bicêtre a servi à plusieurs suicides; na- ^ nedves oc bjt bon état.
guère encore , une malheureuse femme s'est précipitée c>o
dans cet abîme , et en a été retirée morte. c';o Ceux qui n'exerçaient pas dans le monde de profession
L'église de Bicêtre convient admirablement, par sa "o industrielle , sont réduits 'a limer de la corne et à faire
nudité et par son humble apparence, à ce lieu de misère et 'V' d'autres travaux qui n'oxigout [X»int de connaissances
de douleurs. ;\Ial éclairée, humide, noire, on y voit ^"i^ préalables, maisqui ne produisent que de faibles salaires,
sans cesse quelque vieillard agenouillé sur les dalles , et 'x^ Le nombre de ces malheureux est grand , car si l'on
priant ayec ferveur celui qui a promis une éternité de ^-^ jette les yeux sur la liste des vieillards de Bicêtre , ou si
MUSÉE DES FAMILLES.
69
par hasard quelques-uns de ces hommes prononcent leurs
noms , on reste ému de surprise et de douleur en recon-
naissant que parfois ces noms ont été célèbres. C'est à
Bicêtre, oui, à Bicêtre qu'est venue aboutir la carrière de
je ne sais combien de libraires, d'hommes de lettres , de
musiciens , d'avocats , d'acteurs , de médecins et de sa-
vans I Dérision : la gloire et l'hôpital ! , . . Et néanmoins, les
ateliers, les salles et les dortoirs consacrés aux vieillards ne
présentent rien de triste; ces hommes devisent gaiement
entre eux, et trouvent, dans la résignation, et peut-être
dans l'insouciance, la force de supporter ou de ne pas
sentir tout ce que leur position a d'amer. En fermant les
yeux, le visiteur oublierait presque les lieux dans lesquels
il se trouve^ car il n'enleud parler autour de lui que de
vin, de jeu, d'amour et de plaisir; souvent même des
chants et les accords de quelques instrumcns de musique
complètent l'illusion. Ouvrez les yeux , vous êtes en-
touré de vieillards cacochymes et d'aveugles.
Au milieu de cette foule insouciante et bourdonnante
qui va et qui vient, un homme seul se réfugie solitaire
dans un coin obscur, derrière une porte.
Cet homme lient un violon dans ses mains, et fait de
la musique sans relâche , depuis le matin jusqu'au soir.
L'archet se joue dans sa main avec une légèreté merveil-
leuse , et ses doigts mettent à parcourir les cordes une
célérité qui* rappelle involontairement Paganini. Tantôt
le sourcil de cet homme se plisse , comme il arrive à un
^ artiste lorsqu'une difflculté d'exécution se rencontre, et il
répèle le Irait jusqu'à ce qu'il soit parvenu a le traduire
correctement; tantôt son regard s'anime, son front s'é-
claire , une émotion sublime passionne tous ses traits ,
la sueur ruisselle sur son visage : en un mot il éprouve
tous les transports de l'inspiration et de l'extase...
Cependant le spectateur témoin de celle scène bizarre
n'entend rien.
L'inslriunent ne produit aucun sou.
L'Artiste.
Cet homme , selon quelques médecins , jouit d'une t,
perfection d'ouïe si d-élicate, la nature l'a tellement fait ^
musicien, qu'il entend dans touie leur plénitude des ^
sons qui restent muets pour d'autres ; s'il attaquait ^
les cordes avec la vigueur qu'emploient d'ordinaire les ^
violonistes , la commotion produite par la vibration de X
l'instrument blesserait ses nerfs et assourdirait son cer- âo
veau , comme le fracas d'une batterie brise le tympan des à
canonniers qui la servent. ^
Selon d'autres , le musicien de Bicêtre ne serait qu'un ^
artiste misanthrope méconnu par le monde, cl qui se «^
venge du monde en refusant de lui laisser entendre la
musique qu'il improvise. Un opéra composé par lui au-
rait é|té refusé sans examen , et pourtant cet opéra était
un chef-d'œuvre , comme Robert. Alors l'artiste indigné
sourit avec amertume , et jura de ne plus poursuivre ce
fantôme dérisoire que l'on nomme célébrité , et que le
hasard donne parfois, quand le génie ne peut l'atteindre.
11 renonça au monde. Il vécut du travail de ses mains ,
et se livra, durant tout le jour , a des occupations mé-
caniques; il se ût menuisier, je crois. Mais le soir, oh!
le soir , il revenait eu toute hâle dans sa pauvre mau-
70
LECTURES DU SOIR.
sarde; il s'y enfermait à double tour, il éteignait sa
lumière, et il prenait son violon. Alors, cette grande ima-
gination , enchaînée depuis le matin dans les entraves
mesquines de la vie réelle, reprenait sa liberté et s'élan-
çait dans les immensités du génie. Elle oubliait la terre,
elle oubliait la pauvreté ; et , seule en face de Dieu , elle
se livrait à des hymnes de bonheur et à des extases di-
vines. Quelques personnes entendirent les accords suaves
de l'artiste , et bientôt on ne parla pas d'autre chose dans
le quartier. Une personne riche et influente, pour s'as-
surer elle-même du plus ou moins d'exactitude de la
rumeur publique, vint écouter furtivement le violoniste,
et résolut, après l'épreuve, d'arracher à son obscurité
un artiste de si grand talent. L'artiste écouta silen-
cieusement toutes les promesses de gloire et de fortune
qu'on lui faisait, et qui, cette fois, semblaient infail-
libles; mais le lendemain matin, il sortit emportant son
violon et son rabot, changea de quartier, et ne reparut
plus chez son protecteur que trente-cinq ans après, —
pour lui demander d'être admis à Bicêtre.
A quelques pas de là, deux voix qui chantaient à l'unis-
son me tirèrent de la préoccupation où m'avait plongé
le phénomène dont je venais d'êlre le témoin ; ces deux
voix disaient avec beaucoup d'ensemble la ballade de
Déranger : les Bohémiens; c'étaient encore des aveu-
gles. Quand ils furent arrivés à ces beaux vers ;
Voir,
C'est aToir ,
je pensai au retour amer qu'ils devaient faire faire aux
chanteurs sur leur triste iniirmité^ et je m'approchai du
groupe :
— Vous semblez bien heureux , mes enfans?
— Gais, oui; mais heureux, non.
' -— Comment cela?
— Pour être heureux, il nous manque... du tabac,
répliquèrent-ils en éclatant de rire.
Je donnai bien vite quelque monnaie à ces aveugles ,
qui pour être heureux ne désiraient qu'une seule chose. . .
du tabac.
Près des deux chanteurs, dont l'un va souvent à Paris,
seul , à pied , sans guide , sans bâton , qui parcourt toutes
es rues même les plus encombrées de voitures , et revient
à Bicêtre sans jamais avoir été ni blessé, ni heurté, on
me montra un autre aveugle récemment opéré de la ca-
taracte, et qui avait recouvré momentanément la vue.
Cet homme , avant de subir l'opération de la cataracte,
jouissait de la même faculté que le chanteur dont il vient
d'être parlé; et rivalisait avec lui d'adresse pour aborder
et pour traverser sans aucun accident les quartiers les
plus obstrués de foule et de voitures. Il recouvra la vue,
et vous comprenez sa joie lorsqu'il revit le ciel et la na-
ture; mais ce bonheur fut de courte durée. Bientôt un
voile obscur s'étendit de nouveau sur ses yeux, et la
cécité revint complète et absolue. Le vieillard ne s'en
inquiétait pas trop. Bah ! disait-il , j'ai déjà bien su me
paoser d'y voir, je le saurai bien encore maintenant.
Un beau matin , il sortit de l'infirmerie et voulut, comme
par le passé, marcher sans guide, dans Bicêtre et au
dehors ; mais jugez de son désespoir ! dès les premiers
pas, il vint se heurter contre un objet placé devant lui...
Purant sa courte guérison , il avait perdu l'instinct pré-
cieux qu'il devait à une longue expérience, et il lui fallut,
l'infortuné! reprendre un bâton et un guide; heureux,
quand veut bien lui en servir l'aveugle avec lequel il
rivalisait naguère de justesse de tact, de finesse d'ouïe,
et d'adresse à se diriger!
Tandis que je sortais du dortoir des aveugles, j'en-
tendis aboyer je ne sais quel événement sinistre , par
une voix enrouée qui semblait en avoir contracté une
longue habitude. En effet, c'était un ancien crieur public
qui, devenu habitant de Bicêtre, n'avait pu renoncer à
son ancienne et chérie profession. Il la continuait donc
en ce triste séjour, spéculant sur la curiosité de ses
collègues d'hôpital , et les mettant dans l'alternative, ou
de se priver d'un sou de tabac, ou de ne point connaître
les détails « du fameux assassinat qui vient d'être commis
» à Paris, sur des particuliers très-connus. »
Ainsi, la spéculation vient encore se dresser près du
chevet des mourans et près du cabanon des galériens 1
La spéculation! mais elle se montre Ta comme à Paris,
active, industrieuse, fine, engageante. Des cantines en-
tourent Bicêtre, des restaurans entourent Bicêtre; les
restaurans ont leurs murs chargés de volailles, de
bouteilles et de jambons peints, emblèmes parlans qui
blasonnent ainsi en plein air la carte du gargottier et
tendent un appât au pauvre hère qui se trouve quelque
argent dans la poche et qui sort du réfectoire peu gaslro-
; nomique de l'hospice. Les cantines ont des arbres verts
a leur porte, des guirlandes de verdure à leurs cn-
■ seignes , et des lettres grosses et grandes qui promet-
tent du vin à six sous la bouteille ! Notez bien que l'on
ne s'engage pas à livrer du bon vin, mais seulement du
vin. Et qu'importe la qualité de ce vin, pourvu qu'il
réchauffe, qu'il enivre et qu'il fasse oublier? Qu'im-
porte!... C'est là ce qu'ils pensent tous; c'est là ce que
pensait il y a quelques années, un homme, long, grand,
maigre, abrité par Bicêtre, et que l'on ne connaissait
que sous le nom obscur d'Antoine. Sa trogne rouge et
bourgeonnée, sa démarche chancelante, sa taille cour-
bée et une perruque rousse qui couvrait son front
chauve le rendaient presque un objet de dégoût. 11 pas-
sait sa vie au cabaret, n'en sortait qu'ivre, et ne recu-
lait devant aucun moyen de se procurer l'argent né-
cessaire pour assouvir des besoins crapuleux.
Or cet homme dont je ne puis dire ici le nom ,'car il
appartient à une famille honorable , était né avec une
fortune brillante, et fut élevé par une mère sainte et
bonne j par un père, magistrat probe et sévère.
Le jeune Antoine répondit d'abord par une conduite
régulière à l'excellente éducation qu'il avait reçue, et il
espérait bientôt arriver à des fonctions brillantes, lorsque
le hasard le mit en rapport avec quelques jeunes gens
habitués depuis long-temps au libertinage et à la paresse.
Antoine se sentit d'abord de la répugnance pour leurs
propos dissolus et pour leur conduite dévergondée ; mais
peu à peu jl se familiarisa avec ces vices présentés sous
des dehors séduisants; il céda à une fausse honte, et
quehiues mois s'étaient écoulés a peine qu'il se trouvait
le plus effronté et le plus dissolu d'entre ses compagnons.
Adieu alors à ses espérances d'avenir I car on le cite
partout comme un libertin indigne d'occuper rom{>loi
le moins honorable. Adieu à sa fortune , car voici venir
les dettes, les creanciers , les emprunts à usure et la
misère! Son père et sa mère succombent à un trop juste
désespoir; et les débris de leur héritage , ce que les gens
de loi et les créanciers ont laissé à Antoine, se dissipent
bientôt. Alors arrivèrent la prison pour dette, puis l'es-
croquerie , puis la détention, puis l'hôpital j encore fut-
ce à la pitié et a la protection qu'il dut un asile qu'il ue
méritait point.
MUSÉE DES FAMILLES.
7i
Mais écoutez jusqu'au bout celle histoire terrible : un o^ Et il ne peut voir, il ne peut écouter si l'on vient. 11
soir, Antoine traversait les cours de Bicêtre, ivre, chan- ^ lui faut attendre Ta, immobile, silencieux, tout entier
celant et sature d'eau-de-vie et de liqueurs spiritueuses; Z\^ à son attente, le cœur palpitant, les mains convulsive-
c'élait par une de ces lourdes et chaudes soirées du mois 2o ment agitées!
de juillet, où lair est embrasé, où l'on respire à ^Z Enfln , après une heure, — une heure! — quelque
peine : le tonnerre grondait à l'horizon, des éclairs ^ chose touche sa main. 0 joie! ô bonheur! ô transport!
fendaientlesnueset venaient jeter leurs flammes éblouis- ^ Hélas! c'est un enfant, qui passe insoucieusement
santés sur le vieux édiflce de Bicêtre. tfe près de lui, et qui n'a point remarqué les caractères
Un inûrmier traversait la cour , une lanterne à la
main ; Antoine s'arrête , lui cherche querelle , veut s'em-
parer de la lanterne . et finit par frapper de son bâton
l'infirmier qui abandonne la lanterne et s'éloigne.
tracés sur le plancher.
11 recommença durant huit jours avec persévérance.
Mais c'était cette persévérance même qui rendait impos-
sible ce qu'il désirait avec tant d'ardeur ; car , a force
Alors Antoine ouvre l'objet qu'il vient de conquérir; 32 d'écrire à la même place, il avait fini par former une
il met une pipe dans sa bouche, et approche la tête de la
chandelle pour allumer le tabac; mais le feu prend a la
perruque de l'ivrogne, et bientôt une grande ûamme,
rouge et bleuâtre tout à la fois, suivie d'une odeur pes-
tilentielle , s'élève au milieu de la cour de Bicêtre
confusion illisible de caractères.
Enfin , un employé de la maison le surprit recommen-
çant avec désespoir son travail inutile. H le prit par la
main et le conduisit dans une autre partie du dortoir. La
joie faisait presque défaillir laveugle , qui tomba tout-
Une combustion humaine spontanée avait été produite ^° à-fait évanoui, lorsqu'il sentit écrire, sur sa main, par le
par les flammes de la perruque et des vêtemens d'An- ^ doigt de l'employé ;
toine , et l'on ne retrouva plus , à la place de ce malheu- ^ — Jk vocs comprends.
reux , qu'un tas de cendres et quelques restes de chapeau % Alors commença entre ces deux hommes un entretien
et de redingote. ^ suivi : première communication de l'infortuné avec les
Près du musicien dont je parlais tout a l'heure, a côté ^ hommes, depuis bien des mois! II ne pouvait y laisser
d'un'tailleur aveugle qui confectionne des coutures d'une ^ mettre fin; quand l'employé voulait s'éloigner, il le
régularité miraculeuse, et non loin du lit d'un modèle ^ poursuivait a tâtons , il l'entourait de ses bras supplians,
de peinture qui a conservé sa longue barbe blanche et ^ il pleurait; il écrivait sur son ardoise:
s^poses académiques, on remarque un homme qui sem- ^ Ne me laissez pas seul !
file n'avoir que cinquante ans au plus : d'une santé ro- 2^ Il fallut plusieurs jours pour calmer une agitation qui
buste , et jeune encore en comparaison des vieillards qui ")= pensa devenir funeste "a l'aveugle-sourd-muet. Enfin , sa
^entourent, on se demande d'abord comment il se trouve ^ joie immense s'apaisa , et il put désormais entretenir des
admis à Bicêtre? D'une pareille question, on arrive na- ^ relations avec tous ceux dont il avait besoin,
turcllement 'a examiner avec plus d'attention cet homme, ^ Quand je m'approchai de lui , il se tenait assis près de
et l'on s'étonne de son indifférence complète pour tout ce So son lit , suivant l'habitude qu'il a contractée, et que né-
qui se passe autour de lui. Aucun bruit , quelque violent ^ cessite l'impossibilité où il est de marcher sans guide ,
qu'il soit, ne lui fait lever la tête; n'importe les objets ■^ puisqu'il ne peut même se diriger par l'ouïe, comme les
qui passent et repassent devant lui, ils n'excitent en ^ autres aveugles. Sa tête se penchait sur sa poitrine avec
une expression profonde de mélancolie , et près de lui
se trouvaient une ardoise et un crayon qu'il ne quitte
jamais.
Lorsque je touchai sa main, il tressaillit, et on soi>-
rire triste et doux entr'ouvrit ses lèvres.
Je traçai sur la paume de sa main la phrase suivante :
— Voulez-vous causer avec moi ?
Il prit son ardoise , et écrivit sa réponse avec une
écriture rapide, grosse, régulière et très-bien formée:
— Oui, volontiers.
— Êtes- vous bien malheureux ?
11 leva les yeux au ciel et joignit les mains avec an
mouvement douloureux.
— Éprouvez-vous beaucoup d'ennui?
11 prit d'abord son ardoise pour me répondre ; mais il
la replaça sur le lit, et, par une pantomime expressive,
cacha sa tête entre ses deux mains. Puis, il reprit l'af .
doise et y traça :
— Je n'ai ni jour, ni nuit!
— La prière vous console-t-elle ?
— Je n'ai d'espoir et de consplation qu'en Diea.
— Le goût et l'odorat vous offrent-ils quelque com-
rien son attention. Je le crois bien.
H est sourd ;
Il est muet.
Il est aveugle.
Sourd-muet de naissance , une maladie accidentelle l'a
privé de la vue , et cet homme , ou plutôt ce demi-cadavre, S
auquel restent seuls la pensée, le toucher et les sens ^
presque superflus en pareil lieu, de l'odorat et du goût, ^
a été jeté dans les dortoirs de Bicêtre. 2^
Mais Dieu a mis dans le cœur de l'homme un besoin °^
mystérieux de la société des autres hommes , et celui ^
qu'éprouvaient si cruellement les décrets de la Provi- 3^
dence , ne put se résoudre à végéter comme un brin ^
d'herbe, sans conununiquer avec ses semblables. Il in- 2g
venta donc un moyen ingénieux et simple de converser ^
avec eux ; et un malin, après s'être procuré, par hasard,
un peu de craie, il traça les mots suivans sur le plancher
du dortoir :
Ecrivez avec le doigl sur ma main, ce que vous voulez
me dire.
Puis, il attendit, dans quelles angoisses, vous le com
prenez ! que quelqu'un vînt à passer. Oh
combien , du
rant une heure d'attente, souffrit cet infortuné, qui se ^ pensation à la perte de vos autres sens?
demandait : Est-ce de la craie que je tiens? Ma ^2
main a-t-elle bien tracé les caractères? mon souvenir.
Il fit écrire deux fois le mot compensation; puis par
un geste plein de finesse et de malice, il me montra sa
depuis si long-temps que je n'ai essayé d'écrire, ne m'a- ± gamelle de bois, où nageait un potage d'une odeur peu
t-il point trompé? verra t-on dans ces caractères autre 3^ prévenante, il faut l'avouer.
chose que des lignes capricieusement tracées au hasard? ^ Je lui serrai la main, et j'allais m'éloifner lorsqu'il
Iesremarquera-t-on?etne8ont-ellespoiûtdëjàeffacéc8?... «^ m« rappela par un signe:
LFXTURES DU SOIR.
— Dites-moi votre nom, je voas prie? avait-il écrit
sur son ardoise.
— Pourquoi?
— Pour m'en souvenir.
Aveusle sourd ef muet.
— Quel intérêt peut vous offrir ce nom ?
— Dans mon existence si vide , le moindre incident
n'a-t-il pas un grand intérêt ?
Je lui dis mon nom et je m'éloignai. Avant de sortir
du dortoir je me retournai , et je vis le pauvre homme,
qui me croyait encore là, tendre autour de lui son ar-
doise que personne ne prenait; je courus la recevoir ; il
avait écrit :
— Je me souviendrai de vous , car vous m'avez té-
moigné de l'intérêt.
Revenu dans la cour, deux individus qni portaient la
livrée des bons pauvres, s'approchèrent de l'un des ar-
tistes qui m'accompagnaient, et qui terminait le portrait
du sourd-muet-aveugle.
Ces deux individus sont le Nisus et YEuryale de
lîicêtre.
L'un est idiot , l'autre est aveugle.
Tous les deux ont été déposés à l'hospice des cnfans
prouvés , le même jour et à la même heure ; tous les deux
ont été élevés dans le même village; tous les deux ont
été admis le même jour à Hicêtre. Depuis qu'ils savent
marcher , l'idiot a servi de guide h l'aveugle , et l'aveugle
a pensé pour l'idiot ; 'a eux deux , ils ne possèdent guère
que les facultés d'un seul homme : une vue, une pensée,
une volonté. Unis comme Rila et Christina , ces jumeaux
merveilleux , non par un lien physique , mais par un
autre lien aussi fort: la nécessité, ils ne se quittent jamais,
marchent ensemble, dorment ensemble, souffrent en-
semble , et {joûteni ensemble tous les bonh^rs possibles
ponr eux : un soleil chaud , une nourriture meilleure ,
quelques grains de tabac.
La physionomie de l'aveugle ne manqoe pas d'nne
certaine expression de finesse. Quant à l'idiot, jamais
laideur ne se présenta plus repoussante et plus dégradée.
Un de ses yeux se tient constamment fermé, et s'il Louvre,
par un jeu effroyable et fantastique des muscles du visage
toute la face se contracte et l'autre œil se ferme.
Voila donc deux créatures pleines de force et de santé,
qui probablement existeront bien des années encore, el
dont toute h vie sera ce qu'elle est depuis cinq ans : boire,
manger, dormir et marcher. Et ils ne sont pas les seuls:
mille individus se trouvent la, comme eux. sans autreav»-
nir que la tombe , sans autre incident que la souffrance ! . . .
Et nulle parole deconsolalion ni d'espérance aulourd'euxl
des soins salariés à tant par mois , des inflrraiers à gages,
et pas une sœur de Vincent de Paule, qui leur pro-
digue les attentions tendres et suaves dont ces femmes
saintes ont seules le secret! pas un de ces anges autour
d'eux, }>our leur parler d'une autre vie; d'une vie où
les souffrances d'ici -bas sont consolées.
11 faut ajouter, cependant, que le sort des vieillards
de Bicêtre s'est beaucoup amélioré, el que, chaque année
encore, il éprouve des améliorations graduelles.
« Avant la révolution, dit M. Audiffret, l'hospice de Bi-
cêtre contenait des individusdes deux sexes el de différeus
âges, atteints de toute espèce d'infirmités ou de maladies.
Il y avait des lits où des malheureux couchaient ensemble
se communiquaient leurs principes morbifiques. Ma-
dame Necker, lorsque son mari était ministre, fut frappée
de ce hideux spectacle , en visitant les salles. Elle em-
ploya tout son crédit pour faire construire des lits où il
MUSÉE DES FAMILLES.
73
ne coucha plus que deux malades qu'une séparation en
bois préservait tant bien que mal des miasmes pestilen-
tiels. En ^80^ , il y avait ^ 505 lits où les malades cou-
chaient seuls, 262 où ils couchaient deux, H 44 à doubles
cloisons qui séparaient les pauvres couches ensemble,
-172 lits à seul, scellés dans le mur, -126 lils appelés
auges, pour les galeux , et 56 lits de réserve.
» Les lits où quatre coucheurs passant la moitié de la
>0^
Nisus et Eoryale.
nuil , étaient ensuite remplacés par quatre autres, n'exis-
tent plus depuis la révolution.
» En ^ 8G5 et les années suivantes , de nombreux et
utiles changemens ont été faits dans cet hospice : des
plantations , des constructions y ont été exécutées. De-
puis cette époque, on n'y admet plus les femmes. »
§ IV. — LA PRISON.
Non loin de l'église s'élève la prison , qui se compose
de six corps de bâtimens à plusieurs étages.
DÉCEMBRE -1835.
La prison de Bicêtre est une maison de dépôt transi-
toire. On n'y entre que pour allpr de là dans un lieu de
réclusion , aux bagnes ou h la guillotine.
On pénètre dans celte prison par un perron de trois
ou quatre marches qui conduit à une porte basse, de
peu de largeur , et près de laquelle se tiennent des vété-
rans, le fusil chargé.
A gauche, en entrant, se trouve le parloir, où les pri-
sonniers reçoivent ceux de leur famille ou de leurs amis
qui ont pu obtenir la permission de les voir.
Ce parloir se compose de deux grilles formées par
10. TROISIÈME VOLtME
74
LECTURES DU SOIR.
(lonorrucs l)arrcaux, que recouvre en outre on treil-
lage serré de gros lil de fer. Ces deux grilles, dislaotes
cuire elles de trois pieds environ /forment un couloir où
peut au besoin se tenir un gardien, qui, du reste, est
toujours présent. Aiusi, pas un baiser, pas une étreinte
de main, pas un mot intime ne devient possible entre le
prisonnier et sa femme ou son enfant ! Et de telles pré-
cautions, une semblable rigueur sont nécessaires; sans
cela, une étreinte ou un baiser glisserait dans la main
ou dans les lèvres une scie en ressort de montre, pour
enlever, la nuit, les barreaux, et faciliter l'évasion du
prisonuier ; un mot àl'oreille indiquerait les intelligences
préparées au dehors : Car ce sont des hommes entrepre-
uans et hardis que les détenus de la prison de Bicêlre;
gens habitués dès l'cufauce au vol , a la prison , au lan-
gage et aux habitudes des bagnes , aux chances périlleuses
de l'évasion.
Suivez-moi maintenant, baissez-vous, passez sous celte
porte épaisse comme un mur et surchargée de serru-
res ; traversez ce petit corridor où sont des gamelles vides
qui' attendent les rations. Bien: vous voici dans une cour
de médiocre grandeur , et au milieu de laquelle s'élève
un poteau de fer qui supporte une lanterne. Quel calme !
quel sileucel Pas un cri. Pas un bruit. Deux hommes
seulement, assis sur un banc ; deux hommes dont les
façons annoncent une éducation distinguée, qui s'entre-
tiennent paisiblement , et qui voient passer les visileurssans
empressement de curiosité. L'un est un jeune Espagnol
qui vola la caisse du banquier chez lequel il était commis;
l'autre passe pour un des plus hardisescrocs que Ton con-
naisse , et quand viendra le départ de la chaîne, ira subir
vingt ans de travaux forcés à Brest.
Les prisonniers de Bicêlre se diviseot en deux grandes
classes : les travailleurs et les oisifs.
Les oisifs se composent des paresseux qui refusent de
travailler, de ceux qui sont inhabiles "a le faire, ou des
condamnés qu'attend la guillotine.
Les oisifs sont traités beaucoup plus durement que les
travailleurs : ils couchent sans draps et sans matelas. Les
travailleurs, au contraire, répartis en sept ou huit
ateliers, couchent deux à deux dans des lits moins durs
et où se trouvent des draps. La nourriture se compose
d'une livre et demie de pain , d'un demi-litre de bouil-
lon , de la même quantité de légumes secs, et deux fois
par semaine de quatre onces de viande désossée. Dans les
ateliers, on les occupe a fabriquer des souliers, des cha-
peaux, de l'ébénisterie et des vêlemeos; ils dévident et
peignent de la soie, enfin ils façonnent de la serrurerie.
Le produit de leur travail se divise en trois parts : Tune
est prélevée par le gouvernement, à litre d'indemnité; la
seconde leur est remise, pour qu'ils la dépensent à leur
gré ; quant a la troisième , elle sert à former une masse
que l'on donne au détenu à sa sortie de la maison.
Lorsque Ion entre dans les ateliers de la prison de
nicclre, on reste tout surpris d'y voir régner tant d'ordre,
de silence et d'activité. Certes, aucune manufacture ne
procède avec plus d'harmonie et de régularité 1 Cepen-
dant les ateliers de Bicêlre n'ont d'autre directeur et
d'autres survcillans qu'un prisonnier comme eux , aux-
quels ils obéissent avec une docilité inexplicable chez des
hommes habitués à la licence el souvent au crime.
Au sortir des ateliers , et après avoir parcouru les
prisons dos oisifs, on me til entrer dans une salle , ou
plutôt dans un cachot, dont la porte est plus ferrée que
toutes les autres portes ferrées de Bicêlre.
C'est l'a que se lieuucul couchés, sur des lits de camp,
les condamnés à perpétuité ou à un nombre d'années
qui équivaut à peu près a la perpétuité ; c'est là que se
trouvaient trois parricides, sept ou huit assassins , et je
ne sais combien de voleurs fameux. Je remarquai un tout
jeune homme, à physionomie douce, et qui ne semblait
pas avoir plus de seize à dix-sept ans. 11 était condamné
à vingt ans de bagne pour incendie !
Les condamnés couchent sur un lit de camp et sous un
lit de camp ; car le peu de dimension de ce cachot oblige
à mettre également des paillasses par terre et sur l'espèce
de large banc de bois qui garnit tout le tour de ce lien
sinistre. Un parricide, qui souriait de mon émotion et
de ma pâleur, se jeta sur sa paillasse, en s'écriant
Diable , mon divan est dur. Garçons ; il faudra qu'on y
remette du duvet !
Celle slupide plaisanterie obtint beaucoup de succès
et excita les rires de tous les galériens. Nous sortîmes-
épouvantes.
Un adepte distingué de la science de Gall et de Spur-
zcim, M. Debout, pharmacien de la prison de Bicêtre,
m'accompagnait dans cette visite.
— Ce spectacle , me dil-il , vous fait horreur. Qne
serait-ce si vous vous trouviez, comme moi, initié aux
déréglemens épouvantables de ces lieux maudits; si,
comme moi , vous aviez étudié des hommes jetés ici par
le crime et par la débauche , et qui ne poursuivent qu'un
seul but : devenir libre et se replonger plus que jamais
dans le crime et dans la débauche! J'ai recueilli l'histoire
de beaucoup d'entre eux. J 'ai fait écrire h plusieurs le récit
de leurs aventures ; et il résulte de ces observations une
chose : c'est que les mauvais exemples et une éduca-
tion vicieuse , autant qu'un penchant naturel au mal ,
poussent ces misérables dans la voie funeste où ils se
vautrent. Il y a néanmoins des exceptions : les voleurs
surtout , ont , dès leur plus tendre enfance , éprouvé pres-
que tous un besoin impérieux de s'approprier ce qui était
la propriété des autres. J'ai moulé leurs crânes , et tou-
jours l'organe indiqué par Gall comme le siège de ce
penchant, s'est trouvé développé chez eux d'une manière
non équivoque. Combien il faut regretter qu'une sage
éducation et un peu de fermeté de caractère n'aient point
niodiûé de tels penchans , eu leur, donnant ime direc-
tion qui pouvait devenir utile et noble !
Tout 'a coup nous nous trouvâmes au milieu d'un aie-
lier disposé de façon pittoresque, et dans lequel un artiste
peignait des stores avec beaucoup de talent. A noire ar-
rivée il nous salua gracieusement de la main sans quitter
son tabouret, et continua son travail, penchant parfois la
tête en arrière aQu de mieux juger de l'ensemble et de
l'effet. 11 nous traita d'égal 'a égal, parla littérature,
nous fit admirer le magnifique panorama de Paris , qui
se déroulait sous ses fenêtres, et me donna des nou-
velles de Victor Hugo, qui voyageait en Normandie,
de Dumas, qui parcourait je ne sais quel pays, de Ca-
simir Delavigne, dont on allait représenter le Don
Juan, et surtout de l'abbé de Lamennais, qu'il portail
aux nues. Cet homme était en outre musicien ; car je
vis un violon accroché à la muraille el des livres de
musique é|>ars sur une table.
— Quelles fonctions remplit dans la maison ce iqdii-
sieur? demandai-je en sortant de lalelier.
M. Debout se mil à rire.
— C'est \\\\ faussaire, dit-il.
Un grand bruit nous lit ensuite descendre dans la cour ;
l'heure de la récréation des prisonniers venait de sonner,
el ils se promeuaieul {>cle-mêlo , riant , devisaul , humant
MUSÉE DES FANULLES.
/5
l'aîf frais et dissorfant sur les évcnemens politiques.
Car la prison de BicClrc aussi, a ses opinions diffcrentes
et ses divers partis; car là se trouvent des républicains,
des légitimistes et des juste-milieu , qui se passionnent
pour tel ou tel personnage, pour telle ou telle cause.
Oui, ces hommes qui doivent obéir eu esclaves au geô-
lier, et qui se courberont bientôt sous le bâton de l'ar-
gousin, rêvent des utopies politiques, et régentent les
ministres et les rois! Le grand sujet des discussions or-
dinaires est un buste de Louis-Pbilippe placé au-dessus
delà porte principale, et que les uns voudraient faire
disparaître, tandis que les autres veulent le maintenir.
On inaugura ce buste dans une circonstance assez bi-
iarre : ce fut lorsque les prisonniers de Bicêtre jouèrent
la comédie , en ^ 83^ , le jour de la fête de la reine , sur
un théâtre construit dans la cour : on représenta tes
toangers de l'inconduite, mélodrame de l'Ambigu , les
VuvrierSy vaudeville des Variétés , et une pièce de cir-
constance dont l'auteur était un forçat. L'n détenu, que
sa bonne conduite, son caractère loyal et son influence
sur ses compagnons rendaient une sorte d'autorité dans
la maison, s'institua le directeur delà troupe, et ga-
rantit, sur sa responsabilité personnelle, qu'il ne se pas-
serait aucun désordre.
Eu effet , le spectacle eut lieli avec un grand ensemble ;
quelques acteurs furent justement applaudis ; et plusieurs
dames, assez hardies pour se mêler à l'étrange auditoire
des forçats, n'en reçurent que des égards et des témoi-
gnages de respect.
Le rideau baissé, chacun des détenus rentra dans son
cachot et s'y laissa boucler paisiblement.
Je croyais avoir visité toute la prison de Bicêtre , lors-
que mon guide Dt ouvrir une énorme porte qui condui-
sait à un escalier des plus obscurs. Nous descendîmes
vingt marches environ , et nous nous trouvâmes dans un
corridor à demi éclairé , et interrompu, de huit pieds eu
huit pieds, par une porte énorme, chargée de verrous et
de serrures.
A gauche , se trouvait une suite de cachots ou de ca-
banons fermés par des portes semblables , et où le jour,
et quel jour ! ne pénétrait que par un petit guichet pres-
que toujours fermé d'ailleurs , et par un soupirail placé
au-dessus et renforcé d'énormes barreaux. Tandis que
je me demandais quelles créatures pouvaient respirer
dans ces tombeaux de pierre, deux voix fraîches et
joyeuses se mirent à chanter à l'unisson je ne sais quels
couplets, que suivirent des éclats de rire prolongés. Le
gardien , homme d'une douceur, d'une politesse cl d'une
distinction de manières que l'on ne trouve pas toujours,
même dans le monde le plus élégant, nous répondit avec
un sourire plein de douceur :
— Ce sont des prisonniers en punition pour refus de
travail et pour insubordination. Et il ouvrit le petit
guichet.
Il y avait là, ensemble, dans cet espace de huit pieds
carrés , deux hommes à demi nus et ensevelis sous la
paille. Ils adressèrent quelques réclamations au gardien,
qui promit avec bonté d'intercéder pour eux , et de sol-
liciter leur sortie du cachot.
Puis, ensuite, il ouvrit le cachot placé plus près de la
première porte, et devant lequel se tenait un faction-
naire, le sabre nu.
Là , étendu sur un lit , et le visage couvert de son
bonnet , se tenait un homme dans une effroyable immo-
bilité.
Le gardien s'alarma de celte immobilité, et il s'em-
prc<:<;a daller découvrir le visage de riiortimc, cl de
lui demander avec intérêt : •
— Seriez-vous malade.'' désirez-fOTs quelque chose?
pourquoi ne mangez-vous donc pas?
En effet, le détenu avait près de lui , sur une chaise,
des alimens plus recherchés que les aliraens ordinaires
de la prison : de la salade et du veau rôti.
Aux questions du gardien, il ne répondit que par dn
gémissement sourd et s'agita sur son lit. Je vis alors
qu'il avait un corset de force qui lui rendait impossible
tout mouvement des mains. Il poussa de nouveaux
gémissemens , et se retourna la face contre son oreiller.
Le gardien referma soigneusement la porte du cachot,
puis il nous dit tout bas :
— Condamné h mort !
Le gardien ajouta quelques détails sur le réffime de
cet infortuné. Chaque jour on le fait sortir de son ca-
chot pour le promener, pendant deux heures , dans une
petite cour voisine de la chapelle. Là, quoique la cami-
sole de force ne lui soit pas ôtée, un surveillant et le
vétéran, toujours le sabre nu, marchent à ses cûlcs,
sans s'écarter d'un pas, sans le quitter un moment des
yeux. L'heure de la promenade écoulée, on le ramène
à son cachot, où il reste vingt-deux heures dans la
solitude , le silence et l'obscurité! avec cette pensée :
— Condamné à mort.
§ V. — lA TOILETTE.
Peu de temps après, à sept heures du matin , c'elait
le jour de l'exécution , et j'assistais à la toileiie du mal-
heureux que j'avais vu naguère dans son cachot, seul ,
au milieu d'une solitude et d'un silence absolu , calcu-
lant, seconde par seconde, les heures qui le séparaient
encore du supplice.
La toilette a lieu dans la première pièce d'entrée de
Bicêtre; près de la porte par laquelle on sort; près de
la porte par laquelle on devient libre !
Trois hommes amenèrent le condamné pâle et stupidc ;
ils le placèrent sur une chaise, lui ôtèrent fa veste, et
se mirent à lui couper les cheveux du derrière de sa tête
et les collets de son gilet et de sa chemise ; le grince-
ment des ciseaux me Dt tressaillirent, et j'eus besoin de
m'appuyer sur le bras de mon guide. Puis , on lia les
mains du condamné en les lui ramenant derrière le dos,
puis , on lui enlaça les deux pieds dans une cordelette
qui devait lui laisser faire à peine les mouvcraens pour
marcher ; puis on le fit mouler avec un prêtre dans une
voiture, et le cortège partit avec des gardes municipaux
pour la guillotine.
Deux hommes avaient été les témoins de cette scène
terrifiante. L'un gros et d'une apparence de grande
bonté; l'autre maigre et pâle. Je me rappelai vague-
ment avoir déjà vu quelque part ces deux hommes , saus
pouvoir me dire distinctement où je les avais vus. A l'un
au plus âgé, se rattachaient pourtant le souvenir d'un
jardin et de fleurs cultivées ; à tous deux , la remembrancc
d'une noce, d'un bal, déjeunes biles vêtues de blanc, et
couronnées de fleurs. Enfin, mamémoire devintpluspré-
cise, et me montra ces deux hommes quinze jours aupa-
ravant, dans un bal qu'ils donnaient au milieu d'une jolie
salle formée de verres, comme les serres du jardin des
plantes. J'avais vu ce bal d'un quatrième étage de la rue
des Marais, non sans porter envie à l'heureux père qui
mariait sa jeune et jolie fiUe, et qui passait sa vie comme
un sagebeureux, à cultiver des fleurs et à obtenir xîe
LECTURES DU SOIR.
belles variétés de roses. Je demandai le nom de cet
homme, et l'on me répondit en souriant... Cet homme,
si bon, autour duquel naguère s'empressaient tant de
jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs ; cet
homme, dont chacun, le jour du bal , venait serrer ami-
calement la main; cet homme aux mœurs patriarcales,
qui bénissait sa fille agenouillée devant lui, et qui pleu-
rait en la bénissant :
C'était le bourreau ! (^)
§ VI. — LES FODS.
Le lendemain , je visitai la partie de Bicêtre habitée
par les malheureux atteints de folie.
La folie ! Quel est donc ce mal étrange par lequel les
facultés de l'intelligence humaine se faussent et se brisent
comme les cordes d'un instrument de musique? Où se
trouve le siège de la maladie"? Quelles causes la produi-
sent? Ce sont là toutes questions que la science ne peut
encore comprendre ni expliquer, et qu'un jour, peut-
être, résoudront la phrénologie encore dans l'enfance,
et une anatomie plus savante du cerveau ; car de toutes
les parties du corps humain , le cerveau est celle qui
présente le plus de problèmes, et dont la science a le
moins pénétré les mystères de l'organisation.
L'opinion le plus généralement adoptée est celle qu'a
formulée M. Combes, qu'adopte M. Ferrus, et qui re-
pose sur les découvertes de Cabanis, d'Esquirol, de
Gall , de Spurzheim et de Georget ; à savoir que :
« Toutes les affections mentales dépendent du trouble
» de l'action cérébrale, et que le plus ou moins d'activité
» de l'esprit est toujours en rapport avec l'énergie rela-
» live des différens organes cérébraux. »
Ainsi, le cerveau est un organe qui secrète la pensée,
et qui la perçoit comme l'œil perçoit la vue ; il a ses per-
ceptions fausses, ses maladies , ses dépérissemens, sa
cécité : de là, les différentes formes de la démence, qui
prend, suivant les modifications qu'elle éprouve, les noms
d'idiotie, d'imbécillilé, de manie, de monomauie, etc.
Tous les genres de démence se trouvent à peu près
réunis à Bicêtre, hôpital réservé aux malades atteints
d'aliénation mentale, que le manque de fortune em-
pêche de faire traiter dans les maisons de santé particu-
lières. Presque tous ces infortunés se trouvent donc dans
un grand abandon , et présentent , plus que partout ail-
leurs , des caractères énergiques et tranchés de démence.
C'est en conséquence à Bicêtre particulièrement que le
médecin qui veut cherchera pénétrer les causes do la ma-
ladie, et le philosophe qui veut en observer les symptômes
et les effets, doivent venir faire des études sur un pro-
blème aussi étrange, et à la résolution duquel se ratta-
chent les plus hautes questions de la physiologie, de la
philosophie et de la morale.
La première salle des aliénés , que l'on doit visiter à
Bicêtre, c'est la salle d'admission.
Les nouveau-venus y restent jusqu"a ce que les mé-
decins aient assez observé les symptômes , et pu bien
comprendre la nature de la folie ; ensuite on classe les
malades dans les différentes divisions de l'établissement.
La salle d'admission est un long dortoir où se trouve
(I) Lorsque l'on aura termine une prison que l'on construit
dans les environs de Ménilniontant , cl qui aura la même desti-
nation que Bicctre . la partie de ce dernier ëtablissemenu , ha-
bitée par 1m détenus, sera transformée en salles de convale.sccnce
pour k* aliéné*.
une double rangée de lits , propres , commodes, et dont
les draps présentent une blancheur dont serait satisfaite
une ménagère de la Flandre ; un grand poêle de faïence
répand une chaleur douce dans ce dortoir.
Le plus grand silence , comme l'ordre le plus complet,
régnent pendant la visite que fait trois fois la semaine ,
le matin, M. le docteur Ferrus, chargé de la direc-
tion médicale de l'hospice des aliénés. Suivi de cinq à six
élèves qui s'empressent de recueillir les observations du
savant docteur, M. Ferrus passe en revue toute la salle ,
et interroge chaque malade debout près de son lit. La
plupart protestent contre la mesure qui les retient pri-
sonniers à Bicêtre, et demandent avec instances qu'on les
remette en liberté. M. Ferrus leur répond avec une
patience et une politesse qui agit même sur ces fous,
désarme les plus agités et les oblige en quelque sorte
à se plier à des idées rationnelles. Car M. Ferrus ne
^ trompe jamais ses malades ; jamais il ne leur donne le
^ faux espoir d'une liberté qu'ils n'obtiendront pas ; jamais
3^ il n'admet leurs idées fausses à moins que la médicamen-
^ tation l'exige : encore n'en vient-il là que rarement.
H^ Après avoir examiné chaque malade , on arrive devant
^ un homme de taille moyenne, à la figure atrophiée, et
^ qui semble avoir perdu un œil. Négociant ruiné par des
^ spéculations malheureuses, cet homme est sans doute
ojo un des aliénés les plus à plaindre de Bicêtre ; car il est
^ fou et il a conscience de sa folie ; en proie à des hallu-
cinations dont il ne peut se débarrasser, il en souffre, tout
en sentant que ces visions sont le résultat de la maladie
dont il se trouve atteint.
Ainsi, il raconta, devant moi, à M. Ferrus, que la nuit,
^ il avait beaucoup souffert d'apparitions funestes.
^ — Vous m'avez saigné hier, disait-il, eh bien ! je croyais
% qu'un serpent monstrueux entourait mes jambes, glis-
^ sait autour de mon corps et venait ronger mon bras. Je
o^o sentais la morsure de ses dents et les étreintes de ses
^ anneaux.
^ Puis tout à coup je croyais que Louis-Philippe se trou-
^ vait en prison, là, près de moi; je voulais le mettre en
3^ liberté Et je souffrais beaucoup; car c'est une chose
^ affreuse, ajouta-t-il en déraisonnant complètement et en
^ fwissant par une transition inaperçue du récit de son
=<^ hallucination à Ihallucination elle-même ; c'est une chose
^ horrible qu'un roi en prison ! un roi a des affaires; un
^ roi a besoin d'être libre.
^ Et il continua à déraisonner complètement et à débiter
5o les choses les plus incohérentes.
^ Un quart d'heure après, quand nous repassâmes, il
à avait retrouvé tout son calme et toute sa raison; la tête
X penchée sur ses deux mains , dans l'attitude mélancolique
3!^ qui lui est habituelle, il se désolait d'être fou.
'^^ A l'extrémité d'une salle voisine, près d'une fenêtre
5 ornée de fleurs, se lient un homme qui ne porte point
% l'uniforme des malades de Bicêtre , ni leurs vêtemens
^ de grosse toile. Sa redingote grise, en étoffe légère,
^ ne manque ni de fraîcheur ni d'élégance, et le col de sa
^ chemise de toile de Hollande se rabat avec coquetterie
à sur un foulard bleu noué avec recherche autour du cou;
s:
cheveux de cet
S^ enfin une petite casquette recouvre les chev
3^ homme , rassemblés en queue derrière la tête
B]^ Hautencouleur,bavardet commère, il vient au-devant
^ du visiteur, le salue, et cause avec lui des événemens
^ politiques, au courant desquels il se tient, grâce aux
^ journaux qu'il lit.
^ Pour le peu que vous lui répondiez , il ne manquera
% pas de vous dire que tout irait bien mieux , si l'on suivait
MÙSËE DES FAMILLES.
77
'es conseils qu'on vient, du reste, lui demander souvent.
Car il pourrait être , car il est roi de fait : mais il se garde
bien de se fourrer dans un pareil guêpier ; d'ailleurs on
en viendra , tôt ou tard , à ses projets de régénération
sociale , et c'est alors qu'il fera proclamer son nom vé-
ritable : Louis XVII.
Ancien secrétaire d'ambassade, Jant..., en proie à des
idées continuelles d'ambition , et à force de désirer de la
puissance et des grandeurs , en est arrivé à se fausser la
Louis XVII.
raison , h se croire roi , et à motiver celle croyance en
s'attribuant la naissance illustre dont rien ne peut le
désabuser aujourd'hui.
Le nombre de personnes qui ont partagé cette folie est
du reste digne de remarque. Naguère, on a vu un vieil-
lard respectable affirmer devant les tribunaux qu'il était
Louis XVII; trois ou quatre autres ont expié, par le
bagne ou par les petites maisons , des prétentions sem-
blables; et Bicêtre avait naguère encore un rival de
Jant..: un petit bossu fort spirituel et fort amusant, qui
prétendait être également le Ois de Louis XVI. C'était un
ancien clerc de notaire : il se nommait Martin, et il
est mort en protestant de ses droits à la couronne de
France et de Navarre.
Affable et poli , Jant.. ne s'en montre pas moins fier,
dédaigneux et royal a l'occasion, et refuse constamment
d'aller partager les travaux manuels que les convalescens
exécutent à la ferme Sainte-Anne. Sainte-Anne est une
dépendance de Bicêtre; les travaux qu'y font les malades
contribuent beaucoup à calmer leur agitation et à pré-
parer leur guérison.
-^ Pour qui me prenez-vous? répond-il à M. Ferrus,
lorsque celui-ci l'engage à imiter ses camarades et à ne
peint demeurer oisif. Pour qui me prenez-vous ? vous
savez bien que je ne commettrai pas une pareille incon-
venance !
Et il rit de l'air d'un homme qui veut bien se montrer
bon avec des inférieurs , mais qui ne veut pas que l'on
s'écarte du respect qui lui est dû.
Jant... passe sa journée à élever des oiseaux qu'il
fait envoler plus tard , afin , dit-il avec emphase : « de
» ne point les priver du plus grand bien, — de la li-
» berté. » Tous ces oiseaux l'aiment tant , que , s'il les
appelle en se promenant dans la cour où s'élèvent de
grands arbres , ils viennent à sa voix , voltiger autour de
lui, se percher sur sa tête et sur ses épaules, pour bec-
queter le pain qu'il émielte.
Beaucoup de fous , présentent des apparences suivies
de raison, et demeurent des jours , des semaines et des
mois, sans donner signe d'aliénation mentale.
C'est ainsi qu'un jeune Espagnol, d'une rare beauté,
à l'œil de feu, aux manières pleines de distinction et de
grâce , même sous la triste livrée de Bicêtre , converse
long-temps dans un langage à demi français et à demi
espagnol , sans délirer un seul instant. S'il faut l'en croire,
il se nomme Gare. . : capitaine de la garde civique espa-
gnole , et jeté en France par les secousses politiques de
son pays ; une méprise l'a fait arrêter et conduire à Bi-
cêtre.
Papr...., comme Gare, ne donne guère de signes de
folie.
Le Polonais Papr.
Tout le monde se souvient d'un jeune étranger qui
voulut un jour se jeter aux pieds d'une des filles du roi ,
pour lui faire l'aveu de l'amour qu'elle lui inspirait.
78
LECTURES DU SOIR.
Les journaux , en répétant ce fait , ajoiUèrent que ce
jeune homme, Grec de naissance , avait ëlé conduit dans
une maison de santé. Puis on ne reparla plus d'une si
bizarre aventure, oubliée bientôt parmi tous les évcne-
inens qui, de nos jours, se succèdent, se croisent et
se heurtent avec tant de promptitude.
Le héros de ce roman singulier a reçu la naissance, non
point en Grèce, mais en Pologne; il se nomme Papr...,
compte vingt-sept ans, et occupait le grade d'enseigne
dans l'armée polonaise.
La tête abritée sous un énorme chapeau de paille gros-
sière , Papr,... se promène sans cesse dans la cour des
incurables, où on le tient enfermé. Ses traits sans régu-
larité et qui rappellent plutôt la physionomie russe que
la physionomie polonaise , révèlent une mélancolie pro-
fonde, et ne manquent ni de distinction, ni d'une cer-
taine grâce , malgré les haillons qui le couvrent. Car des
souliers percés et une redingote jadis bleue et mainte-
nant en lambeaux , composent tous ses vêtemens , avec
la chemise de la maison , les restes d'un pantalon et des
souliers qui ne gardent plus aucune forme de chaussure.
11 évite en général les curieux ; mais lorsqu'on lui adresse
la parole, il répond en français assez pur, avec politesse,
et en homme qui a l'habitude du monde. Si on lui fait
des questions relatives à son arrestation et aux motifs qui
l'ont provoquée, il les élude finement et déplace l'en-
tretien d'une manière toujours spirituelle et sans sortir
des plus strictes convenances.
Sa conversation j suivie, claire, bien enchaînée, sans
divagations , sans aucune de ces brusques ruptures de
sujets, sans le manque de transition qui caractérise la
démence , se compose surtout de plaintes contre l'arbi-
traire qui le retient prisonnier dans ce triste séjour de la
folie. Il demande avec instance qu'on sollicite pour lui la
faveur d'être envoyé au dépôt des réfugiés polonais,
établi à Sauraur, je crois.
Papr rappelle involontairement à l'imagination
le malheureux Latude, prisonnier pour une faute légère
durant des années entières, et l'on se demande avec effroi
si ce jeune homme de vingt-sept ans, rélégué parmi les
incurables, doit vivre et mourir à perpétuité dans les
cours de Bicêtre! Papr rattachait, dit-on, son amour
pour une des GUes du roi, à des utopies politiques; il
se disait l'envoyé de Dieu pour régénérer la société.
Mais , dans nos tristes temps de désorganisation , où cha-
cun rêve la réorganisation ; où le moindre clerc d'avoué
se croit un grand génie destiné à reconstruire l'édifice
social tombé en ruines; où l'église catholique française,
les saiut-simoniens, et le magnétisme comptent de nom-
breux partisans ; où chaque jour voit naître , si on veut
prendre au mot tous ceux qui le pensent d'eux-mêmes,
un Solon ou un Mahomet, la conduite de Papr prou ve-
t-elle une folie réelle et qui exige une détention perpé-
tuelle parmi des fous? Un pauvre officier blessé, jeté
hors de sa patrie après une longue lutte , exalté par ses
croyances politiques, et ayant une opinion exagérée du
reflet glorieux que devraient jeter avec splendeur sur lui
ses infortunes et son héroïsme, est-il donc vraiment
insensé d'avoir cru réalisables ses théories politiques
et d'avoir rêvé une de ces mésalliances que tant do fois
les romans ont présentées comme toutes naturelles h
son imagination passionnée? 11 a pris au mot les bille-
vesées des écrivains et les protostations des hommes du
pouvoir; il a proposé une constitution nouvelle; il a
aimé une jeune fille belle et poétique ; tout cela est de
la folie f mais d« la (olie comm« ou eu rencontre chaque
jour parmi des gens qui restent libres et qui cxèrccgi
même de l'influence sur leur époque.
Une seule fois , dans les quatre visites assez longue^
qu'il a faites à Papr , celui qui trace ces notes l'a en-
tendu parler de la mission régénératrice que lui avait jadis
donnée la Providence ; mais il ajoutait qu'aujourd'hui ,
brisé par la douleur, il n'aspirait plus qu'au repos ! Et
comment, disait-il , trouver du repos au milieu de ces
infortunés privés de la raison, et qui finiront par me
rendre fou comme eux !
Une seule chose combat contre la pensée que Papr
n'est point ou n'est plus fou. C'est la finesse que mettent
les aliénés à dissimuler leur folie , lorsqu'ils espèrent
pouvoir obtenir leur élargissement. Alors , le désir de la
liberté leur donne la force de maîtriser leur délire même,
comme plusieurs exemples l'attestent.
Le docteur Alibert reçut, en ^827, si j'ai bonne
mémoire , une lettre d'unedame détenue à la Salpctrière ;
cette lettre, écrite avec beaucoup de suite, implorait la
protection du célèbre médecin, contre les machinalions
d'enfans coupables qui l'avaient fait enfermer sous pré-^
texte d'aliénation mentale , pour s'emparer du peu de
biens qu'elle possédait.
Alibert ne prit point garde à cette lettre, qu'il re-
garda comme l'ouvrage d'une folle.
Mais d'autres lettres suivirent la première, et toutes si
pressantes, si pleines de raison, qu'il résolut enfin de vé-
rifier le fait par lui-même, et qu'il se rendit a laSalpétrière.
Là il trouva une femme jouissant et se servant de toute?
ses facultés morales: élégante, spirituelle et gracieuse."
Elle raisonnait à merveille, et expliquait ses malheurs
de la manière la plus lucide et la plus vraisemblalile.
Le défiant médecin ne s'en tint pas à ce premier exa-
men: il revint une seconde fois, puis une troisième; et
au bout de huit visites, il promit, sur l'honneur, à celte
dame , qu'il allait la faire mettre en liberté.
— Ah ! tant mieux , lui dit-elle ; on pourra donc
enfin sortir le soir sans danger , car il fera clair au ciel :
je suis la lune.
Alibert , qui soupait ce soir-là chez la célèbre Iragé-;
dienne M"* Duchesnoy, raconta devant plusieurs per-
sonnes avec les plus ravissantes boutades, la déconvenue
complète qui l'assaillit , en entendant la soi-disant vi(>
time tomber ainsi dans la plus absurde dos manies.
A ce fait, on peut ajouter une autre particularité ncn
moins singulière: c'est qu'un aliéné furieux déchirait,
lorsque ses accès lui prenaient, tous les vêtemens qu'il
portait. Un jour, il acheta, de ses deniers, duran^
une crise de raison , une cravate de soie ; son
délire revenu avec plus de violence que jamais, il
mit en pièce tout ce qui le couvrait , à l'exception de
cette cravate de soie.
Louis XVII n'est point le seul aliéné de Bicêtre qui se \i\
vre à la passion des oiseaux. A l'autreexlrémilé du dortoir,
voltige , attaché par une chaîne légère , un moineau qui
porte tout l'équipage d'un cavalier : le casque, le sabre,
la cuirasse et la sabredache.
Cet oiseau appartient à deux hommes : l'un ancien
pâtissier Cép..., gros ivrogne, que la tempérance rend
presque raisonnable à Bicêti-e; l'autre, compositeur dia»
tingué, artiste d'un grand talent sur le cor, qui faisai^
partie do l'orcheslre de l'Opéra , et que l'inconduite a
jeté dans la folie.
Schn... se montre calme, cause sans trop de diva*
gation , et partage son temps entre l'éducation de sqq
raoine<iu-franc et colle d'uu idiot un peu moins intefc
MUSÉE DES FAMILLES.
79
ligent que l'oiseau. Bavard^ vaDitcux, demandant sans
besse à quitter Bicêtre, mais comme il le dit emphati-
quement, esclave de l'honneur, il sortit un jour, sur
parole, pour vaquer a je ne sais quelles affaires ; et il y
revint loyalement reprendre sa captivité. S
omuse par le récit de sa vie artistique, et par les anec-
dotes qu'il aime à raconter. Pour le peu que l'on cause
avec lui, on ne manquera pas d'entendre de la bouche
de ce fou la manière dont il contribua à guérir la folie
du père de l'acteur Gavaudan , à qui l'emploi d'un re-
mède trop énergique avait fait perdre la raison.
— « 11 était fou à lier , dit-il ; nu , furieux, sans se
laisser approcher de personne ; il brisait tous les meubles
qu'on laissait près de lui. — On peut guérir cet homme,
dis-je à ses parens , et si vous voulez m'en croire , vous
me laisserez employer un moyeu dont le succès ne peut
manquer.
» On me crut. Aussitôt je réunis douze ou quinze mu-
siciens; nous nous cachons sous les fenêtres de Gavau-
dan , et je donne le signal. Voici que commence une sym-
phonie pleine de mélancolie et de douceur. Gavaudan se
lève; il écoute avec attention ; il regarde autour de lui ;
il comprend sa démence ; il se met à pleurer à chaudes
larmes; il appelle sa famille; on court, il se jette dans
les bras de son fils... II me nomme son sauveur... Je
l'avais guéri. »
Ce fait est vrai , un fou a été guéri par un homme
qui devait devenir fou... ce qui n'empêche pas S
ile raconter les choses les plus extravagantes. Ainsi,
par exemple, il a tellement séduit un éléphant en
jouant du cor dans ses jambes, que l'animal a enlacé
le musicien de sa trompe et l'a porté en triomphe...
Ainsi , il a enseigné la musique à un âne, et l'âne chan-
tait à ravir.
Quoi qu'il en soit, on serait presque tenté de croire à
cette merveille, quand on voit l'un des écoliers dont
Schn... a fait, à Bicêtre, l'éducation musicale.
Rie... , cet élève, a dix-huit ans, Il est idiot de nais-
sance; ce que démontre évidemment sa tête petite et
dirigée en arrière , en forme de pain de sucre (\ ) .
Chez Rie..., les organes du sens n'offrent, autant
qu'où en peut juger, aucune altération notable. 11 n'eu
est pas ainsi des sens eux-mêmes , qui paraissent assez
imparfaits : l'ouïe manque de finesse , l'odorat de sûreté,
les corps les plus odorans ne sauraient impressionner
la membrane pituitaire; enfin , le toucher semble impar-
fait, et les mains, quoique bien conformées, ne saisis-
sent les objets qu'en tremblant et avec difficulté.
Rie... ne faisait d'abord entendre que deux mots mal
articulés, et qu'il avait retenus on ne sait comment : à
mort! Bicêtre. 11 les disait d'un ton de voix monotone
et sans en comprendre le sens; exactement comme le
tait un perroquet.
Eh bien! c'est d'une pareille créature que Schn..
a entrepris l'éducation; et aujourd'hui Rie... chante,
sur l'air de Vive Henri quatre, un cantique en l'honneur
jde Jésus. Alors sa physionomie prend une expression de
goie stupide , et il y a dans ses traits hébétés je ne sais
quelle vague et grossière intelligence, peut-être plus
pénible que l'idiotie complète.
(i ) La circonférence me*urée de la tulérosilé occipitale auini-
Iieu du (roat donne 1 7 po4ce« 9 lignes.
Du reste , il est à présumer qu'on parviendra à rendre
plus complète l'éducation de Rie... Il semble com-
prendre aujourd'hui la valeur des mots oui et non, et
il les place presque à propos quand on lui ^adresse la
parole.
Quelque complète qu'une telle idiotie te paraisse,
il existe à Bicêtre une créature encore plus végétative que
Rie. . . Trouvée au coin d'une borne, celte créature ne porte
d'autre nom que le numéro de son lit (1 4) , et ne garde
qu'un sens unique : le toucher. Sans odorat et sans goût,
il ne voit point et n'entend point; il ne sait ni marcher,
ni manger ; ilTaut qu'on lui introduise dans la bouche des
alimens liquides , et il reste nuit et jour étendu sur son
lit, où le recouvrent plusieurs couvertures; car son
corps frêle et long présente un état de maigreur dont
l'imagination ne peut se faire une idée exacte. Ses longs
membres livides ne sont que des os sur lesquels se colle
une peau morte, et l'on aperçoit, à travers des côtes,
distinctes comme celles d'un squelette, les palpitations
de son cœur.
Eh bien ! touchez légèrement cela , et vous le verrez
frémir et se tordre sous des sensations voluptueuses ; ses
yeux s'ouvriront tout grands , et se contracteront ensuite
avec une ineffable expression de béatitude; sa large
bouche montrera des dents aiguës ; ses bras et ses jambes
oscilleront; et vous resterez effrayé devant cette épou-
vantable crispation d'un être ou d'une chose qui semble
une sensitive animale , et qui appartient à peine, par la
forme , a l'espèce humaine.
Un autre petit idiot est encore près de là ; ce dernier
n'a gardé qu'un souvenir et ne sait qu'un seul mot;
— Ma mère !
Et jamais , depuis qu'elle l'a jeté à Bicêtre , sa mère
n'est venue embrasser le pauvre enfant! il reste depuis
quatre ans, abandonné à la pitié des infirmiers, et se
jette dans les genoux de tous ceux qu'il rencontre, pour
présenter sa jolie tête blonde à leurs caresses, el leur
répéter :
— Ma mère ! . . .
Non plus que les idiots, les prophètes ne manquent
point a Bicêtre. Les deux plus curieux sont un nommé
Mul... , qui se croit pape, prédit l'avenir, et passe son
temps à déclamer contre la médecine et à dessiner de sou-
venir , avec quelque talent, des intérieurs d'église ou des
statues antiques. 11 institue en outre son clergé, qu'il
choisit parmi les prêtres français , et fulmine des excom-
munications contre Bicêtre.
L'autre, petit vieillard trapu, à l'air fin, et dont la tête
apostolique et le front large sont recouverts de beaux
cheveux blancs qui lui retombent sur les épaules , se
montre avare de ses paroles et d'un abord assez difficile.
11 faut le mettre, à diverses reprises, sur la voie de sa
folie pour qu'il déraisonne. Il prend alors un air mys-
térieux et prophétique et parle des êtres surnaturels qui
viennent le visiter, la nuit , pour lui révéler l'avenir.
Voici une de ses prédictions écrites : elle donnera
l'idée exacte de son genre de fdie, et du peu de clarté
de ses prédictions.
« ANNONCES CÉLESTIS.
M Mon fils , comptez bien que , ni ici, jii ailleura, ni vous , ni
» aucun de ceui qu'oppriment h tyrannie , ue pouvc; être d«-
80
LECTURES DU SOIR.
>• livré* de Topprcssion avant que les tyrans et les fauteurs de la
» tyrannie soient exterminés ; ce qui doit tarder peu. Et que Ton
» se garde d'attribuer à la vengeance ce châtiment terrible : ce ne
» sera qu'un acte de pleine et pure équité.
» Gréo^oire vous expédiera , en copie double , la note de la pré-
» sente déclaration. >
Telle est la réponse reçue , à Bicctre , par le sieur Potet , le
22 juin 1 835 , sur une fervente prière par lui adrcisée au
Père universel qui , dans le même instant , lui fit voir aussi clai-
rement que l'on distingue les cinq doigts de la main , qui lui fit
voir la population de la terre disloquée en trois lambeaux, savoir:
la classe arrogante qui se dit suprême et se croit des dieux, parce
qu'elle se voit riche en trésors et en science propre seulement à
les augmenter 5 la classe mitoyenne toute composée d'ambitieux
qui n'aspirent qu'à conquérir de l'or , dans l'espoir de se voir
admis au rang des dieux ; et la classe mercenaire enfin qui , non
moins pauvre en science qu'en patrimoine, trafique de ses sueurs,
de son existence , avec les deux autres , contre la faveur de pou-
voir subsister quelques instans au moins.
Cette tourbe innocente qui n'a d'autre vice que l'ignorance ab-
solue du vrai bien , dans laquelle on l'entretient, par laquelle on
la confond avec tant de soin , est la seule portion du peuple qui
s'est montrée digne de la protection divine ; moyennant laquelle,
au détriment des deux autres lambeaux , cette multitude appelée ^
vile populace va seule devenir bientôt le véritable peuple de Dieu;
peuple alors animé d'un même cœur et d'un même esprit.
Les ambitieux abondent encore plus que les prophètes.
L'un, ancien avocat, se croit empereur de la Chine, et
porte sur sa tête , en guise de couronne , la gamelle de
L'empereur de la Chine.
bois que l'on donne à chacun des aliénés, et dont ils ne
se séparent jamais ; l'autre, ancien bottier, ne en Alle-
magne, et qui porte le nom de V. . . , se proclame em-
pereur d'Allemagne , et déclame sans cesse avec violence,
promenant dans la cour qui lui est affectée sa haute taille
et sa tête , que rendent des plus poétiques une longue
barbe et des cheveux flotlans.
L'Empereur d'Allemagne.
L'n troisième , d'une expression non moins pittores-
que, veut tour à tour être revêtu des grades de capitaine,
de colonel , de général et d'empereur; il se fait des épau-
lettes avec son mouchoir en lambeaux; ol , toujours dis-
posé à la violeuce, ne souffre ni les contradictions, ni
même un eutretien prolongé.
Ambitieux.
Près de lui, on en rencontre souvent un autre qui
hausse les épaules ot sourit de pitié. Celui-Ib se fabrique
des décorations et des Ordres avec toutes les ficelles el
tous les vieux morceaux de faïence qu'il peut se procurer
MUSÉE DES FAMILLES.
Si
Puis, dons celle cour (la cour des incurables), un ma- oj; pauvre hère qui , par son coslume , sa coiffure et son
lade irailé par le nilralc dargenl montre sa face noire à teint basané, rappelle un lazzarone vûuilien. Il pleure
comme le visage d'un nègre; et un crôlin Albinos, entré à ^
IJicêtre depuis le S messidor an ô , — il avait alors neuf ^
ans , — s'abrite dans un angje de bâtiment pour s'y chauf-
fer mieux au soleil. On le nomme dans la maison : Lapin
blanc.
Fou religieux.
et il prie, lorsque ses accès lui prennent; loresle Jii
temps il se promène à grands pas sous les arcades de la
coor.
^ YIl . — La folîe n'est jamais instantané
Le Lapin blanc. ^
L'un tourne sans cesse sa casqnotle, devant dor- f^
rière, derrière devant, sansinterrnjttion, et cela durant ;^
des heures entières; l'autre menace des êtres imaginaires, ^
et s'épuise en efforts jmur les combattre. On en voit qui ^'o
prient agenouillés devant une colonne ; un commis des ^^
douanes, destitué, passe des journées entières 'a tracer. oC
sur les murs, des opérations d'arithmétique et des ta "C
bleaux à l'usage des douanes ; il se délivre en outre des %
certiGcats de santé , de bonne vie et mœurs, et des pas- ^1^
se-ports pour retourner dans son pays : le tout en belle ^
écriture anglaise régulière. Cette manie d'écrire et de des- ^
siner sur les murs, beaucoup d'aliénés la partagent; et ^V'
l'on ne peut se figurer combien d'images grotesques pré- ^
sentent les murs de Bicêtre. Un artiste de ce genre passe ^w
son temps à barbouilierdes cadrans solaires, pour mieux ^
calculer, dit-il , les instansqui le séparent de l'heure de la ^
liberté; tandis qu'un de ses compagnons d'infortune ^
griffonne, en caractères de quatre pouces de haut : x
Le roy dcvre me ranclre conte des pancé;monseigneur ^
son frère le désir avec du thabac poure inoi\, et la li- ^
berlé. ^
Car les fous de Bicêtre n'ont que deux pensées : du ^
tabac et la liberté; étrange alliance du caprice et du $
besoin le plus impérieux de l'homme, du dernier. qui ^
s'éteigne dans son cœnr... la liberté ! %
Une dévotion mal entendue a réduit à Tidiolisme un =f
DÉCEMBRE -1835.
BE.
La folie ne se déclare jamais instantanément, et si elle
éclate à lïmprovisfe chez quelques individus, on recon-
naît, en interrogeant leur famille, que déjà une bizar-
rerie, plus ou moins continue, avait révélé le penchant
de ces infortunés h la démence.
Un jeune homme de beaucoup d'instruction et de mé-
rite se trouvait dans une chélive position de fortune , et
tentait de vains efforts pour parvenir h une place qui pût
utiliser ses talens et rendre sa position moins rude.
AI. Cuvier prenait de l'intérêt 'a ce jeune homme, et par-
vint a lui obtenir le préceptorat de deux jeunes princes
allemands, avec six mille livres d'honoraires. Il annonça
cette bonne nouvelle à son protégé, sans précautions
préalables et brusquement. Aussitôt le jeune homme
donna les plus exlravagans signes de joie, et devint fou
sur l'heure. On le transporta dans une maison de santé
où il ne tarda point à se guérir.
Pendant le traitement, on prit des informations chez
les personnes dans la maison desquelles il habitait, et
l'on sut que, jusque-là, sans se montrer précisément fou,
ce jeune homme se livrait parfois à des accès de mi-
santhropie qui duraient des semaines entières • d'antres
circonstances attestaient également que sa raison ne res-
tait pas toujours complètement lucide.
Une autre fois, un de ces mauvais histrions qui vont
de temps h autre duper la province, Lagardère. parodiait
grotesquement Talma sur le théâtre de Cambrai; certes,
c'était pitié que de voir sa perruque rousse, etses genoux
cagneux; pitié plus grande encore que d'entendre sa dé-
clamation empoulée et sa voix qu'enrouait un usage trop
H 4 . — s*» TBOTSIKMR VOLUim.
82
LECTURES DU SOIR.
fréquent du rogome.... Tout à coup, un des honnêtes
bourgeois tënioins de ce pileux spectacle, s'élance de
l'orchestre, où il se tenait paciflquenient assis, grimpe
sur le lliéàtre, et assène, au cabotin stupéfait, les plus
vigoureux coup de poing que celui-ci eût jamais reçus.
On peut se figurer la stupéfaction générale ; d'autant plus
qu'au milieu de ses emportemens et sans cesser de frap-
per, le furieux accablait le pauvre hère des plus hon-
teuses dénominations, parmi lesquelles revenait fréquem-
ment le mot de voleur.
On les sépare, on veut s'expliquer : l'agresseur ne
se lasse point de aire que le comédien l'a volé.
— Et que vous a-t-il pris? demande enQn quelqu'un.
— Il m'a volé un geste!... ce geste, dit le fou, en se
frottant le nez.
Et il faut dire que Lagardère usait fréquemment de
ce geste singulier.
Ou dut emmener de force le pauvre bourgeois qui
donna, dès ce moment, les plus grandes preuves de dé-
mence. Informations prises-, et Dieu sait si un pareil
événement fitprcndre des informations dans la petite ville
de Cambrai, on sut que J... Tet. n'en était pas à son
premier acte d'aliénation mentale.
Aujourd'hui, à moitié guéri, il habite Paris, et publie
des théories solaires avec celte épigraphe :
U li'ij a qu'un Dieu;
H n'y a qu'une théorie solaire.
Il n'y a qu'un J... Tél. pour l'expliquer.
Bicêtreconlientde même plusieurs fous dont la raison
semble s'être brisée tout à coup ; mais ceux qui n'avaient
point déjà donné auparavant des manifestations plus ou
moins légères de folie sont des gens faibles d'esprit et
d'organisation.
Ainsi les événemens du 28 juillet ont amené à cet
hospice deux malades jetés par la frayeur dans la dé-
mence: tous Icsdeuxsontportésausuicide; ce qui prouve
combien le suicide est le résultat de la faiblesse. L'un
a succombé; l'autre, bottier de profession, s'est
frappé de sept à huit coups de couteau dans le bas ventre,
et^ croit poursuivi pour avoir voulu attenter aux jours
du roi ;ou bien c'est a ses propres jours qu'on eu veut ,
et il passe ainsi tour à tour de la colère de l'accusateur
aux transes de l'accusé.
Celte même faiblesse poussant au suicide se re-
trouve chez un autre habitant de Bicêtre.
Timide par son organisation un peu maladive , cet
homme eut une querelle avec un officier de cuirassiers
qui le provoqua en duel. Pour se soustraire au combat,
le pauvre garçon prit la fuite : puis il tomba dans la dé-
mence , et crut avoir dans le ventre cet officier de cuiras-
siers, qui plus tard se transforma en officier de chasseurs.
Voila donc le malheureux qui porte sans cesse avec
lui son ennemi , qui le sent dans son ventre brandir un
s»brc, et faire faire des évolutions à son cheval, en pro-
férant les plus horribles menaces. — Le suicide peut seul
le délivrer de telles souffrances, et il lente de se suicider,
lui que la crainte d'un duel avait rendu fou !
Aujourd'hui, convalescent, le malade raconte les
«ymptômes passés de sa démence avec beaucoup de
raison, et il en dépeint jusqu'aux plus petites particula-
rités; du reste, parlant d'une voix incertaine et basse,
ne regardant jamais personne en face, et rougissant a la
moindre parole qu'on lui adresse.
D'autres phénomènes moraux que présentent les indi-
vidus sans énergie doivent trouver place près de ceux-ci.
La fcramo d'uu pauvre arlisau sourd fut prise d'iial-
lucinalions nocturnes; elle croyait voir la nuit des fan-
tômes qui lui adressaient les plus horribles menaces, et
elle se levait effrayée, appelant 'a l'aide son mari.
Celui-ci, qui ne voyait et n'entendait rien, traita
d'abord sa femme de folle.
— Si tu n'entends point, lui dit-elle, c'est que tu es
sourd, et que les fantômes parlent bas.
Frappé de ce raisonnement, l'ouvrier, habitué à re-
garder sa femme comme un oracle, ne tarda point à
éprouver des hallucinations, a entendre les menaces
des fantômes, et a devenir plus fou que sa femme.
On mit l'une à la Salpêlrière où elle est encore, et
l'autre a Bicêtre où il ne tarda point a se guérir radica-
lement.
Bicêlre renferme encore un nommé Pat... qui se dit
le plus grand magicien de ia terre ; a laide de l'ai-
mant il a bâti un palais magnifique a Passy, et s'il fallait
l'en croire , il bouleverserait , par sa puissance , la face
de l'univers. 11 entremêle ses discours d'un jargon scien-
tifique fort absurde, mais qui, adressé 'a dos personnes
ignorantes , ne leur en imposerait pas moins , j'en suis sûr.
Près de ce magicien couchait un homme malade de
coliques violentes. Pat... dit qu'une machine électri-
que, introduite dans le ventre du malheureux, lui cause
ces douleurs ; et il joint à sa consultation la descrip-
tion d'une machine électrique. Aussitôt l'autre sent dans
sou ventre la rotation de la machine, il en subit les se-
cousses, il en voit les étincelles; il supplie qu'on lui
ouvre le ventre et qu'on lui ôte cet instrument maudit.
On le sépara de Pat... , et au bout de quelques jours
il recouvra toute sa raison.
Si la faiblesse est une cause de démence , l'ambition et
l'amour n'amènent pas moins de victimes a Bicêtre. Lu
nommé C... veut être le fils du général Molitor; un
ancien maître d'armes borne ses désirs "a passer pour cal-
ligraphe du roi, et, quoiqu'il ne sache point écrire, il
orne son bonnet de toutes les plumes à écrire qu'il peut
ramasser; M.... se croit Jésus -Christ, et soulève,
pour prêcher , ses bras retenus captifs dans la camisole
de force; l'infortuné R.. Dus..., pour avoir dédaigné
la renommée littéraire et s'être jeté dans les utopies po-
litiques , expiait naguère à Bicêtre ses rêves de pouvoir
et de tribunat ({).
C'est à un dévouement sans borne pour sa maîtresse
que l'ancien intendant de M"" la duchesse de Bcrri doit sa
démence. Occupé d'une seule idée, la justification de c^tle
princesse, ildédamcdu malin ausoir. sans relàcheetsans
interruption , un plaidoyer en faveur de celle qu'il croit
encore prisonnière a Blaye. A lout prendre, ce plaidoyer
n'a pas moins de suite et de raison que beaucoup de ceux
qu'on entend au Palais ; souvent même on y rencontre
des pensées fines et profondes . Messieurs, s'écriait-il
quand je le vis, messieurs, vous devez le reconnaître,
une injustice n'cst-elle pas toujours une calomnie Y
Certes , beaucoup de gens réputés en loule raison ne
pensent pas avec cette finesse , et ne s'expriment pas
avec celle précision.
Cor.., fou d'amour, lient les propos les plus obscènes,
et regrette avec désespoir une maîtresse qu'il a perdue ;
un autre, Pap..., regarde le soleil sans cesse en face,
et cola durant des heures entières , sans que sa vue en
souffre : il lui donne les noms les plus tendres et les plus
caressans ; il l'appelle sou ami, il pleure quand un nuage
(1) Auteur (Icpluùours roniu». Il est maintenant à Cliareoton,
MUSÉE DES FAMILLES.
83
le couvre, il devienf Irisle et enjjoordi quand la noit
arrive; il se réTeille joyeux avec l'aurore.
Enfin Bicêtrea encore son poète; jeune homme dont
l'ivrognerie a ravalé les facultés , et qui a pleinement re-
couvré le peu de raison que lui a laissé ce vice abrutis-
sant. Plusieurs fois on Fa renvoyé, guéri, deBic«"tre, mais
toujours il y est revenu aussi malade qu'auparavant: si
bien qu'il a fallu le classer parmi les incurables. Son vi-
sage un peu bouffi, mais pâle, n'a besoin que d'un jour
ou deux d'incontinence, pour devenir enflammé. Astreint
à nn régime sévère et a l'eau , il cherche dans la poésie
une consolation qui le dédommage un peu du vice qu'il
préfère a la santé et à la raison. Voici quelques fragmcns
de vers copiés snr un manuscrit de B....
LETTRE d'OB JEC5E PAME A CXE DE SES AMIES.
Pour les éponx aimans qnand la nuit tend ses voiles,
Noas contemplons le ciel , la lune , les étoiles ;
Et , pour jouir toujours de la félicité ,
Nous aJre^oas nos voeux a la Divinité ^
Pratiquant de ses lois ce précepte efficace.
Bientôt nous jouissons du bonheur qu'il nous trace;
Jamais pour les époux sa coupe n'a tari ;
Nous y puisons assez , et lorsque mon mari ,
Ou moi, par le sommeil sent sa paupière clore ,
Ensemble nous dormons en attendant l'aurore.
Aussitôt que le jour vient délacer nos bras,
Notre vctissement commence par nos bas ;
Prenant un plaisir pur qu'amour souvent nous donne
J'endosse mon corset que devant je boutonne ;
Nous levant satisfaits , je passe mon jupon
Pendant que mon mari passe son panudon ;
Nous posons, tour à tour, le col, lacolerettc ;
La robe , le surtout achèvent la toilette.
Travail qu'amour dirige en tout temps rend heureux :
Le moment du dîner nous réunit joyeux.
Après, pour l'achever, l'ouvrage nous rappelle;
Mon mari part encor , je ne crains qu'une belle
Autre que sa moitié soit dans son souvenir ,
Ni qu'un soupçon jaloux le fasse revenir.
B a joint an mot corse/ la note suivante vrai-
ment cariense :
Le corset avec ou sans manche , suivant la température , bon- So
tonnant depuis le haut de la poitrine jusque sur le ventre , etsup- "Q
portant les jupons retenus par des boutons plats placés à distance ^
sur son diamètre , supprime le buse dont les effets compressifs "i„
sont tant nuisibles au sexe féminin. ^
Du reste tous ces insensés vivent paisiblement entre ^
eux, sans rixes, sans haine et sans bruit pour ainsi dire:
à- l'exception de cinq ou sis que l'on verra tout à l'heure
dans la prison de sûreté , ils ne sont ni dangereux ni tur-
bulens. Chacun, sans avoir la conscience de sa propre
folie , connaît la folie des autres , et la tolère avec une
indalgence remarquable. Un des élèves internes me ra-
contait à ce sujet que deux aliénés (ils sont morts depuis
peu de temps) se trouvaient atteints de la même manie.
Ils se croyaient immensément riches , disposaient géné-
reusement des sommes considérables qu'ils pensaient pos-
séder, et prodiguaient les millioas aux médecins, aux
infirmiers et aux visiteurs; ce qui ne les empêchait pas
de solliciter avec instance an sou pour acheter du tabac.
Or ces deux hommes, nommés l'un M l'autre
V. . . . n'avaient point déplus grand plaisir que de s'écouter
débiter des sornettes, et de se moquer l'un de l'autre.
— Pauvre fou , disait le premier , qni parle de ri-
chesses , et qui se trouve prisonnier à Bicétre, la prison
des aliénés î
— Insensé , murmurait le second, qui donne des rail-
lions, et qui ne voit pas quil porte la livrée des fous
indigens !
Ou a va néanmoins des aliénés, des ambilieox , par
exemple, persuader de leurs visions les malades atteints
dune même manie : se dire rois, par exi^rople . se nom-
mer une cour . décerner des dignités , et distribuer des
décorations. On évite avec soin que pareilles choses arri-
vent; la démence des malades deviendrait alors plus
intense et plus agitée; ils s'exciieraieul les uns les autres,
rendraient leur guérison plus diflicile.
Car un des moyens de combattre la folie , c'est de ne
jamais accepter les idées déraisonnables du malade; c est
de les combattre, c'est de lui répéter quelles sont fausses;
il s'en irrite d'abord, mais il ne garde pas moins le
souvenir de ce qa'on lui a dit . et ce souvenir préoccupe
vivement son imagination. En cherchant 'a combattre les
raisonnemens qu'on lui a faits, il finit quelqueftiis par en
reconnaître la justesse; alors, la guérison ne reste plus
impossible, et souvent même ne tarde point a arriver.
§ YTH.
LES GATEUX.
Ou l'a vu tout 'a Iheure , le costume des aliénés de
Bicêtrese compose d'un panla'on et d'une veste de grosso
toile, facile a laver , et par conséquent a entretenir dans
un état constant de propreté et de salubrité. Pour quel-
ques-uns, réunis dans une cour particulière , on substitue
au pantalon une longue jupe de toile grise; ce sont les
gâteux.
Le plupart des gâteux présentent le caractère d'une
stupidité complète : à lexceplion de cinq ou six , ils
se tiennent constamment couchés à terre ou assis sur des
brouettes , regardant d'un air hébôlé les visiteurs qui en-
trent. C'est que les gâteux sont continuellement affaiblis
par une maladie d'entrailles qui leur donne les visages
pâles et hâves que l'on s'étonne de leur voir ; au rebours
des autres aliénés qui présentent les symptômes d'une
santé physique des plus robustes.
Le dortoir des gâteux, l'une des merveilles de Bi-
cétre, offre une propreté que, par malheur, on ne ren-
contre pas toujours dans les habitations parisiennes. Les
carreaux de terre qui pavent ce dortoir, sont frottés et
cirés: les draps, de bonne toile forte, mais pas trop
grosse . doivent être renouvelés 'a peu près tous les jours;
et sous chaque lit , un long bassin carré . dès qu'il en est
besoin . reçoit l'eau d'une pompe : de la sorte ou chasse
immédiatement les immondices que peut y aniener un
matelas percé et garni de taffetas ciré. Des lits en fer
complètent les moyens de salubrité de ces dortoirs.
Je le répète, cela semble une merveille, surtout
quand on a vu les gâteux se vautrer sur la terre, plus
brutes que les animaux les moins intelligents. Là,
pêle-mêle dans une cour de dortoir, ou bien , comme les
dieux égyptiens , ils s'asseyent , immobiles et les mains
appuyées sur les genoux. La plupart répondent par un
grognement de mauvaise humeur, lorsqu'on leur adresse
la parole; les autres ne tiennent. que des propos hachés
et sans suite.
Le premier gâteux qui frappe les regards est nn idiot
de l'aspect le plus hideux et dans l'anéantissement le plus
complet des facultés morales. Eh bien! cet infortuné sort
de l'école polytechnique: il allait entrer comme lieute-
nant dans un des corps du génie, lorsqu'il partagea le de-
lire de Pap , et devint amoureux de la fille d'un roi.
Maintenant, s'il eolrouvre parfois avec effort ses lèvres
84
LECTURES DU SOIR.
paralytiques, c'est pour bégayer un nom de femme, Marie, ^
et laisser retomber ensuite sa tête sur sa poitrine. ^
Tandis que l'on s'arrête avec pitié devant cemalbeu- ±
reux , presque toujours un anlre gâteux , jeune et au x
langage enfantin , vient parler, avec une joie naïve, de ^
Boulogne qu'il montre dans l'éloignement. ^
— Écoute, Roger; voilà Boulogne! oh! Boulogne! ^
Boulogne ! voilà Boulogne ! î\Ion ami , voilà Boulogne ! ^
— Pourquoi me dis-tu cela? 0Ô0
— Parce que c'est Boulogne , mon ami ; parce que ^
c'est Boulogne ! répcte-t-il avec plus de joie encore. ^
— Que t'importe ce village? ^
— Boulogne ! Boulogne ! oh! Boulogne I Boulogne!^
Oh, Roger! Et il regarde le village; il le montre encore ±
du doigt , avec ravissement. ^
— Pourquoi cet enfant parle-t-il ainsi de Boulogne? ^
demandai-je à un gardien. $
— Sa mère , à ce que je crois , demeure dans ce vil- K
lage, répliqua-t-il nonchalamment. ^
Sa mère! Lui aussi ne garde qu'une joie et qu'une ^
pensée au fond de son cœur ; la première qu'il a éprou- x
vée , celle qu'il bégaiera encore en mourant : Mère !... x
Quelle estdonc la sainte puissance de ce pieux sentiment, ^
puisque la démence elle-même ne peut ni l'effacer ni l'af- ^
faiblir ! ^
Un autre galeux qui frappe les regards, peut avoir c^
quarante-cinq ans; d'une physionomie avenante eldouce,
reçues sur les maisons d'aliénés. Les chaînes, les coups
de fouet , les furieux nus , la barbe et les cheveux hé-
rissés, les imprécations, les transports de rage, tout
cela existait en effet à Bicètre, il y a vingt ans, lorsque
Pinel écrivit son livre sur la folie ; mais tout cela a dis-
paru, grâce aux améliorations constantes que le docteur
Ferrus a oporécs et ne cesse d'opérer et de projeter dans
ce vaste établissement conDé à ses soins. On ne trouve
à Bicêtre ni odeur ni bruit, disait quelqu'un après avoir
visité cette maison ; et ces paroles forment l'éloge le plus
complet et le plus exact que Ton puisse faire de la sage
direction et de la surveillance habile (]ui président à cette
maison. Aussi , quand jndis un malade entrait à Bicêtre,
c'était sans aucune espérance d'en jamais sortir, tandis
qu'aujourd'hui un tiers à peu près des malades obtient
sa guérison.
Les fous dangereux , et l'on n'en compte guère plus
de sept à huit , sont relégués dans un petit corps de bâ-
timent où ils occupent une cour particulière : et où,
durant leurs accès , on les renferme dans des loges ren-
forcées de barreaux.
Les autres cours sont entourées de galeries bien aérées,
plantées d'arbres, et dont les grilles laissent voir les sites
pittoresques qui s'étendent à 1 horizon.
Fou de politesse.
il passe sa vie à faire les honneurs d'un salon imaginaire,
à inviter à dîner, à parler spectacle, et à raconter qu'il
reçoit chez lui la vieiUeure société de Paris. Tout cela
découle sans suite et sans transition : le connnence-
ment de ses phrases , dit à voix haute , paraît assez clair ,
mais bientôt il balbutie , baisse la voix, et linit par re-
muer les lèvres en produisant un murmure à peine sen-
sible ; puis ses grands yeux bleus s'abaissent et se for-
ment : on dirait qu'il dort.
g IX. — LES FOUS DANGbRDUX.
Jusqu'à présent on a pu chercher, sans les trouver ,
clés rapprochemens entre ces études sur Hicêlro et les
descriptions que font les livres cl les idées gcucralomcul
Une Cour de fous à Bicêtre.
La nuit, les aliènes dangereux couchent daus un dor-
toir où chaque lit se trouve entouré d'une sorte de cage
en gros et inébranlables barreaux de chêne, de sorte
que les gardiens ne cessent jamais de les surveiller, et
peuvent prévenir les tentatives de suicide auxquelles ne
sont que trop portés ces malheureux.
Là, il faut l'avouer , on retrouve un peu , mais dans
les fous et dans les ganUeus seuleniont , l'aspect des an-
ciennes maisons d'aliénés. L'un surtout, doux et timide
lorsque ses accès sont passés , hurle dans sa loge où il bon-
dit, enlièremtMit nu, la tête couronnée de paille, et
entouré des débris de tout ce qui s'est trouvé sous sa
main; i)arf(iis il onlremêle ses cris de calembourgs;
Voyez, disait-il en montrant ses bras déchirés, je suis
chevalier di;[)icure ( ilcs piqûres. ) Ah! lil-il eu mo
voyaul passer , lu es doue le père de Paulagruel , Car-
MUSEE DES FAMILLES.
85
gaulua, (gars, ganls fu as. ) Ktrauges jeux de mots
chez un furieux qui ne cherche qu'U étrangler ses gar-
diens !
Trois ou quatre condamnés à mort et aux travaux
forcés à perpétuité , devenus fous après leur condamna-
tion , et maintenant a peu près guéris , travaillent dans
la cour à fabri(|uerdes cardes. On éprouve une émotion
de tristesse indicible à voir ces infortunés condamnés à
passer toute leur vie dans cette cour stérile , et derrière
la haute muraille de laquelle retentit le pas lent et ré-
gulier des sentinelles, tandis que les clameurs de deux
aliénés furieux retentissent sans relâche à leurs oreilles.
Car il reste encore à parler de deux aliénés ; l'un ,
Hercule, (lui prêche, avec des hurlomens, la doctrine de
je ne sais quel premier chef sur l'horizon; l'autre, véri-
table bête féroce qui rappelle , par un é[)ouvantable ho-
quet, les j^rognemens de la hyène. Il a tué cinq personnes.
Paysan colère, ivrogne et querelleur, Ch se
Fou assassin.
livrait aux plus grands excès, et s'était déjà plusieurs Jo fait, il se promène h grands pasdans sa maison, elilal-
fois fait reprendre de justice, lorsqu'un jour il rentre i tend qu'on vienne l'arrêter.
chez lui , saisit une hache et massacre sa femme. Ses ^ On le transfère a Paris, pour qu'il y subisse son juge-
deux enfaus se jettent a ses genoux , et demandent pilié ^ meut et sa condamnation ; bientôt il tombe malade, et
pour leur mère ; il jette les eulaos par la feuclre. Cela 'f comme oft n'avait poijjt eucore. observé eu lui des sym-
86
LECTURES DU SOIR.
plôraes bien évidens de folie, on le conduità l'Hôlel-Dieu.
Il se lève, la nuit, s'arme d'un bâton, et assomme
le malade qui dormait dans le lit voisin du sien.
Dès-lors, le délire de ce forcené devint si violent qu'il
fallut l'enfermer à Bicêlre, et le placer dans le corri-
dor de sûreté. Là il se montra plus calme, et on finit
par ne plus le redouter, et par négliger de l'enfermer la
nuit 'a double tour. 11 ne tarda point 'a profiter de cette né-
gligence pour assouvir son besoin continuel de meurtres ;
il se leva sans bruit, ouvrit sa porte avec précaution, et
assomma deux gardiens couchés ensemble.
Ch se tient couché toute la journée, et sans cesse
il répète, avec l'épouvantable hoquet dont j'ai parlé,
des plaintes contre sa femme et contre ses enfans qui veu-
lent l'assassiner, dit-il; on le poursuit sans cesse par des
coups de pistolets ; on empoisonne sa nourriture , et il
est victime des plus constantes persécutions. Le médecin
arrive-t-il, Ch se met a genoux et demande humble-
ment sa liberté et une protection contre ses ennemis ,
puis il se recouche ; il appuie sa tête pùle et chauve sur
ses bras nus ; il déclare qu'il n'est point aliéné, et que
les plus coupables injustices le retiennent prisonnier. Il
comprend toutes les paroles qu'on lui adresse, et y ré-
pond sans trop de divagation. Son gardien, espèce de
chat-tigre et véritable figure de geôlier de fous, dit un
jour assez haut a un médecin qui visitait la maison :
Voila cet homme qui a tué sa femme et ses enfans!
Ch se redressa, et lui jeta un regard de mort
qui fit pâlir le geôlier lui-même.
Puis il se mit a pleurer a chaudes larmes et à crier :
Ma femme et mes enfans ! ce sont des assassins
qui veulent m'empoisouner !
Durant mes visites dans ce triste séjour et après l'a-
voir quitté, j'éprouvais un sentiment fiévreux de ter-
reur et de mélancolie que ne parvinrent à dissiper ni le
mouvement de la voiture, ni l'aspect de Paris, ni mon
cloigneracntdes aliénés. Je croyais retrouver danschaque
personne que je rencontrais les symptômes de la dé-
mence, et je frissonnais en reconnaissant chez toute celte
population qui se croisait autour de moi, le crâne aigu
de l'idiot , le masque proéminent de l'imbécile, les gestes
saccadés du maniaque ou le regard égare du furieux.
Mais ce fut le soir surtout , au foyer de l'opéra, après
une journée d'études a Bicêtrc par un temps froid et
pluvieux, que ces hallucinations me poursuivirent et me
causèrent une préoccupation et une inquiétude dont je
souffrais d'autant plusque jelutlais pour m'y soustraire. . .
il y avait quelque chose d'exécrable dans cette souffrance,
par laquelle chaque promeneur du foyer s'identifiait, dans
mon imagination malade , avec un des aliénés de Bicêtre :
si bien que tout en me sachant a l'Opéra , je reconnais-
sais autour demoi les insensés que j'avais naguère quittés.
La musique [de Meyer-Beer et [les chants de
Nourrit et de M"" Falcon dissipèrent enfin, par les
^ émotions puissantes qu'ils excitèrent en moi , une ini-
d^ pi'ession si douloureuse et si bizarre.
3^ De pareilles sensations produites par le contact des
$ fous se renouvellent souvent , et voici ce que me racon-
^ tait a cet égard l'un de nos plus célèbres romanciers :
^ Un soir, il rencontra le docteur Blanche qui dirige ,
¥ on le sait, une maison de santé 'a Montmartre. Curieux
% de visiter un établissement de ce genre , il céda 'a l'in-
ox vitalion pressante du docteur, et alla dîner chez lui.
^ A{\rès s'être mis h table à côté de plusieurs fous,
^ non sans reconnaître avec terreur combien est imper-
ceptible la nuance qui sépare la raison et la folie, il
s'informa tout bas des moyens que l'on prenait pour
amener les malades dans la maison de santé.
Ces mo^ns sont bien simples , répondit le docteur
Blanche. On les invite àdîner a]a campagne ; ils viennent
ici, sans défiance ; quand ils veulent partir, ils trouvent
les portes fermées.
A ces paroles, le romancier pâlit, et, saisi d'un ver-
tige à peu près semblable à celui que me valurent mes
visites à Bicêtre, il se demanda, non sans angoisse, si
l'invitation du docteur n'était point un piège pour re-
tenir son convive dans la maison de santé? Dire ce qu'il
souffrit pendant le reste du dincr , ne saurait s'ex-
primer. A la fin, n'y pouvant plus tenir, il se leva de
table, et s'en revint précipitamment à Paris, harcelé
par lal^ainte d'être poursuivi, et n'osant regarder der-
rière lui, tant il redoutait d'y voir le docteur Blanche
et les employés de sa maison.
Un quart d'heure après, il riait de sa terreur {{).
S. BENBT BERTHOUD.
(<) En terminant ces études bien incomplètes enrore , et qu'il
a fallu Jc[;ap,er d'un jp-and nombre d'autres con>i(lérations trop ?*
absti-aites pour trouver place dans le .Miisér, Tautcur doit remer-
cier M>L les médecins Debout, Lafont et Tournic, qui Tont {;uidé
dans rétablissement de Bicêtre. Il doit les mêmes jp-aces à M.Fou-
rau , qui a dessiné les illustrations de cet article . et a M. Mau-
bertliier, cet habile architecte , quia bien roula raccompagner.
TiLiis il s'empresse J? le reconnaître, sans la bienveillance de
M. le docteur Ferrus , sans ses observation.' pleines de science ,
de taTcnt e^ JVsprit, raccomplis.senienl d'un pareil travaillai se-
rait reste impossible ; car il lui fallait pour l'exécuter l'aide d'un
praticien habite qui réunit , au savoir médical le plus profond,
l'art de savoir le mettre 'a la portée d'un profane.
VOYAGES
TORRA.
Notre expédition contre les pirates de la baie d'Anton- .f étaient les avantages qui nous avaient coiMé quatorze
"il à Madagascar, avait ou un plein succès : le repaire :>o morts et vmgt blessés.
«ios Maratles presque entièrement détruit , un riche bu- ± L'équipage goûtait un repos acheté par de sanglant^
lin. bon nombre desdaves transportés à bord, tels t fatigues; la brise de terre , réveillée a l aj)prochc de la
MUSEE DES FAMILLES.
«7
nuit, nous permettait de reprendre notre course vers
l'île liourbon. De Ruyter était rentre dans la cabine; je
restais chargé du quart, et Aston me tenait compagnie.
Plongés dans notre contemplation de l'admirable beauté
d'une nuitentre les tropiques, nous restâmes long-temps
en silence , et , après le tumulte de la journée , cette tran-
quillité produisait sur notre esprit un effet magique, sur-
naturel, plus agréable que le sommeil.
Le timonier, tout endormi, criait par habitude :
» Ferme! ferme! » Les formes ordinaires du change-
ment de quart avaient été négligées ; les sentinelles, sans
s'apercevoir que leur temps de garde était passé, som-
meillaient à leur poste , sur les prisonniers; le baume
du sommeil soulageait les blessés , et rendait libre les
captifs qui peut-être, révaut de chasses dans leurs mon-
tagnes, ou de jeux avec leurs frères, ou de caressds au
giron maternel , devaient se réveiller chargés de fers ,
garrottés avec des menottes ensanglantées, enchaînés,
comme des bêtes féroces, dans le plus affreux des cachots,
au fond de cale , au-dessous de la mer , condamnés h la
mort ou a l'esclavage.
Tout à coup , un bruit, comme de quelqu'un qui re-
mue, frappa mon oreille; il fut suivi de quelques gé-
missemens sourds et étouffés, auxquels succéda un autre
bruit semblable a celui de l'eau qui s'échappe en abon-
dance par un étroit goulot. Aston se leva ainsi que moi.
« Qu'est-ce que cela? » cria-t-il, au moment où quelque
chose de lourd tomba sur le pont, vers l'avant du vais-
seau. Avant que nous eussions reçu aucune réponse , un
corps noir et nu s'avança vers nous à pas précipités; je
saisis machinalement le court poignard que je portais
toujours à ma ceinture. Le corps s'arrêta à quelqfe dis-
tance. « Hola! m'écriai-je, Torra, est-ce vous? (C'était
un esclave madécasse que de Ruyter avait affranchi et qui
avait mérité notre bienveillance. ) Que voulez- vous?...
Quel est ce bruit que nous venons d'entendre à l'avant ? »
Il répondit -. « Torra seulement tuer son méchant frère
» avec ceci. » Et il tendait son bras noir et nu . et sa main
serrait encore un long couteau. « Tué !... Qui? » 11 ré-
pondit: « Mon frère... , méchant frère Shrondoo. » —
« Quel frère?... Vous êtes ivre ou fou. Car je ne lui
connaissais point de frère. » — « Non , maître ; Torra
, ») pas ivre... et pas fou. »
L'alarme avait été donnée au gaillard d'avant ; Torra
regarda autour de lui, et, voyant l'équipage qui venait à
l'arrière , il dit; « Vous, pas entendre moi à présent,
» maître ; Torra dire tout , quand jour venir. » — En
arrivant près de lui , les matelots reculaient à la vue de
son couteau ; il s'en aperçut et leur dit : « Pas craindre
» Torra;... pasfaire mal. Torra tuer seulement méchant
» frère. » Et il jeta son arme à la mer. « ISIaître , ajou-
. » ta-t-il , vous, homme bon ; vous, ami à pauvre noir
«esclave; pas laisser eux tuer Torra à présent, la
» nuit; quand demain venir, Torra dire tout. Lui vou-
• loir mourir alors ;... pas vouloir vivre;... aller au-
» près de son père , dans bon pays ; . . . pas esclaves là ;
» pas méchant homme blanc venir acheter pauvre noir
» pour faire esclave. » — Persuadé qu'il était fou, je
donnai ordre de le saisir , de lui lier les mains , de l'en-
chaîner ; il resta immobile, répétant seulement : « Pas tuer
» Torra la nuit... tuer Torra le malin... 11 faut Torra
» dire tout. » — J'allais de toute part demandant
Qu'a-t-il fait? Qui est-ce qui est tué? Mon pied sentit
quelque chose d'humide et de glissant ; je me baissai
el trouvai derrière l'affût d'un canon une masse noire
d'où s'échappait un ruisseau de sang. A la clarté de la ,
lune on reconnut le corps d'un des prisonniers récem-
ment capturés : la tête était presque détachée du tronc
par une effroyable blessure. Comme la vie était entière-
ment éteinte, je Ûs emporter le cadavre sur une claie,
et placer une sentinelle près de l'assassin. Alors, tout
rentra dans le calme; de Ruyter, que j'avais fait avertir,
vint me relever et prendre son quart. En dépit des
événcmens delà journée, malgré les douleurs cuisantes
que me causaient mes blessures, mes membres étaient si
engourdis et mes yeux si lourds, qu'aussitôt que j'eus
touché l'oreiller, je tombai dans un profond sommeil.
Le lendemain il était près de midi quand je fus éveillé
par un envoyé du docteur qui m'apportait une bouteille
de camphre et d'huile, pour lotions extérieures, et
une mixtion à prendre intérieurement.
De Ruyter et Aston descendirent bientôt, et je leur
demandai ce qu'on avait fait de Torra, — Il est comme
vous lavez laissé. — Bien! Avez-vous pénétré ce mys-
tère ? car il doit avoir été entraîné par une passion bien
forte, pour jouer une si sanglante tragédie, lui qui nous
a toujours semblé si doux et si tranquille. — Oui, observa
de Ruyter ; niais j'ai toujours trouvé que ces hommes
si doux étaient les plus dangereux , les plus vindicatifs
et les plus sanguinaires; ils agissent, tandis que les
querelleurs bruyans se contentent de parler. Ne l'avez-
vous pas vu dans le massacre d'hier , se baigner dans le
sang comme un Indien rouge? — Certes, repris-je, il
m'a effrayé; il se ruait là où nos ennemis étaient le plus
serrés, armé seulement de deux grands couteaux. Je
commençais à craindre qu'il n'eût quelque penchant au
cannibalisme. Et cependant il avait bon cœur; car vous
vous en souvenez, il y a quelques jours que, dans une
manœuvre précipitée , mon pauvre chien fut brusque-
ment culbuté par-dessus bord ; eh bien ! ce fut Torra qui
se jeta à la mer et qui me le sauva. Il était d'une probité
à toute épreuve; car lui qui restait continuellement dans
nos chambres , où il y a plus de dollars que de biscuit ,
et plus encore d'eau-dc-vie , il n'a jamais touché les uns
du bout des doigts, ni effleuré l'autre du bord des lèvres.
De Ruyter, voyant l'ardeur que je mettais à faire l'éloge
du malheureux Torra, me regarda avec un sourire où
l'ironie semblait se joindre à la bonté ; puis, imposant si-
lence à mon enthousiasme, il faut, dit-il, que je vous
raconte d'abord ce que je sais sur lui , antérieurement a
la nuit dernière : — Il y a dix-huit mois , je relâchai à
l'île Rodrigues pour faire du bois et de l'eau ; en chassant
dans un fourre je fis lever ce malheureux nègre du fond
d'une tanière où il se cachait parmi les rochers. Il avait
l'air farouche et affamé. La carabine dont j'étais armé lui
ôtait tout espoir de m'échapper ; je lui Os signe de venir
à moi : il approcha, et je l'interrogeai. Autant que je le
pus comprendre, il me fit le triste récit de ce qu'il avait
souffert s^s un maître hollandais ( car il était esclave).
11 avait été employé avec d'autres , dans la partie septen-
trionale de l'île , à saler du poisson et à prendre des
tortues que l'on expédie à l'île de France. 11 s'était enfui
au moment où l'équipage îiuquel il appartenait avait été
oblige de partir pour Macao , avant la mousson sud-
ouest; et depuis, il avait vécu seul, dans les bois, se
nourrissant de fruits , d'œufs et de poissons. Bien que
cette scène ne fût pas neuve, et qu'elle rappelât un vieux
poème, j'eus pitié de lui , et je le pris à bord , où , comme
vous l'avez vu, il s'est toujours bien conduit. Après l'é-
vénement de cette nuit, je l'ai fait venir, et répondant
à mes questions, il m'a raconté toute son histoire. Je
vais vous la rendre , en ses propres termes , aussi bien
88 LECTURES DU SOIB.
que ma mémoire pourra me seconder : « Je suis né, m'a ^ affligé de la mort de notre père: aussi nous étions bons
dit Torra, dans un village de pêcheurs, dans la partie ^ amis, et je travaillais pour eux tous,
nord-est de Madagascar, près la baie d'Autongil. .Mon X » Au bout de quelque temps, mon frère partit ponr
père était pauvre et n'avait pris qu'une seule femme, it aller, je ne sais où, et resta absent plusieurs jours; quatre
Cette femme n'eut qii'un enfant, un garçon mal fait et ^ lunes après, j'allai h Nossi-lbrahim pour voir le vieil-
bon h peu de chose. Elle ne voulait pas qu'il travaiUât, ^ lard, car il était un bon ami, et âgé de plus de lunes
cl elle ne voulait pas avoir d'autre enfant; et en devc- ^ que je ne puis dire. A mon retour, j'entre dans notre
nant vieille, elle devenait méchante... Mon père, en ^ case, et je n'y trouve personne, quoiqu'il fasse nuit. Je
liorame sage, s'en alla, sans rien dire, acheter une autre 5« vais chez mon frère que je trouve presque mourant de
femme dont il eut trois enfans. La première femme en $ douleur. Il me raconte que tandis que j'étais absent, les
fut raécontenle, et ne voulut pas permettre qu'il les $ Marattes étaient venus dans leurs pirogues de guerre;
gardât a la case. Mon père passa donc de fautre côté de ^ qu'ils avaient pris ma mère et mes sœurs, et que sa
l'eau , et bâtit une nouvelle hutte; là, il prenait beau- à vieille mère, comme elle les embarrassait et qu'elle ne
coup de poisson et le vendait aux hommes blancs qui y ^ pouvait leur servir à rien , ils l'avaient tuée. « Mainle-
venaient. H ne vit plus alors sa vieille femme; et le fils 4^ » nant, ajouta-t-il, il faut faire du feu pour la brûler. »
qu'il avait eu d'elle étant assez grand pour travailler . il ^ Nous nous mimes en deuil . nous dressâmes un bûcher ,
lui donna un canot, un filet et une lance; mais il n'ai- ^ et le corps fut brûlé. Alors mon frère me dit : « A quoi
mait pas à travailler, et ils étaient bien pauvres. En de- ^ bon pleurer'!' les pleurs ne feront pas revenir les
V'cnant fort, je devins un bon pêcheur : mon père m'ai- 3^ femmes. — Et toi, lui dis-je, comment ne t'ont-ils
mait. Je donnais souvent du poisson à mon frère, et ^ pas pris? « Oh! répondit-il, je me suis enfui dans les
quand je n'en avais pas, je lui portais des fruits. ^ montagnes, et ils ne m'ont pas vu. » Je voulais retoar-
B Alors les hommes biancs( Torra désignait ainsi les 5o ner 'a Nossi- Ibrahim, près du vieillard, pour lui de-
babitant de l'Ile-de-France ) , voyant que la pince était ^l mander conseil ; mais mon frère me dit : « Non . ce peu-
bonne, séduisirent mon père par des promesses de paix ^ » pie est pauvre et peu nombreux, et ils ne vendent pas
et d'amitié ; et il en vint un grand nombre s'établir dans ^ » d'esclaves ; leS Marattes sont bien plus nombreux , et
cet endroit. Bientôt après, ils lui cherchèrent querelle : =^i^ » ils font beaucoup d'esclaves : allons chez eux: il y
il leur fallait, pour bâtir une forteresse, le terrain d'où ■=%■= » en a un qui est mon oncle, il nous fera rendre tout ce
mon père lirait sa nourriture ; mon père refusait de le P^ » que nous avons perdu ; car il a de l'amitié pour moi.
leur céder; ils le tuèrent, et ils prirent le terrain, et ^ » Allons lui parler, »
ils prirent ma mère et mes sœurs, et ils les tirent es- ^ Le dénoûnient. continua de Rnytcr, vous pouvez le
claves. 4^ aleviner : le simple et confiant Torra fut enlevé et vendu
» Je m'enfuis dans les montagnes, et je parvins à ^o par son rusé frère; celui-ci, étant laine, héritait des
Nossy-Ibrahira. Ce sont de bra \ es gens, ceux-ci , ils ^" droits paternels sur les plus jeunes, et il avait, d'après
haïssenl les blancs , ils cherchent leur bulin yjrraer, el ^;^ leurs lois, le pouvoir , dont il fil usage, de les vendre
non sur terre, et ils ne font point d'esclaves. Quand je"^;^ tous. Sa vieil'enif're, soit qu'elle eût moins le diable au
leur contai que les blancs avaient tué mon père qui élait ^ corps, soit qu'elle eût peur, s'opposa h cette vente;
leur bon ami, ils me dirent tous qu'ils en étaient contens, ^ dans le confiât , il la tua lui-même. Torra fut envoyé
que mon père était puni d'avoir eu des amis blancs. l\lais % esclave à l'île Rodrigues, et les femmes à Ilie-de-France.
quand je leur racontai qu'ils avaient pris ma mère et o^ Vous savez t!éj< le reste de sa tragique histoire, vous
mes sœurs pour les faire esclaves, ils dirent que cela 5o connaissez son code sommaire de U'is; il n'y a plus que
était mal. Alors, ils assemblèrent un conseil de guerre, ?« quelques circonstances à remarquer: hier matin . quand
et proposèrent d'aller parler a ces hommes blancs: mais zb nous fîmes notre descente, il gagna la côte , à la nage,
un vieillard, qui avait été l'ami de mon père, dit : ^ armé de ses couteaux, et rejoignit, je crois, votre déla-
« Non! il n'est pas bon déparier aveceux : leurs paroles ^ cheraent.
» sont blanches comme le matin; mais leurs actions ^ — En effet , repris-je, et il m'a étonne par sa con-
» sont noires comme la nuit. Il n'est pas bon de parler ^ duite. Lorsque, dans l'obscurité, nous cherchions en
» avec eux ; il est bon de les tuer tous... » Et, après bien ^ bronchaut un passage pour franchir le ravin . ce fut lui
d'autres discours, ils adoptèrent l'avis du sage vieillard. ^ qui nous indiqua l'endroit le moins profond et le plus
Ils prirent leurs grandes pirogues de guerre . ils s'eru- So facile ; il nous fut ensuite de la plus grande utilité pour
barquèrent tous, et ils partirent la nuit. 11 n'y avait ^ parvenir aux murset aux portes. Cepeudaulj'avais conçu
point de lune, et la nuit était obscure; le vieillard ai- So quelques soupçons: je craignais que son empressement
mait cette nuit noire: « Car 1 homme blanc , disait-il , est 5^ à nous servir ne couvrît quelque trahison, el j'avais
t) limide, et n'aime pas a combattre dans l'ombre, lu ^ sans cesse l'œil sur lui: mais â notre entrée, quand le
» homme noir, c'est le hibou qui les voit dans la nuit; ^ signal fut donné le matin , toutes mes craintes se dissi-
» mais eux , ce sont les dindons sauvages qui ne voient ^ pèrent ; car il était de l>eaucoup le plus acharné de nous
» rien : leurs tonnerres ne frappent pas la nuit. » Les ^ tous. Je le vis bientôt , rougede sang de la tête aux pieds,
blancs célébraient nue fête, car c'était le grand jour de ^ passer sans iiilerruption d'une huile à une autre; par-
leur bon Esprit , et sur la terre des pauvres noirs, ils X tout où il entrait retentissaient soudain des cris aigus,
étaient ivres. Lorsque nous entendîmes qu'ils ne chan- ^ auxquels succédait un silence de mort. Ce qui me sur-
taient plus, nous reconnûmes qu'ils étaient endormis, 2^ prenait alors, s'explique maintenant par les sentimens
el nous descendîmes des collines, et nous les tuâmes X de vengeance qui l'animaient contre les Marattes.
tous. Mes amis de Nossi-Ibrahim prirent tout ce qu'ils j^ — Mais, interrontpit Aston, vous ne nous avez rien
trouvèrent , et s'en allèrent. Moi. je ne pouvais plus res- à dit de sa rencontre avec sou frère.
1er là , depuis que mon père était mort ; je pris ma mère g;^ — Oh ! rép<uidit de Ruyter , elle fut toute fraternelle.
et mes sœurs, et je passai de l'autre côté de l'eau, où '^ Mais j'ai oublié de vous dire que c'est un songeur, et
mon père avait habité d'abord. Mon frère semblait bien 'K qu'il a des visions. Moi , qui ne me souviens jamais de
MUSEE DES FAMILLES.
89
mes propres songes, il n'est pas étonnant qnc j'aie oublié
celui de l'ami ïorra ; cependant, certes, il est des plus
miraculeux, et mérite d'être rapporté ! Voici ce qu'il m'a
dit : « Dans la ville des IMaratles, je cherchais partout
mon méchant frère , mais je ne le trouvais pas. Je sentais
ma tête et mon sang comme de feu... Je tuais tout ce
que je rencontrais... Moi aussi, je voulais mourir;...
mais pas un ne combattait avec moi : ils fuyaient tous
devant Torra... un seul homme, armé seulement d'un
couteau... eux qui avaient des épées, des flèches et des
fusils. Le fer me frappe et ne me perce pas ; les fusils ne
blessent point Torra. De retour à bord, j'étais fatigué,
j'avais chaud ; je me mis dans un hamac du gaillard d'a-
vant; mais non pour dormir... j'avais trop de chagrin
pour dormir. Je m'étais couché, regardant du côté de
la mer : alors, je vis mon vieux père s'élever du fond
de l'eau dans une grande coquille de poisson , avec son
filet à la main. 11 me regarda, et dit : « Torra, mon
» fils ! » J'essayai de répondre; mais je ne pus. Alors il
me dit: « Ta mère, tes sœurs, où sont-elles? » Je fis
un effort pour dire : Elles sont' esclaves des hommes
blancs. 11 me comprit et dit : « Non, Torra , elles sont
» libres... Regarde ici. Toi, mon fils, tu es un esclave;
0 mais elles , elles sont avec moi. » Et jeles voyais toutes
trois dans la coquille. Mou père me dit ensuite : « Ton
» frère, où est-il ?» Je tâchais de répoudre : Je ne sais
pas... quand un homme blanc, vieux et ridé,envelop{,é
de nuages noirs , s'avança , armé d'une longue épée de
feu, et dit: «Où est-il?» Mon père, secouantsoo filet, ré-
péta : « Où est-il ?... Torra , tu es un mauvais fils et un
» mauvais frère pour les sœurs, de ne pas envoyer ton
» méchant frère au mauvais Esprit qui m'ordonne de je-
I) ter mon filet sur lui;... jusqu'à ce que je le prenne,
») nous sommes , sans repos et sans relâche , condamnés h
» le poursuivre... Et maintenant, je vois qu'il est dans le
» vaisseau, avec loi ; et de tout mon sang, lui seul peut
» dormir. Torra a délaissé , oublié la loi du pays de son
» père : sang pour sang! » Mon ])ère alors jeta son fi-
let à plusieurs reprises, et le démon blanc brandissait
son éj)ée au milieu des noirs nuages, en appelant mon
frère par son nom: « Sîjrondool » Je me relourne, je
regarde de l'autre côté, et je vois mon frère , comme
mon père le disait ,... endormi. Jem'élance sur le pont,
je m'arrête et me penche sur lui , et quand je suis sûr
que c'est lui,... je le tue. Puis, regardant sur l'eau par
uu sabord , je vis mou père prendre dans son filet lame
dcShrondoo, et le démon l'emporter avec son épée. Ils
s'écrièrent tous alors, en ballant des mains ; la coquille
s'enfonça dans la mer , et le blanc démon disparut. »> ■
I Telle fut la vision de Torra, poursuivit de Ruylcr ;
' que vous en semble? Je vous promets que le brave
' homme prend la chose au sérieux, car il me suppliait
': de le laisser aller, par-dessus bord , rejoindre son père;
'. mais je pense que la coquille est déjà suffisamment rem-
; plie. — Le pauvre diable! dit Aston, il a été bien mal-
; traité, etl'infortune a éteint le peu d'intelligence qu'il
; possédait. — Le peu ! m'écriai-je ; parbleu , le plus sage
des anciens sages aurait perdu la raison dans un pareil
cas ; quant au meurtre de son frère, il aurait massacre
une myriade de semblables brigands , qu'il faudrait le
récompenser, et non le punir. — Il est vrai, observa de
Riiyter; mais les préjugés des hommes doivent peser
dans la balance de la justice : notre équipage se muti-
nerait , si je faisais grâce à Torra. Son frère , comme
aîné, jouissait du droit patriarcal , et pouvait trafiquer
de toute sa famille. Les ordres du père, quoique donnés
seulement dans un songe, pourraient d'un autre côté
justifier Torra de son crime; mais comme le père n'est
pas ici pour rendre témoignage , le sang de Torra doit
expier celui qu'il a répandu. — Sûrement, demandai-je
avec vivacité , vous ne voulez pas aller jusque-là? — Non,
sans doute , répondit de Ruyler , mais il faut que nous
fassions semblant de le vouloir , et nous profilerons de
quelque occasion pour le laisser échapper quand nous
approcherons de la côte.
Cetexpédient toutefois ne fut pas ne'cessaire; car deux
jours après, Torra se promenait à l'avant du vaissseau ,
les fers aux mains, gardé par un planton, il regardait du
côt('; de la mer; tout à coup, il s'écria : «H estlà!...ll
» m'attend!... Me voici , mon père!... » Et il s'élança
par-dessus la proue, et le vaisseau passa sur lui. H fut
inutile d'essayer aucun moyen de sauvetage, car le poids
de ses menottes l'entraîna comme un plomb dans l'abîme.
L'histoire de ce pauvre nègre et sou sort déplorable
nous attristèrent pour long-temps. Aston, (jui avait une
ombre de foi dematelol aux songes et aux présages, s'em-
pressa, à noire arrivée à l'Ile-de France , de rechercher
si celte i)artie de la vision de Torra relative à la mort de
sa mère et de ses sœurs , était fondée sur quelque réa-
lité. Comme il y avait dans l'île un bureau où l'on en-
registrait le décès des esclaves, non-seulement il décou-
vrit que cet événement était vrai , mais encore il s'assura,
en comparant notre livre de loc avec le registre, qu'elles
étaient toutes mortes dans les vingt-quatre heures pen-
dant la durée desquelles Torra les avait vues à la mer.
Elles avaient sombré à bord d'un bâtiment qui les
transportait à lile Bourbon.
A. DUSSERT.
MAGAZINE.
QUELQUES NAINS CÉLÈBRES. Jo
L'empereur Auguste avait un nain dont il fit faire la ^
statue ; les prunelles de cette statue étaient en pierre ±
précieuses. ^
Ce nain, au rapport de Suétone, avait moins de ^
deux pieds de hauteur. Il pesait dix-sept livres ; il avait ±
une voix très- forte. ^
Tibère admettait un nain a sa table et lui permettait X
DECEMBRE -1855.
les questions les plus hardies. Ce qain avait tant de crédit
sur son esprit , qu'il lui fit un jour hâter le supplice d'un
homme d'état.
Marc-Antoine en avait un d'une taille au-dessous de
deux pieds , et que par ironie il avait nommé Sisyphe.
Domitien avait rassemblé un assez grand nombre de
nains pour en faire une troupe de petits gladiateurs.
Non seulement les empereurs entretenaientdes nains,
mais encore les princesses et les dames de considération
il 2. TROISIÈME VOLDME.
90
LECTURES DU SOIR.
on avaicnl. L'iiisloire nous a couservé le nom de Cono-
l>us, nain de la princesse Julie, fille d'Auguste. 11 avait
deux pieds neuf pouces de haut. Ce goût dura jusqu'au
règac d'Alexandre Sévère; mais ce prince ayant chassé
les nains de sa cour , la mode eu cessa bientôt dans tout
l'empire.
Le goût des nains se perdit pendant assez long-temps,
et nous ne le voyons renaître dans ces derniers siècles
qu'aux cours de l'électeur de Brandebourg et du roi Sta-
nislas.
Joslon rapporte que la première femme de Joachain-
Frédcric , électeur de Brandebourg, avait paru renchérir
encore sur les dames ronaines dans leur goût pour les
nains, et qu'elle en avait assemblé un assez grand
nombre de l'un et l'autre sexe pour les marier et eu
faire de petits ménages. Elle voulait en multiplier l'es-
pèce; mais sou attente fut trompée, car aucun n'eut de
postérité.
Voici Thisloirc du nain du roi Stanislas , si connu
sous le nom de Bébé.
Nicolas Ferry ( c'était son véritable nom ), naquit à
Plaisnes, principauté de Salins , dans les Vosges; son
père et sa mère étaient bien constitués, et il n'avait,
malgré cela, que huit ou neuf pouces de long quand il
vint au monde et ne pesait que douze onces. 11 était
outre cela extrêmement délicat; on le porta à l'église
sur une assiette garnie de filasse. Un sabot rembourré
lui servait de berceau ce fut une chèvre qui le nourrit.
Bébé eut la petite-vérole à six mois , et le lait de chèvre
fut et son unique nourriture et son unique remède. Dès
l'âge de dix-huit mois, il commença à parler; à deux
ans, il marchait presque sans secours, et ce fut alors
(ju'on lui fit ses premiers souliers, qui avaient dix-huit
lignes de longueur.
La nourriture grossière des villageois des Vosges , telle
que les légumes, le lard, les pommes de terre, fut celle
de son enfance, jusqu'à l'âge de six ans ; et il eut pendant
cet espace de temps plusieurs maladies graves dont il se
lira heureusement.
Dès l'âge de «inq ans , il était absolument formé , sans
être parvenu à une taille plus grande que celle de vingt-
deux pouces , et ce fut cette singularité qui fit l'époque
de son bonheur.
Le roi de Pologne Stanislas entendit parler de cet en-
fant extraordinaire; il désira le voir. Ou le fit venir à
l'université où bientôt il n'eût plus d'autre domicile que
le palais de ce roi bienfaisant, auquel, de son côté, il
s'attacha singulièrement, quoiqu'il témoignât ordinaire-
ment très-peu de sensibilité. Ce prince le nomma Bébé.
Quelque soin qu'on prît pour son éducation , il ne fut pas
possihle de développer chez lui ni jugement, ni raison.
i>a très-pelite portion de connaissances qu'il put acquérir
ne put le conduire à avoir aucune notion de religion,
ni à former un raisonnement suivi ;sa capacité ne l'éleva
jamais au-dessus de colle d'un chien bien dressé. Il pa-
raissait aimer la musique et battait quelquefois la mesure
assez juste. 11 dansait même avec assez de précision,
mais ce n'était qu'en regardant son maître attentivement,
pour diriger tous ses pas et tous ses mouvemcns sur les
signes qu'il on recevait.
Étant à la campagne , il entra dans un pré dont l'herbe
était plus grande que lui. Il se crut un jour égaré dans
nu taillis et cria au secours. Il était susceptible do pas-
sions, telles que le <lésir, la colère , la jalousie. Pour
lors , ses discours étaient sans suite et n'annonçaient que
des idées t«mfusos. i:n un mot, il no montrait (jue colle
espèce de sentiment qui naît des circonstances, du spec-
tacle et d'un ébranlement momentané. Le peu de raison
qu'il montrait ne paraissait point s'élever beaucoup au-
dessus de l'instinct de quelques animaux.
Î\I'"* la princesse de Talmond essaya de lui donner
quelque instruction; mais, malgré tout son esprit, elle
ne put développer celui de Bébé. Il en résulta seulement
ce qui devait en résulter. Il s'attacha à elle et en devint
même si jaloux, que voyant un jour cet te dame caresser
une petite chienne , il l'arracha de ses mains avec fureur
et la jeta par la fenêtre, en disant: Pourquoi l'aimez-
vous plus que moi?
A làge de quinze ans, une révolution funeste s'op«ra
dans la sauté du nain. Ses forces s'épuisèrent, l'épine
du dos se courba , la tête se pencha , ses jambes s'affai-
blirent, une omoplate se déjeta , son nez grossit. Bébé
perdit sa gaîté et devint valétudinaire ; il grandit cepen-
dant encore de quatre pouces dans les quatre années sui-
vantes.
A dix-neuf ans, il tomba dans une espèce de caducité,
et ceux qui en prenaient soin remarquèrentenlui des traits
d'une enfance qui ne ressemblait plus à celle de ses pre-
mières années, mais qui tenait de la décrépitude.
La dernière année de sa vie, il semblait accablé. Il
avait peine a marcher. L'air extérieur l'incommodait,
à moins qu'il ne fût fort chaud. On le promenait au so-
leil qui paraissait le ranimer; mais à peine i>ouvait-il
faire cent pas de suite. Au mois de mai ^ 764 , il eut une
petite indisposition à laquelle succéda un rhume accom-
pagné de fièvre , qui le jeta dans une espèce de léthargie,
dont il revenait pendant quelques momens, mais sans
pouvoir parler.
Les quatre derniers jours de sa vie, il reprit une
connaissance plus marquée; des idées plus nettes et plus
suivies qu'il n'en avait eu dans sa plus grande force, éton-
nèrent tous ceux qui étaient auprès de lui. Son agonie
fut longue. 11 mourut le 9 juin ^764, âgé de près de
vingt-trois ans ; il avait alors Irente-lrois pouces de haut.
L'histoire de Bébé rappelle celle de M. Borwslaski,
gentilhomme polonais, qu'on vit à Lunéville et à Paris.
Le père et la mère de ce dernier, dit M. le comte do
Bresson, sont d'une laille au-dessus de la médiocre; ils
ont ou six enfans. L'aîné n'a que trente-quatre pouces ,
et il est bien fait. Le second, dont il s'agit, n'a que
vingt-huit pouces, et il était alors âgé do vingt-deux ans.
Trois frères cadets qui le suivent a un an de distance les
uns dos autres , ont chacun cinq pieds et demi. Le sixième
enfant est une fille qui n'a au plus que vingt-un pouces,
bien faite dans sa taille , jolie et annonçant beaucoup
d'esprit.
La ressemblance qui se trouve entre Bébé et Bo-
rwslaski ne consiste heureusement que dans la laille. Ce
^ dernier a t'to plus favorablement traité de la nature. Il
X jouit d'une bonne santé ; il est adroit et léger. 11 résiste
^ h la fatigue et lève avec facilité dos poids qui paraissent
considérab'es pour sa structure.
Ce qui le distingue encore davantage do Bébé, c'est
qu'il possède toute la force et tontes les grâces de l'es-
prit ; que sa mémoire est très-bonne , son jugomout très-
sain. Il lit et écrit très-bien. 11 sait l'arithmétique, l'al-
lomand et le français et les parle- avec facilité. 11 est
ingénieux dans tout ce qu'il entreprend, vif dans ses
!^ roparlios. juste dans ses raisonnomens; en un mot , Bo-
rwslasKi peut êirc regardé, selon l'expression do M. Tris-
^ San , { omnic un homme fait . (luoiquo Irès-polil , et Bébé
'{'H'oinmo un honnne manqué. 11 n'y a pas môme lieu d'en
MUSLE DES FAMILLES.
91
être tUonnc : la mère de Bébé est accouchée de lui à sept
mois, et après uue grossesse extraordinaire qu'elle eut
bien de la peine h reconnaître pour telle, au lieu que
Borwslaski est venu à terme. Il n'est donc pas ctouuant
que le premier ayant été, pour ainsi dire, affamé dans
le sein de sa mère, les organes du cerveau ne se soient
développés qu'imparfaitement. Ce n'est ici qu'une con-
jecture , mais on en a souvent adopté de moins vraisem-
blables.
L'histoire des nains en offre deux espèces bien mar-
quées : les uns nés tels dans toutes leurs proportions et
sans aucune difformité: ce sont de véritables nains. Les
autres, noués naturellement ou devenus tels, parce que
leur accroissement a été gêné et rendu inégal par une
maladie organique : ce sont de véritables rachitiques.
Ceux-ci ne sont point des nains, mais des hommes con-
trefaits; ils doivent la petitesse et la difformité de leur
taille a ce que les sucs qui auraient dû se répandre uni-
formément dans toute l'habitude de leur corps ont été
dérangés et ont empêché l'accroissement du sujet. Ceux-
là, au contraire, sont de véritables nains qui ne sont
que petits sans être difformes; ils peuvent avoir tous les
agrémens de la figure et de l'esprit comme le nain mexi-
cain dont nous allons parler ; ils ne diffèrent uniquement
des autres hommes que parce qu'ils vivent beaucoup
moins qu'eux en vieillissant plus promplement.
II y a environ sept ans , une naine mexicaine arriva
à Paris. Agée de dix-sept ans, elle n'avait que vingt-sept
pouces et demi de hauteur; elle était née d'une ir.ère
indienne de race pure, dans la province de Zacatara,
dans la terre de l'Espirilu-Sanlo , propriété de dona Jo-
sefa Zampiéro , et venue en France h la suite de cette
dame, près de laquelle elle remplissait toutes les fonc-
tions d'une femme de chambre. Elle la laçait , la coiffait,
prenait soin de son linge, et de plus exécutait avec une
très-grande habileté toute espèce de broderie. Dans l'es-
pace de quelques mois , elle avait appris , en entendant
les domestiques de l'hôtel, assez de français pour com-
prendre ce qu'on disait, demander ce dont elle avait
besoin pour elle. Elle avait dans sa conservation beau-
coup-de volubilité, et l'on m'a cité plusieurs saillies fort
plaisantes. Cependant, sa capacité ne me sembla pas
au-dessus de celle duu enfant de huit ans. Sa tête pré-
sentait le même volume que celle d'une petite fille de
trois ans , qui était auprès d'elle ; les traits u'avaient rien
de désagréable; du reste, ils étaient fortement marques
du caractère américain. Ses bras et ses mains étaient
très-bien faits; le pied et la jambe étaient de même: les
hanches étaient un peu larges , ce qui la faisait se ba-
lancer en marchant, mais ne rempêchait pas d'ailleurs
de courir avec rapidité. On voulut apprendre 'a lire a la
petite Francisca; mais comme celte occupation lui dé-
plut , elle trouva bientôt le moyen de s'y soustraire en
se plaignant de migraines ou de maux de dents toutes les
fois qu'elle voyait préparer le livre.
QIEBVEILLES MSDICALES.
LA. CATALEPSIE.
Peu de maladies présenteol des symptômes aussi ex-
traordinaires que la catalepsie.
Elle a pour cause ordinaire des excès de travaux in-
t*llecluels, l'abus des liqueurs fermentées, ou quelque
altération, quelque dérangement dans Twonomie animale
et particulièrement dans les organes du cerveau.
Catalepsie vient du mot grec /.ïTi:/.xy.î>v'.., retenir,
ramener. En effet, voici en quoi consiste les symptômes
de cette maladie : une immobilité absolue jointe 'a une si
grande flexibilité des membres, qu'on peut leur donner
et leur faire conserver toutes les positions possibles. Le
pouls devient plus faible sans cesser de battre ; la respi-
ration reste 'a peine sensible; la mâchoire inférieure
parait dans un état convulsif ; la peau est froide au lou-
cher; les yeux sont ouverts, mais avec une immobilité
complète de la pupille et sans que la lumière fasse con-
tracter celle pupille, preuve que le malade n'y voit point.
Quoique le malade entende, et quoique l'odorat n'ait
rien perdu de sa finesse, ni le bruit, ni les paifums les
plus énergiques ne peuvent mettre un lerme à laccès,
enfin la peau a perdu toute sensibilité ; les accès de telle
maladie, qui présente tant des symptômes de la inoit,
durent quelquefois douze heures. Elle se termine, la
plupart du temps, par des soupirs, par des bàillemens
et par une sorte de délire. Ses attaques sont subites et
imprévues. S'il faut en croire Pline, un comédien h qui
le peuple venait de décerner une couronne, resta une
heure dans la position de quitter celle couronne ; lîu-
chanan a vu un homme arrêté par la catalepsie au milieu
d'une échelle qu'il descendait ; un malade de Frank ,
atteint pendant qu'il écrivait une lettre, demeura pen-
pant trois jours les yeux fixés sur son papier el sa plume
à la main. Un célèbre artiste, contemporain du même
médecin, jouait de la flûte devant une assemblée nom-
breuse. Tout à coup il s'arrêta, dit-il, aumilieudune ca-
dence qu'il n'acheva que le lendemain , au moment où
sa crise se termina.
C'est 'a la catalepsie qu'il faut attribuer les enterremons
trop nombreux de personnes qui n'étaient point mortes.
Voici les détails d'un enterrement de ce genre , racontés
par un Anglais qui faillit en être la victime et que sauva
le hasard le plus heureux. Laissons-le parler lui-même.
a Je fus quelque temps attaque d'une fièvre nerveuse ;
mes forces diminuaient graduellement, mais le sentiment
de la vie semblait être de plus en plus actif a mesure que
mes facultés corporelles devenaient plus faibles. J'aper-
cevais aux gestes du docteur qu'il désespérait de ma vie,
et la douleur muette, mais expressive de mes arois, me
disait qu'il n'y avait plus pour moi d'espérance.
I) Un soir arriva la crise ; je fus saisi d'un frisson
universel . d'un bourdonnement d'oreille élourdissanl ;
je vis autour de ma couche un grand nombre de fiiiures
étrangères; elles étaient brillantes, vaporeuses et sans
corps. La chambre était éclairée et présentait un appa-
reil solennel ; j'essayai de bouger , mais je ne pus le faire.
Pendant quelques inslans . une confusion terrible boule-
versa mes esprits, el lorsque je revins de cet état, ce fut
avec tous mes souvenirs^^u passé, avec la plus parfaite
intelligence, eu un mot , avec lonf ce qui appartient à la
vie , hors la faculté d'agir et de parler ; j'entendis des
gémissemens près de mon oreiller et la voix de la garde-
malade prononcer : Il est moii ! Je ne puis décrire ce
que j'éprouvai 'a ces lugubres mots; je voulus tenter un
dernier effort pour me mouvoir , je ne pus même remuer
ma paupière. Après un court intervalle, mon ami vint
près de moi , agile par la douleur, le visage baigne de
larmes ; il porta sa main sur ma figure et me ferma les
yeux. Tout fut alors ténèbres; mais je pouvais encore
entendre, sentir et souffrir,
t Après que mes yeux eurent été fermés, je compris
*
92
LECTURES DU SOIR.
par les discours de mes gardiens que mon ami avait
quitté la chambre , et presque aussitôt je sentis les entre-
preneurs des funérailles me parer de riiabillement mor-
tuaire; leur froide indifférence m'était plus pénible
que la douleur do mes amis. Ils me tournaient de tous
côtés , riaient entre eux et traitaient avec la plus révol-
tante brutolité ce qu'ils appelaient le coi~ps.
» Lorsque ces misérables eurent terminé , ils se reti-
rèrent, et alors commença la formalité d'un deuil si-
mulé. Pendant trois jours, un grand nombre d'amis
vinrent me voir. Je les entendis s'entretenir à voix basse
de mes qualités, de mes défauts, et je sentis les doigts
de plusieurs d'entre eux se reposer sur mon visage ; le
troisième jour, on parla de l'odeur infecte répandue
dans l'appartement.
» Le cercueil fut construit; on m'y plaça; mon ami
posa sur ma tête ce qu'on appela mon dernier oreillei',
et je sentis ses larmes tomber sur ma figure.
» Lorsque toutes mes connaissances eurent, pendant
quelque temps, entouré le cercueil, je les entendis se
letirer. Les menuisiers vinrent poser et clouer la der-
nière planche sur la bière. Ils étaient deux : l'un se retira
avant la fin de l'ouvrage; j'entendis son compagnon sif-
fler en tournant la vrille, s'interrompre, se taire et en-
foncer le dernier clou.
I) Je fus laissé seul ; tout le monde fuyait ma chambre.
Je savais cependant que je n'étais pas encore enterré:
quoique sans mouvement et dans les ténèbres, je con-
servais encore quelque espérance; mais elle s'évanouit
hientôt. Le jour de l'enterrement arriva. Je sentis sou-
lever et emporter le cercueil; je le sentis placer dans le
corbillard ; une foule de peuple entourait le char ; quel-
ques personnes parlaient affeclueusement de moi; le
corbillard commença a marcher. Je savais qu'on me con-
duisait au cimetière. La voiture s'arrêta, et le cercueil
fut enlevé: par l'inégalité des raouvemens , je m'aperçus
qu'il était porté sur les épaules de plusieurs hommes. On
fit une pause, j'entendis le froissement des cordes, on
hougea mon cercueil, et bientôt je le sentis balancer
comme s'il n'était plus suspendu que par des liens incer-
tains; il fut descendu et s'arrêta au fond de la fosse. Les
cordes retombèrent sur le cercueil ; je les entendis. Je fis
un effort terrible pour remuer , mais tous mes membres
demeurèrent immobiles.
Bientôt après, quelques poignées de terre furent jetées
sur le cercueil; alors il se lit une autre pause. Quelques
minutes s'écoulèrent, et j'entendis le son de la pelle. La
terre tombait sur moi, et le bruit de sa chute, plus ef-
frayant que le fracas du tonnerre, me remplissait d'hor-
reur ; mais je ne pouvais bouger. Le bruit diminua gra-
duellement, et, par le retentissement sourd du son, je
m'aperçus que la fosse était comblée ; il me sembla même
que le fossoyeur marchait sur la terre et l'égalisait avec
le dos de sa pelle. Cette opération s'acheva aussi , et
alors tout rentra dans un profond silence.
n Je n'avais aucun moyen de connaître le temps que
je passais ainsi ; le silence continuait . Voilà donc la mort,
pensais-jc, et je dois rester dans la terre jusqu'au jour
de la résurrection. Mon corps va se corrompre, et les
vers viendront se repaître de mes membres. Pendant que
j'étais rempli de ces affreuses réflexions, j'entendis sur
la terre , au-dessus de ma tête , un son sourd et pro-
longé ; je pens lis que c'étaient les vers et les reptiles de
la mort qui venaient réclamer leur proie.
» Le bruit s'approchait en s'augmentant : serait-il
possible que mes amis pensassent qu'ils m'ont enseveli
trop tôt"!' et l'espérance s'empara de tout mon être.
» Le bruit cessa, et je sentis des mains parcourir
mon visage. On me tira du cercueil par la tête. Je sentis
l'air , il étaifd'un froid glacial ; on m'emportait furtive-
ment, peut-être au tribunal terrible! peut-être aux
flammes éternelles !
» Arrivé à quelque distance , je fus jeté comme un
vil fardeau; ce n'était point sur la terre. Un moment
après, je me sentis sur une voiture, et par quelques
phrases entre-coupées, je découvris que j'étais dans les
mains de deux de ces voleurs nocturnes appelez résur-
rection-men qui viennent piller les tombeaux pour faire
un trafic sacrilège des corps qu'ils ont exhumés. Aussitôt
que la voiture roula sur le pavé des rues, l'un de ces
deux hommes commença a siffler, puis chanta quelques
couplets obcènes.
» On s'arrêta , on me prit , on m'emporta, et je sen-
tis , par la densité de l'air et le changement de tempé-
rature, que j'étais dans une chambre; on arracha ru-
dement le linceul dont j'étais entouré, et l'on me plaça
nu sur une table. D'après la conversation qui eut lieu
entre ces deux hommes et un troisième qui se trouvait
dans la chambre , je compris que je devais être disséqué
la même nuit.
» j\les yeux étaient encore fermés ; je ne voyais rien ;
mais je ne tardai pas a apprendre par le bruit qui se fil
dans la chambre , que les étudians d'anatomie étaient
arrivés. Quelques uns s'apprnc* èrent de la table et
m'examinèrent minutieusement, joyeux de voir qu'un si
beau sujet leur avait été procuré. Enfin , le démonstra-
teur arriva.
» Avant de commencer la dissection, il proposa de
faire sur moi quelques expériences galvaniques, et un
appareil fut arrangé ;i cet effet. Le premier coup ébranla
tous mes nerfs; ils résonnèrent et vilirèrent conmie les
cordes d'une harpe. A ce phénomène, les étudians té-
moignèrent leur admiration. Le second coup ouvrit mes
yeux ; et la première personne (jue je vis fut le docteur
qui m'avait soigné. i\lais j'étais comme un mort , quoi-
quoi je pusse cependant distinguer parmi Ips étudians
des visages qui ne m'étaient point étrangers. ÀU:.sitv;t
que mes yeux fuient ouverts, j'entendis prononcer mon
nom par plusieurs des assistans avec un ton de compas-
sion et le désir que leurs expériences eussent été faites
sur un autre sujet.
» Lorsqu'ils eurent terminé leurs expériences galva-
niques , le démonstrateur prit 'e canif et me fit une in-
cision à la poitrine; j'éprouvai une sensation affreuse
qui se répandit 'a travers tout mon corps; un tremble-
ment convulsif s'empara h l'instant de moi, et des cris
d'horreur furent jetés par tout l'auditoire. Les liens de la
mort étaient brisés ; ma léthargie avait cessé. Les plus
grands soins me furent prodigués, et dans l'espace d'une
lieure j'eus recouvre toutes mes facultés. »
LES ROCHERS.
Si jamais vous voyagez dans le déparlement d*llle-el-
Vilaine , ne manciucz pas d'aller à Vitré, non pour
Vitré, qui par elle-n)ême n'est qu'une petite ville ceinte
de renqiarts gothiques, flanquée de tours rondes et do-
minée par la flèche aiguë d'un clocher ; mais pour un
vieux cliâteau qui se trouve a une demi-lieue de là.
MUSÉE DES FAMILLES.
93
Ce vieux clulteau est cnlrctenn avec un soin et une
religion qui lionorent ses propriétaires d'anjourdhui ;
car tous n'ont pas toujours été si scrupuleux , et s'il
faut en croire le bruit public , il y a quelque vingt ans ,
on avait sérieusement songé a abattre la tour goibique
qui s"clèvc, non sans grâce, à l'angle de deux LAlimens
plus modernes. A gauche on voit une autre grosse tour
isolre ; et derrière se montre la magnifique verdure des
arbres sans nombre qui forment presque une forêt dans
le parc.
Le Château des Rochers.
Maintenant, enlrez dans ce salon , arrêtez- vous devant
le tableau que voici : c'est un chef-d'œuvre de Mignard ,
et jamais le célèbre peintre n'a reproduit sur la toile
une tête plus gracieuse et plus Une. Comme la coiffure
grecque sied a ce front large et "a ces yeux spirituels !
quels contours gracieux , quelle souplesse de mouve-
mens on admire dans ces épaules blanches et rondes!
quel air de distinction dans toute la presl.ince de celle
femme. Combien on y reconnaît la grande dame et
l'écrivain spirituel; car vous êtes devant le portrait de
madame deSévigné; vous vous trouvez dans le Château-
des-Rochers.
Le culte de celle que quelques lettres ont immorta-
lisée , se perpétue pieusement dans son ancienne habi-
tation. On montre encore le cabinet vert, où elle reçut
la gouvernante de la Bretagne , et vous savez comment
elle a dépeint cette entrevue dans une de ses lettres;
plus loin est sa chambre a coucher , et a côté le cabinet
où elle écrivait ses lettres a madame de Grignau.
C'est aux Rochers que M"" de Sévigné passa presque
toute la durée de son mariage , tandis que son mari dis-
JL sipait follement a Paris sa fortune et celle de sa femme ;
X et où il finit . on le sait , par se faire tuer en duel. C'est
X encore aux Rochers qu'elle s'occupa de l'éducation de
5^ son ûls et de sa fille; et enliu , lors de la disgrâce de
± Fou.'quet, ce fut encore aux Rochers qu'elle vint pleurer,
^ dans la solitude , la disgrâce de cet homme célèbre et
«f° malheureux.
Mais ce ne fut point la qu'elle rendit le dernier soupir
et que reposèrent ses dépouilles mortelles ; elle mourut
à Grignan, chez sa fille, où l'on voit encore, dans l'é-
glise, à l'entrée du chœur, uiie tombe de marbre blanc
qui porte l'épitaphe suivante :
CI-GIT
MARIE DE RABL'TIN IIARTAL,
HARQDISB DE SÉVIGNÉ,
DÉCÉDÉE LE ^8 AVRIL ^C98.
Voici une anecdote peu connue sur M"* de Sévigné ,
94
LECTURES DU SOIR.
et qui dément an propos assez ridicule que lui a prêté
Voltaire, mais qui ne repose sur aucun document au-
thentique. Ce propos est : Racine passera comme le
café.
Bussy - Rabulin , cousin de M"* de Sévigné , raconte
qu'an soir il s'évertuait, pour complaire] à sa' parente
qui n'aimait point Racine, à décocher des épigram-
raes contre les tragédies du célèbre poète. M"* de
Sévigné le laissa parler long-temps , puis tout à coup
elle l'interrompit :
« Cousin , fit-elle , disons que nos amis ont plus de
(aient que Racine , et que Pradon l'emporte sur lui , mais
ne l'écrivons jamais, »
En effet, il est à remarquer, dans les lettres de M"' de
Sévigné, que uon-seulement le mot inventé par Voltaire
nes'y rencontrejamais; mais qu'en outre, lorsqu'elle parle
du poète, ce qui se rencontre rarement, elle le fait sans
haine et sans épigrammes. M""" de Sévigné avait d'ail-
leurs trop d'esprit et de tact pour ne pas comprendre
que Racine et le café resteraient.
Du reste , pour prouver ce que c'est que les interpré-
tations des commentateurs, il faut ajouter qu'un des ré-
dacteurs de VAnricc lUiéra'ire a écrit cinquante pages
ennrou pour démontrer qu'en disant Racine passera '
comme le café, M"" de Sévigné, au lieu de pro- '
nostiquer que le poète jouissait d'une vogue courte et !
frivole , pensait tout le contraire et voulait formuler 1
tout le contraire : « Ce n'est , dit-il , qu'une ironie fine,
et que l'on a répétée sans la comprendre. M"" de Séyi-
gné savait que Racine et le café seraient immortels. »
CHASSE AU TIGRE ET AU LIOH.
Des chariots attelés de donzc, quatorze, seize et
même dix-huit bœufs, portent d'abord les provisions des
maitres et des esclaves. Ces chariots sont admirables dans
leur structure; on y trouve une chambre à coucher, une
salle a manger et la cuisine des voyageurs; enfin, c'est
de cet édifice , fortifié encore par de larges et épaisses
solives, que les chasseurs attaquent leur redoutable en-
nemi. Quant aux Cafres et aux llottentols qui vont à la
découverte, et qui ferment la marche, ce sont des vic-
times immolées à la dent meurtrière du lion. Un maître
aime bien mieux perdre trois esclaves qu'un seul de ses
chevaux.
Dès que l'ennemi s'est fait entendre, on apprend son
approche par la frayeur marquée des chevaux qui hen-
nissent ou des bœufs qui se pelotonnent et n'obéissent
plus à la voix du conducteur: les armes sont préparées
et placées sur un râtelier fixé au chariot; les chasseurs
dispersent les esclaves. Les fusils, tous d'un gros calibre,
sont chargés de deux balles de fer : une de ces armes est
confiée a un esclave sur cinq , et c'est toujours le meil-
leur pointeur qui s'en empare.
On se disperse , on circonscrit un grand espace et l'on
se rapproche insensiblement ; si le tigVe est enfermé, une
largo fosse est creusée par les Cafres, et un buffle, dé-
chiré par eux , est déposé avec précaution sur ce trou .
qu on a recouvert de branches et de feuilles desséchées.
Les chasseurs poussent alors de grands cris pour attirer :
le tigre ; ils fuient h son approche , et leur enoenii , dans ;
sa course terrible, trouvant une victime immolée , s'ar-
rête , la flaire , veut l'emporter , et tombe dans le piège
qu'on lui a tendu.
Mais ce moyen , qui réussit presque toujours ayec le
tigre ou le léopard , enchantés de trouver du sang, ne
réussit que très rarement avec le lion qui veut et pro-
voque les dangers. Aussi, dès que le piège est évité, tous
les esclaves se dirigent vers les ihariots des maîtres,
forment autour de lui une haie menaçante de dards , de
zagaies empoisonnées, de baïonnettes et de flèches
courtes et acérées qu'ils lancent avec une adresse mer-
veilleuse. Il peut arriver que le lion tombe et expire dès
la première attaque ; mais malheureusement les Cafres
citent peu d'exemples d'un pareil succès. Aussi , dès que
le reiloutable animal est à une petite portée de la pha-
lange ennemie, ils'arrCte, il roule une prunelle brûlante,
se bat les flancs, et cherche les plus audacieux de ses
adversaires. Malheur à celui qu'il a remarqué! il le sai-
sira au milieu de ses compagnons! 1 1 Des balles sifflent,
les traits partent, le lion s'élance, parcourt d'un seul
bond un espace de quelques toises , saisit une victime
et l'emporte à quelques pas de là ; c'est a'.ors que les plus
grands efforts sont dirigés contre lui; on le presse, on
pousse de grands cris , on veut vaincre... Mais le poison
des flèches commence à agir ; il circule rapidement dans
les veines du lion , qui, prévoyant sa fin , fait entendre
un affreux rugissement. Oh! alors la scène change, ses
membres frémissent, il veut mourir , mais non seul ; il
se précipite au milieu de ses ennemis, chaque coup de
dent immole une victime, chaque coup de griffe déchire
un combattant: il fait tomber les chevaux, les buffles,
les Cafres; il attaque les forteresses des maîtres: on di-
rait qu'il cherche un sang plus noble; mais ses forces
s'épuisent: il s'arrête toul-a-coup, il refuse de fuir, il
regarde ses adversaires: il compte tous ceux qu'il a im-
molés, il se plaît au milieu de ce carnage, et là, sur les
membres palpitans de ses ennemis, il tombe sans pous- /
ser un cri , sans faire entendre un seul gémissement.
HISTOIRE NATURELLE.
LE JAGUAR.
Le JAGUAR (felis otica) , appartient à la famille des
chats, comme le lion, le tiiireet la panthère ; il a beau-
coup d'analogie avec cette dernière, mais il est plus
grand . plus fort, et quelquefois plus redonlable. Il est
d'un fauve vif, marqué sur les flancs de six rangées de
taches noires formant l'anneau , avec un à quatre points
noirs au milieu. On le dislingue fort aisément de la pan-
thère à son oreille dont le dessus est noir avin; une lar-
ge tache blanche lunulée, au milieu , tandis que la pre-
mière a le dessus de l'oreille blanc avec une tache noire.
Doit-on regarder comme espèces, ou simplement comme
variétés, les jaguars dont les anneaiix noirs des flancs
sont ouverts et ceux dont les anneaux sont fermés? à
Cet animal habile l'Amérique et offre cela de sin^a- ^
lier que, d;ins b^ parties tempérées de ce v«sle conti-
nent, il est beaucoup plus féroce et plus dangereux que
dans les contrées plus chaudes. — De|>uis le Mexique
inclusivement jusque dans le sud des Pampas de Bue-
nos-Avrcs, il est extrêmement conunun,et plus à crain-
dre que partout ailleurs. 11 s'est multiplié d'une manière
effrayante dans les bois marécageux du Parana, du Para-
MUStÉ DIlS familles.
9^
guay eldes pays voisins; aussi est-ce la que sa rencontre
occasionne les accidens les plus nombreux etles plus
terribles. Il n'est pas rare non plus danslaGuyanne et
dans le Brésil^ mais il y est moinsféroce, ou, si l'on veut,
moins courageux. 11 n'y attaque l'homme que lorsqu'il
est presse par la faim , ou que lui-même il en est atta-
qué.
Lors de la conquête de l'Amérique , les Espagnols,
trompés par sa férocité, le prirent pour un tigre dont il
conserva long-temps le nom au Mexique; plus au nord,
on le confondit avec la panthère, et la plupart des co-
lons de l'Amériqueseptentrionale ne lui donnent pas un
autre nom, encore aujourd'hui. Les anciens Mexicains le
' redoutaient a un tel point, qu'ils n'essayaient pas même
de lui résister. Lorsqu'une troupe d'Indiens en voyage
entendaient son rugissement retentir dans une forêt voi-
sine, loin de se préparer a une impuissante défense ,
ils s'arrêtaient consternés , se formaient en cercle, au
centre duquel ils plaçaient leurs femmes et leurs cnfaus;
puis, dans la plus épouvantable anxiété , ils attendaient
immobiles que l'animal s'élançât sur eux, chosît une vic-
time, la saisit, et l'entraînât dans les bois pour la dévo-
rer. Ensuite ils se remettaient silencieusement en mar-
che en'essuyant une larme versée sur le sort d'un ami ou
d'un parent malheureux, dont les cris déchirans retentis-
saient encore à leur oreille.
On a remarqué , dans cette circonstance , que si des
Européens se trouvaient mêlés à des Indiens , c'était
toujours parmi ces derniers qu'il choisissait sa vic-
time.
Mais lorsque les indigènes eurent appris à se servir
du fusil, iln'enfutplusainsi; il semble même que l'habi-
tude de vaincre cet ennemi jadis invincible, leur ait in-
spiré une audace poussée jusqu'à l'imprudence la plus
téméraire. Il n'est pas rare, aujourd'hui, de voir un
intrépide gahucos se lancer a cheval au devant d'un ja-
guar, lui jeter son fatal lacet autour du cou et l'étrangler
instantanément, eu partant de toute la vitesse de son
coursier, et le traînant après lui.
Le jaguar du Mexique attaque presque toujours
l'homme, excepté cependant quand il le rencontre dans
une plaine découverte , pendant le jour ; alors il se re-
tire à pas lents jusqu'à ce qu'il ait trouvé un buisson ,
ou de hautes herbes dans lesquelles il se cache et s'em-
busque. C'est dans ces retraites qu'il attend et guette sa
proie, pour s'élancer sur elleàTiraproviste sans lui don-
ner le temps de se reconnaître. Si , par un funeste ha-
sard, on Je rencontre dormant au pied d'un arbre ou
dans l'épdlsseur d'un taillis , il faut bien se garder de
fuir, ou de pousser des cris, ou de faire quelque mouve-
ment extraordinaire, si l'on ne veut s'exposer à une mort
presque inévitable. Le seul parti qu'il y ait à prendre,
est de se retirer à reculons, avec lenteur, en tenant con-
stamment les yeux fixés sur les siens, et de s'arrêter s'il
marche sur vous. Alors il s'arrête lui-même et ne re-
commence à vous suivre que lorsque vous cherchez à
vous éloigner. De halte en halte, on parvient ainsi à ga-
gner un endroit habité, si toutefois il s'en trouve dans le
voisinage. Si l'on est armé et qu'on veuille le tirer , il
faut le tuer d'un seul coup en le frappant à la tête ou au
défaut do l'épaule, car s'il n'est que blessé il se préci-
pite sur le chasseur.
Dans les forêts de la Guyanne et du Brésil on entend
sa voix presque régulièrement le matin au lever du so-
leil, et le soir à l'entrée de la nuit. Ses cris sont fliilés
avec une forte aspiration pcclorule , et se font entendre
à une grande distance, 11 faut beaucoup d'habitude pour
les distinguer de ceux des autres animaux dont ces fo-
rêts sont remplies. Le jaguar en a un autre qu'il pousse
quand il est irrité ou qu'il va fondre sur sa proie. Ce
dernier ressemble à un râlement profond,'qui se termine
par un éclat de voix terrible et propre à faire dresser
les cheveux à l'homme le plus intrépide.
Il ne rôde que pendant la nuit pour chercher sa proie,
mais s'il ne l'a pas trouvée pendant les ténèbres, au lieu
de rentrer au point du jour dans l'épaisseur des bois, il
s'embusque dans un fourré, entre des roches, ou même
sur les grosses branches d'un arbre bas et touffu , et là
moitié veillant moitié dormant, il attend qu'une victime
passe à sa portée.
Quelque soit la force et la grosseur d'un animal, le ja-
guar s'élance sur lui avec l'impétuosité de la foudre , en
poussant un rugissement terrible. Souvent, dans le nord
de l'Amérique, il se précipite sur un bison (bosamerica-
nus) plus gros et plus indomptable qu'un taureau. Il se
cramponne sur son cou et sur son dos au moyen de ses
ongles rétractiles qu'il lui enfonce dans les flancs à plus
d'un pouce de profondeur; avec ses tranchantes mâ-
choires il lui fait d'effroyables blessures et cherche à
lui briser le crâne. Le bison déchiré pousse des mugis-
semens dont les forêts retentissent, II court, il laboure
la terre avec ses cornes ; il brise , il renverse tout ce qui
se trouve sur son passage; il se roule sur le sable. Mais
tous ses efforts sont valus; il ne peut se débarrasser de
son cruel ennemi, qui finit par lui broyer le crâne,
lui manger la cervelle, et le traîner ensuite dans un hal-
lier pour achever d'en faire sa pâture.
Néanmoins cette lutte est rare, parce que ces animaux
ne peuvent se rencontrer qu'à une seule époque de l'an-
née. Le bison est farouche, indomptable; il habite pen-
dant l'été le nord de l'Amérique, et ne fréquente que les
forêts et les savanes les plus désertes. En hiver, ces ru-
minans se réunissent en troupe de plusieurs centaines,
quelqnefois de plusieurs milliers, et descendent au midi
pour chercher des pâturages verts. Ils marchent alors
en masse extrêmement serrée, et foulent au pied tout ce
qu'ils rencontrent sur leur route. C'est alors que les
chasseurs les suivei^t, les harcèlent, pour tuer ceux qui
s'écartent de la bande. Ils s'emparent du cuir, de la
Losse que le bison porte sur le garot et q^ui passe pour
un met excellent, etabandonnent le reste du corps aux
oiseaux de proie. Ce n'est donc que lorsque le bison a
quitté les frimats du nord pour descendre dans les sava-
nes marécageuses du sud de l'Amérique septentrionale,
qu'il peut rencontrer le jaguar; et ce point de rencontre
est une limite que ces deux animaux ne dépasseut ja-
mais, le premier ne descendant jamais plus bas vers le
midi, le second ne montant jamais plus haut vers le nord.
Le jaguar, faute d'autre proie, se cachedansles roseaux
pour épier les caïmans . Quand il en aperçoit un à sa portée,
il se précipite, selon sou habitude ; mais ici le triomphe
n'est pas aussi facile. Le caïman est cuirassé par des écail-
les dures comme l'acier , sur lesquelles les dents et les
ongles sont impuissans. Il arrive souvent qu'en cherchant
une place vulnérable, le jaguar se laisse saisir une par-
tiedu corps par la gueule redoutable du crocodile. Ce-
lui-ci ne lâche plus ce qu'il tient, et s'approche de l'ean
pour y entraîner et y noyer son ennemi. Il ne reste à
l'animal des forêts qu'un seul moyen d'échapper à la
mort, et son instinct féroce le lui révèle. Il prend son
temps, et s'il a seulement une patte libre, il ne manque
^ jamais dcs'cn servir pour crever les yeux au mouslrucux
96
LECTURES DU SOIR.
reptile. La douleur fait ouvrirla gueule au crocodile; le
jaguar débarrassé le saisit par dessous, à la gorge, et l'é-
trangle.
11 est cependant des animaux qui savent se défendre
du jaguar. Les bœufs se niellent en rond en pressant leur
croupe les uns contre les autres , lui présentent leurs
cornes, et parviennent souvent a le tuer s'il se pré-
cipite sur eux avec trop d'impétuosité. Les chevaux se
défendent en se rangeant également en cercle , mais tête
contre tête, et lui lançant des ruades. Dans les pays très
chauds, où le jaguar à moinsde courage, les chevaux en-
tiers, loin d'éviler sa présence, le poursuivent quelque-
fois elle meltenten fuite.
Dans les mêmes contrées , et particulièrement à la
Susemilil, del. etsculp.
Guyanne, où le gouvernement accorde une prime de cin-
quante francs pour chaque tête de jaguar , ou le chasse
avec une meute de chiens dressés à cela, et qui sont
d'une race de taille moyenne. Leurs aboieraens l'épou-
vantent et le font fuir pendant quelques instans; mais
bientôt il entre en fureur, s'arrête au pied d'un arbre,
se défend avec lespaties de devant contre les chiens as-
sez hardis pour approcher, et tous ceux qu'il atteint
sont ordinairement évcnlrés d'un seul coup. Le chasseur
doit alors éviter de se montrer, car si le jaguar l'aper-
çoit il nemanque jamais d'abandonner les chiens pour se
jeter sur l'homme. Il faut donc attendre que l'animal
fatigué par lesaboiemeusdelameutc qui l'entoure et ne
cesse de le harceler, se soit décidé à grimper sur l'arbre.
On l'abatd'un coupdo fusil, et leschiens se jetenlsur lui
en protilant avec avantage de sa chute, pour achever de
lui donner la mort.
BOITARD.
BUKEAl/ CENTHAL U' ABONNEMENT , 11 , RUE SAINT-GEORGES. j ÉVERAT, IftlfRlMEUA, 16, RVE DV CADRAN.
No IV.
MUSEE DES FAMILLES.
97
ÉTUDES HISTORIQUES
TROIS JOURNÉES DU RÈGNE DE CHARLEMAGNE-
Les trois reine?.
A. Devir'in (kl. Brown scnip.
g I. — ÉRESBOURG. — ( 772 ans après J.-C. ) \ ^ Saxons , après avoir massacré le petit nomhro de fenrs
^ compatriotes convertis a la foi chrétienne , s'étaient jetés
Il y avait grande fête dans la cité d'Kreshonrf]^ , prin- ^ sur les terres franques , et, pillant , éporfreant, exerçant
cipale retraite des Saxons , et siège de la colonne d'Ir- ^ partout d'horribles ravages , avaient rnimené chez eux
mensul. Profitant de la mésintelligence des deux jeunes ^ un grand nombre (le prisonniers pour les de'vouer aux
rois francs, Charles et Carlonian, et impatiens de se ven- ^ autels dOdin et de Freya.
ger des revers que leur avait fait essuyer Pépin, les «^ Les prêtres, joints aux chefs de guerre et de paix, les
JANVIER H 836. ^3. — —TROISIÈME VOLOME.
98
LECTURES DU SOIR.
lïcre-iofjhes et les tlianes, entouraient cette colonne re-
doutable, élevée par les anciens Germains à la mémoire
(l'IIermann . du vainqueur de Varus ; et, chose singulière
dans le culte des Saxons, ces peuples, originaires de la
presqu'île Scandinave, et par conséquent étrangers de
fait aux traditions de la Germanie , allaient sacrifler à
llermauu des prisonniers francs, c'est-à-dire des des-
cendans directs de ce guerrier divinisé. La foule des
hommes libres , des franidins, fluctuaient bruyamment,
hommes et femmes, dans le bois; et les iilcs , esclaves
auxquels l'agriculture était abandouuée comme chose
vile, lourbillonaaient aux alentours. Au milieu du tem-
I)le , entre la colonne dllermann et les autels des dieux
du Valballah , s'élevait une monstrueuse statue d'osier,
dans laquelle avaient été précipités pêle-mclo les malheu-
reux enlevés aux bourgades franques. De celte horrible
prison , qui allait bientôt se transformer en bûcher, il
sortait un concert déchirant de gémissemeus et de cris ,
auxquels se mCIaient les chants lugubres des prêtres, les
imprécations des chefs et les rires de la foule.
Quand les rites préliminaires furent achevés, les prê-
tres s'armèrent de torches , qu'ils allumèrent tour à tour
sur l'autel d'Odin ; et, après avoir tourné plusieurs fois
autour de la statue d'osier, eu murmurant les paroles
consacrées, ils mirent tous ensemble le feu au monceau
de paille et de branches dressé au pied de la statue. Aux
premières flammes qu'on vit luire, un immense cri de
joie retentit sous les voûtes du bois sacré ; et à mesure
qu'en s'élevant les terribles langues de feu léchaient toutes
les parties du gigantesque holocauste, la clameur féroce
grandissait et couvrait les cris des malheureux captifs.
Heureux ceux qui avaient été précipités les premiers
au fond de la statue , car, étouffés sous le poids de leurs
compagnons, et déjà demi-morts, ils étaient bientôt
achevés par les premières atteintes du feu ; mais ceux qui,
élevés au sommet , no recevaient que de rares bouffées
de fumée et de flamme , et que ranimait par intervalle la
fraîcheur de la brise , ils voyaient, eux . s'éterniser leur
supplice. En vain les mères s'efforçaient-elles de cou-
vrir leurs enfans de leurs corps , les pauvres victimes
se tordaient dans leurs bras et expiraient sous leurs yeux.
il y avait aussi dans cette effroyable prison des luttes
horribles : on s'y disputait avec acharnement quelques
minutes d'existence en se repoussant les uns les autres
aux extrémités, incessamment parcourues de la flamme.
Puis la statue crevait en maints endroits , et les victimes
qui s'échappaient tombaient dans la fournaise; ou, si
elles venaient à rouler demi-consumées jusque sous les
pieds des prêtres , les chefs les replongeaient h coups do
lance dans le bûcher.
Les flammes avaient cessé de jaillir, et la statue , où
le bruit et le mouvement avaient cessé , s'élevait noircie
et morne au milieu du temple; un silence solennel avait
succédé aux vociférations de la foule , quand tout à coup
nu tumulte toujours grosissant s'entendit au lointain ; les
chefs écoutèrent avec inquiétude, et bientôt on vit ac-
courir quelques Saxons des tribus voisines couverts de
poussière et de sang. Ils racontèrent qu'une innombrable
awiiéedc Francs s'avançait, rapide comme l'éclair, ton-
nante comme la foudre; qu'elle franchissait les rivières ,
emportait les forts , rasait les bourgades , et que les ex-
péditions les plus terribles du roi Pépin n'auraient été
que la chute d'un ruisseau ou dune nuée de sauterelles
auprès du passage de celle armée.
l ne morne stupeur succéda dans Kresbourg au récit
do CCS nouvelles ; cl , pour ajouter à répouvautc dont la
foule était glacée , la statue d'osier, presque entièrement
consumée à sa base , croula tout a coup, et , en tombant,
écrasa plusieurs prêtres et renversa les vases sacrés et
couvrit le feu de l'autel d'Odin , qui s'éteignit. Cet acci-
dent , dont la fatale nouvelle avait fait oublier la prévi-
sion , fut regardé par tous comme un présage sinistre.
-Néaumoins les hére-loghes, s'indignant de leur effroi,
finirent par relever le courage de leurs soldats. De toutes
parts on courut aux arme^, ou ferma toutes les issues
d'Eresbourg, on accumula de nouveaux troncs d'arbres
sur les forlilications, où on les mêla avec la terre et la
craie; les flèches, les machines de guerre , les hacher ,
les massues , tout fut tiré des habitations des chefs et des
soldats. A la tête des plus zélés se montrait le jeune
Wilikiud , qui devait prolonger trenle-lrois aus celle
guerre d'extermination que Charlemagne lit aux bar-
bares compatriotes de ce héros. Toute la nuit on veilla
aux environs d'Éresbourg et sur les forlilications, et le
lendemain, aux premières lueurs du jour, des cour-
riers annoncèrent l'arrivée des Francs.
Mais ici laissons parler un vieux chroniqueur, dont le
style épique s'élève à la hauteur de la prodigieuse époque
qu'il raconte.
« Alors on commença de voir au couchant comme un
nuage ténébreux , soulevé par le vent de nord-ouest , qui
changealc jour le plus brillant en ombres lugubres; puis,
le roi Charles approchant, l'éclat des armes fit luire,
pour les gens enfermés dans la ville, uu jour plus sinistre
qu'aucune nuit.
» Et Charles parut lui-même , cet homme de fer, la
tête couverte d'un casque de fer, les mains garnies de
gantelets de fer, la poitrine et les épaules défendues pai-
une cuirasse de fer, la main gauche armée d'une lance
qu'il soutenait élevée en l'air, car sa main droite, il la
tenait toujours étendue sur son invincible épée; ses
cuisses même , quoique les autres guerriers eussent les
leurs garnies de courroies , pour mouler h cheval arec
plus de facilité, il les avait entourées de lames de fer ; ses
bottines et son bouclier étaient aussi de fer.
n Tous ceux qui précédaient le monarque , tons ceux
qui marchaient à ses côtés. Ions ceux qui le suivaient,
tout le gros même de l'armée, avaient des armures sem-
blables , autant que la fortune de chacun le permetlail ;
ce métal si dur était porté par un peuple d'un cœur plus
dur encore.
» Le fer couvrait les champs et les grands chemins ;
les pointes du fer réfléchissaient les rayons du soleil. Celte
vue répandit la terreur dans les murs de la cité , ébranla
l'audace des jeunes gens , paralysa la sagesse des vieil-
lards ; et tous les citoyens s'écrièrent avec des clameurs
confuses :
» Que de fer, bêlas î que de fer! i>
Quelque prompte et irrésistible qu'eût été la marche
de Charlemagne , la résistance des Saxons fut désespérée ,
terrible : ils combattaient pour leurs dieux et pour leurs
foyers ; leurs femmes , leurs enfans , leurs vieillards
étaient derrière eux , et ils n'attendaient point de quar-
tier si les Francs étaient vainqueurs. Mais (]uc pouvaient
ces barbares demi-nus , mal couverts sous leurs casques
de cuir et leurs boucliers d'osier garnis de peau d'au-
rochs , et cond)altanl sans ordre , contre les vieilles ban-
des de Pépin, retrempées par la jeune gloire de Charle-
magne, des guerriers tout bardés de fer, et les masses
compactes de leur cavalerie"?
Celaient lilléraloment des combats de géans , ayant
des espèces de deoii-dicux a leur tête, car Charles et
MUSEE DES FAMILLES.
99
Wilikind étaient plus que des hommes, plus que des
géaus.
Après la balaille de la plaine, ce furent les combals
corps à corps du si6^e, car les Saxons, rejetés dans
Kresboiira;, pais chassés de muraille eu muraille et ac-
culés enfin contre le temple de Teulscb et d'Hésus,
d'ilerraann et dOdin. hideux panthéon, défondirent bra-
vement chaque pied de terrain , chaque chaumière.
Enfin , enveloppés de toutes parts, et dans Tespoir de
sauver au moins leurs enfans et leurs femmes , ils se ren-
dirent , excepté Witikiud qui , sortant de la ville à recu-
lons, comme un auroch "blessé , mais toujours redou-
ihblc , alla rallumer la défense chez les autres tribus.
Peut-être le jeune Charles, qui d'un seul coup égalait
sa renommée à la vieille gloire de sou père , eût-il par-
donné aux vaincus ; mais les débris fumans de rholocaustc
réveillèrent sa colère assoupie dans le trfomphe ; et , après
le baptême de l'eau auquel les païens s'étaient résignés ,
sauf à retourner le lendemain aux autels de leurs dieux ,
ils subirent le baptême du sang.
Charlomagne fit rendre les derniers devoirs aux débris
des malheureuses viclimcs, et son armée se remit en
marche pour écraser la queue de l'hydre qui remuait
encore.
Ce fut alors qu'un phénomène, que tous appelèrent
un miracle, vint coiiipléter la fortune de Charles, non
moins favorisé a cet égard que Clovis-le-Graod. « L'été,
dit la chronique, avait eu des chaleurs si dévorantes,
que toutes les rivières et les fontaines furent taries : il
arriva qu'on ne trouvait plus d'eau pour boire. On crai-
gnit que l'armée, fatiguée par la soif, ne pût continuer
ses travaux; mais le troisième jour, sur le midi, tandis
que tous se reposaient, voici qu'un énorme volume d'eau
remplit tout à coup le lit d'un torrent , au pied du mont
où le camp était adossé, et l'armée eut ainsi de quoi se
désaltérer.»"
Et Charles , vainqueur des dieux de la Saxe , comme
de ses guerriers , s'avança sans obstacle jusqu'au Wéser,
et sa main puissante imposa h toutes les tribus de la Ger-
manie un joug qu'elles secouèrent long-temps, mais
qu'elles ne bridèrent qu'après la mort du grand roi. »
^ 11. — LES TROIS RUINES. (775.)
C'était peu de temps après l'expédition d'Éresbourg.
Charlemagne avait réuni les principaux berhis de l'Au-
strasie dans se résidence d'IlérisLal, berceau de sa famille,
enrichi à la fois par les victoires du père et du fils. Tous les
alentours étaient animés par. les préparatifs d'une chasse i
au taureausavwage ; dans la cour de l'habitation royale, ce !
n'étaient que cris dhommes , éclats de trompettes , bon- '.
nissemens de chevaux , aboieraens de chiens ; les servi- ;
leurs du roi présentaient abondamment a ses nobles hôtes ;
les chairs salées cl le bœuf rùli,. et faisaient circuler
sans relâche le vîn et l'hydromel. Le temps était beau ,
le vent frais, le gibier abondant, la forêt voisine, tout
promenait une chasse heureuse; aussi la joie rayonnait-
elle sur tous les visages . et de toutes parts les cliants ré-
sonnaient mêlés aux rires. Aussi ardent chasseur que
guerrier indomptable , Charlemagne animait ses rudos
convives de la voix et du geste; mais, toujours sobre au
milieu même des orgies les plus emportées, et supérieur
en tout aux hommes de son époque, il mangeait et buvait
avec modération pour conserver pondant la chasse la
souplesse do son corps et la justesse de son coup d'œil.
A côté d'^ < <^i(i> «ïfène bruyante et joyeuse, il s'en pas-
sait une d'un tout autre caractère; c'était vers la partie
la plus reculée du château , dans une chambre dont lu
fenêtre étroite et sombre donnait sur celte cour tumul-
tueuse. Une jeune femme aux traits doux et fins, mais
languissante et pâle et le regard allumé par la fièvre , se
soulevait péniblement sur son lit. et d'une voix faible et
profondément Igste : « Clolildo, »» disait-elle 'a une jeune
fille agenouillée près d'elle ; « aide-moi , je veux me le-
ver; prends mes plus beaux habits et pare-moi.
» — Vous lever, vous parer, ma bonne maîtresse! et
pourquoi faire , mon Dieu ! affaiblie et malade comme
vous êtes ?
» — Je veux mclever pour accompagner le roi , mon
époux , a la chasse ; je veux qu'il me voie , qu'il m'aime. »
A cette réponse, la jeune fille regarda la reine avec
une expression d'étonnement et de douleur, et se mil a
pleurer.
« Calme-toi, ma Clolilde, et hâte-toi , je t'en sup-
plie. Je suis forte, vois-tu , et quand je me sentirai près
du roi Charles , je serai tout-a-fait guérie. Hélas , » con-
tinua-t-elle en s'affaissant a chaque instant sous les mains
do la jeune fille qui s'était mise a l'habiller ; « c'est parce
que je suis toujours alitée et malade qu'il me néglige et
m'oublie; s'il me retrouvait cbevauclianl a ses cotés,
rose et souriante , comme dans les premiers jours de notre
mariage, il me rendrait son cœur, j'en suis sûre. C'est
qu'aussi, mon enfant, il est bien triste pour un grand
roi comme le roi Charles de voir à tous ses barons des
femmes belles et fières, et de ne pouvoir leur montrer
une compagne digne de lui, c'est-à-dire plus belle et
plus fière. Donc , prends tous mes joyaux et fais-les ruis-
seler sur mon cou et dans mes cheveux . car je veux être
belle , je veux être digne du roi et effacer toutes les au-
tres femmes; oui, Clotilde, dussé-je mourir après, je
veux encore une fois être aimée de mou époux cl me
montrer la reine. »
Mais cette exaltation factice de la jeune reine des
Francs s'évanouissait bien vile : « Mon Dieu ! » reprenait
la pauvre Ilermangarde , qui se sentait prêle a défaillir,
« pour que je sois ainsi délaissée, c'est que peut-être
aussi je suis bien changée ; voyons , ma Clotilde, sois sin-
cère , mérité-je vraiment l'abandon de mon époux?
» — Hélas! ma bonne maîtresse, » répondit la jeumî
fille ; « si quelque chose a changé , c'est le cœur du roi ,
car je vous trouve aussi belle que jamais , et surtout plus
touchante et plus digne d'être aimée, ^iais non , le loi
vous aime toujours : ce sont les guerres sans cesse re-
naissantes qui l'éloignent de vous : et quand ce n'est pas
la guerre , c'est la chasse. Comment les honmies et les
rois peuvent-ils se plaire a verser ainsi le sang? et la
paix , la douce paix ne nous sera-t-elle jamaisaccordée?
,) — A la cour du roi Didier, mon père, » continua
Hermangarde en rêvant tristement, « tous les princes
lombards s'empressaient autour de moi, tous vantaient
ma beauté, et briguaient l'houiieur d'obtenir ma main;
mais la gloire du grand roi Charles m'avait touchée ; hé-
las ! et aussi sa jeunesse et sa beauté , son uni doux et
fier, son front plein de majesté , sa haute et noble laille ;
et je dédaignai tous les princes, mes égaux; j'ouldiai
même que le roi Ch;ules était marié à une autre femme,
et que le divorce est réprouvé devant Dieu et devant les
hommes. Oh! Charles, Charles, ne m'en punissez pa?,
laissez-moi toule ma vie, si vous voulez, dans ce coin
du palais, mais ne me chassez pas , ne me répudiez pas;
mieux vaudrait la mort que cette iionte 1
» — Pourquoi cesfMuesles idées? » reprit Clotilde en
^00
LECTURES DU SOIR.
DÔUssant , « le roi ne pouse point a vous donner de ri-
vale. Encore lout échauffé de sa lutte avec les Saxons, et
plein de ses triomphes rapides . il ne songe qu'à les cé-
lébrer avec ses barons; mais vous aurez voire tour, et
c'est du repos et un autre bonheur qu'il viendra bientôt
vous demander.
» — Oh ! ma Clotilde, que lu me fais de bien ! tu dis
vrai , c'est que mou temps nest pas encore venu. Eh bien !
je serai patiente, je ne reprocherai rien au roi, ni par
mes paroles ni par ma tristesse. Tu verras tout a l'heure
comme je m'efforcerai d'être gaie; vite, passe cette
brociie garnie de pierreries dans mes cheveux ; c'est bien ,
je suis contente;" » acheva llermangarde en se regardant
dans un miroir de métal poli; « maintenant descends
dans les écuries et fais préparer ma haqueuée.
» — Y songez-vous , bon Dieu ! quand vous pouvez à
peine vous soutenir? C'est votre litière qu'il faut aller
commander, n'est-ce pas"?
» — Non . non , c'est ma haquenée que je veux. Est-
ce avec une litière, ma bonne Clolilde , que je pourrais
suivre la chasse"!* Je veux, te dis-je, rester le plus près
possible du roi; sa vue va me reudre tout-'a-''ait forte;
d'ailleurs, puisque tu as encore quelques craintes, tu
mouleras derrière moi en croupe; et, si je me sentais
faiblir, lu me soutiendrais. »
Quelques inslaus après, la reine et la jeune Clic mon-
tèrent une docile haquenée, qui savait comprimer sous
le frein l'impatience dont l'agitait le tumulte excitant de
la cour. Uanimce par l'a-r frais et la scène splendide qui
remuait sous ses yeux , llermangarde avait retrouvé une
énergie mom'entanée. et ses joues , lout 'a l'heure si
blêmes . se peiimaient de vives nuances. A la fois pressée
de revoir Charlemagne et inquiète de l'accueil qu'il allait
lui faire . elle répondait 'a peine aux froids saints que les
berhts ausirasiens lui adressaient au passage, et ne re-
maicpiait pas même le changement de manières et l'in-
souciance des serviteurs du roi à son égard.
Au moment où elle arrivait devant la principale porte
du palais, Charlemasne en sortait avec les pluspuissans
de ses barons , el allait s'élancer sur son cheval , qu'un
doses lidèles tenait par la bride. En apercevant la reine,
son sourcil se fronça ; mais un second regard , (pi'il jeta
sur elle à la dérobée , fut plus doux , car il avait ressaisi
un éclair de la première beauté dllermaugarde , rehaus-
ace encore par une éclatante parure. Alors il lit quelques
j)as vers elle , et d'un accent presque tendre : « Vous
nvez donc chassé ces fièvres si tenaces , llermangarde ,
ni'amie ■;" » lui dit-il , « et vous vous disposez , ce me sem-
ble, h nous suivre 'a lâchasse? »
B — Oui , mon seigneur et époux , si tel est votre bon
plaisir, » répondit la jeune reine en tressaillant de
joie.
» — Noire i)laisir est que vous ne soyez plus malade,
et nous vous approuvons fort de quitter le lit pour la
plaine et les bois; l'air vif et la course folle seront plus
.salutaires à voire beauté que tous les dictâmes de notre
pharmacie. Allons, messeigneurs, »• ajouta le roi en se ris-
tournant vers ses barons; « venez féliciter la reine de
son relour 'a la santé . et préparez-vous 'a bien faire , car
c'est surtout ilovant les dames qu'il est beau de frapper
de grands coups. »
Et les barons, surpris de ce retour de faveur, entou-
rèrent llermangarde, et lui rendirent les respects dont
ils l'avaient privée depuis que Charlemagne leur eu avait
lui-même donné l'exemple.
CoQiuie la jeime reine, lieureuse el ravie, leur payait
en sourires et en douces paroles ces hommages intéressés,
un mouvement se lit à l'entrée de la cour : c'était le chef
suève, Winemar. qui entrait accompagné de ses lidèles
et de sa fille llildegarde, aux noirs cheveux. Le roi alla
au-devant de ce nouvel hôte . qu'il reçut avec distinc-
tion , et fit surtout 'a la belle Hildegarde l'accueil le plus
empressé ; belle en effet, et d'une beauté qui devait plaire
particulièrement 'a Charlemagne, car autant la reine
llermangarde était blonde et frêle , autant la jeune étran-
gère élait brune et vive; l'une avait des yeux bleus et
pleins de langueur, l'éclair élincelait dans les yeux noirs
de l'autre ; de riches teintes coloraient les joues de la
princesse suève, brunies par le hàle, et une blancheur
mate était habituelle chez la fille du roi lombard ; mé-
lancolique et pieuse , celle-ci aimait les longues prières ,
les chants plaintifs sous la voûte sombre d'une église , les
rêveries , le soir, accoudée sur une fenêtre et suivant
d'un œil humide la lune errant au milieu des nuages;
grande , forte , ardente , celle-là tressaillait d'aise au cri
de la trompette, et bondissait de joie emportée par une
cavale fougueuse. Aussi les yeux du roi ne pouvaient-ils
se détacher de celle belle princesse , dont la nature éner-
gique et chaleureuse s'harmoniait si complètement avec
la sienne ; et déjà la pauvre Hermangarde était oubliée ,
et peu à peu le cercle de ses courtisans s'éclaircissail
^ encore pour aller grossir celui de l'étrangère.
o^ Enfin le roi donna le signal du départ ; la foule jaillit
comme un torrent de l'enceinte du palais d'Héristal, et
se répandit dans la |)laineavec un redoublement décris
et de fracas. D'abord , par un dernier respect du devoir
et peut-êire de la forme . Charles chevaucha côte à côte
avec la reine , mais à peine la chasse se fût-elle lancée à
travers les premières bioussailles de la forêt , que , lais-
sant la pauvre Hermangarde au milieu de quelques berhts,
qui ne tardèrent pas eux-mêmes à le suivre , il se préci-
pita sur les traces de la belle Suève; car celle rapide
amazone avait déjà laissé loin derrière elle les plus intré-
pides chasseurs.
Restée seule avec sa fidèle Clolilde : • J'ai eu tort de ne
pas l'écouler, » dit la reiue avec accablement; » ma place
n'est point ici. »
La jeune fille baissa la tête et ne répondit pas: mais,
ayant relevé les yrux vers sa maîtresse , elle la vit si pâle ,
les traits si altérés . (]u'elle poussa uo cri et la saisit dans
ses bras, comme pour la retenir.
« Ma place n'est point ici, » répéta la reine ; • Clo-
5 lilde , remène-moi vers mon lit ; il me semble que je vais
^ mourir. »
^ En effet , llermangarde s'évanouit sur le sein de la
^ jeune fille.
^ Celle-ci , épouvantée , se mil à crier de toutes ses for-
X ces et à appeler du secours , mais personne ne répondit ,
^ personne ne vint, et les regards et la voix de la jeune
^ suivante se perdirent dans l'épaisseur de la foK'l.
^ La hacpienée s'était arrêtée d'elle-même. Clolilde des-
cendit, reçut dans ses bras la pauvre reine, toujours
sans mouvement . la coucha sur le gazon , et prodigua
pour la ranimer tous les moyens que sa mémoire trou-
blée put lui fournir. Grâce à ses soins , llermangarde rou-
vrit les yeux ; et , voyant le lieu où elle se trouvait , el
reconnaissant Clolilde , lui sourit avec tristesse.
« J'avais trop présumé de mes forces, ma |>auvre en-
fant . » dit-elle , « je crains bien de ne pouvoir regagner
Iléristal , et d'être obligée d'attendre ici le relour de
Charles... Pourvu, » continua-t-elleon ouvrant les yeux
avec effroi , « que quelque taureau furieux ne soit point
MUSÉE DES FAMILLES.
-101
\
lancé de ce côté... vile, Clotiltle, allons-nous-en, j'ai
peuri »
A ces paroles de la faible llcrmangarde, une même
épouvante gajjna la jeune (ille; néanmoins, retrouvant
quelque présence d'esprit dans son altaclieiuent pour la
reine : « Kh bien, ma bonne maîtresse, » dit-elle, « es-
sayez de remonter sur votre haquenée , je vous conduirai
dans quelque fourré, derrière de gros arbres, où vous
serez plus à l'abri que dans cette clairière. »
La reine accepta, et, s'aidant de la jeune fille, finit
par se remettre en selle, et Clolildc, prenant la bride et
marchant devant , se mit h chercher un asile.
Après avoir marché quelque temps sans rien trouver
qui la satisfît , elle s'arrêta tout a coup devant une échap-
pée de vue qui lui permit d'interroger la campagne en-
vironnante , et elle distingua bientôt, au milieu d'un bou-
quet de bois peu éloigné , une métairie où la reine trou-
verait assurément du secours, car on voyait un sillon de
fumée s'échapper du toit.
Bientôt le petit convoi arriva devant la porte , et quel-
ques serviteurs étant accourus, Hermangarde et Clo-
tilde se virent en face d'une femme de haute stature , à
l'œil lier, au geste noble , et conser\:ant encore dans
sou humble costume quelques vestiges d'une splendeur
passée.
Clotildc lui demanda l'hospitalité pour sa maîtresse;
Hermangarde adressa elle-même une parole de prière à
l'inconnue. Alors collc-ci qui , depuis quelques instans,
considérait la reine et son magnili(jue costume d'un re-
gard sombre et jaloux , s'écria d'une voix brusque : « El
qui êtes-vous, pour venir insulter ainsi à l'abaissement
d'une exilée? »
« — Je suis Hermangarde, la reine des Francs, la
femme tki grand roi Charles , » répondit la princesse d'un
air d'étonnement et de dignité blessée.
» — lit moi , I) reprit l'inconnue en se dressant de
tonte sa hauteur, « je suis Hirailtrude; j'ai été aussi la
reine des Francs et la femme du grand roi Charles ; bien
plus, je suis la mère de son héritier. Vous voyez donc
que je suis autant que vous, plus peut-être, car Dieu
vous a frap|)ée de stérilité ; et il se peut que demain vous
soyez rejelée comme moi du palais d'Héristal , et reléguée
dans une métairie semblable a celle-ci , et plus triste , car
vous n'y trouverez pas comme moi la consolation d'un
fils, mon glorieux Pépin. Maintenant, vous qui m'avez
fait chasser, je vous chasse à mon lonr, retirez-vous 1 »
» — Oh non ! » s'écria alors Clotilde, en se jetant aux
genoux de la farouche Uimiltrude; « vous ne serez point
assez impitoyable pour repousser ma maîtresse souffrante
et faible comme elle est ; et puis le roi le saurait ce soir,
et vous seriez punie. »
» — Ne menace point, ma Clotilde, » dit Hermangarde
d'une voix mélancolique et résignée , « cela ne nous con-
vient guère maintenant ; et vous , Hilmitrude , accordez-
moi l'hospitalité sans haine , car demain peut-être je se-
rai comme vous répudiée et pauvrement vêtue. »
Ces paroles (irent jaillir un éclair de joie dans les yeux
de l'altière exilée : « A ce titre , » reprit-elle , « soyez la
bien venue. Sus, sus, monseigneur Pépin, voici une
reine qui vient vous demander asile. »
Le glorieux Pépin était un enfant de quatre ou cinq
ans , hideusement contrefait , sombre, hargneux , et que
Charlemagne avait renié comme il avait fait de la mère.
Cependant Charlemagne était parvenu à s'isoler de la
chasse et à se trouver seul avec la belle Hildegarde, qui ,
nullement troublée de la gloire du grand roi, devisait
gaîmcnt avec lui , et ajoutait encore à l'amour du mo-
narque, en se montrant a lui parée de deux qualités de
plus, qu'il prisait fort chez ceux qui l'entouraient, la vi-
vacité de l'esprit et la sérénité de l'humeur. Par degrés
pourtant leur entretien devint grave, car, après avoir
repoussé l'expression de l'amour du roi avec l'arme de
la plaisanterie et du badinage , la fille de Winemar com-
prit que c'était avec des argumens sérieux qu'il fallait re-
pousser ses propositions de mariage; néanmoins, elle
revenait souvent malgré elle au ton de ré[)igramme.
« Oui , » disait Charlemagne en abattant une branche
énorme d'un coup de sabre, comme pour donner plus do
poids à ses paroles , « vous partagerez mon lit et ma cou-
ronne.
)) — Votre couronne , toute grande qu'elle est, sei-
gneur, est trop étroite pour trois têtes.
» — N'ai-je pas déjà divorcé avec Himiltrude?
» — Vous vous autoriseriez d'un premier exemple pour
un second, et peut-être aussi pour un troisième? Cela
vous conduirait, seigneur, a mourir dans l'impénitence
liuale.
» — Le roi Pépin , mon père, me fit épouser Himil-
trude malgré moi , car son humeur acariâtre m'était
connue; et, plus tard, ce fut Bertrade, ma mère, qui
me pressa de rompre cette union mal assortie; et, dans
l'empressement qne j'avais a fuir une femme odieuse,
je me jetai aveuglément dans les bras de celle que ma
mère m'offrait en échange ; mais il se trouva que j'étais
sorti de Charybde pour tomber en Scylla.
0 — Et après deux naufrages, vous voudriez vous
lancer dans un troisième précipice?
1) — Oh vous, Hildegarde, vous seriez pour moi le
port.
» — Votre barque , seigneur, est aventureuse de sa
nature , et vous n'êtes ni d'âge ni d'humeur à la laisser
long-temps à l'ancre.
» — Mais, Hildegarde, je sens que je n'ai vraiment
aimé et que je n'aimerai jamais que vous.
» — Les nœuds de l'amour sont bien fragiles, sei-
gneur, auprès de ceux que forme la religion ; respectez
l'œuvre de vos évêques, leur voix s'élève plus haut que
celle du caprice.
» — Ce n'est point un caprice, Hildegarde; je veux
briser cette union qne le Ciel n'a pas plus] bénie que la
première. Il me faut un lîls, un fils qui réponde aussi
bien que mon épée aux intrigues de mes ennemis. »
Eu ce moment , un monstrueux auroch parut à l'en-
trée du chemin que parcouraient le roi et la princesse.
« Fuyez, Hildegarde, » s'écria Charlemagne en tirant
son sabre et en se plaçant entre la fille de Winemar et
l'animal sauvage, « rangez-vous dans le taillis, pendant
ce temps-là je vais occuper la bête. »
Et, se retournant vers la princesse, il la vit calme, s'af-
fermissaut sur sa monture et disppsant un javelot : ja-
mais elle ne lui avait paru plus belle. Alors , s'électrisant
à l'idée d'emporter l'estime de cette héroïque jeune fille,
il lança son cheval contre l'auroch. Celui-ci qui , à l'as-
pect des deux chasseurs , avait hésité un instant en les
menaçant d'un regard oblique, poussa un long mugis-
sement , fit lui-môme quelques bonds au-devant de son
adversaire , puis , s'arrêtant tout à coup au milieu du
chemin , présenta brusquement ses deux cornes aiguës
au choc du cheval. Mais Charles , qui connaissait les ru-
ses de ces animaux , détourna lestement sa monture de
la ligne où il l'avait lancée , et la faisant revenir un mo-
ment sur elle-même, asséna sur la nuque de l'auroch un
•102
LECTURES DU SOIR.
vigoureux coup de sa lourde épée. Le taureau, dange-
reusement blessé , chancela ; mais , se relevant au même
instant, il se jeta eu beuglant de- rage sur Charles, qui
ramenait h l'aLlaque sou cheval tout frissonnant de peur.
Avant qu'un second coup ralteigiiît, l'auroch était tombé
lêle baissée sur le cheval, dont une de ses cornes ouvrait le
liane , tandis que l'autre déchirait le brodequin du roi et
lui entamait la jambe. La douleur empêcha le royal chas-
seur de frapper une seconde fois l'animal furieux; en
même temps son cheval s'abattit, et le roi des Francs
courait le plus grand danger, quand le javelot d'Ililde-
garde, arrivant comme l'éclair, s'enfonça profondément
(ians les entrailles du taureau, qui frappa violemment
la terre des quatre pieds, et 'balança quelques instaus
entre ce nouvel agresseur et son premier ennemi. Pen-
dant ce temps-la Charles s'était déj'a dégagé de dessous
.son cheval ; il fit quelques pas vers l'auroch en traînant
sa jambe blessée , et au moment où celui-ci reculait de-
vant Flildegarde. il l'abalfit d'un revers de son épée.
«Merci, mon ange gardien, » dit Charles en ten-
dant la main h la jeune princesse.
llildegardc, remarquant alors la blessure du roi , sauta
ù bas de son cheval , déchira un pan de sa tunique,
étancha le sang, rapprocha les chairs et banda la plaie
avec autant de dextérité que l'eût pu faire un médecin
de Rome. Cependant Charles la regardait avec tendresse
et confirmait dans son cœur le titre de reine , qu'il venait
de lui proposer rinstanl d'auparavant.
Quand la princesse eut achevé , « Seigneur, » dit-elle,
« montez sur mon cheval , et gagnons quelque chau-
mière voisine où vous puissiez prendre du repos et at-
tendre vos barons.
,) — Je le veux bien , mon Ilildegarde , tout ce qtie tu
veux, je le veux maintenant, car je le jure sur ma
joycuse,dcs aujourd'hui lu es la reine. »
La lille de Wincmar baissalcs yeux en rougissant ; puis,
secouant sa tête brune et mutine comme pour une der-
nière protestation , elle franchit à côté du roi la lisière de
la forêt.
Arrivé sur un monticule voisin , qui dominait une mé-
tairie, Charles arrêta son cheval : «Allons d'un autre
côté, » dit-il.
B — Mais , seigneur, vous ne trouverez point un asile
pareil a deux lieues à la ronde ; c'est une ferme presque
royale.
,, — Vous le voulez?» reprit Charles en réfléchissant,
« eh bien soit , venez voir ce que j'ai fait pour arriver à
une autre femme , et ce que je ferai pour arriver à vous. »
Kn entrant dans la métairie , Charles et la fille de
Winemar rencontrèrent Himiltrudeel Hermangarde.
En présence les uns des autres, tous tressaillirent.
Mais Charlemagne se remit prompteraont, et, triom-
phant en roi do l'étrangolé de, sa situation: <« llimiltrude ,
Hermangarde, » dit-il d'une voix ferme et en montrant
la jeune (illc suèvc aux deux princesses disgraciées :
<( Prosternez-vous, voici la reine I »)
De ce second divorce , il résulta une guerre entre le
roi desFrancs et celui des Lond)ards ; Charlemagne, après
avoir répudié la lille, conlis(pialcs états du père, et c'est
ainsi qu'on perdant une fonnne il gagna un royaume. Ces
sortes d'histoires sont très-fréquentes dans la vie de
Charlos-lc-Crand.
Quant au lils d'ilimiltrudo, ce glorieux Pépin, il or-
ganisa plus tard une conspiration outre son père, et fut
enfermé d'abord au monastère de Saint-Gall, puis de
Prinn, dans les Ardonnos, où il mourut.
§ m. — LA JOCRNÉE ADMINISTRATIVE. (800. )
La nuit s'achève; tout dort encore dans Aix-la-Cha-
pelle, siège du grand empire; Charlemagne seul veille,
et la liamme vacillantede sa lampe lutte avec les premières
lueurs de l'aube. Accoudé sur son chevet et un exemple
d'écriture devant les yeux , il essaie de former ces ca-
ractères gothiques dont l'exécution nette et lisible nous
paraît encore aujourd'hui si pleine de difficultés; mais la
plume frêle tremble dans celle main large et rude et dès
long-temps habituée 'a ne manier qu'une lourde épée et
un sceptre de fer. Après quelques instaus d'un travail te-
nace, le grand roi compare ce qu'il vient d'écrire avec
son modèle, et , indigné de l'énorme différence qu'il voit
entre les caractères purement moulés de l'exemple et les
monstrueux hiéroglyphes qu'il a tracés, il jette ses ta-
blettes avec colère, et, frappant fortement la table du
pommeau de sa joyeuse, il se lève.
Quelques-uns de ses barons entrent iramédiatemenC
Charles discute avec eux quelques affaires importantes de
l'empire. Ensuite il prend connaissance des procès en ap-
pel devant lui , et , tout en achevant ses ablutions et sa
toilette, prononce des sentences aussi justes que précises.
Il a fini de s'habiller; son costume se compose d'une
chemise de fin lin; de hauts-de-chaussesde même étoffe ,
serrés autour des jambes par des bandelettes; de brode-
quins dorés, attachés par de longues courroies entre-
croisées; d'une tunique avec ceinture de soie, et par-
dessus la tunique une saie pareille à celle des Slaves \vé-
nctes ; en hiver, c'est un justaucorps de peau de loutre.
Charles recouvre ces habits d'un grand manteau bleu
de saphir, double, à quatre coins , tombant par devant
et par derrière jusqu'aux pieds, mais floltant de chaque
côté seulement jusqu'aux genoux ; il descend accompagne
d'autres grands seigneurs, avec lesquels il monte à che-
val. Avant de sortir, il a eu soin de régler l'emploi de sa
journée, et il a donné ses ordres a ses ministres.
La royale cavalcade traverse rapitlement Aix-la-Cha-
pelle an milieu des acclamations enlhousiastes dos liabi-
tans, et voyez comme le grand roi se distingue entre
tous, par §a majesté plus encore que par sa liaïUe taille.
Il est large de carrure, dit la chronique, d'une taille liaulo
et bien i)rise; il a le crâne arrondi , les yeux grands et
vifs , le nez aquilin , une belle chevelure brune, le leint
coloré; sa physionomie rayonne de bonté cl de franchise,
et son port est plein de dignité. Bien qu'il ait le cou gros
et court et le ventre proéminent, la juste proportion du
reste de ses membres rend ces défauts peu sensibles; ses
mouvemens sont mâles et liers , sa voix est claire et pé-
nétrante.
Sa joiicusc pond a son côté. C'est une longue cl large
épée 'a deux Iranchans; la lame, pour donner plus sûre-
ment la mort aux païens . porte de petites «Toix en re-
lief; un triple fourreau l'enveloppe : le premier entoile
cirée blanche et luisante , le second en courroies roulées,
le troisième en cuir doré ; la garde eu est d'or, et le
baudrier, plaqué de lames d'argent. Celte arme no quitte
jamais le graiulroi; la nuit même, comme une fidèle
épouse, elle repose 'a son côté. Sou sceau est gravé sur
le ponuneau , et il dit quelqiu^foislorsqu'il scelle unordre :
< voiPa ma volonté. » Puis en montrant la lame : « El
voila (pii la fera respecter. »
Après sa promenade, il va visiter et encourager les
travaux des architectes , et ceux des autres artistes qu'il
appelle et retient généreusen)ont près de lui.
Il lonUc pour dîner. On no lui sert que quatre plais.
MUSÉE DES FAMILLES.
103
outre le rôti , son mets de prédilection , et il ne boit guère
que trois coups de vin ; car s'il est simple dans son cos-
tume, il est sobre dans ses repas. Cependant ou lui fait à
haute voix le récit des belles actions du temps passé, ou
ou lui lit quelque passages de la Cité de Dieu, de saint Au-
gustin , son auteur favori.
Le dîner achevé , il se rend à l'église, et la , en com-
pagnie de SCS évéques et barons, il chante au lutrin,
dont il est le premier coryphée.
Puis , de retour au palais , son académie s'assemble,
et l'on se met à disserter sur les beautés des auteurs sa-
crés et profanes , ainsi que sur les sciences exactes. Le
plus illustre de la docte troupe est Alcuin , cet Anglo-
Savon, qui, apprenant de quel accueille roi des Francs
honorait les doctes hommes, s'embarqua et se rendit à
la cour de ce prince. Disciple de Bcde , Alcuin surpasse
de beaucoup les savans contemporains dans la connais-
sance des Écritures. C'est lui qui aide le plus activement
le grand roi dans son œuvre de civilisation. Après Alcuin
vient le diacre Pierre, de Fisc ; puis Tbé-odulf de Gothie;
le seigneur franc Engelbert ; Adalhart , abbé de Cor-
bie; Rikulf , évcque de Mayence, et le jeune Eginhart ,
secrétaire du roi. Tous ces doctes hommes ont emprunté
des pseudonymes à l'antiquité; l'un a pris celui de Flac-
cus, l'autre celui d'Homère; ceux-ci s'intitulent Au-
gustin, Damœlas; ceux-là Virgile et Calliopœus. Charles,
en témoignage de son enthousiasme pour la poésie sacrée,
s'est surno"mmé David. Avec tous ces hommes si supé-
rieurs à leur époque,, le monarque, plus grand encore
qu'eux tous, apprend la rhétorique, la dialectique , l'as-
tronomie, la grammaire, les règles de la poésie et de la
musique les langues anciennes et quelques idiomes
étrangers. La chronique raconte qu'il composa plusieurs
morceaux de poésie latine , bien supérieurs aux vers
burlesques et informes du roi Chilpcric; elle ajoute qu'il
calculait la marche et le cours des astres avec une si
étonnante sagacité qu'il fit un traité sur les éclipses, les ;
conjonctions des planètes et des aurores boréales. ;
« Charles, insatiable de gloire , dit encore un de ses ;
historiens, voyait l'éludedes lettres refleurir partout son ^
royaume , mais il s'affligeait qu'elle n'atteignit pas à la
sublimité des anciens pères de l'Église. Dans sou chagrin,
formant des vœux au-dessus d'un simple mortel , il s'é-
cria: Que n'ai-je onze clercs aussi instruits et aussi pro-
fondément versés dans toutes les sciences que saint Jé-
rôme et saint Augustin ! •
» Le docte Alcuin , saisi d'indignation à ces paroles , ne
put s'empêcher d'éclater , et, osant plus que nul n'eût
osé en présence du terrible monarque, il répondit d'une
voix irritée : Eh quoi! le créateur du ciel et de la terre
n'a pas fait d'autres hommes semblables a ces deux-la , et
vous en voudriez une douzaine ! »
Maintenant il mande auprès de lui les enfans qu'il a
conûés au soin du Scot Clément, et se fait montrer leurs
pièces d'écriture et leurs vers. Il se trouve que les enfans
de naissance moyenne et inférieure, présentent des ou-
vrages où se font sentir les plus douces saveurs de la
science; les fils de barons, au contraire, n'ont a pro-
duire que d'insipides pauvretés.
Le très-sage Charles , imitant alors la sagesse du sou-
verain juge, sépare ceux qui ont bien fait d'avec les igno-
rans, met les premiers à sa droite et leur dit : « Je vous
loue beaucoup, mes enfans, de vos efforts pour remplir
mes intentions et rechercher votre propre bien de toutes
vos forces. Maintenant travaillez pour atteindre à la
perfcclioUj et je vous donnerai de riches cvcchés. de
magnifiques abbayes , et vous tiendrai toujours pour gens
considérables à mes yeux. »
Tournant ensuite un front irrité vers les écoliers à sa
gauche , portant la terreur dans leurs consciences i)ar
son regard enflammé, et tonnant plutôt qu'il ne parle ,
il lance sur eux ces paroles pleines d'ironie : « Quant
a vous , nobles, vous , enfans des premiers de la nation ,
beaux-fils tout gentils et tout avenans , comptant sur le
rang dont vous sortez et sur votre patrimoine , vous avez
négligé mes ordres et le soin de votre gloire dans vos
études ; vous avez mieux aimé vous livrer à la mollesse
au jeu , à la paresse ou à des frivolités. Par le roi des
cieux ! permis a d'autres de vous admirer! je ne fais,
moi, nul cas de votre beauté ni de votre naissance. Sa-
chez et retenez bien que si vous ne vous hâtez de faire
oublier, par une constante application, votre négligence
passée, vous n'obtiendrez jamais rien de Charles. »
Cela fait, on procède à la réception des ambassadeurs.
Le premier qui s'avance est le patrice Léon Spatbar,
ambassadeur d'Irène , impératrice d'Orient. Craignant
que le grand roi ne lui fasse la guerre, l'altière princesse
lui envoie offrir sa main , afin de réunir sous une seule
couronne les deux vastes empires d'Occident et d'Orient.
Charlemagne sourit un instant a ce rêve grandiose, puis,
sans croire a la sincérité de celte offre, il répond à
Spalhar qu'il accepte et le congédie , chargé de riches
présens.
Ensuite se présente l'envoyé du célèbre Haroun-al-
Reschid , calife de Bagdad , souverain de la Perse , de
l'Arabie, de la Syrie, etc. 11 vient de la part de son
maître , dire au roi des Francs qu'il le place bien au-
dessus de tous les potentats de l'univers , et qu'il juge
Charles-Ie-Grand seul digue de l'amitié (ïAaron le Juste
(Haroun-al-Reschid). En même temps il lui remet un
étendard , en signe de cession du saint-sépulcre et des
autres lieux sanctifiés par la vie et la mort de Jésus-Christ.
En ou«re, il lui offre l'éléphant Aboul-Abbas , des lentes
et des tentures de salle, peintes de couleurs variées et
d'une merveilleuse beauté; de précieux vêtemens, des
onguens, du baume, et une telle quantité de parfujus
qu'il semblait, au dire de la chronique, qu'on eut
épuisé l'Orient pour en remplir l'Occident. A tous ces
présens est jointe une horloge mécanique eu bronze doré,
dont le carillon et les personnages mouvans émerveillent
; toute la cour de Charles.
; Ne voulant pas se laisser surpasser en générosité par
; le calife, Charles lai adresse plusieurs officiers, avec des
; chevaux et des mulets d'Espagne , des draps de Frîse ,
; blancs ou bleu-saphir , les plus rares et les plus chers
I qu'on peut trouver, des chiens remarquables par leur
agilité et leur courage , et quantité d'autres présens.
« Jusqu'à présent, dit lÉmir en s'en retournant avec
ses compagnons, nous n'avions vu que des hommes de
terre , mais aujourd'hui nous venons de voir des hommes
d'or. »
Les ambassadeurs congédiés, l'empereur prend
quelques fruits en compagnie de ses enfans et part avec
eux pour la chasse; au retour, il se baigne; puis vient
le souper, auquel succèdent de joyeux propos ; et là en-
core , Charles est le roi , et peut-être le roi absolu.
« Son éloquence était à la fois abondante et nerveuse,
dit la chronique; il discourait avec clarté sur toute chose,
eu sorte que son extrême facilité d'éloculion le rendait
peut-être trop grand parleur. »
Les ombres du soir s'élaut épaissies , Charles se rend
à son appartement par sept portes et aiilaul de passages.
104
LECTURES DU SOIR.
« Cent vingtgardes,dit un de SCS historiens, veillaient
toutela nuit daos sou appartement; dix étaient à la tète de
son lit , autant au pied et de chaque côté ; et tous te-
naient une épée nue a la main et un flainl)eau allumé. •
Toutefois ce fait ne se retrouve point chez les autres
chroniqueurs.
Telles étaient les habitudes de Charlemagne, tel il était
lui-même , cet homme extraordinaire, qu'on peut regar-
der ajuste titre comme le premier des conquérans-fon-
dateurs; supérieur assurément à Alexandre, à Charles-
Quint, à Napoléon lui-même, qui, eux du moins, vé-
curent dans des âges de grandeur et n'eurent qu'à mettre
en œuvre les élémeus féconds qui abondaient autour
d'eux ; tandis que Charlemagne, jeté comme uue magni-
fique exception au milieu d une des époques les plus
barbares de l'histoire sociale,'eut tout à créer lui-même;
armées , administration , science civilisatrice.
Couronné empereur d'Occideut en l'an 800 , après un
interrègne de plus de trois siècles , car le dernier empe-
reur dts Romains, Romulus-Auguste, avait été déposé
en l'an 52o, Charlemagne mourut à Aix-la-Chapelle, en
815, âgé, dit-on, de plus de soixante-dix ans.
Le vaste empire dout sa main robuste avait pu seule
soutenir le globe, tomba après sa mort des mains du
faible Louis-le-Débonnaire , son fils, et se brisa en mor-
ceaux.
Et les ténèbres revinrent couvrir le monde qu'avait
ébloui, durant un dtmi-siècle, l'astre prodigieux du
grand roi.
FÉLIX DÂVIN.
CE QUE L'ON YOIT DU PO>T DES ARTS.
Hôlel-de-VilIe de Paris.
Branstown del. ei sculp.
Si, lorsque vous traversez le pont des Arts en venant
du Louvre, vous oubliez par hasard de regarder l'heure
à l'horloge de l'Insiiiut ou des Quatre-Nations qui se
trouve devant vos yeux, je vous en félicite, parce que
cette horloge a l'habitude de ne jamais sonner les heures
que cinq minutes après toutes les horloges voisines. Puis,
si, par un autre hasaird . au lieu de contempler la façade
noircie et mutilée du palais de llustilut, il vous arrive
N" IV.
MUSÉE DES FAMILLES.
105
de jeter vos regards ça et là , de côté et d'nutre , je vous
en félicite encore. Alors , pour la première fois peut-être,
ô Parisien , vous apercevrez autour de vous un magni-
fique spectacle que vous n'aviez pas même soupçonné
jusque-là. Mais ce spectacle, de quels élémens se com-
posera-t-il? quelles merveilles inconnues vont concourir
à le former? Oh! mon Dieu! rien de nouveau et rien
d'inconnu. Ce sera le Pont-Neuf, par exemple, que vous
traversez tous les jours; le palais de Justice, cet im-
passe où chacun s'est fourvoyé si souvent en maudissant
son étoile; la vieille cathédrale qu'un grand poète vous
a montrée du doigt, et cet Hôtel-de-Ville où vous ont
conduit tant de fois l'exercice de vos droits de citoyens
tant de fois, hélas! les séances des sociétés philharmo-
niques et littéraires ; ce sera encore cette galerie des ta-
bleaux du Louvre, où l'on se presse tous les samedis
pendant deux mois pour étudier les modes nouvelles ; el
puis ce jardin des Tuileries , dont vous savez toutes les
statues ; et enfin ce palais de la Chambre des Députés qui
vous voit toujours dans ses tribunes, aux jours orageux
de la discussion : ce sera bien des choses, quais, ponts
et monumens dont vous aviez vu depuis long-temps tous
les détails, mais dont vous verrez pour la première fois
l'ensemble. Que Dieu vous accorde un beau soleil , le
jour où il vous prend fantaisie de détourner ainsi la tête,
et rien ne manque plus assurément pour que le spectacle
que je vous ai prorais vous ravisse de sa splendeur. A
votre gauche , à l'est, se présente tout d'abord l'île de la
Cité, qui semble un immense vaisseau prêt a suivre le
cours du fleuve, si le Pont-Neuf ne l'arrêtait au passage.
I,e P(int des Arls. — Diroction de l'est.
Branstown Uel. el sçuh.
Des deux côtés de l'île se dessinent ardemment dans
l'azur du ciel les toils pointus des grosses tours du Pa-
lais bâti par Phllippe-Ie-Bel sur les ruines du château
d'Eudes, les aiguilles élancées de la Sainte-Chapelle, et
les masses colossales que Notre-Dame dresse comme deux
têtes de géants pour surveiller les deux Paris. Un peu
derrière vous se prolonge une longue ligne de quais qui
avaient chacun, hier encore, leur physionomie cl leur
couleur. Aujourd'hui les voilà tous larges et blancs à
lenvi , jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent avec nos regards à une
place et devant un édifice qui se mêlent tous les deux
JANVIER <8."G.
dans nos souvenirs : la place de Crève et l'Hôtel-de-Ville.
En ^357, les prévôt et échevins de la ville de Paris
achetèrent, pour 2,880 livres, la maison de Grève, qui
portait aussi le nom de maison aux Piliers et de maison
aux Dauphins, parce qu'elle avait appartenu aux der-
niers Dauphins du Viennois. Charles V, avant d'être roi,
y avait demeuré. Avant l'année ^5.J7, les officiers mu-
nicipaux se rassemblaient à la vallée de Misère, dans la
inaiso7i de la Marcliaudise, ensuite près le grand Châ-
tclet, et depuis, près la place Saint-Michel, au parloir
aux Bourgeois. La maison de Grève fut démolie en i 552,
^^ TROISIÈMB VOLPMB.
iOG
LECTURES DU SOIR.
el rHôlcl-de-Ville ftit constrait snr son eraplacemenl,
d'après les dessins de Domioiqne Cortonuc.
L'histoire de l'Hôtel-de-Ville ne présente aucun intérêt
hicu grand jusqu'en ^780; jusque-la ses journées les
plus occupées et les plus solennelles avaient été celles où
le roi daignait y accepter un banquet ou un bal.
A cette époque, le ministre des finances. M. Necker.
ayagt divisé la ville eu soixante districts, pour procéder
au chois des électeurs qui devaient nommer les quarante
députes du tiers chargés de représenter Paris à Tq^sem-
blée des étals, il arriva que les électeurs ne voulurent
pas se séparer même après les élections faites, et qu'ils
se maintinrent dans leurs fondions, soit pour donner
des instructions à leurs députés-, soit dans une attente
secrète des grands événemens qui se préparaient.
Une salle de l'Hûtel-de-Ville leur avait été accordée ,
et ils s'y réunissaient périodiquement. Tous les anciens
pouvoirs ayant été abrogés, au milieu de la confusion
générale, nul ne sachant h qui s'adresser, l'assemblée
«les électeurs se trouva réunir à elle seule tous les pou-
voirs. Le prévôt des marchands, leséchevins, se joi-
gnirent à elle; los masistrats, incertains sur leur* altri-
botions, lui envoyaient les accusés après leur interro-
gatoire; les districts réunis lui demaniaient des ordres.
Les électeurs se déclarèrent en permanence et se par-
tagèrent en différens comilés pour parer à tous les be-
soins. Mais l'agitation qui croissait tous les jours et à
tous les inslans dans la ville, se répandit aussi parmi
eux. Le ^3 juillet ^789. on avait appris le départ de ^"i
Necker, renvoyé du ministère; le prince de Lambesc. ^
commanda^dti royal-allemand , avait chargé le peuple ^
aux Tuileries; et des brigands qui semblaient sortir de ^
chaque pavé, Ggures mystérieuses et terribles que nous «>?
avons vues, nous aussi, parcouraient la ville, armés de 3
piques et de bâtons. De toutes parts on criait aux armes,
et la multitude accourait h riTôtel-de-Ville pour en de-
mander. Les électeurs, embarrassés de leur nombre,
adjoignent quelques-uns d'entre eux au prévôt des
marchands, et forment ainsi une municipalité. Pendant
la nuit du t5, les brigands assiègent l'Hôtel-de-Ville et
l'envahissent; ils voient devant eus les barils de poudre
qu'ils demandaient : mais un électeur, Moreau de Saint-
Méry , se lient le pistolet armé au milieu de ces barils ,
et si on avance, il menace de faire sauter l'édifice.
Toute la journée du lendemain, qui fut le ^ { juillet,
rnôtel-de-Ville fut comme le quartier-général du camp
que formait Paris. Ses abords étaient encombrés de char-
rettes arrêtées aux barrières. Des députations et des or-
dres en partaient sans cesse , et on y écoutait avec anxiété
le canou qui grondait du côté de la Bastille. Enfin, à
cinq heures et demie du soir , la foule s'y précipita, en
criant victoire et en apportant ses sanalans trophées.
Quelques heures après, Bailly était proclamé maire de
Paris et premier officier municipal.
La municipalité, organisée comme elle le fut alors,
dura deux ans. Elle était née à la prise de la Bastille,
elle mourut le ^0 août I7'.)2. à la prise des Tuileries.
L'Hôtel-de-Ville devient ensuite le siège de la terrible
commune de Pans, pouvoir dictatorial érigé par Dan-
Ion et Marat, et qui dispute à la Convention le gouver-
nement de la France. Il semble que les murs de lllôtel
donnent une consécration légale à tout ce qui se résout
dans son enceinte . et qu'il soit le siège éternel , la capi-
tale et la citadelle de la puissance populaire, donnant
cette puissance a couï qui riiabitent. Rihespierre. comme
s'il le comprenait ainsi, se réfugie à rilôtel-ile-Yille lors-
qu'il est chassé delà Convention. Mais la Convention
triomphe, et le pouvoir municipal est détruit.
Ressuscité tant bien que mal sons le Directoire , ce
pouvoir fut à peu près annulé par l'empire et par la res-
tauration. L'Hôlel-de-Ville, pendant ce temps, ne fat
guère que le logement du préfet de la Seine , la ville se
trouvant absolument étrangère à l'administration de ses
biens et de ses revenus, et il fallut juillet ^8ô0 pour
rendre à la ville de Paris h plupart des libertés muni-
cipales que lui avait données juillet 1789.
La place de Grève fut pendant long-temps le théâtre
des exécutions criminelles. Ces jours-la. toutes les petites
fenêtres des maisons cbétives qui bordent la place étaient
louées à prix d'or par les dames de la conr. Madame de
Sévigné y venait pour voir brûler la Brinvilliers et pré-
parer une très-charmante lettre à madame de Grignao.
Pendant la révolution , il se jouait sur celle place le der-
nier acte des drames qui commençaient a l"Hùtel-de-
Ville. On y accrochait Foulon à la lanterne; on y dépe-
çait le corps de Berthier de Sauvigny; plus tard la
guillotine s'y tenait en permanence, et un beau Joor
Robespierre jeune y tombait d'une fenêtre. Maintenant la
place deGrève est purifiée de toutes ceshorreurs . En même
temps qu'on gratte r|!ûtel-de-Ville , la place est entourée
de trottoirs , ses pavés sont redressés , et elle est éclairée
au gaz. — Le tout en attendant la rne Loais-Philippe,
que nous n'y voyons pas venir.
De tous les quais qui mènent de la Grave au pont écs
.^rts. celui qui certes a le plus perdn de son ancien as-
pect est le quai de la Mégisserie, qui s'étend du poat au
^ Change au pont Neuf. Lue de ses parties s'appelait la
^ Poiilaillerie, parce qu'on y avait établi le marché aai
^ volailles, et s'appelait aussi Vatlce de Misère. L'^Ure
S partie était occupée par des mégissiers qui lui donnèrent
^ leur nom. Toute l'étendue du quai était plus vulgairement
^ connue sous le nom de quai de la FcrraiUe, parce qu'en
3^ face de ses maisons à pignons pointu» nne foole de petits
marchands étalaient leur ferraille sous de misérables
échoppes. Ce quai avait encore «n autre genre do célé-
brité : c'était Fa que les recruteurs ou raccolcurs pn^ne-
naient de longues perches garnies de gibier pour séduire
tous ceux qui avaient envie de gagner au service du roi
des lauriers et de la gloire : c'était la encore et sons
1 arche Marion que se vidaient, l'épée à la main. les
querelles des soldats ivres. Pour tout souvenir de cette
! belliqueuse époque, il n'est resté au quai de la Ferraille
; qu'un grand nombre de bonliqucs de quincailliers et de
I fourbiîseurs.
; Si ion sort de ce qnai par le pont aa <3iaBg«,où ne se
; trouve plus une seule maison de changeur , ai^rë i'or-
; donnance formelle du roi Louis VII q"* "^''•' "'"-"■ fà
lenrs den>enres , oo *e trouve devant la
de-Justice, ce vieil édifice tronqué où j'ium . iin->> os
l'une contre l'autre, les réparations opposées du goût de
chaque époque.
Ou croit qu'il y avait déjà sur cet emplacement on
palais du temps de la domination des Romains dans les
Gaules, et on ignore la date de sa fondation. Eudes,
comte de Paris, l'occupait 'a la fin du neuvième siècle,
ïlngues Capet et ses successeurs y firent leur résidence
hahiluelle. Saint Louis y construisit la chambre où siège
la cour de cassation, la grand'charabre et la Sainte-Cha-
pe'le. PhilipjMsIe-Rel le reconstruisit presqueentièrement
en l")!.";; sous le règnede son fils LouisX.lellutin. le parle-
ment commença 'a y tenir ses séances ; Charles V le quitta
en ^ '6 t pour habiter l'hôtel Saint-Paul ; mais Charles VI
MUSEE DES FAMILLES.
107
y demeurait en -1 38-j ; Charles Vil le desliua entièrement
à l'administration delà justice, et cependant François l'^'"
y demeurait en 1501. Les rois de France, ou le voit,
avaient peine a s'en séparer. Lorsqu'ils cessèrent de l'oc-
cupcr, l'incendie s'en empara.
La grande salle on se trouvait cette fameuse table de
marbre sur laquelle ctaicut représentés les mystères ; où
les rois recevaient autrefois les ambassadeurs; où ils
donnaient des festins publics; où se célébraient les noces
des cnfans de France; celte magnifique salle, qui était
ornée des^latues de tous les rois depuis Thararaond , fut
consumée, ainsi qu'une partie des bàtimens du Palais,
le 7 mars IQI8. Le fea commença par la charpente de
la grande salle , dont le bois sec et vernissé fut enflammé
à l'instant. Les solives et les poutres qui en soutenaient
le comble, séparées par l'ardeur du feu, tombèrent tout
embrasées sur les boutiques des marchands et sur les
bancs des procureurs. Un vent du midi qui soufflait avec
violence éparpilla la flamme de tous côtés. Les requêtes,
le greffe du trésor, la première chambre des enquêtes
et le parquet des huissiers, furent consumés en peu de
temps.
Le feu était déjà h la tour de l'Horloge, et le Palais au
rait été anéanti, si l'on n'eût abattu la charpente de cette
tour. On parvint enûnà arrêter l'incendie, etaconscrver
la grande chambre , la cour des aides , la galerie aux
merciers et plusieurs appartemens. Le bruit se répandit
alors que la régente Marie de Médicis n'était pas étran
gère à cet incendie, parce qu'il avait détruit avec un
merveilleux à-propos les dossiers de l'enquête commen-
cée par le parlement sur l'assassinat d'Henri IV. Ou
prétendait que plusieurs des pièces compromettaient
gravement la reine elle-même Marie de Médicis et le
duc d'Épernon. La grande salle , appelée aujourd'hui
salle des Pas-Perdus, fut reconstruite en -1C22 par Tar-
chitecte Jacques de Brosse, l'architecte du Luxembourg :
elle est composée de deux nefs parallèles voûtées eu
plein cintre et séparées par un raugd'arcades. En ^77(),
un incendie ayant consumé toute la partie du palais
qui s'étendait depuis la galerie des Prisonniers jusqu'à
la Sainte-Chapelle , on éleva, sur les dessins de Des-
maisons , la façade actuelle du palais. La partie de cet
édifice qui regarde la place Dauphine , reste encore à
brûler.
En descendant du palais par ce côté , on arrive sur le
Pont-Neuf, en face de la statue de Henri IV. Cette statue,
dont les destinées furent tellement étranges , que nous
ne pouvons nous empêcher de vous en raconter l'hi-
stoire. « C'est un bon conte » aurait dit Brantôme.
Ferdinand, grand-duc de Toscane , avait commandé
à Jean de Bologne , élève de Michel-Ange , un cheval
de bronze qui plus lard aurait porté son effigie. Alors
on n'avait pas encore trouvé le moyen de fondre les
statues équestres d'un seul jet. Le prince et l'artiste
étant morts , Cosrae II fit terminer le cheval par Pietro
Tacca , et en fit présent à Marie -de-lMédicis , veuv.c de
Henri IV , régente de France. Le cheval fut embarqué
h Livourne; mais le vaisseau qui l'apportait vint échouer
sur les côtes de Normandie , auprès du Havre. Après
un an de séjour au fond de la mer, le cheval en fut re-
lire à grands frais , et transporté du Havre à Paris.
Lorsqu'il y futarrivé, la reine résolut de lui faire porter
la statue du roi son mari , dont la France pleurait en-
core l'assassinat. Le sculpteur Dupré fut chargé de
l'exécution de celte statue, et on la plaça sur le miliftl
du Poul-Ncuf , comme à l'endroit le plus frcqucnlé de
la ville. Statue et cheval restèrent ainsi a leur place
jusqu'à la révolution française. Il arriva un moment où
le nom d'Henri IV, cité d'abord avec enthousiasme
comme celui du meilleur des rois , perdit toute sa po-
pularité comme étant celui d'un tyran. Lu statue lut
alors désarçonnée par une foule furieuse • et le cheval ,
ce cheval qui était sorti sain et sauf de l'Océan , fut jeté
par petits morceaux dans la Seino. Le 23 août 1818 ,
Louis XVIll fit le jour de sa fête, à la n)ême place,
l'inauguration d'une nouvelle stalue qui est l'œuvre du
sculpteur Lcmot : quatre boîtes en plomb contenant la
Henriade de Voltaire; l histoire de Henri IV, par Pé-
réSxe, et les Mémoires de Sully, furent renfermées et
scellées dans le ventre du cheval. Depuis 1830 , la
statue de Henri IV , le monarque au panache blanc , a
été mise sous la sauve garde d'un drapeau tricolore.
Le Pont-Neuf qui était , sous Marie-de-Médicis , l'en-
droit le plus fréquenté de la ville, et la première cu-
riosité que les étrangers visitassent à leur arrivée dans
Paris, est bien déchu aujourd'hui de son antique splen-
deur.
Où est la Samaritaine , ce merveilleux édifice bâti
sur pilotis, et sur la façade duquel chacun pouvait voir
la Samaritaine donnant à boire à Jésus-Christ? où est
cette horloge dont la cloche arrêtait tous les passans ,
lorsqu'elle sonnait l'heure? La Samaritaine est tombée
dans la Seine. La cloche du cadran a été transportée
dans l'église Saint-Roch où vous l'entendez maintenant.
Et le milieu du pavéqui élaitencombré parla foule de car-
rosses de tous les gens de^qualités? il est encombré encore,
maisdequelles voilures, grand Dieu ! et les deux trottoirs,
où l'on ne pouvait s'avancer à travers une multitude
attentive au spectacle d'une parade ou sympathique aux
douleurs d'un patient que tenaillait le dentiste italien?
Les deux trottoirs aujourd'hui sont d'une circulation
facile, et l'un d'eux même estexclusivement abandonné
aux hommes d'affaires qui vont au palais. Autrefois
encore, lorsque la nuit était venue, lorsque la foule
s'était écoulée et que le dernier badaud... de province
avait disparu , lorsque les lumières des maisons qui
bordent la Seine s'éteignaient l'une après l'autre, vous
auriez pu entrevoir dans l'ombre de ia nuit des hommes
couverts de larges feutres et de longs manteaux qui se
glissaient de chaque côté du pont. Puis, quelque temps
après , qu'un bourgeois attardé psssât en chantonnant
quelque noël pour dissimuler ses terreurs, et vous auriez
vu se détacher du parapet une formidable apparition
qui glaçait d'effroi le malheureux passant certain du sort
qui l'attendait. Son manteau , sa bourse et jusou'à ses
chausses changeaient de maître. Ou bien si c'était un
garçon hardi et qu'il résistât victorieusement : alors,
qu'il prit bien garde à ses coups , car tous ces brigarids
qu'il frappait, c'étaient la plus haute noblesse de France,
c'étaient les plus grands noms de la monarchie, et
celui-là qu'il terrassait , c'était peut-être Gaston d'Or-
léans , frère de Louis XIII.
Maintenant, la nuit, sur le pont Neuf, vous pourrez
encore entrevoir des épées ; mais , hélas! rassurez-vous :
ce seront les épées protectrices des sergens de ville,
veillant sur notre sommeil. Oh ! le vieux Paris ! et le
vieux pont d'Androuet-du- Cerceau 1 qui nous dira où ils
sont allés?
C'est avec des réflexions et des regrets aussi Irislos ,
qu'on revient au point d'où sont partis nos regards cl
d'où l'on contemple alors devant soi un édifice noirci,
dont le ddmc et la foime penycût rappeler , quoique
\
-108
LECTURES DU SOIR.
d'une façon très-lointaine , la façade de Saint-Pierre de
Rome. Les destinations et les noms de cet édiâce ont
changé souvent.
Construit par ordre du cardinal Mazarin , sur l'ancien
emplacement de la tour de Nesle, il fut destiné par le
ministre à renfermer soixante jeunes gentilshommes de
quatre nations différentes, qui deraient y recevoir une
éducation gratuite : il reçut le nom de collège Mazarin
ou des Quatre-Nations. En 4 806 , il devint , sous le nom
de palais des Beaux-Arts, le lieu des séances de l'Insli-
tut, corps savant qui remplaçait, depuis H 796, l'Aca-
c^ demie française, celle des sciences, celle des belles-
X lettres , celle de peinture et de sculpture : il se nomme
^ aujourd'hui le palais de l'Institut. L'Académie française
^ tenait auparavant ses séances de l'autre côté de l'eau,
^ dans une des salles du Louvre.
^ Jusqu'ici vous n'avez regardé que le vieux Paris , au
^ milieu duquel trône cette chère Lutèce de Julien , — la
^ cité , — capitale au berceau , qui tremblait lorsque les
^ barques normandes remontaient la Seine. Maintenant,
^ tournez la tête ; jetez les yeux à votre droite . à l'ouest,
T et le spectacle change complètement. Derrière vous,
Le l'oul des Arts. — Direcliun de l'Ouesl.
Braii^loun dtl. cl sculp.
c'est un amas confus de maisons au-dessus desquelles
percent ça et la les aiguilles et les tours des clochers d'é-
glises. Par ici, le jour et l'air circulent à grands flots
comme dans une ville nouvelle. D'un côté, les grands
hôtels s'espacent et se carrent à leur aise ; de lautre,
le regard , qui s'est fatigué à suivre les ligues majes-
tueuses du Louvre, se repose parmi les masses ver-
doyantes des Tuileries , et va se perdre sur les hauteurs
de Chaillot et de Passy, qui bordent l'horizon.
Le Louvre fut de toute antiquité une demeure royale.
On prétend qu'il y avait à sa place, pendant le \ 11" siècle,
un château construit par Dagobert I", et que les Nor-
mands détruisirent. Mais si l'on n'est pas certain de son
origine , il est constant au moins qu'il existait au Xll' siè-
cle , sous Louis-le-Jeune. La grosse tour du Louvre était
isolée et bâtie au milieu de la cour. Tous les grands feu-
dalaires de la couronne relevaient de cette tour et ve-
naient y faire protestation de foi et hommage : « c'était
une prison toute préparée pour eux , s'ils manquaient à
leurs sermens; » elle fut détruite en -1528. Philippe-
Auguste , lorsqu'il entoura la ville d'une enceinte avec
les mille francs d'argent qu'avait donnés Gérard de
Poissy , n'y enferma pas le Louvre dont il lit une forte-
resse flanquée de tours. L'une d'elles fut nommée, sous
Charles V, la tour do la Librairie, parce qu'elle renfer-
mait la bibliothèque du roi . la plus considérable du
temps et composée de 000 volumes. François P"" lit ré-
parer le Louvre en 1 53'.) , pour y loger Charles-Quint.
Vers la lin de sou règne, l'ancien château fut entièrement
démoli , et on jeta les fondemcns de la partie du palais
qu'on nomme le vieux Louvre : cette partie fut achevée
sous Henri II, d'après les dessins de Pierre Lescot et
avec des sculptures de Jeau Goujon.
Charles IX habita le Louvre. Le 23 août \ 572, « quand
MUSÉE DES FA^^LLES.
^09
I
il flt joar, dit Brantôme, le roi mit la tète a la fenêtre
de sa chambre, et voyant aucuns dans le faubourg Saint-
Germain qui se remuoient et se sauvoient, il prit
une grande arquebuse de chasse qu'il avait et en tirait
tout plein de coups a eux , mais eu vain , car l'arque-
buse ne tiroit de si loin; incessamment criait : tuez !...
tuez!... 0 Le gros pavillon du Louvre fut bâti sons
Louis XIII , et Louis XIV posa , le ^ 7 octobre 1 665 , les
fondemens de la façade principale qu'on appelle la Co-
lonnade. Comme le roi voulait élever la un monument
digne de sa grandeur, il fit venir de Rome, pour exécu-
ter ses projets , le cavalier Lorenzo Bernini qui passait
pour le premier architecte du temps. On lui rendit en
France des honneurs qui sont a peine croyables. Dans
toutes les villes où cet artiste passa, il y avait ordre du
roi de le recevoir avec la pompe due aux princes du
sang , de le complimenter , et de lui apporter des pré-
sens : des officiers de la bouche du roi lui préparaient
a manger sur sa route; et quand il approcha de Paris ,
un maître d'hôtel de sa majesté fut envoyé à sa ren-
' contre pour l'accompagner partout. Malgré toutes le«
préventions favorables, le plan du Louvre que présenta
La Chambre des Députés.
Branslùwn del. et sculp.
Bernini fut généralement critiqué ; mécontent de la
froideur qu'il pcncontrait , il prétexta l'impossibilité de
passer l'hiver dans un climat plus froid que le sien , et
il repartit. Si le voyage du cavalier Bernini servit peu
à rerabellissemeut du Louvre , il servit 'a signaler la
magnificence de Louis XIV qui lui fit une gratification
de 5,000 louis, avec un brevet de ^2,000 livres de
pension et son portrait enrichi de diamans. Il reçut le
tout assez froidement.
Cependant le Louvre ne s'achevait pas : plusieurs ar-
tistes célèbres se présentèrent pour cette grande entre-
prise. Les dessins préférés furent ceux du docteur
Claude Perrault, le mauvais médecin dont parle Boi-
leau ; et Perrault fit la colonnade. La grande galerie qui
joint le Louvre aux Tuileries et qui renferme actuelle-
ment notre musée de peinture , fut terminée sous Napo-
léon par M. Fontaine. Enfin , au bout du jardin des Tui-
leries , de l'autre côté du pont que surchargent douze
grandes statues, s'élève la vaste façade d'un édifice au
portique grec. Mais contentez-vous, si vous l'admirez,
de l'admirer de loin. N'essayoz-pas de monter les trente
marches qui y conduisent ; ces marches ne vous condui-
raient qu'à une muraille Car cette façade , c'est le der-
rière de la Chambre des Députés, monument d'hier, qui
a déjà une histoire, et dans l'enceinte duquel une révo-
lution a eu le temps de s'achever. La Chambre des Dé-
putés, édifice qui représente notre liberté nouvelle,
comme IHôtel-de- Ville représente, dans l'ancien Paris,
nos anciennes libertés. Trouvez une autre ville où l'hi»'
toire s'écrive en pierres de taille d'une façon si impo-
sante, où deux monumens pareils se répondent aux
deux bouts de la rivière, séparés par ces autres magni-
MO
LECTURES DU SOIR.
fiques monumcns que vous savez , comme par autant ,
d'époques. . * ., ,.
Un vi'eux soldat de la science , qui a fait pour 1 amour
d'elle la campagne d'Égyple a la suite de Monge, et bien
d'autres campagnes encore , disait devant moi qu û est
quelque cliose de plus beau que le speclacle des pyra-
mides que le spectacle de toutes les splendeurs etraoges
de l'Orient. — C'est ce qu'on voit du pont des Arts.
Et pourtant, celui qui disait cela ne s'était pas trouve .
comme moi sur le pont, la nuit, —par une de ces nuits !
de fête, où son accès est interdit au public. Alors, en
effet on avait là un spectacle qui devait effacer tontes les
splendeurs de l'Orient. Les raonumens que je vous ai dits
apparaissaient tout enQaramcs ; ici rilliimiuation dessi-
nait le demi-cercle et le fronton du palais de rinstilut;la,
de grandes lignes élincelantes, surmontées d'un nuage
de fumée qu'elles coloraient, accusaient successivement
l'hôtel de la Monnaie, la place de Henri IV et l'Ile dont
la proue scinde en deui la scène ; plus loin le dôme rouge
du Panthéon semblait suspendu au ciel par la main de
Dieu , comme un de ces globes de feu que Massillon ra-
conte tandis que ÏNotre-Dame soulevait avec peine dans
l'ombre ses deux fronts noirs, comme si elle u'était pas
de ces réjouissances. De l'autre cote , le grand Louvre
était rayé de lumière ; des guirlandes embrasées cou-
raient le long de la terrasse des Tuileries, et les statues
blanches du pont Louis XV semblaient mettre l'Italie de la
fête. Puis la Seine coulait aux pieds de tous ces édifices,
les décalquait follement et les renversait dans ses eaux,
avec leurs formes embrasés qu'elle y faisait tressaillir.
11 y eut un instant où , a la dernière détonation du
feu d'artifice, Paris sortit tout entier du milieu de ces
ténèbres visibles, inondé d'une clarté blanche. Cette ap-
parition fut saluée d'un cri d'admiration par la foule qui
se tenait jusque-là silencieuse et recueillie des deux côtés
de la rivière. Tout un monde, qui a regardé les révolu-
tions tout au plus par sa fenêtre , était descendu dans
la rue pour voir la terre et le ciel un instant illuminés.
Lorsque l'obscurité, comme suspendue'par un miracle,
se fut refermée sur tout, la fouie se séi)ara. lit ce fut
alors un merveilleux coup d'œil que celui de toutes ces
ombres qui semblaient glisser sur le pavé; et cela avec
tant d'unité , d'ensemble , et une telle expression de force
que vous auriez cru voir glisser aussi et se, mettre eu
marche avec elles les maisons , les ponts et les quais.
EDMOND LECLERC.
L'HOTEL COLBERT.
L'hôtel Colbert était, en -1668, situé au coin de la
rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue Vivien ( Vi-
vieune) ; l'hôtel Mazarini (ancien hôtel du Trésor) for-
mat i'autie angle des mêmes rues (1). ^
L'aspect de celte habitation presque royale était des
plus imposans. Un large escalier de marbre à balustres
conduisait au péristyle d'un principal corps de logis ,
auquel on arrivait par nue vaste cour d'honneur. Deux
ailes en retour allaient rejoindre deux pavillons élevés
de chaque côté de la graiide porte d'entrée qui s'ouvrait
sur la rue , et dont le fronton était orné des armes de
Colbert, sculptées en pierre. Ces armes étaient d'or à la
bisse ou couleuvre d'azur posée en -pal; deux licornes
pour support, pour cimier une main lenant une bran-
die d'olivier, avec cette devise : rERiïE et recïe.
Derrière le bâtiment du fond on voyait pointer les
branches dépouillées des grands arbres du jardin; et
l'aile gauche de l'hôtel, prolongée de ce côté, formait
une longue galerie, dont le rez-de-chaussée servait de
serre chaude et d'orangerie pour une foule d'arbres et
de plantes rares et précieuses.
Le premier étage renfermait une magnifique collec-
tion de tableaux et d'objets d'arts (2). ^
Les communs et les dépendances de cette habitation
étaient immenses, et de magnifiques écuries renfermaient
(1) L'h'tcl Colhcrt est un fragment inédit de V Histoire de la
Marine que public en ce momeul M. EL'OÈ^E Sve.
(!?) Toutes les parliculavilés et descriptions de rinlérieur de cet
liAtel sont extraites do rinvcntairc du mobilier et de l'iiôtcl Col-
bert, ittil apics la jnort de ce ministre.
Manuscrit de lu BtblioUnquc an Hoi.
vingt chevaux de prix et de choix , élevés eu grande partie
dans le haras que Colbert avait à sa terre d Haiilorive.
Mais la magnificence de cet hôtel de Paris ne suffit pas
pour donner une idée de la grande fortune de Colbert ;
il faut songer que ses maisons de Sceaux et d Hautei ive,
que SCS appartemens de Saint-Germain , de Fontainebleau
et de Versailles (plus tard) furent meublés avec le mémo
luxe, et si complètement, que chacune <lc ces somp-
tueuses habitations rivalisait avec l'hôtel de Paris par sa
splendide argenterie, ses meubles précieux et ses rares
collections de tableaux et d'objets d'arts.
Or, par un beau jour de décembre, sur les quatre
heures de relevée, un lourd carrosse du temps, garni à
l'intérieur de velours cramoisi rehaussé île larges dons
dorés , s'arrêta devant le péristyle de l'Iiôtel, et Colbert
descendit de sa voiture, appuyé sur le bras d'un latjuais.
La figure de Colbert n'était pas changea; : c'étaient tou-
jours ses gros sourcils froncés, son froat de marbre, et
son air dur et grondeur ; il était comme d'habitude vêtu
de noir , avec le cordon bleu de l'ordre en sautoir, cl sa
plaque brodée en argent sur son manteau.
Après avoir traversé une grande antichambre où se
tenaient bon nombre de laquais, il arriva dans un pre-
mier salon tendu et meublé de damas ponceau ; ce salua
précédait sa bibliothèque.
Cette dernièiMî pièce était fort grande, ayant cinq fe-
nêtres de façade sur la cour et autant sur le jardin ; les
parties de murailles que ne cachait pas une magnifique
bibliothèque de noyer sculpté, remplie délivres, étaient
tendues de salin de IJriiges vert ; les rideaux cl portières
étaient de la même couleur, mais de gros de Tours, re-
hausses d'un galon et d'uue frange d'or et d'argcnl . avec
MUSÉE DES FAMILLES.
m
les armes de Colbcrl, brodées sar la pente des portières
richement festonnées.
Les fauteuils, et nne grande table située au milieu de
celte pièce, étaient aussi de noyer sculpté, avec des
honsses de velours rerl frangées de même en or et en
arjent ; enfin, sur le marbre d'une large console, on
voyait les bustes de bronze de Richelieu et de Mazarin,
avec une magniOque horloge au milieu.
An bout de celte pièce était une grande cheminée
garnie de ses chenets cl de sa grille de fer bien polie, et
défendue des courans d'air par un paravent de velours.
Là. attendant Colbert, étaient rassemblés Baluze, biblio-
thécaire du ministre, Tabbé Gallois, directeur du Jour-
vnî des Savans, et Isarn . ancien précepteur du marquis
de Seignclay.
Lorsqu'ils avaient entendu le bruit du carrosse, ces
familiers de Colbert s'étaient levés pour le saluer et s'en-
tretenir avec lui quelque temps, comme ils faisaient
d'habitude avant qu'il n'entrât dans son cabinet.
.^fais le ministre, après jeur avoir rendu leur salut,
dit seulement 'a Isarn : — Slon Ois travaille là-haut de-
puis ce matin, faites-le descendre à 1 instant même...
j'ai de bonnes nouvelles à lui donner.
En disant ces derniers mots, l'expression de la figure
de Colbert avait entièrement changé; ses traits austères
s'étaient déridés . et je ne sais quel reflet de joie et de
satisfaction intime éclatant malgré lui sur son visage,
semblait y luller avec l'air de sévérité habituelle qui le
caractérisait.
— Mais. . . M; le marquis de Seîgnelay n'est pas à
1 hôtel, monseigneur, dit Isarn avec embarras.
— 11 n'y est pas !... cela est impossible ! dit Colbert,
et ses traits reprirent leur aspect ordinaire de dureté.
— Pardonnez -moi. monseigneur, il y a environ
qnalre heures qi;e ^I. le marquis est sorii pour aller
faire , je crois, une partie de longue-paume chez Noron ;
c'est M. le comte de Grouvelle qui l'est venu chercher,
et M. le marquis...
— M. le marquis... M le marquis est un écervelé,
dit Colbert en frappant du pied avec colère; qu'on aille
me le quérir, et à l'instant même, chez ce Noron , que
le Ciel maudisse î
Et poussant la porte de son cabinet avec violence ,
Colbert y entra furieux, se jeta sur un grand fauteuil
de velours rouge, ne pouvant cacher le chagrin profond
qne loi causait la uégligence et la légèreté de son fils.
Or, chargé ce jour même par son père- d'un ouvrage
très-impartaut sur le détail de la marine, Seigneley,
selon sa coutume . avait préféré ses plaisirs h la médita-
lion et au travail. On concevra d'autant plus le désap-
pointement de Colbert, que ce ministre, sortant de chez
le roi avec les promesses les plus brillantes pour 1 avenir
de son fils . comptait lui annoncer celte faveur inespé-
rée, comme encouragement et récompense.
Le cabinet où Colbert attendait son fils avec tant d'im-
patience avait un aspect si particulier, qu'il mérite dêlre
dicril, en cela que son ensemble peut donner quelque
enseignement sur les goûls de ce ministre. Ce cabinet
était vaste et carré ; des tableaui de sainteté dus aux
plus grands maîtres cachaient presque les murs; entre
antres chefs-d'œuvre on remarquait la magnifique ?iatï-
vité des Carradie, la Création du monde, par Jules Ro-
main . et la Fraction du pain, par Paul Véronèse. Parmi
les peintures modernes, il y avait un tableau road de
Lebrun , représentant un Christ au Jardin. Ce même
(ablean , copié en tapisserie de haute lice par une des
filles de Colbert, était à moitié caché par un rideau de
moire verte. Enfin . au-dessus d'une lable couverte din-
strumens de malhématiques et de physique, plusieurs
portraits étaient suspendus dans des cadres de bronze
doré richement ciselés. Ces portraits étaient ceux de la
reine et de madame la duchesse de Chevreuse, fille aince
de Colbert (^ ) , peints par Deaubrun , et ceux du roi et
de Monsieur, dessinés au pastel par Nanteuil. Deux
autres petits portraits de Louis MV à cheval , peints par
Mignard, étaient placés de chaque côté du miroir de la
^ cheminée. Ce miroir . magnifique glace de Venise de
S quarante pouces de haut sur trente-six de large, élail
3o entouré d'un cadre de filigrane d'argent : deux grandes
^ figures d'enfant de même métal s'appuyaient de chaque
^ côté de ce cadre et supportaient un chapiteau en haut
^ duquel étaient les armes de Colbert {2}.
^ Un grand lustre de cristal de roche pendait au pla-
^ fond de ce cabinet par un gros cordon de soie pourpre,
3» et au-dessus du miroir d'argent dont nous avons parlé
^ était une espèce de cadran fort ingénieux servant a mar-
quer l'air du vent. Ce cadran correspondait sans doute
'a une longue tringle de fer mise en mouvement par une
girouette placée sur les combles de rhôtel. Plusieurs
meubles précieux ornaient encore ce cabinet : il y avail
deux guéridons a fond d'écailie ouvragé de marqueterie
de cuivre a jour, aussi aux armes de Colbert, car ses
armes se retrouvaient partout. C étaient encore deux
petites armoires de bois violet de Culembourg incrusté
de découpures d'ébène et do filets d'étain ; sur l'une
d'elles était une riche cassolette de vermeil d'une très-
rare ciselure , et sur l'autre une admirable figurine d'ar-
S gent d'un pied de haut représentant un homme portant
^ un globe ; de chaque côté de celte statuette étaient deux
^ sphynx de marbre rouge; enfin, sur un petit cabinet
3o d'émail de Catalogne était rangé un superbe casier de
^ laque noire monté d'or moulu, rempli de médailles d'un
*^rand prix. .
A gauche de la cheminée était une grande armoire en
écaille et 'a secrets , où Colbert mettait ses papiers d'état
et de famille, et adroite le bureau dont il se servait
_^ d'habitude : ce bureau de poirier noirci , sans dorure et
^ couvert d'un vieux tapis de drap noir tout usé , contras-
c«o tait par son extrême simplicité avec le reste de l'ameu-
S blement. Au-dessus de ce bureau, 'a côté des portraits
à dont j'ai parlé, on voyait une pendule de Thurel avec
5^ saboîleet son pied d'ébène incrusté de cuivre et délain.
3^ Une aulre pendule à peu près pareille était placée sur
^ un second bureau de bois de rose, magnifiquement orné
T^ de marqueterie d'ébène et d'ivoire ; c'est la que travail-
2^ lait souvent auprès de son père, !M. le marquis de Sei-
og gnelay. Ce bureau était couvert de papiers et de gros
^ registres lôi en vélin vert, avec les armes de Colberl
% dorées sur leur couverture. Tontes les lettres qu'on écri-
(1) Jeannc-Marie-Colberl avait (?ponsé, le 2 février tC»)7,
M. le duc de Chevreuse , capitaine des chevaa-léjers de la garde
du roi. Colbert lui donna en dot :
569,000 fr. en deniers comptant.
1 5,000 en pierreries.
25.000 en contrau.
Un pen plus d'un million de nos jours. Il Jota de même ses deux
autres Clles.
(2) Ce miroir, ;^ami d'argent massir, était estime 13,000 TuTes .-
On trouve cinq miroirs à peu près de celte valeur dans linven-
taire de Colbert.
p» Ces reçiitret gont à la'BiBliotli^que du Roi.
112
LECTURES DU SOIR.
vait à ce ministre, depuis celles qui avaient trait à sa 4»
charge jusqu'aux plus insigniûantes, furent reliées dans ^
ces volumes par mois et années, jusqu'à la fin de sa vie. ^
Au bout d'une demi-heure, la porte du cabinet de ^
Colbert s'ouvrit, et son fils parut. ^
Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, n'avait ^
pas encore dis-huit ans ; déjà gros, d'une taille moyenne ^
et vigoureuse, mais trop épaisse; sa figure, bien que =t
large et pleine, offrait un mélange d'audace et dintel- ^
ligence assez remarquable; mais rien ne pouvait peindre "£
l'imperturbable assurance qui se révélait dans son regard ^
hautain et inquisitorial. ^
Ayant été interrompu dans sa partie de paume, Sei- ^
gnelay était encore fort rouge et tout débraillé, son justau- ^
corps bleu de ciel, brodé d'argent, à peine boutonné, ^
sa perruque en désordre, ses aiguillettes à demi reployées ^
sous son riche baudrier, témoigoaient la promptitude «<°
avec laquelle il s'était rendu aux ordres de Colbert. ^
— Vous m'avez fait mander, mon père, me voici, ^
dit Seignelay en entrant arec une affectation d'aisance ^
qui cachait mal son dépit, et jetant son chapeau à plumes 4^
sur une chaise: — mais une autre fois, je vous en sup- ^
plie, mon père, épargnez-moi un pareil affront... Nous ^
étions Ta toute la cour chez Noiron, Grouvelie, Soye- ^
court, Sévigné, Saiol-Pol, Cavoye, Longueville, que $
sais-je encore... et mons Isarn vient là, devant eux tous, %
me chercher et me ramener comme un écolier en faute. ^
Eq vérité, cela est outrageusement fâcheux... je vous à
assure ! ^
Colbert, ne disant mot, se renfermait dans une rage X
froide; seulement, à ses mains crispées qui serraient ^
fortement les bras de son fauteuil , au battement préci- 5
pité de son piod gauche sur le carreau de velours où il «ç»
l'appuyait, on devinait que sa colère encore contenue %
menaçait d'éclater bientôt, et néanmoins son regard ter- %
rible , fixé sur son fils... son front plissé , son dcmi-sou-.^
rire insultant, et jusqu'à son silence même eussent ter- ^
riCé tout autre que Seignelay, habitué dès loug-temps à i
soutenir le choc de ces démêlés intérieurs. ^
— Enfin, mon père , me voici à vos ordres, — ré- ^
péta-t-il eu s'essuyant le front avec une insoucience ap- 5
parente, et sans vouloir s'apercevoir de l'irritation crois- $
santé de Colbert , — et ce nest pas sans peine, je l'avoue ; ^
car, pour me rendre auprès de vous, mon père, j'ai ^
interrompu la plus belle partie qui se pût voir, et me
suis tellement hâté, que c'est à peine si mes valetst-de
chambre ont eu le temps de me sécher...
Colbert n'y tint plus. — En vérité , s'écria-t-il avec
un éclat de rire aussi désespéré que méprisant , — en
vérité , voilà qui est du dernier grotesque I Mes valets de
chambre... le jeu de paume... nous autres de la cour!...
Kt qui parle donc ainsi? est-ce quelque jeune seigneur
de haute lignée? quelque fin courtisan de grande race?...
point. . . c'est un misérable petit bourgeois qui, aux ordres
du premier goujat, aunerait encore de la serge au fond
d'une boutique, de même que son grand-père et son
père , si Dieu n'avait pas béni le travail de ce dernier...
un impertinent qui porte des aiguillettes de satin et des
habits brodés au lieu de vêtemens modestes qui convien-
nent à son état et à sa position... un véritable marquis
de Mascarille , en un mot , que Poquelin a dû copier chez
moi... un lâche fainéant qui, au lieu d'exécuter mes
ordres et do tâcher, à force d'assiduité, de mériter un
jour les bontés du roi , va perdre son temps et va faire le
muguet!... un impudent qui va se mêler aux gens de
qualité, se couvre de ridicule et prête à rire à ses dé
pcns , quand il devrait se trouver trop heureux de s'oc-
cuper nuit et jour des travaux que je veux bien lui con-
fier!
Ces reproches de Colbert atteignirent jusqu'au vif l'or-
gueil intraitable de son fils , qui , la rougeur au froni ,
répondit avec insolence, en^ montrant à son père ses
armoiries étalées en plusieurs endroits :
— Je ne sache pas , monsieur, que personne ait osé
rire à mes dépens. Libre à vous de mépriser à cette
heure une noblesse dont je vois pourtant ici les em-
blèmes assez répétés , et que vousavez fait, dit-on, con-
stater devoir remonter jusqu'aux Colbert d'Ecosse ; mais,
comme j'ai Ihouneur d'être votre fils, je tiens à vivre el
vivrai toujours comme le doivent les gens de la qualité
et du rang dont vous m'avait fait , et dont je suis , tàeo
que vous disiez... en un mot, puisqu'il faut parler net,
dès aujourd'hui je renonce à tout jamais à mériter les
bontés du roi , puisqu'il faut les acheter par un travail e»
un traitement qui rebuteraient le dernier de vos comnais;
et puis d'ailleurs ce métier de scribe ne me convieut pas,
et depuis assez long-temps vour auriez dû vous en
apercevoir.
Cette rébellion ouverte contre ses vœux les plus chers,
et surtout ce reproche qui semblait mettre Colbert en
contradiction avec lui-même, en opposant ses préten
lions aristocratiques aux vertes leçons de modestie el
d'humilité qu'il donnait assez brutalement à son fils,
exalta la colère du vieux ministre au dernier poiut.
Aussi, saisissant une pincette dans la cheminée, il se
leva de son fauteuil, fit un pas comme pour frapper son
fils , en s'écriant : — Ah ! tu oses faire des menaces à ton
père, misérable!
A ce geste significatif, Seignelay fit nne prudente re-
traite, et Colbert s'arrêta, soit qu'il réfléchit que soa
fils avait enfin atteint un âge où de telles corrections de-
venaient un peu messéanles, soit qu'il préférât donner
de bonnes raisons au lieu de se laisser emporter à ces
violences qu'il regrettait ensuite'; toujours est-il qu'il
rejeta violemment la pincette dansTàtre, et se mil à
marcher avec agitation à travers son cabinet , comme
pour donner à sa colère le temps de se calmer, essuyant
de temps à autre les gouttes de sueur qui coulaient de
son front a moitié caché sous sa calotte noire.
Cependant Seignelay , interdit, honteux, sentant inté-
rieurement ses torts, faisait une assez triste contenance,
et, debout près de son bureau, feuilletait machinalenjent
un des gros registres verts dont on a parlé.
Au bout de dix minutes de ce silence embarrassant ,
Colbert se rassit dans son fauteuil, et faisant signe à son
fils de s'approcher , lui dit d'un air glacial :
— Bien qu'il n'appartienne jamais à un fils, mon-
sieur, de s'inquiéter des vues de son père, bien qu'il
doive considérer comme bon, juste, utile et nécessaire
tout ce qui émane de la volonté paternelle, qui doit être
sacrée pour un fils, comme la volonté d'an roi le doit
être pour un sujet , je veux répondre à ce reproche de
contradiction apparente que vous avex eu l'audace de
m'adresser.
— Mon père... vous vous méprenez... je...
— Taisez- vous, monsieur, taisez-vous, et écoalet-
moi religieusement... Quand , à celte fin de vous rappe-
ler à l'examen de votre véritable position que vous on
bliez, pour votre malheur et le mien, j'ai dit que voo
n'étiez qu'un petit binirgeois , fils et petii-fils de petit
bourgeois ; quand j'ai dit que, sans mou travail opiuiâlp
que Dieu a béni , vous en seriez çucore à auner de L
MUSEE DES FAMILLES.
Mo
serge, comme a fait mon père, comme j'ai fait moi-
même avant que d'être domestique de feu monseigneur
le cardinal, quand j'ai dit ces ciioses , monsieur , j'ai dit
autant de vérités qui devraient vous être proOtai)les;
quand, pour répondre à ces vérités, vous avez eu l'im-
pudence de me montrer ces armoiries qui sont les
miennes, et qui sont reproduites partout chez moi, eu
me disant que j'avais fait constater l'ancienneté de ma
famille et que je la faisais remonter à je ne sais quels
Colbert d'Ecosse... Vous avez , avec votre présomption
habituelle, cherché à me trouver en contradiction avec
moi-même, au lieu d'avouer vos fautes avec humilité.
— Je vous jure que telle n'a pas été mon intention,
mon père.
— Et je vous dis , moi , que telle a été votre intention,
monsieur : quand je vous rappelais le peu de votre ori-
gine, c'était vous dire que vous n'étiez rien par vous-
même, et que vous ne pouviez être compté que par
votre trravail, voire aptitude et votre assiduité; c'était
vous dire que les aiguillettes , les broderies, le jeu et
le jargon de cour, tout cela est indécent pour un homme
qui a son état tout entier à faire , qui n'est rien et n'a
rien par lui-même, encore une fois, et qui attend tout
de mes boutés et de la faveur du roi mou maître , s'il
s'en peut rendre digne... Enfln, puisqu'il faut vous le
dire , misérable orgueilleux que vous êtes , cette généa-
logie pompeuse dont vous vous targuez n'est qu'une
leurre, oui, monsieur, un mensonge que la sévère mo-
rale réprouve peut-être, mais que la politique rend né-
cessaire; aussi, si je m'abaisse à feindre et à tromperie
monde, je veux au moins qu'entre nous deux, entendez-
vous , vous sachiez ce qui est, puisque les fumées d'une
folle vanité vous privent de votre raison; eh bien, oui,
il est utile pour un homme qui traite avec d'autres
hommes de tout rang et de tout état, et qui couséquem-
ment doit agir sur eux, il est utile pour cet homme de
réunir en soi le plus de moyens d'actions qu'il se peut ;
pas un n'esta négliger ; et si du temps où nous vivons un
homme revêtu d'une noblesse douteuse ou vraie possède
par cela même eu soi uu prestige qui fascine quelques
esprits, il doit acquérir ce prestige, s'il le peut. Mais
vous, monsieur, vous regardez ce qui n'a été qu'un des
plus médiocres expédiensdema fortune comme le terme
accompli de la vôtre; parce qu'à ma sollicitation, le roi
a bien voulu vous permettre de prendre uu vain titre ,
vous vous mettez à croire sérieusement à ce titre, à le
considérer comme un état dans le monde , parce qu'il
vous attire les égards et les respects de quelques sots
pour qui tout marquis est uu grand seigneur. Or , uu
grand seigneur, c'est ce que vous n'êtes point et ne serez
jamais. ÎVon , monsieur, non, vous êtes M. Colbert, fils
et petit-fils de gens qui ont été marchands. Maintenant,
monsieur, libre à vous de dédaigner un travail qui rebute-
rait, dites-vous, le dernier de mes commis; libre a vous
de perdre et d'oublier ce que vous avez appris, de mettre
à néant l'instruction variée que j'ai pris tant de soins et
de peine à vous faire donner. Allez, monsieur, allez...
menez la vie d'un oisif et d'un dissipateur, attendez ma
mort avec impatience pour jouir alors du peu que j'au-
rai amassé; et puis, comme vos prodigalités auront
vite mis fin à ce bien si ardemment attendu , vous irez
mourir dans quelque coin obscur, méprisé, et peut-
être déshonoré. Et moi , j'aurai incessamment travaillé
pendant toute ma vie, et moi , j'aurai eu le vain espoir
de vous voir uu jour m'aider dans mes charges , jaurai
en vain mis à contribution les iQlelligcnces les plus pré-.
JA>V1EU 1856.
cieuses pour diriger et faciliter vos premières études ,
de telle sorte que vous recueilliez seulement le fruit et la
fleur des sciences les plus arides... depuis deux ans je
vous aurai initié à mes plus secrets desseins, à mes pro-
jets les plus vastes, j'aurai enfin amassé, taillé une a
une toutes les pierres du plus vaste et du plus beau mo-
nument, et lorsque je sentirai qu'il faut uu bras plus
jeune et plus vigoureux que le mien pour élever seule-
ment ce que j'aurai préparé avec tant de labeurs, ce
bras même me manquera... et c'est un fils... mon seul
fils qui se conduit ainsi ; un fils pour qui j'avais rêvé l'a-
venir le plus beau qu'un homme ait pu rêver pour son
enfant de prédilection!... Ah! que cela est affreux...
mon Dieu ! mon Dieu ! quelle fin pour tant d'espérances!
Et Colbert, dont la voix s'était peu à peu altérée, ca-
cha sa figure dans ses mams, avec un geste de désespoir.
Ce ministre souffrait cruellement ; il éprouvait une
de ces déceptions amères qui souvent déchirent l'ame de
ceux qui , arrivés a une haute position sociale à force
d'intelligeuce, voudraient croire comme à une seconde
vie dans ce monde, en rêvant cette haute position con-
tinuée par l'intelligence de leur enfant; égoïsme assez
consolant d'ailleurs, qui, liant l'avenir au passé, fait que
le vieillard meurt eu souriant à l'aurore de la carrière
^ de son fils, qui lui semble ainsi prolonger la sienne.
^ Cette déception était d'autant plus cruelle pour Col-
^ bert, qu'il avait remarqué dans sou fils le germe de
^ quelques précieuses qualités, une activité singulière, un
^ esprit vif et prompt, et surtout une facilité excessive et
^ peut-être malheureuse pour le travail, quand il voulait
^ s'y livrer ; mais cela était gâté souvent par un orgueil in-
^ trailable, une extrême légèreté, et surtout par une dan-
^ gereuse personnalité, qui ne faisait que poindre alors,
et fut par la suite si funeste aux vrais intérêts de la
France.
Seignelay, ayant rarement vu Colbert sous l'empire
d'une aussi accablante tristesse , se sentit touché jusqu'au
, fond du cœur, et comprit tout ce que sa légèreté devait
^ avoir eu de décespérant pour son père.
Aussi, s'approchant du vieux ministre , mettant on
genou sur le carreau de velours , il dit d'une voix basse
et respectueuse : — Pardonnez-moi, mon père, s'il vous
plaît; je sais que j'ai eu tort d'oublier le travail *pour
mes plaisirs , et je regrette d'avoir si inconsidérément
parlé de vos vues sur moi... et puis, mon père, il faut
excuser aussi la fierté avec laquelle je parle de votre
nom... noble ou bourgeois, peu importe, c'est le vôtre,
c'est celui d'un grand el illustre ministre... Eh bien!
oui, je l'avoue, je ne puis réprimer mon orgueil , en
songeant que c'est aussi le mien... et il me semble quel-
quefois que ce nom seul devrait me rendre l'égal des fils
des plus grands seigneurs; encore une fois, pardonnez-
moi, laissez-moi vous faire souvenir que, si j'ai été ou-
blieux et négligent aujourd'hui, vous m avez quelque-
fois dit : Courage, mon enfant, tu me seconderas un
jour... Ehbieu! mon père , je tâcherai de toujours mé-
riter votre approbation; car ce que j'ai dit de renoncer
a la carrière que vous m'avez tracée avec tant de bonté
paternelle m'a été arraché parle dépit, j'en suis hon-
teux, repentant, mais pardonnez-moi cette fois, je
vous en supplie.
— Oh! oui, mon père, pardonnez-lui, dirent dou-
cement deux autres voix jeunes et fraîches.
Seiguelay se retourua et vit ses deux sœurs , Hen-
riette et Anne, qui s'étaient avancées sur la pointe de
leurs petits pieds , en soulevant sans bruit la portière
^'Ô. TKOISIÈME VULUMK.
M4
LECTURES DU SOIR.
du cabinet ; elles n'osaient maintenant faire un pas et c^ blier... aussi je vais vous parler seulement sur la foi et
se tenaient par la main , toutes deux blondes avec leurs $ dans le sens des promesses que vous m'avez faites , el
longs cheveux bouclés à la Scvigné. qui tombaient sur $ que vous pouvez réaliser de reste... Écoutez-moi donc
leur joli cou : toutes deux vêtues de robes bleues à cor- ^ ailentivement : Vous allez avoir dans un mois dix-huit
sage en pointe, avec de gros nœuds de rubans de satin ^^ aus; malgré de fréquentes ctourderies, une grande lé-
blanc aux épaules , aux manches et au corsage. Z^ gèreté, j ai reconnu en vous de rapdtude au travail ,
Kn entendant la voix de ses Glles . Colbert avait levé 'f une extrême facilité et d'heureuses dispositions; voulant
sa tête et laissé tomber ses deux mains sur ses genoux ± surtout que ce que j'ai acquis avec tant de peine ne soit
avec accablement . sans toutefois tourner ses yeux hu- ± pas entièrement perdu .j'ai demandé aujourd'hui même
mides vers ses enfans. Cette Ggure, si grave et si aus- $ à sa majesté de vous accorder la survivante de mes
tère. était alors empreinte d'une expression poi^juanle ^ charges. Voilà, mon lils, ce que je pensais vousannon-
de tristesse et de découragement. Son regard, fixé ma- S cer tantôt, croyant vous trouver occupé au travail que
chinalement sur le feu de la cheminée, prouvait 'a quel ^ je vous avais coiitié: mais je ne veux point faire de ré-
point ses douloureuses pensées l'absorbaient, et ce ne ^ criminatious, non... cnOn, voilà ce que sa majesté m'a
fut qu'après quelques ioslans de celte cruelle médi- ± bien voulu promettre pour vous,
talion que deux grosses larmes coulèrent sur les joues ^ — Croyer, mon père, que je me rendrai digne d'une
creuses et amaigries du vieux ministre. 5^ faveur si peu attendue el si peu méritée, par mon ap-
Ce voyant, ses deux (illes s'avancèrent plus hardi- ^ plication et mon zèle pour le service du roi, — dit
ment, et Anne, la plus jeune, s'agenouillant devant sou c<o Seignelay , bien qu'une telle promesse inespérée en
père/prit une de ses mains quelïe baisa . pendant que ^ effet pour son â!;e ne l'élonnàt pas démesurément, car
" ' '■ S il y avait dans cet homme une de ces confiances ob-
^ stinées en soi-même , une de ces présomptions auda-
^ cieuses qui portent à de bien grandes actions ou jettent
"' dans de bien grandes fautes.
Colbert continua : — Je l'espère, mon fils, car telle
a été encore la bonté de Sa Majesté , qu'elle a bien
frère? Puis ce mot lui retraçant la scèue qui venait ^ voulu m" assurer en outre qu'au commencement de l'an-
Oh ! votre frère, il m'a fait «^ née prochaine, lorsque vous aurez dix-huit ans accom-
plis . vous pourriez faire la première commission de ma
charge... A cet effet , j'ai rédigé une instruction pour
TOUS , — dit Colbert en montrant son manuscrit. —
Cette instruction vous donnera une idée claire et exacte
^ de mes charges . et particulièrement de la Marine: cela,
joint aux éludes préliminaires que je vous ai fait faire ,
et aux connaissances pratiques et tbémques que vous
acquerrez-encore, vous mettra. si Dieu le veut, à même
de me remplacer digaemeut, et peut-être avec avantage
5 pour le service du roi.
— ^lon père , que dites-vous ! vous égaler serait dé.à
une gloire...
(lue vous le voudrez... oui. je vous jure que dès ce jour ^ — Non, mon fils, non, je sais ce qoi me manque,
je prends la ferme et invincible résolution de me livrer tC je l'ai bien compris, mais il était trop tard . et je serais
au travail, de vous soulager autant que je Icivnirrai, et ^ bien heureux si vous pouviez briller par les qualités
de mè montrer en tout digne de vous et de votre nom... ^ qui me manquaient. Oui, mon fils, j'ai vu mallieu-
r\ous le promettons pour lui, — dirent les deux ^ reusement qu'un ministre qui doit toute son attention
jeunes filles en embrassant tendrement leur père, qui 5^ aux grandes vues, et qui est toujours emporté par un
linit par dire, en tendant la main à son fils : — Allons, ^ grand courant ne peut, sans s'épuiser, s'appesantir sur
allons, que tout soit oublié, Baptiste; mais vous m'avez ^^o des minuties qu'il faudrait pénétrer rapidement : or
misa la plus rude épreuve que jamais père ait sui>- % donc, s'il n'a pas acquis de bonne heure la facilité de
les saisir dans le grand , et de les percer d'un coup
d'œil, il s'expose à être gouverné par ses subalternes ,
souvent peu instruits et intéressés à lui cacher la Térité;
^ c'est pour cela, mon fils, que j'ai fait minuter {MMirvous
sa sœur, debout et peuchée près du fauteuil, faisait
signe à son frère de s'approcher.
Eu sentant les caresses de ses filles, Colbert sembla
se réveiller d'un rêve, fit un mouvement brusque, et
dégagea sa main eu disant: — Qu'est-ce que ceci...
comment? Anne... Henriette... (Ju'v a-t-il? et votre
frère ? — I
de se passer , il ajouta
bien du mal...
— Et il eu est au désespoir ainsi que nous , mon
l>ère... pardounez-lui...
— Encore cette fois, mon bon père. — dit Seignelay.
Colbert regarda son fils d'un air fâché quoique atten-
dri, et dit eri secouant la tète : — Et aujourd'hui en-
core... aujourd'hui... où je me faisais une fêle . une joie
si grande de lui annoncer... mais non , non, il est... il
s'est montré indigne d'une telle faveur, — ajouta le
ministre en sentant renaître son indignation
— Mou père... je travaillerai comme le dernier com-
mis de vos bureaux, et cela pendant autant de temps
S
portée.
Seignelay porta respeclneusement la main de son père
h ses lèvres, et Colbert, après que ses filles l'eurent
baisé au front , leur dit : — Laissez-moi. mes enfans,
j'ai h travailler avec votre frère...
Anne et Henrielle disparurent. ^
A ce rant de travailler. Seignelay s'était bientôt di- ^
rigé vers le bureau dont nous avons parlé. ^
Lorsque ses liil» s furent perlies . Colbert les suivit et ^
slia fermer la porte de l'anti-cabinct qui suivait la bi- ^
bliolhèque cl précédait son cabinet: puis, ouvrant la I^o
grande armoire secrète dont on a parlé, il en tira un 3^
assez vohnnineux manuscrit tout de sa main , el se mit S
^ tant de traités qui vous ont, je le sais , aussi instruit en
^ pratique qu'en théorie sur une foule de matières qui
^ regardent la marine. Écoulez-moi donc attejiiivemejit ,
^ el après celle lecture faite , dites-moi si tous tous sen-
^ lez la force et le courage de marcher dans la voie que je
^ vous ai si péniblement tracée.
Et Colbert . de sa voix lente et creuse, lut les instruc-
tions , véritable chef d'œuvre de clarté , de bon sens el
d'affection, et qui étaient une exposition de ses prin-
cipes administratifs.
Ci>ll>ert . après avoir |h celte inslruclioD , qu'il in-
dans son fauteuil. *■
— Mou lils . dit-il h Seignelay qui vint s'assoir auprès . . ,
de lui sur un tabouret, je ne vous dirai pins rien sur la HS^ terrompit plusieurs fois pour se re|H)ser. cl que Sei-
péuiblc scèue de tout 'a l'heure, non .. je veux J'ou- ^ cuclav écouta fort atlonlivement. la mit entre les mains
MUSÉE DES FAMILLES.
115
de son Gis, et lui dit : — Vous allez maintenant bien
arrêter et peser ceei, mon fi.'s; dans deux jonrs vous
reTiendrez me dire ce ^ quoi vous aurez conclu, si vous
vous sentez capable de suivre cette noble et glorieuse
carrière; allez, mon fils, réfléchissez long-temps et mû-
rement , car c'est l'avenir de toute votre vie , et la
consolation du peu de jours qui me reste, dont vous
allez décider.
Seignelay remercia son pore et sortit de son cabinet
avec plus de gravité qu'il n'y était entré.
C'est qu'aussi un seul mot de son père avait bien
changé sa position. Cette perspective de la survivance
des charges de son père était bien faite pour contenter
les plus ambitieux , et , quoique plus jeune que Louvois
de dix ans, Seignelay voyait avec peine et jalousie le
fils de LeTellier ayatti une part active dans les affaires
depuis long-temi)s. -
On l'a dit , ce qui était a la fois une qualité et un dé-
faut chez Seignelay , c'était une facilité de pénétration
incroyable qui s'exerçait malheureusement beaucoup
plus en surface qu'en profondeur, si l'on peut s'expri-
mer ainsi.
Isarn , qui l'éleva , était un homme fort lettré , ayant
de plus une foule de connaissances sui)erlicieiles, il est
vrai , mais qui lui donnaient au moins l'avantage de
pouvoir toujours entretenir son élève des sciences que
d'autres professeurs lui enseignaient, et ainsi d'en em-
preindre les élémens un peu plus avant dans ce cerveau
si mobile et si inconstant. ,
Il était d'ailleurs impossible que Seignelay, doué
d'esprit et de dispositions naturelles , n'eût pas acquis
des connaissances varices sur une foule de matières ,
quand on voit ces résumés si substantiels, si clairs, si
allant droit au fuit , que Colbcrt commandait pour son
fils à lélitc des jurisconsultes, des administrateurs, des
officiers de terre et de mer, des inteudans, des finan-
ciers et des littérateurs du temps , sur chaque spécialité
qu'ils représentaient.
Joignez a cela un extrait des maximes fondamentales
de Colbert à propos du commerce et de la marine , tiré
de ses dépêches et des ordres du roi qui furent toujours
minutés par ce ministre, et l'on concevra que, bien
que fort jeune , et à peine âgé de dix-huit ans, Seigm lay
ne fût pas déplacé dans les attributions importantes que
son père démembra de sa charge au commencement de
1GG9 pour les lui confier, et que par la suite il rendit !
de véritables services à la marine par l'infatigsble ac- !
livité avec laquelle il poussa les armemens dont il s'était :
spécialement et par goût occupé, ^ ;
Deux jours après la scène dont on a rendu compte , ;
Seignelay, qui avait à peine paru h la table de son père ,
en s'excusant de la négligence do sa mise; deux jours
après, dis-je, il vint gratter 'a la porte de son cabinet.
Colbert finissait de déchiffrer une dépêche de son frère,
le marquis de Croissy, ambassadeur en .\nglelcrre, dé-
pêclie toute confidentielle dont on parlera plus tard. H
remit cette déi)êclie dans son rac avec les papiers à
porter au roi, et dit: — Entrez...
Seignelay entra ; ce n'était plus le même homme : il
avait quitté les plumes et les aiguillettes de satin pour un
vêtement de couleur sévère, sa denielleélait fortsiraple ,
et sa perruque raccourcie de moitié. Colbert fut sensible
à cette déférence de son filsH ses conseils , et dit d'un
air de bonne humeur : — C'est bien , Haptisie , c'est
ainsi qu'il faut être ; non que je vous enjoigne la négli-
gence dans vos habits , mais il faut au moins racheter,
par la gravité de votre air et de votre costume , ce qu'il
vous manque de barbe au menton... — Mon père, —
dit Seignelay, —-j'ai fait mettre sur votre bureau ce
matin, parBalnze, le mémoire de ce que je me propose
de faire toutes les semaines, maintenant que j'ai lu votre
instruction et que je prends le parti de mériter en tout
vos bonnes grâces; avez->ous bien voululire ce projet?...
— Ce projet... le voici, liapliste, — dit Colbert en
montrant un mémoire placé devant lui, écrit dune
grande écriture mince et serrée , et en marge duquel
étaient des observations d'une petite écriture rondo ,
abrégée , presque aussi illisible et inintelligible que
celle de Lyonne. — Vous voyez , mon fils, que je lai
annoté... Tenez, lisez le... lisez-le tout haut... Mes ob-
servations vous serviront de réponses; je l'entendrai
encore une fois , et si quelque chose m'a échappé , j'y
remédierai à l'heure même...
Et Seignelay lut le mémoire , en s'interrompanl h
chaque paragraphe pour y ajouter les remarques de son
père.
— Et alors, mon cher enfant , — dit Colbert, — si
vous faites encore plus que vous le promelt«iZ, vous ne
me trouverez pas en reste avec vous. Allons , allons ,
Baptiste, vous êtes un digne jeune homme, j ai bon
espoir en vous , et vous achèverez ce que j'ai commencé. . .
Dieu est le maître de toutes choses: c'est par son inspi-
ration que nous agissons ; aussi je ne crois pas faire un
péché d'orgueil en disant que, lorsque j'ai pris les fi-
nances et la marine , tout était d.ins un bien grand dé-
sordre, et particulièrement la marine; je l'ai rétablie
en assez peu de temps, et rappelez-vous, mon fils, que
si j'y ai abondamment versé les fonds de l'état , la ma-
rine commence bien h me les rendre par l'augmentation
du commerce maritime, qui est une des grandes sources
de richesse d'un pays.
— Comme aussi la marine militaire fait respecter au-
dehors le pavillon du roi , avant tous les autres ; n'est-
il pas vrai , mon père ?
— Sans doute... sans doute... quoique ces préséances
de pavillon aient coûté bien du sang et bien de l'argent,
et tout cela pour un point d'honneur frivole... Et Dieu
sait ce qu'il en coûtera encore.
— Et qu'importe, s'il coule glorieusement, mon père,
et si le nom du ministre du roi de France se mêle aux
noms de ceux qui auront si bravement soutenu ce i>a-
villon '? — dit Seignelay avec une exaltation qui fit ré-
fléchir et soupirer profondément Colbert, comme s'il
eût pu lire dans ces paroles l'avenir de l'administration
; de son Gis. Puis il ajouta : — Bast... voil'a des imagina-
: tiens extravagantes que Louvois vous envierait , mon
enfant. Le pavillon... le pavillon... folies que tout cela ,
; le commerce d'abord... le commerce toujours... Que
; vos escadres de guerre soient destinées à le proléger; à
■ l'augmenter, à l'assurer... car si l'étendard royal est
; semé de fleurs-de-lys d'or, il les doit au travail de ce
' modeste pavillon bleu a croix blanche ( 1 ) , qui est pour
• moi le plus glorieux, parce qu'il est le plus utile, et
' c'est surtout la préséance de celui-là que.je soutiendrai
! de toutes mes forces... Voyez d'ailleurs ces Hollandais,
; qui, malgré les nombreuses flottes qu'ils entretiennent ,
: trouvent encore le moyeu de nous fournir des appro-
visionnemens de toute sorte... C'est que le commerce,
lilaiK
I) Los seuls luliimcns Je "jtipvre iiouvaienl poricr \r pavillon
^16 LECTURES DU SOIR.
la mariue marchande alimentent sans cesse la marine ^ flétrirent le milieu du règne de Louis XIV; de là aussi
de guerre en échange de la protection qu'elle en reçoit. ^ une bien étrange contradiction dans la conduite gouver-
vrai
de I „
cela, se joindre à Sa'^Majesté dAnglelerrê ? ^ Comment ! la première période de ce règne , qui cor-
-Mon fils , dit Colbert de son air imposant, je n'ai $ ^espo^d à la première jeunesse de ce roi , serait reraar-
pas les affaire étrangères dans mon département , et il J: J"?!;'^, «"''^«"l f'' ""« P^''^'^"^ ^ "ne sagesse et d une
tj ,. P , ., „^ ^ •%„„•„ ^„„'xr„ !^^ habiete profonde, par un système de corruption, odieux
et des questions qu on ne fait pas même a son père ^ veut , mais admirablement basé sur Le rare con-
Mais assez par e de ce a. mon fils... Allons, venez avec "c; . î • , ,
. ^. , . ', . .„., „„,„,„„♦ ^«:n ^.^^..n ^«^ uaissauce et une non moins rare et longue expérience
mo^ nous irons a pie 1 jusq « au cm vent voir vot e ^^ ^^ ^^^^.^^ . V^
tante labbesse; le temps est beau, lair vif, cela \ous c-. , ' . - , ,, . , ^ '
f IL- ' ■ -j • ' „.,„ ,.' »^„^o;ii«T ''v° assurait une prépondérance irrécusable a la France sur
fera du bien , car voici deux jours que vous travaillez c^'-^ ^^ , ' . i u j i
, ) ' ^ j 1 cA, presque toute 1 Europe, movennant des subsides que le
noaucoup. o^» » ^ -, r -i . » ' j •
. ^ pavs ])ayait facilement, grâce aux ressources de son m-
Et Colbert sortit avec son fils , sur le bras duquel il Ç justrie et de son commerce, alors croissant. Comment!
s'appuyait avec une certaine fierté. ^ ce roi si susceptible, si bonillant, si em{>orté dans son
Sans vouloir anticiper sur les événemens , mais à ^ âge mûr, qui plus lard se jeta dans les guerres les plus
proi>os de ce qu'on vient de lire . il est bon, je crois , ^i;: .sanglantes pour les griefs les plus puérils, était le même
de faire remarquer que c'est de Tadjonction des fils de 4^ roi qui, malgré le feu de la jeunesse, se montrait en
Colbert et de Le Tcllier aux affaires publiques iSeignelay ^"^ J ()6fi si calme . si prudent , qui se laissait durement re-
a lu marine, en 1069, etLouvoisa la guerre, en IGOr.), «5^ procher sou manque de parole et sa peur de compro-
que c'est de cette adjonction que se peut dater la pé- ^^ mettre sa marine, et se targuait même de son parjure,
riode guerrière du règne de Louis XI V , qui , commen- ^ en se consolant par l'avantage matériel que lui rappor-
çant alors à poindre, fut si onéreuse et si fatale à la % tait son déni de secours et sa mauvaise foi, calculant en
France lorsqu'elle atteignit son apogée. S cela comme un homme qui regarde une injure mieux
Cela devait être ainsi. ^ ''"^''"'^ P^"" "°« ^"''^"^^ ^1"^ P"'' ^'" ^"°S 1
A de vieux ministres", sages , expérimentes , rompus % . ^-omment ! encore une fois pendant la première pe-
aux affaires , revenus pour la France desjUusions d'une ^Z ^'''^? ^'« ,^^?" ^^S"*^ ^ partant de sa jeunesse de roi de
gloire éphémère et de la dangereuse vanité des con- ^l^ "t âge ou les passions guerrières son si vives et si efer-
quôles, préforant becs folles visées les avantages positifs ?: vescent^s Louis XIN aurait montre le sang-froid calcu-
<le la paix, de l'industrie et du commerce : disant sen- -- '''^"' '' * •""«'l;''^ logique d un homme qui , pensant
sèment , comme leur crand maître Mazarin : - Qu'il ^- f.^n^ ^o".' «" '.'^^.^ ."«^ voit dans une guerre qu une af-
cst plus sûr et moi»s coûteux de dominer par l'or que $ f^"'^ ' 1" ""*^ ^"''^^'^•î^" '^^^ ^'"'''^^ *1" >> ^«"t rendre aussi
par le fer, et que la corruption soumet plus de puis- à Productive que possible; lorsque plus tard , dans la se-
sances que l'épée; -a ces vieux ministres succédèrent ± f.*^"^^ Période de son règne, alors que les années et
de jeunes courtisans , vains, orgueilleux d'une fortune ± ' e'^penence sembleraient avoir du mûrir sa raison, il
récente, ardens et pleins d'ambition ; ils servaient un ± ^'^'^ »" contraire avec toute la fougueuse etourderie,
roi d'un âge déjà mûr. mais toujours et encore amou- J: '»"»« « f'^»^ ardeur d un jeune téméraire, en se jetant,
reux de ce qui éiait pompeux et théâtral : un carrousel , ^ P""'.'"' T^'[' '"', "''^'"? ^''"'''' ' *''"'. ^^' ""'"^ }^
nue réception d'ambassade ou le faste militaire dune ^ pUis inutiles, les plus ruineuses, et qm causèrent plus
armée, peu lui importait . pourvu qu'il eût occasion de 5» fard tous ses desastres ; orsqu on le voit enfin, par ses
ceindre sa couronne, de redresser sa belle taille sous ^^ jnfo'eutes bravades, soulever toute 1 Europe contre lui,
le manteau roval et de marcher seul et sans égal à la 5^ ' '"'"«P'^ q"'' ^^ait a ses gages et a ses ordres au com-
têle de la cour h plus magnifique de l'Europe. 'c:g mencemenl de son règne !
On conçoit alors facilement que Louis XIV qui, à 3^ Comment! en un mot. ce roi aurait à vingt ans,
bien dire,' subit toujours linfiaence des idées de ses 4- P^"sé, am comme le plus expérimente des hommes d e-
minislres , assez adroits seulement pour lui persuader ^^ [".t; <^' ^ quarante ans comme le plus ecervele des am-
qu'elles étaient les siennes propres; on conçoit, dis-je, '^ bitieux .
((ue Louis XIV devait facilement seHaisser aller aux in- $ Ce serait en vérité un mystère inexplicable, si les faits
spirations de Lonvois et de Seignelay, qui, ne rêvant ^» n'en donnaient la véritable solution , à savoir :
que guerres et conquêtes afin de faire exceller l'impor- ^^^ q„^, ^^ fu^^nt j^ ^i^^u^ ministres , créatures et disci-
tance de leurs charges, lu. montraient pour résultat de ^. ^^^ j^ ^jg^arin et de Richelieu , qui gouvernèrent pen-
ces envahissemens, des rois vaincus, des gazetiers re- :^c: ,iant les premiers temps du rèsne de Louis XIV, que
pentans, des ambassadeurs a genoux, et des entrées ;:^ leurs fils couvernèrenl vers le milieu, et qu'à la fin ma-
iriomphales dignes d'un nouvel Alexandre. ^ ^j^^^g de Maintenon succéda aux uns et aux antres.
De là ces guerres épouvantables uniquement soulevées ^
par la jalouse rivalité de Louvois et de Seignelay, qni , EUGÈNE SUE.
MUSEE DES FAMILLES.
^^7
VOYAGES.
A LA TAVERNE.
Nous nous réunissions tous les soirs , pendant l'hiver ^
que je passai à Londres, au Nortli-Amérienn coffee ^
housse , derrière la Banque. Là nous allendions chaque ^
jour, en fumant du lahac du (lanada et en buvant le ^
punch, l'aie et legrog, de lonfîs récils do voyases loin- 3^
tains et d'aventures extraordinaires, des relations de 2^
combats, de naufrages et de découvertes; c'était un vrai 3^
cours de géographie, un journal de voyages mis en ^
drame et en action. ^
Un jour, comme nous étions à parler des mers du nord ^
et de la troisième expédition du capitaine Parry et du %
danger des navigations polaires, le vieux capitaine Wa- ^
rens, qui avait passé la plus grande partie de sa vie à
la pêche de la baleine, ôla sa pipe de sa bouche, la posa
sur la table et dit:
« Je me trouvais, au mois d'aoîit 477j, naviguant
vers le soixaute-dix-seplième degré de latitude nord,
lorsqu'un malin, à environ un mille de mon vaisseau,
je vis la mer entièrement fermée par les glaces; on no
découvrait, aussi loin que la vue pouvait porter, que
des montagnes et des pics couverts de neiges : le vent
tomba bientôt, et je restai pendant deux jours dans la ^
continuelle perspective d'être écrasé par cette épou- x
vantable masse, que le moindre vent pouvait pousser 5
sur nous. ^
» Nous avions passé le second jour dans les alarmes, ^
lorsque, vers minuit, le vent s'éleva, et aussitôt nous ^
entendîmes l'horrible craquement des glaces qui se %
brisaient et se heurtaient, et dont le bruit ressemblait 5^
aux éclats du tonnerre. Cette nuit fut terrible pour nous, ^
mais le matin, la tempête s'étant apaisée peu a peu, X
nous vîmes la barrière de glaces qui était devant nous S^
entièrement rompue et un large chenal s'étendre h perte x
de vue entre ses deux côtés; le soleil brillait et nous na- ^
viguions par une légère brise du nord. ^
» Tout à coup, en regardant du côté du chenal, nous ^
vîmes apparaître les mâts d'un vaisseau; mais ce qui $
nous étonna plus encore, ce fut l'étrange manière dont ^
ses voiles étaient disposées, et l'aspect démantelé de ses X
vergues et de ses manœuvres. Il continua à marcher ^
pendant quelque temps; puis, s'arrêlant sur un bloc
de glace , il demeura sans mouvement.
» Je ne pus alors résister a la curiosité ; je descendis
dans ma chaloupe avec quelques-uns de mes matelots ,
et je me dirigeai veis le singulier navire. Nous vîmes,
en approchant, qu'il était extrêmement endommagé par
les glaces; pas un homme ne paraissait sur le pont , qui
était couvert de neige. Nous hélâmes , et personne ne
répondit. Avant de monter à bord , je regardai par un
sabord qui était ouvert , et je vis un honune assis devant
une table sur laquelle étaient tous les objets nécessaires
pour écrire.
» Arrivés sur le pont , nous ouvrîmes l'écoutille et
nous descendîmes dans la cabine , où nous trouvâmes
l'écrivain du vaisseau assis , comme nous l'avions vu par
le sabord ; mais quel fut notre étonnementet notre ter-
reur, lorsque nous vîmes que c'était un cadavre, et
qu'une mousse verte humide recouvrait ses joues et son
front et voilait ses yeux qui étaient ouverts. Il avait une
plume h la main, et le journal de roule devant lui; les
dernières lignes qu'il avait écrites étaient celles-ci : t -H
novembre 1762. 11 y a maintenant dix-sept jours que
nous sommes renfermés dans les glaces. Le feu s'est éteint
hier, et notre capitaine a essayé depuis de le rallumer,
mais sans succès. Sa femme est morte ce matin. Il n'y
a plus d'espoir... »
» Mes matelots s'éloignèrent épouvantés de ce cadavre,
qui semblait vivant. Nous entrâmes alors danslagrande
cbambre, et le premier objet qui nous frappa, ce fut le
corps d'une femme couchée sur un lit , dans l'altitude
d'une grande et perplexe attention ; on eût dit, à voir
la fraîcheur de ses traits, qu'elle était en vie; seulement
la contraction de ses membres nous annonçait qu'elle
était morte.
» Devant elle un jeune homme était assis sur le plan-
cher, tenant un briquet d'une main et une pierre de
l'autre et ayant devant lui plusieurs morceaux d'amadou.
» Nous passâmes a la chambre de proue, et nous y
trouvâmes plusieurs matelots couchés dans leurs cadres,
et un chien étendu au bas de l'escalier. Ce fut en vain
que nous cherchâmes des provisions et du bois 'a brûler,
nous ne découvrîmes rien. Alors mes matelots commen-
cèrent à dire que c'était un vaisseau enchanté, et ils
m'annoncèrent qu'ils ne resteraient pas plus long-temps
à son bord. Nous partîmes donc après avoir pris le jour-
nal do route du navire, et nous revînmes à notre vais-
seau, frappés de terreur en songoanTa ce funeste exemple
du danger des navigations polaires, dans un degré de
latitude septentrionale aussi élevé.
» Lorsque je fus de retour à Hull . je fis mon rapport
à l'amirauté, et d'après los dncumens que j'avais, sur le
nom du navire et du capitaine, j'appris que ce vaisseau
avait été perdu depuis treize ans, et c'était par consé-
quent depuis cette époque qu'il avait été enfermé dans
les glaces... »
Le capitaine NVarens avait cassé déparier, que nous
l'écoutions encore , tant était profonde et terrible l'im-
pression que son récit avait faite sur nous.
— Quelque terrible que soit cette histoire elle ne
l'est pas plus que le naufrage des Six- Sœurs, inter-
rompit le vieux contre-maître Griffiths.
— Le naufrage des six Sœurs?
— Oui , je vais vous le conter.
— Au mois d'août ^ 823 les Six-Sœurs quitta les Sey-
cbelles pour aller à Maurice; il y avait à bord l'ex-com-
mandant de ces îles , quatre passagers et une quarantaine
MS
LECTURES DU SOIR.
de nègres qu'où envoyait au Port-Louis, sous la licence
du gouvernement, pour les y attacher a la culture. Le
navire avait un chargement de colon. Trois jours après
son départ , le feu se manifesta parmi la cargaison '. les
progrès de rincendie furent si rapides , qu'il fallut se
déterminer aussitôt à abandonner le navire: noirs et
blancs se précipitèrent dans la chaloupe; elle pouvait
contenir tout au plus trente-cinq personnes. Lorsqu'elle
fut pleine , ceux qui s'y trouvaient, voyant qu'elle allait
couler si l'on admettait une nouvelle charge, s'armèrent
contre leur^ malheureux compagnons, et les écrasaient
à coups de hache , lorsqu'ils s'approchaient de la cha-
loupe. Les premières personnes qui s'en étaient emparées
y avaient jeté quelques morceaux de viande salée, des
grappes de bananes et un mouton ; avec ces faibles pro-
visions on se disposa à gagner la terre , qui était éloignée
de ISO lieues. Le lendemain de ce funeste jour la mer
devint affreuse: on s'attendait a chaque instant à voir
s'engloutir la chaloupe, dont un excès de charge gênait
et refardait la marche. On tint conseil : il fut décidé que
le sort désignerait les victimes qui devaient être jetées a
la mer pour alléger l'embarcation. Dans ce moment deux
nègres, esclaves de madame Mallelile, une des passa-
gères, la suppliaient de ne pas s'exposer aux chances du
sort; qu'ils allaient mourir pour conserver sa vie et celle
de ses deux enfans. Maîtresse^ disaient-ils, nous ai-
mons mieux mourir, cl sauver vous avec petits maîtres
à nous. Malgré l'opposition que madame Malleûle mel-
"tait à l'exécution de cet acte d'une héroïque générosité,
les nègres se jetèrent à ses genoux, lui baisèrent les
liiains, serrèrent tour à tour les enfans clans leurs bras,
se recommandèrent a Dieu, et s'élancèrent dans la mer,
sur laquelle ils flottèrent long-temps. Tant qu'ils aper-
çurent la chaloupe ils ne cessèrent d'agiter leurs mains
eu l'air en signe de dernier adieu à lour maîtresse. Celle
scène déchirante fit une vive impression sur tous ceux
qui en avaient élé les témoins. Il fut décidé qu'on renon-
cerait au sort et l'on se résigna à mourir ensemble. La
mer devint plus calme , mais les provisions touchaient
à la fin: on était réduit a une banane par jour.
Le jeune MalleUle, âgé de douze ans, voyant que sa
mère ne pouvait plus allaiter son frère, ne mangeait que
la pelure du fruit; il en présentait l'intérieur à sa mère,
en lui disant que cela lui donnerait des forces et du lait
pour nourrir son petit frère... Au bout de huit jours des
plus cruelles souffrances; au moment où la rame échap-
pait aux mains des malheureux naufragés mourant d'i-
nanition, on découvrit la terre... La chaloupe fut aper-
çue des hauteurs de l'île la Digue, une des Seychelles.,.
Le gouverneur l'envoya reconnaître , et les passagers des
Six-Sœurs durent la vie à la sollicitude de ce digne
commandant.
Pour faire diversion à l'effet du récit de Griffilhs,
effet dont il était jaloux, le capitaine ^Yarens reprit la
parole :
Voulez-vous que je vous conte à présent ce que c'est
qu'un dîner chinois? écoutez.
lîn dîner chinois, est ce qu'il y a au monde de plus
curieux, cHhominequi aime les choses singulières doit
désirer d'avoir vu conmie moi un repas de celle espèce.
Un des premiers négocians de la compagnie privilégiée
des Hanislcs donna à dîner à quohjues j^ersoimes clioi-
sies de la faclorerie anglaise , et j'eus le bonheur d'être
du nombre. Sa demeure me donna une idée exacte de
l'habitation d'un Chinois aisé. On ne pouvait pas dire que
ce fût précisément une maison , car c'était utte suite de
bâtimens épars, entremêlés de parterres et de réservoirs
couverts de fleurs et de nimphœa. Eu avançant à tra-
vers ce labyrinthe d'appartemens et de corridors , nous
passâmes sous plusieurs arcades circulaires , pareilles à
celles que l'on voit fréquemment figurées sur les porce-
laines de la Chine , et nous arrivâmes enfin à la salle du
banquet.
^"ous étions à peu près une quinzaine de convives.
La première chose qu'on servit fut une soupe de nids de
salangane, contenue dans de petites jattes de porcelaine.
Je la trouvai très-bonne et très-délicate, ressemblant
plus à un potage au vermicelle qu'à tout autre; mais
elle ne peut, observe ici le natif de la vieille Angleterre,
soutenir la comparaison avec la soupe a la tortue ou au
canard sauvage. Il y eut vingt services, et des plats sans
nombre; j'en comptai sur la table soixante à la fois.
C'étaient de petites jattes, ou coupes de la plus belle
3^ porcelaine, placées sur trois rangs au milieu de la table.
^ On nous fit entendre (mais j'ignore jusqu'à quel point la
S chose était vraie) que nous avions le bonheur d'être ré-
S gîilés dœufs de pigeons à l'étuvée, de chat sauvage, de
^ grenouilles en fricassée, de ces vers secs que l'on re-
^ commande particulièrement pour bien goûter le vin
au dessert, d'un ragoût de nageoires de requin , et
d'une diversité d'autres friandises que les préjugés eu-
ropéens seraient tentés de faire nommer tout différem-
ment; mais de quelque substance que ces plats aient
pu être réellement composés, l'addition dun pende
soija du Japon , le raeilleur que j'aie jamais goûté, les
^ rendait extrêmement savoureux. Toute la viande, comme
^ faisans, perdrix, gros gibier, était coupée menue et
^ servie dans de petites jattes, ce qui , vu que nous n'a-
vions au lieu de couteaux et de fourchelles , que deux
petites baguettes d'ivoire garnies d'argent, bien arron-
dies, unies et luisantes, ne laissait pas d'être extrême-
ment embarrassant à manger; en effet, durant la pre-
mière demi-heure , je désespérais entièrement de faire
parvenir la moindre parcelle de ces chairs appétissantes
à mou palais impatient. Enfin , ayant découvert, comme
par une inspiration soudaine, la véritable manière de
me servir de mes armes, je vins à bout do ce que je dé-
sirais, et, à la fin du régal, je me trouvai si adroit, que
je pouvais prendre la plus petite miette avec mes bâtonnet
d'ivoire.
Tous les mets sont extrêmement succulens, de sorte
qu'on est obligé d'avaler une quantité considérable de
sci hing , espèce de vin ou plutqt d'esprit de couleur
blanche et dont le goût n'est pas désagréable ; la petite
tasse dans laquelle on le Inut , est à peu près de la di-
mension de celle des ménages d'enfans. La cérémonie de
boire à la santé de cpielqu'un consiste à prendre la tasse
à deux mains et à baisser et remuer la tête en se tournant
l'un vers l'autre pendant quelque temps; ensuile on
boit le vin , et l'on montre à sou ami le fond de la
tasse, afin qu'il puisse se convaincre qu'il n'y reste rien.
C'est réti(iuelle, dans le courant de la soirée, de de-
mander à son ami de faire raison. Pou-Ki-Koua proposa
plusieurs toast auxquels nous udus joignîmes très-cor-
dialement: nous bûmes à la santé de l'empereur, du roi
^ d'Angleterre . de la compagnie des Indes , de la factorerie,
des négocians hanisles, de notre digne hôte.
— Je n'ai point dîné avec des Chinois, ^ulai-je
limidemeul; mais j'en ai vu dîner.
— Diable 1 dit le capitaine en jetant un regard de
doute et de mépris, sur ma physionomie de tout jeune
homme.
"-^
MUSÉE DES FAmLLES.
119
— Il y a cinq ans, à Calais , repris-jc ! je me disposais
à retourner dans ma famille, après qn assez long voyage
sur le continent , lorsque arrivèrent dans ce port français
quatre jeunes Chinois, Joseph et Mathieu Lie, François
Chue et Jcan-Bapliste Then , qui venaient en France
pour s'instruire dans les arts de l'Europe. Ils étaient
adressés à un prêtre, avec lequel ils semblaient scntre-
tenir facilement au moyen de la langue latine qui leur
était familière.
A l'exception de l'un d'entre eux , petit et fort laid, ces
jeunes gens, dont l'œil est vif et spirituel, étaient, malgré
leur teint cuivré, d'un physique assez agréable.
La singularité de leur costume avai^ nécessairement
fixé sur eux lattenlion générale.
Ils n'avaient point de barbe, et leurs cheveui, ra-
menés Irès-lisses sur le derrière de la tète, y formaient
une tresse qui descendait jusqu'aux talons. Ils portaient
des bas de toile blanche, une robe courte de drap bleu
de ciel, avec de larges manches pareilles, et de hautes
manchettes blanches retroussées; le tout recouvert d'une
longue veste noire a boutons de cuivre. Leur coiffure
consistait en un petit bonnet d'étoffe noire, formant une
espèce de bateau "a bords éleyifs, recouvert d'une grande
calotte bleu de ciel, surmontée d'une petite houpc eu
soie rouge et d'un boulon d'or.
Ces Chinois parlaient fort bien lalin , et pouvaient facile-
ment s'expliquer en celte langue avec toutes les personnes
qui leur adressaient des questions. Quand ils ne compre-
naient pas, ils répondaient distinctement: quoinodo?
ou non intelligo; et lorsqu'on leur disait quelque chose
d'obligeant, ils disaient, de la manière la plus affec-
tueuse, en portant la main sur ie cœur: gralias tibi,
domine.
A table, ils mangeaient de la main gauche, et comme
iU n'avaient jamaifiuVu de pommes, ils se trouvèrent fort
embarrassés pour peler celles qui leur étaient offertes.
Le lendemain de leur arrivée, ils assistèrent avec re-
cueillement à la messe du doyen de l'église, tenant d'une
main un chapelet . et de l'autre un livre chinois , dont
ils tournaient les feuillets de gauche a droite , au lieu
do les tourner , comme nous , de droite à gauche.
Us ont ensuite parcouru divers établissemens , et sont
allés à rhôtel-de-ville , où il y a été dressé un procès-
verbal de leur visite; procès-verbal qu'ils ont signé en
caractères de leur pays.
Ils partirent ensuite pour Amiens.
— Jeune homme interrompit le capitaine, si vous
avez vu des Chinois en Europe, et il accompagna ce mot
d'une grimace de dédain, y avez-vous vu aussi des
corsaires?
— Non, capitaine.
— Eh bien ! alors, écoutez ce que je vais raconter, et
lâchez d'aller voir de pareils hommes s'il s'en trouve à
Calais.
— Le brick danois Anna, capitaine HoU, se trouvait
à Bahia ( Brésil ) au mois d'octobre dernier. Le 20 du
même mois , il se disposait à quitter ce port pour Fer-
nambuco, afln d'y compléter son chargement, et re-
tourner ensuite en Europe. Vers midi, le capitaine IIoll
reçut à bord la visite d'un homme enveloppé d'un man-
teau à demi-usé, qui demanda h faveur d'un entretien
particulier. Le capitaine fit éloigner son mousse, invita
l'étranger à s'asseoir, et, après plusieurs paroles insigni-
fiantes, l'homme au manteau expliqua en ces termes le
sujet de sa mission : « Je suis Florentin , je m'appelle
Zernetti ; depuis deux mois , je montre 'a B^liia un cabinet
de figures en cire ; mais je fais peu de chose dans cette
ville. J'ai même contracté quelques dettes qu'il m'est
impossible de payer en ce moment. Je voudrais aller à
Fernambuco, où je suis certain de gagner beaucoup
d'argent, et de pouvoir sati^faire mes créanciers de Ba-
hia. Ces Brésiliens sont impitoyables: j'aurais beau leur
donner ma parole d'honneur de leur envoyer de Fer-
nambuco le moulant de leurs créances, ils ne me croi-
raient pas , et je suis informé que demain ils doivent
faire saisir mou cabinet. Pour swtir d'embarras, j'ai ré-
solu de partir secrètement ; votre navire doit mettre à
la voile demain avant le lever du soleil , je vous promets ,
à mon arrivée à Fernambuco, de bien reconnaître le
service que vous m'aurez rendu , si vous consentez à re-
cevoir, à la nuit tombante, les cinq caisses de figures
que j'aurai soin de tenir prêtes, et qu'il sera facile
d embarquer sans que la douane s'y oppose, attendu
qu'un des gardiens du port est mon compatriote, et fa-
vorisera mon départ par tous les moyens propres 'a as-
surer les succès de ma fuite. »
Après quelques difficultés dont l'adroit Florentin triom-
pha sans- peine, le capitaine danois consentit à rece-
voir le nouveau Curtius et son cabinet ; les dispositions
furent prises en conséquence , et le soir du même jour
le cabinet de figures et sou propriétaire furent installés
dans les cmménagemens du brick. A neuf heures du
matin on leva l'ancre , et le navire fit voile avec bon vent
pour sa destination. Pendant la première journée , il ne
se passa rien de remarquable a bord. Le Florentin causait
familièrement avec l'équipage, s'informait avec adresse
de la valeur de la cargaison , et faisait de fréquentes des-
centes dans la cale pour s'assurer, disait-il, que ses
caisses n'étaient point exposées à des avaries. Vers le soir,
les allées et venues continuelles du Florentin excitèrent
quelques soupçons, sans toutefois qu'on y attachât trop
d'importance. Qu'avait-on à redouter d'un individu seul
et sans armes au milieu de dix marins forts et robustes?
A minuit, lorsqu'une partie de l'équipage était livrée au
sommeil, l'homme de quart entendit un grand remue-
ménage dans la cale ; il voulut prévenir le capitaine , qui
: était descendu dans sa chambre , mais il n'en eut pas le
; temps ; il distingua même au milieu du tumulte la voix du
: capitaine qui appelait du secours. Avant qu'on eût eu le
temps de se reconnaître , on vit sur le pont une douzaine
d'hommes armés jusqu'aux dents qui frappaient d'estoc
et de taille tous les marins qu'ils rencontraient. En peu
de temps ils furent eu possession du navire; le capitaine,
le second, deux matelots et le maître d'équipage avaient:
perdu la vie da-ns cette horrible mêlée: leurs corps fu-
rent jelés à la mer. Le mousse et un autre matelot , qui
ne s'étaient point endormis, profitèrent du tumulte gé-
néral , ils se jetèrent dans le canot , et s'éloignèrent à
force de rames du navire sans provisions, sans boussole
et abandonnant au hasard le soin de lem- destinée. La
fortune ne leur fut point contraire ; ils atteignirent la
côte du Brésil , et firent au consulat de leur nation le
rapport desévénemens dont ils avaient été les témoins.
Des renseignemens postérieurs ont fait connaître que le
soi-disant Florentin était un pirate dont le navire avait
été brisé sur la côte ; qu'il avait échappé au naufra'^e
avec une douzaine de ses complices , et que les prétendues
caisses de figures en cire qu'il avait mises à bord du
brick danois renfermaient ses compagnons qu'il avait
fait embarquer de nuit pour les soustraire à tous les
regards.
— Après tout, interrompit le Tleux Toby qui n'avait
120
LECTURES DU SOIR.
point encore parlé, et qui s'était contenté jusque-là
d'écouter et de fumer, après tout, cela n'est qu'une farce
de corsaire. J'ai vu mieux que cela en fait de spectacle
intéressant.
Au mois de novembre, j'étais a bord de la FretUj et
nous relâchâmes en venant des îles Magdalen , a Antis-
coli ; je me dirigeai vers une hutte qui s'élevait à quelque
distance. Jugez de ma surprise en y entrant !
L'aire de la hutte était jonchée de squelettes d'hommes,
de femmes et d'enfans de différens âges, qui formaient
sans doute l'équipage du vaisseau submergé. Un homme
mort était encore dans le hamac où il avait expiré, et,
sur la place qui indiquait le foyer se trouvait une mar-
mite remplie de chair humaine dans un élat complet de
putréfaction. Dans une cabane intérieure gisaient plu-
sieurs corps rangés sur une même ligne, comme des
casses dans une boucherie , et qui prouvaient évidemment
qu'on en avait coupé la chair pour servir d'alimens jour- ^
naliers à ceux qui survécurent a celte horrible misère ; ^o
on trouva des accoutremens de femmes et d'enfans, qui ~
annonçaient que ces victimes de la famine et du déses-
poir étaient d'un rang distingué. On découvrit encore
des objets précieux, tels que des montres et une somme
d'argent considérable , ainsi que des papiers appartenant
aux passagers et indiquant quel était le vaisseau ; mais
rien de certain n'avait transpiré à cet égard à mon départ
pour Québec.
Est-ce la tout, reprit Griflilhs d'un air dédai-
gneux , et après avoir trois fois vidé son verre pendant
le récit de Toby.
— N'est-ce pas assez? demanda Toby d'un ton pro-
vocateur.
— J'ai ouï parler d'un naufrage, qui n'est pas plus
intéressant, me hâlai-je d'ajouter, pour détourner la
discussion et prévenir une querelle imminente. Néan-
moins , il présente quelque chose de curieux, car la na-
vigation s'est faite sur im glaçon !
— Sur un glaçon !
Oui, mes maîtres, et voici ce qu'en racontait le
journal où j'ai lu la chose.
Lorsque la mer d'Azow est gelée , les pêcheurs , dans
plusieurs endroits de la côte orientale de cette mer, s'é-
tablissent sur la glace même. Il arrive qu'à la suite des
dégels subits et des vents violens de l'est , des glaçons
portant des hommes et des cabanes de pêcheurs se dé-
tachent des côtes et sont emportés dans la haute mer.
Quelques pêcheurs sont jetés sur le rivage opposé; la
plupart périssent. L'hiver dernier on vit un de ces
malheureux, sur un glaçon fragile , porté du détroit de ±
kerlch dans la mer Noire. De la côte on remarqua son ■**
désespoir, on entendit ses lamentations; mais il n'y
avait aucun moyen de le sauver. Au mois de décembre
de l'année passée un autre événement semblable a eu
lieu dans la mer d'Azow.
Un cosaque de la mer Noire, nommé Jean Potapenko,
du village de Grivenncê, se trouvait dans un établisse-
ment de pêcheurs situé près d'Atchouwie. Le 2j dé-
cembre , la glace , à la suite de grandes gelées , parais-
sant très-ferme , il alla examiner ses filets tendus dans
les ouvertures pratiquées dans la glace, à un quart de
lieue de dislance de la côte. Tout en s'occupant de son
travail , il remarqua que le glaçon sur lequel il se trou-
vait s'éiait détaché et voguait avec rapidité sur la surface
de la mer. N'apercevant aucun moyen de salut, il se ré-
signa à la volonté du Ciel , et attendit la mort avec calme.
Il passa six jours dans cette cruelle attente, et, quoiqu'il
eiit avec lui un petit morceau de pain , cependant , sen-
tant une répugnance invincible à prendre de la nour-
riture , il n'en mangea point , et ne fit qu'étancher la soif
qui le dévorait en buvant de l'eau de pluie qui remplis-
sait les crevasses du glaçon sur lequel il se trouvait. U
était chaudement habillé dans un temps de dégel; il ne
souffrit donc presque pas du froid: il dormit très-peu,
et cela, assis sur la glace. Le septième jour, il aperçut
une côte fort escarpée , et résolut de s'en approcher en
marchant sur la glace, mais la fatigue et l'épuisement le
firent souvent tomber en défaillance. Pendant ce temps,
le glaçon flottant s'attacha fortement à la glace solide qui
bordait le rivage , et le neuvième jour de cette étrange
navigation, le 2 janvier ^ 850. Potapenko descendit sur
le rivage, près du cap Kazau-Dip, entre Kertch et Ara-
bat, et gagna le village tarlare le plus proche, d'où il
fut conduit à Théodosie, et ensuite à Kertch. C'est ainsi
que fut sauvé cet homme dont la perle paraissait in-
évitable. Il traversa, dans le courant de huit jours , un
espace de plus de 57 à 58 lieues de France , à compter
de la côle orientale de la mer d'Azowjusqu'à sa côle sud-
ouest. Sauf quelques engelures aux pieds et l'épuisement,
dont, au reste, il se remit facilement, Potapenko con-
serva sa santé.
— Histoire de journal! s'écria Toby d'un air de dédain.
— Histoire de journal! répéta Griflîlhs sur le même
ton.
— Capitaine Warrens. s'écria le tavernier, ne dor-
mirons-nous point aujourd'hui?
— Le vieux a raison. Allons, encore un bol de punch,
et bonsoir à tous.
traduit du Times.
MUSÉE DES familles"
^21
JANVIER ^S.')G.
Pou-Ki-Iv'oua, d'après un dessin chhiois.
(h'Tnrdel, sculp.
^<i. IROISIÈVK AOr.t'MK,
122
LECTURES DU SOlfe.
MAGAZINE
ERUDITION
A PROPOS DE DIVERSES CHOSES.
Il est d'anciens usages dont on peut être curieux de
connaître l'origine. Le pain est une invention des Gret-s, ;
plus tard adoptée par les Romains. Long-temps Iw mou-
lins à bras furent, en Europe, les seules machines era- ^
ployées à moudre le blé, jusqu'au temps où, entre
autres inventions empruntées aux Sarrasins, on rap-
porta , de la première croisade , l'art de construire
les moulins a vent. Pendant plusieurs siècles on servit ;
comme plat dans les repas, uub tranche ronde de pain ;
en France on l'appelait pain tailloir : après les repas ,
on distribuait aux pauvres ces assiettes de pain. Déjà,
au temps de Pline le naturaliste , les Gaulois employaient
la levure pour préparer le pain; mais dans le dix-sep-
tième siècle, la faculté médicale condamna cet usage
comme nuisible , et dès lors s'éleva une guerre ouverte
entre les médecins et les boulangers. Celte question
n'est pas encore entièrement résolue. Linguetse montra
dans les derniers temps l'un des plus ardens adversaires
du pain , et Tissot l'un de ses plus zélés défenseurs.
Les Egyptiens non-seulement faisaient grand cas des
brocolis, mais les regardaient encore comme un objet
d'adoration. Les Romains les introduisirent en Europe.
La pêche est originaire de la Perse ; dans celte contrée
on la regarde comme un poison ; dans nos climats elle
a perdu, parla transplantation , beaucoup de sa froi-
deur, et est devenue un fruit délicieux.
On importa de Syrie la prune à l'époque des croisades.
Dans plusieurs parties de l'Europe, il existe une espèce
de prune qui porte le nom de reine Claude , du nom de
la femme de François T"" ; il y en a une autre espèce
qu'on nomme prune de monsieur, parce que le frère de
Louis XIV l'aimait de passion.
L'on servait autrefois les lapins comme un mets très-
recherché : ils se multiplièrent tellement en Espagne
qu'on prétend qu'ils minèrent les remparts et les mai-
sons de Tarragone au point de les faire tomber co plu-
sieurs endroits.
Les Gaulois avaient l'habitude de conduire à Rome,
par étapes, d'immenses troupeaux d'oies à travers les
Alpes. On rencontre aujourd'hui en France de nombreux
troupeaux de dindons , que leurs maîtres fout voyager
d'une province 'a l'autre.
Au temps des troubadours , on prenait dans la Médi-
terranée des dauphins et des baleines dont on mangeait
la chair.
Les Romains regardaient les huîtres comme un mets
délicat, et le poète Ausone les a célébrée» dans ses vers;
après ce {wèlo elles tombèrent dans l'oubli, et co n'ost
qu'au dix-septième siècle qu'on les voit revenir en
vogue.
Pendant le carême , on avait beaucoup de peine à ob-
tenir du clergé catholique la permission de manger des
irufs. Celle rigide al^linenoe fut cause qu'on consacrait
le mercredi des Cendres une grande quantité d'œnfs
qu'on distribuait à ses amis le jour de Pâques. Sous le
règne de Louis XIV , c'était l'usage d'élever dans le ca-
binet du roi , le lundi de Pâque , après la grand'messe ,
d'énormes pyramides d'œufs peints ou dorés, dont sa
majesté faisait présent à ses courtisans.
Le parmesan parut en France pour la première Ibis
sous Charles VIII. Ce prince, dans une expédition
contre Naples , traversa Placenza; les magistrats lui
offrirent des fromages dont l'énorme grosseur le sur-
prit. Il les envoya par curiosité a la reine et au duc de
Bourlwn , qui les goûtèrent et les trouvèrent excellens :
dès lors leur réputation fut faite.
Le mot tarte signiBait dans l'origide une pain rond
ordinaire; par la suite on donna ce nom a des pâtis-
series.
C'était l'iliage à la faculté de médecine de Paris,
lorsqu'on ^H reçu docteur, de donner après la thèse
aux docteurs et aux professeurs un déjeuner dont le
mets principal était un pâté de bœuf et de raisins. Le
célèbre chancelier de l'Hôpital fit défense de crier dans
les rues de Paris ces pâtisseries , dont le nombre in-
croyable qu'on débitait , semblait un objet de luxe ; la
faculté de Paris suivit cet exemple, et dès lors uae somme
d'argent remplaça le déjeuner. Les thèses conservèrent
leur ancien nom et, jusqu'à la révolution , furent ap-
pelées Pastfllaria.
Les gâteaux qu'on désigne sous la dénomination de
feuilletage , remontent à une origine sacrée , puisqu'on
en lit d'abord usage à l'église. Dans quelques églises
on les présentait, certains jours de l'année, aux cha-
noines. De là leur vient le nom d'oblati. Les oblati-
laîques voulurent aussi s'en procurer, et les regar-
dèrent comme une nouvelle friandise. Dans quelques
pays même ils devinrent une redevance ; en France par
exemple, où l'on appela droit d'oubliage la faculté de
les exiger. Plus tard ces gâteaux se vendirent dans les
rues de Paris, et les femmes qui les vendaient allaient
en criant : Plaisir des dames. Dans le dix-septième
siècle des hommes les vendaient à la nuit. Sur la boîte
qui les renfermait se trouvait une espèce de cadran ,
garni d'une aiguille mobile : on la tournait, et l'on re-
cevait le nombre de plaisirs indiqué par le chiffre au-
quel s'arrêtait l'aiguille.
Cet es|>èce d'amusement obtint bientôt une grande
vogue ; il se faisait des paris considérables sur le chiffre
que l'on amènerait, et Ion appelait les marchands pour
décider des coups. Mais Cartouche ayant iait assassiner
quelques-uns de ces marchands, et revêlir leur costume
k des hommes de sa bande , la police défendit , sous des
peines sévires, de vendre la nuit des plaisirs : depuis,
ce commerce diminua considérablement. Nous l'avons
vu rolleurir do nos jours, mais sans être aussi répandu
qu'il l'avait été.
Dans les pays de vignobles , on enfermait le vin non-
seulement dans des outres , mais encore dans des ci-
ternes de maçiinneries lonstruites avec le plus grand
MUSÉE DES FAMILLES.
123
soin ; les écuyers et les serviteurs allaieut y remplir ies
cantines et les boulcilics qu'ils portaieut attachées au
pommeau de leur selle.
Les boubous servaient autrefois à se rendre favo-
rables les personnes de qualité et les juges auxquels ou
adressait quelque r»-quêle. Cet usage prit une telle exten-
sion, que, par une ordonnance, Louis , IX fit défense
aux juges d'eu prendre pour plus de dix sous par se-
maine. Pliilippe-le-Del restreignit encore cette quantité
à ce qu'on pouvait en user en un jour dans son ménage.
A cet usage, succéda celui do donner de 1 argent, et
un M. de Tournon donna, le premier, dix francs d'or
au lieu de dix boites de bonbons.
Aux douzième et treizième siècles , les bonnes ma-
nières voulaient qu'on lit asseoir, par couples de deux
personnes de sexes différens , les invités à un festin , et
l'on donnait un plat pour chaque couple. Dans l'inté-
rieur des familles, un seul gobelet sufQsait à tous, et
saint Berlaud fut déshérité par son père , pour avoir
essuyé le gobelet avant de boire, sous prétexte qu'il
avait la lèpre.
Chez les Romains l'usage des santés tenait de la re-
ligion : à une époque il fut général en Europe. Il n'y a
pas plus de cinquante à soixante aus qu'en Allemagne
on buvait non-seulement a la santé de toutes les per-
sonnes présentes, mais encore a celle des oncles, des
tantes et des cousins ; on portait même des toasts aui
pareus qui n'étaient plus, de sorte qu'avant le festin ,
un étranger se trouvait dans l'obligation de s'enquérir
de toute la généalogie de ceux avec qui il devait diner.
L'ouvrage de Pasquier rapporte une anecdote intéres-
sante, relative a l'infortunée Marie Stuart qui périt
sur l'échafaud. Le soir qui précéda sa mort, elle but
après le souper a la sauté de tous ses serviteurs, en les
priant de lui faire raison. Tous lui obéirent, et, en bu-
vant a la sauté de leur malheureuse reine, les larmes
tombèrent dans leurs verres, tant était grande leur
douleur.
Les nations de l'antiquité crurent nécessaire de di-
versifier les repas par des spectacles et des représenta-
tions de différentes natures. Les Romains et les Grecs
récréèrent leurs hôtes par des pantomimes et quelque-
fois par des combats sanglans de gladiateurs et de lut-
teurs. Les princes chrétiens des premiers siècles du
christiauisme étaient passionnés pour les pantomimes
dansantes pendant les festins. Dans les intervalles, les
ménestrels et les troubadours chantaient leurs vers en
s'accompagnant sur leurs harpes. Aux réfectoires des
moines ou à la table des pieux prélats, on lisait des li-
vres édiûans ou l'on faisait de la musique. Le premier
orgue vu en France fut construit pour la table de Char-
lemague.
Les amusemens les plus remarquables donnés par les
grands, à leurs hôtes, étaient des espèces de spectacles,
qu'on nommait entremets ; ces spectacles consis-
taient en combats de chevaliers, en jeux d'automates^
en représentations théâtrales ou mimiques d'événemens
importans. A une fête donnée aux dames de la cour par
Charles Yl , deux chevaliers , Reynaud de Roye et mes-
sire Boucicaut, coururent à cheval, pendant le repas,
autour delà table, et rompirent une lance : d'autres leur
succédèrent, et se livrèrent au même genre de combats.
A un banquet donné par Charles V, en ^738, on re-
présenta le départ de Godefroy de Bouillon pour la
Terre-Sainte, et la prise de Jérusalem. Lors de la fête que
Ut Charles Yl poui' l'arrivée d'Isabelle de Bavière, on
représenta le siège de Troie. L'on voyait une énorme
forteresse défendue par cinq tours, dout une à chaque
extréoiité, et la cinquième au milieu. Les cottes d'armes
et les boucliers appendus aux murs, montraient que
cette forteresse était la ville de Troie ; la tour du milieu
représentait la citadelle d'ilion. A quelque distance ou
apercevait un vaste camp; les armes indiquaient que
c'était celui des Grecs. Derrière ce camp se trouvait uu
vaisseau capable de contenir au moins cent guerriers.
La forteresse, la tente, le vaisseau se remuaient au moyeu
de roues dont les ressorts étaient cachés, ainsi que les
personnes qui les faisaient mouvoir. Il y eut une grande
bataille entre les héros grecs du camp et du vaisseau et
les Troyens renfermés dans la forteresse ; mais il dura
peu , car la foule des spectateurs était si grande et la
chaleur si forte, que plusieurs personnes furent blessées
ou étouffées. •
La cour de Bourgogne montrait un goût exclusif pour
les spectacles d'automates et d'animaux. A une fête qui
eut lieu pour le mariage de Charles-le-IIardi avec la
princesse Marguerite d'Angleterre , on vit trois entre-
mets. Une grande licorne entra d'abord en portaut un
léopard sur son dos. Dans l'une de ses pattes, le léo-
pard tenait les armes de l'Angleterre, et dans une autre,
une marguerite, allusion au nom de la princesse.
Dans les temps anciens , l'on avait l'habitude de boire
du vin et de manger des œufs au commencement des re-
pas, pour se fortifier l'estomac. Les jours ordinaires , le
diner de Charlemagne consistait en quatre entrées et en
un seul plat de gibier rôti.
L'on mangeait autrefois sur des tables de bois, sans
aucune espèce de nappe ; mais l'on avait soin de les polir.
Plus tard on les couvrit d'un cuir, qu'ont remplacé
les nappes de toile ou de coton. Jusqu'au temps de
Charles V , les serviettes furent peu en usage dans les
classes moyennes; les premières vinrent deRheims:
cette ville fit présent au roi d'une nappe qu'on estima fort
cher. L'on coupait, eu grande cérémonie, la nappe de-
vant la place du chevalier qui avait mérité une disgrâce,
et l'on renversait son assiette. Le chevalier était alors
contraint de laver sa tache ou de montrer qu'on lui fai-
sait injure. C'est ce qui arriva au comte d'Ostrevau à la
table de Charles VI ; un héraut coupa la nappe en deux ,
devant lui, en disant qu'un prince qui ne portait pas
ses armes était indigne de dîner ^à la table du roi.
Guillaume répondit avec étonnement : — Je porte une
lance et un bouclier aussi bien que tout autre chevalier.
— Cela ne peut être , reprit le héraut , car vous auriez
vengé la mort de votre grand-oncle. L'histoire ajoute que
cette leçon publique produisit sur le comte l'effet auquel
on s'attendait.
Des croûtes de pain de forme circulaire furent les
premières assiettes; on les fît ensuite en bois, en po-
teries , et enfin de toutes sortes de métaux.
Les anciens savaient faire le verre; les modernes
l'employèrent d'abord pour les fenêtres des églises , des
palais , et enfin l'usage s'en répandit pour toutes les ha-
bitations.
L'on fixerait difficilement l'époque de la première
cheminée ; quant à l'invention des poêles , elle appar-
tient aux Allemands et aux autres nations du nord. Dès
^ô88, l'on trouve à Paris des poêles dans les résidences
et dans les galeries royales ; quelques-uns portaient le
nom de ckaufje-doux.
Les bancs et les tabourets furent pendant loug-tcmps
les sièges les plus ordinaires , même chez les princes. l\
•124.
LECTURES DU SOIR.
n'y avait que fort pea de chaises. Le lit , ce raeoble si .
nécessaire , dont la privation montre aujonrd'hui l'indi-
gence la plus grande, parut un objet de luxe aui Grecs
et aux Romains, lorsqu'ils eurent échangés les feuilles
et les peaux sur lesquelles reposaient leurs ancêtres hé-
roïques, pour les matelas et les lits de plumes. Les lits
se faisaient en ivoire, en argent, en ébène, en cèdre.
L'on trouverait difficilement aujourd'hui l'un de ces lits
où nos aieux couchaient avec leur femme, leurs enfans,
leurs chiens et leurs amis; c'était même la plus grande
preuve d'affection et de confiance que l'on pût donner :
1 amiral Bonnivet partagea souvent son lit avec le roi,
François I"".
Les nattes de jonc et de paille furent les premières
tentures d'appartemens. Les couleurs de la paille se dis-
posaient avec tant d'art et de goût qu'elles produisaient
un effet très-agréable. On trouve encore dans le Levant
des nattes de cette espèce : on les vend fort cher , et on
les estime beaucoup à cause de la vivacité des couleurs
et de la beauté des dessins. L'usage des tapisseries, re-
présentant des sujets, ne remonte pas a plus de six
cents ans. Dans le quinzième siècle on inventa, en
Nelherland, la tapisserie de haute et basse lisse, et l'on
porta cette invention en France. Ces tapisseries se ven-
daient si cher que souvent on avait recours à la tapisse-
rie de Bergame ou points de Hongrie. La manufacture
des Gobelins, établie sous Henri IV et portée à un haut
degré de perfection par Colbert et le peintre Lebrun ,
surpassa tout ce qu'on avait vu jusqu'alors.
Le damas , ainsi appelé de Damas en Syrie où cette
étoffe, si convenable pour les tentures, se fabriqua dans
le principe , eut bientôt des manufactures à Tours et à
Lyon. La brocatelle de Venise , les toiles imprimées de
Perse et de l'Inde , la tapisserie tontisse , faite de bouts
de laine de différentes couleurs , attachées à un canevas
avec de la gomme, le cuir peint ou doré, ancienne in-
vention attribuée aux Espagnols, le papier enfin, au-
jourd'hui si universellement répandu, se succédèrent
depuis celte époque.
Les premiers miroirs furent de métal ; Cicéron en at-
tribue l'invention à Esculape, dieu de la médecine, et
l'on voit que Moïse en fait mention. C'est au temps de
Pompée qu'on fit à Rome les premiers miroirs d'argent.
'Pline parle d'une pierre brillante, probablement le
talc , qu'on peut séparer en lames et qui , mises sur un
plan métallique, reflètent parfaitement les objets. Les !
premiers miroirs de verre parurent en Europe vers la
fin des croisades ; Venise, qui la première connut l'art
de les faire , vit ses commerçans s'enrichir , et ses ma-
nufactures passer dans tous les états d'Europe où elles
sont maintenant si nombreuses.
Mille ans environ avant Jésus-Christ , des marchands
de nitre abordèrent en Phénicie, à l'embouchure du petit
fleuve Bélus ; ils descendirent sur la rive couverte d'une
couche de sable fin et blanc qu'y apporte la mer, et se
mirent à préparer leur repas. A défaut de pierres, ils
prirent dans leur vaisseau des mottes de nitre, à l'aide
desquelles ils construisirent une espèce de foyer pour
faire cuire leur nourriture. Ils allumèrent un bon feu ;
les mottes de nitre ne tardèrent pas à se dissoudre et le
nitre se mêla au sable du rivage : la chaleur, agissant
puissamment sur ce mélange, le fit fondre, et bientôt
les marchands virent avec ctonnement couler du foyer
une espèce de lave qui durcit en se refroidissant : c'était
uu corps solide qui avait une teinte verdâlre , mais qui
possédait une grande transparence ; c'était du verre. ,
Ainsi cette importante découverte , s'il faut en croire
le récit de Pline , est due au hasard ; et nous avons con-
servé cette histoire , parce qu'elle est au moins vraisem-
blable. Défait, n'est-ce pas au hasard que l'industrie
humaine doit ses plus befles inventions? Quoi qu'il en
soit, les Phéniciens furent les premiers a exploiter celle-
ci. Ils trouvaient en abondance, à l'embouchuredu fleuve
Bélus, un sable excellent et tout chargé d'alcali ; ils n'a-
vaient à lui faire subir que des préparations fort simples
avant de le soumettre à la fusion ; et les procédés pour
réduire la matière fondue en feuilles minces ou en mor-
ceaux de dimensions et de formes différentes, ne les arrê-
tèrent pas long-temps. La fabrication se développa peu
à peu , se perfectionna ; et bientôt Sidon devint fameuse
par sa verrerie. Elle eut la gloire d'être la première ;
mais cette industrie ne tarda pas a se répandre chez les
peuples commerçans des côtes orientales de la Méditer-
ranée. L'Egypte aussi en profita; et les manufactures
d'Alexandrie rivalisèrent avec celles de la Phénicie. Car-
tbage, colonie des Phéniciens, Carthage, la ville com-
merçante par excellence, fit un grand commerce de
verre, si elle n'eu fabriqua point. Syracuse, sa fille,
doit avoir de belles verreries , puisque l'un des plus ad-
mirables ouvrages de verre de l'antiquité en est sorti :
nous voulons parler de la sphère céleste d'Archimède.
Ln épigramme de Claudien nous apprend que sur cette
sphère, d'une dimeusion assez petite , étaient gravées
toutes les constellations. On peut juger par là à quel
degré de perfection l'on était arrivé déjà.
La Grèce, ce pays le moins industriel que nous con-
naissions, la Grèce ne fabriqua probablement point de
verre ; du moins rien ne nous le fait supposer. Elle le
tirait trop aisément de l'Asie ou de l'Afrique; elle le
connut probablement même assez tard ; car Aristote est
le premier des écrivains gr«cs qui en ait parlé. Il pose
les deux problèmes suivans : « Qnelle est la causé de la
transparence du verre? Pourquoi ne peut-on plier le
verre? »
Rome , lorsqu'elle était encore république, méprisait
trop les arts industriels pour emprunter à Syracuse ses
verreries : le luxe qu'y introduisirent les dernières con-
quêtes et la corruption de l'empire , lui firent enfin sen-
tir le besoin de produire elle-même; et sous Tibère,
elle commença à faire du verre; mais probablement elle
ne fabriqua que les objets de verrerie les plus ordinaires,
et les manufactures de Sidon et d'Alexandrie conservèrent
le privilège de fournir les choses de luxe et celles qui
demandaient un grand perfectionnement dans U main-
d'œuvre. En effet, la première de ces villes importait
en abondance à Rome un verre noir qu'elle avait in-
venté et qui imitait parfaitement, le jayet. Les Romains
en ornaient leurs appartemens : ils l'incrustaient en lar-
ges plaques dans les parois , et ces espèces de miroirs
sombres , disposés avec goût , devaient produire un effet
harmonieux. Alexandrie, entre autres choses, fournis-
sait du temps de Néron des vases et des coupes de verre
blanc qui jouaient à s'y méprendre le cristal. Rome re-
cherchait ces produits avec empressement , et les payait
uu prix exorbitant.
Pline auquel nous empruntons la plupart de ces dé-
tails, nous dit que Scaurus, pendant son édilité, fit faire
uu théâtre dont la scène était composée de trois rangs
de colonnes superposées : le premier était de marbre;
le second , de verre, et le dernier , de bois doré. Cela ne
vient-il pas démentir ce que nous disions de l'infério-
rité des manufactures à Rome? Nous ne le pensons pas ;
MUSÉE DES FAMILLES.
125
car nous inclinoDs fortement à croire que Scaurus
aura fait venir de Phénicie les colonnes de verre de son
théâtre : la Phénicie depuis long-temps avait produit des
ouvrages de ce genre. Nous trouvons en effet dans le
septième livre des Becognitiones de saint Clément
d'Alexandrie qu'il y avait dans l'île d'Aradus un temple
soutenu par des colonnes de verre d'une grandeur et
d'une grosseur extraordinaires. Saint Pierre , sollicité ^
par quelques amis , vint le voir accompagné de ses dis-
ciples , et admira beaucoup plus ces colonnes que d'ex-
cellentes statues de Phidias qui décoraient le temple. Cette
observation de l'écrivain sacré prouve une seule chose :
c'est que le premier des apôtres n'était pas artiste, lui i
qui préférait les produits de l'industrie aux merveilles du jl
génie.
Pline nous apprend encore que les anciens ont eu le
secret de donner au verre les couleurs et les nuances les
plus variées, a ce point qu'ils employaient les verres J
ainsi colorés à imiter la plupart des pierres précieuses ;
et l'on se servait à profusion de ces ornemens. Quant
aux procédés par lesquels les anciens obtenaient ces ré-
sultats et les divers produits que nous avons signalés,
nous ne les connaissons aucunement : Pline ne les in-
dique pas, et ce guide, qui avait servi à éclairer jusqu'ici
notre marche, nous manque maintenant. Que devint la
verrerie jusqu'au quatrième siècle avant J.-C. ? Nous
l'ignorons. A cette époque, les invasions barbares tuèrent
toute espèce d'industrie dans l'Occident , et l'art d'y faire
le verre y fut perdu jusqu'au moment où les Vénitiens
allèrent le retrouver dans l'Orient où il s'était conservé,
peut-être même perfectionné. La verrerie devint bien-
tôt l'une des branches les plus importantes de leur com-
merce ; mais le secret qui couvre les opérations indus-
trielles de ce peuple , ne nous permet pas d'apprécier
exactement les progrès et le développement des manufac- ^
turcs de verreries : nous ne pouvons donner que quel-
ques résultats épars. Murano jouissait du privilège de
fabriquer exclusivement tous les objets de verre. Ses
fabriques durent produire énormément, puisque Venise
avait le monopole de ce commerce dans l'Occident. Dès
ledouzième siècle, elles avaient atteint un haut degré de
perfection : l'historien du commerce de Venise raconte
que dans l'église des Dominicains de Trévise, il y avait
un crucifix peint sur verre et qui portait la date de 1 ^ 77.
Cet art était donc connu des Vénitiens environ trois cents
ans avant l'époque où les Allemands se vantent de l'avoir
inventé. Dès lors on connaissait aussi l'art de polir le
verre et de le dorer. Un manuscrit de la bibliothèque ^
Nani indique ces divers procédés.
Les treizième et quatorzième siècles furent le plus beau
moment du commerce de Venise. Mais si l'industrie de
cette ville avait été précoce , elle ne fut pas progressive ;
et quand l'Allemagne et la France se mirent a fabriquer
du verre, elle n'eut plus la force de soutenir cette con-
currence redoutable. Tandis qu'elle s'en tenait à ses
anciens procédés qu'elle croyait des secrets précieux et
qu'elle les gardait, grâce à la peine de mort qui punis-
sait tout ouvrier indiscret, ses rivales avançaient,
éclairées par des expériences réitérées et par les recher-
ches des alchimistes. Il ne resta aux manufactures de
Murano qu'une branche spéciale où elle conservèrent leur
périorité jusqu'au dix-huitième siècle : ce fut dans la fa-
brication des glaces.
Dès le quinzième siècle, elle avait offert, à la place
des miroirs de métal poli , dont on s'était servi jusque-
là en Europe , des glaces de petites dimensions , mais
qui avaient une incontestable supériorité. Elle ût encore
sur cet objet de luxe des bénéfices immenses pendant
deux cents ans. Les autres verreries n'avaient plus qu'une
importance secondaire, et pourtant le nombre des ou-
vriers employés aux manufactures de Murano dût être
considérable durant cette période ; puisqu'au milieu du
dix-huitième siècle, au moment où elles avaient perdu
toute leur splendeur, elles en comptaient encore quatre
mille. On peut juger par là quels durent être ces éta-
blissemcns, lorsqu'ils étaient sans rivaux en Europe.
Ce sont eux qui lui donnèrent une grande partie des
magnifiques verreries du moyen âge, ces splendides vi-
traux de nos cathédrales qui sont là pour témoigner du
talent industriel de nos ancêtres. Si nous avons perdu
le secret qui conservait la peinture sur verre, nous
avons fait faire à la verrerie d'autres progrès notables.
La chimie y fait sans cesse des améliorations, et chaque
jour lui donne de nouveaux développemens.
UNE INSTALLATION
DU PARLEMENT DE METZ.
Le vendredi , 26 août ^ 633 , à sept heures du matin ,
la magnifique cathédrale de Saint-Étienne , à Metz , avait
ouvert son grand portail. Les chanoines étaient dans
leurs stalles , et le révérend évêque de Madaure , suffra-
gant et vicaire -général de l'évêché, venait de ^'asseoir,
revêtu de ses habits pontificaux et de son rooheij sous
un dais à crépines d'or.
Quatre files d'arquebusiers bordaient la nef depuis la
porte de l'église jusqu'à celle du chœur , où se trouvaient
réunis les membres de la noblesse et les magistrats de la
ville. La Multe, cette belle cloche qui ne se fait entendre
que dans les grandes solennités ou dans les grands dés-
astres, lançait ses volées dans les airs, du haut du
clocher de la cathédrale , et une foule considérable af-
fluait dans l'église ou débordait au-dehors.
Bientôt les coups de la Mutte redoublèrent et l'orguo
entonna ses chants. Le parlement de Metz, institué paç.
un édit de Louis XUI, du mois de janvier précédent,
s'avançait en corps pour entendre une messe du Saint-
Esprit, avant de procéder à son installation.
Messire Anthoine de Bretagne , baron de Lassy , che-
valier conseiller du roi en ses conseils , premier prési-
dent du parlement, marchait à la tête de sa compagnie.
11 avait son manteau fourré d'hermine et il tenait en
main le mortier , qui était une toque de velours noir
garnie de quatre galons d'or. Son front était découvert;
de petites moustaches garnissaient sa lèvre supérieure,
et une légère touffe de barbe ombrageait son menton.
Il était suivi de seize membres du parlement , tant
présidens et conseillers que maîtres des requêtes et gens
du roi ; tous nommés commissaires députés par lettres
patentes du 7 juillet précédent , pour l'établissement du
parlement. Les présidens, conseillers et gens du roi por-
taient la robe et les chaperons écarlates ; les maîtres des
requêtes n'avaient que des robes de satin noir.
Tous ces messieurs avaient , ainsi que le premier pré-
sident, la moustache et la barbe longue. Mais comme
plusieurs d'entre eux étaient très-jeunes, un contempo-
rain prétend qu'ils avaient des barbes postiches que Jo-
delet leur avait vendues.
>-efe;
^26
LECTURES DU SOIR.
En avant du parlement marchaient d'abord le prévôt
des maréchaux avec ses archers, couverts de leurs ca-
saques et chargés de leurs carabines; puis les huissiers
conduits par le premier huissier , vêtu d'une robe écar-
late arec chapeau noir , et tenant à la main son bonnet
carré en drap d'or fourré d'hermine.
Toute cette pompe formait un beau spectacle pour les
bourgeois et manans de la ville de Metz.
Lorsque le parlement fut arrivé à l'entrée de l'église,
les chanoines de la cathédrale vinrent au-devant de lui.
Le doyen du chapitre complimenta la cour et particuliè-
rement son premier président, qui, disaiVil, après avoir
blanchi sur les fleurs de lys et viellij dedans L'escar-
lalte au service de sa majesté, venait encore dans l'exer-
cice d'une charge aussi noble, user le reste de ses an-
tiées et gagner au roi les cœurs. Le premifir président
répondit a ces complimeus. 7,
Ce fait, les membres du parlement furent conduits
par le doyen du chapitre et par les chanoines au chœur
de l'église. Les présidens , conseillers et maîtres des re-
quêtes prirent leurs places aux hauts sièges de côtés; les
iîens du roi en bas , sur les bancs et chaises qui leur
étaient préparés , et le grefBer en chef sur un siège à
l'opposite du premier président.
La messe fut célébrée par l'évêque de Madaure. Après
lévanicile , le livre fut porté par l'un des chanoines au
premier président, qui le baisa.
Le parlement, reprenant l'ordre dans lequel il était
arrivé à l'église, retourna au palais, le premier prési-
deut ayant a sa droite l'évêque de Madaure, qui, par
ledit d'institution, avait été appelé à faire partie de la
cour.
Entrés dans la grande salle, le premier président prit
place aux hauts sièges, et les présidens, conseillers et
maîtres des Kffluêtes vinrent se ranger auprès de lui.
L'évêque de Madaure alla se placer sur un siège, au-
dessus des conseillers, du côlé où les ducs et pairs ou
évêques ont coutume de se mettre dauâ les parlemens.
Quand tous les assislans furent pAés , le^remier pré-
sident remercia l'évêque de Madaure de ses bénédicfions
et de ses prières, à quoi ce prélat repartit que l'on dé-
fait tenir à très-bon augure de voir rétablissement du
parlement < au point justement que le soleil étoit au
signe delà Vierge cl pcnclioii vers la Balance d'autant
que c étoit un présage asseuré de l'intégrité et de l'é-
quité qu'on y attendait de iauiorilè des arrêts d'une si
grandi et si auguste compagnie. ■
Ensuite le sieur de Remefort de la Grélière, avocat-
général, requit la lecture de l'édit qui instituait le par-
lement, et des lettres patentes qui en nommaient les
membres.
Alors les portes du palais et de la grande salle furent
ouvertes, ledit et les lettres patentes furent lus par le
greffier en chef, et le premier président adressa une
allocution à l'auditoire.
Après cette allocution, M. de Remefort se leva et,
pour le procureur-général , prononça une longue ha-
rangue où , selon l'usage du temps , il est parlé d'Aris-
tote, de Platon, des papes Grégoire et Pie II, etc. , et
qui commençait en ces termes : « Messieurs, comme les
astres représentent au ciel la gloire et puissance de
Dieu, aimi les roys représentent sur la terre la même
gloire. »
On voit que M. Y advocat-g encrai l'avait pris d'un
peu haut. Toutefois , il y avait de bonnes choses dans sa
harangue.
La cérémonie se termina par une ordonnance qui por-
tait que sur les replis de ledit et des lettres patentes , il
serait fait mention de leur lecture , publication et enrc-
gbtremcnt.
A l'occasion de l'installation du parlement de Metz,
un historien messin fait remarquer « qu'au temps pré-
» cisément de l'arrivée et de l'établissement de cette
» cour souveraine, l'Église, par une rencontre merveil-
» leuse, récitoil aux fidèles ces paroles de Jésus-Christ
B en saint Mathieu , chapitre tj : Cumiderate lilia agri,
» quomodà cresciint. Considérez les lys des champs
» comme ils vont croissants et s'advauçants : voulant
» signifier que l'établissement de cette grande et auguste
» compagnie doit être la terreur des ennemis de l'état,
» le boulevard de la France , les remparts du royaume,
» la seurelé de la c^turoune, la grandeur de la monar-
» chie françoise, l'estendue de la puissance royale, le
I» printemps des fleurs de lys, la tour de David qui rc-
» garde du côté de Damas , de laquelle pendent mille
M boucliers; la douceur, la félicité, le repos et la Iran-
R quillité publique. •
HISTOIRE NATURELLE.
I
LE CHIMPANSÉ.
Le cniiip.\>sÉ ( troglodytes niger; pitfiectis troglo-
dijles ) appartient à la section des mammifères quadru-
manes, c'est-à-dire qu'il a les quatre pouces opposables
aux autres doigts, ce qui lui donne la faculté de saisir
les objets avec les pieds comme avec les mains. Ainsi
que l'homme, il a tous les ongles plais; quatre dents in-
cisives a chaque mâchoire, et les màchelièrcs disposées
de même que lui et en même nombre ; les mamelles
placées sur la poitrine ; le cerveau à trois lobes, et les
intestins à peu près dans les mômes formes. Mais la fai-
blesse des muscles do ses jambes , rabscmc de mollets
et de fesses, son bassin étroit, et quelques autres légères
différences de conformation , lui otent la facilité de se
tenir habituellement droit.
Comme tous les orangs, il se distingue des autres
singes parle mauquede queue, et par sou museau très-
peu proéminant, souvent moins avancé que celui de
certains nègres. Sa face, ses mains, sou estomac et une
partie de son abdomen sout nus , et sou pelage noir ou
brun, est gonéralemeut peu garni. Sa taille atteint à peu
près celle de Ihonuiie. Il habile la Guinée et le C^jugo,
mois il i>arail qu'autrefois on le trouvait aus:>i plus au
MUSÉE DES FAMILLES.
M7
nord de l'Afrique et particulièrement en Ethiopie, car
il est aisé de reconnaître le chimpansé dans ce que dit
Saint-Augustin de deux satyres vivans que l'on amena à
Rome de son temps.
L'histoire de cet animal a été fort embrouillée jusqu'à
ce jour, parce que les voyageurs n'ont jamais su le di-
stinguer de ses congénères, et que les naturalistes, en- ^
traînés par eux dans l'erreur, l'ont souvent confondu ^ singuliers pour le rappeler à la vie ou à la santé. Si le
et de défense, et restent toujours victorieux. Mai» c'est
surtout contre les agressions de l'homme qu'ils déploient
leur adresse surprenante J leur force prodigieuse, et un
courage qui ne les abandonne qu'à la mort.
Dans ces rencontres , si l'un d'eux est blessé , les au-
tres l'enlèvent du champ de bataille et le transportent
dans une grotte écartée; là, ils lui prodiguent des soins
quant a ses mœurs avecle jocko, l'outang et le pongo,
ne formant peut-être à eux trois qu'une espèce unique
décrite avant el après l'âge adulte. Cependant le chim-
pansé en diffère beaucoup, car ces trois derniers singes
ont moins d'instinct que le chien, tandis que de tous les
animaux, il est celui qui, sous le rapport des formes et
de l'intelligence, se rapproche le plus de l'homme (1).
Ces singuliers animaux ne vivent pas positivement en
société; cependant les familles se rapprochent toujours
assez les unes des autres pour pouvoir se prêter mutuel-
lement secours si un danger commun les menace. Ils se
logent dans les antres des rochers, mais quand ils n'en
trouvent pas à leur convenance, i!s savent se construire
des cabanes capables de les défendre des intempéries de
l'air. Leur architecture est bornée comme leur intelli-
gence ; tout l'édifice consiste en quelques branches feuil-
lées placés obliquement contre une roche verticale ou
contre un tronc d'arbre incliné, recouverts d'un peu
d'herbe sèche. L'intérieur est garni de foin et de fougère
qui leur servent de lit. Us yentreutpar un trouservant
de porte, que l'animal sait masquer avec du feuillage.
Ils habitent leur cabane pendant les nuits orageuses et
quand ils sont malades, cardans toute autre circonstance
ils dorment sur un arbre; la femelle cependant ne quitte
guère son habitation pendant les derniers jours de la
gestation et dans le premier mois de l'allaitement. Alors,
le mâle, en sentinelle sur un arbre voisin, ne s'éloigne
pas, afin de veiller à la sûreté de sa famille qu'il défend
avec fureur contre tous les genres de dangers. La femelle
a beaucoup de tendresse pour son enfant ; elle le caresse
sans cesse, et le tient propre avec beaucoup de soin.
Elle le porte sur ses bras à la manière des nourrices
quand elle n'a qu'une petite distance à parcourir, mais
s il s'agit d'un long trajet , elle le place sur son dos où
il se cramponne avec les mains et les pieds absolument
coqime les petits nègres. Elle n'en fait jamais qu'un à la
fois , et ne commence à le sevrer peu à peu que lorsqu'il
peut prendre sans inconvénient une nourriture étran-
gère. Elle y est beaucoup attachée, et le garde avec elle
long-temps encore après le sevrage ; mais le mâle le
chasse quand il est assez fort pour se défendce.et assez
intelligent pour savoir chercher et choisir ses alimens.
Le chimpansé conserve la même femelle toute sa vie,
el en cela if diffère de tous les autres singes.
Ces animaux, sans avoir la faculté de transmettre
par la parole leurs pensées , ou , si l'on veut , leurs
sensations, possèdent néanmoins un moyen inconnu
de se les communiquer, car ils savent très -bien se
réunir à un rendez - vous donné , au nombre de
quinze ou vingt, ou davantage, pour attaquer, chasser
et même tuer un éléphant quisera venu par hasard trou-
bler la solitude de leurs forêts. Ils s'arment de pierres
et de bâtons noueux, combinent leurs moyens d'attaque
(1) C'est la première fois que la figure du Chiznpansë est pu-
bliée en France avec exactitude. M. Suseniihl Ta dessinée et gra-
vée d'après Tyson , naturalute anglais.
blessé à reçu un coup de feu , ils sondent très-adroite-
ment la plaie, et en retirent le plomb meurtrier ; ils la
nettoient et posent dessus des herbes mâchées, puis ils
appliquent sur le tout une sorte d'appareil qu'ils main-
tiennent en position au moyen de lanières d'écorce : mais
si le malade a reçu dans les chairs une flèche à barbes,
ici leur chirurgie est en défaut. Après avoir fait, mais
avec précaution , tous leurs efforts pour retirer l'arme
fatale , ils prennent le parti de couper le bois de la flèche
avec les dents jusque contre le fer qu'ils laissent dans la
plaie, et ils appliquent l'appareil. La suppuration ne
tarde pas à s'établir, et le fer sort de lui-même après
quelques jours. Si la blessure a ouvert une veine, ils
arrêtent l'hémorrhagie avec des bandages d'écorce.
Lorsqu'un mâle et une femelle de chimpansé sont sur-
pris par la présence inopinée d'un ou plusieurs hommes,
le mâle s'arme aussitôt de pierres, ou d'un bâton s'il
troifle une branche morte à sa portée ; Il se lève sur ses
pieds de derrière , s'arrête , et , dans une attitude me-
naçante, il attend que sa femelle se soit éloignée pour
fuir lui-même le danger.
Lorsqu'on est parvenu à s'emparer vivant d'un chim-
pansé adulte, on a beau lui prodiguer des soins et adou-
cir autant que possible son esclavage , tout est inutile.
Il n'est ni méchant ni dangereux , et ne cherche pas à
conquérir sa liberté par la force, mais l'ennui le ronge,
le chagrin l'accable , et il meurt bientôt. Pris frès-jeunc
il s'accoutume mieux à son sort ; néanmoins il ne vit pas
de longues années, et sa taille ne se développe jamais
entièrement.
Dans la domesticité il montre un caractère fort doux, et
semble prendre plaisir à s'utiliser : il tourne la broche,
va chercher de l'eau , du bois , et rend tout les petis ser-
vices dont il est capable. On l'habitue aisément à mar-
cher droit , h s'asseoir à table, et à se servir à propos de
la cuiller et de la fourchette pour manger. 11 aime les
parfums et s'en frolte le corps avec un plaisir remar-
quable ; il a un goût très-prononcé pour le café et les
liqueurs fortes. S'il est malade, il reste au lit sans im-
patience, et semble comprendre le but que le médecin
se propose dans ses visites , du moins si on s'en rap-
porte au voyageur français Léguât. Une femelle, élevée
dans la maison où il était logé , avait été malade, et un
médecin l'avait saignée après lui avoir tâté le pouls.
Quelque temps après elle lit une rechute , et le même
médecin vint de nouveau lavoir. Dès qu'elle l'aperçut,
elle le Reconnut, lui tendit le poignet pour se faire tâter
le pouïs , et ensuite le bras , en lui indiquant avec le
doigt l'endroit où elle avait été saignée.
Tel est en résumé ce que les auteurs et les voyageurs
racontent de plus singulier sur les mœurs de YJwmme
des bois, pour me servir du nom que l'on donne en-
core au Chimpansé dans le Congo et la Guinée. Il est
évident que tout ce que les anciens nous ont transmis
de probable sur les faunes, les pygmées, les satyres
poursuivant les femmes, et sur d'autres divinités des
bois, tire son origine de l'histoire de cet animal.
BOITARD.
128
LECTURES DU SOIR.
Chimpansés.
Susem'ihl, del. cl sculp.
KVBRIT , iMPRIMErn Rrn T^r CirTlAN, 46.— DrnKAr riWTfiAI. T> AHONMÎMFNT.RnBSAlNT-GEORGKS, H.
IV V.
MUSÉE DES FAMILLES.
129
ÉTUDES HISTORIQUES.
LA TRAITE DES NOIRS.
Révolte a bord.
toussereau ilel. Giiillaumoù sculp.
Après la découverte da nouveau moude , si la pre-
mière pensée des Européens avait été d'en civiliser les
habitans par l'éducation au lieu d'en exploiter le sol par
la violence, les trois quarts de l'Amérique ue seraient
pas aujourd'hui peuplés d'esclaves, et l'émancipation
des Etats-Unis et de Saint-Domingue a'aurait coûté oi
FÉVRIER 483(i.
tant de combats , ni tant de massacres. Mais , après avoir
épuisé son génie et sa force dans une lutte stérile avec
l'ignorance et la cupidité de son siècle , Christophe-Co-
lomb mourut devant son ouvrage inachevé , comme
Moïse devant la terre promise , ne laissant qu'un pillage
à faire là où il voulait établir un partage équitable , que
^7. TBOISIBMf V»LPI*B.
^30 LECTURES DU SOlR.
des esclaves à abrutir la où il voalait élever un peaple. ^ obligés de faire avec quelques naturels puissans et re-
Ceax qui Grent apivs lui celle lointaine et périlleuse ëmi- g doutables , ajoutèrent encore au nombre des chefs ; en
gralion, étaient des aventuriers avides qui arrivaient X sorte que les Européens s'aperçurent, au moment où
après le grand bonime sur la nouvelle terre découverte X l'Amérique leur ouvrit ses plus riches trésors , que les
par lui , "comme les pillards arrivent sar le champ de 5 bras allaient manquer ]>our les prendre,
bataille après les vainqueurs. Ce fut une véritable inva- 5 Chose effroyable à.penser !
sien de l'ancien monde dans le nouveau ; l'Europe, au $ Un sièele d'esclavage avait suffi p.^ur dévorer la moilic
lieu de répandre sa civilisation sur l'Amérique, comme 5 <^e celte population vierge et forte de tout un monde!
un flot propre à la féconder, n'y jeta que l'écume de sa 5 Alors naquit la traite des noirs d'Afrique, la traite
corruplion. $ digne fille du pillage et de l'asservissement.
Pour se faire une idée de la féroce cupidité des pre- ^ Ce fut vers les premières années du seizième siècle
miers colons, il suffit d'ouvrir les histoires de la con- ^ que les navires européens commencèrent a visiter les
«juCtc de l'Amérique, tout altérés qu'y Soient les faits ^ côtes d'Afrique, pour y chercher des renforts d'esclaves
par la partialité des contemporains. ^ et les transporter dans les Antilles.
Jamais on n'abusa plus lâchement de la supériorité i Les côtes d'Afrique étaient 'a cette époque dans l'état
ih ses forces physiques et morales : l'iiomme employa la 3^ où elles sont encore, — à un peu plus de population et
science et la ruse contre l'ignorance et le nombre do ses ^ à un peu moins de civilisation près ; chaque peuplade ,
Vères , comme il avait employé sou intelligence contre ^ divisée par bnnzas, par kraals, etc. , était soumise à un
w brutalité de la Kte; les Américains ne furent pas ^ damel ou roi qui avait sous son autorité des voadsiris,
cfaités ni domptés autrement que les l!gr« et les lions ; ^ espèces de seigneurs suzerains , des lo h ai oh lits, corres-
ou si l'on vit eu eux des hommes, on" n'y vit que des ^ pondant à nos anciens seigneurs de villages , et des om-
csdaves ; les faibles furent réduits par la dissimulation, S bias, ministres do la religion du pays. Ce fut à ces dif-
ct les forts par la violence : ceux qui se livrèrent ou qui & férens chefs que les recruteurs de noirs s'adressèrent,
se laissèrent prendre furent accouplés comme des bœufs^ à Pour les amener plus sûrement et plus facilement à l'ac-
pour défricher , au profit de leurs maîtres , le sol qu'ils ^ tioii lâche cl cruelle qu'ils leur proposaient , ils commen-
foulaienl hier d'un pied lil>re ; ceux qui s'enfuiivnt furent x <^''eQt i>ar les corrompre en les prenant par le vice qui
poursuivis et traqués de toutes parts , saisis par troupes, 3^ dessèche le mieux le co?ur et qui se développe le plus
allftChés ensemble, et envoyés dans les mines où dans les 4^ promj>tement chez les sauvages, par la cupidité. Ils
montagnes pour chercher les trésors que leur pays cachait ^ l'escitèrent en eux par l'appât de mille bagatelles étran-
dans SCS entrailles, ou les richesses qu'il en faisait sor- ^ gères dont l'ignorance des nègres faisait tout le prix. —
tir. Et malheur h ceux qui trouvaient lé joug trop lourd S H faut se rappeler combien les Africains étaient barbares
(Ai la chaîne tn^p courte! les armes calmaient bientôt ^ et combien l'édncation tourne vite au mal, jH>ur se fi-
leurs révoltes; car les balles et les boulets n'avaient pas ^-^ gurer avec quelle désolante rapidité les Euro{vens firent
de peine à résister à leurs flc-cties , et leurs massues et ^ germer tous leurs vice^ sur la nouvelle terre où ils ve-
Itnrs pierres ne défoiuiaieut pas bng-lemps leurs mem- ^ naient les semer. La pronwsse, monteuse , il est vrai,
brc« nus du Iranchaut des sabres et de la pointe des ^^ mais bien séduisante d'un pays magnifique et d'ime vie
i^iM^s, So douce 1^ facile, n'avait \yn entraîner un seel noir à
Cei>endant, dans toute l'Europe > Il n'était bruit que X quitter sa hutte misérable et son rivage aride. Et pour
des immenses richesses du nouveau monde; tous les ^^ quelques vils morwaux de métal, la plujiart accoururent
n\TntuvK^rs regardaient vers cet autre Tactole ; chaque ^v> se vendre ou vendre leurs frères. Les rois cédèrent leurs
rolvm qui revenait chargé d'or faisait partir une c-donie: ^-^ nijels. leurs ganlos. knirs forantes pour des sabres et des
les criminels. eCnés ou"{xi\irsuivi5 |\-ir les lois, s'en al- 'JX fusils; ils se ruèrent le? rn=; snr les autres afin de se
iaienl vers ce mradis teii-esti-e où les lois n'avaient \Avs ■^Z ^'>'<'i' '<"«!'« peupla " or jxnr troni>eaux aux
dp|>ortée. L'Au\ériqueressend>!ailaloTsà cette nwntagne ^!^ négriers; on nt d Tes prop«iser leur li-
d'aimant dc^ traditions maritimes qui attire des iloties ^ l>erté pour des oMliers de grenats et de verroteries: le
entières d'un bout du mwnic à lauttx^. La nature du ^^ père garrottait s^tl Pils. le frère ei>levait sou frère, et ils
climat eut beau défendre le sol en châtiant une partie ^>= allaic^U les éc ure un pi5li>let ou «o co«tean^
des as-saiilans : quelques cadavres eu travers de Tirrup- --5 et le blanc s'a it du marché!
lion ne suffirent pas à l'arrcteT : la cupidité passa par- ^ Qu'on ne w pas d'exagérer : il existe etïcorc
dessus . semblable a l'aveugle voracité dil poisson , qtii êlv. l>lus d'un caju... .. ^ .i engraisse sa vieillesse, élève ses
va mordre l'ameçon où pcinl encore un de ses pareils eu ^ fils et dote ses filles *vec l'argcTil qu'il a retiré de c«
lambeaux. tS fncinliès d'or, comme il les appelle. L'Afrique devint un
D'ailleurs le temps et TbalMlude finissaient par acli- ^^ magasin d'hommes, et les noirs ne furent i^lus qu'une
mater les plus faibles. 3;^ denrée comme le sucre et le moka. Tout le monde cou-
Mais un inconvénient plus grave et que le temps ne 2 "^^' <^es désignalions inhumaines de 6015 d'éhhie, de
Cl que développer , se déclara bientôt dans les nouvelles ^ casmtr noir et autres, dont le jargon maritime a plus
col mies : le nombre des arrivans augmentant chaque ^ d'une fois abusé , mais qu'il n'est pas inutile de rappeler
jotir , et les révoltes des Américains rendant la cruauté ^ pour donner une idée complète de ce qu'était la traite
de plus en plus nécessaire , les maîtres se multiplièrent ^ des noirs. Elle fut barbare surtout dans son origine ; elle
en même temps que les esclaves disparaissaient , les uns^ ne de\int moins impitoyable qu'en devenant plus com-
épuisés par le travail ou le désespoir , U^ autres massa- i mune et plus facile. L'espèce d'c^ucatlon eoMmercialc
crt^ dans les émeutes, plusieurs ensevelis tout vivans â qne les rois africains acquirent peu à peu an firoltc^enl
dans les mines . beaucoup enfuis par troî;pes dans les ^ des négriers , et la multiplication rajmle de ccHix-ci for-
forêt* profondes où ils préféraient une vie incertaine et ^^ cèrent de réjnUrisor le oiMumeree de la côte : mais Unn
iDdépcudanle au salaire bontcux de l'esclavage. 5 l^s réglemens qwi He laMissaient [^s ne servant qn'è
Les transactions assez fréquentes que les colons furent v ^^ sanctionner . s'il perdit quelque chose de wn atrocité
MUSEE DES FAMILLES.
151
dans la forme, il n'en resta pas moins atroce dans le
fond; seulement il le fut devant la loi qni n'a jamais
tort : admirable progrès sur lequel la conscience de l'Eu-
rope se reposa pendant plus de cent ans !
Telles furent les causes, les commenceraens et les dé-
veloppemens de la traite. (Nous parlerons bientôt de ses
effets.) Son aspect général serait la chose la plus triste
pt la plus honteuse, si ses détails ne l'étaient pas encore
davantage; pour en faire mieux juger, nous prendrons
notre tableau de ce commerce à Tépoque où l'Angleterre
prétendit l'abolir, c'est-à-dire à son plus beau point de
richesse et d'accroissement, et nous reproduirons (au-
tant que notre mémoire et la délicatesse le permettront)
le récit qu'un des plus heureux et des plus honnêtes
négriers du temps nous a fait de ses campagnes a la côte
d'Afrique.
« Je fis ma première traite à Tamatave ; on m'avait
vanté la facilité des chefs de celte côte et l'intelligence
des noirs malgaches. J'avais un excellent brick de trois
cents tonneaux , assez solide pour tenir la mer sur les
côles orageuses de Madagascar, et assez léger pour
donner de la tçile h faire aux plus fins voiliers de l'Amé-
rique. J'eus le bonheur d'arriver seul devant Tamatave,
et de mettre la main sur un danicl un peu civilisé. Il
vint au-devant de moi dans une pirogue remplie de vingt
noirs qui nous firent toutes les politesses insolentes de
leur pays, et que nous renvoyâmes satisfaits et prêts h
traiter, après l'échange de quelques gri-gri contre deux
ou trois pièces d'élofles et un poignard pour sa majesté
malgache. Le lendemain , au point du jour, mes quinze
hommes étaient réunis sous les cocotiers du rivage, où
ils avalent déposé trois sac-s de piastres, deux douzaines
de fusils, autant de pistolets et de Iromblons , des fais-
ceaux de vieux sabres, de poignards et de couteaux,
plusieurs pièces d'eau-de-vie et trois caisses remplies de
bagatelles et de joujous en cuivre, en fer, en verrote-
rie. Je fis étaler tout cela aux regards du damel, qui
examina chaque objet attentivement, essayant ceux qu'il
connaissait, demandant l'usage de ceux qu'il voyait pour
la première fois, et faisant sur le tout un choix assez
iîclairé pour un sauvage. J'exigeais trois cents noirs pour
mes piastres et ma cargaison. Après un débat un peu
long pour lequel un agent commun nous servit d'inter-
prète, nous tombâmes d'accord à deux cent soixante,
garantis bonne marchandise, et livrables dans cinq
jours ; je regagnai mon bord avec mon équipage et douze
noirs do première qualité que j'avais obtenus comme
arrhes. Le matin du cinquième jour, Taïfa (c'est ainsi
que se nommait le roi tamatave) m'attendait devant sa
lente, avec tous ses officiers en grande tenue. Je les
joignis aussitôt, accompagné de mon équipage et d'une
espèce de chirurgien sans brevet que j'avais pris dans
une habitation des Antilles. Je m'assis sur des nattes à
quelque distance du damcl, couché lui-même snr un
tapis dont je lui avais fait présent , et absorbé dans le
savouretnent voluptueux d'une énorme pipe a cinq
branches, posée à terre comme un réchaud. Je lui fis
signe que j'étais prêt. Du milieu de son nuage de fumée
odorante, il ordonna de faire avancer les noirs. On les
amena devant nous, les uns attachés deux a deux par
les bras , les autrejs unis par troupes, 1rs poings liés sur
les hanches , quelques-uns le cou pris dans une sorte de
carcan de bois qui en saisissait une douzaine; plusieurs
portant sur les épaules une longue et forte branche de
cocotier qui les lenajt liés ensemble et les faisait marcher
de froid. On U's déla<'hail l'un après l'autre, et chacun
subissait à son tour les investigations de l'équipage , sou-
mises d'abord h mon jugement et en dernier ressort à
l'expérience du chirurgien. Cette révision consistait à
leur remuer chaque membre pour s'assurer de sa sou-
plesse, à leur faire résonner le dos et la poitrine, à les
coucher par terre pour examiner dans leur bouche leurs
dents, dont la carie engendre des plaies dangereuses, et
leur langue sous laquelle ils tiennent souvent cachés des
poisons destinés à les venger de leurs maîtres ou 'a les
décharger eux-mêmes de la vie. Au sortir de cet exa-
men, ceux que j'avais acceptés passaient aux mains de
mes matelots qui, après les avoir marqués a l'épaule
d'un sceau chauffé a la lumière d'un fanal , les poussaient
à coups de garcette dans nos embarcations et les his-
saient à bord. Une fois sur le pont de mon navire, ma
sévérité seule m'en répondait; aussi était-elle 'a toute
épreuve. Les noirs qui se laissaient manier le plus vo-
lontiers et qui semblaient ne devoir engendrer ni cha-
grin , ni maladie, étaient descendus dans la cde. Los
plus indociles étaient parqués dans l'entrepont, où des
barres de justice les tenaient en respect pondant tout le
voyage. Aussitôt embarqués, aussitôt en mer; et gare h
la discipline! Qu'il fit beau temps ou mauvais temps,
je n'eu cédais jamais un pouce. C'est le salut du bord,
la siireté de l'équipage et la vie de la cargaison. A huit
heures du matin, tous les nègres montaient sur le pont,
successivement et par troupes, libres ou garrottés, selon
leurs dispositions. Le chirurgien les visitait; puis on les
rangeait autour des gamelles de riz ; chacun recevait une
cuiller, et, afin que le plus glouton ne fît pas tort à la
ration du plus raisonnable, des signaux réglaient Us
mouvemens de leurs bras. Au premier signal tous plon-
geaient la cuiller dans le riz ; au second , tous la reti-
raient pleine, et au troisième, chacun en avalait le con-
tenu. Cette opération se répétait jusqu'à la fin du repas;
et malheur à celui dont l'avidité ou la mutinerie trou-
blait l'ensemble des évolutions gastronomiques ! A midi,
le dîner s'exécutait dans le m^ie ordre , et à huit heures
du soir le souper, fortifiés tous deux de farine de maïs
et d'une ration d'eau-de-vie ou de rhum. Après chacun
de ces deux repas avaient lieu les exercices digestifs. Un
orchestre de moricaudss'inslallait sur le gaillard d'avant,
armés de maroroues, de dredz\s, sortes de violons à une
seule corde, et de tamîams ou tambours ; la musique com-
mençait, et avec elle les danses des noirs, la ralouba,
la bal-chika, la chega, la danse mozambique. Tous sau-
taient, tournaient, luttaient jusqu'à extinction de forces.
Et si quelques paresseux se refusaient au mouvement
général, le fouet et la garcette rendaient propti-ment
l'activité à leurs muscles, sinon l'allégresse à leurs coeurs.
Ce bal durait deux heures tous les soirs. Dès qu'il était
fini, les noirs redescendaient se coucher dans la cale et
dans l'entrepont; les matelots se partageaient le quart;
le calme le plus parfait s'établissait à bord , et l'on n'en-
tendait toute la nuit que le petit cri des cordages tendus
par la brise et le clapotement des vagues sous la poulainc
et derrière le couronnement. Seulement, lorsque le veut
fraîchissait, que la mer devenait plus houleuse et plus
lourde et que notre navire tanguait un peu plus fort que
de coutume, une agitation sourde et croissante se faisait
sentir dans l'entrepont, et un géinissomont souterrain
s'en échappait à chaque boml que nous faisions sur la
lame. Un esprit fantastique eût pris facilement ce bruit
mélancolique qui semblait sortir des planches pour la
]dainte frissonnante du navire à l'approche de la tem-
prlo : mais moi, qui savais bien que mon brirlv ne fris-
152
LECTURES DU SOIR.
sonnait jamais et qui distinguais parfaitement les voix
de mes deux cents noirs, j'imposais silence a toutes les
douleurs en faisant distribuer au parc une centaine de
coups de garcette ; après ce soporifique infaillible , le
navire tanguait a son aise et ne se plaignait plus.
Mon voyage se passa ainsi, sans autres événemens que
quelques raffales inévitables dans ces régions, la rébel-
lion d'une douzaine de noirs qu'il fallut passer au rouge :
(fouetter jusqu'au sang) et la maladie d'une vingtaine
qu'on envoya crever dans l'eau, de peur qu'ils ne gâtas-
sent les autres. — Je débarquai ma cargaison au Cap;
un missionnaire me l'arrosa d'eau bénite et je gagnai sur
la vente de mes deux cent quarante chrétiens une dou-
zaine de mille francs; ce qui leva, je vous jure, tous
les scrupules qui me restaient encore sur mon métier. i
Tout simple et tout uni qu'il soit, nous avons rapporté
ce récit du négrier parce qu'il contient les détails qui
représentent le mieux la traite dans sa forme et ses cou-
tumes. — Chaque capitaine sans doute variait le mode
de son commerce , suivant son caractère et celui de ses
nègres, suivant les circonstances et les localités; mais la
manière du nôtre peut donner une idée de celle du plus
grand nombre, — sauf les cruautés particulières com-
mandées par les événemens et par les choses , cruautés
ronséquenles, du reste , au principe social qui tolérait
la traite des noirs; — car, une fois les Africains consi-
dérés comuie marchandise, il fallait bien les traiter
comme tels ; le crime était dans l'idée , et non pas dans
le fait qui ne faisait que suivre l'idée, ainsi que lenfan-
tement suit la séduction.
Cependant il arriva 'a plus d'un négrier, en accom-
pagnant la traite d'une barbarie superflue, de pousser
la conséquences de son métier jusqu'à l'inconséquence ,
si l'on peul s'exprimer ainsi: — f^coufons encore notre
narrateur :
« Depuis l'abolition de la traite, me disait-il , le com-
merce n'étant que plus lucratif sans être moins néces-
saire, m'offrait, comme a tous les négriers, un attrait
de plus : celui du péril. — Je le continuai donc el je
ne m'en repentis point, quoique je faillisse plus d'une
fois y laisser ma peau :
» En 1 8 . . , j étais devant Goréè avec quatre-vingts noirs
dans mon parc, et, pour ne pas donner aux croisières
le temps do me prendre en flagrant délit, je faisais sur
la côte mes derniers préparatifs de départ avec une moi-
tié de mon équipage dont l'autre moitié nous attendait à
bord. Ma cargaison m'inquiétoit. — Je la savais indocile
et je craignais que la sévérité de la discipline ne la ren-
dît rebelle. — C'est ce qui arriva ; j'entendis le porte-voii
du bord me hôler d'une façon alarmante; je me jetai
dans mon canot avec mes hommes et nous gagnâmes le
large h force d'avirons. — Plus nous approchions de
notre navire qui n'était qu'à peu d'encablures de la côte,
plus son aspect extraordinaire et agité redoublait nos
inquiétudes. — Quelque chose d'étrange se passait sur
le pont. Nous la vîme« bientôt. — Les noirs étaient sor-
tis du parc, avaient attaché les matelots aux mats et se
réjouissaient de la conquête de leur liberté passagère
dans une bacchanale intraduisible; ils dansaient sur le
gaillard, grimpaient aux haubans, jouaient avec les
manœuvres , dépliaient les voiles , évitaient le navire en
tournant la roue du gouvernail où en hâlant sur l'ancre,
puis s'approchaient des matelots captifs, leur faisant la
nique, leur tirant les cheveux et la barbe et leur crachant
au visage avec des grimaces impossibles à peindre.
» En nous voyant prendre «ne attitude menaçante pour
accoster, ils parurent tenir un conseil de qnelques mi-
nutes; après quoi, tous, entraînés par la même idée, se
précipitèrent vers une des piècesde canon dont la gueule
s'allongeait, toute chargée, par un sabord de la du-
nette. — Nous les vîmes courir çà et là, monter et des-
cendre pour chercher sans doute une mèche el du feu ;
puis , au moment où nous forcions de rames pour nous
mettre hors de la portée du canon , ils se réunirent
alentour ; un d'eux prit la mèche allumée; il mit le feu
et le coup partit, accompagné d'un cri effroyable...
A peine la fumée qui enveloppa un instant l'arrière dn
navire se fut-elle dissipée dans l'air, qu'il s'éleva du bord
un éclat de rire qui lit retentir la côte... Nous lui ré-
pondîmes de notre canot par un autre éclat de rire non
moins bruyant et non moins convulsif... 11 y avait bien
de quoi : l'affût de la pièce n'était pas arrêté; — et
son recul, au moment de l'explosion , avait tellement
épouvanté les noirs , que ceux qui n'en avaient pas été
renversés s'étaient tous — ensemble et en même temps
— jetés à l'eau par-dessus les lisses , en poussant ce
grand cri qui avait presque couvert la détonation da
canon. — Et cet immense et double éclat de rire qui
lui avait repondu avait été arraché aux hommes du bord
et à ceux du canot par le spectacle bizarre, grotesque,
étrange, unique, de quatre-vingts nègres effrayés et
hurlans, plongeant tous à la même minute sous la même
=ij^ vague comme une multitude de grenouilles noires et gi-
^ gantesques. — Ils avaient cru sans doute que le navire
^ allait sauter sous leurs pieds. — Quoiqu'il en soit cetin-
^ cident burlesque termina la révolte. — Toutes les am-
^ barcations du navire furent lancées à la mer, toutes les
S pirogues lâchées de la côte; et, excepté deux ou trois
^ qui disparurent , nous ramenâmes tous les moricauds ë
^ bord , domptés par la peur et souples comme des gants,
^ Je crus que c'était fini, je me trompais. Les matelots qui
^ avaient été garrottés par les noirs s'étaient bien gardés
^ de leur pardonner cet outrage, et ne laissaient pas pas-
ser une occasion de s'en venger. — Ces occasions se re-
nouvelant naturellement tous les jours entre maîtres el
esclaves , les coups de fouet, de rotin , de bitard, plen-
vaient sur le cuir noir; on les battait sur le pont, on
les battait au parc , on les battait partout. Tant d'excitans
réveillèrent l'indocilité des sauvages; une sonrde ru-
meur courut dans l'entrepont. 11 fallut employer les
barres de justice; les chaînes et les cordes. — Bientôt
un calme morne et résigné, symptôme le plus sûr d'une
prochaine révolte, remplaça l'agitation et les murmu-
res. Je défendis de frapper personne sans mon ordre.
— Mais autant vaudrait défendre à un chasseur de frap-
per son chien. D'ailleurs une maladie que je fis en ce
même temps m'empêcha de veiller à l'exécntion de mes
ordres . et mit la discipline aux mains de mon second.
C'était un négrier brutal entre les négriers ; il était du
nombre de ceux que mes noirs avaient enchaînés et mal-
traités , le jour du départ , ce qui ne l'avait pas récon-
cilié avec la race. — Depuis ce jour, il semblait ne con-
sidérer la cargaison que comme un objet propre à lui
exercer les pieds et les mains. Sans égard même pour le
déchet qu'y pouvait causer sa brutalité continuelle ,
ojo II était arrivé à ne plus pouvoir envisager un noir
^ sans le battre ; il frappait à droite , à gauche , sur tous,
au hasard et indistinctement, pour le plaisir de frapper,
pour se donner une contenance. 11 suffisait qu'un es-
clave se trouvât sous sa main pour qu'il la lui jetât au
visage , sous son pied pour qu'il le lui mit sur le ventre;
jugez de la joie qu'il se donna quand il se vil le maître
MUSÉE DES FAMILLES.
^o7^
abord ; j'entendais de ma cabane le bruit des coups qui <
pleuvaient comme grêle dans rentrci)ont, et lis cris '
pantelans des nègres qui demandaient grâce ou se- l
couaient en hurlant leurs fers. '
» Un jour que, en dé^it de la fièvre qui me faisait gre- ;
lolter par 56 degrés de chaleur, je me tenais sur mon ;
banc de quart auprès du timonier, mon second, qui se j
promenait sur la dunette, s'arrétant à chaque tour |
pour me regarder d un air d'intérêt et de compassion, «
parut tout à coup frappé d'une idée merveilleuse. «
« Commandant, dit-il en croisant les deux bras, et en c
me toisant d'un regard capable , — vous n êtes pas '
bien? — Non, répondis-je, j'ai les pieds glacés et la !
sueur me coule du front. « H me frappa un coup sur \
l'épaule, fl Je ne vous dis que cela, commandant, vous ;
serez content de moi. » — Et il alla donner des ordres ;
mystérieux sur l'avant. ;
» L'instant d'après , un matelot arriva de l'entrepont !
par la grande écoutille, poussant devant lui trois né- !
gresses jeunes et belles, la fleur de ma cargaison. Il '.
les amena, confuses et embarrassées, jusque devant :
moi :
» Qu'en veux-tu faire? dis-je à mon second.
— Commandant, vous êtes malade, laissez-vous soi-
gner, je suis le maître à votre place, laissez-moi faire.
— Soit; « et je m'étendis nonchalamment sur mon
banc de quart.
• Le matelot qui était allé chercher les trois négres-
ses , en prit une par les jambes et par le cou, retendit
(levant n)oi et plaça mes deux pieds sur son corps comme
sur un coussin.
• Ça vous tiendra chaud, commandant, « dit le second
en poussant la négresse d'un petit coup sur la hanche.
En effet la chaleur molle et pénétrante qui sortait de
ce corps me montait doucement aux jambes, comme
si je les avais plongées dans un bain d'eau tiède ; — je
ne pus m'empêcher de sourire à la fois de la bizarrerie
de l'idée et du bien-être qu'cile me procurait.
« En même temps que ce coussin vivant s'échauffait et
palpitait sous mes pieds, la seconde négresse jetait un
air frais à ma tête brûlante en agitant un chasse-mouche
en latanier, et la troisième guettait, pour l'éponger
aussitôt dans un fin madras, chaque goutte de sueur que
laissait filtrer mon visage.
» Mon second, qui se complaisait dans son idée, voulut
en compléter l'effet , en envoyant chercher trois autres
négresses qui se mirent à chanter ensemble un air triste
et endormant de leur pays, et en même temps une
vingtaine de noirs dont la danse lente et voluptueuse se
réglait sur le chant plaintif des trois femmes.
» Je ne crois pas qu'aucun pacha ait jamais poussé plus
loin les raffinemens de la mollesse orientale : — cela
se prolongea pendant plus d'une heure; et je n'avais
aucune raison pour y mettre un terme , lorsque la scène
fut sur le point de se clore par un denoûmentnon moins
oriental que son début : par le carnage.
» Je me laissais endormir, comme les sultans, dans l'i-
vresse ; je faillis me réveiller comme eux dans le sang.
» Au moment où je savourais cette chaleuF à mes pieds
et cette fraîcheur à mon front, ce bruit berçant de la
musique et de la danse autour de moi , tout cela s'in-
terrompit au même instant , comme une machine dont le
ressort vient de se briser. Les chants se turent, les
danses s'arrêteront , le chasse-mouche et le madras îne
tonibèrent sur le visage , mon carreau vivant se releva
d'un saut comme une chatte qui s'élance; et, en ouvrant
les yeux , je vis mon second et les six hommes qui étaient
avec nous sur le pont saisis chacun par deux noirs qui
les tenaient à la gorge, pendant que les autres couraient
cherchant des armes. Tout s'était fait sans bruit , ea
moins de temps que je n'en avais mis à relever la tête.
Je fis un effort pour me lever et appeler ; ma faiblesse
et la résistance des trois négresses me firent retomber sur
mon banc. La glace de la fièvre avait ressaisi mes pieds,
et la sueur s'était refroidie sur mon front. iNous étions tous
perdus, peut-être, si le maître d'équipage n'avait eu la
force et la présence d'esprit de dégager son bras droit de
; la main des noirs qui la tenaient, d'approcher son sifflet
; de ses lèvres, et d'en tirer un son particulier, connu de
; tout l'équipage pour le plus pressant signal d'alarme.
; L'effet de ce signal fut d'autant plus siir que les nègres
I ne le soupçonnaient pas. En moins d'une minute tous
î les matelots, occupés dans leurs cabanes et dans le parc,
I s'élancèrent armés sur le pont. Le premier qui parut
; abattit un noir d'un coup de pistolet. Un autre noir qui
l accourait en même temps avec un épiçoir en donna au
l matelot un coup qui le renversa. Alors s'engagea entre
; trente esclaves, la plupart sans armes, et quinze mate-
; lots, dont cinq ou six seulement étaient armés, une lutte
I confuse et furieuse dont je ne pouvais être que le témoin,
> et qui serait devenue fatale à l'équipage , si un des der-
l niers arrivés n'avait eu l'excellente précaution de fermer
l les ccoutilles aux noirs déchaînés qui s'élançaient en
' hurlant, de l'entre-pout. Les rebelles employaient tous
l leurs efforts à jeter à l'eau leurs adversaires, et ceux-cî
l tâchaient de les arrêter sans les tuer. On en vint à bout ;
; mais trois noirs étaient morts, deux blessés, et un no-
; vice était tombé à la mer après avoir reçu un coup de
l couteau qui ne lui avait pas laissé la force de lutter
^ contre les vagues où il avait disparu. Mon second , prin-
^ cipal objet de la vengeance des esclaves, en portait plus
l dune marque, et n'avait dû sa vie qu'à sa force prodi-
! gieuse, aidée de toute l'intensité de sa colère; moi, la
l même faiblesse qui me rendait inutile pour la défense
; des miens, m'avait épargné l'attaque de leurs ennemis.
' » Cependantlarévolteétaitplutôivaincuequesouraise;
; les plus mutins étaient garrottés sur le gaillard , mais ii
; en restait dans l'entre-pont un assez grand nombre, fo-
l rieux et déchaînés, dont l'abord n'était pas facile. L'é-
I quipage se rangea autour d'une écoutille pour enlever le
I panneau. Aussitôt dix têtes menaçantes s'avancèreri'c et
î ne reculèrent que devant les pistolets et les poignards.
I Personne n'osait descendre au fond de cette espèce de
', caverne, où s'agitaient, dans un demi-jour sombre tous
; ces noirs semblables à autant de bêtes féroces, hurlant
: comme elles , montrant leurs dents blanches et roulant
: ça et là des yeux ardens, comme des feux égarés dans la
nuit. Le dénoûment de leur première révolte à Corée
m'avait appris que le meilleur moyen de les réduire était
de les épouvanter ; je fis jeter par l'écoutille, au milieu
d'eux , un des cadavres qui gisait le long des lisses. A
cette nouvelle terrifiante de leur défaite, un cri sourd et
prolongé s'éleva de l'entre-pont. Alors j'ordonnai de jeter
-de la même manière le second cadavre. En même temps
tous les matelots se précipitèrent ensemble par toutes
les écoulilles; les noirs, surpris et désespérés, résis-
tèrent faiblement. Au bout d'une heure , tous étaient aux
fers ; et le calme, rétabli à bord, n'était plus interrompu
134
LFXTURE5 DU SOIR.
que par le bruit des fustigations dont mon second faisait
gratiOer successivement les rebelles, et auxquelles il
prenait souvent une part active pour sa vengeance par-
ticulière.
» Le voyage s'acheva sans autre incident. J'amenai à
bon port et débarquai de nuit ma cargaison, dont je
tirai encore un proflt assez honnête en faisant souffler
sept ou huit moricauds qui s'étaient avisés de dépérir
de chagrin depuis la dernière révolte.
» L'année suivante, je ne courus pas moins de périls
dans une traite que je hs à Boni; et cette fois ce fut la
ruse qui me tira d'affaire. J'avais fait la moitié de ma
route sans orages inicrieurs ni extérieurs, lorsqu'un
matin, au moment où je calculais (couché sur mon
ronf) combien me rapporteraient mes deux cents aunes
de Casimir, a deux raille francs pièce, l'une dans l'autre,
une voix plus terrible que les trompettes du jugement
dernier me cria de la hune: Pavillon anglais au vent
à nous. Je me relevai tout d'une pièce, et avec la pré-
cipitation d'un soldat qui arme sou fusil pour l'attaque,
je braquai ma lunette sur le couronnement. La vigie ne
s'était pas trompée , je reconnus tout de suite une cor-
vette anglaise. Sa manœuvre, dirigée sur la rôtre,
m'indiqua suffisamment qu'elle nous soupçonnait d'être
ce que nous étions , des négriers, et qu'elle avait euvie
de nous faire danser sans appui au bout de ses vergues.
Je me rappelai la triste figure de tout un équipage que
j'avais vu pendu ainsi avant mon départ. Je fis la gri-
mace, et j'ordonnai de couvrir nos mais de toile. La brise
était carabinée ; cette circonslapce donnait un avantage
considérable à la corvette qui nous approchait à vue
d'oeil et gagnait au vent. Je fis larguer les bonnettes,
poser tous les focs, arroser toutes les voiles , au risque
de sombrer comme un boulet. Inutile. A chaque coup
de tangage, la mâture de mou navire craquait du haut
en bas et s'inclinait comme un panache. Et la maudite
corvette arrivait toujours. Au bout d'un quart d'heure,
nous distinguions sa ceinture blanche et qoirc. Au bout
d'une demi-heure, nous pouvions compter ses canons;
et, avant une heure, une voix de stentor nous cria de
mettre en panne, et d'envoyer une embarcation. Je lui
envoyai un juron maritime , et je fis border toutes mes
écoutes. Même sommatii^n ; même réponse. Le branle-
bas de combat fut commandé à bord de la corvette , et
j'allais me préparer à une lutte inégale et désespérée,
lorsqu'une idée lumineuse, inspirée, inouïe, me sauta au
front. Trois tonneaux coupés en deux étaient sur mon
pont. Chaque moitié formait une espèce de nacelle ronde
capable de porter un homme. Je les fais suspendre avec
un palan , et envoie chercher six noirs malades dans le
parc. Mes matelots , qui ont compris mon stratagème au
premier signe, amènent les noirs auprès des lisses. Les
misérables se débattent ; on les jette chacun dans une
moitié de tonneau. Us crient grâce; on les attache par
le milieu du corps. Ils se tordent les bras ; on les lance
à la mer. Les vagues les emportent, les dispersent, et
nous cinglons vent arrière sans écouler leurs hurlen^ens.
Ce que j'avais espéré arriva. Les Anglais, en voyant ces
six hommes ballottés par les lames, près de s'y englou-
tir à cliaqne instant avec leurs frêles esquifs et appe-
lant au secours de tous les cotés avec des cris lamentables,
se prennent de coiDpassion et mettent ou travers pour
envoyer leurs canots les recueillir et les sauver. Je n'en
demandais pas davantage. Pendant que l'ennemi exiicu-
tait S9 manœuvre philanthropique , j en fis une aussi ^i
noqy mil hors do la portée do sos caronades. il nous
lâcha bien deux ou trois bordées ; mais nous en fûmes
quittes pour quelques trous dans nos voiles; et, l'élé-
vation de la brjse ayant donné un nouvel avantage h la
légèreté de notre navire , nous perdîoïes bientôt de ?ue
la corvette. »
Cette ruse de notre Iwnncte négrier a été imitée par
beaucoup de ses collègues. Tout inhumaine et toute
lâche "qu'elle est, on n'ose pas la maudire bien haut,
quaqd ou songe aux moyens mille fois plus atrocey em-
ployés par les marchands de noirs pour se soustraire à
la justice des croisières. Nous n'en citerons qu'un : il est
arrivé à des capitaines poursuivis par des vaisseaux et
désespérant de leur échapper, d'anéantir leur cargaison
tout entière en la jetant à l'eau, sans voir dans cette
immense et exécrable noyade autre chose que la perte de
quelques milliers de piastres.
Nous n'en finirions pas sur les horreurs de la traite
en elle-même, si nous n'avions hâte d'arriver à son ré-
sultat immédiat: l'esclavage dans les colonies.
L'esclavage dans les colonies ! C'est là une de ces
questions si compliquées par le temps el par les circon-
stances, si souvent débattues, tournées et retournées,
et si peu résolues cependant, qu'il est "a la fois téméraire
et consciencieux d'y mettre encore la main. Pour nous,
la racine de toute la question est dans un mot • Les
nègres sont-ils des lionimes? Ccu^ que l'éducation a
développés ont répondu pour tous les autres : Oui ! el ils
ont défié le colon le plus habitué s les considérer comme
des brutes, de les démentir sans faire taire sa conviction
intime et secrète.
Si les nègres sont des hommes, il faut donc les traiter
comme des hommes. — Mais nous ne les traitons pas au-
trement, se récrieront tout d'abord les maîtres, sans re-
marquer la contradiction qu'il y aurait alors chez eux
entre le fait ctl'idée , eu^la conduite cl l'opinion. Non,
vous criez trop haut qiilfe^ ne sont pas des hommes
comme vous, pour que ^ps les traitiez en hommes
comme vous. Ce serait inconséquent, maladroit; ce serait
démentir la théorie par la pratique ; ce serait avouer
l'inhumanité volontaire de la pe^iSce pai l'humanité
obligée do l'action. Cela n'est pas ; cela ne {.eut pas être.
; La vie que vous faites à vos esclaves publie encore plus
; haut que vos paroles combien vous les mêliez, ou plutôt
combien vous voulez qu'on les mette au-dessous de vous.
Les limites de cet article ne comportent pas un tableau
circonstancié de l'état des noirs dans Jes colonies. Il est si
peuhomainquelesloisdu pays, toutes favorables qu'elles
sont aux blancs, sont obligées de mettre chaque année
un frein à la brutalité dos chefs d'habitations, ou plu-
tôt de leurs commandeurs; car on n'a pa$ assez distin-
gué les uns des autres. Les nègres ne dépendent que
médialcmenl du propriétaire, qui, le plus souvent,
connaît à peine leur nombre et leur valeur commerciale :
ce sont leurs mandataires, leurs iniendans cl surtout
leurs commandcyrs, qui règlent le sort des esclaves. Ces
commandeurs, n'ayant pas même d'intérêt 'a la conser-
vation des misérables qu'ils dirigent, prenncnl, pour
s'en faire obéir, le chemin le plus court et le plus com-
mode : la force et les coups. Et il y a tel colon plein
d'intentions bienveillantes pour les hommes de couleur,
traitant comme un père tous ccix qu'il emploie autour
de sa personne , qui se réviltera avec raison des accu-
sations de brutalité intentées à lui et à ses confrères, et
jurera , dans la sécurité de sa conscience, que ses noirs
uo sont pas maltraitéj, parce qu'il les croit tous menés
comme ii nièue ceux de sa maison ; c'est qu'il ue peut
MUSÉE DES FAMILLES.
135
pas entendre, du fond de ses boudoirs dorés, des ber-
ceaux ombreux de ses terrasses et du palanquin moelleux
où ses domestiques le portent eu chantant , les coups de
rotin que ses commandeurs font pleuvoir , dans ses cul-
tures, sur le dos nu des pauvres diables qui ont déjà
trop, pour épuiser leurs forces, abrutir leurs amcs et
lasser leur patience, des fardeaux à porter, du travail
continuel sous un soleil de plomb fondu, des regrets in-
consolables de la patrie, du sentiment profond, dou-
loureux, incessant de leur abrutissant esclavage.
Ce sentiment , tous ne Tont pas; mais il y en a qui le
portent jusqu'à la plus héroïque énergie. En voici un
exemple d'autant mieux placé ici qu'on y verra une
nouvelle preuve de l'indignité du sort des noirs , dans
les efTorts Surhumains qu'ils font poUr en sortir.
Kangoué", Jacob et Jantl étaient trois frères Hovas ,
achetés par un planteur de Cayenne, — chacun d'eux
avait une femme et un Ois , et chacun d'eux aimait sa
femme et son flls , — l'esclavage n'a pas encore abruti
la race noire au point d'éteindre en elle tous les senti-
Piens de la nature. — Le maître de Kangoué et de ses
deux frères était allé promener en Europe sou luxe et
son indolence; et il avait conflé son habitation à un in-
tendant payé pour faire fructiDer les cannes à sucre et non
pas pour avoir pitié des esclaves. — L'honnête intendant
travailla pour son argent, ni plus ni moins, — sa sU'
crerie devint florissante par le travail des noirs, et les
noirs dépérirentrapidement par l'inflexible barbariedcs
chefs. — Les trois Hovas portèrent le jong, tant qu'ils
purent, souffrirent les coups tant qu'ils furent réglés,
acceptèrent la honte, tant q«'elle_n'attci{Tuit qu'eux, —
mais uûjour le joug les écrasa pfes coups devinrent in-
nombrables, — la honte s'étendit jusqu'à leurs femmes.
Les trois femmes se cachaient la tcte dans leurs mains,
les trois enfans pleuraient chacun auprès de sa mère,
les trois hommes les regardaient, et puis se regardaient
entre eux sans rien dire. — Jaunpril la parole et proposa
de tuer ceux qui avaient volé leurs femmes. — Jacob, qui
iesavait où trouver le crime, voulait empoisonner toute
Ihabitation. — Kangoué, considérant sa fille déjà grande
et belle, opina pour la fuite. — Mais où s'enfuir?
— N'importe, en mer! — Commetit? — Venez, dit
Kangoué, et 11 les entraîna tous la nuit. La conGance
des chefs et le sommeil de leurs confrères leur permi-
rent de s'éloigner des cases sans être découverts. —
Au fond de l'anse rétirée et déserte qni touchait à l'ha-
bitation , il y avait une barque où le planteur se faisait
promener autrefois et qui restait là, depuis son départ ,
seule et abandonnée avec son mât et ses deux avirons.
— Dans ses vagues projets d'évasion , Kangoué avait
souvent jeté de loin des regards rêveurs sur cette bar-
que. Cayenne offrant peu d'asiles secrets aux nègres
marons, ils ne peuvent s'en échapper sûrement qu'en
gagnant par mer une autre côte plus favorable à leur
disparition. Les trois maris, les trois mères et les trois
enfans se rendirent donc au bord de la mer , avec quel-
ques provisions de brédes , de maïs , de riz el de manioc.
Kaugoiiêles mena tout droit au canot du planteur. —
En cinq minutes le plan du voyage fut arrêté, et au
bout d'une demi-heure la barque était à flot , prête
h recevoir les fugitifs ; mais hélas , elle était trop lé-
gère, et la mer était trop houleuse pour que neuf
personnes pussent y tenir. — Les femmes et les en-
fans parlaient de regagner les cases , les trois hommes
se Orcnt un signe de dédain et à la fois d'espérance : —
nous nagerons, dirent trois voix ensemble. Chaque
mère fut placée dans le canot, tenant son enfant sur ses
genoux , un des hommes se mit au milieu , avec une
rame à chaque bras , les autres poussèrent la barque el
la suivirent à la nage, une main sur le Iwrd , encoura-
gés par le sourire de leurs femmes et par la joie naïve
de leurs enfans. — On navigua de celte façon une de-
^ mi-heure, au bout de laquelle le plus fatigué des
^ nageurs prit la place do celui qui ramait, pour la
-^ céder bientôt à son tour. — La nuit se passa ainsi.
— On attendit le jour en laissant un peu dériver la
barque pour délasser les trois frères. — Le crépuscule
apporta une grande joie dans la nouvelle arche qui em-
portait ces trois familles : on n'apercevait plus la terre ,
à la terre de l'esclavage. — Les hommes reprirent cou-
X rage, les femmes serrèrent leurs enfans dans leurs bras;
^ et ceux-ci se mirent a jouer avec les vagues et à se
°^ récrier sur les splendeurs de l'aurore qui s'épanouissait
^ sur l'océan comme une rose immense; mais cette joie ne
^ fut pas longue. — La brise s'élevait avec le jour et ren-
c^ dait la mer de plus en plus houleuse. — Le canot fut
^Z trop chargé de sept personnes ; alors une des femmes
^ prit les avirons et les trois hommes nagèrent ensemble,
X. aidant de tous leurs efforts la marche ralentie de l'em-
^ barcalion. Cela dura encore quelque temps, les fem-
^ mes succédant à la manœuvre des rames , et les m.aris
^ se laissant pendre et traîner quand ils étaient trop las ;
^ — mais il arriva un moment où hommes et femmes
furent épuisés de force. — Le canot dérivait sensible-
ment el la lame s'enflait toujours. — Kangoué , n'en
pouvant plus, essaya de rentrer un instant dans la bar-
que ; il faillit la faire chavirer, et il se rejeta épouvanté
dans là mer. Affaibli par cent coups reçus la veille, il
s'était plus vite fatigué que les autres, et tout ce qu'il
pouvait faire c'était de se tenir accroché par les mains
à l'arrière du canot. Sa femme le vit près de couler ,
se jeta à l'eau , et lui cria : monte , Kangoué , je
sais nager un peu , je reprendrai ma place quand je
serai lasse et quand tu seras reposé, — U s'embarqua
et s'assit, caressant sa fille et suivant de l'œil sa femme.
La malheureuse fut bientôt rendue ; — mais Jann et
Jacob l'étaient autant qu'elle , et leurs femmes ne pou-
vaient pas les remplacer. Il se fit pendant quelques mi-
nutes un silence affreux et un échange de regards longs
et sombres; — Kangoué s'était remis à la nage. Il em-
ploya généreusement les forces qu'il venait de reprendre
à soutenir ses deux compagnons. II les soulagea un peu
et il^s'épuisa tout-à-fait. —Sa femme s' était" assise sur
l'arrière , près de lui, et lui montrait sa fille; cette vue,
donnant du courage au cœur du misérable, sans donner
de la vigueur à ses membres , ne fit qu'augmenter son
supplice. — II jeta un regard avide tout autour de l'ho-
rizon désert , dévora une grosse larme tombée do ses
yeux, réunit ses forces mourantes pour élever sa tôle
jusqu'auxlèvres de sa femme et de sa fille, ap puya sur
les unes et sur les autres un long baiser.... puis replon-
gea et disparut comme si un poids soudain l'avait attiré
par les pieds. — La mère et l'enfant n'avaient pas eu le
temps de pousser un cri -, — cette mort découragea tous
ceux qui survivaient. — Les femmes se mirent à rem-
plir l'air de plaintes , les enfans à crier ; — et ces deux
hommes sombres et silencieux, qui suivaient à la cage
scmiilaicut deux démons, poussant à travers l'abîme
;^ dans une barque fantastique, six victimes échcvclées et
^ pleurantes, formantsur cette mer qui les berçait sans les
^ ea^drc un chœur flottant de cris et de soupirs, dcgc-
«^ misscmens et de sanglots.
136
LECTURES DU SOIR.
Celte navigatioa dura encore deux heures. Âu bout
de cet iutervalle, que nous n'entreprendrons pas de
peindre , mais que nous laisserons mesurer à l'imagina-
tion des lecteurs , un navire français passa et recueillit
œ qui restait de ces trois familles , dont une femme et
un homme avaient suivi Kaugoué sous les flols. Le capi-
taine et l'équipage de ce navire furent si touchés du ré-
cit des six infortunés qu'ils les emmenèrent en France ,
où ils ont trouvé, dans une domesticité honnête et fa-
cile, l'oubli des misères et des houles de l'esclavage.
Après ce fait, dont nous garantissons la date récente
et l'exacte vérité , dont aucun colon n'oserait nier la
vraisemblance, nous demanderons s'il y a un homme
de cœur et de conscience qui puisse défendre , sans re-
striction, la législation inhumaine des colonies, et qui
ue trouve urgent d'y apporter un prompt remède. Ce
remède , quel est-il? — C'est (il faut bien trancber le
mol, car il y aurait lâcheté et cruauté à ne pas le faire)
c'est l'abolition de l'esclavage. — Mais les moyens ?
— Il y en a.
A Dieu ne plaise que nous approuvions les prédica-
tions déplacées de libéralisme que quelques imprudens
exaltés ont voulu faire aux colonies ; ces doctrines
prématurées encore au >ouYeau- Monde n'y peuvent
amener que le trouble des habitations et le mas-
sacre des blancs. — La liberté n'est pas autre chose
qu'une arme défensive , un bouclier ; — or, la mettre
sans préparation entre les mains de sauvages ignorans
de toute mesure, et disposés depuis des siècles aux re-
présailles, c'est faire de cette arme conservatrice un
instrument de vengeance et de destruction : un poignard I
— Ceux de Saint-Domingue l'ont dit assez haut et assez
loin pour lever là-dessus les doutes des démocrates les
plus radicaux. — Il est donc absurde et dangereux de
prétendre émanciper brusquement les esclaves ; — on
n'élève pas ainsi un peuple au niveau d'un autre en lui
criant : sois libre ! et il ue sufflt pas de jeter quelques
mots vides d'un plateau à l'autre pour mettre deux
mondes en équilibre. — Que l'Europe laisse donc l'A-
mérique la rejoindre à sou temps et à son pas sur la
route de la civilisation. — Elle a été perdue par elle dans
le commencement, elle ue sera pas sauvée par elle. Il
n'appartient qu'aux colons de réformer les colonies. —
Us descendent la plupart de ces premières familles qui
sont allées après Christhophe Colomb semer l'ivraie des
vices dans les champs que le grand homme voulait dé-
fricher pour y semer le froment des mœurs et de la re-
ligion. — Que les fils réparent le mal qu'ont fait leurs
pères , — ce sera grand, ce sera beau. — Et, quoi qu'ils
eu disent , cela vaudra mieux pour eux ; — leurs véri-
tables intérêts sont plus liés qu'ils ne pensent a ceux des
noirs; — outre la triste sujétion qu'ils s'imposent d'être
barbares , eu laissant leurs nègres barbares , outre le
dépérissement que les rigueurs de l'esclavage amèncut
infailliblement dans la population et le développement
de cette race indispensable, les colons gardent l'épée de
Daraoclès suspendue sur leurs têtes. — Qu'ils y son-
gent sérieusement; — faute d'une révolution plus
sage et plus graduée , la révolution subite et san-
glante de Saint-Domingue envahira toute l'Amérique. —
Les chaînes ne servent qu'à aiguiser les couteaux. —
Les tyrans domestiques font les assassins domestiques.
— Et ceux qui auront semé trop de coups de rotin re-
ceuillerout des coups de poignard.
Le véritable , le seul moyen d'abolir sans péril l'es-
clavage des noirs , c'est de les moraliser : — c'est un
moyen bien lent , il est vrai , — mais l'entreprise vaut
certes la peine qu'on y mette du temps et des soins. —
Le fruit sera assez beau pour qu'on l'attende à mûrir.
— En admettant même que la race africaine soit infé-
rieure à la nôtre sous le rapport moral (quoiqu'il y ait
bien de l'imprudenee à nous à juger ce que doit être
cette race sur ce que nous l'avons faite), n'esl-il pas pos-*
sible d'arriver, par des gradations molles et adroitement
ménagées dans l'éducation , à rendre les noirsd" abord serfs
comme au moyen âge, puis vassaux libres comme à la
renaissance, et enfin fermiers et métayers à leur compte
comme tous nos paysans de l'Europe ?
Faut-il pour cela une si haute intelligence de leur
part , — et de celle de leurs maîtres de si immenses
sacrifices ? — Ne serait-ce pas déjà un admirable pro-
grès? — et, si les noirs nous valent, ce progrès ne
serait-il pas à la longue suivi (là-bas comme ici) de tous
les autres : de l'extinction des privilèges, de la divi-
sion des fortunes , de la fusion des races et des familles?
— Pourquoi non? — Les nègres ont été d'une grande
atrocité dans la vengeance, ils seraient d'une grande
énergie dans la justice. — Ils sont loug-temps dociles
dans la servitude, toujours patiens dans la peine; que
seraient-ils dans l'indépendance et dans le travail de
leur choix ?
Mais, il faut le répéter, cette œuvre serait longue ,
laborieuse et difficile, à l'état où sout les choses : raison
de plus pour l'entreprendre avec dévouement , couraue
et désintéressement surtout. — Quand cela demaudc-
rait des siècles ; l'Europe a bien mis des siècles
à s'affranchir ! Dieu , qui pouvait créer les mon-
des d'un acte de volonté et eu moins d'un instant .
a bien employé six jours à sou ouvrage ! — No
: cherchez pas, messieurs les philanthropes, à mener un
monde plus vite que l'autre. — et ne vous croyez pas
plus forts que Dieu. — Les progrès n'iront que plus
vite et votre puissance ne sera que plus réelle et plus
efficace. Il y a une vérité sociale qu'on a trop oubliée
dans ce temps de socialisme, c'est celle-ci : Qui sait
attendre sait arriver; le temps est le souverain juge dos
cboses et des hommes, — et le temps n'a jamais dit
sou dernier mot!...
P. CHEVALIER.
MUSÉE DES FAMILLES.
137
FÉVaiKR <S3C.
iS.
TnOJSlKMK voi.riiB.
Il
158
LECTURES DU SOIR.
QUATRE TETES POUR UNE.
Sur la lin dit règrie de Henri II , par une nuit d'été , ,
comme des nuages long-temps suspendus la pluie tom- ;
liait par torrens et inondait la bonne ville de Paris, on
entendit frapper violemment à la porte d'une pauvre
juaison isolée. On ouvrit , et un jeune homme se j)ré-
f?enta, qai, fort en désordre par la pluie et la fange,
demanda qu'il lui fût permis de se reposer quelques in-
sfans , et d'alfendie que les rues pussent être traversées
à gué. Comme, malgré le mauvais état de ses vflemens,
il avait l'air distingué et s'annonçait bien , on lui accorda
sa demande avec d'autant plus d'empressement qu'il dit
se nommer Lambert : or, Lambert était le nom d'un
marchand irès-connu alors et très-accrédilé dans Paris,
et demeurant d'habitude 'a quelques lieues de la ville.
Le lendemain , l'étranger envoya renàercief ses hdies,
les priant d'accepter pour leur fille quelques étoffes, des
fruits et des (leurs. On refusa les étoffes; les fruits et les
fleurs furent acceptés. Quelques jours après, maître
Lambert fit une visite qui fut parfaitement accueillie. A
peu de temps de là, il demanda eu mariage la liile de ses
hôtes; mais après avoir abusé de la confiance de celte
Jeune personne et de celle plus condamnable de ses pa-
rons , il disparut et ne donna plus do ses nouvelles ; mais
le hasard le fit rencontrer par !e frère de celle qu'il avait
séduite. Ce frère était militaire : il provoqua Lambert
en public, et comme ils allaient chercher un terrain
pour se battre , Lambert frappa son adversaire d'un coup
dépée dans le dos.
Quoique blessé mortellement, le soldat eut, avant de
mourir, le temps de dire le nom de son assassin. La
justice se transporta aussitôt chez maître Lambert, dont
la demeure élait bien connue; l'on ne fut pas médiocre-
ment étonné de le trouver a table au milieu de sa femme
et de ses enfans, ]\Jalgré son calme, ses dénégations et
celles de sa femme et de ses domestiques, qui affirmaient
et juraient en pleurant qu'il n'était pas sorti depuis deux
jours, il fut lié et emmené au grand Châtelet de Paris.
Sa famille et ses amis s'occupèrent aussitôt, avec une
ardeur qu'il n'est pas besoin de dire, de visiter les juges;
mais Paris alors était occupé d'autre chose : les tribunaux
vaquaient et les juges n'étaient pas chez eux. On célé-
brait alors les noces de Monsieur de Savoie et de Madame
Marguerite, sœur du roi Henri II.
Après les danses et les festins, le roi fit proclamer des
joutes pour le dernier jour de juin, en annonçant que
lui-même prendrait part au tournoi. Ce jour-lh , en effet,
il se fit ceindre ses armes, et il se fit donner l'armet par
lesirede Viellevide, audctrimentde M. de Boisy, grand-
écuyer de Francb, auquel cet honneur appartenait par
sa charge.
Ainsi qu'il était d'tsa{îe dan.s les tournois, le roi,
comme lennnl , devait fournir trois courses, chacune
avec un nouvel assoillanl. Le premier qui se présenta fut '
M. de Savoie, auquel le roi, du plus loin qu'il le vit ,
cria qu'il eût h prendre garde , s'il ne voulait vider
bientôt les arçons ; en effet , du choc qu'ils se donnèrent,
M. de Savoie fut ébranlé et obligé de se retenir au licol
de son cheval. Il fut remplacé par M. de Guise, qui
eut le même sort. La troisième course devait être four-
nie par le jeune comte de Monigommcry , lieutenant
du duc de Loges, son père, un des capitaines des
gardes. Ce jeune homme ne jugea pas a propos de mé-
nager le roi, qui, du reste, élait bon jouteur; et s'étant
jetés impélueuscment l'un sur l'autre , ils brisèrent leurs
lances en éclats sur la poitrine l'un de laulre avec une
telle violence, que le roi faillit être enlevé de son cheval.
Le roi Henri II ailachait une grande imporlance a ses
succès en ce genre, et , malgré lusage qui exigeait qu'a-
près trois courses fournies, un autre tenant vînt soute-
nir à son foiir les efforts des assaillaus, il demande sa
revanche au jeune de Loges. Cette infraction aux lois
des joutes ne s'était jamais faite ; mais en vain les juges
du camp représentèrent au roi que lavantage dans cette
course éiait resté égal de part et d'autre; que d'ailleurs
les autres assaillaus ne verraient pas sans un vif dé-
plaisir que le comte de Monlgommery eût deux fois un
lioimeur dont ils étaient tous jaloux. Le roi insista avec
quelque impatience, et les deux adversaires prirent du
camp une seconde fois.
Il eût été facile au jeune de Loges de céder l'avan-
tage au roi à la première course qu'ils avaient fournie
ensemble, cela eût passé pour une prudente courtoisie;
mais n'ayant pas ménagé le roi à cette première course,
on n'eût pas manqué de prendre à la lettre son dés-
avantage à la seconde. Aussi le jeune homme, peu cour-
tisan , laissa-t-il voir dans son allure et dans la manière
dont il assura sa lance, qu'il se disposait à faire de son
mieux ; le roi , de son côlé , laissa percer les signes d'une
colère visible. L'attente de cette coiKso fut si pénible
pour les assistaus, qu'après que Jeïn|pompettes et les
clairons eurent sonné la charge, au lien de continuer
leurs fanfares pendant toute la courte, comme cela se
faisait, ils s'arrêtèrent touï a coup et cessèrent de son-
ner. Le roi et le jeune de Loges .«c précipitèrent l'un
sur l'autre avec furie. Comme à la première course,
leurs deux lances volèrent en éclats; mais le comte de
Montgommery oublia de jeter le tronçon qui lui restait
k la main et ou frappa le roi sur la visière de 5on casque;
le coup leva la visière et entra dans la tète par l'œil. Le
roi tomba sur le col de son cheval , auquel il se tint atta-
ché par les deux bras; le cheval s'enfuit jusqu'à l'extré-
mité de la carrière, où il fut arrêté par le grand-écuyer
ei le premier écuyer. On l'emporta mourant. Les chirur-
giens lui firent éprouver i]o grandes douleurs en sondant
sa plaie, sans pouvoir en tirer aucune lumière pour leur
ait , ni pour le malheureux prince aucun soulagement.
Ils firejit alors prendre b la Conciergerie du palais et au
MUSÉE DES FXMILLES.
139
grand Cliàtelet de Paris, quatre criminels accusés do
meurtres avec des preuves qui paraissaient cvidenles ,
et après leur avoir fait Iranclier la tête, ils les frappèrent
tour h toMr du tronçon de la lance, comme le roi en
avait été frappé ; ensuite ils ouvrirent les têles pour
étudier les ravages que le bois avait pu faire dans celle
du roi.
Ce fut alors que les parens de piaître Lambert appor-
lèicnt des preuves in t'cu^ablcs «jiic 1 assassin que l'iin
poursuivait était un misérable qui , puur se faire bien
venir de ses victimes, s'était paré d'un nom qui uc lui
appartenait pas; mais il n'était plus temps, maître Lam-
bert av;jil été décapité le troisième.
Le roi Henri mourut le quatrième jour, le ^0 jailkt
^559.
ALPHOHSE K.&RR.
ÉTUDES DE MOEURS.
PARIS DE MA FENETRE
D'abord , il faqt vous dire que ma fenêtre a vue sur le
boulevart; non pas sur cet élégant boulevarl, rendez-vous
des dandys et de toute la gent fashionable, où se tient
tous les jours une seconde Bourse ; où l'on décide la nou-
velle que l'on répandra le lendemain, afin d'obtenir sur
la rente une hausse ou une baisse , tout en admirant un
nouvel attelage qui vient de sortir de la rue Laftîlte ou
du pâté des Italiens.
ÎN'allez pas croire non plus que je sois relégué sur les
fcoulevarts da Marais, devant les rues de la Roquette ou
Saint-Sébastien ; n'ayant pour perspective que de vieux
arbres fort beaux , mais fort tristes ; que des contre-allées
souvent désertes, et dans lesquelles apparaissent de loin
à loin quelques respectables balnlans de la rue du Pas-
dc-la-Mule ou des Trois-Pislolels. Ce quartier devien-
dra très-gai , très-vivant peut-être , lorsque le nouveau
théâtre Saint- Antoine sera en pleine activité; mais jus-
que-là vous trouverez boa que je ne m'y arrête pas.
Prenez le milieu entre ces deux positions , et vous
serez positivement sur le boulevart Saint-Martin ; vous
n'aurez ni le dandysme de la Chaussée-d'Autin , ni la
tristesse du Marais ; mais vous verrez un peu de tout :
vous aurez un petit Paris fort gai, fort animé, très-varié,
un peu bruyant le dimanche, mais très- supportable dans
la semaine.
C'est une espèce de lanterne naagique dont j'ai le spec- ■
lacle et dont je vais vous décrire quelques tsbleaux, en !
supprimant toutefois monsieur le soleil et madame la ',
lune, parce queje ne lesregardejamais ni l'un ni l'autre, ',
pour ne point me faire mal aux yeux. ;
Plaçons-nous à la lanterne , ou plutôt 'a ma fenêtre , a ■
sept heures du matin. C'est le premier tableau. '<
Alors le boulevart est presque calme; les boutiques ne ;
sont pas encore ouvertes , car quelles sont en général les ;
boutiques du boulevart? Des magasins de nouveautés, '
des marchands d'estampes, de gravures, de livres, de
jouets, de bonbons; des fabricans de billards, et autres
objets que l'on va rarement acheter a sept heures du
matin ; c'est pourquoi tous ces marchands ne se pressent
pas d'ouvrir leur boutique : U§ savent que les personnes
qui leur achèteront ne se melleut pas eu route de si
bonne heure.
Vous remarquerez que les épiciers et les marchands
de vin sont fort rares sur cette promenade ; les coins de
rues sont spécialement affectes à ce genre de commcice,
ce qui est fort heureux pour les boulevarts.
En revanche, cette promenade a une multitude de
café.'. Pour ma part, j'en ai un sous moi, un en face,
un à ma droite, deux h ma gauche; j'en aperçois encore
deux un peu plus loin. Sans sortir de mon boulevart .
je pnis entrer daos dix cafés. On peut juger, d'après
i cela , du grand nombre de ces élablissomens dans Paris.
Voilà qui donne im nouveau démenti au pronostic dû
: madame de Sévigué, qui annonçait que « le café passo-
; » rait comme Racine, ou que Racine passerait comme
! » le café. »
Comme ces établissemeus deviennent chaque jour plus
brillans. plus clégans, plus riches... (à la vue du moins) ;
comme les yeux y sont fatigués par l'éclat des glaces ,
des dorures et du gaz , vous comprenez que les proprié-
taires de ces fastueux caravansérails ne se lèvent p.^s
comme le marchand de vin et l'épicier, qui vendent le
petit verre au commissionnaire. Les garçons, fatigués
d'avoir veillé tard , suivent l'exemple de leur maître ;
c'est pourquoi îi sept heures du matin les cafés ne sont
pas ouverts.
Les fiacres , les cabriolets sont encore rares , ce qui
donne 'a ce moment un calme qui étonne même ceux
qui passent. Déjà l'ouvrier matinal court î son travail,
eu tenant sous son bras le tiers d'un pain de quatre
livres, qu'il mangera à son déjeuner, et avec lequel
l'homme du monde ferait six, repas. Mais les gens qui
selèvent de bonne heure ont ordinairement bon appétit.
Voici les manœuvres retardataires ; ceux qui n'ont pas
d'ouvrage ou qui sont a leurs pièces; puis ceux qui flânent
au lieu de travailler.
Deux hommes s'accostent ; il est aisé de voir que ce
sont deux ouvriers. Mais l'un est propre ; sa veste a des
boulons, sa casquette est posée de manière à couvrir sa
tête , enfin il a des bas dans ses souliers et sou pain &ous
•140
LECTURES DU SOIR.
son bras; l'autre a un mauvais bonnet rouge mis sur
l'oreille, en tapageur; il est tout débraillé; son panta-
lon même semble ne pas tenir sur lui ; enfin , il a a la
bouche un brùle-gueule (c'est le mot consacré). Écou-
tons leur conversation ; c'est le second qui commence :
« Où donc que tu cours comme ça, Foulard? Une
» minute donc... on ne passe pas devant les amis sans
» faire une pose.
» — Tiens, c'est toi, Balochet ; ta te promènes les mains
» dans les poches... est-ce que tu fais le mercredi aussi,
» toi?... — Ah! ma foi, la semaine est trop avancée.
» C'est pus la peine de la commencer. Viens donc ar-
» roser la conversation... — Pas possible... je suis déjà
» en retard , et l'ouvrage presse. . . — Viens donc. . . as-tu
» peur d'être grondé, clampiu!... — J'ai besoin de tra-
» vailler... jai quatre enfans à nourrir. — Eh bien ! et
» ta femme? est-ce qu'elle ne doit pas veiller à ça...
» est-ce que c'est dans la dignité de l'homme de s'occu-
» per des mioches... Vois-tu, Foulard, faut toujours
» que l'homme conserve sa dignité... Je suis pour les
» idées nouvelles, moi... — Et moi je pense à nourrir
» mes enfans , vu que ma femme a ben assez à faire de $
» les débarbouiller , de les soigner, et de nous préparer ±
» la pâtée à tous. — Est-ce que ce n'esi pas l'état de la ^
» femme de balayer les chamibres^et de nourrir la mar- *
» maille... Dieu! Foulard, que t'es arriéré pour ton
» époque... Viens donc chez le marchand devin... c'est
» moi qui paie... — Merci , je ne peux pas. — Tu fais
t encore un fameux faignanl!... T'aurais besoin d'être
• éclairé de mes lumières, Foulard; vois-tu... il faut
» connaître ses droits et sa dignité... les hommes doi-
I) vent commander , et se promener , et s'occuper de
» politique toutes les fois qu'ils en auront l'envie. — El
» les enfans mourront de faim pendant ce temps-là...
» — Est-ce que les femmes ne sont pas responsables...
» tu ne comprends donc pas!... moi, vois-tu, je suis
• pour le respect de mon autorité , et je suis susceptible
» d'aller très-loin... — Tu me diras le reste un autre
» jour... adieu Balochet. — Écoute donc, Foulardl... »
L'ouvrier qui travaille est déjà loin ; celui qui flâne
hausse les épaules , et se dirige du côté d'un marchand
de vin, en murmurant : « U n'y a pas moyen de fairera-
B tendre le raisonnement à cet être-là... on n'en fera
» jamais rien. »
Ces deux hommes sont remplacés par de jeunes filles
qui, avant de se mettre à l'ouvrage , viennent chercher
leur tasse de lait pour le déjeuner quotidien.
Voyez cette grosse paysanne, à la mine joufflue , aux
joues vermeilles et rebondies ; elle arrive tous les malins
de IVoisy-le-Sec avec son âne, chargé de boîtes de fer-
Laitière et Boulanger.
Gavami del. Brown scutp.
blanc pleines de lait , et de quelques petites cruches , '4
dans lesquelles on veut nous persuader qu'il y a de la 3
crème. L'âne est placé chez un gardien , car les ânes &
^ n'ont pas la permission de stationner au coin des rues
ou des boulcvarls : on a craint l'affluence.
La laitière est établie contre une maison voisine; elle
MUSEE DES FAMILLES.
U1
est entourée de ses boîtes et de ses cruches. Il y a un
moment de presse où elle ne sait à qui répondre : toutes
ces jeunes filles , toutes ces bonnes veulent être servies
en même temps.
« Mon lait, Thérèse, je suis pressée. — Mon lait,
» Thérèse, j'ai travaillé très-tard cette nuit, et j'ai be-
» soin de prendre mon café. — La laitière I vous ne m'a-
» vez pas donné ma mesure. . . — Et moi donc , je n'ai
» pas eu ma petite goutte. — Moi, mon lait a tourné
>» hier, ça m'a rendu bien malheureuse! »
La laitière , toujours calme au milieu de ce déluge de
paroles , n'en va pas plus vite , sert chacune de ses pra-
tiques, en assurant que son lait est toujours excellent
( quand il tourne , c'est la faute des vaches ) , et après
s'être débarrassée de la foule qui l'assiège, donne un
sourire à un assez beau garçon , en costume très-léger,
qui s'est arrêté devant elle.
C'est le garçon boulanger qui vient de porter du pain
aux pratiques de son bourgeois. Vous saurez que le gar-
çon boulanger aime beaucoup à rire et qu'il a ordinai-
rement un faible pour les laitières , qu'il se croit très-sé-
duisant , et qu'il fait des calembours.
Les laitières ne comprennent pas les calembours, _
mais elles rient de confiance , et le mitron a toujours sa ^
petite cruche particulière lorsque par hasard il veut
prendre du café.
Mais le tableau devient plus animé. Paris s'éveille ;
les boutiques s'ouvrent, les jeunes marchandes se mon-
trent sur leur porte , encore en papilloltes , en fichu du
matin, et déjà curieuses de voir si leurs voisines ont
étalé quelques marchandises Bouvelles.
Les portiers el les portières se dessinent de distance
en distance , comme les réverbères. Appuyés sur leur
balai, ils écoutent les bonnes, et leur disiribuent les
nouveaux cancans qu'ils ont pu recueillir. Le portier de
Paris est essentiellement cancannier, mauvaise langue.
J'en sais un qui s'amusait a écrire des lettres anonymes
aux locataires de sa maison, et comme il voyait bi^n
des choses , il mettait la discorde dans les ménages , au
lieu de balayer le devant de sa porte.
Mais l'heure avance : le garçon boulanger reprend
son panier plein de pains , et qu'il a déposé près des
cruches de la laitière. 11 fait à la grosse marchande un
de ses sourires les plus séducteurs ; elle lui répond avec
gaieté , et puis ils se séparent ; lui , pour porter son pain , ^
elle pour rassembler ses cruches vides. ■
La laitière est partie; elle va reprendre son âne et re-
tourner à Noisy-le-Sec ; la laitière ne conncît de Paris
que la roule qui mène à la place où elle vend son lait.
Maintenant ce ne sont plus les ouvriers , ce sont les
employés que nous voyons passer.
L'un marche vivement , son petit pain dans sa poche,
l'habit boutonné jusqu'au menton, et parlant tout seul
comme im vaudevilliste.
L'autre se dandine , flâne , regarde dans chaque bou-
tique, s'arrête quand deux chiens se battent, et devant
une maison qu'on bâtit, et à chaque colonne-affiche.
Il y en a qui filent comme des fusées , sans regarder
ni à droite ni à gauche , l'air très-affairé , des rouleaux
de papier sous le bras, toujours bien brossés, bien cirés.
Généralement l'employé est bien tenu.
Mais le moment de l'employé passe vite. Voici main-
tenant les personnes qui sortent pour leurs affaires , leur
commerce. Mise négligée, bottes crotées , cela se recon-
naît tout de suite. S'il fait mauvais temps, ces per-
sonnes-là seront sans parapluie , tandis que le commis
de bureau ne marche pas sans cela, pour peu que le ciel
soit nébuleux.
Les petites boutiques viennent étaler sur le bou-
levart.
Là c'est de la porcelaine; tasses, théières, assiettes,
tout semble à très-bon marché; mais vous ne faites pas
atteution que ces pièces sont de rebut, et qu'elles ont
toutes quelque défaut.
Voici les marchands a treize sous, les marchands à
sept sous et demi. C'est à qui criera le plus fort pour
attirer l'attention des passans. Remarquez cette boutique
d'habits, de gilets, de pantalons tout confectionnés, elle
est tenue par des descendans d'Abraham. C'est le res-
tant de la vente, c'est au rabais, à soixante pour cenÈ
de perte ; je crois même qu'il y a des marchandises que
l'on donne pour rien. Aussi les badauds s'arrêtent, re-
gardent, écoutent; mais très-peu achètent. Le Parisien
devient difficile à attraper.
Les voitures, les cabriolets se croisent; les omnibus,
les algériennes passent presqu'à chaque instant. Il de-
vient si facile et si peu coûteux de faire ses courses eu
voiture, que je suis étonné de voir encore autant de
piétons dans Paris.
Il est deux heures, le tableau est à son apogée. Quel
mouvement, quelle variété, quels contrastes dans ces
figures, dans ces personnages ! Là, de jeunes et jolies
femmes, élégantes, gracieuses, sortant pour se prome-
ner, pour faire admirer leur figure et leur toilette; ici,
la pauvre rentière s'enveloppant avec peine dans un
vieux châle usé, reprisé, et dont on ne distingue plus
la couleur. Le marchand d'habits coudoyant le tailleur
qui descend de son cabriolet avec un costume enveloppé
avec soin dans un beau foulard. Celui-ci apporte à nu
jeune fashionable des vêtemens à la mode ; l'autre vient
d'acheter à un valet une redingote que lui avait doncée
son maître. Avec la vieille redingote le fripier ambu-
lant fera une redingote neuve, dout quelque ouvrier se
parera les dimanches et les fêtes. Avec l'habit neuf, le
jeune fashionable ira se montrer à l'Opéra, aux Bouffes,
dans quelques salons , puis il le donnera aussi à son do-
mestique, qui, après l'avoir porté quelque temps, le
revendra au marchand d'habits , qui le vendra encore à
l'ouvrier ; de façon qu'un habit va sur bien des dos ,
passe par bien des mains , voit bien des choses , et finit
bien rarement chez le maître avec lequel il a commencé.
On pourrait écrire l'histoire d'un habit , mais il y a
des choses que l'habit n'oserait pas dire.
Revenons sur le boulevart :
Voyez-vous cette grosse dame qui se carre en donnant
le bras à ce petit monsieur ? la dame a des plumes sur
son chapeau; un cachemire, des- brillans à ses doigts
et à ses oreilles ; le monsieur a l'habit de Louviers su-
perfin , le vrai castor , la canne à pomme d'or ei une
longue chaîne de montre avec un superbe cachet. Le
couple marche à pas comptés , comme une patrouille qui
ferait une reconnaissance. La dame porte la tête haute ,
elle affecte un air dédaigneux en passant devant les
femmes dont la toilette est mesquine ; le monsieur souffle
en marchant ainsi qu'un cheval poussif ; mais il gonfle
Ui
LECTURES DU SOIR.
ses joues ei jette sou baleine au veut comoîe quelqu'un
qui est très-content de tout ce qu'il fdit, et qui pense
qu'on doit se ranger pour faire de la place du plus
loin qu'on l'aperçoit, lui et son épouse.
Je n'ai pas besoin de vous dire que ces gens-là ne
sont ni comtes, ni marquis. La vraie noblesse peut être
aUière, fière, orgueilleuse, mais elle n'est jamais ridi-
cule.
La Rocbefoucault a dit : « L'accent du pays où l'on est
« né , demeure dans l'esprit et dans le cœur comme dans
» le langage. »
Moi . je crois que l'on garde aussi Yaccent de l'état
<jue l'on a exercé ; celui-là demeure dans les manières ,
et dans la tournure comme dans le langage.
Ce monsieur et cette dame sont d'anciens boucbers
retirés du commerce avec trente mille francs de rente. :
Certainement on peut être fort estimable tout en ven- !
dant des côtelettes, mais il ne faut pas ensuite vouloir ;
singer les grands seigneurs, et souffler au nez des pas-
sans avec impertinence.
Laissons passer le vieux couple. Regardons ces enfans
que conduit une bonne. Ces enfans si frais, si roses, si
gentils, qui sautent et bondissent avec tant de plaisir
devant cbaque étalage de jouets. Le petit garçon a un
cerceau, il veut le faire manœuvrer a travers cette foule
incessante qui lui barrera souvent le passage. La pe-
tite fille a une balle qu elle jette devant elle pour avoir
le plaisir de courir après. Mais elle n'a que trois ans, et
sa bonne ne devrait pas la laisser courir seule; malheu-
reusement pour l'enfant, la bonne vient de rencontrer
uue payse, et il est bien plus agréable de savoir des
nouvelles de son endroit que de courir avec un enfant
pour attraper une balle.
Ciuq minutes ne se sont pas écoulées, et le petit gar-
çon est renversé en voulant ravoir son cerceau qui est
dans les jambes d'un maçon , et la petite fille tombe sur
le nez en courant trop fort après sa balle.
Des passans ramassent les enfants que la bonne n'en-
tendait même pas crier, parce que la payse lui contait
le mariage de son frère Jean-Louis avec la fille du meu-
nier. Enfin quelqu'un lui fait apercevoir les deux en-
fans qui pleurent, en lui demandant s'ils sont avec elle.
Alors la bonne court au petit garçon et à la petite fille;
elle les gronde tous les deux ; elle leur promet le fouet
s'ils disent à leur maman qu'ils sont tombés, et les en-
fans le cœur gros, le visage barbouille de poussière,
promettent à leur bonne de ne rien dire ; alors celle-ci
pour les guérir de la bosse qu'ils ont h la tête, les con-
duit vers le marchand de coco et leur dit : Je vais vous
régaler.
Le marchand de coco est un être classique , comme
la marchande de plaisirs, et les enfans sont classiques,
car ils aiment toujours le plaisir et le coco.
Il n'y a point de bonne fête populaire, de spectacle
gratis, de queue à un théâtre, de revue au Champ-de-
Mars, de foire aux environs de Paris, de cortège sur les
boulevarts , .':ans que le marchand de coco y soit. Voyez-
le avec sa fontaine argentée, bien polie, bien brillante,
et puis les fleurs , les pompons, les grelots, les souuettcs
qui pendent après ; c'est uue petite Samaritaine ambu-
lante.
Le marchand de coco a ordinairement le nez aussi
rouge que sou tablier est blanc , ce qui ferait croire que
1 honnête industriel ne se désaltère pas avec sa marchan-
' dise , et qu'il ne mange pas son fond. .Mais son air est
avenant , sa démarche assurée , malgré la fontaine qu'il
porte sur ses épaules ; il crie d'une voix un peu aigre
quelquefois :
fl Qui veut boire? à la fraîche, qui veut boire? t mais
accompagne cela en secouant les sonnettes et les gobe-
lets , ce qui produit une petite musique turque fort
agréable. Je suis surpris qu'on n'ait pas encore employé
le marchand de coco dans les concerts monstres.
Le monde passe toujours. Nous laissons échapper bien
des originaux : d'abord, ce petit monsieur bossu qui
marche en se dandinant avec prétention, lorgnant les
dames d'un air malin , et se figurant qu'on ne voit pas
la difformité de sa taille, parce qu'il est toujours mis à
la dernière mode.
Et celte grosse maman qui a envie de pleurer parce
que sa fille devient aussi grande qu'elle, et qu'on ne la
prend pas pour sa sœur, quoiqu'elle ait soin de s'ha-
biller exactement comme elle.
Et ce jeune homme qui lit , ou du moins qui Yeut
avoir l'air de lire en marchant , ce qui est impossible
lorsqu'à chaque instant il faut se déranger, se garer,
pour ne pas se jeter sur quelqu'un.
Et ce grand monsieur, en habit râpé et taché, qui a
un jabot et des mains sales, un lorgnon et des bas bleus,
des bouchons de carafe montés en épingle et des trous
à ses souliers. Voilà une de ces existences énigmatiqucs
comme on en rencontre beaucoup dans les grandes villes.
Ce monsieur n'est pas précisément un voleur, quoique
ce ne soit pas un honnête homme; ce n'est pas un in-
trigant, parce qu'il n'a pins lés moyens d'atiraper per-
sonne; ce n'est point no cheTal'jer d'industrie, p^rce
qu'il n'en a pas la mise. Qu'est-ce donc que ce mon-
sieur qui se promène une grande partie de la journée
sur les boulevarts , s'arrête devant les boutiques ambu-
lantes, et a toujours l'air d'acheter quelque chosf , quoi-
que véritablement il n'achète jamais?
Ce monsieur est un compère, et de ma fenêtre j'ai eu
le loisir de le voir travailler. Tenez, regardez cet humme
un peu pins loin , qui a placé devant lui une petite table
couverte de savons h détacher. Eu vain i! s'égosille à
crier, n vanter le mérite de sa marchandise , personne
ne lui achète, on ne s'arrête même pas devant sa petite
boutique, c'est alors que le compère arrive, en gesti-
culant , en parlant très-haut ; il a toujours dos tacites
sur son habit; le marchand le prend au collet, le frotte,
le brosse, le tourne, le retourne, en s'ccrianl :
i> Voyez, messieurs et dames : monsienr était sale,
» dégoviiant, plein de taclies!... on n'osait pas le re-
» garder... Je l'ai frotté avec mon savon... tout a dis-
I) paru... monsieur est propre, monsieur n'est plus re-
u conn^issable.
— C'est vrai , répond le monsieur en regardant antour
de lui pour tâcher d'engager quelque curieux à limi-
ter : « J'étais couvert de taches... par la chute d'un
» qninquet... accident qui peut arrivera tout le monde.
» Mais ce savon m'a complètement nettoyé. Donnez-
■ 0 moi six tablettes de votre excellent savon... ah I par-
' » bleu donnez-m'en dix... on en a toujours besoin...
! n Tenez, payez- vous... six sous le morceau, c'est pour
; » rien... donnez m'en douze, a
; Kl si . malgré ce manège , personne ne s'arrête . le
compère n'en finit |)as pour choisir se;* morceaux de
MUSÉt; DES FAMILLES.
•trtt- :'t"i\r^.^*i'
^45
savon; puis il est une heure pour payer, pour fouiller
dans sa poche. Enfin il s'éloigne, et au bout de cinq
miuuleis il vient recommencer la même scène.
Le monde va plus vite : c'est l'heure du dîner,
il est rare qu'à ce moment il ne s'opère pas dans la
marche un mouvement accéléré. L'un est attendu par
sa femme qui le grondera s'il revient tard. L'autre doit
dîner en ville, et il faut qu'il aille d'abord faire sa toi-
lette.
Un cabriolet élégant passe rapidement sur la chaussée,
un petit-maître le conduit; prenez garde, il ne vous
criera pas : Gare. 11 vous écrasera si vous ne vous ran-
gez pas à temps. Faites donc place, pauvres piétons! ne
voyez-vous pas que ce monsieur est un entrepreneur
qui , au lieu de payer ses actionnaires , trouve plus
ai^réable de les éclabousser?
lin moment : voilà une petite femme grosse, courte,
ramassée, qui veut rejoindre un omnibus. Le conduc-
teur ne la voit pas; la petite dame est bien malheureuse;
elle ne peut pas crier, parce qu'elle est enrhumée , elle
cadeau ; aussi voyez comme ces dames ont l'air aimable
en se penchant au bras de leur cavalier, et en lui dési-
gnant, dans un magasin, une étoffe de robe ou de man-
teau qui est charmante à la lumière.
Voyez aussi les employés qui vont au café faire leur
partie de billard ou de domino, et ceux qui «'asseyent
dans la barrière, sur le boulevart, pour y prendre de
la bière que le garçon a soin de faire mousser, de ma-
1^ nière à ce qu'un tiers de la bouteille se répande sur la
table.
Comme tout le monde a l'air gai, satisfait, content!
en vérité, les habitans de Paris , vus au gaz, semblent
bien heureux, et un étranger qui se promène le soir sur
nos boulevarts , si brillans par les boutiques et les cafés ,
si animés par les théâtres , les promeneurs et les mar-
chands arabulans, un étranger doit prendre une idée
bien favorable de notre ville et de ses habitans.
Mais l'apparence est souvent trompeuse. Ces hommes,
^^ qui sont entrés au café pour se divertir, s'échaufferont
" avec du punch, se querelleront, et sorliront peut-être
ne peut pas courir, parce qu'elle porte un panier et un ^ pour se battre; ces deux époux qui semblaient si bien
carton; elle se place au milieu de la chaussée et joue la ^ d'accord, rentreront chez eux en se faisant la moue,
pantomime la plus expressive, jusqu'à ce qu'une grosse ^ parce que monsieur n'a pas voulu satisfaire toutes les
voix lui crip aux oreilles : rangez-vous donc ! » ^ envies de madame. Les marchands fermeront leur bou-
Ce sont des commissionnaires qui font un déménage- % tiq«e en se plaignant, parce qu'ils n'auront rien vendu
ment, la pauvre dame est obligée de quitter la chaussée, J ^«"^ la journée, et les pompiers reviendront en jurant
et d'attendre que la Providence lui envoie un autre om- S
nibns, ce que la Providence fait toutes les cinq minutes. %
Mais où va ce couple joyeux, mise bourgeoise, tour-
nure un
a des an
ceux qui les gênent pour avancer; ils renverseraient les
étalages, les boutiques, les marchands même, plutôt
que de ne pas arriver à temps.
Ce sont de petits marchands qui vont au spectacie,
au spectacle qu'ils adorent, et où leurs moyens ne leur
permettent pas d'aller plus de quatre fais par an. Mais
aussi ils ne veulect pas manquer une pièce, une scène,
un mot. Ils ont choisi le Ihéàfrc où l'on donne le spec-
tacle le plus long. A V Ambigu- Comique il y a sur l'af-
fiche trois mélodrames bien complets, bien fournis. Si
un autre théâtre eût donné quatre mélodrames, ils y
auraient été; mais comme jusqu'à présent on n'a encor-e
été que jusqu'à trois , nos jeunes gens vont à l'Ambigu.
Ils arrivent avant les pompiers, avant la garde muni-
cipale; ils voient poser les barrières pour la queue; ils
voient entrer les ouvreuses; ils sont seuls encore devant
le bureau , et malgré cela, ils ne cessent pas de se dire :
»
contre les spectacles qui finissent trop tard.
Puis, derrière ces jeunes gens qui se promènent en
chantant, en riant, à la suite d un dîner qu'ils viennent
peu commune? La femme a un bonnet, l'homme > î^ I""'"''.,''"'' ►^^'."^««.'/^^ ''^ Lourgocjne, un pauvre père
neaux à ses oreilles; ils poussent de côté tous $ ^f f*^""'!*^ "^^^\^ comment rentrer chez lui, parce qu'il
^ u'a pas de pain a porter a ses enfans, ou un vieillard
honteux et tremblant s'approchera de vous sans oser
mendier , mais en murmurant quelques mots que vous
comprendrez bien vile si vous êtes compatissant. Alors
vous sentirez que tout n'est pas joie dans ce qui est
devant vos yeux, qu'il y a plus de mouvement que de
bonheur dans ce tableau ; que les uns veulent afficher
un luxe au-dessus de leurs moyens, tandis que les au-
^ très se disent gênés pour ne pas être obligeants; qu'il y
li-= a plus d'ostentation que d'aisance dans ces magasins si
X bien éclairés; qu'il y a plus d'ennui que de plaisirs chez
^ ces gens qui veuleut avoir lair de s'amuser, et qu'entiu
le naturel est ce qu'on rencontre le moins dans, une
grande ville, où il semble que l'on craigne même de
marcher et de se promener naturellement.
Mais les spectacles finissent : c'est encore un momenli
de vente pour les pâtissiers ; presque tous les habitués
du paradis vont se faire servir de la galette; on fait un
moment queue pour avoir de la marchandise toute
chaude. Le commerce de la galette a pris depuis quelques
« Pourvu que nous ayons de la place!
Ne nous moquons pas de ces gens-là! ils auront au
spectacle un plaisir que nous ne comprenons pas et que ^j;^ années beaucoup d'extension ; on y fait fortune en peu
nous ne goûterons plus, nous, blasés sur les illusions
de la scène; nous qui, les trois quarts du temps, n'é-
coutons pas , et qui voyons l'acteur tandis que ces bonnes
gens ne voient que le personnage.
Mais le jour baisse, les cafés s'éclairent, brillent,
resplendissent de gaz !... les boutiques deviennent aussi
plus belles; il est rare que les marchandises étalées ne
gagnent pas à être vues aux lumières. C'est le véritable
moment de la promenade; le soir on ne sort plus guère
pour ses affaires, mais on sort pour son plaisir.
C'est le moment où le mari galant mène sa femme
choisir le châle en bourre de soie dont il veut lui faire
de temps. Vous pouvez voir tous les soirs, à l'orchestre
de l'Opéra- Comique, parmi les abonnés fidèles de ce
théâtre, un ci-devant marchand de galette. Cela prouve
que tout en faisant sa pâle ferme, ce monsieur avait du
goût pour la musique; je suis fâché, seulement, qu'il
ne se soit pas abonné aux Bouffes.
Le monde devient rare; les boutiques se ferment; le
gaz s'éteint; quelques cafés brillent encore, mais bien-
tôt ils s'éteignent aussi, et de tous ces feux qui éclai-
raient les boulevarts, il ne reste plus que les réverbères
qui brillent fort peu et éclairent fort mal.
Avant de quitter la croisée, attendez un moment. Je
^u
LECTURES DU SOIR.
crois que nous allons voir encore quelque chose, car
des hommes se promènent là-bas, devant cetle grande
maison , et ce n'est pas sans intention.
Vous pensez peut-être que je vais vous faire assister
à une scène de voleurs? Rassurez- vous, cela n'aurait
rien de piquant et de neuf dans une grande ville; vous
allez voir quelque chose de plus original.
Tenez : on ouvre une fenêtre au troisième dans la
grande maison , un monsieur y paraît et regarde sur les
boulevarts; les hommes en bas lui crient ; « Va! dé-
» pêche-toi!... »
Pif!... pan!... pouf!... en quelques secondes trois
matelas sont jetés par la fenêtre, puis une couchette,
puis une commode , puis deux chaises et deux paquets
sont jetés sur les matelas. Tant pis si les meubles se
brisent, on préfère les voir cassés à ce qu'ils soient
vendus'par le propriétaire. Vous comprenez à présent
que vous assistez au déménagement d'un pauvre diable
qui n'a pas pu payer son terme, et auquel le proprié-
taire a signilié qu'il n'emporterait pas ses meubles. Le
malheureux locataire a répondu en soupirant : Je ne
les emporterai pas.
Et en effet , il se contente de les jeter par les fenê-
tres, et ce sont deux de ses amis qui les emportent. En
quelques secondes le déménagement s'est effectué, et le
lendemain le locataire sortira de grand matin, mais par
la porte, pour aller rejoindre ses meubles qui sont sortis
par la fenêtre.
Vous ne vous doutiez pas peut-être qu'à Paris il se
fît des déménagemens aussi tard. Mais il s'y fait encore
bien des choses que nous n'avons pas vues , et si ces ta-
bleaux vous ont amusé, vous pourrez une autre fois en
voir la suite en vous mettant à ma fenêtre depuis mi-
nuit jusqu'à sept heures du matin.
CH. PAUL DE ROCR.
MUSÉE DES FAMILLES.
U5
LA SOULE, EN BASSE-BRETAGNE.
Il esi bon d'abord de dire k ceux qui ne connaissent
pas notre Bretagne et ses usages , ce que c'est que la
Soûle.
On donne ce nom h un énorme ballon de cuir, rem-
pli de son, que l'on jette en l'air et que se disputent en-
suite les joueurs partagés en deux camps opposés. La
victoire reste au parti qui a pu s'emparer de la Soute et
la porter sur une autre commune que celle où le jeu a
commencé.
Cet exercice estun dernier vestige du culte que lesCeltes
rendaient au soleil. Ceballon, par sa forme sphérique, re-
présentait l'astre du jour. On le jetait en l'air, comme
pour le faire toucher à cet astre , et, lorsqu'il retombait,
on se le disputait ainsi qu'un objet sacré. Le nom même
de Soûle vient du celtique Seaul (soleil) dans lequel
l'aspiration initiale a été changée en s , comme dans tous
les mots étrangers adoptés par les Romains (<) , ce qui
donna Séaul ou Seaul, dont nous avons fait Soûle.
Maintenant, le jeu delà Soûle est presque entièrement
abandonné en Basse-Bretagne, c'est seulement dans le
Morbihan , parmi cette race d'hommes de granit , aussi
dure que les Dolmens, les Cromlechs, les Menhirs et les
Lichavens qui les entourent , que l'on retrouve encore
cette coutume sauvage dans toute sa brutalité primitive.
Une Soûle dans le Morbihan n'est pas un amusement or-
dinaire ; c'est un jeu chaud et dramatique , où l'on se
bat , où l'on s'étrangle , où l'on se brise le crâne ; un
jeu qui permet de tuer un ennemi , sans renoncer à ses
pàques, pourvu que l'on prenne soin de le frapper comme
par mégarde et d'un coup de malheur. Aussi Dieu sait
quelle fête une Soûle est pour tout le pays ! c'est un
jour d'indulgence plenière accordée à l'assassinat ; et
quel est celui qui n'a vas quelqu'un à tue)', comme me
disait un jour un des Éouleurs les plus renommés. D'ail-
leurs, à défaut d'inimitiés privées , l'hostilité des pa- '■
roisses suffit à elle seule ; car ce sont toujours deux ',
communes voisines et rivales qui se disputent ]& Soûle.
Souvent aussi une ville entre en lice contre une popu-
lation rurale , et alors le combat s'envenime de toute la
haine du paysan contre les bourgeois. Alors ce n'est plus
seulement la lutte de partis rivaux , c'est un duel de
croyance , une bataille de chouans et de bleus livrée avec
les poings et les ongles. Non pas pourtant que cette vieille
inimitié soit le résultat direct d'opinions politiques I car,
de toWMemps, celles-ci ne furent qu'une occasion ; mais
elle tient à ce que le paysan , demeuré serf, a vu le
bourgeois, serf comme lui, conquérir richesse et liberté.
C'est la jalousie d'un frère cadet, resté dans la misère,
contre son aîné devenu grand seigneur. L'insurrection
des campagnes en 93 et -1845 fut moins, au fond, un
élan politique ou religieux que le résultat d'une colère
amassée depuis long-temps contre les privilèges et la
supériorité des villes. Les chouans étaient des révolu-
(4) Voyez Vossitu. Etymologicoœ lingxat îatiine.
FÉVRIER >|856.
tionnaires à leur manière. Ils auraient voulu aussi
imposer à tous le grand chapeau et l'habit de toile. — Et
ce but , ils tâchaient de l'atteindre , comme les terro-
ristes, par le pillage et le meurtre. Lorsque pendant les
cent-jours douze mille paysans entourèrent Ponlivy, ils
étaient suivis de leurs femmes portant des sacs dans
lesquels ils devaient déposer le butin , lorsque les hom-
mes auraient pris la ville. L'une d'elles en portait deux,
un sac sur chaque épaule. On lui demanda ce qu'elle en
voulait faire. — Celui-ci , dit-elle , en montrant le plus
petit, est pour mettre l'argent que je trouverai, et celui-
là , pour emporter des têtes de messieurs. Toute l'his-
toire de la chouannerie est dans ce mot.
Du reste , rien ne peut mieux prouver ce que nous
avançons que le spectacle d'une Soûle en Bretagne.
C'est réellement une lutte entre la ville et la campagne,
lutte à laquelle prennent pari les hommes de toutes les
conditions. Ce jour-là, on voit les jeunes gens aux habi-
tude? les plus élégantes, les pères de famille les plus pai-
sibles se réunir aux ouvriers pour gagner la Soûle ,
contre les paysans. C'est une sorte de prise d'armes ,
comme celle d'une garde nationale volontaire. Tout cha-
cun sent instinctivement qu'il y a une question vitale
au fond de ce jeu prétendu , et que la campagne , en
essayant ses poings contre la ville, ne veut autre chose
que tâter ses forces et préluder à la révolte.
Lorsque le jour et le lieu d'une Soûle ont été désignés,
vous voyez accourir de tous côtés les vieillards, les
femmes et les enfans, avides d'un pareil spectacle. Cette
foule est l'avant-garde obligée des combattans. Ceux-ci
arrivent ensuite par bandes nombreuses. L'allure des
paysans est généralement précautionneuse et lente ; celle
des bourgeois vive. Bruyante et hardie. Une fois tous les
Souleurs réunis, les conditions du jeu sont proclamées
à haute voix ; le prix qui doit être déféré au vainqueur
est indiqué , ensuite les deux partis se retirent à une
égale distance d'un certain point où la Saule est lancée,
et la lutte commence aussitôt.
Elle n'a lieu" d'abord qu'entre les plus faibles Souleurs.
les forts se tiennent à l'écart , ils regardent les bras
croisés , jetant aux combattans leurs encouragements
ou leurs huées; mais ils ne prennent parti dans la mêlée
qu'en appuyant, de temps en temps, leurs mains vigou-
reuses sur quelques groupes de lutteurs entrelacés pour
les envoyer, à dix pas, rouler l'un sur l'autre dans la
poussière.
Cependant , peu à peu ces préludes leur remuent et
leur fouettent le sang , la Soûle prise et reprise est déjà
loin du lieu où elle a été lancée ; les bornes de la com-
mune sont proches ; chacun sent qu'il est temps d'inter-
venir ; le plus impatient s'élance : un premier coup est
donné, et aussitôt un cri s'élève, tous se mêlent, se
poussent, se frappent. On n'entend que plaintes, impré-
; cations , menaces , bruit mat et sourd des poings qui
i meurtrissent les chairs. Bientôt le sang coule ! — A
' celle vue une sorte d'ivresse frénétique s'empare des
49. TROISIÈME VOLUME.
U6
LECTURES DU SOIR.
Soldeurs, l'ii insliact de bête fauve semble se réveiller
au cœur de tous ces hommes, la soif du meurtre les sai-
sit a la gorge, les irrite, les pousse et les aveugle. Ils se
confondent, se pressent, se tordent l'un sur l'autre. En
un instant, tous les combaltans ne forment plus qu'un
seul bloc animé qui hurle, qui se meut d'une seule pièce,
et, au-dessus duquel on voit des bras se relever et retom-
ber sans cesse, comme les marteaux d'une papeterie. De
loin en loin, des figures paies ou bronzées se montrent,
disparaissent puis se relèvent , ensanglantées ou mar-
brées de coups. A mesure que cette étrange masse s'a-
gite, on la voit fondre et diminuer , parce que les plus
faibles tombent et que la lutte continue sur leurs corps.
Enfin, les derniers combattans restent face à face, demi-
morts d(f fatigue ou de souffrance. C'est alors à celui qui
a conservé quelque vigueur de s'échapper avec la Soûle,
faiblement poursuivi par des rivaux exténués, il a bien-
tôt atteint la limite de la commune voisine et obtenu
ainsi le prix tant disputé. Cependant , cette dernière
fuite n'est pas toujours sans danger. La ténacité hai-
neuse d'un ennemi la rend quelquefois funeste, comme
l'éprouva cruellement François de Ponlivy , vulgaire-
ment appelé le Souleiir.
François avait acquis une immense léputation dans
ces jeux , et il s'était rendu redoutable aux paysans de
toutes les communes voisines, il avait chez lui , sus-
pendues et rangées devant sa cheminée, toutes les
Seules qu'il avait gagnées, et il les montrait avec le même
gagnée et se retirait. Le Pontivien s'arrêta un instaut
pour reprendre haleine , car tout son corps était brisé
et douloureux. Jamais 6'oit/e n'avait été disputée avec au-
tant de persévérance. Après avoir tâché de ralentir les
battemens de sa poitrine , en s'étendant sur la terre
froide , François se releva, et recommença à courir vers
un ruisseau qui séparait la commune de Stival de celle
de Pontivy. Déjà il voyait les saules qui le bordaient,
son cœur battait plus joyeux, lorqu'il entendit , derrière
lui , ce bruit mou et particulier que font les pas d'un
homme qui court les pieds nuds. lise détourna; de loin,
dans l'obscurité du chemin creux, il aperçut une ombre
qui s'avançait rapidement vers lui. Alors le vieux Sou-
leur eut peur , car il se sentait trop faible ponr se dé-
^ fendre et il était trop loin pour espérer du secours des
^ siens. Il se décida à fuir; rappelant tout ce qui restait de
^ forces dans ses membres engourdis, il prit sa course
t'^ vers le ruisseau. Mais le bruit des pas qui le poursui-
vaient devenait toujours plus voisin ; François entendait
c«o déjà l'haleine retentissante de son adversaire. 11 fait un
^ damier effort , il touche aux saules , son pied est déjà
^ dans l'eau !.... dans ce moment , un cri part derrière
^ lui, à sou oreille; un cri qu'il reconnaît ! — — François
^ veut traverser d'un bond le court espace qui lui reste à
^ franchir; mais raide par la fatigue , il retombe lourde-
c«o ment sur les pierres aiguës qui forment le lit de la ri-
% tière . En revenant à lui , il sent un genou sur sa poi-
^ trine et la figure de Pierre est contre la sienne , avec
orgueil qu'un Mohican eût mis à faire voir les chevelures ^ son œil borgne et sa bouche sans dents qui sourit d'une
de ses ennemis attachées autour de son wigwam. Bien
que rage eût diminué la vigueur de François , il appen-
dait chaque année quelque nouveau trophée a son
foyer.
Un seul homme avait long- temps disputé la snpén'o-
rité à ce grand Souleur. C'était un paysan de Kergrist
nommé I?on Marker. Mais François lui avait enfoncé
une côte à une Soûle qui eut lieu k Neoliac en 1810 ,
et Ivon en était mort. Son fils , Pierre Marker , avait suc-
cédé aux prétentions de son père sans être plus heureux.
François lui avait crevé un œil à la Soûle de Cléguerec
et cassé deux dents à celle de Seglieu. Depuis ce temps ,
Pierre avait juré de se venger.
Une Soûle eut lieu à Stival , cl les deux antagonistes
s'y rendirent. Tout se passa comme d'ordinaire. Fran-
çois remarqua seulement avec surprise que Pierre évitait
de s'approcher pendant la mêlée. 11 lavait vainement
appelé en lui disant gracieusement : — Viens ici , chouan,
que te prenne ton autre œil. — Le paysan n'avait point ^
répondu et était demeuré à l'écart. Une seule fois , vers
la fin delà journée, François ayant été renversé, avait
senti , au même instant , deux sabots ferrés qui lui écra-
saient le ventre, et il avait aperçu l'œil sans prunelle de
Pierre, qui roulait sur lui d'une manière terrible. Mail,
grâce à ses efforts et à ceux de ses amis , il s'était bientôt
relevé.
Cependant la nuit commençait à tomber. La plupart
iesSouleurs accablés de fatigue se retiraient ; quelques-
uns des plus acharnés se disputaient seuls encore le prix.
François profila de cet instant pour s'emparer de la Soûle
eï fuir a travers la campagne.
On le poursuivit quelque temps; mais il gagna du
terrain et perdit bientôt de vue les paysans. Leurs cris _,
lui parvinrent encore quelques minutes à travers la ± mais les Soûles furent défendues pendant quelques an-
brume du soir, puis ils changèrent de direction, s'éloi- ï nées,
gnèront et se perdirent. Chacun regardait la iSo«/e comme ^ Emile SODVESTRE.
manière horrible!... — Par un mouvement instinctif,
François étend la main vers la rive gaudie, car cette
rive c'est la commune de Pontivy, et s'il la touche il est
sauvé. Mais le paysan a saisi cette main de son poignet
de fer.
— Tu es en Stival , bourgeois , dit-il , j'ai droit sur loi.
— Laisse moi , chouan , crie l'ouvrier.
— Donne-moi la Soûle.
— La voilà , lâche-moi à présent.
— Tu me dois encore quelque chose, bourgeois.
— Quoi donc?
Ton œil , hurla Pierre. En criant ces mots, son poing
fermé s'abattait sur l'œil gauche de François et le faisait
jaillir de son orbite.
— Laisse-moi , laisse-moi, assassin ! criait celui-ci.
— Tu me dois encore les dents , bourgeois ; et les dents
du Pontivien lui tombaient brisées dans la gorge.
Alors, un délire furieux s'empara du paysan. Tenant
sous son bras gauche la tête de François, il se mil à loi
marteler le crâne avec son sabot qu'il tenait de la main
droite. Cela dura sans doute long-temps , car le lende-
main , on trouva , près du ruisseau , François qui ne
donnait aucun signe d'existence.
Telle était cependant la force du vieux Souleur, qu'il
revint à la vie. Mais il fallut le trépaner , el, depuis ce
jour , il resta borgne et idiol.
Pierre, traduit en cour d'assises . ne répondit rien à
toutes les questions du président , sinon que François
était en Stival quand il l'avait rencontré, et que
c'était comme ça qu'on jouait à la Soûle. H fut acquitté;
MUSEE DES FAMILLES.
U7
DEUX CARICATURES ATsGLAISES.
Lors de la seconde invasion de la France par les troupes
alliées, Paris présentait un spectacle à la fois afOigeant
et bizarre. A chaque pas et partout, on ne rencontrait
que des uniformes étrangers. Ici, les Cosaques, barbares
d'un aspect sauvage comme leurs mœurs , vêtus de rouge
et de bleu , hissés sur les hautes selles de leurs petits
chevaux et portant des lances d'une longueur démesurée.
La, des Russes à la poitrine arrondie, au schako écrasé,
aux nombreuses décorations; plus loin, l'uniforme Mauc
de l'Autriche; autre part, les vestes noires des hussards
de la mort, chargées de galons et d'ossemeus blancs.
Puis les Prussiens vêtus de vert , puis les Anglais vêtus
de rouge, puis les Écossais aux jambes nues.
Une fois effacée, la première impression produite par
l'arrivée de ces funestes hôtes , les Parisiens , grâce à la
badauderie frivole de leur caractère , ne virent plus dans
le spectacle de la patrie , naguère invincible et mainte-
uant au pouvoir de l'ennemi, qu'un spectacle amusant et
grotesque. Us se consolèrent en riant et en se moquant
de leurs ennemis ; et, pour cette fois encore, ils chaule- ■
rent et payèrent. Il fallait voir chaque jour, aux Tuileries, '
l'affluence de jeunes gens et de jolies femmes qui venaient i
s'amuser aux dépens des tournures hétérogènes et des !
visages bur'esques qui s'y promenaient bravement, !
bien loin de se douter qu'ils fussent, pour ceux dont ils ;
occupaient militairement le pays, un jouet et un point de
mire d'épigrammes.
Un jour, entre autres, an grand Anglais , maigre, 'a la
démarche tremblante et gauche, se promenait seul aux
Tuileries, sans s'apercevoir que tous les yeux étaient at-
tachés sur lui, et qu'il faisait l'objet de tous les entre-
liens. Moi-même, je l'avoue, je ne pus y tenir; et il me
fallut rire comme les autres , à la vue des airs dédai-
gneux , et de l'allure dandinante de cet homme dont
le costume offrait un mélange singulier de Taccoutre-
ment militaire et des vêtemens de ville. Enfin son petit
chapeau allongé sur sa tête comme une nacelle renver-
sée, avait pour panache cinq ou six misérables plumes
de coq flétries par la pluie, ce qui, du reste, s'accordait
merveilleusement avec l'air distrait et la négligence que
l'on remarquait dans tout le costume de cet homme.
Chacun donc s'occupait de lui , chacun s'amusait à
suivre ses pas lents et solennels, au milieu de la foule
qui , par un mouvement instinctif, s'était rangé de
chaque côté de l'allée , comme pour former une sorte
de galerie vivante autour de l'étranger.
Tout à coup , jugez de la joie générale , on vit arriver,
à l'autre boutdel'allée, un second anglais, plus grotesque
encore que le premier. Le nouveau venu était aussi gros
et aussi court que le premier était mince et long. Ils s'ap-
prochèrent l'un de l'autre , 'a la salisfation générale , se
reconnurent , s'accolèrent et se donnèrent de ces poi-
gnées de main vigoureuses, aujourd'hui passées dans nos
mœurs , mais qui étonnaient beaucoup alors. Puis ils
se prirent le bras et «e mirent 'a marcher ensemble ,
causant avec ardeur , sans prendre garde aux rires de la
foule , et sanss'^^erceToir qn'un jeime homme entouré
£ d'un groupe d'amis dessinait , d'après eux , une caricature
£ qu'on se passait de main en main : or , ce jeune homme ,
h par parenthèse , se nommait Horace Vernet.
fe Cependant un groupe d'officiers supérieurs anglais
^ sortit du palais , et descendit dans le jardin. C'était , au
;h milieu d'un brillant état-major , c'était lord Wellington
£ avec sa figure moitié aigle et moitié mouton; lord Fi'z-
£ Clarence , jeune etbrillantétourdi , fier de sa haute nais-
^ sauce , car il avait pour père le prince-régent; puis lord
Hill . lieutenant-général des armées anglaises, et savant
distingué ; puis enfin , ce jeune capitaine Gordon , dont
un duel devait bientôt arrêter la carrière brillante.
Tousse dirigèrent vers les deux Anglais qui nous amu-
saient tant depuis une heure , et les abordèrent avec un
empressement et des respects qui étonnèrent beaucoup
les badauds. Puis lord Wellington se plaça entre les deux
amis, et, après une promenade de quelques minutes,
il insista beaucoup pour qu'ils montassent avec lui dans
sa voiture , ce qu'ils firent, du reste, avec l'aisance de
gens qui reçoivent déshonneurs auxquels ils ont droit.
Après avoir quitté lord Wellington , lord Hill qui
m'avait remarquée dans la foule , vint à moi , et m'offrit
son bras.
— Quels sont , loi demandai-je , ces deux originaux
qui nous ont tant fait rire?
— Madame , me répliqua-t-il d'un ton un peu sévère,
je vais vous le dire : l'un se nomme Hcmphrey Davy,
l'autre James Watt.
— Eh bien ? repris- je.
— Quoi! madame, fit-il avec élonnement . tout le
monde ne sait pas en Fracce ce que c'est qu'Humphrey
Davy et que James Watt ! — James Watt est celui qui
réparera tous les maux que la guerre a faits à la France;
celui qui vous créera des industries nouvelles, celui qui
répandra l'aisance dans vos classes pauvres. James Watt
est l'inventeur des machines à vapeur, ou du moins le
premier qui leur ait trouvé une application utile et facile.
Vous savez du moins , ajouta-t-il avec ironie . ce que
c'est qu'une machine à vapeur?
— J'en ai vaguement entendu parler.
— Et Davy?
— Davy est un savant qui a fait faire des progrès
immenses à la chimie. C'est l'inventeur des lampes de sû-
reté qui ont sauvé la vie à tant d'ouvriers mineurs !
Ainsi voilà deux bienfaiteurs de l'humanité dont les
noms ne sont même pas connus en France!
Voira deux grands hommes que vous insultez de vos
rires, parce qu'ils portent un uniforme étranger, uni-
forme qu'ils n'ont consenti 'a revêtir, que pour venir
visiter vos usines , et tâcber d'y importer quelques amé-
liorations.... Vous voilà bieu , vous autres Français, qui
riez de tout, et qui ne savez rien.
Quelques années après . je reconnus en effet combien
U8
LECTURES DU SOIR.
mon ignorance était honteuse et ingrate ; mais à l'éf^ue ^ Pa« même , j'en sois sûr, Horace Yernel qai les avait
dont je parle, bien peu de personnes en Franc^ sa- ^ dessinés en caricaturM^* .
vaienl plus que moi ce qoe c'éuienl que Davr et qoe | ^ - ^^^ COHTEMPORAIMB
&0^ \] \
■^^
Deux Anglais.
Horace Vemetdcl. — Browinculp.
COMBATS DE TAUREAUX EN ESPAGNE ET AU MEXIQUE
On fait remonter l'origine des combats de taureaux ;
au temps des Romains , et l'on regarde ces jeux cruels ■
comme un reste des combats de cirque , avec lesquels les ',
vainqueurs du monde chercbaienl à distraire les peuples ',
subjugués des fers dont ils les chargeaient. Aussi , jusr^
qu'à la conquête des Maures , les cirques de l'Espagne
ne s'ouvraient pas spécialement a des taureaux, mais à
toutes sortes de bêtes et à des gladiateurs. Les Sarrazins
retirèrent les Espagnols de la barbarie où ilsvêigétaieD^
et leur apportèrent, avec des chaînes dorées, les arU ,
le germe déjk développé des sciences , et la civilisaliob.
Les combats de bêtes ne pouvaient être tolérés par ces
conquérans chevaleresques; ils les remplacèrent par des
tournois pleins de noblesse et de galanterie.
Mais cette partie indomptable de la nation, qui, retran-
chée derrière ses montagnes inaccessibles, conservait
avec la rusticité de ses mœurs l'énergie de la liberté ,
n'était ni assez riche pour avoir des cirques remplis d'a-
nimaux étrangers , ni assez civilisée pour s'amuser d'un
tournois dans lequel on se servait d'armes courtoises
(mon tranchantes). Le5 forêts de leurs montagnes leur
fournissaient des taureaux sauvages qui remplacèrent
les lions de la Libye et les crocodiles du Nil ; des braves
dont le corps et le cœur s'étaient endurcis dans de con-
tinuelles excursions contre les oppresseurs de la patrie,
continuèrent le rôle de gladiateurs, sous le nom de Jo-
réadorcs , et c'est peut-être à ces vieux souvenirs que
; ceux d'aujourd'hui doivent la haute considération dont
; ils jouissent parmi le peuple.
Enfin Ferdinand et Isabelle (larvinreut à chasser d'Es-
150
MUSEE DES FAMILLES.
pagne les descendans dégénëres desconqnérans. Les tour-
nois restèrent pour les plaisirs de la cour, et lescooibats de
taureaux pour ceux du peuple. Les premiers occasion-
nèrent comme on sait plusieurs accidens mémorables, et
Tony renonça ; commedans les seconds il ne périssait que
des sens sans importance, on les conserTa. Depuis, la
politique s'en empara comme d'un agent utile pour agir
sur les masses ; l'on déploya souvent dans des combat*
tout le luxe , toute la magnificence des anciens tournois,
et dès-lors ces périlleuses joutes eurent aussi leurs lois,
leurs règles, établies sur le point d'bonnenr.
Sous le nom de toréadores on comprend tous les gens
employés au combat ; mais on désijne particulièrement
sous celui de picadores ceui. qui se chargent de harceler
l'animal pour le mettre en fureur , et sous celui de ina-
tadores ceux qui le mettent à mort. La lice est assez
Yaste pour que yingt ou trente cheraux puissent y ma-
nœuvrer à l'aisG. Elle est entourée d'une forte barrière
en planches , assez haute pour mettre les spectateurs k
l'abri de tout danger. Une balustrade élégante la sur-
monte, et des loges autour de l'arène sont réservée»
pour les riches et les grands. Des morceaux de plan-
chettes clouées en forme d'échelons contre la barrière,
de dislance en distance , servent aux toréadores à s'é-
lancer à la hauteur des loges quand ils se trourent serrés
de trop près par un animal furieux.
Dans les combats ordinaires, les picadores , en costu-
me brillant de soie, de rubans, de galons d'or et d'ar-
gent, entrent les premiers , et se dispersent dans l'arène
au bruit des joyeuses acclamations du public, qu'ils sa-
luent courtoisement de la main et du chapeau. De la
main gauche ils tiennent un paquet de petits dards à
barbes , à chacun desquels pend une légère flamme
rouge ; et de l'autre un drapeau de la même couleur.
Bientôt s'ouvre sous la loge des autorités une porte sur
laquelle tous les yeux sont fixés depuis long-temps , et
le taureau, que 1 on a déjà très-animé dans sa loge , en
sort en courant et en poussant de sourds mugissemens.
Surpris de se trouver en ce lieu, il s'arrête, et jette au-
tour de lui des yeux inquiets, mais étincelans.
Un picadore s'approche, lui lance un de ses dards
dans les flancs, agite le drapeau rouge devant ses yeux.
L'hésitation de l'animal cesse ; il laboure la terre de ses
cornes, mugit sourdement, s'élance sur son ennemi
ou, pour parler plus juste , sur son drapeau. Le pica-
dore se jette sur le côté , et fuit ; mais le taureau le pour-
suit, et le force à déployer toute l'agilité dont un homme
est capable. Un second picadore vient au secours du pre-
mier, lance au taureau un nouveau dard qui augmente
sa fureur et détourne sur lui sa colère. Poursuivi à son
tour, il est remplacé par un troisième combattant , qui
le délivre en exécutant la même manœuvre ; puis celui-
ci l'est par un quatrième, et ainsi de suite. Ils ne cessent
enfin de le harceler que lorsque sa rage est au comble.
Mais il arrive parfois que l'animal voyant l'inutilité d'une
poursuite dirigée tantôt contre un de ses ennemis, tantôt
contre un autre, s'attache "a un seul, et méprise les traits
qui lui sont lancés de toutes parts , pour s'acharner uni-
quement à sa poursuite. Malgré l'agilité extraordinaire
de ces hommes exercés de longue main à ce genre de
combat, il ne reste bientôt au picadore serré de près
que la ressource de s'élancer sur les sortes d'échelons
disposés, comme nous l'avons dit. contre la balustrade,
et de s'élever ainsi hors de l'atteinte du taureau.
Au moment où l'animal est dans son plus grand ac-
tes de rage , tout à coup paraît dans le cirque un ma-
tadore plus richement vêtu que les autres toréadores.
De la main droite il tient une courte et forte épéc. Ja-
mais son arrivée ne mauque d'exciter les acclamations
générales. Après avoir salué le public, il se place devant
le taureau que les picadores cessent de harceler , et une
lutte à mort s'engage aussitôt. L'animal se précipite sur
ce nouvel adversaire ; et dans l'instant où il croil
l'atteindre de ses cornes redoutables, celui-ci se jette les-
tement sur le côté, lui présente la pointe de l'epée au
défaut de l'épaule, et montre aux spectateurs qu'il
pourrait le tuer. Mais pour prouver qu'il ne redoute pas
le combat, il relève la pointe de l'épée, et mille cris de
bravo! bravo, maladore! font retentir l'arêue. Le tau-
reau se retourne ; il voit son antagoniste qui l'attend"
de pied ferme , et pour la seconde fois il s'élance sur lui
la tête et les cprnes basses. Si le nialadore vent acqué-
rir ou soutenir une célébrité et se faire couvrir d'applau-
dissemens enthousiastes, il risque une passe très-péril-
leuse ; il pose le pied gauche entre les cornes de l'ani-
mal , prend son élan en même temps que le taureau re-
lève la tète, lui pose le pied droit sur le garot, et d'un
bond, se jette à cinq ou six pas derrière lui. Après
plusieurs passes pendant lesquelles il fait preuve d'au-
tant de courage que d'adresse , il finit par lui plonger
son épée dans la gorge , et il le renverse raide mort.
Quatre chevaux couverts de harnais magnifiques vien-
nent enlever le cadavre, pendant que le maïadore re-
çoit les félicitations bruyantes de la foule , et quelque-
fois les eucouragemens plus solides des grands.
Paraiisent ensuite dans le cirque plusieurs toréado-
res à cheval et armés de longues lances. Ils se placent
sur une seule ligne , à dix ou douze pas les uns des
autres. Le premier fait face à la loge où les picadores
emploient tous les moyens pour exciter la colère d'un
taureau. Alors on lui ouvre la porte , et, furieux, il se
jette avec une effrayante impétuosité sur le premier ca-
valier. Celui-ci fait faire volte-face à son cheval, évite
son atteinte, et en fuyant, lui brise sa lance dans le cou.
Exaspéré par sa blessure, le taureau fond sur le second
cavalier, qui agit comme le premier, et tous exécutent
la même manœuvre jusqu'à ce qu'il tombe mort. Mais
il arrive souvent qu'un cavalier maladroit ne peut évi-
ter l'atteinte du formidable animal, qui , d'un coup de
corne, éventre son cheval et le renverse sur la pous-
sière. Le cavalier se relève , et il va de son honneur de
venger son cheval. A pied , l'épée au poing, il attaque
le taureau , et le tue ; mais quelquefois après une assez
longue lutte. C est pendant ce combat à outrance que les
spectateurs montrent une singulière impartialité en
criant tour à tour, bravo taureau! bravo niatadore!
selon que l'un ou l'autre parait sur le point de terrasser
son adversaire.
Il n'est pas rare, lors d'une grande fête, d'avoir
quinze ou vingt taureaux à mettre à mort dans la jour-
née. Parmi eux , il s'en trouve parfois un d'une humeur
tellement pacifique qu'après un premier mouvement
de colère, il se calme malgré tous les moyens dont on
se sert pour l'irriter; il se promène tranquillement dans
l'arène en ruminant. Les injures, les outrages des to-
réadores , les bouras des spectateurs , les dards même,
rien ne peut l'émouvoir et lui faire prendre une atti-
tude tant soit peu menaçante; dans ce cas le niatadore
désappointé se Umme vers le public d'un air intprrogatif :
A morl ! à niort ! s'écrie-t-on, et , après s'être respec-
tueusement incliné, il plonge son épée dans la gorge du
paisible animal.
LECTURES DU SOIR.
i51
II arrive parfois que les torêadorei sont sans armes
pour attaquer le taureau. Après s'ôlre assez long-temps
laissé poursuivre, tout à coup l'un d'eux se jette sur
lui , le saisit par les cornes et le renverse net par un
mouvement de surprise. S'il manque son coup, les au-
tres se jettent tous à la fois sur l'animal , le saisissent
parles jambes, par la queue, par les oreilles, par les
cornes que le premier n'a pas lâchées; cl le renversent
avant qu'il ait pu se venger bien cruellement de son pre-
mier antagoniste. Si la manœuvre des toréadores n'est
pas exécutée avec une grande précision , il arrive ordi-
nairement que quelques-uns d'entre eux sont blessés ou
même tués. Dans le cas où un matadore en réputation
meurt courageusement dans le cirque, le gouvernement
fait une pension h sa veuve et k ses enfans ; mais quand
un simple picadortf est éventré, on n'y prend pas garde.
Assez souvent, après plusieurs autres manières de
combattre, qu'il serait trop long de rapporter ici, le spec-
tacle finit par une bouffonnerie qui amuse beaucoup le
public. Vn matadore seul, vêtu très-légèrement, armé
seulement d'une courte épée, est introduit dans l'arène.
On lui donne, pour toute retraite, un tonneau de chêne
épais , relié de bons cercles de fer. Lorsque le taureau
le suit de trop près, il se jette dans le tonneau sur
lequel l'animal épuise sa fureur en le faisant rouler
avec violence dans l'arène. Chaque fois qu'il cesse des
efforts inutiles , le toréadore s'élance au-dehors , l'atta- ■
que , le harcèle et se réfugie aussitôt dans sa petite cita- !
délie, que l'animal exaspéré fait rouler de nouveau en
cherchant à la briser. Lorsque le peuple s'est assez
amusé de ce spectacle, il ordonne la mort. Le matadore
épie son ennemi, saisit un moment favorable, et lui
plonge son épée dans le cœur.
En Espagne, l'état de toréadore n'est point entaché
d'abjection ; on a vu assez souvent des offlciers supé-
rieurs, des grands , des princes même , descendre dans
l'arène et faire preuve publiquement de leur courage et
de leur agilité.
Le goiît pour les combats de taureaux , introduits en
Amérique par les premiers Espagnols, a été conservé par
leurs descendans avec une ardeur toujours égale. L'an-
nonce d'un spectacle de cette nature excite une joie uni-
verselle : les rues se remplissent de monde , et les habi-
tans des pays voisins viennent en grande parure se
joindre à la population de la ville. L'éclat que l'on donne
à cette sorte de divertissement surpasse celui des com-
bats de taureaux des autres parties de l'Amérique méri-
dionale, et peut-être même celui des combats donnés à
Madrid.
Les taureaux destines à combattre sont pris princi-
palement dans les bois des vallées de Chincha, où ils
sont élevés dans un état tout-à-fait sauvage. Pour les
prendre et les amener jusqu'à Lima, à une distance de
soixante lieues , on fait des dépenses considérables. Cha-
que gremio (compagnie d'ouvriers incorporés) donne un
taureau. Les gremio enrichissent leur don , à l'envi l'un
de l'autre, en l'ornant de rubans et de fleurs. Sur ses
épaules sont attachés des manteaux richement brodés
aux armes du gremio à qui il appartient ; et le tout de-
vient la propriété du matadore qui tue le taureau.
Le prix d'entrée est de quatre réaux ou un franc ; mais
on paie quelque chose de plus pour s'asseoir dans les
loges ; et les entrepreneurs paient au gouvernement un
droit considérable par chaque représentation.
Dans l'après-midi du jour fixé pour le combat , chaque
rue conduisant à l'amphithéâtre est encombrée de voi-
tures, de cavaliers et de piétons. Tous témoignent la joie
la plus vive, et étalent la plus grande parure.
Le combat commence h deux heures après raidi, par
une sorte de prélude assez curieux. Une compagnie de
soldats forme un despejo (pantomime militaire). Ces
hommes , exercés d'avance à cet effet , font diverses évo-
lutions formant des croix, des étoiles, des figures, dé-
crivant aussi des sentences , telles que « Viva ta patria,
viva san Martin! » ou bien le nom d'une personne pla-
cée à la tête du gouvernement. Pour terminer, les soldats
forment un cercle, faisant face au-dehors; ils s'avancent
alors vers les logos , en conservant toujours leur ordre
circulaire, qu'ils étendent jusqu'à ce qu'ils soient arrivés
jusqu'aux bancs. Chaque mouvement a lieu au son du
tambour et de la musique.
Le prélude achevé , six ou sept toréadores entrent à
pied dans l'arène ; ils sont vêtus d'habits courts en soie,
de toutes couleurs, richement garnis et bordés de galons
d'or et d'aigent. Un ou deux de ces hommes, appelés
maladores, sont des criminels graciés, et ils reçoivent
une somme considérable pour chaque taureau qu'ils
tuent. En même temps, plusieurs amateurs, montés sur
des chevaux bien caparaçonnés , se présentent aussi pour
combattre.
Lorsque tout est prêt , on ouvre une porte sous la loge
occupée par la municipalité, et le combat a lieu à peu
près comme nous l'avons dit. Les amateurs déploient
aussi leur adresse à provoquer et à éluder la vengeance
du taureau, afin d'attirer les regards de quelque beauté,
et de mériter les applaudissemens de leurs amis et de
l'assemblée. On place dans l'arène des mannequins en
cuir gonflés de vent, ou bien des hommes de paille où
sont renfermés des oiseaux. Le taureau les lance en
l'air; mais, comme ils sont lourds du pied, ils retombent
à terre en reprenant toujours leur posture première.
Les figures de paille sont garnies de feux d'artifice ar-
rangés de manière à prendre feu quand les oiseaux s'en
échappent; et quelquefois il arrive que cette figure, qui
briile et pétille , s'accroche aux cornes du taureau , ce
qui ne contribue pas peu à le mettre en fureur. Lorsque
le bruit des pétards a cessé, l'animal s'arrête la langue
pendante, les flancs haletans et les yeux enflammés.
Alors le principal matadore se place devant lui , et après
deux ou trois passes lui donne la mort.
D'autres taureaux sont tués de la même manière par
les matador es qui se succèdent. Un autre est tué avec
un grand couteau que le matadore tient de manière que
la lame soit perpendiculaire à son poignet. Le taureau,
tourmenté d'abord quelques instans , s'élance ; mais le
matadore, au lieu de le recevoir sur la pointe de son
épée , fait un pas de côté , et plonge adroitement son
couteau dans la moelle cpinière derrière les cornes, et
le taureau tombe mort à l'instant.
Un autre taureau est ensuite attaqué par deux pica-
dores à cheval; leurs jambes sont garanties par des
coussins. Leurs chevaux sont de peu de valeur, et peu-
vent difficilement éviter la rencontre du taureau ; aucun
des cavaliers n'y fait attention , afin de ne pas être ac-
cusé de poltronnerie. En conséquence , les chevaux re-
çoivent ordinairement des coups mortels; souvent le
taureau leur arrache une partie des entrailles , ce qui
offre aux assistans un spectacle fort dégoûtant. Les ca-
valiers courent de grands risques , car leurs lances sont
trop petites pour tuer le taureau , qui , après avoir été
bien tourmenté et blessé , est enfin achevé par un ma--
ladore.
-152
LECTURES DU SOIR.
Le Unreau qui succède , au sortir de sa loge , est en-
touré par six ou huit Indiens armés de petites lances ;
ils s'agenouillent , comme le premier rang d'un bataillon
pour recevoir une charge de cavalerie. Un ou deux de
ces Indiens sont ordinairement renversés; les autres
poursuivent l'animal, et, quand il se retourne sur
eux, ils se replacent un genou en terre, et le reçoivent
comme la première fois. Rarement ils parviennent à le
tuer , et un matadore s'avance pour finir ses souffrances.
Quelques-uns des Indiens sont ordinairement blessés ;
généralement ils s'enivrent à moitié avant d'entrer dans
le cirque , alléguant qu'ils combattent mieux lorsqu'ils
y voient double.
On introduit un autre taureau dans l'arène, pour le
lanzada, combat à la lance, dont le manche, très-long
et très-fort, est fixé a une base attachée solidement a la
terre. Le bout de la lance est une longue lame d'acier
bien trempée etaffiléecomme un rasoir. Avant de laisser
sortir le taureau de sa loge , on excite sa rage par toute
sorte de tourmens. Lorsqu'il est assez furieux , les portes
s'ouvrent, et l'animal s'élance sur l'Indien porteur de
la lance ; celui-ci , habillé en écarlate , s'agenouille : le
taureau se jette sur lui , mais il dirige sa lance de ma-
nière à le recevoir sur la pointe. La force du coup est
telle , que généralement la lance entre jusqu'à la garde,
et , brisant le crâne et les os , elle sort par l'autre côté
de la tête.
Enfin, un taureau de taille élevée arrive en bondis-
sant avec un homme cramponné sur son dos. L'animal
saute et cabriole en faisant tous ses efforts pour se déli-
trer de son cavalier , au grand amusement des specta-
teurs ; enfin le cavalier descend, et le taureau est attaqué
de tous côtés par les amateurs et les maladores, à pied
et à cheval.
Lorsqu'un matadore a tué un taureau, il s'incline
devant la loge du gouvernement, salue la municipalité,
et ensuite tous les assistans , recevant des applaudisse-
mens en proportion de l'adresse qu'il a déployée. S'a-
vançant ensuite à la loge de la municipalité, il va rece-
voir des mains d'un des membres, nommé juge à cet
effet, sa récompense, qui consiste en quelques dollars.
^ Lorsque les spectateurs ont été satisfaits de la réprésen-
X tation , ils jettent aussi quelque argent dans le cirque.
VOYAGES.
LE PARAGUAY.
Pour qui n'a jamais quitté son pays , et même pour
ceux qui ont visité quelques-unes des scènes les plus
magnifiques que puisse offrir l'Europe à l'œil du voya-
geur , il est impossible de se former une idée exacte de
la vastitude et de la sublimité de certaines parties de
l'Amérique du sud.
Celle des Andes principalement a un caractère de
grandeur et de solennité qui impressionne fortement le
voyageur , surtout lorsque , "k travers les masses de mon-
tagnes qui cachent au sein des plus hautes nuées leur
sommet triste et sombre , il commence un voyage que
l'on serait tenté de croire interminable , ou qu'il entre-
prend la tâche, longue et laborieuse, de gravir cette
prodigieuse élévation , tâche qui ne demande pas moins
d'un jour entier , et pendant laquelle il se sent pénétré
d'un respect profond et d'une crainte involontaire.
Lorsqu'à mes yeux se déroulaient ces merveilles de la
création , qui surpassent en immensité tout ce que le
délire le plus extravagant peut imaginer , je restais stu-
péfait. En présence de ces prodiges, le pouvoir illimité
du créateur me fut prouvé , et , k de telles œuvres , je
reconnus la présence de l'ouvrier dont elles émanaient.
Il serait en vérité un bien froid observateur celui qui
s'engagerait dans les gorges sombres et profondes qui
commandent l'approche de ces montagnes , sans recon-
naître hautement la grandeur de celui qui enfanta l'u-
nivers , et l'insignifiance de cet atome que l'on appelle
homme , de cet atome sans cesse recréé el qui s'éteint
sans cesse , tandis que ces monts, créations immortelles,
traversent les siècles, sans pouvoir lire dans la nuit des
temps si jamais ils auront une fin.
Le pays traversé par la rivière plate , quoique ne pré-
sentant pas un aspect aussi sublime que celui des Andes ,
reçoit cependant de cette rivière un caractère noble el
majestueux. Si , dans quelques endroits , elle offre seule
des beautés , il n'en est pas de même en remontant vers
sa source , éloignée de plus de deux milliers de milles
de son embouchure, A l'endroit le plus resserré de son
cours , les rives sont encore éloignées l'une de l'autre
d'un mille à un mille et demi , et souvent elle a jusqu'à
trois milles de large ; puis , au milieu de son lit, appa-
raissent des îles d'une assez grande étendue. Quelque-
fois le rivage de l'un et de l'autre côté est entièrement
couvert : on ne voit plus alors que des forêts ondoyaûte?
d'arbres majestueux, garnis à leurs pieds de larges
masses d'arbrisseaux toujours verts qui s'élèvent en
groupes grotesques et sauvages mollement balancés sur
cette liquide plaine. Vers le soir surtout, alors que le
soleil reOétant ses derniers rayons dans les eaux , leur
donne l'aspect des jardins enchantés au milieu d'une
plaine d'émeraudes et de rubis , elles présentent un spec-
tacle presque magique. Puis , lorsque la lune à son tour
vient darder ses rayons blafards et répandre une lumière
incertaine, on croirait se trouver devant la retraite de ces
êtres fantastiques décrits par les poètes de l'antiquité.
Reportons maintenant nos regards sur les rives quel-
quefois richement boisées de chaque côté. Ici des bords
élevés, digue formée par la nature, présentent un ob-
stacle constant aux batteniens des flots incessamment
répétés , tandis que , de l'autre côté , les eaux , s'étendani
comme une mer , couvrent au loin une terre maréca-
geuse qui a reçu le nom de Graml-Cliaco.
MUSÉE DES FAMILLES.
^53
;
Dans la longueur de son cours majestueux , depuis
le lac Xarayes où elle prend sa source jusqu'à son em-
bouchure, la rivière Plate parcourt, ainsi que nous
l'avons dit , une distance de plus de deux milliers de
milles, et, durant tout ce trajet, elle n'oppose aucun
obstacle à la navigation des vaisseaux qui ne tirent pas
plus de huit ou neuf pieds d'eau. Un vaisseau de trois
cents tonneaux fut construit a l'Assomption, avec des
bois du Paraguay , et eut ainsi à parcourir , pour gagner
la haute mer, une distance de seize cents milles, qu'il
franchit sans rencontrer le plus léger obstacle.
La rivière Plate est appelée le Paraguay jusqu'au vil-
lage de Carieiites , à neuf cents milles environ de sa
source , où elle rejoint un bras plus fort que le couraut
principal. Les deux bras réunis ensemble présentent
avec majesté l'énorme volume de leurs eaux ; el la ri-
fière prend alors le nom de fleuve de Parana.
A partir de ce point, ses eaux roulent paisibles et non
interrompues dans un trajet de mille milles ; elles vien-
nent ensuite se mêler à celles de la rivière Plaie, qui re-
çoit ce nom un peu au-dessus de Buénos-Ayres. Le lit du
fleuve devient alors plus profond et plus large ; et après
avoir parcouru deux cents milles environ , il va se jeter
dans l'Atlantique par une embouchure qui a près de
trois cents milles d'étendue.
Le flux et le reflux de la marée se font aisément re-
marquer à Buénco-Ayres; et l'eau du fleuve, mêlée à
celle de l'Océan , est salée à cent milles au-dessous. La
vitesse du courant de Paraguay et de Parana est de près
de trois milles à l'heure.
Le mode de navigation sur la rivière , lorsque le cou-
rant commence à prendre de la force , et dans les en-
droits dont les bords sont boisés , est vraiment curieux.
Les matelots du Paraguay dépouillent tout vêtement et
plongent dans le fleuve , ayant une corde dans la bou-
che. L'un d'eux attache celte corde à un arbre à quelque
distance au-dessus du vaisseau que les autres marins ,
restés à bord , font ainsi remonter peu à peu contre le
courant. Pendant qu'il arrive lentement jusqu'à l'arbre
auquel le premier plongeur a attaché sa corde, un autre
est allé assujettir la sienne plus loin , afin que le vais-
seau puisse continuer sa route sans perte de temps.
Lorsque le vent est faible , ou si quelque pointe , placée
à peu de distance , affaiblit la violence du courant , ces
matelots paraguayens continuent leur pénible labeur
pendant plusieurs heures de suite. C'est par ce moyen
lent que , jour par jour , petit à petit , ils parviennent à
amener le vaisseau jusqu'à sa destination.
La patience et la résignation avec lesquelles ces hom-
mes endurent de telles fatigues commandent à la fois notre
admiration et excitent la pitié. Le courage qu ils mettent
à leurs travaux, et le faible salaire joint à la grossière
nourriture dont ils se contentent en retour, appelleraient
non-seulement notre étonnement, mais exciteraient
même le mépris d'un portefaix de Paris, qui, pour un
travail la moitié moins fatigant , obtient un salaire quatre
fois plus fort que les matelots de ces parages.
Quoiqu'un vaisseau mette souvent trois mois à re-
monter depuis Buénos-Ayres jusqu'à la capitale du Pa-
raguay, très-peu de ces plongeurs reçoivent plus de
deux livres pour tout le temps de la traversée. On eu
voit même faire un pareil travail sans autre salaire que
la nourriture, qui consiste en bœuf coupé par tranches
minces et exposées au soleil. Us le mangent sans pain ,
souvent même sans sel. Jamaisil ne leur est alloué ni vin
ni liqueurs spiritueuseâ.
FÉVRIER ^8Ô6,
Et cependant, en regardant tous ces hommes assis
autour du feu qu'ils ont allumé sur le rivage, pour faire
rôtir leur viande desséchée, chair fade et sans saveur,
on voit le contentement se refléter sur leurs traits , mal-
gré la tâche laborieuse à laquelle ils se sont livrés tout
le jour. Souvent on pouvait voir une douzaine de ces
figures basanées rendues , pour ainsi dire, cuivrées par
le reflet des brillantes flammes qui les entouraient , illu-
minées tout à coup d'un rire inextinguible excité par un
bon mot de l'un d'eux ; ou écoutant avec délices une
histoire qui s'était passée sur leur terre natale. Puis,
malgré le plaisir qu ils prenaient à leur frugal repas cl
le charme de leur couversation , la nature fatiguée ré-
clamait ses droits, et bientôt tous étaient plongés dans
les bras du sommeil. Étendus autour de leurs tisons en-
flammés, enveloppés dans lears ponchos (I), protégés
par des arbres , et ayant pour abri la voûte du firma-
ment, ils trouvent ce tranquille repos si souvent refuse
à ceux qui le cherchent à grands frais dans tons les
moyens artificiels que le luxe peut procurer.
On rencontre chez les naturels du Paraguay un grand
palriolisme et un grand amour de la patrie.
Lorsqu'ils se trouvent sur une terre étrangère, et
Buénos-Ayres est par eux considéré comme tel, — ils
sont non-seulement inséparables, mais infatigables dans
les bons offices qu'ils se rendent entre eux. Vous les
obtiendrez pour un prix beaucoup plus minime que le
salaire ordinaire , si vous leur donnez des compatriotes
pour compagnons de leurs travaux , et il y en a très-
peu , peut-être même n'en trouverait-ou pas un , qui
ait formé un établissement hors de son pays.
La contrée proprement appelée Paraguay est tout-à-
fait distincte de la province de Buénos-Ayres , quoique
souvent l'on ait confondu le pays entier sous ce dernier
nom.
Le Paraguay était compris dans la vice-royauté de
Buénos-Ayres ; c'était même la partie la plus belle, la
plus riche et la plus populeuse. Son gouvernement, régî
par un évêque, avait presque autant d'importance que
celui du vice-roi lui-même. Les jésuites formèrent leurs
premiers et plus célèbres établissemens dans cette con-
trée sur laquelle nous allons ici donner quelques détails.
Les yeux du voyageur se reposent avec plaisir sur ces
belles forêts coupées ça et là par de larges clairières ,
terres fertiles livrées tantôt à la culture, tantôt couvertes
de riches pâturages. Elles offrent la plus belle variété
possible de collines et de vallées. Pour augmenter en-
core la beauté de ce coup d'oeil, des lacs, étalant au loiu
leur nappe argentée, occupent le fond des vallons, et les
forêts, qui n'ont jamais ressenti les tristes atteintes de
l'hiver, laissent pendre en courbes gracieuses leurs bran-
ches richement parées d'une verdure éternelle.
Dans toutes les directions , des sources abondantes
parlent de ces collines , entretiennent la fraîcheur dans
ces magnifiques prairies, et, après des détours raille fois
répétés, viennent mêler leurs ondes pures au cristal des
eaux du lac. Des cottages peu élevés à la vérité, mais
propres et nombreux , apparaissent dans la position la
plus pittoresque, entourés de riches moissons de cannes
à sucre, de cotonniers, de mandioca, de labac, tandis
que, un peu plus loin, des palmiers élèvent vers le ciel
leur tête orgueilleuse, et contribuent à l'ornement de la
plaine.
(1) Espèce de manteau de laine que portent les naturels.
20. TROISIÈME VOLUME.
iH
LECTURES DU SOIR.
Mais si l'on veut connaître une des scènes du Para-
guay , dans toute sa majesté et dans toute sa magnifi-
cence, il faut gravir un des monts voisins du grand
fleuve qui traverse toute la province , et de l'a suivre
pendant des lieues la masse paisible et transparente de
ses eaux, qui roulent ondulantes à travers le pays qu'elles
fertilisent et au sein duquel elles amènent le commerce ;
des milliers de barques couvertes de voiles coupent dans
tous les sens sa surface azurée. Le tableau qui se dé-
roule alors est un de ceux pour lesquels l'imaginalion
la plus ardente ne saurait trouver d'expressions assez
fortes. A cette vue de l'infini, l'homme se tait, tombe à
genoux et admire I
Les habitans du Paraguay sont beaux et remplis de
courage. Avant que le terrorisme de Francia n'eût para-
lysé le pays, ils avaient poar occupation la navigation de
la rivière, l'agriculture, la préparation du thé, auquel
il donue le nom d'yerba famous ; enfin ils abattaient des
arbres dans les forêts dont la province abonde , et les
amenaient ensuite sur le fleuve jusqu'à Buénos-Ayres.
Les femmes de la basse classe paraissent industrieuses,
et sont toutes fort jolies. Beaucoup d'entre elles font des
métiers qui exigent presque du génie. Elles ont des ma-
nufactures d'étoffes de coton , semblables pour le tissu
au crêpe des Indes; et de dentelles plus riches que celles
de Bruxelles, d'après l'aveu même de manufacturiers de
ce dernier pays, qui ont déclaré n'en pouvoir produire
d'aussi belles. Ces femmes , dans leur simplicité primi-
tive, que n'a pas encore corrompue le souffle contagieux
des mœurs européennes , peut-être aussi à cause de la
cbaleur du climat, ne sont revêtues que d'une simple
robe de toile de colon qu'elles tissent elles-mêmes. Cette
espèce de tunique attachée au milieu du corps par une
ceinture, tombe presque a la cheville.
Lorsqu'elles vont eu voyage , elles portent , attachée
derrière leur tête, pendante sur leurs épaules , et quel-
quefois croisée sous le menton , une écharpe de la même
étoffe et bordée d'un petit dessin fort élégant. Elles n'ont
ni bas ni souliers ; mais leurs jambes fint-s et leurs pieds
mignons sont toujours de la plus grande propreté ; et
comme le sol qui, lorsqu'il ne se compose pas d'un sable
humide, est toujours couvert d'une herbe fine, et coupé
dans tous les sens par des Glels d'eau , des sources, des
ruisseaux , de même les femmes du Paraguay , surtout
colles qui habitent les campagnes , se font remarquer par
la plus grande fraîcheur. Eu voyant ces délicieuses créa-
tures remplir leur cruche à l'eau pure d'une fontaine pré-
férée, ou la rapporter sur leur épaule, on se rappelle in-
volontairement Bébecca, maisRébecca entourée de toute
cette magie poétique qui ne se voit que dans cette contrée.
La population du pays est de cinq cent mille habitans.
Dans ce chiffre sont comprises nombre de tribus errautes
d'Indiens qui habitent principalement le Grand-Chaco et
la rive occidentale du fleuve. Ils se montrent rarement à
l'Assomption, n'ont, a vrai dire, aucun gouvernement et
ne connaissent que l'autorité de leurs chefs respectifs.
La tribu la plus forte fut fondée par des Espagnols ,
sur la rive orientale du Praguay ; elle était connue sous
le nom d'Indiens Guarani. Ayant été soumis, ils furent
dissémiués par les efforts des jésuites dans différentes
parties delà province. Chaque village avait son prêtre
ou père qui cherchait a inculquer dans l'esprit des ha-
bitans les principes de la religion catholique romaine,
yuant à la duection des affaires municipales, elle est
confiée à un seul individu qui porte le litre d'alcado ou
juge de paix, distinction d'un grand prix parmi eux. Le *
privilège de se trouver dans quelques cas sur nn pied
d'égalité avec les Espagnols , leurs dominateurs , a tou-
jours été regardé par les Indiens comme un acte de con-
descendance d'une race d'êtres supérieurs à l'égard de
leurs inférieurs; cette conviction perce dans leurs dis-
cours et leurs actions ; quelquefois même leur enthou-
siasme va jusqu'à l'adoration.
Chez les Indiens du Paraguay la part de la commune
est très-minime. Une partie du produit de leur industrie
rurale , après leur propre entretien , est employée à
acheter des étoffes destinées à la vierge Marie, ou des
pièces de brocart pour quelques-uns de leurs saints fa-
voris. Ce qui leur reste est enlevé par le prêtre , les
besoins de l'église lui offrant toujours un prétexte plau-
sible de demander. Les Indiens sont passionnés pour
toute espèce de momeries religieuses ; ils honorent avec
la même vénération et les prêtres eux-mêmes et ceux qui
remplissent quelque emploi dans le gouvernement. La
religion catholique romaine, dans ces régions éloignées,
devient un culte d'idolâtres.
Les Indiens Guarani forment donc une classe des ha-
bitans du Paraguay. A près eux vient le corps des paysans,
descendans des Espagnols : si cette race n'est pas entière-
ment pure du sang indien , encore les traces du mélange
sont-elles à peine visibles, malgré le laps de temps
écoulé depuis leur établissement dans ce pays. Une par-
tie est employée à labourer la terre, à recueillir et pré-
parer le thé, à couper du bois, et à remorquer les vais-
seaux sur le fleuve de la manière que nous avons décrite
plus haut. Ces hommes sont d'une taille athlétique,
hardis et d'une grande fidélité. L'autre classe forme une
race également belle. Ils sont généralement possesseurs
de petits quartiers de terre , sur lesquels s'élèvent leurs
chaumières toujours réparées avec grand soin, quelque-
fois rebâties entièrement , possessions de famille pen-
dant trois ou quatre générations.
La classe qui vient ensuite dans l'échelle sociale est
celle des grauds propriétaires. Ils se livrent à la culture
de la canne a sucre, du tabac, du mandioca , du coton ,
de la patate et en général de toute espèce de végétaux ,
principalement de fruits du tropique , dont ils possèdent
une graiide variété. Outre leur petit établissement rural,
ils ont souvent une fort belle maison de campagne, es-
pèce de petit château élevé quelquefois à une distance
considérable du lieu où ils travaillenl. Eu égard au peu
de civilisation du pays , on trouve un intérieur très-con-
fortable dans ces maisons de plaisance toujours bâties
dans une posi:ion délicieuse, le plus souvent dans un
vallon boisé , coupé çà et là de ruisseaux limpides, et
entourées d'une végétation riche et puissante. Leur nour-
riture est frugale et simple ; mais l'abondante y préside
toujours. Ils ont conservé leur ignorance primitive el
exercent généreusement les devoirs de l'hospitalité. Ils
se mêlent rarement des affaires de l'état , et se contentent
de prendre rang parmi les marchands de la première
classe. Si l'on veut connaître la population entière du
Paraguay , aux corps d'états dont nous venons de parler
il faut joindre les négocians, les petits marchands, les
légistes, les prêtres, les mécaniciens, et un chiffre
assez élevé de population nègre et mulâtre. L'éducation
y est peu répandue, mais on y trouve en revanche une
grande simplicité ualurelle, et, dans les hautes classes
de l'Amérique du Sud , surtout parmi le beau sexe , on
remarque une grande élégance de manières et des mœurs
très-polies. Aussi tous les étrangers qui ontété reçus dans
leurs sociétés s'en sont-ils fait un litre d'houueur et avec
MUSÉE DES FAMILLES.
i5
josfo raison , car je ne sache pas qu'ils aient eu a se
plaindre du résultat.
Le commerce du Paraguay ëtait très-grand; il ex-
portait annuellement huit millions de livres de thé, un
million de tabac ; ses forêts couvraient le fleuve de ra-
deaux innombrables; ils embarquaient aussi une quan-
tité considérable de coton, de sucre, de madioca, de
poterie , d'esprits et de cigares. Ils recevaient en retour
de la farine de froment, la trop grande chaleur du cli-
mat empêchant de le cultiver avec succès ; et des pon-
chos sortant des manufacture anglaises.
Leur manière de recueillir et de préparer YYerba ou
thé est curieuse. Celui qui désire s'en procurer une cer-
taine quantité prend des journaliers, dix , vingt, quel-
quefois davantage ; il leur fournit des ponchos pour se
couvrir, des couteaux, des haches , de l'eau-de-vie , du
tabac et toutcequi leur est nécessaire; puis, se mettant a
leur tête, il les conduit vers ces immenses et presque im-
pénétrables forêts où croît l'arbre à thé. Il s'est aussi pré-
cautionné d'un certain nombre de taureaux vivans des-
tinés à leur servir de nourriture jusqu'à ce qu'ils aient
récolté une quantité suffisante d'yerba. Ce sont les seuls
animaux assez hardis pour pénétrer sous ces sombres re-
traites et y vivre. Les épines des buissons entrent dans
leurs chairs; les cousins, les moustiques, des insectes
de toute espèce les incommodent , les assaillent nuit et
jour.
Arrivés à l'endroit de la forêt où doit commencer leur
récolte, ils se construisent une cabane avec des branches
d'arbres enduites de boue et soigneusement recouvertes
de chaume. De cette hutte , ils partent , comme du centre
commun de leurs opérations individuelles , se dirigeant
sur diffërens points de la forêt, ordinairement deux par
deux, avec des hachettes, des couteaux et des ponchos.
Ils commencent par cueillir les plus petites branches
d'un arbre , celles qui ont le plus de feuilles et le plus
de jeunes pousses. Ces branches , renfermées dans leurs
ponchos ou liées avec une courroie , sont apportées et
déposées deux fois par jour au quartier-général, où ils
reviennent à une heure marquée dîner et souper. Ils
prennent leur premier repas lorsque les rayons de soleil,
dardant perpendiculairement, les avertissent que le dieu
du jour est au milieu de sa course , et connaissent que
l'heure du souper est arrivée lorsque la nuit commence
à répandre autour d'eux ses ombres rendues plus noires
encore par l'épaisseur de la forêt. Tel est leur genre de vie
pendant des semaines , quelquefois pendant des mois.
Lorsqu'ils ont recueilli la quantité désirée de branches
et de feuilles d'yerba , et tué assez de taureaux pour
faire de leurs peaux une quantité de sacs suffisante pour
l'emporter, ils élèvent un échafaud et le couvrent de
branches d'arbre-tbé , de manière à permettre la libre
action d'un feu allume au-dessous , et qui en s' élevant
grille ces branches. La terre , à cet endroit, a été aupa-
ravant bien battue et rendue dure et consistante. Les
charbons résidus du feu sont ensuite retirés, et la place
balayée avec .soin ; les branches et les feuilles rôties ïont
alors précipitées de l'échafaud à la place qu'occupait le
feu; rendues fragiles par la chaleur, elles sont aisément
brisées et réduites presque en poudre par la simple ac-
tion des bâtons avec lesquels ils les frappent. Les peaux
des taureaux sont ensuite coupées en deux, mouillées
et cousues avec soin , de manière à former un sac pres-
que carré. Par l'ouverture de ce sac resté ouvert, on
introduit le thé , et il est si admirablement empaqueté et
enfoncé avec de larges maillets de bois , que lorsque la
bouche est refermée, et que la peau est devenue entiè-
rement sèche, le paquet a la dureté et la consistance de
la pierre. Ces sacs sont faits de manière à contenir de
deux cents \ deux cent cinquante livres d'yerba. Le Pa-
raguay exporte annuellement quarante mille de ces bal-
lots; il sont vendus sur le poid d'environ trois pence (I)
par livre.
Lorsque ces ramasseurs de thé sortent de la forêt, leur
premier soin est de se procurer une bride montée en ar-
gent, des éperons et des étriers massifs du même métal;
ils couvrent ensuite leur cheval d'une large selle couverte
d'ornemens bizarres. Dans cet équipage ils vont rendre
visite à leurs amis et jouer l'argent qu'ils ont retiré d;?
la vente de l'yerba, et perdent souvent en quelques
heures le fruit du travail de plusieurs mois.
Rien de plus ordinaire que de rencontrer au Paraguay
un cheval aussi somptueusement équipé, monté par un
homme sans bas ni souliers, couvert quelquefois d'une
'■ jaquette trouée , dont l'ensemble du costume enfin pour-
rait faire croire que toute la richesse du maître a été em-
ployée pour l'ornement du cheval.
Cette parade se rencontre souvent dans l'Amérique
du Sud; et même, moins souvent qu'on ne pense, dans
nos contrées européennes. Combien de gens ne sacrifient
pas aux convenances les choses même les plus nécessaires
à la vie. Maintenant lorsque je rencontre un fashionable
qui conserve de brillans'dehors aux dépens de son ventre,
je pense aussitôt aux récolteurs de thé du Paraguay.
Tel était le Paraguay en ^8H, quand le gouverne-
ment espagnol fut déposé , après la victoire remportée
sur les troupes de Buenos- Ayres. Ce qu'il devint depuis,
ce qu'il est maintenant, assex de plumes plus exercées
que la mienne en ont parlé.
{Extrait d'un Ouvrage anglais par Charles Portïei'. )
(t) Le penny ( au pluriel pence) vaut deux souj.
MAGASINE.
DIVERSES CHOSES VULGAIRES QUE L ON IGNORE
L'ACIER. — LE CHARBON. — LA SOIE.
L'acier est du fer combiné avec quelques millièmes ^ L'opération pour convertir le fer en acier se nomme c^-
de carbone ou charbon pur; c'est-à-dire que sur mille X mentation.
livres d'acier il y a sept livres de carbone plu» ou moins. ^ La cémentation peut s'opérer an moyen de divers mé-
H 56
LECTURES DU SOIR.
langes dont le charbon en pondre est tonjour» la base.
On y ajoute ordinairement quelque autre ingrédient
comme de la cendre , de la suie , du sel , du vieux
cuir brûlé, et une foule de substances du même genre qui
ne donnent lieu à aucune action particulière, mais qui
favorisent , dit-on , la bonne préparation de l'acier.
Pour qu'une cémentation puisse être convenablement
opérée, il faut que le fer qui doit y être soumis soit en-
veloppé de tous côtés par le cément et qu'il ne touche ni
les vases dans lesquels oo le renferme , ni d'autres por-
tions du même corps ; sans cela on serait exposé à lui
voir sutir quelque altération , soit en se soudant avec
lui-même, soit eu agissant sur les vases qui le renferment.
Le fer destiné à cette opération doit être d'une très-
bonne qualité ; et jusqu'ici , malgré les efforts de l'in-
dustrie, qui a cependant fait des pas immenses dans
cette carrière, aucun fer de France n'a encore pu donner
un acier cémenté aussi bon que les qualités supérieures
d'acier anglais ; mais il n'y a rien là qui doive froisser
l'amour propre national. Ce résultat tient à une espèce
particulière de fer de Suède dont les Anglais ont le mar-
ché exclusif , et qu'ils réservent pour l'acier de première
qualité.
La cémentation doit être opérée dans des vases par-
faitement clos : la moindre fissure qui permettrait à l'air
d'y pénétrer donnerait lieu à la combustion du charbon,
et par suite, à l'altération profonde du fer Ini-momc.
Quand on opère sur de petites quantités de fer , on se
sert de caisses en fer que l'on garnit de terre pour
éviter autant que possible leur oxidation; mais lors-
fpi'on doit fabriquer de grandes quantités d'acier, les
caisses sont en briques le plus réfractaires possible , à
cause de la très-haute température et du temps pendant
lequel elles doivetit être soumises à l'action de 1^ cha-
leur. Pour que la température soit répartie aussi unifor-
mément que possible , les caisses ne touchent les parois
inférieures et latérales que par les points qu'exige leur
solidité, et alors le combustible que l'ou brûle sur la
grille placée au-dessous les échauffe sur toute leur sur-
face ; pour cela il faut qu'il produise une flamme longue,
et , suivant les localités, c'est le bois ou la houille qu'on
emploie : celle-ci est préférable par la haute température
q[u'ellc peut procurer. Le fer coupé en barres dune lon-
gueur convenable , est rangé dans les caisses sur des
couches de charbon en poudre grossière , légèrement
tassée. On recouvre la partie supérieure d'une couche
épaisse de cette substance, et par-dessus on coule une
pâte de terre réfractaire qui forme un couvercle.
On élève peu à peu la température , et on la maintient
au degré convenable pendant un temps qui varie, mais
qui n'est pas moindre de quatre-vingts heures. Le soin
de l'ouvrier chargé de la conduite du fourneau doit cire
de régler bien uniformément la chaleur, et de ne pas
ontre-passer le point convenable : si la température était
trop peu élevée , le fer ne serait pas suffisamment ra-
molli et se cémenterait mal ; dans le cas contraire , il
pourrait éprouver une fusion qui donnerait lieu a la for-
mation d'une mauvaise fonte.
Pour juger assez exactement du moment où la cémen-
tation est opérée , il existe , à chaque extrémité des
caisses . des ouvertures par lesquelles passent les bouts
de quelques barres que l'on appelle éprouvettes. Après
soixante-et-dix heures environ , on en retire une pour
juger de la qualité de l'acier.
Lorsque les éprouvettes indiquent qne l'opération es!
.trrivé* h son terme , on fait tomber tout le combusti-
ble de la grille , et on laisse le fourneau se refroidir pea
a peu , afin d'ouvrir les caisses pour en retirer l'acier.
Si l'opération a été bien faite , les barres sont recou-
vertes sur toute leur surface d'ampoules plus ou moins
volumineuses , qui font donner a l'acier le nom d'acier
poule; elles indiquent par leur nombre, leur volume
et leur disposition , le plus ou moins de régularité de
l'aciération.
Comme le fer ne se fond pas dans la cémentation, mais
qu'il doit seulement se ramollir légèrement à la surface,
le charbon qui l'enveloppe de toutes parts ne peut s'y
combiner que par pénétration, et dès-lors les couches
extérieures doivent être plus cémentées que celles de
l'intérieur. Aussi , quand on casse une barre , on aper-
çoit facilement qu'elle offre une cémentation qni dimi-
nue en allant de la surface vers le centre , et l'on ne peut
obtenir de très-bons instrumens avec cette espèce d'acier
qu'en le corroyant, c'est-à-dire, en l'étirant en barres
plus ou moins minces.
On coupe ensuite ces barres en morceaux qui, réunis
et portés à la température nécessaire pour les souder ,
sont alors soumis à l'action du marteau , qui les unil
tous ensemble et en forme un tout assez homogène.
C'est toujours sur de grandes masses que l'on opère la
cémentation. Dans les fours les plus haiîituellement em-
ployés , on opère sur deux caisses qui renferment de cinq
à huit mille kilogrammes de fer (1).
Quant au charbon qui sert à la cémentation de l'acier,
et que l'on brûle tous les jours dans nos cuisines, sans
en connaître la fabrication , voici comment on l'obtient.
Dans les coupes jque l'on fait dans les forêts , le gros
bois sert pour la marine, pour la charpente et pour faire
des solives et des poutres.
Le reste se débite en bûches et en fagots.
Des jeunes branches vertes des bois les pins durs, tels
que le chêne , le hêtre et le charme , on fait le charbon
de bois. Les bois blancs donnent un charbon léger et de
peu de chaleur.
Il faut avoir soin de choisir , pour fabriquer de bon
charbon, des arbres qni aient végété dans un sol argileux
et siliceux; des branches de chêne provenant d'un pareil
terrain donnent un charbon plus pesant et de meilleore
qualité que les branches d'un chêne qui aurait poussé
sur un sol calcaire.
Avant de se mettre à l'ouvrage, les charbonniers choi-
sissent un endroit sec, puis ils tracent un grand rond
de quarante pipds de tour environ, enlèvent le gazon el
les herbes qui se trouvent en dedans, el rendent la terre
bien égale et unie. Cela fait, on plante dans le milieu
une bûche fendue en quatre par le haut, et on fait entrer
dans les fentes, à grands coups de maillet , deux Mtons
de fagots longs de trois pieds ; ces bâtons se croisent, on
appuie sur chaque bout une bûche inclinée , ce qui fait
quatre bûches autour de la première ; elles servent à
former la cheminée du fourneau à charbon. Après cet
arrangement il faut travailler au plancher, car c'est
ainsi que les charbonniers l'appellent. Le plancher se
forme avec de gros rondins longs de six pieds , qu'on
place de manière à ce qu'ils touchent d'on bout la bûcbe
plantée au milieu du rond, et de l'autre qu'ils arrivent
jusqu'au btird du cercle extérieur ; il y en a de pareils
tout autour de la bûche. Entre ces gros rondins on met
des paremens de fagots bien droits, et pour que le plan-
(f) Dict. «!«U conrersttion,
MUSÉE DliS FAMILLES.
457
cher ne se dërange pas, on arrête chaque bout des ron-
dins avec un piquet. Après ces préparatifs , il s'agit d'é-
lever le fourneau ; pour cela, on entoure les quatre bû-
ches inclinées d'un autre rond composé de quatre bûches
sciées très-court et posées de champ, afin d'élever d'un
côté les branches que l'on veut transformer en charbon ;
car, me disait le maître charbonnier, si on les posait à
plal, elles brûleraient malel il y aurait dans le charbon
beaucoup de fumerons. En continuant de placer des
branches ou bûchettes les unes sur les autres, on élève le
fourneau jusqu'en haut de la grosse bûche du milieu ;
alors le premier étage est fait, et il faut construire le
second. Un des charbonniers prend un pieu , qu'il rend
toutpointuparunboutàcoupsde hache, puis il monte sur
le tas de bois, et placele pieu au milieu, en faisant entrer la
pointe dans les fentes de la grosse bûche d'en bas. Ce
pieu est aussitôl entouré de quatre bûches inclinées
comme celles de dessous , et on refait ud second étage,
en mettant branches sur branches jusqu'à ce que l'on
atteigne le haut du pieu; le fourneau achevé, on jette,
par-dessus le petit bois, de l'herbe, de la terre qu'on
étend sur le tout, et on ne laisse à découvert, de distance
en distance , que quelques intervalles des rondins du
plancher, ce qui forme des courans d'air qui communi-
quent avec la cheminée du centre. Il s'agit ensuite de
mettre le feu.
On choisit pour cette opération l'heure du lever du
soleil ; on grimpe alors sur le fourneau pour enlever le
pieu du milieu du second étage , et l'on jette dans le
trou de la cheminée du bois sec et des tisons enflam-
més ; aussitôl il en sort une fumée épaisse, ainsi que par
toutes les ouvertures du plancher ; après la fumée paraît
la flamme; mais dès qu'elle va déborder la cheminée, on
lui bouche le passage avec une grosse motte de gazon, ne
laissant qu'un petit trou pour que cette fumée puisse
sortir , car le bois doit brûler sans flamber ; il faut eu-
suite veiller une grande partie de la nuit, chacun à son
tour, afin de boucher les trous qui se font à la couver-
ture de terre du fourneau ; on est obligé d'observer d'où '.
souffle le vent, et de lui opposer une résistance de fa- ;
gots pour que le bois ne brûle pas trop vite ; ou bien , ;
quand il ne souffle pas assez, il faut déboucher les ou- ;
vertures du plancher, sans quoi le feu s'éteindrait. Vers ^
la quatrième nuit, toute la masse du fourneau, même la ■
couverture de terre,.devient rouge et le charbon est fait. '.
Alors, au risque de se griller, on rafraîchit le fourneau ; !
avec des bâtons ferrés , on enlève le plus possible de la !
terre de la couverture , et on la remplace avec de la
terre fraîche; ensuite , on bouche toutes les issues afin
d'étouffer le feu ; le troisième jour on déiruit le four-
neau pour en retirer le charbon, qui est mis en sac.
L'histoire de la soie a quelque chose de mystérieux.
L'époque où l'on commença à recueillir et à tisser la soie '
est incertaine. On en fabriquait dans l'île de Cos long- !
temps avant l'époque chantée par Homère. Aristote rap- !
porte que Pamphile, dame romaine de qualité, eut la ;
première l'idée de fabriquer des tissus de soie, et Pline,
de ces divers documens , déduit la conséquence que la
soie est originaire de l'île de Cos, sans songer que cette
île étant un comptoir xles Phéniciens et des Persans , il
était naturel qu'on y apportât de la soie de ces deux con-
trées.
Dans rénumération des produits dont était orné le
temple de Salomon, on ne trouve point citées les étoffes
de soie ; mais lors de la reconstruction de cet édifice , le
voile qui séparait le temple du sanctuaire fut fabriqué
avec des tissus de soie.
Du reste personne, pas même Pline, qui ne voyait
dans la soie qu'une production végétale, ne connaissait
la véritable origine de la soie; et sous Charlemagne , on
disait encore que c'était des fils de toiles d'araignées
grossis et consolidés par des sortilèges diaboliques.
En 555, deux moines, venant des Indes à Constanti-
nople , apportèrent des œufs de vers a soie , et ensei-
gnèrent aux babitans la manière de les élever et de filer
la soie. Il s'établit dei manufactures à Athènes, à Tbèbes,
à Corinthe.
En ^ ^ 30 , Roger , roi de Sicile , ayant conquis Athène
et Corinthe, emmena a Palerme et en Calabre plusieurs
ouvriers en soie. Les fabriques se multi|)lièreot en Italie.
Venise, Florence et Gênes, rivalisant de gloire et d'indus-
trie, répandaient leurs étoffes dans toute l'Europe ; elles
eurent de la vogue en France; la mutation et variété
d'habits, dit un ancien auteur, ayant toujours été natu-
relle aux Français plus qu'aux autres nations.
Louis XI fut le premier souverain qui conçut le pro-
jet d'attirer ces manufactures dans son royaume , par
des privilèges. Elles s'établirent d'abord à Tours, en
^470 ; elles semblaient exiger des lieux plus favorables,
et attendre le secours d'une impulsion puissante, lors-
que, sous François 4", deux habiles négocians du Pié-
mont, Turquet etNaris, jugèrent que Lyon était la ville
de France qui offrait le plus d'avantages pour le succès
de ce genre de manufactures ; ils y apportèrent les pre-
miers métiers.
En \ 536, des lettres patentes de ce prince y autori-
sèrent cet établissement.
François II, Charles IX et Henri III , s'occupèrent peu
de leur prospérité, qui sembla décroître ; mais efle se
relevèrent sous la protection de Henri IV, qui assura
leur succès malgré Sully. Suivant ce ministre, les véri-
tables richesses de la France étant dans les productions
du sol, il ne considérait les autres que comme factices
et précaires ; mais Henri IV favorisait l'établissement
des manufactures , comme le plus puissant mobile de
l'agriculture.
La supériorité des étoffes de Lyon fit bientôt tomber
celles de Florence et de Gènes , qui perdirent ce genre
d'industrie. L'Allemagne, le Nord et l'Espagne, n'avaient
aucune de ces manufactures. Lyon les concentra dans
son sein ; elles furent la source des immenses richesses
de cette ville dans les XVI* et XVII* siècles.
Un peintre d'histoire, fort médiocre, né à Lyon, fit
sortir de l'enfance où il était encore l'art des étoffes bro-
chées; car si les brocars et les velours atteignaient déjb
la perfection où ils se trouvent aujourd'hui , il n'en était
pas de même des étoffes brochées ; et pour marquer la
gradation des teintes, on ne savait que les placer les
unes sur les autres d'une manière tranchante. Ce fut donc
une nouvelle impulsion et une nouvelle source de ri-
chesse pour le commerce des soieries et de Lyon.
La révolution porta un coup terrible à l'industrie
lyonnaise des soies, qui fut arrêtée complètement jus-
qu'en 1800, où l'on comptait trois mille cinq cents mé-
tiers rétablis; ce nombre fut porté, en \ %\ 2, à dix mille
sept cents ; eu \ %2\ , à vingt-six mille ; tandis qu'au-
jourd'hui on n* peut en fixer le nombre qui s'élève ou
qui diminue, selon le plus ou moins de besoins que né-
: cessite la consommation.
Les vers h soie sont élevés b Lyon ; c'est encore ]\
^68
MUSÉE DES FAMILLES.
qn'on la rccneille, qu'on la prépare , qu'on la teint , et 5^
qu'on la lisse en la combinant de mille façons diverses. %
Voici par quelles mains doit passer la soie pour arriver c^
à sa fabrication complète. ^
Le moulinier et Vovaliste reçoivent la soie sortant de %
la nature, et la monte à un, deux ou plusieurs bouts ^
pour en former les poils , trames , organsins , grena- ^^
dines, etc. 5^
La metteuse en main choisit les qualités de soie, les ^
assortit , les divise et les forme en écheveaux. %^
L'essayeur dévide cent towrs d'un écheveau de soie , ^^
organsin ou trame , sur un dévidoir d'un diamètre ar- ^
rôle, et fait connaître au négociant, le poids et le degré ^
de ûnesse de la soie : on dit qu'une trame est de 40, 'i2, So
4i deniers, qu'un organsin est de 22, 24, 25, deniers. ^
Plus la soie est fine moins elle pèse. ^
Un ballot de soie acheté par le fabricant passe à la con- ^
clition publique, établissement local destiné à prévenir ^
toute fraude; là, il est pesé, placé dans des armoires ^
grillées, et exposé pendant vingt-quatre heures h une ^
chaleur de 4 8 à 22 degrés. Quand toute Ihumidité en ^
est enlevtfe, on le pèse de nouveau, et le déchet qu'il a ^
subi est constaté par un certificat authentique de l'éta- ^i^
blissement. «^^
On remet la soie au te'miuner, qui lui donne les cou- \
leurs conformes aux échantillons du fabricant. L'art de S^^
la teinture est porté, à Lyon, ^ un grand point de per- T-
fection. 5^
Du teinturier la soie passe îi la dévideuse , qui sépare ^
chaque écheveau et le dévide sur des bobines. Ceci n'a '^''
lieu que pour les organsins : les trames sont remises en
échevaux aux tisseurs, qui les font dévider eux-mêmes
sur de petites bobines nommées cannelles par des ou-
vriers infirmes ou des enfans.
L'organsin est remis à Vourdisseuse , qni monte la
chaîne de la pièce. C'est un métier qui exige de l'habi-
leté et du goût fK)ur la disposition des couleurs dans les
ombrés et dans les rayés.
Le plieur reçoit la chaîne, etla dispose sur le roulcan
du métier; de la, la pièce est passée dans les maillons
des cordes ou arcades des métiers façonnés , et dans les
peignes par la tordeuse , et enfin l'ontrier tisseur se
met à l'ouvrage.
L'étoffe sortant des métiers est remise à Vapprêteur ou
an plieur , chargés de donner le lustre et la dernière
main , après quoi elle est rendue au fabricant.
Ces ouvriers ne sont pas les seuls : il en est encore
beaucoup d'autres qui sont employés à la fabrication des
étoffes ou des accessoires, tels que les tireuses de cordes
dans le tissage des étoffes à grands dessins; les lanceurs,
qui, dans les étoffes larges, lancent d'un côté les navettes
à l'ouvrier, qui les leur renvoie de l'autre. Ce sont or-
dinairement des enfans.
Les liseuses de dessins disposent les fils de la chaîne
dans l'ordre voulu par le dessin , ou les poinçons qui doi-
vent percer les carlonspour les machines a la Jacquard.
Les repiqueurs de carions reproduisent plusieurs fois
le même dessin pour qu'il soit travaillé simultanément
sur plusieurs métiers.
Los noueuses de cartons sont chargées de disposer par
ordre les cartons da dessin d'une espèce, et de les attacher
ensemble en façon de chaîne sans fin, pour les faire pas-
ser alternativement sur le cylindre des machines à la
Jacquard.
Les noueuses de maillons attachent de petits anneaux
en verre aux cordes destinées à lever les fils delà chaîne.
Les tordeuses rattachent chaque fll d'une chaîne k ceux
qui restent d'une pièce achevée.
Les encantreuses remettent la soie des bobines en éche-
veaux pour la faire reteindre.
Enfin, il y a encore des motrcurs, des découpeuses
chargées d'enlever les portions de soie qui forment l'en-
vers des châles façonnés, et des tresseuses , qui forment
les franges des fichus et des châles. Certaines étoffes pas-
sent ainsi dans les mains de vingt-quatre ouvriers de
genres différens avant d'être livrées au fabricant. (1)
(<) France tiislorique.
HISTOIRE NATURELLE.
L'AI ET LE CONDOR.
On trouve dans les montagnes de l'Amérique-Méri- '
dionale deux animaux qui fournissent un exemple sail- !
lant de ces contrastes que la nature se plaît à jeter ;
quelquefois dans les mômes scènes , sur le môme plan !
de ses magnifiques tableaux. L'un est le CoNnon (Ca-
tliartes gryphus ) , dont le vol audacieux perce le sein
des nues, dont la force et le courage ne le cède à aucun
autre oiseau ; l'autre est l'Aï (Bradijpus tridactytus) ,
le plus lent et le plus malheureux des animaux , con-
damné par son organisation mi^me k traîner sur la terre
une vie de douleur et de misère.
L'aï appartient à la classe des mammifères édentés,
manquant absolument d'incisives. Il est de la grandeur
d'un chat; il a des molaires cylindriques , des canines
longues et pointues , une queue fort courte, les mamelles
sur la poitrine , la t^te arrondie et la face peu allongée.
Ses yeux sont tristes, sans éclat; ses organes ne pa-
raissent que de grossières ébauches et toute sa structure
est informe ou ignoble. Son corps est couvert d'un poil
long , entremêlé , ayant absolument la grosseur , la cou-
leur et l'apparence d'herbe ou de mousse sèche. Ses pieds
de devant sont embarrassés de trois gros ongles longs et
crochus , ayant de l'analogie avec les sabots de plusieurs
ruminans, mais recourbée sous la plante des pieds de
manière à le (jôner considérablement dans sa marche.
Ses bras et ses avant-bras sont tellement plus longs que
ses cuisses et ses janil^es , qu'il est obligé de marcher sur
ses coudes ; son bassin est beaucoup trop large pour lui
permettre de joindre les genoux ; enfin , ses pieds de
derrière étant articulés obliquement sur la jamb« , il ne
peut les appuyer que par le côté externe.
Cette organisation bizarre rend tous ses mouvemens
MUSEE DES FAMILLES.
i59
difficiles, lents et douloureux; aussi ne se détermine-
l-il à changer de place que lorsqu'il y est forcé par un
impérieux besoin. Il ne se met en marche qu'après une
longue hésitation ; il se traîne avec une extrême lenteur,
et chaque pas lui arrache un cri répété de douleur , aï,
aï, d'où lui est venu son nom. Quarante à cinquante pas
de distance à parcourir sont pour lui un voyage qui lui
demande plusieurs heures de marche et d'augoisses
poignantes ; aussi ne les fait-il pas d'un seul trait, si un
heureux hasard lui fait rencontrer sur la route quelques
herbes dont il puisse alimenter sa misérable existence.
Parvenu au pied d'un arbre, il en mesure la hauteur
avec désespoir , et, découragé , il attend pour y monter
que les douleurs de la faim l'emportent sur la douleur
de ses mouvemens. Parvenu au sommet, après plusieurs
jours de fatigue , il en dévore les feuilles jusqu'à la der-
nière , puis , cette provision finie , le voilà retombé dans
sa première anxiété pour en chercher une nouvelle.
Comment fera-t-il pour descendre? S'eiposera-t-il à de
nouvelles souffrances? non ; il n'en a pas le courage; et
il préfère courir la chance d'une mort violente qui les
finirait toutes : au risque de se briser les Ds^ il se laisse
lourdement tomber.
S'il parvient à terre sans autre accident que la se-
cousse terrible d'une chute de trente pieds , des craintes
d'un autre genre viennent aussitôt l'assaillir , car il est
entouré de nombreux ennemis, et pour toute arme à leur
opposer il n'a que sa résignation , son impuissance et sa
timidité. S'il en rencontre un, il ne cherche donc ni à
fuir, ni à se défendre , car pour lui la fuite ou la dé-
fense sont plus douloureuses que la mort ; il n'oppose
aux coups du chasseur qui l'assomme ou à la dent du
couguar qui le déchire, que son cri plaintif aï, aï, aï;
il meurt et trouve enfin le terme d'une misère sans
" exemple dans les autres animaux.
Et cependant cet être réprouvé par la nature est ca-
pable de tendres affections. Dans la domesticité il caresse
la main qui le nourrit et donne à son maître des mar-
ques non équivoques d'attachement et de reconnais-
sance; il aime ses petits avec passion, les soigne avec
intelligence et les porte sur son dos. Cette tendresse est
encore pour lui un sujet d'amères chagrins , car souvent
et sans pouvoir opposer la moindre résistance , il se les
voit enlever par un oiseau de proie, et quelquefois lui-
même est emporté avec eux par un audacieux condor.
Mais détournons des yeux attristés de cet exemple de
ce que la fatalité peut accumuler de maux sur un être
innocent, et portons-les sur son ennemi le plus dange-
reux après l'homme, sur le condor.
Les anciens, et Pline entre autres, ont parlé du
condor et ont raconté les choses les plus merveilleuses
de sa grandeur , de sa force et de son courage. Selon eux
il enlevait non-seulement les daims, les cerfs, les hom-
mes et les eufans, mais encore des bœufs. Les voyageurs
de ces derniers siècles ont renchéri sur le merveilleux
des anciens, car ils lui font enlever un éléphant comme
un milan enlève un lapin , et cela dans des pays où il n'y
a ni condors ni éléphans. Toutes ces histoires n'ont pas
laissé d'embarrasser nos modernes en les empêchant de
reconnaître le condor des anciens dans notre gypaète oa
grœmer-geyer des Alpes (vuUut ou gypaeios bavbalus ),
quoique la description de Pline se rapporte fort bien à
cet animal.
II y a plus, par une de ces inadvertances singulières,
ils ont cru voir le condor des anciens dans le catharle
gryplius, qui ne se trouve que dans les Andes et les mon-
tagnes les plus hautes de l'Amérique-Méridionale, cl
n'ont pas hésité à aller chercher le coudur de Pline dans
un nouveau monde absolument ignoré de Pline et des
anciens.
Laissons là le condor de l'ancien naturaliste romain ,
et venous-en à celui d'Amérique. Cet animal appartient
a la famille des vautours ; il est le plus grand des oiseaux
de proie connus , et néanmoins sa taille ne dépasse guère
celle de notre gypaète. Son cou est nu ainsi que sa tête,
à l'exception de quelques poils courts et clairsemés; elle
porte une sorte de crête d'un rose bleuâtre ou violacé ,
épaisse, assez grande, entourée ainsi que la base du bec
de plusieurs autres caroncules. Son bec puissant est gros,
long, crochu à l'extrémité, et à narines fendues longi-
tudinalemcnt. Le mâle est entièrement brun, excepte les
moyennes rémiges et les petites couvertures des ailes
qui sont blanches, ainsi que la touffe de plumes qu'il
porte derrière le cou. La femelle est uniformément d'un
roux brun.
Les oiseaux de proie sont parmi les oiseaux ce que les
carnassiers sont parmi les mammifères; comme eux ils
ne vivent que de rapine ; ils emploient la ruse et la force
pour surprendre les animaux faibles et timides, les saisir,
les déchirer, el se nourrir de leur chair palpitante.
Comme eux encore ils fuient la société de leurs sembla-
bles et se retirent par couple dans le fond des forêts, sur
la cime des rochers solitaires , dans des trous inacces-
sibles, ou sur des arbres élevés ; ils y construisent un nid
sans art où ils pondent ordinairement quatre œufs, et
élèvent ensuite leur jeune famille pour laquelle, du
reste, ils ont peu d'affection. Telles sont les mœurs gé-
nérales du condor.
Cet oiseau , moins lâche que les autres vautours , fond
i souvent sur des quadrupèdes assez gros , tels que l'aï ,
l* l'uneau, le fourmilier, les jeunes pécaris à collier, et
tagnicati ou tajassou, faons de direrses espèces, les
agneaux et autres' mammifères timides et sans défense.
On dit même que parfois il se réunit à d'autres individus
de son espèce pouf attaquer un bœuf écarté de son trou-
peau, et qu'ensemble ils viennent à bout de le tuer;
mais ceci me paraît mériter confirmation. Le condor se
nourrit plus ordinairement de cadavres corrompus que.
de proie vivante, et il faut attribuer celte habitude, non
à son défaut de courage , mais à la faiblesse de ses pieds
munis d'ongles gros , obtus et courts , et non armés de
serres. Lorsque , de la nue , il s'élance sur un animal , il
ne cherche pas comme l'aigle à le saisir avec ses griffes
et à l'enlever, mais il l'étourdit d'un coup d'aile, le tue
à coups de bec, en dévore une partie et emporte ies
lambeaux de ce qui reste.
Il a une puissance de vol qui ne peut se comparer à
celle de nul autre oiseau. Du sommet des plus hautes
montagnes il s'élance dans les airs , monte vers le ciel eu
tournoyant, et s'élève a une hauteur telle, malgré la
rareté de l'atmosphère, que bientôt il ne paraît plus que
comme un point noir qui finit par disparaître dans l'azur
l des cieux. 11 fait son aire et niche sur les rochers les plus
hauts et les plus in o accessibles. Rarement il descend dans
la plaine , et ou ne l'y trouve jamais que lorsqu'il y est
poussé par la faim.
A ces faits , constatés par le célèbre voyageur M. Hum-
boid , se réduisent tous les contes merveilleux que l'on
a débités sur cet oiseau.
BOITARD
i60
LECTURES DU SOIR.
}MrRIM£Rl£ 'a. ÉVERAT, RUE DC CADR,^ . ^6, — Bl'llEAU CE>TRAL l>ABOiN.\EME>T . RUE 5AINT-GEOKCES , M.
No VI.
MUSÉE DES FAMILLES.
161
ÉTUDES HISTORIQUES.
UN VOYAGE CHEZ LES GAULOIS.
la pierre du Serment.
Foutsereau del Brown sculp.
PREMIÈRE JOURNÉE.
^ J'avais erré fout le jour dans les sombres détours
d'une forêt solitaire où les rayons du soleil ne péné-
traient point ; nulle face humaine ne s'était présentée à
mes regards : je venais d'atteindre la lisière du bois. Le
soleil baissait rapidement; je craignais d'être obligé de
passer la nuit dans les champs : aussi ce fut avec un in-
dicible plaisir que j'aperçus un homme qui me semblait
Tenir à ma rencontre ; je doublai le pas, et bientôt Je
le joignis.
MARS 4836.
— Que le ciel soit béni ! mon frère , soyez le bien
venu, me dit-il (^).
— Mon frère , lui répondis-je , que les dieux yeiUent
sur vous et sur votre famille.
— Vous avez l'air d'être fatigué, poursuivit- il; bien-
tôt vous pourrez vous reposer sous le toit de ma cabane.
— J'accepte volontiers votre offre hospitalière, ajouj
tai-je.
Et mon bote se mit à marcher devant moi leste et
2 1 . TROISIÈME VOLUME.
^62
LECTURES DU SOIR.
joyeui en gardant un profond silence. Je l'observais
attentivement; il paraissait avoir quarante ans ; sa taille
était haute, ses membres vigoureux (2) , sa chevelure
flottait sur ses épaules (5) , il était vêtu d'une espèce
de veste avec un caleçon (4) , il avait un collier eu or
autour du cou (o) , des bracelets autour du poignet et
au-dessus du coude (6); il portait un arc et des flèches (7)
ainsi qu'un jeune élan, deux lièvres et quelques oiseaux
produit de sa chasse . '
Nous étions parvenus au pied d'une colline sur le pen-
chant de laquelle j'aperçus un grand nombre de caba-
nes rondes, arlistement construites avec des roseaux,
des planches et de la terre grasse ; un cercle de vieux
arbrisseaux entrelacés les entourait comme un rem-
part (8).
t'n Gaulois assis près de sa cabane se leva dès qu'il
nous aperçut . il vint à notre rencontre, et me dit :
— Bénie soit votre venue, mon frère , daignerez-vous
accepter une place chez moi 1
— Mon frère, me dit alors mon hôte en se jetant à
mes pieds (9) , je vous demande la préférence (10); n'avez-
vous pas accepté déjà ?
— Oui, lui répondis-je, en l'aidant à se relever.
— Eh bien I poursuivit-il , voyez la fumée qui s'élève
en tourbillons vaporeux au-dessus de celte cabane (M),
c'est là qu'on nous attend.
Je remerciai le dernier venu, et je suivis mon hôte.
Je fus reçu par la famille avec respect et joie; le père
me fit préparer un bain par ses filles (i 2) ; l'eau froide fut
versée dans une grande pierre creusée artistement ; elle
fut parfumée avec des aromates (15).
En sortant du bain , nous nous mîmes à table ; la fa-
mille se composait de mon hôte, de sa femme, d'un
garçon et de deux filles. Deux Gaulois vinrent prendre
part à notre repas.
Le sol était couvert de feuillage et de fleurs odorifé-
rantes (14), la table était basse et couverte de viandes
bouillies et rôties; le repas fut d'abord silencieux,
nous dévorions avec avidité , mais nous mangions fort
peu de pain (15).
Mon hôte était assis au milieu des convÎTes ; pour moi
j'occupais la place d'honneur (I G), ayant à mes côtés les
deux jeunes Gauloises. On ne mangeait rien sans que le
maître du logis n'en eût goiité (17) ; il buvait le premier,
et la coupe passait de mains en mains (18). Un serviteur
nous versait de la bière (19) : chaque homme avait der-
rière soi un domestique tenant son bouclier et ses
armes (20). La conversation s'établit peu à peu ; elle fut
animée et spirituelle : mes hôtes paraissaient fort cu-
rieux (21). ^ »
Alors on servit le porc des Éduens (22), du lait durci
sur l'osier tresse (25) puis on but la ccrvoise rafraîchis-
sante (25) dans laquelle on avait mis du cumin (26).
A peine la coupe eut-elle parcouru le dernier tour ,
que les deux jeune Gauloises se levèrent de table : elles
prirent chacune une lyre, et firent entendre des chants ^
suaves et langoureux (27).
Ensuite le fils de mon hôte et les deux Gaulois qui
avaient assisté au repas commencèrent une danse pitto-
resque et variée; ils étaient armés comme s'ils eussent
été sur le point de combattre (28). et frappaient la me-
sure sur leurs boucliers (29). La danse finie, l'un des
danseurs prit un chélys , préluda quelques accords vi-
{,'oureux , puis il entonna d'une voix mâle le chaut sui-
vant.
LES PERBS.
— La lyre est la voix du passé, car elle garde souvenir
de tout ce qui fut grand et beau : elle vous dit ce que
firent vos pères ; elle dira à vos enfans ce que vous avez
fait. La lyre apaise votre courroux, elle grandit votre
courage, elle vous anime aux combats , elle vous enchante
aux dernières heures du festin (30), elle célèbre les dieux
et les héros , elle gémit , soupire , tonne , gronde , caresse,
bénit et maudit. Honneur donc à la lyre, car la lyre est
sacrée.
Le nom du Celte fletnit par toute la terre (31), et grâce
à la lyre , il fleurira jusqu'aux derniers âges du monde.
Dis (32) fut le père de nos pères; sans lui la nation Gau-
loise n'eut pas existé : honneur donc au premier père des
Gaulois.
Magog (33) fut le second roi des Celtes; il fonda Rho-
thomagus (34) , Julio-Magns (35) , Nonomagus (36) et No-
magus (37); et il engendra Sarron.
Sarron (38) fonda plusieurs villes, il rectifia la doctrine
des philosophes et il engendra Dryus.
Dryus (39) cultiva et fit fleurir les belles-lettres; les
druides prirent leur nom du sien , et il engendra Bar-
dus.
Bardus (40) protégea la poésie qu'il cultivait lui-même
^ avec grand succès ; les bardes lui doivent leur nom , et il
engendra Loughon.
Loughon (41 ) dégénéra de ses ayeux : non il ne fut pas
le digne fils de Bardus son père ; Loughon ne sut mettre
aucun frein à ses passions. Il fonda Loughonum , et il
engendra Bardus.
Bardus (42), deuxième du nom , fit fleurir la musique.
Leucus succéda à Bardus (43).
Leucus (Ai) fonda Lnièce (43), et il engendra Celles.
Celtes (4C), roi puissant et conquérant, donna son nom
aux Celtibères , colonies gauloises.
Galalhès (47), fils d'Hercule , succéda à Celtes.
Gâlaihés donna son nom au peuple Galale , et il engen-
dra Narbo.
Narbo (48) régna paisiblement, et il engendra Lugdus.
Lugdus (49) , non moins heureux que son père Narbo ,
fut roi , et il engendra Belgius (50).
Belgius mourut sans postérité, et il eut pour suc-
cesseur Jasius (51) , fils de Jovis (52). H régna aussi sui
l'Italie; il fut tué par son frère Cardanus, |etiuel après ce
meurtre se rendit à Samos, et de là dans la Phrygie où il
bâtit une ville qui devint Troie (53).
Allobros (54) succéda à Jasius; le peuple Allobroge lui
doit son nom.
Romus (55) fut le successeur d' Allobros (56); il
fonda Rome.
A Romus succéda Paris (57) ; il embellit Lutèce.
Lemanus (58) futlesuccesseur de Paris. Lemanus (59) ré-
tablit le Mans; il fonda Genève, et il donna son nom au
lac Léman. Il engendra Olbius.
Olbius (60) fonda Alby.
Galathès (61 ) , deuxième du nom , succède à Olbius :
le nom de Galalhès est à jamais célèbre dans les fastes des
conquérauLs, et il engendra Nannès.
Nannès (62) fonda "Nantes.
Rhémus fut le successeur de Nannès; il fonda la ville
de Rheims.
Francus (63), fils d'Hector , foyant sa patrie désolée ,
aborda les Gaules : il fut reçu comme un descendant des
Celtes ; il épousa l'unique fille qu'eut Rhemus , et il lui
succéda.
A Francus succéda Sicamber (64) , à Sicamber, Priam ;
à Priam , Hector ; à Hector , Troîus; à Trohis", Fungres ;
à Fungres , Teulo , il donna son nom au peuple Teuto-
nique; [à Teulo , Ambrons, le peu|)le .\murous lui doit
siin nom; à Ambrous, Thuringus; à Thuringus, Ciin-
l)er , le peuple Cimbre prit son nom du sien; à Cimber ,
Mulbraud (65).
Et la lyre doit se taire sur Servius, ce n'est que dans
MUSÉE DES FAMILLES.
163
l'avenir que son nom prendra place parmi les pères , et
quand son fils , faible enfant que balance sa mère , lui
aura succédé , alors il sera chanté par nos enfans ; mais
dès ce jour , silence !
Vous tous qui avez entendu la voix du passé , rendez
hommage à la lyre ; soyez pères des héros de la patrie ,
ils sont vos pères , honorez-les , si vous voulez l'èlre un
jour par vos enfans.
LES FASTES (66).
Depuis quelque temps la voix sonore du barde ne se
faisait plus entendre, et pourtant je prêtais encore une
oreille attentive , tant mon ame avait soif de cette vigou-
reuse harmonie! Mon hôte et sa famille, visiblement
émus, laissaient couler des larmes de joie. Le chantre
était demeuré debout ; on eût dit qu'une auréole en-
tourait son mâle visage : il jeta un rapide coup d'oeil sur
nous, puis il entonna, d'une voix encore plus énergique,
l'hymne suivant :
Salut !... jeunesse guerrière ! toi qui fis fleurir le nom
du Celtes par tout l'univers , salut !... Vous êtes l'espoir
de la patrie , jeunes Gaulois qui venez de recevoir des
mains de vos pères (67) l'épée des braves ; vous êtes l'es-
poir de la patrie, jeunesse guerrière qui pouvez vous pré-
senter face à face devant celui qui vous engendra (68) ;
jeunesse guerrière salut !... plaise aux dieux qu'un jour la
lyre célèbre vos exploits, sinon soyez maudits !...
Savez-vous depuis quand nos pères habitent ces con-
trées? Non, car il n'y a que le puissant Dis qui le sache.
Vous a-t on raconté les actions mémorables de vos aïeux ?
Vous souvient- il des fastes de notre histoire ? Ecoutez , le
passé va parler par ma bouche ; silence !
— Nos pères ont découvert la Celtihérie (69) ; ils l'ont
conquise et peuplée sous la conduite du célèbre Ogmius ,
l'Hercule Gaulois.
Nos pères ont traversé les Alpes ; ils ont gravi des nei-
ges éternelles qui vont toucher le ciel; ils sont descendus
dans les vallons et dans les plaines , et ils ont peuplé la
Saturnie (70).
Nos pères, sous la conduite de Bellovès (74) entrent en
Autonie , et s'y établissent (72). En guerre avec les Tyr-
rhéniens , ils perdent l'Etrurie (73).
Nos pères reçoivent la visite des Argonautes à leur re-
tour de Colchos (74) ; nos pères furent transportés en grand
nombre en Asie, près du Pont-Euxin, par ordre de Na-
buchodonosor , roi de Babylone; la contrée qu'ils peuplè-
rent fut appelée Ibérie , du nom du peuple Ibérien de
race gauloise (75).
Nos pères ont fondé la ville de Mediolanium-Insu-
briae (76) , sous les ordres du général Bellovèse.
Nos pères reçoivent la visite des Phocéens qui fuyaient
leur patrie captive , car ils avaient en vain pousse le cri
de délivrance (77) ; ils sont reçus avec humanité , et ils
fondent la ville de Massilie (78); nos pères font la con-
quête , sous les ordres d'Enotorix , du Bressan , de la Gé-
nomavie (79) , du Meulonais , de la Rhétie (80) et des
bords du Tésin (81).
Nos pères ont franchi le Pô sur des barques d'osier;
ils abordent dans l'Eirurie , chassent les habitans , et s'y
fixent eux-mêmes (82). Nos pères, dans un esprit de pré-
voyance, créent une armée permanente, toujours en ar-
mes, pour voler au secours de leurs pères en péril.
Nos pères reçoivent la mémorable visite du célèbre Py-
thagore , et font la guerre aux Grecs d'Italie (83) , le
divin Phérécyde est mis au jour , et sa renommée brille
comme l'asire du jour (84),
Nos pères supportent avec résignation et courage le
fléau terrible qui nous vient de l'Egypte (85).
Nos pères gagnent la mémorable bataille d'Allia sur
les enfans de Rome; ils entrent dans la célèbre ville,
assiègent la capitale , et ne se retirent qu'après avoir
fixé eux-mêmes la rançon des fiers héros du Forum (86),
ensuite ils font alliance avec Denys l'ancien , tyran de
Syracuse (87).
Nos pères volent au secours de Lacédéraone sous le
général Lissidias ; ils remportent la célèbre victoire ap-
pelée \3i Journée sans larmes , ainsi nommée parce qu'ils
n'avaient perdu aucun des leurs (88).
Nos pères entrent dans le superbe Latium ; ils inves-
tissent l'armée romaine sous les ordres du consul Pom-
pilius ; ils s'emparent de tous ses trésors (89). Le sénat
romain , humilié , défend qfl'à l'avenir on s'oppose à notre
retour en Italie (90).
Nos pères, toujours animés de l'esprit guerrier, volent
au secours de Carthage (91).
Nos pères établis en Illyrie , se présentent devant
Alexandre : — Que craignez- vous le plus sur la terre ?
leur dit cet audacieux conquérant. — Rien , répondent-
ils, si ce n'est la chute du ciel (s2).
Nos pères font une irruption dans l'Ionie , et s'empa-
rent audacieusement d'Ephèse (93) ; ils suivent Antigone,
et lui font remporter une grande victoire (94); ils décla-
rent la guerre au peuple romain (95), et combattent pour
Agathocle , tyran de Syracuse (96|. Nos pères ont aidé
ApoUodore à se rendre maître de Cassendrie , ville su-
perbe et orgueilleuse (97).
Nos pères taillent en pièces une légion romaine; ils
mettent en déroute les armées de la ville étemelle ; le
consul Décius qui les commandait se dévoue à leur dieu
Manès (98).
Nos pères détruisent de nouveau une armée des enfans
de Roiuulus sous les murs d'Areiium et sous les ordres
du préteur Lucius Cecilius ; mais helas , la victoire est
infidèle à nos pères, et ils sont vaincus par le consul
Dolabella (99).
Nos pères, sous les ordres des généraux Dumnorix et
Cutarix, se rendent maîtres de l'IIélespont , et s'éta-
blissent aux environs du Mont Taurus (iOO). Nos pères
s'établissent définitivement en Asie ; ils fondent l'empire
des Galates et la ville d'Ancyre (101). Pyrrhus s'étant
rendu maître des dépouilles de quelques guerriers gau-
lois, les consacre dans le temple de Mmerve (102).
Nos pères, déchirés par une guerre civile, chassent les fac-
tieux ; ceux-ci servent les Carthaginois dans la première
guerre punique (103).
Nos pères secourent le roi de Biihynie, Ziélas, fils de
Nicomède (i 04]^
Nos pères veulent se rendre redoutables sur mer comme ils
l'étaient sur terre. Ils tentent une première expédition sur
Héraclée , en Thrace , mais la victoire leur est infidèle (1 05).
Nos pères reçoivent un tribut d'Euménès , roi de Perse
(106).
Nos pères... mais c'est assez , je m'arrête; ma mémoire
ne peut rendre tous les faits mémorables dont s'illustrèrent
nos aïeux ; elle ne sait quelle action guerrière choisir parmi
tant d'actions illustres ; ma pensée reste épouvantée , ma
bouche demeure muette; ma lyre résonne encore un
instant , mais c'est pour retomber dans un profond silence.
Il se tut : les larmes ruisselaient de nos yeux , une joie
indicible inondait nos cœurs ; non , jamais rien de pa-
reil ne s'est montré à mes yeux , non , jamais musique
pareille et voix semblable ne sont venues faire naître dans
mon âme de si douces émotions.
Le chantre était demeuré debout; Ion rapide coup
d'oeil semblait s'abreuver de notre ivresse; il reprit sa
lyre , il chanta de nouveau ; mais ce n'étaient plus les
mêmes paroles, ce n'était plus la même voix. Doux el
paisible , voici ce que le barde enseignait :
— Salut à la chaste Hélanus (1 07) ; et vous qui adorez la
déesse , écoulez mes accents, et retenez ce que vos ancêtres
vous enseignent par ma voix.
Tu adoreras les dieux à l'ombre des forêts et sur le cristal
des eaux (108) , la voix des êtres célestes se fait entendre
•Jr sur le chêne inspiré (1 09) , sur le lac solitaire (110), elle
•164
LECTURES DU SOIR.
OTonde avec le vent et la tempête (Mi), elle soupire sur les
fontaines et sur les fleurs du printemps (H 2). Si tu soup-
çonnes la mère de ton nouveau -né, lance le bouclier de
1 épreuve chargé de l'enfant , et le dieu du fleuve rendra
I innocent sur la rive, ou engloutira le fruit du crime (H 3).
bi tes amis se réjouissent, réjouis-toi avec eux, et s'ils
pleurent , mêle tes larmes aux leurs.
Dès que la trompette du grand Teutalès(H4) se fera
entendre, choisis un frère d'armes , d'âge pareil au tien ,
échange tes armes contre les siennes sur la pierre du ser-
ment (1 1 5) , mêle ton sang au sien dans une coupe (116)
fais une chaîne de tes colliers et des siens , et allez ensemble
au combat (117) pour partager le triomphe ou la mort,
pour vous venger l'un ou l'autre.
'Vlauditsoitcelui qui néglige l'hospitalité {i 1 8). Si le soir tu
rencontres un voyageur, jette-toi à ses pieds pour en obtenir
la visite de préférence sur tes frères (1 1 9). Fais-lui préparer
par tes filles (220) le bain qui délasse. «^ "'Préparer
Laisse ta porte ouverte pendant la nuit (121) , pour que
le voyageur égaré trouve un abri pour reposer sa lète, et
sitôt que ta l'entendras, lève-toi, réchauffe-le avec des
peaux de bison et de brebis (1 22).
Ayez en vénération une jeune vierge, ne dédaignez
point ses avis , car elle aperçoit de bien loin les choses de
1 avenir (123).
Vous n'aurez d'autres temples pour adorer l'Éternel nue
le silence des forêts (124); car tout autre lieu restreint
1 hommage du a la divinité ; c'est là que le chef des druides,
vêtu dune robe blanche (1 25) , armé de la faucille d'or
(1Z5), portant un sceptre, surmonté d'un croissant (127)
le front couronné de chêne (1 28) et du bandeau étoile '
viendra chercher avec solennité le gui sacré ou le rameau
des spectres (129).
C'est là que le sacrificateur immolera les captifs au dieu
Teutalès, ou qu'il les brûlera, au milieu de la nuit, dans
de vastes ngures d'osier.
Tu ne pénétreras sous la voûte sainte que comme un
esclave, les bras chargés de chaînes comme marque
de ton humilité. Si ton pied glisse et que tu tombes, les
dieux te défendent de te relever; tu ramperas jusques
au dehors du bois. "* ^
Tu adoreras les dieux; tn ne feras de mal à personne;
enlm tu seras brave en toute rencontre.
II se tut... tj
Alors la conversation , de grave qu'elle était , devint
Tire, pétillante, l^ère, vagabonde comme notre esprit
qui nageait dans les vapeurs des boissons. Les Gaulois
naturellement très-curieux me firent mille questions sur
les mœurs de mon pays. Ils me parurent très-cré-
dules et n'ayant aucune idée du mensonge. Tandis
que je satisfis de mon mieux les désirs de tous mes con-
vives , la coupe fil le dernier tour , et nous bûmes tous
la liqueur étrangère, mais avec sobriété (150).
Mon hôte me dit alors — • Mon frère , nous n'inter-
rogeons jamais le voyageur qu'à la fin du festin; car
celui qui a parcouru les montagnes a besoin de nourri-
ture (151). Maintenant que ce devoir est rempli, faites-
nous connaître votre nom, votre patrie, et le motif de
votre venue parmi nous. Nous vous écoutons.
— La Grèce m'a vu naître, et je passais mon en-
fance dans la ville de Thèbes. Mon père s'appelait Ma-
carc (152) et ma mère Thélème (155). Us me nom-
mèrent fils de la foudre Ayant été orphelin de
trcs-bonne heure, je m'abandonnais aux désirs de mon
cœur. J'avais toujours manifesté un goût déterminé
pour les voyages. J'ai donc successivement visité tous
les pays de la terre , du midi au nord , et du levant au
couchant , faisant une ample moisson d'observations sur
les mœurs, les coutumes, les gouvcrncmens et la ri-
ciujcsç des pays où j'ai passé. J'arrive mainleuaut do
l'Egypte, de la Chaldée et de l'Asie mineure, pays riches
en noms harmonieux et dans lesquels tout rappelle de
pompeux souvenirs. Partout j'ai rencontré une hospita-
lité plus ou moins douce ; mais nulle part elle n'a été
aussi franche, aussi bienveillante qu'au pays des Celtes.
Honneur vous eu soit rendu , ô mes frères ! . . . Pardon si
je renvois à un autre jour les détails que vous pourriez
souhaiter de moi sur mes longs voyages , mais si la nour-
riture est le premier besoin du voyageur, le repos eu
est le second.
— Vous avez raison , me dit mon hôte ; nous avons
déjà passé une partie de la nuit à la table du festin ^
consacrons l'autre partie à donner au corps le repos
qu'il demande. Venez; suivez-moi.
Il me conduisit à la couche hospitalière, où je ne
tardai pas à dormir d'un profond sommeil.
(i) Pompon. Mêla, liv. 3, ch. 3. (2) Laurcau, Histnire de
France avant Clovis. (i) Scrieys , Èlémeiis de l'Histoire def
Gaules, ch. 37. (1) Idem, ch. 37. (.ï) Idem, ch. 37. {6) Idem^
ch. 37. {7) Idem, ch. 3-. (8) Chateaubriand , les Martyrs, liv. 9,
— Histoire de Provence. (3) L'abbë Couricpcc , Histoire de
Bourgogne , t. 1 . ( i o) Idem. ( n ) Marcliang;y , Gaule poétique,
récit. I. (12) Le grand d'Aassy , J^ie privée des Français,
(i^) Siricyi , £lémens de l'Histoire des Gaules. (i4) Idem.
k5) /^/e/x. Les Gaulois connurent la fabrication du pain avant )c5
omains , les Plioccens établis à Marseille firent connaître cet art
dans les Gaules. ^o^ez ]\Iarchan(jy, Gaule poétique. [lO) Sirieys,
lieu cité. ( 1 7) Idem.[ 1 8) Idem.[\ g) Idem.{io) Idem.[-i i ) Strabo ,
liv. 4.Papon. (aa) Strabo, liv. {. (^3) Pline, liv. 11, ch. 42-
^24) Pline liv. 11, ch. 25. — Cacsar.(a5)Posidonius, liv. 4,ch. i3.
(26) Les Gaulois avaient àtis lyres , des harpes, des chélys, de*
cytliares. Strabo, liv. 6. (27) Siricys , lieu cite. (28) Idem.
(^9j Idem. (3o) Lc5 festins se prolon^jcaicnt souvent jusqu'à
l'aurore. (3i) Justin , liv. ih. (3^) Pluton , dieu de la nuit selon
Caesar, de bello galli. (33) Ou Magus ; il régnait en 1986 du
monde et 201 5 avant J.-C. (34) Uoucn. (35) Angers. (iG) 5ioyon.
{i7) Nevers. (38) Il régnait en 2029 du monde et 1972 avant J.-C.
(3!^) Csesar. (4o) Il régnait en 2096 du monde et iç)5i> avant
J.-C. (4i) — an 2116 — i885. (42) — an 2168 — i838.
(43) — an 2202 — 1799. (44) — an 2238 — 1763. (45)
Aujourd'hui Paris. (4C) 11 régnait an 2270 du monde et i73r
avant J.-C. (I7)— an 2324—1677. (48) — an 2339— iGfrj.
(49) — an 2354— 1647. (5o) OuBcllegius. (5i)0u Jalligius.
(Si) Ou de Thusus Hérule. (53) C'est sans doute cette origine qur
donna sujet aux Gaulois d'aller secourir Troie. Voyez Gaulr
poétique de îlarchangy, notes. Quelques auteurs disent que le,-.
Gaulois ayant trouvé la ville prise, emmenèrent avec cui un
certain nombre de Troyens. f^oyez Amm. Marcell. Lucan.
Phars., liv. 1. — Sidon. Apoll. liv. 7 , ép. 7. (34) Il régnait an
24o4 du monde et 1697 avant J.-C. (55) — an 2434 — 1567.
(56) — 2482 — iSig. (57) Valence sur le Khône; il existe tout
près de la ville de Romans et celle deRomieu. (58) — an 2660
— 1441 avant J.-C. (59) — an 2583 — 1418.(60) — an 2610
— 1391. (6i) — an 265o — i388. (62) — 2700 — iSoi.
(fi3) Ou Francion , il régnait an 2800 du monde et 1201 avant
J.-C. (64)11 donna son ném au peuple Sicanibre. (65) L'histoire
parle peu de ces rois, et le temps de leur règne n'est pas bien connu,
cette chronologie est prise dans les Elémens de l'histoire des
Gaules, par Sirieys. Il ne parle pas des auteurs où il a puisé.
(t)G) Ces fastes de l'histoire des Gaules sont pris dans les Elé-
mens de r Histoire des Gaules, par Sirieys. (67) Les Gaulois ar-
maient leurs enfans dans une cérémonie publique, Sirieys. (68) Les
jeunes Gaulois ne pouvaient se présenter devant leur père qu'après
avoir été armés. Ne serait-ce point là l'origine de la chevalerie ?
(Ut)) L'Espagne , en 1 58 1 avant J.-C (7 o) Italie, «0 1579 — (7i)
tio.. — (72) En 1264 — (73) En i33o — (74) En 616 — (75)
Milan. (76) En 1590 — (77) 600— (78) Marseille. (79) Crémo-
nais. (80) Véronnais. (81) 576 — (8 >) 544 — (^3) 544 — (84)
525 — (85) 480 — (86) 429 — (87) 429 — (88) 392 - (89) àg»
— (90) 336 — (9 1) 35 1 — (J}) 35o — (93) 342 — (94) 336 —
(95) 334 — de Rome 4io. (95) 32 1 — de Rome 433. (96) 3i 1
— de Rome 443. (87) 3ii — de Rome 443. (98) 307 — de
Rome 447- ("J^) 396 — de Rome 457- («oo) 284 — de Rome 470
MUSÉE DES FAIVÎTLLES.
165
(loi) ^79 — «le Rome 475. (109) ^78 — de Rome 476. (io3)
a^5 — de Rome 479- («o3) 36') ■= de Rome 4?9- (<o'j) 2 19 =
de Rome 5o5. (io5) ^43 — de Rome 5ii. (106) 24a = de
Rome 5:3. (107) Hclanus , signifie splendeur, nom sous lequel
les Gaulois adoraient la lune. Voyez D. Martin , Histoire des
Gaulois, (lù?) Lucan , debell. cii'il., liv. 5. (109) Maxime de
Tyr, orat. 38. (110) Picot, Histoire des Gaulois, tom. 3, liv.
•3, du 7. (m) Picot, lieu cité. (1 iv) Gaule poétique, (i i3) Caes.,
c/e ie/.^'.i/. liv. 6. (1 14) Le Mercure des Phéniciens. (ii5)Dio-
«lorc de Sicile. (H 6) Coutume conservé© ju«qae» à U chevalerie.
(117) D. Martin , Histoire des Gaulois, (i 1?) Pomponias Mêla,
liv. 3, ch. 3 (118) Courtépëe, Histoire de Bourgogne. (119)
Le grand d'Aussy, Vie privée, (lîo) D. Martin , Religion des
Gaulois. (\i\) Cats. de bel. gai., liv. 6. (122) Tache , de morib.
Germa. (l23)Strab. liv. 4. H'2\) Pic, lieu cité. (125) Laoreau, lica
cité. («26) /dem. («27) D. Martin. (I2£) Cxs- de bell.gall., liv.
4. (l^y) Marcel, tom. i , ch. 9. (130) Le vin que les Phocéen»
établis à Massalie avaient fait connaître. Polyb. liv. 1. («3«)
Marchang. Histoire de France, tome \ .(« 32) Mot grec que signifie
bonketa-i (<33) M«t grec qni v«rt dire volonté.
SECONDE JOURNÉE.
Le lendemain malin , je rae levai de bonne heure, ei
vins m'asscoir sur le seuil de la maison de mon hôte. Le
ciel était serein , la Camarus (1) rougissait au feu de
l'astre du jour prêt à s'élancer du sein des nuits. Les
Derus (2) , qui s'élevaient sombres et touffus sur le som-
met de la moutagne gui dominait les habitations des
Gaulois , s'agitaient doucement an souffle caressant des
Ccrs (3). Lynde (4) du firmament se colorait d'un rouge
éclatant, ei se reflétait sur les ondes courroucées de la
Druentia (3) qui bordait comme d'une frange argentée
la plaine des Candelleuses (6) ; la légère Bardai (7) chan-
tait seule au bro (8) silencieux.
Je goûtais le calme que procurent de pareilles sen-
sations alors que mon hôte me rejoignit en disant :
— Salut, mon frère; puisse votre sommeil avoir
ctc anssi paisible que l'est la face de la chaste Héla-
nus...
— Vos vœnx sont accomplis , mon frère, car ma
nnit a été aussi douce que le cœur de la jeune fille.
— Que les dieux en soient loués... Nous allons à
la chasse; serez-vous des nôtres?
— Très-volontiers.
Nous rentrâmes dans la maison , et nous prîmes cha-
can nos armes; quelques autres Gaulois vinrent se réu-
nir à nous, et nous partîmes tous, nous dirigeant
vers une forêt. A notre arrivée, je fus surprLsd'y trou-
ver un très-grand nombre de chasseurs réunis; je fis
part de mon étonnement à mon hôte , qui me dit alors:
— Nous célébrons aujourd'hui la fête de la déesse
des chasseurs, et il y aura en son honneur une chasse
générale (9). • Alors nous formâmes un grand rond;
Jes prêtres de la déesse étaient au milieu (^0): l'un
d'eux portait un large sac ; il fit le tour, et en passant
devant nous, chacun des Gaulois lui remit , en l'hou-
n«r de la déesse de lâchasse, autant de pièces de mon-
naie qu'il avait tué de grands animaux j>endaut l'an-
née (H).
La collecte finie, le prêtre dit quelques paroles sa-
crées, puis il remit à tous les assistans des flèches em-
poisonnées {\2) , en nous donnant une espèce de béné-
diction , et nous commençâmes la chasse. Le chef des
chasseurs détermina les postes de chacun , et , à un signal
donné, nous fîmes la battue du bois de manière à nous
rendre au lieu indiqué pour réunion. Nous étions tous
àclieval. Les Gaulois, excellens cavaliers (13), firent des
prodiges d'adresse. La forêt était peuplée d'un grand
nombre de bêtes féroces et sauvages. La chasse se pro-
longea une grande partie du jour. Je fus le premier à
me trouver au rendez-vous général ; je trouvai là plu-
sieurs femmes occupées à dresser la table du festin.
Ma capture était minime ; mais celle de mes compagnons
était abondante. Bientôt nous fûmes tons réunis. Alors
nous nous mîmes à préparer le produit de la chasse,
demeurant entourés des divers meutes de chiens qni
rôdaient autour de nous (^ 4). Puis, tandisque les vian-
des cuisaient, nous nous livrâmes tous à des jeux d'a-
dresse et de force, où les Gaulois firent preuve d'agUité,
de force et de souplesse (^o).
Enfin, nous nous mîmes à table; le repas fut des
plus joyeux , et les bardes chantèrent l'hymne suivante :
CHANT DE CHASSE.
« Le glaive du chasseur est sorti do repos; les échos
de la foièl ont retenti de ses coups; partout où il a passé, il
a laissé des traces sanglantes. Les bêtes féroces mises en
fuiie ont fait entendre leurs hurleraens de frayeur ; par eux ,
répouvante a volé de tanière en tanière , et tous les ani-
maux , saisis d'effroi, oîit fui de tous côtés par instinct et
par prudence ; car les compagnons de la déesse criaient :
\ oici les enfans du Celte, les chasseurs des chasseurs,
l'épée terrible des dieux.
» Du sang et la mort !... du sang et la mort!... Ils ont
fui, mais en vain , le fer brillant du Celte leur a fasciné les
yeux , et ils sont venus d'eux-mêmes se présenter aux coups
des chasseurs, et maintenant ils vont être broyés par les
braves des braves.
» Le glaive est l'esclave du Celte ; il va saisir la proie
partout où elle se mouire , au sommet des montagnes comme
au milieu des plaines , à travers les bois comme au sein des
eaux et des airs , l'arme du chasseur est la providence du
Celte.
» Sans la chasse, que serait donc la vie du Celte?...
comme ses premiers pères, il se nourrirait de glands (•! 7)
comme les animaux. Honneur donc à la déesse de la chasse
qni fit connaître au Celte cet art bienfaisant , car après le
tumulte et le sang , viennent les chants harmonieux et les
festins... Ainsi la mort donne la vie... »
Et le repas achevé , nous retournâmes tMs ensemble
au village.
(1) La voûte étoilce. (^jChcne. (3) Zéphir. (\) L'azur du ciel.
(.1) Durance. (6) Cadenct. (7) L'alouette. (8) Champ. (<)) Serieys ,
Histoire des Gaulois {\o) idem (i 1) Idem.(i-i) Idem. (i3) Idem.
(\\) Idem. (i5) Idem, (itl) Strabo , liv. 4. (17) S'il faut en croire
les historiens, tous les peuples dans leur enfance se seraient nour-
ris du fruit du chêne. Voyez Lucre, liv. 5. Ovid, metam. Hora.,
liv. 1 5 et 5. Chaque peuple aurait eu sa forêt de Dodone, La-
cain appelle la forêt de Marseille, SyU'a dodones. Ne serait-ce
pas plutôt le fruit du châtaignier ? et n'aurait-on pas confondu ce»
dcus. fruits!... Terreur ne serait pas impofsible.m Je laisse à
(l'autre* ce problème a résoudre.
^66
LECTURES DU SOIR.
TROISIÈME JOURNÉE.
Le lendemain de la chasse fut un jour triste ; une
dispute s'était éleyée entre deui chasseurs. La cause fut
portée devant le tribunal des magistrats (I) qui pronon-
cèrent la sentence. Voilà qu'un d'eux se plaint el appelle
son adversaire au jugement des dieux (2) et au malle
prochaio (3). Le malle eut lieu le même jour ; là , debout
devant les magistrats, la face empourprée de colère, le
Gaulois condamné parles juges proféra ces mots :
— » Je le jure par tous les dieux du Celte , je me dé-
clare pour la vie l'ennemi de mon adversaire ; que tous
les dieux punissent de mort quiconque lui donnera un
asile qui me soit inconnu. Je défie toutes les forêts de la
terre, les cavernes des montagnes et les déserts les
plus éloignés, de lui fournir une retraite qui puisse le
soustraire à ma juste fureur (4). »
En achevant ce serment terrible , il jeta son collier à
terre comme gage de combat (3). L'adversaire accepta
le défi, et le combat commença impétueux, terrible
même force, même adresse, même présence d'esprit,
jamais deux champions ne furent de plus égale valeur.
Ils combattaient déjà depuis long-temps, et la victoire
demeurait toujours incertaine. Les Gaulois applaudis-
saient les faits remarquables de chaque champion,
lorsque parurent plusieurs bardes qui chantèrent ce
qui suit :
« Le Celte préfère la mort à l'ignominie; le lâche qui
fuit le combat sera maudit. Résister et braver même la
fureur des élémens est la loi commune à tous. Le Celte
lutte avec les courans rapides des fleuves et avec les tour-
billons de la tempête. S'il est couciié sur le rivage de la
mer lorsque le grand flot s'approche, il dédaigne de se
retirer pour le fuir ; il ne déserte point la cabane que
la flamme dévore , mais il dispute au feu tout ce qui se pré-
sente à lui.
» Au moment où le guerrier celte combat, l'étoile de
l'immortalité se hve pour lui, et s'il meurt avec hon-
neur et pour une cause juste, le barde célèbre ses louan-
ges. »
Soudain un cri terrible se fit entendre , et les chants
du barde furent interrompus : le provocateur venait de
rouler dans la poussière , et son ame en courroux s'était
enfuie aux enfers. Le vainqueur lui trancha la tête, la
porta en triomphe chez lui (6) , et l'attacha à la porte de
sa cabane comme un témoignage de la justice de sa
cause et de sa valeur (7).
Les parens du mort demeurés seul» enlevèrent le ca-
davre , et furent l'inhumer sans cérémonie. Les funé-
railles furent donc courtes : arrivés à l'enclos sacré , ils
creusèrent une fosse profonde, y placèrent le mort (8)
et avec lui tout ce qui lui était le plus précieux (9). Sa
femme et ses enfans versaient des larmes, el, les che-
veux épars , chantaient :
<t Le brave des braves a combattu ; c'est en vain que son
bras formidable a frappé tant de coups terribles à l'ennemi,
il est mort , car la déesse des guerriers lui a voilé la face ,
et son bras n'a frappé qu'au hasard ; son bras fasciné n'a
pu éviter le fer de son adversaire. Il est tombé!... mais
avec honneur et gloire , car sa cause était juste. 11 est mort,
mais sa vie n'est souillée d'aucune honte. Le lâche fuit le
combat , le brave le cherche ; le lâche évite la mort , le
brave l'affronte. La mort trouve le brave toujours prêt; il
la voit, sourit et tombe (<0}.
» Dès l'instant où le brave meurt , l'étoile de l'immorta-
lité se lève sur lui , et il va revivre avec ses aïeux {U). »
L'hymne finie, la femme du défunt descendit vivante
dans la tombe conjugale qui renouvelle l'hymenée (i2).
Les enfans qui ne veulent vivre que pour venger leur
père et leur mère , jetèrent dans la tombe des lettres
d'adieu (15). Alors on éleva un monticule de terre sur
les deux morts en forme de piramide haute de trente
toises (14),
Les parens s'étant retirés , il ne resta plus que quel-
ques enfans qui jouaient peut-être sur la tombe de leur
père (1 5).
Pour moi, déplorant une coutume si funeste el vive-
ment ému par la pensée de l'état présent et du sort
à venir de deux familles , j'errai dans ce lieu de repos :
le clos était vaste et planté d'arbres touffus. Le sol était
couvert d'un gazon verdoyant (16).
Je m'arrêtai devant une tombe remarquable sur la-
quelle s'élevait une petite colonne taillée ; une urne ,
peinte de diverses couleurs (17) la dominait. Ces mots
étaient gravés sur la pierre monumentale : • Dans ce
» bouage demithras, ce tombeau renferme le corps du
» grand-prêtre Chyndonax : retirez- vous , impies, les
» dieux gardent ma cendre (^8). »
Je lus encore l'inscription suivante :
« Si vous ne trouvez plus de cendres dans celte urne ,
Il songez à belle âme contre laquelle il ne fut jamais rien
» dit.
» Ici se découvre tout le secret de la vie humaine !
» Lève le v»ile , et médite sur ce composé des substances
» qui s'unissent et se séparent !
» Le soleil s'est levé pour moi !
» La vie est courte; le temps n'est long qu'après la
D mort 1
■ Rien n'est plus assuré que la mort !
» Réjouis-toi, et viens (19) !... »
Ce jour-là , mon hôte mariait une de ses filles, et dès
la veille, on avait préparé les réjouissances. Le repas
fut splendide; un très-grand nombre de Gaulois assistaient
au festin. Tous les jeunes guerriers des Gandelleoses
étaient présens , et c'était parmi eux que la jeune Gau-
loise devait choisir son époux.
Le repas était fini ; tous les enfans des Celtes , atten-
tifs à ce qui allait se passer , gardaient le silence. Tous
les yeux étaient portés sur la jeune fille qui demeura un
instant indécise et rêveuse ; enfin la jeune Gauloise , sa
figure se colore, elle se lève de table, prend une coupe,
et , l'avant présentée k un jeune Gaulois , elle y verse de
l'eau (20).
Un tonnerre d'applaudissemens se fit entendre; la fille de
mon hôte venait parla de déterminer son choix. Nous nous
levâmes tous de table ; mon hôte prit sa fille par la main,
la présenta au jeune guerrier qu'elle avait choisi, el
lui dit : — Je te donne ma fille pour être ton bonheur el
ta femme, pour garder tes armes et ton argent , pour
veiller sur tes enfans, pour partager ton lit el tel
biens , el je te la donne an nom de tous les dieux (2 1 ).
MUSÉE DES FAMILLES.
i6i
Et nous répondîmes tous : — Que cela soit fait ainsi. '"^
Les bardes entonnèrent alors le chant de l'hyménée.
« Jeanes guerriers et vous jeunes filles , venez saluer
voire compagne; venez; apportez tous des couronnes de
fleurs et des guirlandes de verdure; venez, accourez tous
vers la bien-aimée de l'homme.
» L'homme unira son existence à celle de la femme , ils
ne feront qu'une même chair.
» Que les génies malfaisans s'éloignent du couple heu-
reux ; car les jeunes filles ont cueilli le rameau d'aubé-
pine (22) qui éloigne les lutins et les duses(23).
» Que l'homme qui a donné son nom à la femme évite le
déshonneur , et que la femme qui est la compagne de
l'homme demeure toujours pure.
» Couple charmant !... que les dieux rendent votre union
féconde et prospère; soutenez-vous l'un l'autre et bravez
ensemble les orages de la vie. Puisse tous les dieux vous
être favorables , et tenir loin de vous le codrille impur qui
donne la mort (24).
I) Le genre Fiumain est sorti des flancs de la femme, et
ii a été nourri par elle , et tous les héros du Celte ont été
balancés sur ses genoux. C'est la femme qui file le lin qui
doit servir à tisser la chlamyde des guerriers; c'est elle qui
essuie son front poudreux , et qui nettoie son épée ensan-
glantée après les combats,
» Jeunes filles, conduisez votre compagne à la chambre
nuptiale , afin que le prêtre la bénisse ainsi que son époux.
Que votre hymen et votre bonheur, couple fortuné, soit
aussi durable que la pierre césée (25) , que le Peulvan (26)
et le Dolmen (27).
» Jeunes guerriers et vous , jeunes filles , venez saluer
votre compagne ; venez , apportez tous des couronnes de
fleurs et des guirlandes de verdure, venez, acourez tous
vers la bien-aimée de l'homme I... »
Après la cérémonie religieuse qui fut secrète, les
deux époux revinrent dans la salle du festin , se proster-
nèrent aux pieds de leurs parens, et leur demandèrent
leur béQédiction(28), après quoi les assistans formèrent
tous une vœu personnel pour les deux époux (29).
Alors les jeux publics commencèrent au devant de la
maison de mon hôte. Les uns se formèrent en rond , se
tenant pas la main, et dansant au bruit des instrumens ;
et leurs voix mâles se mêlaient aussi aux sons des cy-
thares, des harpes et des chelys (50) ; d'autres, à demi
nus, s'exerçaient à sauter au milieu d'un rond formé
d'épées et de lances aiguisées (3^).
Pour moi , je causais avec mon hôte , et je le ques-
tionnais sur le commerce des Gaules.
— Le commerce, favorisé par les rivières (32), at-
tire, me dit-il, assez d'étrangers (53). Les échanges
portent principalement sur lesobjets suivans: l'étain des
raines de Cornouailles (54); les chiens de chasse et de
combat (35); les peaux dont ont fait des voiles (56),
des fourrures , et la viande sallée des bords de la
Seine (37) ; les toiles si serrées qu'elles résistent au
tranchant des armes (38); des objets de terre cuite et
de verroterie (39) ; l'or qu'on enlère dans le sable des
fleuves de l'Aquitaine (40). Les Gaulois se glorifient d'à-
voir inventé les roues de la charrue et le crible qui pu-
rifie le grain (41). Us cultivent une espèce de lin qu'ils
savent filer et ourdir , avec lequel ils fabriquent des
robes qui sont recherchées par tous les autres peu-
ples (42). Pour hâter la maturité des fruits , ils répan-
dent sur eux une poussière noire (43) ; ils composent un
savon pour nettoyer le linge (44). Les lits de duvets ont
été inventés par eux (45), ainsi que les tapis à fleurs.
Ils ont des procédés pour teindre de diverses cou-
leurs (46). Le verre, qu'ils savent travailler, est plus
transparent que celui des autres nations (47). Ils savent
donner à l'éfain et au cuivre l'éclat de l'or (48), lis en-
graissent la terre par le moyen de la marne et de la
chaux (49). Les Gaulois ont encore inventé les habits
feutrés (50) ; enfin ils savent battre monnaie. » Mon hôte
m'en présenta une; elle était de cuivre, portait au bord
le nom du roi Dubno , au milieu, l'effigie de ce prince ;
sur le revers de la médaille, on voyait un guerrier te-
nant de chaque main une tête ensanglantée (31).
Le soleil avait cessé d'éclairer le sol desCandellenses;
les jeux publics finirent , et le repas des noces commença!
(i) Seriey» , ch. 3i, (?) Idem. (3) Assembl^ea g^ndrale» , plu-
sieurs pays ont pris leur nom de cet assemblées, tels qu'A«male.
Vismale, l'oyez Boulainvillicrs. ('i) Marchangy, (5) De Boulain-
villiers , de la est venu Texpresiion : jeter le gand. (6) Boulain-
villiers. 7) Idem. (ÎJ) Les Gaulois brûlaient en général les morts
cependant quelquefoi» il les inhumaient, voyez Qxm. debell.gal.
(9) Marchangy. (;o) Les Gaulois connaisiaient la vie future.
(11) Caî«. de bcll. gall. {11) On a trouvé une multitude de ces
tombeaux dans la Creuse . la Sartlie, la Sambre , etc. (i3) Diod.
Cot usage a encore lieu au Bengale, selon Marchangy. (i 4) Serieys.
( 1 5) Idem. ( 1 6) Laurcau, Histoire de France a <^antClons. ( 1 7) Ce
monument a été trouTé près de Dijon , voyez D, Martin.
(18) Toutes ces inccriptions se trouvent dans Laureau et D. Martin.
(19) Ces inscriptions semblent cU-e en opposition avec ce que nous
avons dit précédemment , savoir , que les Gaulois n'écrivaient
point. Il est certain toute fois qu'ils connaissaient l'écriture , ilt
n'en faisaient point usage pour écrire leurs lois et leur histoire,
voyez tous les auteurs cites. (20) Justin, liv. 43. (21) Marchangy.
{-il) Mémoires de l'Acad. celtique. (23) Mauvais génies. (2()
Cette superstition gauloise se retrouve encore parmi le ptuple
des campagnes. Le codrille, serait selon eux , un œuf pondu par
un coq, d'où il sortirait un» espèc» de reptile qui donfllgjlib mort
'a ceux qui le regardent. Mémoires de l'Académie celUquCy
tome 4 , p. 95. (ih) Pierre monumentale druidique si commune
en France. ('26) Obélisque gaulois. (27) Autel gaulois. (28) Mé-
moire de l'Académie celtique. (29) Idem. (3o) Claudi. et Sidon.
Appolin. (3 )) Tacite. (3 j) Strab. liv. 3 et 4. (33) Diod. sicul. Ht. 5.
()|) Picot, Histoire des Gaules. (35) Strab. (36) Cats. de bell.
gall. (3-,) Strab. (38) Pline. (89) Strab. (\()Idem. (4,) Pline, liv.
18, d'après le même auteur, les Gaulois connaissaient la marne
et la chaux qu'ils employaient pour engraisser la terre. (\i) Sa-
bine. (43) Pline, liv. 17. (44) Pline, liv, 28. (45) Pline, liv. 8. (46)
Pline, liv. 19, (47) Idem, liv, 3o et 36. (48) Idem, liv. 24.
(49) Idem, liv. 8. (5o) Idem, liv. 17. (51) Picot, Histoire des
Gaules , Stnh. liv. 4, Marcel , Origine de la monarchie fran -
çaise. Voye% les plancher;
QUATRIÈME JOURNÉE
Je me levai de grand matin ; je désirais faire une pro-
menade dans les environs. Le fils de mon hôte m'accom-
pagna , et bientôt nous eûmes parcouru le village. Il
était situé sur le penchant d'une colline H ) , et une for-
tereise le dominait. Elle était construite d'une manière
assez régulière, et très-solide. De longues et grosses pou-
tres gisaient a terre à deux pieds de distance l'une de
l'autre ; en dedan», elles étaient attacliées ensemble par
468
LECTURES DU SOIR.
des traverses , et le vide éUil rerapli de terre grasse ;
ce vide était couvert en dehors de grosses pierres. A ce
lit de poutres, de terre et de pierres, succédait un se-
cond lit pareil , puis un troisième. Ainsi , jusqu'à la hau-
teur de quatre-vingts pieds (2) , l'édifice était de forme
carrée, et les murs avaient quarante pieds d'épaisseur,
Sur trois cents de face (3). Des pieux pointus et durcis
au feu étaient plantes au haut du mur, et formaient un
bataillon de piques (4). Tout autour gisaient éparses
des tours mouvantes (o) , des rhédas (6) , des pétori-
tUDs (7) , des essorts(8) et des covius (9).
Sur les quatre portes principales de la forteresse , on
avait cloué des pieds de louve, des carcasses de hibou,
des os humains et des crânes pris à l'ennemi (^ 0). Sin-
gulière mosaïque que celle des Gaulois !...
En face et près d'un déru centenaire à demi consumé
par la foudre , s'élevait un autel de gazon ; un long ja-
lon y était planté et balançait dans les airs l'étendard
sacré de la guerre (H). Tandis que nous continuioDS
notre course matinale, curieux que j'étais de connaître
tout ce qui concernait le peuple celte, je m'enquis au-
près de mon compagnon de la forme desgouvernemens.
Voici ce qu'il m'apprit :
« Le peuple Gaulois est divisé en grandes peuplades,
et chaque peuplade habite un territoire déterminé (12) ,
et ce territoire n'a d'autre nom que celui de la peuplade
qui l'habite (15). L'empire des Gaules, à cause de sa
vaste étendue, pourrait être divisé en deux grandes
parties , savoir : la partie asiatique et la partie euro-
péenne (1 4). Les limites de la partie asiatique ont beau-
coup varié; quant à la partie de l'Europe, elle est li-
mitée, au midi, par la mer Méditerranée; à l'occident,
par rOccéan atlantique; au nord-ouest, par la mer du
Nord et la Manche, et au nord, par la Scandinavie, la
Pologne et la Moscovie (t3). La forme du gouvernement
est , chez les uns , monarchique , chez les autres , aristo-
cratique (t 6) , chez d'autres enfin , partie aristocratique
el partie démocratique; ces derniers sont appelés
libres (i7).
» Les petites républiques sont soumises aux nobles ,
mais elles choisissent annuellement un magistrat pour
les affaires civiles>, et un généralissime pour celles de la
guerre (^8). Les républiques et les états monarchiques
se réunissent tous les ans en un conseil général où l'in-
térêt commun est discuté et réglé (19). Les républiques
ont une loi commune à toutes : elle oblige tout citoyen
à révéler secrètement au magistrat ce qui peut être
tramé contre l'intérêt public (20). Tous les états sont
dans une continuelle surveillance les uns envers les
autres pour se maintenir libres (2^).
» La royauté se transmet par la voie de succession :
dans ce cas , le pouvoir est tres-limité. Les rois (22) élus
par le peuple sont plus puissans, et ceux qui doivent
leur pouvoir à la conquête le sont encore davantage (25).
» La paix et la guerre sont décidées par les druides on
^ par un tribunal de femmes (24). Voici à quelle occasion
^ ce tribunal fut établi : deux peuples avaient à nommer
3^ un roi ; ils ne pouvaient s'entendre sur le choix de la
personne. On était sur le point de se battre, les deux
armées étaient en présence ; tout k coup une troupe de
dames gauloises se précipite parmi les guerriers , et une
d'elles s'écrie :
— Quel est donc le motif de votre assemblée?
l'élection d'un chef dont la psrsonne réunisse la justice,
la sagesse et la valeur; qui maintienne la prospérité
comme la grandeur de toutes les cités. Espérez-vous le
trouver plutôt dans une cité que dans une autre?...
C'est une erreur. Les dieux qui les donnent aux peuples
n'ont aucun égard au lieu de leur naissance : devant eux
les hommes et les lieux sont égaux. Les Gaules possèdent
plusieurs héros qui mériteraient la préférence; mais ne
vous flattez pas de découvrir le plus digne d'être élo , si
vous ne commencez par étouffer cette jalousie qui vous
empêcherait de voir le mérite là où il se trouve (23),
» Les Gaulois s'apaisèrent h ce discours; le chef fui
nommé. En reconnaissance de la prudence manifestée
par ces dames, le tribunal fut établi.
• Les femmes gauloises sont aussi courageuses que
leurs époux ; on les a vues souvent combattre les enne-
mis de la patrie, les cheveux épars et l'épée à la main :
elles encourageaient les combattans au milieu de la mê-
lée. Les Gaulois préfèrent périr par les flammes avant
que de capituler ; tous ont en horreur l'esclavage (26). »
Notre course était finie , et nous rentrâmes pour le
repas du matin.
(i) Actuellement appelée leCastelar et où il reste encore une
portion de tour et des remparts , lieu où était le pays des Caudel-
Itnsis pagtis , peuple cclto-liî;ien , Voyez le Dictionnaire his-
torique et topographique de la Provence, par Guérin. (i)CtXM.
de bell. galL, liv. 6. Chateaub. les Martyrs, liv. g. (3) Ccsar
et Chateaub. (1) Idem, idem. (5)Cacs. de bell. gall. (6) Char à
deux roues (7) Char à quatre roues. (8) Cliarriot dans le genre
des Covins (9) Charriot à combattre : armé de fer tranchant ,
c'est peut-être ceux dont il est parlé dans le livre des Machabées,
(10) Chateaub., les Martyrs, liv. 9. (M) Statue grossière
d'Hésuï , dieu de la guerre. (10) Sericys, Histoire des Gaules.
(i3) Idem. (14, i5, 16, 17, 18, jg, io,i\ , aa, a3 , 24 . Se-
rieys , Histoire des Gaules. (25) Ce discours se trouve tel quel
dans l'histoire des Gaules, f»T Serieys, voK unique. |2Q/cW)*>.
CINQUIÈME JOURNÉÊf
Ce jour-là nous fîmes , comme le précédent , une pro-
menade matinale. Nous trouvâmes encore la porte du
pays fermée et gardée on dehors par une meute de
chiens de combat (4); nous l'ouvrîmes, et nous descen-
dîmes la montagne. Mon but était de visiter le naut (2)
sacré qui se trouvait à la base. Le naut était vaste et
rempli de bettulas (3). de dcrus et d'autres arbres sa-
crés. Au milieu de sa vaste enceinte et sous une ombre
immense, où ite pénètre jamais les rayons du soleil (4), i
s'élevait l'habitation des druides. Là, au milieu de leur
sauvage solitude et dans le silence des forêts, ils étudient
la nature et ses lois; ils cultivent la muse de Belle-
nus (3) , pratiquent la sagesse dOnvena (6) ; ils s'instrui-
sent des cérémonies, des sacrifices et de tout ce qui a
rapport au culte divin (7); enfin ils enseignent la mo-
rale, la philosophie et le dogme si consolant de l'immor-
talité de l'ame (S) à de nombreux élèves.
Los druides (9) sootsoumis à un souverain-pontife qui
MUSÉE DES FA]VmXES.
169
jooild'aDe aulorilé absolue sareax; ^sa mort, il est
remplacé par le plus haut en dignité (JO). Les rois ne
peuvent rien faire sans le consentement des druides li I ).
Ces prêtres ne vont point à la guerre; ils suivent quel-
quefois les armées , mais ils ne combalicnt jamais ( 1 2| ;
ils ne paient aucun subside, et ils sont tous logés et
nourris au frais des états (15).
Ils ont trois fonctions principales à remplir H° ils
rendent les jugemens dans les matières les plus graves ;
2° ils élèvent la jeunesse ; 5° ils font des sacrifices (14).
Dans les affaires religieuses, ils lancent une espèce d'ex-
communication (lo).
Ils enseignent à leurs élèves tout ce qui concerne
l'ame, rastroDomie,la cosmomélrie, la géographie , la
philosophie et la théologie H6|. Les éludes sont très-
longues , et n'ont lieu qu'oralement. Toute leur science
est contenue dans vingt mille vers que les élèves sont
obligés de graver dans leur mémoire (17). Les druides
connaissent la boussole, l'aimant (^ 8), et cultivent avec
succès la magie (19). La couleur rouge est regardée par
eux comme quelque chose de divin (20).
Les druides sont divisés en cinq classes, savoir :
-1° les bardes, qui se livrent à la poésie et à la mu-
sique;
2° les vaormèdes chargés des études ;
5" les cubages chargés de la divination;
4" les druides proprement dits qui sont sacrificateurs;
5° les causidicis qui sont les interprètes des lois (2^).
Nous parcourûmes seulement la partie publique du
naut sacré; une terreur (22i subite me prit en voyant
ces lieux sauvages. Je me hâtai donc do sertir de la fo-
rêt druidique, et tandis que nous revenions au logis,
le fils de mon hôte me raconta les travaux de 1 Hercule
gaulois.
Ogmius , prince des Gaules, doué d'une force prodi-
gieuse, d'un caractère guerrier et aventureux, s'était
rais à la tête de l'exubérence de la jeunesse gauloise , et
la conduisit dans I Espagne où, après des combats sou-
vent renouvelés, il les établit. A son retour dans la pa-
trie mère , il est de nouveau mis à la tête d'une nouvelle
migration celtique 'a laquelle il fit franchir les sommets
hérissés des Alpes. Il peupla les montagnes; ensuite il des-
cendit dans la plaine , et fit la conquête des terres qu'ar-
rosent les eaux du Tésiu. De la il fut jusques aux ri-
vages de la mer Adriatique. Après ces travaux, Ogmius
passa le Pô auprès de son embouchure . et peupla lÉ-
Irurie; de là Ogmius passa dans le pays où le Nar a sa
source, et y laissa une colonie au lieu où précisément
plus lard Rome s'éleva. Continuant ses excursions, il
fut près de l'Iris, où il fixa une autre colonie; enfin il re-
vint dans sa patrie (23-24 1.
Nous étions parvenus dans l'intérieur de la cité; en
passant sur la place publique , nous fûmes témoins dune
coutume qui se renouvelle deux fois |var an. Un magis-
trat, devant lequel venait se présenter tour à tour la
jeunesse gauloise, mesurait l'épaisseur de chacun d'eux.
Tous ceux qui dépassaient en rotondité la longueur
fixée, furent mis à l'amende et 'a la diète (25). Le lils de
mon hôte s'avança quand son tour fut venu ; un rire
universel l'accueillit, et le magistrat ne le soumit point
à l'épreuve : il était mince comme le peuplier de six ans.
En rentrant à la maison, mon hôte me fit voir ses
armes et des têtes prises à l'ennemi vaincu ; elles étaient
MARS I8.'56.
entourées de cercles en or (26) ; puis onc cotte de mailles
assez bien faite (27). — Ceci , me dit-il , est une parure,
mais non point une chose défensive ; nous méprisons ce
qui peut garantir de l'atteinte du glaive. Jamais je n'ai
combattu sous cette cuirasse. Je vis des flèches armées
dune pointe de fer, d'os ou d'une pierre tranchante.
Je remarquai une espèce de casque qu'ombrageait un
panache de plumes de diverses couleurs (28); mais ce
que j'admirai surtout, ce fut son bouclier où la prise
du Capitoleet Brennus, pesant l'or des Romains, avaient
été peints (29).
Mon hôte examina les miennes , el les trouva très-in-
férieures aux siennes; car elles étaient légères comme
cela convient à un voyageur.
— Que sont donc, me dit mon hôte, ces boules
rondes, pesantes el verdâtres que vous avez dans votre
sac de guerre?
— Ce soni, lui dis-je, des pierres tombées du ciel,
qui m'ont été données par les prêtres de Memphis.
— Et quelle est la destination de ce tube de fer creux
que je vous vois encore?
— Les prêtres d'Egyplé m'ayant initié à tous leurs
mystères , m'ont remis ce tube d'acier : c'est une arme ;
ma volonté suffit pour en faire sortir la foudre ; mais je
ne dois m'en servir que pour défendre ma vie , la dé-
truire avant de mourir, et défense m'a été faite d'initier
qui que ce soit dans ce mystère redoutable, sous peine
d être puni par tous les dieux : ne m'en parlez donc
plus. Mon hôte , haletant de surprise, m'obéil,
La journée se passa de diverses manières ;'sur le soir,
mon hôte et son fils me quittèrent, disant qu'ils allaient
vaquer a des travaux pressans. Pour moi , ne pouvant
point les accompagner , je demeurai seul avec la fille do
mon hôte. La jeune Gauloise était réellement belle el
jolie. A peine âgée de seize printemps, son ame pore el
chaste se reflétait sur se5 traits enchanteurs; son teint
plus blanc que le lait (-30) el la fleur de l'églantier (3^ ) ,
était animé d'une expression de mélancolie attrayante;
sa bouche , petite et serrée , pareille au bouton de la
rose qui s'ouvre aux premiers rayons du soleil , étalail
toute la fraîcheur de l'aurore : ses yeux , grands el sur-
montés de longs cils et d'un arc doré, étaient doux
comme l'azur du ciel (52i; une blonde chevelure descen-
dait en longues boucles sur ses épaules el sur sa poi-
trine qui n avait pas d'antre voile (33); elle portail
une tunique blanche d'étoffe légère brodée en fils de
pourpre que le^ commerçans de Carthage apportaient
dans les Gaules i34i; une ceinture de cuivre serrait sa
taille svelte el élancée |35i. Nous étions assit sur un
banc de pierre et sous les arbres qui entouraienl l'habi-
tation. Il était presque nuit; je tenais une de ses mains
dans les miennes; nos regards se mêlaient el se confon-
daient comme deux rayons du soleil; notre conversation
pleine de paroles suaves et tendres nous faisait oublier
le temps...
Soudain un ricanement se fit entendre; une main
assez lourde me frappa sur l'épaule, el ces paroles frap-
pèrent mon oreille :
— Prends garde... étranger ... prends garde;... le
chien du combat veille sur les agneaux pour les défen-
dre de l'approche des lions.
Et UB homme sortit violemment de derrière les ar-
bres , el disparut comme l'éclair. Nous rentrâmes dans
22. TROÏMBVE VOLPMK.
4Êk^
170
LECTURES DU SOIR.
la maison ; j'étais très-ému , et une larme brillait aux
yeux de la jeune fille.
{{) Scrieys et Strab. (2) Vallon sacre (3) Bouleau. (4) Lncain,
Phars. , liv. 3 , «rArlincourt, Caro/^/rf.-, ch. 15. (5) Apollon.
(6) Minerve. (7) Papon, Histoire de Provencf. (?) E est très-
certain que ce dognie était connu des Gaulois, (i*) Prêtres. (l(')Caes.
deBell. ^all. {1 1) S.ChrASostôme. Homel, 49. (12,43, <4) Se-
ricys. (15) Cacs. et Pomp. Mêla. (16) Serieys. (17) Marchangy.
{{ S) Slmlt et Marchan8T.(l 9) Cicero, de DiK'inat., liv. i . (20) Se-
rieys. (2<) Idem.(i'2) Voyez le beau morceau de la Phnrsale de
Lncain , ou il dépeint une foret gauloise, et qui commence par
ce* vers :
^ Lucns er»t , longo Duiiqaam TÎolatos ab STO ,
Obscurma ingeos coddcsïs aen ramîs ,
l^t gclidas altè samuotis solibiu ambras
Hano non ruricolx paocs.
f23) Serieys, ch. 43 et 4 4. (24) Voici de quelle manière Lucien
aépeint Thercule gaulois.
c Ogmius était un vieillard vënërablc, qui avait un grand front
» chauve, des yeux vifs et perçans, avec une taille haute et ma-
» Je^tueuse ; il était hâlé et ridé comme un nautonnicr avancé en
» âge ; sous ce rapport on Teùt pris plutôt pour Caron que pour
» Hercule. Il ne laissait pas d'être revêtu de la dépouille du lion,
> de tenir une massue dans sa main droite , et dans sa gauche un
» arc et un carquois. Ce qu'il y avait de plus merveilleux , c'est
> que ce grand personnage tenait attaché par l'oreille un nombre
» incalculable de personnes de tout âge et de toute condition. Les
> chaînes étaient d'or et d'ambre, mais si fines, si déliées, qu'il
» ne fallait presqpie rien pour les rompre. Toutefois, loin qu'aucun
» de la troupe fit la moindre résistance , tous les captifs gais et
> dispos , suivaient Ogmius à Tenvi des uns des autres , et leur
» empressement était si grand , que les chaînes étaient lâches. Le
a peintre ne sachant où placer la naissance des chaînes, parce que
» les mains d'Ogmius étaient occupées, l'une à empoigner la
» massue, et l'autre à tenir l'arc , le peintre, dis-je, a représenté
» le bout de sa langue comme le terme où viennent aboutir tous
» les chaînons des captifs Ters lesquels Ogmius se toome avec an
» soiurire qui les attire davantage. »
Singulière manière de peindre la puissance de la parole, mais
qui n'en est pas moins très-ingénieuse. Ce morceau est rapporté
tel quel par Serieys, Èlémens de V Histoire des Gaules , ch. 43.
p. 69. (25) Serieys. (2b) Tite ive, Lir. 83 (27) Varron, de Lins,
lat. liv. et Marchangy. (28) Plin., liv, 32 et Picot Histoire des
Gaiil. (29) Tel était le bouclier du Gaulois Chryxos an rapport
de Silius Italiens. Voyez Marchangy.
(30) Virgile, Eneid., liv. 8,
f34)Diod. Sicil., liv. 5.
(32) Lucain. , Phars. liv. 7, v. 234.
(33) Plin.. liv. 2, ch. 78.
(34) March., tom. 4 , p. 54 .
(35) Tous les auteurs cités.
SIXIEME JOURiSEE.
Mon bôle m'avait dit qu'il y aurait dans la nuit une A
cérémonie secrète , qu'il ne pouvait m'y conduire; car %
il y avait peine de mort pour tout profane. Ce mystère ^
m'intrigua à tel point, que je résolus d'y assister secrète- ^
ment, au hasard d'y laisser ma tête. Je quittai donc ma ^
couche sans qu'on s'en aperçût ; je sortis sans armes , ^
et fus me cacher dans le creux d'un chêne qui était sur %
la place publique. A peine avais-je pris possession de «c-
mon gîte, qu'une jeune fille vint sur la place ; une blan- ***
che tunique , courte et sans manches, couvrait h peine
sa nudité (I); une ceinture d'airain serrait sa taille élan-
cée ('2) , une feuille d'or brillait à son côté gauche , sus-
pendue par une double couronne de chêne cueillie le
sixième jour de la lune (5); sa tête était surmontée ^
d'une couronne de verveine et de selage cueillis aussi le ?
sixième jour de la lune (4); la blancheur de sa peau %
égalait celle du lait Q) et celle de la fleur de l'églantier
sauvage (6) ; l'incarnat de ses lèvres était plus vif que la
rose nouvellement épanouie (7) ; ses yeux étaient bleus
comme l'azur du ciel (S) ; une noire chevelure descendait
en boucles ondoyantes sur ses épaules nues et sur son sein
plus éblouissant que la neige des montagnes (9) ; sa
main était armée d'une baguette d'or (10) qu'entourait
une guirlande de genêt (M ) ; elle portail au doigt un
anneau dont le pouvoir était merveilleux (12); elle s'a-
vança près du chêne où j'étais : la lune éclairait de ses
rayons jeunes et pâles; la jeune fille, élevant les mains
vers le ciel, frappa trois coups (i 5) en proférant ces mots:
Au çjxd. L'an neuf[\-i)!
Soudain chaque cabane s'ouvrit, et parurent en foule
tous ses habitans. Les Gaulois éclatèrent en cris de joie;
ils chantèrent des hymnes auîdieux(13). Les uns étaient
complètement armés (^ 6) , les autres portaient dans la
maiu droite une branche de chêne (17) ; enfin le plus
grand nombre avaient les bras chargés de chaînes , en
signe d'humilité (^8).
Tous les assistans se rangèrent les uns devant les au-
tres, et formèrent une procession (^9). Elle était ou-
verte par une espèce de héraut d'armes ; il était vêtu de
blanc, sa tête était couverte d'un chapeau auquel étaient
attachées des ailes mobiles (20) ; il tenait en main une
branche de verveine autour de laquelle se déployaient
deux figures de serpens (2^). La jeune Gauloise fermait
la marche.
Dès qu'ils se furent éloignés , je sortis de ma cache ,
et les suivis de loin en loin. Ils marchaient lentement,
en chantant les paroles suivantes :
LÀ LO'E MÈRE (22).
« Que les enfans du Celte se hâtent et ^ennent adorer
la lune mère; qu'ils viennent, ou ils seront maudits.
Tentâtes (23) va recevoir les vœux de ses encans ; sa voix
s'est fait entendre sur la cime inspirée du chi^ne drui-
dique , et la druidesse a entendu cette voix, et elle prophé-
tisera. Le chef des druides a rencontré le gui sacré , et il
l'a gardé jour et nuit. C'est aujourd'hui le sixième jour de
la lune, et le premier jour du siècle. Tentâtes va recevoir
les offrandes de ses enians. »
La procession était parvenue au mont sacré où se
trouvaient les habitations des druides (24) ; ceux-ci
étaient aussi rassemblés. Alors l'ordre de la marche
changea : les engages ouvraient la marche , condaisant
un taureau blanc ; les bardes venaient ensuite ; ils chan-
taient les louanges des dieux ; après eux paraissaient les
devins , les variens et les causidicis suivis de leurs nom-
breux disciples. Le héraut d'armes venait après. Trois
druides vieillis dans les travaux suivaient; le premier
portait un plat de glands (25) : le deuxième, un vase
plein d'eau; et le troisième, une longue frame (26).
Après lui venaient alors la druidesse et le peuple
fidèle.
Tout chanl avait cessé. Ils pénétrcrcnl lentement
MUSÉE DES FAMILLES.
171
dans la forêt mystérieuse, où ne pénétraient presque
pas les faibles rayons de la lune , et où régnaient de
froides ombres (27). La clarté vacillante des torches
éclairait à peine, et couvrait d'une teinte blafarde les
adorateurs des dieux celtiques. Là n'habitait point le
dieu tutelaire des campagnes, le Sylvain et la nymphe
des bois (28). Les Gaulois, généralement superstitieux ,
tremblaient au seul bruit de leurs pas, une sueur froide
coulait de leur front, soumis qu'ils étaient par une ter-
reur secrète (29). Ils arrivèrent dans une vaste rotonde
ou étaient des simulacres des dieux grossièrement tra-
vaillés (30) , auxquels les Gaulois victorieux avaient at-
taché les dépouilles des ennemis (3^). Tout à coup deux
Gaulois tombèrent à terre, et y demeurèrent à demi
morts : une sorte d'analhème venait de tomber sur
eux (52). Tous les assistans s'éloignèrent et détournèrent
la tête (33).
La druidesse seule se retourna vers les deux Gaulois,
et s'écria : « Retirez- vous... les dieux vous l'ordonnent;
ils sont irrités contre vous... craignez d'augmenter leur
colère (34)... •
A peine eut-elle dit ces mots, que les deux malheu-
reux , la face contre terre , rampèrent sur le sol , se
traînant parmi les ronces ensanglantées et les ossemens
des victimes (33).
La foule se rangea dans la rotonde au milieu
de laquelle se trouvait le chêne de trente ans (56),
sur lequel on avait découvert le gui sacré (57). Un autel
de gazon était dressé au pied du chêne , en face du dol-
min(58), le plus ancien des druides, vêtu d'un rock (39)
plus blanc que la neige (40) ; son front était ceint de
feuilles de chêne (41) et d'une bandeau étoile (42). Le
terrible Semnothée (43), arméjd'un faucille d'or et d'un
sceptre surmonté d'un croissant (4 4) , monta sur le chêne
sacré. Deux cubages étendirent sous l'arbre une saye (45)
blanche, et le rameau fut coupé. Aussitôt la druidesse
le saisit, le brise en morceaux, et distribue lesfragmens
aux Gaulois qui le reçoivent avec une profonde véné-
ration (46).
Cependant deux cubages immolèrent la victime à un
signal que donna le chef des druides. Le sang est reçu
dans de larges coupes , et jeté au pied de l'arbre sacré
dont les racines se déroulaient en longs serpens (47). Puis
le terrible Semnothée s'écria :
— Teutatès , accueille notre hommage et nos of-
frandes!. . Tes enfans t'offrent cette victime; les druses (4 8)
nous sont favorables. Teutatès, tu veux du sang, en
voilà!... Les ossemens épars dans la forêt sacrée disent
assez notre zèle (49). La bruyère est teinte du sang des
victimes (50). Terrible dieu des sacrifices, cette holo-
causte est-elle insuffisante pour assouvir ta divine rage ?
Parle!... et s'il le faut, cent autres victimes tomberont
sous nos coups. Teutatès! Taransis! (5^ )Dis! Niorder! (52)
dieux protecteurs des Gaulois , tournez vos regards vers
nous!... soyez-nous propices... »
Le druide ayant cessé de parler , un silence de mort
régna sur l'assemblée ; les longs gémissemens de la vic-
time interrompaient seuls l'horreur de ce silence (53).
La druidesse, impassible et morne, contemplait le tau-
reau pour retirer des circonstances de sa mort quelque
connaissance sur l'avenir (54). Dès qu'il eut expiré, la
druidesse monta sur le dolmin composé de trois pierres
droites sur lesquelles reposait une quatrième placée ho-
rizontalement ; la pierre qui formait la table était percée
d'un trou rond (55). La druidesse , assise sur son trône,
promena ses yeux égarés sur les Gaulois. Les assistans ^
^ debout, appuyés sur leurs lances, étaient. visiblement
émus; les bardes chantaient l'hymne qui suit :
LE SACRIFICE.
a Teutatès a reçu nos vœux ; il a voulu du sang, on
lui a donné du sang. Il a parlé sur le chêne druidique;
le gui sacré, le rameau des spectres (56) s'épouvantaient
de la mort; le vainqueur des poisons (57) a été coupé,
et chaque adorateur en a reçu un fragment (58) ; c'est
aujourd'hui le sixième jour de la lune (59) , le premier
jour du siècle (60). Le sang a coulé; l'antre des dou-
leurs , la caverne des ossemens est comblée (6^) ; l'autel
du serment (62) a été rougi du sang de la victime offerte
aux dieux. La prophétesse va converser avec Teutatès ,
et elle prophétisera. Teutatès! Dis! Niorder! Taransis!
soyez-nous favorables. »
La druidesse paraissait vivement agitée ; une émotion
terrible semblait déchirer son ame ; un rameau de sc-
iage , de verveine et de chêne se balançait sur sa tête (65) .
Soudain du milieu de la forêt sainte sortent des hurle-
mens affreux , des cris perçans , des voix inconnues el
des rires terribles (64) ; l'éclair brille, le tonnerre gronde
et une épaisse nuit se répand autour de la druidesse ;
elle éprouve une agitation extrême; enfin , au milieu de
l'obscurité on entend ces paroles :
LA PROPHÉTIE.
« Paix!... Enfans de Teutatès, silence!... Descendans
de Dis, prêtez une oreille attentive, les dieux vous parlent
par manouche. La mort, cette souveraine inexorable,
demande une victime humaine (65j. Avant qu'il soit trois
mois , vos fantômes d'osier devront s'enflammer et briiler
la victime... Jusqu'à ce que les dieux soient apaisés, ils
détourneront leur face de vous... Demain, l'astre du jour
se voilera en signe de colère des dieux... La victime que
demandent les dieux est parmi vous... elle n'est point enfant
du Celte, c'est un étranger... il a profané nos mystères...
que la mort punisse- l'audacieux... que tous ceux qui ont
du cœur se lèvent et saisissent le coupable. .. Sinon , malheur
à vous !... malheur à vous !... »
A ces mots, un éclair immense et continu éclaire la
forêt. Je suis vu et reconnu ; je veux fuir , mais la pro-
phétesse me désigne du doigt , et c'était moi qu'elle ve-
nait de demander pour sacrifice des dieux. L'immensité
du danger où j'étais me faisait fuir avec rapidité : cepen-
dant les Gaulois qui me poursuivaient m'atteignirent
bientôt. Je fus saisi , garrotté el conduit devant la pro-
phétesse , qui ordonna de me jeter dans la caverne des
prisonniers : ce qui fut exécuté sur l'heure, la prison
étant dans la forêt.
(\) p^ita, ^urel.,no\.c. Chateaub., les Mart. (2) Papon, Hist.
de Prov>en.\ d'Arlincourt, Caroléid., ch. <5. (3) Pline , liv. 24.
D'Arlincourt, Caroléid., ch. <5. Chateaub., les Martyrs. {;{) Les
mêmes ci-dessus cités (5) Ibid. Orig., liv. \ 4, et Virgile, Enéide,
liv. 8. (6) Athénée, liv. <3. Diodor. Sicil., liv. 5. (7) Chateaub.,
les Mart. (8) Lucain , Phars., liv. 7, vers 531 . (9) Pline, liv. S.
<0) D'Arlincourt, Caroléid., ch. l3. (H) D. Mart.. i{<?/i«o«
des Gaulois. (12) Marchang. tom. i . (4 3) Chateaubr., les Mort.
liv. 9. (14) Il paraît que parce mot les Gaulois annonçaient le
premier jour de l'an , époque fêtée par tous les peuples. Pomp.
Mêla. (15) Chateaub. ,Zei Mart. liv, D'Arlinc. Caroléid. ch. 15,
à la note. (16) Les mêmes. ()7, 18,19,20, 21) Les mêmes ci-
desius cités. (22) Les Gaulois comptaient les jours à commencer
par la nuit , usage aussi ancien que le monde. (23) Mercure des
Phéniciens. (24) Vallon sacré, tout porte à croire que le vallon
de Laval, au lieudeCadcnet, et au pied delà montagne du Castenar
oà se trouvait Tancien paf« des Cudelleuses) fot autrefois habité
i7S
LECTURES DU SOIR.
par des Druides ; on y apperçoit encore le reste d'une forât de
chênes. (25) Lucrec., liv. 5, et autres auteurs cités. (26) Longues
javelines des Gaulois. (27) Lucain, P/iar5.,Uv. 3.(28) Idem.{-2^)
Tacit. de Morib. Germ. (30) Lucain, Phars. liv. 5 , vers 400.
r5\)'LA\XTKAVi, Histoire de France avant Clovis. (32) Jlarcli.
(35)/c/em.(34)Tacit.,f^ei»fonZ>.Germ.(55)Marcl).(36)Cliâtcaub.,
les Mart.Ç57) Idem.{5S) Aulcl druidique, selon quelques auteurs,
tombe. Nous adoptons la première supposition. (39) Robe traî-
n.'»nte.(40) Chatenub., les Mart., liv. 9. (4!) D. Mart., Religion
des Gaulois. (42) Idem. (43) Druide. (44) Laureau, lieu cité.
(45) Pièce d'étoffe carrée. Ve\\nn\\iiT,Hist.des Celtes. (46) Cha-
teaubriand , les Mart. (47) Idem. (48) Démon» révéré* par les
Gaulois. (49) Tous les auteur» cités. (50) Idem. (51) Dieu du ton-
nerre. (52) Antre dieu des Gaulois. (53) Pomp. Mêla. (54) D'Ar-
lincourt a la note, ch. \ 5.(55) Tradition gauloise, pag. 4 83 etau-
trcs auteurs déjà cités. (56) D. Martin , Jieligion des Gaulois,
(57) Marclinn[;.(58)D. Martin, i{<?/i5i'on des Gaulois. {S'a) Cha-
teaubriand, les Mart.,\\\. 9; leur année commençait au solstice
d'Iiiver , le sixième jour de la lune , ils appelaient ce jour-là , le
jour père la nuit , la nuit mère. (tiO) Idem. (6<) D'Arlinc., Ca-
roléid. ch. 15. (62) Dolmin. (63) Plio, liv. 2 , D. Martin, lieu
cité. (64) Lucain., Phars. ,\\\. 3. (65) Les Gaulois immolaient les
prisonniers qu'ils faisaient à la guerre ; mais seulement [dans un
cas grave pour eux.
SEPTIÈME JOURNÉE,
J'étais donc enchaîne dans la caverne des Douleurs ,
livré à mes reflexions; elles n'étaient pas si tristes que
ma position pourrait le faire présumer. Je ne pouvais
croire qu'un peuple si bon , si doux et si hospitalier de-
vînt si barbare pour un sujet qui me paraissait si frivole ;
je savais fort bien , et par ma propre expérience , que
les peuples adonnes a des cultes fanatiques se laissent
aisément égarer par la terreur qui les entoure.
Cependant , dans la position la plus critique où puisse
se trouver un homme , je n'avais pas perdu l'espoir, soit
à cause du caractère dos Gaulois , soit à cause de mes
armes , dont il me semblait que je n'étais séparé que
momentanément. J'allais donc me livrer au sommeil ,
quand un léger bruit vint captiver toute mon attention ;
je ne lardai pas a distinguer les pas de quelqu'un qui
s'approchait ; bientôt j'aperçus une' faible lumière à tra- >
vers l'obscurité d'un long souterrain qui venait aboutir i
a la caverne. La personne qui s'avançait n'était autre !
que la fille de mon hôte. Elle était couverte d'un long
voile blanc de la tête aux pieds ; je lui témoignai l'éton-
nement que me causait sa venue, et la priai de m'en
dire la cause.
Alors, sans s'occuper de ma demande, elle me dit :
« Étranger, écoute ce que j'ai à te dire. Cette nuit,
une divinité m'est apparue en songe ; elle paraissait en
courroux ; elle m'a appelée par mou nom et m'a dit :
« Nouvelle Volleda, lève-toi et va secourir un infortuné
» qui va périr. Cet étranger qui cueillit un rapide baiser
» sur ton front chaste va mourir, si tu ne vas à son
» secours. Lève-toi; tu es en partie cause de ses mal-
» heurs , car un jeune Gaulois fut témoin du larcin qu'il
» te fit. Va donc à la caverne des Douleurs, et porte
» avec toi le sac de guerre du voyageur ; ce sac contient
» et ses armes et le salut de ton ami. Va , l'étranger te
» bénira, et l'étranger est cher aux dieux. » Je me suis
levée et j'ai obéi. Voilà ce qui t'appartient ; mais écoute :
tes armes ne pourront te sauver la vie ; adore nos dieux,
fais-toi Celte et tu ne mourras point.
— Jamais, lui répondis-je, je n'adorerai les pré-
tondus dieux du Celte.
— Et quels sont donc tes dieux?... seraient-ils les
mêmes que ceux de Rome la superbe , dieux de voluptés
et de mensonges , dieux créés selon les désirs , les goûts
et les passions de ces lâches efféminés... Arrière les
dieux!...
Le Celte, mieux inspiré, méprise les divinité» fan-
tastiques et arbitraires , et n'en connaît que d'immua-
bles et d'éternelles comme la nature; ses dieux sont
visibles pour lui , et si nous leur donnons dos traita cl
des noms, ce n'est qu'une personnification des éléraens.
Taransis est la foudre, Niordcr la tempête. Dis la terre
et la nuit, Bélénus le soleil, Hélanus la lune. Voilà les
dieux que nous adorons.
— Ce que j'adore, répartis-je, est au-des.sus de toul
cela , c'est le créateur du soleil et de la lune, de la terre
et de l'homme; dieu immense, invisible, mais démontré
par ses œuvres... Voilà le mystère redoutable que m'oni
révélé les prêtres de Memphis. Ce dieu voit ce que tu
viens de faire , et c'est lui , fille si bonne et si belle , qui
t'en récompensera, après m'avoir conservé la vie et
rendu la liberté.
La jeune fille, étourdie par cette révélation inatten-
due, couvrit .son visage de ses mains, et jetant sur moi
un regard exprimant ses craintes et ses désirs, elle sortit
du souterrain par une issue opposée "à celle par où l'on
m'y avait conduit.
Plusieurs heures s'écoulèrent, pendant lesquelles je
jouis du repos, et malgré l'horreur de ma situation,
j'étais confiant dans le pouvoir de mes armes.
Vers le soir, une conversation animée eut lieu dans
une caverne voisine de la mienne , et à travers les cre-
vasses du rocher , je pus recueillir les paroles suivantes :
H" voix. — Il doit mourir... les dieux l'ordonnent.
2^ voix. — Mais vous violez les droits de rbospitalitn
qui sont sacrés parmi nons.
V^ voix. — 11 le faut; pourquoi s'est-il venu mêler
à nos mystères? La loi est précise, tout prophane doit
mourir...
2* voix. — Prenez garde, je vous le répète , le voya-
geur est le fils du tonnerre... les dieux veillent sur lui.
'1'^* vo\x. — Il n'y a d'autres dieux que nos dieux!...
quiconque dit autre chose dit un blasphème. Nos dieux
ne veillent point sur lui , puisqu'ils demandent sa mort
par nia bouche ; et toi , Celle, qui cherches à sauver Ion
hôte par de vains subterfuges , crains d'attirer sur la
tête les soupçons des dieux. Retire-toi...
2" voix. — J'obéis, mais souvenez-vous qu'il est le
fils de la foudre!...
^" voix. — Assez, téméraire, rotire-toi.
5" voix. — Que dois-je faire dans une telle occurrence?
^" voix. — Ne rien craindre... obéir en tout poini
aux ordres de la divinité qui parle par ma bouche. Cet
étranger est un espion jeté parmi nons par les lâches
enfaus de Rome. Meure tout espion ! Malédiction sur les
efféminés héros du Capilole!... Quand la nuit sombre
étendra sur la terre son niantoau de deuil, les eubages
dresseront le bûcher au milieu de la forêt; ils y place-
ront un fantôme d'osier qui renfermera la victime en-
MUSÉE DES FAMILLES.
173
chaînée. Tous les Gaulois seront présens. La victime sera
brûlée vivante. Et vous, prêtresse de la déesse , vous
examinerez les convulsions de ses membres , vous scru-
terez ses cris et ses soupirs ainsi que le dernier souffle
de son agonie. Après, vous direz au peuple que les dieux
sont apaisés et que leur colère est éteinte.
Ici finit ce dialogue ; je n'entendis plus que le bruit
cadencé des pas de deux personnes qui s'en allaient.
Après un espace de temps, assez long pour me préparer
à tout, une lumière perça la sombre obscurité du sou-
terrain , et bientôt quelques cubages se présentèrent à
moi; ils délièrent mes chaînes qui tenaieut aux murs,
et me conduisirent devant eux sans proférer une parole.
Nous parvînmes ainsi au milieu de la forêt ; tous les
Gaulois étaient présens et en armes. Là un vaste bûcher
s'élevait en pyramide , au sommet de laquelle plusieurs
devins étaient occupés a placer un énorme fantôme d'o-
sier rempli d'herbes sèches. Tandis que ces préparatifs
s'achevaient, je fus déposé au pied d'uu gros chêne au-
quel tenait un crampon de fer qui fut lié à mes chaînes.
Un chien de guerre était posté au-devant de moi. Je crus
que le temps était venu de faire usage de mes armes ;
j'avais déjà coupé mes chaînes de manière qu'elles pus-
sent tomber par un mouvement violent; mon arme était
prête , je la pris dans ma main droite que je couvris ,
ainsi que mes bras, des pans de mon manteau. Dans cet
état, j'attendis le moment favorable; il ne larda point à
paraître ; on vint me prendre et je fus mis debout sur
l'autel des sacrifices ; un druide répandit sur moi une
coupe de sang. La foule chantait et dansait. Je vis qu'il
était temps d'agir, je lis donc tomber mes fers par une
secousse violente et subite; le chien de guerre voolul
s'élancer sur moi prêt à fuir ; alors je le tue. Tous les
Gaulois , effrayés du bruit de mon arme qui , pareille à
la foudre , avait répandu l'épouvante et donné la mort,
tombèrent la face contre terre ; le voile qui me couvrait
le bras étant enflammé, je le jetai sur le bûcher qui
s'embrasa aussitôt. Les Gaulois, glacés de terreur, de-
meuraient à terre, et pas un souffle ne se faisait en-
tendre, la voix seule de mon hôte se faisait entendre.
11 s'écriait :
— Je vous l'avais bien dit qu'il était fils du ton-
nerre ! . . .
Je crus devoir profiter de ce moment pour prendre la
fuite, je m'éloignai rapidement sans aucun obstacle : je
rentrai au logis de mon hôte où je trouvai sa fille , la
charmante Velleda. Elle m'attendait; elle fit éclater une
joie démesurée en me voyant. Je ne répondis point à ses
diverses demandes. Je pris mes autres armes et je crus
qu'il était prudent de m'éloigner de suite. La pauvre
fille voulut en vain me retenir , elle s'était jetée dans
mes bras en pleurant ; je 4ui fis comprendre que ma
sûreté exigeait mon départ; je lui promis un prompt
retour , et je lui donnai comme gage de mou amour un
collier de grenat et de perles fines , qui avait appartenu à
ma mère. Je reçus d'elle une bague du Celte. Je pris un
dernier baiser sur son front chaste et pur, et me dirigeai
vers la Driientia, suivant la route qui menait à la
ville de Massalia (1).
(1 ) Aujourd'hui Marseille,
HUITIEME JOURNEE.
Ayant atteint cette rivière , je la traversai sur un ba-
teau d'osier, dont les flancs étaient revêtus d'une peau
de bœuf. Ensuite je suivis la route ; elle passait par les
montagnes qui bordent la Druenûà. Après plusieurs
heures de marches fatigantes , j'arrivai au pied d'une
colline plus élevée que les autres, et qui les domine de
sa tête arrondie. Un homme en descendait ; je le joignis
et bientôt nous conversâmes ensemble.
— Je suis, me dit-il, natif de Rome, et j'habite la
ville des Eaux-Sexliues (1), dont la fondation est toute
récente (2). Nos alliés les Massaliotes, attaqués par les
Ligures oxibes et décéates (5), ayant imploré le sénat ro-
main , celui-ci envoya des commissaires , lesquels dé-
barquèrent à OEgilna (4) , ville oxibième. Les habitans
les attaquèrent , et le chef de la députation , Flaminius ,
fut blessé et forcé de reprendre la mer ; il fut se réparer
à Massalie. Le sénat de Rome, justement indigné de cet
acte barbare, dépêcha des légions pour venger sur les
Oxibes les injures faites à Flaminius. Le consul Q. Opi-
mus fut chargé de cette guerre ; il prit d'assaut OEgitna
et détruisit les armées liguriennes. Peu de temps après,
les Ligures saliens, à leur tour, inquiétant les Massaliotes,
une armée romaine vint les protéger. Les troupes sa-
liennes furent dispersées par le consul M. Fulvius Flac-
cus. Son successeur, C. Sextius Calvinus, détruisit le
reste des Saliens. Pendant un hiver, le général romain,
campé sur la montagne d'où je descends, charmé du site
et des eaux chaudes qui coulent en abondance aux alen-
tours, commeuça d'élever la ville daus la vallée, et lui
donna son nom. Aujourd'hui les Ëaux-Sextines, embellie
par les Romains et les Massaliotes , est devenue une ville
charmante où les guerriers du Capitole et les commer-
çans de Massalie viennent prendre les jouissances de la
vie (-5).
— Pourrais-tu me dire, dis-je à mon compagnon,
car nous marchions vers les Eaux-Sexlines , d'où vieni
que cette plaine est couverte d'osseraens.
' — Sans doute, me répondit-il , car il s'agit encore de
la valeur romaine et d'une victoire éclatante remportée
par nos soldats. Une armée de 500,000 guerriers, suivie
des femmes , des vieillards et des enfans , menaçait de
dévaster l'empire de Romulus. Ces barbares échappés de
la Baltique avaient pour chef suprême un nommé Boio-
Rix (6) , jeune , intrépide et violent. Les autres chefs se
nommaient Céso-Rix, Luk et Clod (7). La horde était
composée de deux peuples, les Ambrons et les Teutons;
ces derniers avaient pour chef Teutoboke (8). Ce guer-
rier, pourvu d'une force prodigieuse ainsi que d'une
taille extraordinaire, franchissait d'un saut six chevaux
de front (9). Plusieurs armées romaines avaient déjà été
vaincues en divers lieux par ces barbares. Rome, juste-
ment effrayée , proclama qu'il y avait tumulte (1 0) , et
nomma le général Marius consul. Marins se rendit dans
la province romaine (11) et fit des travaux importans
pour la défense du territoire. 11 sentait que le salut de
home était entre ses mains. Après deux années d'attente,
la horde de guerriers entra dans la province; leur aspect
était hideux , leurs cris effroyables , leur nombre im-
174
LECTURES DU SOIR.
mense (J2). Marius s'était retranché aux environs d'Are-
late (i 5) ; les barbares lui livrèrent assaut pendant trois
Jours, mais en vaia : le consul ne voulut jamais livrer
bataille. Ces essaims de sauvages continuèrent leur route
vers les Alpes pour entrer en Italie. Six jours entiers ,
sans que leur marche fût interrompue, ils déOlèrent
devant le camp de nos soldats ; comme ils passaient sous ^»
les remparts, on les entendait crier en raillant, aux
soldats : Nous allons voir vos femmes , n'avez-vous rien
à leur mander?... (U). Quand ils eurent tous défilé, le
général les suivit à petites journées ; les Ambro-Teutons
se campèrent dans la plaine que nous traversons, et les
légions romaines s'établirent sur la montagne qui la do-
mine. Le lendemain , la bataille eut lieu, les Ambrons
seuls y assistèrent; elle fut terrible. Après des chances ^
diverses, les barbares battirent en retraite et furent re-
joindre les Teutons qui étaient campés aux environs ; ils
abandonnèrent leurs bagages et leurs chariots; les femmes
de ces barbares , armées de sabres et de haches, s'étaient
rangées au devant ; furieuses , elles grinçaient des dents,
elles frappaient les fuyards et les vainqueurs ; on les
voyait saisir les épées, arracher les boucliers, recevoir
des blessures , se laisser mettre en pièces sans lâcher
prise (15). La victoire fut grande mais elle n'était pas
complète : car la majeure partie des Ambrons s'était
sauvée et les Teutons étaient intacts. Les Romains, dont
le camp n'était ni clos ni fortifié, passèrent une nuit
inquiète , sans jouissance et sans sommeil (i 6). Le consul
craignait une attaque nocturne; elle n'eut pas lieu; ce
ne fut que le surlendemain seulement que la bataille
recommença. Elle fut plus terrible encore que la pre-
mière, et la victoire demeura long-temps indécise ; enfin
elle se déclara pour nous ; la plaine était couverte de
cadavres ambrons et teutons ; la rivière de Cœnus (^ 7) ,
que nous venons de traverser, roulait des flots de sang.
La horde de barbares fut en partie anéantie , en partie
prisonnière. Les ossemens qui blanchissent la terre sont ?
les leurs. La haute pyramide que vous voyez là-bas a été
élevée en l'honneur de Marius ; le bas-relief représente
le consul debout sur un bouclier soutenu par des soldats.
Un temple a été construit sur la montagne ; il a été dé-
dié à la victoire (^8).
Cependant nous étions arrivés aux Eaux-Sextiennes ;
tout à coup il se fit entendre clans le lointain des cris
retentissans et prolongés , et ces cris étaient répétés de
montagne en montagne.
— Entends-tu , me dit le Romain , ces voix qui hur-
lent dans les airs?
— Oui, et que peuvent-elles signifier?
— Sache que c'est ainsi que les Gaulois se transmet-
tent les nouvelles ou les ordres qu'ils ont à se donner (1 9) ;
ce pourrait bien être une prochaine levée de boucliers
contre nous. Adieu, voyageur.
— Avant de me quitter , habitant des Eaux-Sextiennes,
veuille me montrer le chemin qui conduit à Massalie.
— Volontiers ; suis cette route à gauche. El ce disant,
il me quitta.
Je cheminais lentement et laissant derrière moi la ville
d'origine romaine. —Voilà, m'écriai-je, la civilisation
de Rome 1 Voilà ces fiers conquérans du monde!... Ils
ont toutes les qualités du guerrier qui vit de conquêtes
et de rapines, mais nulle de celles du citoyen !... Pour
eux les Gaulois sont des barbares; pour eux le monde
n'esl qu'une proie à saisir , les habilans des pays subju-
gués des esclaves à conduire avec le fouet... Arrière!...
cnfans de Rome, arrière!... vous u'clesquc d'illustres
voleurs et de nobles assassins 1... Douce hospitalité du
Celte!... aménité du Gaulois, où te trouver?...
— Ici , me dit une voix en langue celtique.
Je m'arrêtai ; un personnage de haute taille était de-
vant moi , il me tendait une main amicale.
— De quelle nation est-tu? lui dis-je.
— Je suis du plus pur sang des Gaulois.
— Où vis-tu?
— Dans la forêt prochaine , loin des ennemis de ma
patrie.
— Sois mon frère , lui dis-je; la nuit approche, je le
demande l'hospitalité pour cette nuit.
— Et tu seras reçu sous le toit de ma cabane comme
un ami, un Celte voyageur.
Je le suivis donc , et bientôt je pus reposer mes pieds
endoloris ; après un léger repas , nous conversâmes en-
semble.
— D'où viens-tu? me dit-il.
— J'ai quitté ce matin les Caudeleuses, habilans des
bords de la Druentia.
— Je suis natif de ce canton ; chez qui étais- tu logé?
— Chez Nio-Rix.
— C'est mon frère!... Dieu soil loué, puisqu'il me
procure un hôte qui a hébergé parmi mes pareus. Com-
bien de temps cst-tu demeuré chez eux ?
— Huit jours.
— Et tu es parti?...
— Je te l'ai déjà dit , ce matin même.
— As-tu assisté à nos mystères?... En disant ces pa-
roles ses deux yeux bleus et vifs examinaient ma figure.
— Oui.
— Serait-ce toi que la vengeance druidique poursuit?
— Je le pense.
Mon hôte réfléchit un instant , puis il ajouta :
— Les lois m'ordonnent de l'arrêter , mais je ne le
ferai point. L'hospitalité est sacrée parmi nous. L'ordre
donné par les druides a retenti dans les campagnes ; lu
ne saurais échapper. Dis- moi, où allais lu?
— A Massalie.
— As-tu des connaissances dans cette ville?
— Non.
— Quel est donc ton dessein ?
— Grec d'origine et natif de Thèbes, animé du désir
des voyages , j'ai successivement visité tous les pays de
la terre, cherchant à connaître les mœurs, les lois el la
religion de tous les peuples , ma course devait se ter-
miner à Massalie , et j'étais , et je suis encore déterminé
à me fixer parmi les Gaulois , peuple que j'estime et que
j'aime. Quant à cette sentence de mort qui pèse sur ma
tête, je ne l'ai jamais redoutée ; je l'ai évitée une pre-
mière fois, je saurai l'éviter une seconde.
Alors je racontai à mon hôte tout ce qui m'était ar-
rivé, et la manière dont je m'étais délivré.
— Tu me parais initié aux mystères de toutes les
religions.
— Je le suis en effet.
— Et à ceux de Memphis?
— A ceux-là comme à tous les antres.
— Sage voyageur ! l'initiation te sauve. Demain je le
conduirai dans la forêt où se trouve un collège de druides ,
tu seras admis à leurs mystères et tu seras absous.
Je remerciai mon hôte. La nuit étant venue , nous
prîmes du repos.
(!) Aujourd'hui Aijc. (2) Elle fut fond<<c 125 aus avant J.-C.
MUSÉE DES FAMILLES.
il 5
iVpoquede ce voyage se passe S3 ans après. (5} Peuple* qui ha-
bitaient la rive droite da \*ar. (4) Elle se trouvait an lieu actuel-
lement appelé Gourjouan. (5) Voir VHistoire des Gaules , par
Thierry, t. 2. (6) Tite-Live, Epitom. LXV1I.(7) Cl6d{ca langue
cynirique), louange , renommée (8) Theutobochus selon Flor,
liv. 5, ch. 5. Tentobodus it\oa Oros, liv. 8. (i)) QuaU-rnos senos-
</ue equos transilire solitus. Flor. (10) Le tumulte signifiait
danger pour la patrie. (1 <) (Test ainsi qu'ils appelaient les pocsec-
sions qu'ils avaient dans lesGaulcs.(i2) Plnt.i/i Mari. MSjArl"**.
(H) Plut, in Mari. (<5) Plut, in Mari. Thierry, Histoire des
Gaulois , t. 2, (1 b) Plut in yiari. (17) C'est aujourd'hui la petite
rivière de l'Arc. (18) La colline est encore appelée Hontoire.
L'Arc de Marius n'existe plus depoiâ quatre siccles. (I iJ) Voyez
tous les auteurs cites.
NEUVIEME JOURNEE.
Le lendemain matin , nous nous mîmes en marche de 5
bonne heure, et chemin faisant, nous parlâmes de l'a- ^
venir de la Gaule. Mon hôte me disait : $
— La Gaule est puissante ; nos ennemis les Romains 'S»
n'ont encore obtenu que des triomphes partiels et de ^
peu de durée. Serons-nous toujours inyincibles?... Oui, S
si nous sommes toujours unis ; non , si les liens se re- à
lâchent. C'est ce qui a déjà lieu dans la partie méridio- ^
nale : les Massaliotes , pour accroître leur puissance , •<>•
cherchent à diviser ; leur exemple nous a été et nous %.
sera funeste. La Gaule périra par là (^ ) ! . . . Déjà la hache X
massaliote se promène dans nos belles forêts. Déjà les à
Gaulois cherchent à renfermer leurs habitations dans de ^
fortes murailles de pierres. Bientôt nous serons sembla- ^
blés à des brebis parquées entre des claies. Les murs +
d'une cité sont des chaînes de pierre pour les habitans. 5
Pour vivre libres, nous nous rendons prisonniers. La
liberté dont le Gaulois est si jaloux s'évauouira ; elle ne
peut exister que sous le chaume. Nos pères combattaient
nus : en serons-nous plus valeureux en combattant der-
rière des montagnes de pierres.''... Massalie nous perd,
malheur à nous!...
Nous étions parvenus au collège des druides , nous
fûmes reçus avec bonté. Mon hôte expliqua le motif de
ma visite. Âpres quelques paroles animées échangées de
part et d'autre , le chef des druides me dit : — Initié de
Thèbes ! nous ne pourrons t' admettre dès aujourd'hui à
la connaissance des rites de notre culte ; le temps des
épreuves doit la devancer. Mais nos âmes te seront ou-
vertes , et tu seras absous de la profanation que tu as
commise chez les Caudeleuses. Sache toujours que notre
culte n'exige ni temple , ni autels , ni simulacres ; cepen-
dant les dehors en sont un mélange de raison et de folie.
Nous n'avons pas été les plus forts : le peuple a voulu
des victimes humaines, estimant que c'était le sacrifice
par excellence.
— E^ vous lui en donnez ?
— Sans doute ; ce que le peuple veut , ainsi que ses
dieux, les prêtres doivent le vouloir.
— Affreuse vérité !
— Sans doute encore. Mais si nous immolons des
victimes humaines, c'est pour empêcher de plus grands
malheurs. Le peuple se faisait des sacrifices bien plus
terribles. D'ailleurs, nous n'égorgeons que des prison-
niers ou des malfaiteurs (2). Nos fêtes étaient plus pures
quand nous étions plus isolés des autres peuples. C'était "^
ïilors le culte primitif dans toute sa belle simplicité.
— Que ne le purifiez-vous !
— Ce serait un bien , mais la chose n'est plus fai-
sable.
— Elle le serait si vous regagniez les solitudes où
vous habitiez jadis.
— L'expérience de rhomme fait prcsumer le con-
traire. Initié de Thèbes, nous te parlerons avec fran-
chise ; nous ne sommes pas indignes de la vérité sainte,
tout en sacrifiant au mensonge, car c'est encore pour
elle : les druides se sentent nécessaires au peuple, et les
druides ont besoin du même peuple. Si nous retournions
à nos anciennes demeures, il est à craindre qu'ils nous
oubliassent. Le mal ne serait pas grand pour nous, mais
il serait funeste à la puissance du Celte : notre doctrine
fait toute sa force. Le dehors du culte gaulois est donc
empreint de barbarie et demeure souvent inintelligible
aox yeux des profanes ; mais sous les ombres du mystère
nous conservons le véritable culte et nous le préservons
d'un naufrage inévitable. Pourquoi la Gaule fait-elle en-
core trembler les pays civilisés? c'est que la grande
famille gauloise, grâce à notre systèrse religieux, ne forme
qu'une masse compacte dont le poids écraserait le monde
entier. Mais nos forces désunies nous cesserons d'être
invulnérables. De tous les prêtres du monde nous sommes
les plus puissans , et de toutes les nations de la terre nous
sommes la plus puissante aussi.
— Pontife, venons-en à la .véritable croyance des
druides.
— La voici. Nous professons le dogme de l'éternité
des mondes et de l'immortalité de lame, et nous ensei-
gnons ces dogmes au peuple. Le peuple l'a compris à sa
manière ; il en est résulté deux croyances : l'une juste et
saine , celle des druides ; l'autre , utile, mais fausse, celle
du peuple. Le Gaulois ne craint pas la mort, étant per-
suadé qu'elle n'est qu'un passage d'une vie a une autre
vie; il regarde le trépas comme un pont qui mène d'un
monde à l'autre. Le peuple ne saisit que le mol, les
druides seuls eu saisissent l'esprit.
— Druide révéré! ne vaudrait-il pas mieux que le
peuple fût sans religion , plutôt que d'arroser ses autels
du sang humain? Te le dirai-je? Votre croyance est
bonne, mais vos rites sont affreux. Pourquoi ne pas dé-
truire les erreurs populaires?
— Je le pense comme loi ; mais il faut une religion au
peuple. Un peuple sans croyance ne serait pas en harmo-
nie avec le monde. La religion est souvent une muselière
qu'il est boa de maintenir. L'immolation des victimes
humaines est une production étrangère , elle nous est
venue des Phéniciens (5).
— Est-ce la tout ?
— Nous nommons notre divinité (car nous n'en con-
naissons qu'une ; tout ce qui est vénéré ne possède qu'une
émanation du grand ouvrier, du grand tout], nous la
nommons /a \ierQC qui enfante (-5) ; neuf prêtresses soni
soumises à son culte , mais, comme le commun du peu-
ple , elles ne comprennent que le mot et non le fond de
la chose; nous, nous voyons en elle la nature, la puis-
sance productive de tout ce qui est, de qui tout naît et
où tout va ; c'est Ta le culte primitif (b), le culte pur et
176
LECTURES DU SOIR.
saint; c'est la source de tous les autres cultes. Si nous
boDoroos chaque partie de l'universalité des choses, cVst
|X)ur nous bien pénétrer de ses admirables propriétés.
Notre culte n'est donc rien autre que la palingénésie (6)
de la matière , la métempsycose de la matière qui tou-
jours enfante el demeure toujours vierge; vierge el mère
en même temps, intacte el féconde tout à la fois; sans
cesse la même et ne changeant jamais. Voilà l'unique
objet des méditations des druides et la divinité da Celte.
Je conviens que le peuple ne voit ces choses qu'à tra-
vers les draperies dont il s'affuble lui-même, mais que
les druides contemplent dans sa belle nudité. Nous n'em-
pêchons pas le vulgaire de déifier les élémens (7). Le
jieuple dont la vue est courte rend un culte en détail à
ce que nous admirons dans l'ensemble. Notre unique
divinité est donc la vierge mère des hommes , des ani-
maux, des végétaux et des matières métalliques (8).
Nous ne donnons point de nom , de sexe à ce grand être ,■
tantôt c'est la vierge mcre; tantôt c'est teut, dieu; ou
teutat (9) , dieu père. Voilà pourquoi nous nous appelions
jadis tccto-sagcs ou teulo-sages , c'est-à-dire eiifans de
dieu ; teul ou teutal, dieu le père (10).
Te voilà initié à notre croyance ; quant à nos rites,
ils te seront dévoilés plus tard, si tu le désires. Mainte-
nant, je t'absous de la profanation que tu as commise
chez les Candeleuses. Voilà un sauf-conduit; partout où
lu le présenteras, tu seras respecté et honoré. C'est un
pentagone ; c'est le signe emblématique qui sert à nous
reconnaître les uns les autres.
Initié de Tbèbes ! que la vierge mère le protège et le
conduise. Adieu!...
Je rejoignis mon hôle, et nous reprîmes le chemin par
où nous étions venus. Durant la route, je parlais peu ,
je réfléchissais sur les sciences des druides, et déplorais
la fatalité qui s'attache à toutes les bonnes institutions.
(1) En effet les Massaliotes furent la cause de la ruine des
Gaules , ayant donne occasion aux Romains d''aLorder la parUe
ligurienne. (2) Voyez tous les auteurs cités; mais surtout J^oyagcs
de P> tliag.t. 5. (5) Idem. (4) Pytliag. t. 5. (5) Un grand nom-
bre d'écrivains anciens. (6) RéQcaéraiion. (7) Voir la 8"^ journée
pour la signification des noms des dicus inférieurs. (3) Pytliay.
(9)iLe'_nicine que TeuUilès. {iO)F'oyez pour loul ce qui précède
Pylliagore , t. 5.
DIXIEME JOURNEE
Le lendemain, j'étais en roule dès l'aurore. Je fis
rencontre d'un voyageur ; il allait comme moi à la ville
phocéenne dont il était habitant. — Je suis , me dit-il ,
Massaliote et originaire de Phocée. Puisque un heureux
hasard me procure la compaguie, permets-moi de l'offrir
ma maison; tu y seras reçu avec reconnaissance et comme
un ami.
— J'accepte Ion offre, répondis-je; je suis, moi,
Grec et natif de Thèbes , et en cette qualité , moins étran-
ger parmi vous que chez les autres nations.
Arrivés à la porte de la ville , je fus obligé de me
dessaisir de mes armes apparentes et de les y laisser jus-
«|ues à ma sortie , époque à laquelle elles devaient m'être
rendues (t).
Mon hôte me dit : — Nous avous établi cette coutume
contre les indigènes (2) qui , allant toujours armés ,
pourraient compromettre la paix publique. Tu vois éga-
lement deux bières à côté de la porte : l'une sert pour les
esclaves, et l'autre pour les hommes libres (3). Le glaive
qui doit frapper les criminels est d« même déposé tout
auprès. Il y a bien des années qu'il n'a pas servi ; plaise
aux dieux qu'il en soit toujours de même (4).
Nous entrâmes dans la ville et nous la parcourûmes;
mon hôte m'expliquait tout : — Examine , illustre voya-
geur, la situation de la ville; elle est bâtie sur un petit
promontoire tenant à la terre ferme par une largeur de '
quinze cents pas (5). Une muraille flanquée de tours, !
garnie d'un fossé (6), et défendue par la citadelle (7), en !
fait la force. Le port vaste et de forme à peu près cir- !
culaire, est creusé naturellement au milieu des rochers, ;
el regarde le midi (S). Nous l'avons rendu et plus com- ;
mode et plus sûr par des travaux bien entendus. Voici
le magasin de guerre et le chantier pour la construction
des vaisseaux (9). Nos maisons sont bien encore en partie '
construites de bois et couvertes de chaume (10); cepen- !
iant l'élégance les fait remarquer. Quant à nos édifices !
publics, le marbre en fait la principale matière, et des ;
iuilcs de terre cuite en recouvrent le faîte (H).
Nos lois sont toutes gravées sur des tables de marbre
ou d'airain ; elles sont exposées en public i)0ur que cha-
que citoyen puisse connaître ses devoirs, ses droits et
surveiller les magistrats (12). Nos lois infligent deux
cbâtimens : le premier l'infamie, le dernier la peine de
mort (^3). Néanmoins, les juges el la loi sont avares du
sang des hommes. L'esclave libéré peut être repris par
son maître, si celui-ci le trouve bon, jusqu'à trois fois;
mais apri's la quatrième libération , il est libre pour tou-
jours (I 4).
Le caractère massaliote est généralement affable, sa
vie tempérante, ses mœurs honnêtes et graves. Lamitié
est notre première vertu (ta).
La loi fixe à cent écus d'or la dot la plus riche, nul ne
peut la dépasser; et à cinq la plus riche parure d'une
femme (t 6). Le vin est interdit aux femmes (17) ; les si>ec-
tacles des mimes (^8) sont défendus comme pernicieux
à la morale (^9). Nous repoussons également les men-
dians de profession et les magiciens (20). Nous avons des
cours publics fréquentés par une nombreuse jeunesse, et
où l'on enseigne les sciences exactes et d'observation , les
mathématiques, l'astronomie, la physique, la géographie
et la médecine (2^). Nos grammairiens, versés dans la
littérature la plus pure de la Grèce , ont fail une révision
des œuvres d'Homère; c'est pour nous une œuvre na-
tionale (22).
Nous avions parcouru la ville tout en causant; nous
arrivâmes à la maison de mon hôte , où je fus reçu avec
ie respect el les égards dus aux voyageurs.
(1) Papon, Histoire de Provence , t. 1 et autres. (2^ C'e«t-i-
dire les Gaulois. (3)^''oX' '" auteurs cités. (4) Idem. (5)Thierry,
Histoire drs Gaules, t. 2. (6) Cœs. de Bell. ciViY. Iiv. 2 , c. ï.
(ti) SiMb. liv. 4. (8) Strab. liv. 4. (9) Idem. (10) Marseille n'eut
pas d'autres maison jusque à la domination romaine, f-^itru.,
liv. i , rli. < . (I l)Ccs tuiles étaient si lc|}èrcs qu'elles surnageaient
éi.int plonp.éc dans Tcau, f'^ilni . liv. ♦, cli. .S. (12) Tbierry,
Histoire des Gaulois, I. 2. (I?) Idem. (H) Idem.i<b) VjJer.
MUSÉE DES FAMILLES.
177
Maxim, liv. H, ch. 6. (\6) Thierry, Histoire de* Gaulois.
M7) Strab. liv. 4. (<8) Athen. liv. <Och. 8. (1») Comédien.
(SC) Valer. Maiiin. liv. H . ch. 6. II eit douteai, ce semble,
que les Masaaliotet nVnssent point de théâtre*, les paroles de
Valèrc Maxime , le seul qui avance ce fait , nesont pas sufnsantes
Par le mot mime, il pourrait n'eutcndre que les acteurs da basse
comédie ou des rues , on présume qu'une ville où florissaient les
scienc'Sjles arts et la littérature, faisait représenter les chels-
d'œuvrc de la Grèce. (21) Tous 1rs auteurs déjà cités. (22) Wolf,
proleg. in Homer. p. clxxv, Thierry ; Histo re des Gaulois, t. 2,
à la note. La première et bonne révision d'Homcrc est duc aux
Massaliotes,
ONZIÈME JOURNÉE.
Ce jour-là je dis à mou hôte : — Je serais charmé de
connaître le culte des Massaliotes et leurs dieux. — Je
vais le satisfaire , me répondit-il : Trois grandes divinités
dominent notre culte , c'est Artémis ou Diane d'Ephèse,
Apollon delphien et Minerve (^). Elles sont les pro-
tectrices de la tille, et leurs principaux temples sont
renfermés dans l'enceinte de la citadelle. La Diane d'E-
phèse n'est point grecque ; elle lire son origine de l'Asie .
où elle était appelée la Grande Reine ; elle représente la
nature ; et ses images, couvertes de mamelles et de formes
diverses d'animaux, figurent celte puissance mystérieuse
toujours occupée de créer et de nourrir. Son culte est
secret (2). Diane a présidé à la naissance de Massalie;
aussi est-elle la première de nos divinités. Le temple que
nous lui avons élevé est semblable 'a celui d'Ephèse , qui
a servi de modèle , et son culie est suivi d'après le rite
ëphésien (5). La prêtresse delà déesse est une étrangère;
nous la faisons venir d'Éphèse ou de Pliocée (4).
Minerve ne nous est pas moins chère; voici de quelle
manière son culte est devenu universel et précieux parmi
nous. Les Ligures, nos voisins, nous avaient déclaré la
guerre ; la ville était sur le point d'être prise, aucun effort
humain ne pouvait plus la sauver, lorsque Coluviand (o),
chef des Ligures, eut une vision. Il lui apparut une
femme pendant son sommeil ; son aspect était majestueux
et terrible; elle lui dit d'une voix très-irrilée : — Je suis
déesse et je protège celte ville (6). Cotumand, troublé
de cette vision , accorda la paix aux Massalioles. Il voulut
▼oir la ville et adorer nos dieux. Au moment où il mettait
le pied sur le seuil de la citadelle , il aperçut sous le por-
tique la même figure qui lui était apparue en songe. —
C'est elle , s'écria-t-il , voilà celle que j'ai vue celle nuit et
qui m'a ordonné de lever le siège (7) !... Alors détachant
son collier d'or , il le passa au cou de la déesse , et après
il fit une alliance avec nous.
Notre Apollon préside à la mer et à la navigation ; son
culte est le même que celui qu'il reçoit à Athènes. Toutes
les fois que la Tille est atteinte ou menacée de la peste ,
un pauvre qui s'est présenté volontairement et qui a été
nourri toute l'année délicatement et aux frais de l'état ,
est couronné de verveine , couvert de vôtemens sacrés ,
on le promène par la ville , et le peuple le charge d'exé-
crations, afin que tous les maux retombent sur lui, puis
on le précipite dans la mer (8).
— Comment! m'écriai-je, les Massaliotes se couvrent
d'un pareil forfait?
— Ce n'est point un forfait , me répondit-il , c'est
une expiation volontaire d'un seul pour le salut de tous.
— Misérables erreurs du peuple!... combien vous
faites commettre d'actions exécrables à la nature et à la
Divinité!
— Chacun a sa manière de voir : ce qui est en nous et
ce qui vient de nous est bien , et ce qui est en nos voisins
et Tient d'eux est ordinairement mal,
MARS -(856.
— Continue Ion récit, je feu prie.
— La loi défend les lamentations lors des funérailles ;
le deuil finit avec elles. Un sacrifice domestique, suivi
d'un repas entre les parens, compose tout le cérémonial
funèbre (9). La vente du poison esl sévèrement interdite ;
le suicide est en, réprobation , cependant quelquefois il
est permis par les magistrats (10). L'intégrité des mœurs
massalioles est passée eu proverbe : Mœurs de Massalie
signifie mœurs honnêtes, intègres, fidèles (H).
— Habitant de Massalie! dis-je, ne parlons plus de
vos mœurs , les sacrifices expiatoires où la victime est un
homme , que vous permettez , les dégradent à mes yeux ;
allons à la place publique où j'aperçois beaucoup de
citoyens. La place était inondée des flots du peuple :
nous nous enquîmes des nouvelles ; on nous apprit que
l'assemblée des six-cents allait siéger et qu'un vieillard
demandait l'autorisaiion du suicide (^2).
— Que signifie cela? demandai-je à mon hôte.
— C'est simplement une coutume; allons assister
aux débals des sénateurs.
Je suivis mon hôte, et bientôt nous fûmes dans l'en-
ceinte de l'édifice où siégeaient les iimoukhes. L'assemblée
était complète; un vieillard fut introduit , il parla ainsi:
— « MagisUats, aucun citoyen de Massalie nedoit vouloir
sortir de la vie sans votre suffrage; fidèle aux lois de
mon pays, je viens vous soumettre les raisons qui me
portent à descendre dans la tombe avant l'heure pres-
crite par la nature. Quand vous m'aurez entendu , j'es-
père que vous ne refuserez pas le vase de ciguë qu'une
loi prévoyante lient toujours en réserve sous ce por-
tique.
• Encore trois ans , et j'aurais assisté à la révolution
d'un siècle. J'ai tant vu de choses qu'il ne me reste
presque plus rien à voir. J'ai été tout ce qu'on peut
être ; j'ai rempli tous mes devoirs , j'ai exercé tous mes
droits. J'ai vu tomber à mes côlés et mes aïeux et mes
enfans. J'avais un ami , nous demandâmes aux dieux de
nous faire périr ensemble: les dieux nous ont refusé
cette faveur; ils m'ont enlevé mon ami. Mais, m'or-
donnent-iis de lui survivre? c'est ce que je ne pense pas.
Né Massaliole , je mourrai Massaliote. Si ma patrie n'é-
tait pas libre , je voudrais encore rester sur la terre pour
ne pas mourir esclave : aujourd'hui je n'ai plus de Tœux
à former.
» Si j'existe encore , c'est un oubli ou une erreur de
la nature; je ne puis plus lui, être utile. La république
n'a pas davantage besoin de moi ; j'occupe sur la terre
une place qu'il est temps décéder à un autre; je suis
fatigué de vivre; l'heure du repos est arrivée. Après une
aussi longue course , sénateurs , permettez-moi le som-
meil delà mort (15)».
Après ce discours, le vieillard se tut; les six cents
sénateurs se consultèrent pendant long-temps ; enfin ils
ordonnèrent^ d'administrer la ciguë. Le vieillard reçut
25. — — TROISIÈME YOLUMB.
i78
LECTURES DU SOIR.
la coupe , fit ses adieux à ceux qui l'entouraient, puis
lentement il but la liqueur fatale. Hientôt il s'éteignit
étendu sur une chaise longue, destinée h cet effet (U).
— Il est fâcheux , dis-je à mon hôte, que de si fatales
coutaiDes se mêlent à ce que vous avez de bon.
— C'est l'usage, rae répondit-il.
— Mais cet usage est plus que barbare, il est impar-
donnable à un peuple civilisé; les Gaulois valent mieux
que cela sous ce rappport.
Mon hôte piqué de mes paroles, me dit sèchement :
— initié de Thcbes ! nous respectons Tes lois et les
«sages des autres , mais nous vouions que les noires
soint respectés. ,
— H faudrait qu'ils le méritassent, m'écriai-je vive-
ment. •
— Ils le méritent à dos yeux ; cela doit suffire.
Je me tus , tout autre parole aurait été Mf^u^ j et je
me souvins qu'il n'est pas toujours bon de dire la vérité
aux hommes I... ♦^
(I) Nommëe par les Grecs Athéné. Jnst. liv. xliiL, cli. 5.
(2) Il existe, comme on le voit, une grande similitude entre la
Diane de Massalie et la vier(i;e mère des Gaulois. (3) Strab. liv. 4.
(4) Thierry, Histoire des Gaulois, t. 2. (r>) Justin, liv. 43, ch. 5.
\&} fdeni. (7) Idem. (8)Pfttron. satir. (9) Valer. Maxim, liv, \\,
th. 7. (10) Idem. (H) Massalie étant devenue ville romaine, le
proverbe changea de si(i;nification, mœurs de Massalie était sy-
nonyme de trci-mauvaises mœurs : en effet, Massalie fit rougir la
Rome d'Héliojabale. Voyez les auteurs cites plus haut.
(12) Thierry, Histoire des Gaul. t. 2. (15) Ce discours est litté-
lalcment copié des Voytiges de Pythagore , t. 5 , p. HG.
{\ A) Idem. Ceci rappelle la hache, dans les Indes, destméc à
trancher la tète à ceux qui sont las de la vie. Voyez la Des-
cription de l'Inde , par J. Tieffcnihaier, in-4. '
DOUZIÈME JOURNÉE.
Le gouvernement de Massalie , me dit mon hôte, est
républicain. Il était jadis oligarchique, mais une révo-
lution changea tout ; c'est donc aujourd hui la démocratie
qui nous régit. L'exercice de l'autorité réside dans un
sénat de six cents magistrats (I) nommés timoukiies.
Ils sont choisis à vie (2) parmi les familles possédant un
revenu déterminé; i| faut en outre qu'ils soient mariés,
qu'ils aient des enfans , et que la famille jouisse du droit
de cité depuis trois générations au moins. Deux mem-
bres de la même famille ne peuvent pas siéger en-
semble (3).
Un conseil composé de quinze membres et choisi par
les six cents, forme le conseil suprême (4). Le pouvoir
exécutif réside dans un triumvirat nommé par le grand
conseil (3). Le conseil des quinze expédie les affaires
courantes et fait des rapports sur les plus graves (G).
Dans le cas de paix ou de guerre, c'est, le conseil des
quinze qui traile avec l'ennemi , d'après les instructions
des six cents, et sous leur sanction (7). La masse plé-
béienne n'a donc aucune part au pouvoir de près ou de
loin; elle est divisée en tribus (S).
Nous avons conservé la IcgisSation ionienne; cepen-
dant nous y avons fait quelques légers changemens (9).
Nos lois conservent lin grand caractère de n>odération;
sous cette apparence d'égalité se cache l'inégalilé poli-
tique, et c'est là précisément ce qui la sauve (10).
Quand un magistrat est convaincu de prévarication ,
il est condamné à l'infamie ; il perd tous ses biens et
tous ses droits politiques et civils. Il y a peu de temps
que pareille chose est arrivée. Serais-tu désireux de
connaître cette histoire?
— Oui.
— La voici : Méuécrale, accusé et convaincu d'avoir
rendu une sentence inique, fut condamné par les six-
cents. On le déclara infâme; il fut dégradé cl dépouillé
de tous ses biens (II). Ménécrate déplorait sa condam-
nation; il déplorait celle pauvreté qui avait succédé si
rapidement à son opulence, cet opprobe à sa noblesse
et à ses honneurs ; mais ce qui le chagrinait le |)lus ,
c'est qu'il entraînait dans sa misère une jeune lillo nu-
bile; il perdait tout espoir de la marier, d'autant mieux
que sa tille était hideuse à voir ; elle était borgne , para-
lysée du côté droit, et l'on dit même qu'elle tombait
du haut mal dans le croissant de la lune (1 2). Ménécrale
avait UD ami intime et qui ne Tabandonna pas dans ses
infortunes ; c'était un Massaliole nommé Zcnothénùs,
Ulsàe Cliarmoléus. H dit un jour à Ménécrate: — Ne
perds pointcourage, jamais le néces.saire ne te manquera,
et ta fille trouvera uu époux digne de sa naissance, il le
prit ensuite par la main , le conduisit dans sa maison ,
et partagea avec lui ses trésors : puis il fit apprêter ua
grand festin où il convia ses amis , ainsi que Méné-
crate , auquel il fit entendre qu'il s'occupait de marier
sa fille. Le repas finissait , et les pieuses libations
avaient coulé en l'honneur des dieux, quand Ztînothé-
mis, remplissant une coupe, |a présenta à son nialhea-
reux ami.
— Prends cette coupe, lui dit-il , prends-la de la main
d'un gendre en signe de parenté et d'alliance, car au-
jourd hui j'épouse ta fille Cijdimacké ; jai reçii de toi
autrefois vingt-cinq talens pour sa dol.
A ces mots , Ménécrale se récrie :
— Non , Zénolhémis , non , lu ne Je feras pas 1 Je ne
suis pas assez insensé pour souffrir que toi, qui es un
beau jeune homme, tuépouses une pauvre fijle disgraciée.
Il parlait on vain ; Zénotliémis avait saisi la main de
Cydimaché et l'entraînait vers sa chambre : ils dispa-
rurent un instant ; quand ils revinrent, elle était sa
femme. Dès ce jour, il vécut avec elle, l!aimant par-des-
sus tout, et ne la quiltant jamais. Cette femme si laide
lui donna le plus beau des fils. Il n'y a pas long-temps
qu'il l'apporta sur ses bras au conseil des six-cents : i|
l'avait couronné de branches d'olivier et enveloppé de
noir, afin d inspirer pour l'aïeul une commisération plus
vive. Le petit suppliant souriait à ses juges, et leur
battait des mains. L'assemblée tout entière fut émue,
et, levant la sentence qui pesait sur Ménécrale, elle lui
rendit toutes ses dignités et sa fortune (13).
— Honneur soit rendue à Zénolhémis, m'écriai je;
heureux le peuple qui a de semblables inslilulions.
(1) Strab., liv. 4. (2) Idem. (?) Aristote. Politique, liv. 5,
ch. tt. (4) Cics. De bell. ci^nl., lib. i, ch. 85. (5) Strab. liv. 4'
((;) Idem. (7) C;i-s. I>ell. tiriV. liv. 1 ,ch. :i5. (8) Thierry, Hist.
des Gaul. t. 2, (9) Strab. liv. 1. (tO) Thierry, Nist. des Gaul.
t. 2. ( H ) Lucien, Toscar, sii'c aminiia. (1 2j Idrm. (1 31 Ce fait
est r.-xcontë par Lucien et rapporté par Thierry dans son Hist. des
Gaul. t. 2, p. 153. (Je fait n'est arrivé que plus tard; en le rap-
portant , nous avons lait un anaclironisme de quci<pics année*,
MUSÉE DES FAMILLES.
179
TREIZIÈME JOURNEE,^
Nous fimes cejour-là, dès l'aurore/une promenade aux
bords de la mer , en même temps nous conversions sur
le commerce de Massalie ; voici ce que me dit mon hôte :
— Massalie fait un échange assez étendu ; Sc| position
favorable se prête bien au goût de ses habitans tous por-
tés vers les voyages maritimes; nous avons établi des
comptoirs dans les villes gauloises qui nous environnent;
le premier but est le commerce, le dernier, la civilisa-
tion de ces peuples. Nous avons aussi fondé plusieurs co-
lonies et quelques villes sur les bords de la mer. Notre
territoire sec et aride est pourtant propre à la culture
des oliviers, des oran{jers et de la vigne; vois aussi
comme les montagnes sont couvertes des arbres pré-
cieux de rionie. Le climat est doux et les Jours très-
longs ; neuf parties de gnomon en donnent huit d'om-
bre. Nous comptons des jours de quinze heures et plus.
Notre mesure est celle du pied humain (I); notre palme
cubique égale le pied de Delphes. Nos plongeurs retirent
de la mer du corail et des éponges (2). Nos monnaies
portent généralement un lion et un taureau mena-
çant (3). Nos principales colonies sont Monaecus (<), Ni-
cœa (3) , Antipolis (6) , Anthénopolis (7) , Albia (8) , Tau-
rentiim Heraclaea Cacabaria (9), Rhaudaniosa (10),
Agatha (H) , Rhoda, Emporia; (12), Halonis (15) et Dia-
nium (i A) ; nous avons encore d'autres colonies , mais il
serait trop long de vous les détailler , d'ailleurs rien
d'intéressant à dire sur elles.
Nous pouvons nous glorifier de deux grands hommes
nés dans nos murs, Pythéas et Euthymenès. Le pre-
mier (H 5) a déterminé la latitude de Massalie, d'après
l'ombre du gnomon , avec exactitude ( 1 6) ; il a constaté
la relation des marées avec les phases de la lune (^ 7) ; il
a parcouru dans toute leur longueur les côtes orientales
et occidentales de l'Europe, depuis l'embouchure du
Tauaïs, dans la mer Noire, jusqu'à la presqu'île Scandi-
nave, dans l'océan du Nord; il a composé un périple
du monde, et un livre sur l'océan (18).
Eûlhyménès, contemporain de Pythéas, est de même
auteur d'un périple ; il partit des Colonnes-d'Hercule (1 9)
pour explorer la côte d'Afrique. H prétendait que les
eaux de l'Océan méridional étaient douces à cause de la
proximité du soleil qui leur donnait une espèce de coc-
tion ; en second lieu , que les inondations périodiques
du Nil provenaient des vents étésiens qui refoulent pen-
dant uu certain temps les eaux du fleuve vers sa source,
puis, en cessant de souffler, les laissent retomber avec
violence (20).
L'heure du repas du matin étant venue, nous ren-
trâmes dans la ville.
— Mon hôte, dis-je, je connais présentementlesmœurs,
les coutumes et les lois de Massalie, mais je ne connais
point encore sa fondation et les particularités qui doi-
vent s'y rattacher ; voudrais-tu m'en instruire ? — Telle
était mon intention. Nélée, archonte d'Athènes, avait
fondé la ville de Phocée , située sur cette partie de
l'Asie qu'on appelle Éolide , et près de l'embouchure du
fleuve Hermus. Le sol environnant y étant peu fer-
tile, les Grecs s'adonnèrent principalement au commerce,
et bientôt l'empire des mers (ut leur propriété. Un
parcband, uommé Ëuxène, occupé, de découvertes,
* jeta l'ancre sur la côte gauloise. Cette côte dépendail
des Ségrobriges, tribu gallique. Leur roi , nommé
AV»m accueillit avec bouté les Phocéens voyageurs;
le roi mariait , ce jour-là , sa fille Gyplis ; Euxène et
ses compagnons assistèrent au festin , après lequel la
jeune Gauloise devait choisir son époux. Les prétendans
étaient nombreux. A la fin du repas, la jeune Gyptis
enira dans la salleet, s'arrêtant devant lePhocécn Euxène,
elle lui présenta la coupe remplie d'eau ; elle venait par-'
là de le choisir pour époux. Le roi Nann croyant voir
dans cet événement un ordre de ses dieux, l'appela
son gendre et lui donna pour dot le golfe où il avait
pris terre. Euxène changea le nom de si femme et il
l'appela Aristoxène, c'est-à-dire la meUleiire des hôtesses.
Euxène fit partir aussitôt un vaisseau pour Phocée pour
recruter des colons ; en attendant il commença d éle-
ver une ville; il la nomma i\]assaUa. Les envoyés
d'Euxène, arrivés à la mère patrie, racontèrent tout
le merveilleux de leur voyage. Exaltés par ces récits ,
les jeunes gens s'embarquèrent en foule pour venir
habiter la colonie. Le trésor public fournit ies vivres,
les outils, les armes, diverses graines ainsi que des
plants de vigue et d'oliviers. A leur départ les émi-
grans prirent au foyer sacré de Phocée du feu destine' à
briller perpétuellement au foyer saint de Massalie. La
flotte se rendit à Éphèse d'après l'ordre de l'oracle ; là ,
une prêtresse de Diane , nommée Aristarché , déclara
que la déesse lui ordonnait de suivre les Phocéens et
d'emporter une de ses statues. Les émigrans accueillirent
avec empressement la prêtresse et le simulacre de la di-
vinité. Enfin, après une heureuse traversée, ils arrivè-
rent à Massalie, sous les ordres de Simos et Protis.
Ils furent reçus à bras ouverts ; bientôt la ville de-
vint florissante sous la protection du vieux Nann. Mais
ce roi protecteur mourut, et Coman, son fils, lui succéda.
Coraan était l'ennemi des Massaliotes. Ce fait connu des
peuples environnans , les Ligures, tribu gauloise et pleine
de jactance et de fierté, envoyèrent un de leurs chefs à
Coman, et il lui dit : — « Un jour, une chienne pria un
berger de lui prêter un coin de sa cabane pour y faire
ses petits ; ce berger y consentit ; alors la chienne de-
manda qu'il lui fût permis de les y nourrir, etellel'ob-
tint. Les petits grandirent, et, forte de leur secours, la
mère se déclare seule maîtresse du logis. 0 roi I voilà
ton histoire ! Ces étrangers qui te paraissent aujourd'hui
faibles et méprisables , demain te feront la loi et oppri-
meront ton pays. »
Coman applaudit à ce discours, et la ruine de Mas-
salie fut résolue. On était alors à l'époque de la floraison
de la vigne , temps d'allégresse pour nous ; nous
étions fous occupés des joyeux préparatifs , car la fête
durait trois jours. Coman résolut de profiler de ces
heures de trouble pour surprendre la ville; il envoya ,
sous prétexte d'assister à nos fêtes, un grand nombre
des siens, gens déterminés à tout, et qui devaient lui
livrer les portes pendant la nuit ; lui-même était aux
environs de Massalie avec sept mille hommes. Ce com-
plot, si bien commencé, si bien conçu, l'amour dune
femme le déjoua. Une jeune fille gauloise, éprise d'un
beau Massaliote , craignant pour la vie de son bien-aipé,
<80
LECTURES DU SOIR.
lui découvrit tous les projets ourdis contre nous ; après
cette révélation, elle l'engageait à fuir avec elle. Le
Massaliote , fermant l'oreille à la voix de sa maîtresse ,
courut tout dévoiler à nos magistrats. Les portes de Mas-
salie furent aussitôt fermées et l'on fit main-basse sur
les Segrobriges. Coman se laissa surprendre pendant
la nuit , et son armée fut massacrée ; il y périt lui-
même.
Depuis cette époque, les portes de la ville demeurent
closes les jours de fêtes, les remparts sont couverts de
sentinelles et l'on déploie une surveillance aussi active
qu'en temps de guerre.
Nous avons eu plusieurs guerres à soutenir contre les
Gaulois et même avec l'orgueilleuse Carthage. Notre po-
pulation s'est considérablement accrue des divers débris
de flottes phocéennes fuyant la mère patrie esclave
d'Barpagus, lieutenant de Cyrus. De colonie, Massaiie
est devenue la véritable métropole, et sa prospérité
toujours croissante est une preuve irréfragable de notre
domination sur les mers.
N'ayant plus rien a voir dans Massaiie , et sachant
tout ce qui la concernait , je pris congé de mon hôte et
gagnai la route qui allait de Massaiie aux Eaui-Seiliennes.
Je^marrêtai fort peu de temps dans celle ville , voulant
arriver le même jour chez les Caudelleuses. J'atteignis
la Druentia vers les trois quarts de la journée : je passai
celte rivière, comme précédemment , sur une barque
d'osier puis je me dirigeai leste et joyeux vers l'habita-
tion de Nio-Rix. Le dirai-je ?.... mon cœur palpitait
étrangement. J'allais enfin revoir la jeune Velleda , Vel-
leda objet de tous mes rêves et de tous mes désirs. Ma
joie était grande sans doute ; cependant une pensée pleine
d'amertume s'y mêlait : la jeune fille ne m'aura-t-elle
pas doj'a oublié ?... Si elle avait, doutant du mien ,
donné son cœur à un autre!... Ces réflexions boulever-
saient ma tête; plus j'approchais du lieu où Velleda
•vivait plus les palpitations de mon coeur devenaient vio-
lentes', à peine pouvais-je respirer. Etrange passion que
l'amour I... Tu procures des joies vives et profondes ,
mais combien tu les fais payer cher !... Ne saurait-on
aimer sans souffrir!... Ou plutôt l'amour, ne serait-ce
qu'un mélange de plaisirs et de peines!... Hélas!... je
m'étais arrêté non loin de la demeure de Nio-Rix ; la tête
penchée sur ma poitrine , je semblais le génie des arbres
pleurant la perte de sa parure... Je fléchissais sous le
poids de mes pensées, quand tout à coup mon nom
prononcé à haute voix me fit soulever la tête ; cesaccens
avaient retenti dans mon ame ; Dieu ! c'était Velleda
elle-même accourant 'a ma rencontre. La vue de raabien-
aimée dissipa les noires pensées qui troublaient ma tête,
et la joie la plus complète remplaça l'incertitude amère
où j'étais. Ainsi le jour succède à la nuit , ainsi le prin-
temps remplace l'hiver, ainsi les mauide ce monde soot
remplaces par les biens du Valhalla.
Je pressai Velleda sur mon cœur. Elle ne m'avait point
oublié, la bonne fille de Nio-Rix, elle m'attendait avec
la plus vive impatience.
— 0 femme! m'écriai-je, ta présence est pour l'bomme
une mer ineffable de bonheur , ton souffle est embaumé
comme la brise parfumée de l'autre rive; quand tu parles,
les sons de ta voix descendent dans mon cœur comme
un ruisseau de lait... Tes yeux bleus brillent comme les
étoiles du ciel, tes dénis nacrée sont plus belles que les
perles de l'Orient... Œuvre de Leiitat, il pla(.a sur les
lèvres le sourire qui console , le baume qui ranime et le
poison qui consume... De bien loin tu a perçois les choses
de l'avenir , et tu fais des chants qui endorment les dou-
"^ leurs... O pour toujours je viens auprès de toi , tu peux
% dès demain m'offrir la coupe des aveux et de l'hymé-
% née ! — Ah ! j'en avais la certitude que tu reviendrais.
$ La bonne déesse des fontaines me l'avait dit , elle dit
^ aussi que tu seras mon époux , et la déesse n'a jamais
5 trompé les jeunes filles... Mais, ajouta-t-elle avec crainte,
^ n'as-tu plus rien à craindre de nos druides ?„. On t'a
cherché partout, je tremblais qu'on ne découvrît les
pas. . . Je faillis mourir quand j'entendis la voix voyageuse
voler de bouche en bouche pour te faire arrêter !.. .
Je pressai sur mon cœur la jeune fille , et je fis briller
'a ses yeux le petagone qui m'avait été douné par les
druides en lui disant : — Sois sans crainte, je suis ab-
sous. Nio-Rix me reçut avec joie, et le lendemain un
festin eut lieu, après lequel la jeune Velleda me présenta
la coupe des aveux, et le soir j'étais son époux fortuné.
C. ROLAMD, de Cadenct.
(4) Neuf pouces. (2) Therry , Hisu des Gaul. t. 2. (5) L'em-
preinie des monasiies a souvent changé . tvyez le» planche* de
l'histoire de Pro\'ence , par Papon. (-J) Afonaco. (5) I^ice.
(6) Antibes. (7) Près la Caranque d' Antéa , entre Aeay et
Napoulle. (8) Eauhe au fond du golfe des Lecques , à l'oppotë
de la C.iotat. (9) St-Giles, ancien comptoir phénicien. (40] A l'em-
bouchure du vieux Rhône, elle lui donna son nom. (4 4) Aede.
{^^) Ampurias. (4 5) Inconnue. (44) Dénia. (4 5) Contemporain
d'Alexandre-le-Grand. ^4 6) En effet, la diiTérence arec les calcnU
modernes n'est que de quarante secondes. (4 7) Thierry, Histoire
des Gaulois , t. 2. (18) Tous ces ouvrages sont perdiu , hormis
quelques fra;;men$ peu nombreux. (4 9) On entend aujourd'hui par
colonnes d'Hercule , deux montagnes sises aux deux côtes du dé-
troit de Gibraltar , savoir Calpé en Espagne et Alilu en Afrique ,
mais les anciens éuient dans une grande incerUtude sur le lieu oà
ils devaient les placer. (20) Ces opinions ridicules forent profesa^es
par des philosophes et des physiciens avant Enthrménes, les an-
ciens même s'en sont moques. Thierry, Histoire des Gaulois à
la note.
MUSÉE DES FAMILLES.
181
VOYAGES.
MES AVENTURES EN PEBSE.
Danseurs persaiw.
Sears del. et sculp.
g I. — COMMENT JG DEVIENS VOYAGEDR.
Mon père , honnête épicier de la Cité , après s'être
enrichi par vingt-cinq années d'une vie laborieuse et
astreinte aux privations les plus sévères, vendit un
beau matin son commerce , réalisa sa fortune , et se mit
à jouir en liberté du bien-être qu'il s'était créé.
Jç n'onbMerai jamais la manière vraiment singulière
dont il nous annonça ce changement total dans notre
existence.
J'avais alors dix-neuf ans, et j'en avais passé dix dans
les comptoirs de mon père , ne soupçonnant pas l'im-
mense fortune qu'il possédait. Jugez donc de ma sur-
prise, lorsqu'un matin il nous ht entrer, ma mère,
ma sœur et moi , dans son arrière-magasin , et qu'après
s'être assis gravement , il nous tint ce langage ;
iS'2
LECTURES DU SOIR.
— Mes enfans , je viens de vendre noire maison de
commerce et d'acheter une maison de campagne a trois
milles de Londres. Jenny, tu aimes un beau jeune homme
sans fortune , mais d'une condnite honorable : je lui
ai acheté une capitainerie dans CoUlstreams'guards , et
je te donne à lui avec une dot desix mille livres sterling.
Tu épouseras donc demain le capitaine John Bro^vn.
Toi , mon fils, il faut que tu voyages afin de te former
un peu , et tu partiras après les noces de ta sœur , pour
visiter le continent. Voici un portefeuille qui contient
deux mille livres de bank'notes : quand il ne te restera
plus que la somme suffisante pour payer ton voyage de
retour, tu reviendras.
Et nous , ma femme , montons dans la belle calèche
que tu vois à notre porte et qui t'appartient ainsi que
les deux laquais , le cocher et les chevaux. Nous allons
aller faire la noce de Jenny à la maison de campagne
que j'ai achetée.
En route I
Ma mère, ma sœur et moi , fûmes tentés iin moment
de croire que mon père avait perdu la raison ; ou que
nous faisions un rêve. Mais lorsqu'il nous eut mis dans
la main , a ma sœur la dot , a rnoi l'argent de mon vôyfge ,
il n'y eut plus moyen de conserver des doutes , et iious
partîmes joyeux pour la maison de campagne.
Une fois la noce terminée, je songeai à moii voyage,
et je résolus de commencer par l'Allemagne. Je fis donc
retenir mon passage sur un navire allemaiid qui se dis-
posait a mettre à la voile pour :..: ■ et après avoir fait
mes adieux à ma faiaaille, je me reiidis sur le port. ,
Des matelots étrangers attendaient sur la rive, dàiis
un canot, avec des témoignages d'impatience. — N'êtes-
vous pas sir John Brovvn? demandèrent-ils en mauvais
anglais quand ils me vireat arriver avec mes bagages de
voyageur. — Oui, répôndis-je. — Partons, s'écrièrent-
ils, on n'attend plus qUe vous poijr mettre h la voile.
Et me voilli sur le Vaisseaii.
§ II: — <i\i L'ON JiÉ iiÈNE.
Outre le mal de mer qui mè fil hofribîement souffrir,
j'éprouvai à bord un ennui profond; car personne n'y
parlait anglais, excepté les deux matelots qui m'avaient
amené à bord , et Dieu sait ce que c'était que cet anglais
barbare, et qu'il était impossible de comprendre les trois
quarts du temps. D'ailleurs c'étaient des espèces de bêles
brûles allemands, ivrognes, rustauds, et dont la so-
ciété ne m'agréait guère. Je pris le parti de vivre retiré
dans ma cabine , et de fréquente^ l'équipage aussi peu
que possible.
Cependant, le voyage se prolongeait, se prolongeait,
se prolongeait, sans que je visse arriver l'Allemagne et
le port de.... Ma traversée ne devait être que d'un mois,
et près de deux s'élaient écoulés. Protester contre ce
manque d'exactitude aurait été inutile , et je pris le parti
de la résignation , plutôt que de me prendre de querelle
avec ces rustres.
Enfin après une traversée des plus longues , nous
âbordâihes , et un pilote virit a hotd. Jugez de ma joie ,
lorsque cet homme, en m'enteudant parler anglais aux
deux seules personnes qui pussent tant bien que mal me
comprendre sur le bâtiment, vint à moi, me tendit la
main , et me dit dans l'anglais le plus pur :
— Cher compatriote, soyez le bienvenu en Perse.
— En Perse I m'écriai-je , en Perse ! Je suis en Perse?
mais je me croyais en AUemaguc.
Et furieux, je courus me plaindre au capitaine. Mon
compatriote le pilote lui traduisit ma colère en allemand,
et lui expliqua mes griefs.
Le capitaine prit son registre , et me montra inscrit
comme passager : Sir John Brown, marchand de soie-
ries.... Dans ma précipitation, j'avais pris la place d'un
pseudonyme. Il fallut me résigner de bonne grâce à mon
infortune, et je résolus, puisque le hasard le voulait,
de visiter la Persél
g III. — l'hospitalité.
Je pris provisoirement un logement chez le pilote ;
mais j'y étais à peine établi qu'un homme d'un aspect
respectable, et vêtu du costume persan, vint me trouver
et m'offrit chez lui l'hospitalité. C'était le petit-fils d'uu
Anglais établi depuis long- temps en Perse, et qui se
nommait Kabul , ayant quitté son nom anglais pour un
nom du pays qu'il hjibilait.
J'acceptai son offre hospitalière , et le suivis daus sa
maison. ,
Celte maison était entourée de murs assez élevés pour
cacher totalement la façade, éloignée beaucoup des rues,
et placée dans le fond d'une grande cour qui l'en sépa-
rai^, ^ , - > , ,
, Nous y ëiîtrâmes par de (petites portes qui ressem-
blaient assez à des guichets de prison. Comme ce sont
les Seules ouvertures qui se présentent aux yeux , un
étranger qui entre pour la première fois dâiis une ville
persane^ne sait trop ciu il se trouve; ne voyant ni édi-
fices, ni façades, mais seulement de hàiités et tristes
murailles qui forment le tracé des rues.
La maison de moii hôte était bâtie d'une manière élé-
gante, et la distribution des âppârtémens mè parut assez
régulière. Elle se composait de plusieurs chambres et
d'une grande salle au centre ,.qU'on nomme divan. Cette
pièce , située entre uiiè conf et un jardin , avait sur cha-
cun d'eux une large fëdêtre allant du parquet au pla-
fond , faite de petites pièces de bois arrangées avec assez
d'art en forme de guirlandes et de festons , et garnies de
verres de différentes cbiilètirS. Comme lé verre est un
objet fort rare et très-chef dans ce pays, la classe or-
dinaire se contente de papier huilé.
Les Persans sont|[rands amateurs de l'eau , aussi est-il
peu de maisons qui n'aient devant leurs fenêtres de larges
bassins de marbre blanc ou d albâtre, du milieu desquels
jaillissent de jolies fontaines oii jets dont le bruit charme
leurs oreilles, quand ils s'abandonnent à la contempla-
tion. Un Persan peut rester depuis le matin jusqu'au
soir assis sur les talons , près d'une fenêtre , à regarder
le jet d'eau qui est au-dessous de lui , et sans autre mou-
vement que celui qui est nécessaire pour faire couler les
grains d'un chapelet d'une main dans l'autre.
La maison de mon hôte, conime je l'ai dit, avait
d'autres appartemens qui consistaient en des chambres
hautes et basses , construites d'une manière régulière et
qu'on nomme balakoua. Elle avait de plus des espèces de
caves voûtées pour préserver le rez-de-chaussée de l'hu-
midité , et où l'on renfermait le bois à brûler et les us-
tensiles de campagne.
Dans les premières cours , il y avait des corps-de-logis
latéraux qui renfermaient d'un côté des chambres pour
les étrangers de classe médiocre , et les derviches ; de
l'autre, les écuries, les magasins à paille et à orge, et
des chenils pour les chiens de chasse.
Les harems étaient construits comme les divous ; mais
MUSÉE DES FAMILLES.
^85
lis étaieDt plus vastes, et avaient en outre de petits corps-
dè-Iogis se'parés, comme je l'ai dit ailleurs, pour les
cuisines et les bains.
Les grandes salles des harems sont destinées an maître.
car c"est la qu'il mange, et souvent qu'il couche. C'est
aussi le lieu de réunion de toutes ses femmes, qui s'y
rendent aussitôt qu il y est entré.
Après un court repas, comme il était tard, je me
rendis dans mon appartement, où je trouvai un lit pré-
paré à la manière du pays.
Les Persans coucheut à terre; leurs lits , n'étant pas
permaneos comme les nôtres, sont posés tous les soirs,
enlevés tous les matins . et déposés dans des cabinets où
ils restent tout le jour. Ils se composent , suivant le rang
ou la fortune des individus, d'une courte-pointe d'in-
dienne ouatée en coton , d un énorme traversin et dun
petit oreiller d'à peu près un pied carré pour chaque
personne.
§ IT. — LES BAI>S.
Le lendemain matin, mon hôte me conduisit aux
bains publics.
Les bains sont une des habitudes les plus chères aax
Persans. C'est même une nécessité, car ils ne cban-
geut de chemise que tous les mois, et coucheut avec
leurs pantalons. En outre, leur religion leur prescrit le
bain comme un devoir.
Les bains [)ersans sont très-difTéreus de ceux d'Europe;
ils se composent de vastes bâlimens souterrains , recou-
verts en dômes . a la partie supérieure desquels on laisse
de larges trous , bouchés avec des tables d'albâtre fort
minces , qui laissent passer la lumière.
Les premières salles sont rondes pour, l'ordmaire et
fort grandes , garnies tout autour de banquettes et de
niches où Ion se desLabille. Elles ont au centre de larges
bassins de marbre ou d'albâtre , ornés de jets d'eau pour
l'agrément des baigneurs.
Les baigneurs ont grand soin, avant de s'être tota-
lement déshabillés, de s'envelopper le corps d'une toile
qui les couvre depuis les hanches jusqnauï genoux. Ils
passent ensuite dans une saile que la vapeur de l'eau
chaude rend si étouffante , que les personnes qui n'en
ont pas 1 habitude en sont presque suffoquées.
Cette salle est pavée de grands carreaux de marbre
blanc, échauffés par l'eau qu'on y répand continuelle-
ment en abondance. Dans le fond est un petit cabinet où
chacun se rend l'un après l'autre pour s'épiler , ce qui
se fait dans un clin d'œil par le moyen d'une pâte faite
avec de l'orpin et un peu de chanx délayée dans de l'eau
froide. On s'en frotte les parties velues, et elles devien-
nent nettes comme la paume de la main en moins de
cinq minutes.
11 faut cependant connaître la manière d'employer
celle d'rogue avant d'en faire usage : elle deviendrait dan-
gereuse pour quiconque la laisserait séjourner pins de
temps qu'il n'est nécessaire , et enlèverait dans quelques
secondes toute la peau en ne faisant qu'une plaie de la
partie où elle aurait été appliquée. 11 en serait de même
si , après s'en être servi , ont avait l'imprudence de se
laver avec de l'eau chaude qui, lui donnant pliis d'ac-
tion , là rendrait bien plus C"orrosive.
Après l'opération que je viens de décrire, on rentre
dans la salle chaude où deux hommes vigoureux , qui
sont des barbiers du pays, nus comme vous, vous sai-
sissent et vous étendent sur le marbre, plaçant sous
votre tète un petit coussin pour la soutenir. On est peu
de temps dans cette situation sans éprouver une transpi-
ration abondante ; alors les deux barbiers vous frottent
et vous compriment toutes les parties du corps en sui-
vant la direction des muscles , ils font ensuite jouer
chaque membre par des mouvemens de rotation qui sonl
d'abord pénibles , mais dont on ne tarde pas à sentir
l'excellent résultat. Cette opération est un véritable sup-
plice pour ceux qui l'éprouvent pour ta première fois;
mais on s'y accoutume facilement , et le bien réel qui en
résulte me porte "a croire que c'est le meilleur médecin
du pays : rien ne procure au corps une fraîcheur ploi
salutaire et ne fait mieux circuler le sang.
Pendant que ces deux hommes sont a épuiser leurs
forces sur le corps d'une personne , nn troisième lui jette
contipuellemeni de l'eau chaude depuis les pieds jusqu'à
la tête , ce qui contribue à assouplir les muscles et à di-
minuer les douleurs dont cette opération est accompa-
gnée. Aussitôt qu'elle est terminée, ils s'arment d'un
gant de crin avec lequel ils frottent le corps dans tous
les sens ; par ce moyen ils enlèvent des rouleaux consi-
dérables dépiderme mort, dont le dégagement est d'au-
tant plus essentiel à la sanlo, qu'il redonne un libre
coursa la transpiration que ces peaux devaient obstruer.
Ces barbiers persans ont une manière si adroite de les
détacher sans escorier la peau , que d un seul coup de
main ils en enlèvent des morceaux longs de près d'un
pied qui se roulent sous legantcommedu papier mouillé.
Comme c'est toujours aux bains qu'on se fait teindre
la barbe et les cheveux , je décrirai ici la manière de le
faire; elle est extrêmement simple, et loin d'avoir les
funestes résultats des drogues que les charlatans de Lon-
dres et de Paris vendent au poids de l'or, elle est au con-
traire fort avantageuse a la chevelure, qu'elle fait croître
et épaissir.
On se sert pour cela d'une poudre très-fine, provenant
de la feuille de l'indigo séthée et pulvérisée. On la laisse
iufuser dans on peu d'eau jusqu'à ce qu'elle prenne la
consistance d'une pâte liquide. Avant d'en faire usage,
on commence à sebien laver les cheveux ou la barbe avec
de l'eau de savon très-forte , afin d en enlever les parties
graisseuses produites parla transpiration; puis on jette
sur la tête beaucoup d'eau chaude pour en ôter le savon,
et on la ressuie autant que possible. On applique ensnite
la pâte de manière "a ce que tous les cheveux en soieni
imprégnés et couverts ; alors les barbiers commencent
l'opération du bain que je viens de décrire, laquelle,
durant toujours une heure et demie ou deux heures,
donne un temps plus que suffisant pour laisser prendre
parfaitement la teinture. Ou enlève cette pâte de dessus
la tête avec de l'eau chaude et un peigne fin pour déta-
cher celle qui pourrait encore y rester.
Quand ou l'emploie pour la première fois, on est son-
vent obligé de répéter l'opération deux jours de suite,
pendant lesquels les cheveux paraissent un peu verts;
mais ils deviennent ensuite du plus beau noir; et telle
est la force de cette teinture, qu'on ne serait'a la rigueur
obligé. de la renouveler qu'après six semaines ou tous
les deux mois, surtout lorsque, avant d'employer la
poudre d'indigo , on s'est servi de celle de henné, qni
rend d'abord les cheveux roux , mais dispense presque
toujours de renouveler l'application , et donne au noir
une couleur bien plus foncée.
^ Beaucoup de personnes , comme je l'ai dit plus haut ,
? se barbouillent les mains et les pieds de couleur de
^ rouille au moyen du henné réduit en poudre , qui a la
iSÀ.
LECTURES DU SOtR.
{)ropriété que j'ai décrite
lommes s'eo font teindre les
§ V.
REPAS.
Mon hôte donnait an festin ce jonr-lb, et il m'y
convia.
La salle ù manger de mon hôte était nnc espèce de
carrélong, autour duquel chacun s'assit à (erre sur
quel se plaça le maître , d'où il voyait tout ce qui le
passait parmi ses convives.
Les Persans s'asseyent à terre , sur les talons , el leur
manière de le faire en entrant dans nue société est assez
curieuse.
Quand un d'eni entre dans une assemblée , quelque
Repas persan.
Sear* dtl. et tculp.
r
nombreuse et distingfuée qu'elle soit, sll a le droit de
s'y asseoir, il voit de suite la place que son rang lui as-
signe, et se garde bien d'en aller chercher une autre;
de la porte, où il laisse ses roules , il entre sans regarder
pnrsonue, sans saluer, et surtout sans dire un mol; il
gagne sa place, joint les deux pieds en se redressant
comme par un temps d'exercice, croise sa robe ou sa
tunique, se laisse tomber sur les genoux, puis s'assied
«nr les Jalons ; c'est alors sentemenl qu'il lève les yeui
et commence h s'occuper de la société , en portant la
main droite sur la poitrine el prononçant en même
temps le salamalekouui arec beaucoup de gravité; il
fait ensuite à droite et h gauche de profondes inclina-
tions do tôte , auxquelles le corps n'a aucune part. Cha-
cun lui rend son salut de la mâme manière, el y ré-
pond par un alekoum-salam qui fait Fa conclusion de la
MUSÉE DES FAMILLES.
185
cérémonie. Le maître de la maison accueille à son tour
les convives par les mois koch-guialdij ( soyez le bien-
venu).
A l'heure du dîoer , on étendit autour de la chambre
et devant les convives de grandes nappes de toile peinte
des Indes , puis cinq ou six domestiques apportèrent
des cruches et des aiguières couvertes de grils , le tout
en cuivre étamë. Chacun reçut de l'eau sur la main
droite, et l'essuya avec son mouchoir. On présenta en-
suite au maître, puisa tous les convives, de deux en
deux, d'énormes plateaux chargés de sucreries, de bis-
cuits, de frangipanes , de dragées et de fruits; ce n'est
là du reste qu'un hors-d'œuvre auquel on touche peu et
qu'on enlève bientôt.
Les domestiques apportèrent ensuite le pain, qui con-
siste en de grandes galettes larges d'un pied, longues de
deux, et de deux ou trois lignes d'épaisseur , que l'on
nomme téheurague ; elles servent seulement d'assiettes ;
l'on y recueille les grains de pilaw qui s'échappent des
mains quand on le porte à la bouche ; on sert ensuite
les plateaux de deux en deux , comme pour les sucre-
ries ; ils contiennent cette fois les plats de pilaw et les
boissons; quand ils sont tous servis, le maître donne
le signal de commencer par les mots Bism-Alllia ( avec
l'aiëe deDieu). Les domestiques continuent de servir
de nouveaux plats, en réservant pour les derniers les
rôtis ou kiababs.
On sert à part , pour exciter l'appétit , des raisins ,
des cornichons, des radis, des amandes et même du sel
que chacun prend avec le bout du pouce légèrement hu-
mecté de salive.
Les Persans mangent avec la main droite, ne connais-
sant pas l'usage des cuillers, couteaux ni fourchettes;
ils dépècent très-adroitement avec cette seule main tou-
tes leurs viandes, qui d'ailleurs sont toujours cuites de
manière à céder à la moindre pression des doigts. .
La main gauche, qu'ils emploient sans intermède à
un autre usage, ne se montre jamais à table, et ce se-
rait une grossièreté impardonnable de toucher avec elle
aucune des choses qui se mangent; ils se gardent donc
bien de la faire voir pendant tout le repas, et la
tiennent enveloppée dans un pli de leur robe, dessous
le bras droit.
On ne connaît pas en Perse l'usage des verres pour
les boissons : on les sert à table dans des bocaux près
desquels on met de grandes cuillers de bois fort minces
et très-artistement faites, dont les manches sont longs
d'environ dix-huit pouces ; chaque bocal a la sienne, et
elles servent à puiser et à boire ; il y en a de différentes
capacités ; mais celles dont on se sert ordinairement
tiennent un bon verre de table , quoiqu'il y en ait aussi
qui contiennent le double.
Lorsqu'on eut fini de dîner, on enleva les plateaux
de la même manière qu'on les avait apportés , puis les
nappes que l'on a grand soin de rouler fort adroitement
pour qu'il ne tombe rien sur les tapis. Les domestiques
Tiennent ensuite avec les cruches et les aiguières pleines
celte fois d'eau tiède. Chaque convive lave sa main
droite , sans y porter la gauche, rince sa bouche, lave
aussi sa barbe, et s'essuie comme précédemment avec
son mouchoir , souvent assez sale, après quoi on sert le
café et les cailliaux.
Lfl café est épais comme du chocolat ; quant aux cail-
liaux, c'est une espèce de pipe composée de plusieurs
pièces , d'abord de la tête et du corps de la pipe , de la
carafe et des tuyaux ; la tète est faite comme une poire
MARS -1S56.
dont on aurait coupé la partie inférieure , de manière à
la rendre plate; elle est creuse, garnie en dedans de
terre calcaire cuite, et percée du haut en bas: on la
remplit aux deux tiers avec des morceaux de charbon ,
puis on l'adapte sur un tube droit qui est fixé sur une
carafe, et dont l'extfémité inférieure descend jusqu'à
deux pouces du fond de celte bouteille; sa gorge a un
trou latéral destiné à recevoir un tuyau pour fumer,
lequel est fermé hermétiquement par un tampon de bois
placé au milieu du tube.
On introduisit alors les danseurs et les musiciens.
Les musiciens s'accroupirent dans un coin du salon,
et se mirent à chanter en s'accompagnant de mando-
lines , de tambourins et de guitares.
fuis les danseurs parurent : ils étaient jeunes , et por-
taient la tête rasée , à l'exception de deux grandes mè-
ches de cheveux qui leur tombaient le long des oreilles.
En sautant, ils, faisaient sonner des castagnettes de
cuÎTre. Les danseuses étaient fort jolies, se servaient
également de castagnettes de cuivre, et chantaient.
Leurs cheveux ël/lient tressés, relevés avec élégance et
soutenus, à l'exception des grandçs nattes, par un
mouchoir de gaze brodé d'or. Elles portaient pour tout
vêtement un arliala léger, contenu par une ceinture de
soie, dont les bouts pendaient par-devant. La chaussure
du pays, déjà très-incommode pour marcher, ne con-
vient pas pour la danse, aussi dansaient-elles avec des^
chaussons ou même pieds nus; et comme leurs pieds
étaient teints avec du henné depuis les orteils jusqu'au-
dessus des'chevilles, on les aurait dit chaussées avec
des souliers oranges. -^
§TL
A LA CHASS»'.
A quelques jours de là , mon hôte me proposa de l'ac-
compagner à la chasse. Nous partîmes à cheval , et', ar-
rivés dans une vaste forêt, nous ne tardâmes point a voir
une immense quantité de faisans et de perdrix. Nous
fimes former par nos domestiques et nous formâmes
nous-mêmes une espèce de croissant. Chacun de nous
tenait sur la main droite un faucon pris par les serres :
le croissant formé , nous étendîmes tous ensemble les
bras sur lesquels se tenaient les faucons , et l'on débus-
qua le gibier. Quelques perdrix se levèrent, et furent
saisies aussitôt par les faucons.
Quant aux faisans, on les abattit à coups de gaule. Nous
nous amusions beaucoup de cette chasse facile et très-
productive, lorsqu'un rugissement affreux se fit entendre;
c'était un tigre énorme qui vint droit à mon hôte, et si
brusquement que Kabul fut renversé et allait périr. Déjà
l'animal féroce enfonçait ses ongles tranchans dans la
poitrine de l'infortuné, quand, malgré les efforts de
mes compagnons qui voulaient me retenir , je courus
sur le tigre, et lui déchargeai à bout portant un des
pistolets que je tenais à ma ceinture , puis j'achevai
l'animal à coups de sabre, et Kabul se releva sans bles-
sure dangereuse.
— Anglais , me dit-il , tu deviens pour moi ira frère ,
car je te dois la vie. J'ai une fille, jeune et belle : il ne
tient qu'à toi de la prendre pour femme, et de recevoir
de moi le nom de fili». Là-dessus et sans qu'il me permît
de lui répondre, nous montâmes à cheval , et nous re-
vînmes à la ville.
Le lendemain matin une vieille femme entra dans
l'appartement que j'occupais , et déposa sur un meuble
des costumes persans d'une grande richesse et dont je
2 i.— TROISIÈME VOLUME,
^86
LECTURES DU SOIR.
me vêlis, car, me dit-elle, c'est le désir de ton hôte.
C'était d'abord une chemise d'étoffe de soie, fort courte,
sans collet , fendue sur le côté droit, et bordée d'uu li-
séré de couleur Irancbante.
Je passai ensuite un pantalon de taffetas rose fort
large , que je m'attachai sur les hanches et par-dessous
la chemise, au moyen d'une ceinture élastique nouée
sur le devant. Pour chaussure, je mis une sorte de se-
melle d'étoffe et des mules; par-dessus la chemise, je
me couvris d'une veste fort longue, ouatée et croisée
sur les reins ; puis par-dessus tout cela, une robe
longue, étroite sur les hanches, d'où elle s'élargissait
pour descendre jusqu'aux talons.
Alors mon hôte entra et me dit : Yeux- tu épouser ma
fille "i^ elle est grande, élancée et bien faite; rien n'égale
la blancheur de sa peau , et sa chevelure épaisse et noire
descend jusqu'à ses talons; les jeunes filles, ses com-
pagnes , portent envie à son front hailt , à ses sourcils
noirs, à ses grands yeux de velouis, et à ses cils longs et
soyeux; quant à sa bouche, elle est moins grande qu'un
de ses yeux , ses bras et ses maius présentent une per-
fection rare, et ses dents ressemblent à des perles. Veux-
tu épouser ma fille?
— Je le veux , répondis-je.
— Eh bien ! voici cent mille sequins pour le douaire
que tu dois lui constituer.
— Je suis assez riche , lui répondis-je , pour constituer
moi-même le douaire.
— Soit , me répondit-il ; mes sequins grossiront la
dot. A quand les fiançailles?
— A demain , répondis-je.
g VII. — LES NOCES,
Le lendemain , je trouvai réunies toute la famille et
toiités les connaissances de Kabul. 11 me présenta tour à
tour à chacune des personnes de l'assemblée, annonça
que je m'étais décidé à devenir son gendre, et que la
noce se ferait dans un mois. Ensuite on prit des sorbets
et ou fit venir des danseurs.
Pendant ce temps-là, la même cérémonie avait lieu
chez ma fiancée.
Le jour du mariage arrivé, je me rendis, accom-
pagné d'un molhaa , dans la cour du harem de ma fu-
ture , qui , derrière les jalousies de sa fcuêlre , et sans
être vue , fut interpellée par le prêtre , pour savoir si
elle acceptait pour époux l'homme qu'elle voyait devant
elle : sur sa réponse affirmative, on me fit la même
question, et j'acceptai, sans avoir vu celle qui venait
de consentir à me donner sa main. Alors le prêtre pro-
nonça les paroles sacramentelles d'union, et je fus libre
de fixer le jour où je viendrais prendre mou épouse.
Au jour désigné, j'assemblai les amis de moi: beau-père,
qui, au nombre de cent ou cent cinquante, moulèrent
à cheval , armés de pied en cap ; plusieurs femmes se
joignirent à eux , et tous conduisirent un cheval riche-
ment harnaché à la mariée; deux heures avant le cou-
cher du soleil, toute cette cavalcade se dirigea , pré-
codée de musiciens , de chanteurs , de danseurs , vers le
logis delà mariée , faisant le long du chemin de fréquen-
tes décharges de mousqueterie. Aussitôt arrivé, j'entrai
et cherchai partout mon épouse qui , suivant l'étiquetlc,
était bien cachée : je la trouvai enfin , mais voilée ; alors
commença une espèce de lutte ; je voulus l'entraîner , la
persuader de me suivre, elle s'y refusa ; plus je la pres-
sais, plus elle résistait; elle criait comme si ou l'éiior- ■
geait. Voyant donc mes instances sans effet , je l'enlevai,
malgré ces cris que l'usage ordonne , et la portai sur
le cheval qui lui était destiné. Les femmes l'entourèrent
et suivirent avec elle le cortège, qui, toujours précédé
de la musique et des danseurs , ne se rendit chez moi
qu'après avoir fait le tour de la ville. J'entrais avec ma
suite dans le divan, tandis que mon épouse était con-
duite au harem. Les divertissemens continuèrent jus-
qu'au soir , puis on servit le souper , qui se prolongea
jusqu'à minuit ; alors on m'accompagna jusqu'à la porte
de mon harem , en me souhaitant toutes sortes de pro-
spérités , et surtout que la vue de mon épouse ne me
dégoûtât pas. Les musiciens , les chanteurs et les dan-
seurs qui avaient conduit la noce s'installèrent dans les
cours extérieures de la maison.
Quand les femmes furent averties de mon arrivée ,
elles recouvrirent la "figure de la jeune mariée , l'usage
voulant que ce soit le mari qui lève son voile ; c'est aussi
la première chose que je fis en entrant dans l'apparte-
ment. Or, comme c'est la première fois qu'on voit sa
femme, celte cérémonie est le moment le plus critique.
Si la femme n'a pas le bonheur de plaire, k mari sort
^ l'instant sans dire un mot , et l'on sait ^e que cela
signifie; on n'entend dès-lors que des plaintes, des
pleurs et des cris , et la mariée est aussitôt reconduite
chez ses pareus : l'époux est obligé , dans ce cas , de lui
abandonner la dot , les bijoux et les effets qu'il lui a
donnés.
Comme la mariée me plaisait , je m'assis près d'elle ,
l'assurai qu'elle me serait toujours chère, et remerciai
les dames qui l'avaient accompagnée. Celles-ci , voyant
que nous étions en bonne intelligence, nous laissèrent
seuls.
Ma femme en effet était jolie ; elle se nommait GuII,
et ses vêteiuens offraient une grande magnificence ,
comme tous ceux des riches Persanes.
^ Vllî. — COSTUMES DES FEMUES.
Les Persanes forment de leurs cheveux une trentaine
de petites tresses dont elles nouent la moitié sur le
sommet de la têie et autour du turban , et laissent pendre
les autres derrière avec les bouts du châle qui y tom-
bent également d'une manière très-élégante. Deux mè-
ches de cheveux bouclés , fort longues , descendent de
chaque côté de la figiu'e, jusque sur le sein, ce qui
accompagne très-bien celte coiffure et ajoute encore à
sa grâce.
La fureur des bijoux est si grande en Perse , parmi
les femmes, que je ne pense pas qu'd y en ait une seule
qui n'en possède quelques-uns; l'artisan le plus pauvre
est souvent obligé de se priver du ^nécessaife pour, en
donner à sa femme, s'il veutavoit* la paix dans sa mai-
son.
Les femmes de qualité en ont d'une valeur excessive,
et il n'est ceriaiuemeul aucune d'euire elles qui, outre
cinq ou six parures complètes d'uu fort grand prix ,
n'ait une douzaine de paires de bracelets , des anueaux
pour chaque doigt, des perles de toutes grosseurs pour
garnir leurs turbans,- outre quantité de boutons, d'a-
grafes, etc., etc. , le tout d'une grande richesse.
Leurs chemises sont, comme celles des hommes,
fort courtes, sans collet, mais feudues vers le milieu
de la poitrine et fermées au cou avec un bouton d'or
garni de perles ou de pierreries. Elles sont ordinaire*
ment faites de mousseline brodée trcvfiue , avec deux
MUSÉE DES FAMILLES.
487
ou trois rangs de petites perles bordaot le tour du col.
Elles les laissent, comme les hommes, sortir sur les
pautalons. KHes eudossent par-dessus de grandes vestes
nommées arkala, faites ordinairement de salin ouaté
que cachent leurs habits.
Ceux-ci, qu'on nomme chapfeins, sont des espèces
de tuniques sans collet , ouvertes sur le devant de ma-
nière a laisser voir toute la poitrine; elles ne ferment
qu'avec trois boutons à un demi-pouce de distance les
uns des autres , placés à la hauteur des hanches. Celles-
ci y sont marquées par d'énormes gousscis qui contri-
buent à les faire paraître beaucoup plus larges qu'elles
ne le sont réellement. Au-dessous de" ces boutons, le
cbaplcin se croise de la gauche à la droite par de grandes
bavettes qui prolongent les pans gauches, et qu'on at-
tache à des boutons placés à un pouce de là hanche
droite.
La longueur de ces habillemens a beaucoup changé ;
si l'on en juge par les peintures qui représentent les
anciens costumes des dames de Perse, ils ont d'abord
dû descendre jusqu'aux talons. Mais la mode, a force
de les raccoiTcir, les a enûn réduits à n'être plus que
des espèces de vestes qui ne couvrent pas même les
genoux. Ils sont, du reste, très-riches, et faits du plus
beau brocard d'or possible. On les orne aussi quelque-
fois de broderies élégantes , souvent même de perles et
de diamans.
Les pantalons des femmes sont faits de même que
ceux des homnies , et n'en diffèrent que par l'étoffe ; ou
en voit en brocard ou en étoffe de soie brodée d'or ou
d'argent et souvent de perles. Ils ont aussi cela de par-
ticulier, qu'ils sont ouatés d'une manière si ridicule ,
que les jambes ont l'air de deux colonnes informes;
mais la mode et l'usage justiGent tout, et plus ils sont
gonflés, plus on les trouve décens.
Les Persanes ont pour chaussure des moIés faiilcs de
velours brodé eii or ou en soie.
Lorsqu'elles sortent, elles se couvrent d'une énorme
pièce de toile qui pend jusqu'à terre, qu'on nomme
chadera (qui signiûe tente). Cette espèce de manteau
est dé toile de colon blanche et coupée en demi-cercle.
Elles l'attachent à la tête et au cou par le moyen de cor-
dons cousiis efl dedans. Elles se couvrent eu outre la
ligure avec un voile qu'on nomme roubeûd. C'est un
morceau de toile, fait en forme de carré long, qu'on
attache à la tête avec deux agrafes en or , fixées aux
deux angles supérieurs, et qu'elles plantent sur les côtés
du turban à la hauteur du front. Il y a devant les yeux une
ouverture transversale de la longueur de deux pouces,
dont tout le vide est fermé par un tissu en forme de
lilet ou de dentelle, et à travers lequel elles voient. Elles
ne doivent jamais lever ce voile hors de la maison sous
aucun prétexte, et il est rare qu'elles enfreignent cette
tyrannique coutume. Elles ne sortent jamais sans mettre
de larges bottines d'étoffe , dans lesquelles entre leur
pantalon jusqu'au-dessous du genou, où il est contenu
par des jarretières : de sorte que de tout leur brillant
costume on n'aperçoit que les mules; ce n'est donc qu'à
leur plus ou moins de richesse, ou à la finesse de l'é-
toffe du chadera ou du roubend , que l'on peut deviner
le rang des femmes que Ion rencontre.
Les femmes du peuple , qui sont un peu moins scru-
puleuses , se servent peu de ces sortes de voiles ; elles i
ont des chaderas étroits de toile de coton rayée bleu et "
blanc , qu'elles retroussent d'une manière particulière
sur les hanches , pui? avec la main droite elles en por-
tent une partie devant leur figure, de manière à ne
laisser découverte que la ligne des yeux. Mais quand
elles aperçoivent un étranger, elles se couvrent de telle
sorte qu'il est impossible de pouvoir juger la couleur ni
la grandeur de leurs yeux.
2 IX. — DES ExNTEBREMENS.
Une fois marié et établi en Perse comme un indigène ,
il me fut facile d'étudier les mœurs du pays, et d'assis-
ter à toutes les cérémonies du culte, entre autres aux
enterremens.
Quand un Persan meurt , tous les membres de la fa-
mille, ainsi que les domestiques, poussent des hurle-
mens terribles; ils se roulent parterre, déchirent leurs
vêtemens, et parcourent la ville, la figure couverte de
boue, pour faire connaître leur désespoir. Les femmes
en font autant dans^le harem; et comme elles ne pour-
raient pas crier aussi fort ni aussi long-temps que l'usage
le veut, elles invitent des amies ou des voisines à venir
les aider dans ces cérémonies; enfin elles louent des
femmes dont le métier est de pleurer et d'aller tous les
jeudis soir répéter avec les veuves la même cérémonie
sur le tombeau du défunt.
Quand les cris sont un peu apaisés, on s'occupe delà
purification du cadavre. Il y a des gens qui eu font pro-
fession et dont personne n'ose approcher, parce qu'ils
touchent les cadavres réputés impurs par la religion. Ces
hommes se nomment mourdé - chouis ; et quoiqu'ils
soient d'une^utilité indispensable, on les accueille quel-
quefois dans les villes à coups de pierres.
Tant que dure la purification un molhaa récite les
versets du Koran qui concernent les morts. Les hommes
chargés de la puriQcation procèdent lentement, et sous
l'inspection des plus proches parensqui doivent en être
témoins. Ceux-ci gardent un profond recueillement pen-
dant la cérémonie, qui a lieu en plein champ ou dans
les jardins , et non dans les appartemcns. On commence
par laver le corps trois ou quatre fois avec de l'eaii
chaude; on le parfume et on lui rase la tête; ensuite
on jette dessus beaucoup d'eau froide; telles sont les
premières ablutions funèbres.
Les esclaves revêtent alors le cadavre comme pour un
jour de cérémonie^ et le couchent ensuite sur une es-
trade ct/uverte d'un magnifique tapis. Les pleurs et les
cris dès femmes ne doivent pas dimin lier, autrement
elles seraient accusées de n'avoir jamais eu d'attache-
ment pour le défunt. Après vingt-quatre heures d'expo-
sition, tous les membres de la famille et les personnes
de connaissance soht invités à l'enterrement. Les femmes
se rassemblent dans lë harem, où elles recommencènl
à pleurer de manière à être distinctement entendues des
voisins; les hommes se réunissent dans le divan, dont
les croisées sont ouvertes. Quelques-uns des parens
amènent le cheval favori du défunt, très-bien harnaché,
et à la selle duquel sont suspendus ses armes, son bou-
clier et son Koran. Le molhaa fait un sermon louchant
sur les qualités du décédé, les vertus qui l'ont distingué
pendant sa vie ; il se résume en faisant envisager aux
auditeurs la mort comme le terme à tout mal. Ce dis-
cours, souvent interrompu par les sanglots des audi-
teurs, est terminé par les assurances que donne le mo-
lhaa, que leur parent et ami jouit déjà des récompenses
dues à ses vertus, et que loin de le plaindre , on doit
plutôt envier sou sort. Chacun porte alors la maioi
droite sur la poitrine, et répond par les mois Inch-Al-
Uia ( plût à Dieu )!
188
LECTURES DU SOÎR.
Les femmes arrivent voilées et reconsmencenl leurs
cris ; chacune fait l'éloge du défunt el rappelle quelques
traits de sa bienfaisance ; elles restent ainsi jusqu'au
soir , et tant que dure la journée un homme frappe
tontes les cinq minutes sur un tamtam suspendu à la
porte d'entrée.
Un peu avant l'enterrement, les femmes prennent
les devans , et , toujours pleurant, se rendent au cime
Cérémonies funèbres.
Sears del. et tcutp.
tière. Elles s'agenouillent en cercle , et attendent ainsi
le cortège, qui arrive bientôt après. Le cadavre, posé
sur un brancard et porté par les esclaves, ouvre la
marche ; la famille et les amis viennent après dans le
plus morne silence. Le corps arrivé près de la fosse,
on le dépouille, chacun lui fait alors ses derniers
adieux, le couvre de nombreuses ablutions, et lui
souhaite un bon voyage. Ensuite on l'enveloppe d'un
linceul et on le dépose dans un cercueil carré qu'on
descend dans la fosse , couché sur le côté gauche et la
face tournée du cMé de la Mecque , et non point de-
bout comme beaucoup de personnes Vont assuré. Le
corps étant couvert de terre , on met sur la tombe une
épitaphe que les femmes ornent de (leurs. Les hommes
restent souvent pendant un , deux et même trois mois
sans se raser la tôle ni la barbe , ne changeant ni de
liuge ni do vôtcmens, se privant de bains, ne se nour-
rissant que de mets grossiers , et ne buvant que de l'eau.
Les femmes se traitent encore avec plus de rigueur,
dans l'espoir d'être citées comme des modèles d'amour
et de lîdélité; elles se privent de bains , laissent leur
chevelure dans le plus grand désordre, et se fustrgeol
MUSÉE DES FAMILLES.
^89
malia et soir avec des martinets ^ui leur déchirent la
peau.
EoGn les femmes vont les jeudis soir pleurer et prier
sur les tombeaux de leurs parens morts , et particuliè-
rement les veuves sur ceux de leurs maris. Cette céré-
monie, qui est plutôt consacrée par l'usage que par une
dévotion réelle , est accompagnée de cris et de contor-
sions qui durent presque toujours depuis trois ou quatre
heures après midi jusqu'à la nuit close. Quehjues-unes
d'entre elles se déchirent les vêlemens et s'arrachent les
cheveux.
§ X. — DES BAZABS.
Les villes, les bourgs et les villages un peu con-
sidérables ont des bazars ou marchés. Ce sont des bâli-
meus ordinairemeut situés dans le centre des villes, où
se trouvent réunis tous les marchands et tous les ar-
tisans. Ces bazars sont faits en forme de grands corri-
dors à peu près semblables à ceux des dortoirs d'un
cloître, mais plus larges, et ayant de chaque côté de
petites boutiques basses et de peu de capacité, que l'on
ouvre à sept heures 4§'Bi<'tiu , et que Ion ferme au
coucher du soleil. ▼
Chaque corridor est destiné à une seule espèce de
marchandise , ou bien à des artisans d'une même pro-
fession , etTon sait toujours où l'on doit se porter, d'a-
près la nature de ses besoins.
Les bazars sont sous la police et juridiction des daro-
gas, qui en tyrannisent les marchands et qui commet-
tent toutes sortes d'exactions avec impunité; on peut ju-
ger du rapport de cet emploi par le prix qu'on peut y
mettre. J'ai vu à Ourouméa un particulier de cette
ville offrir dix mille tomans pour en être revêtu. CLaque
corridor a de plus trois ou quatre alguazils subalternes
qui ne manquent pas de se faire redouter , a l'exemple
de leurs patrons , si l'on ne capitule avec eux. Il n'est
pas un de ces misérables qui n'ait le talent d'extorquer
quelque chose de chacune des boutiques ou ateliers de
sou arrondissement , contribution qu'on se garde bien
de refuser , de peur d'être accusé par eux, soit d'avoir
vendu avec de faux poids , soit d'avoir ouvert ou fermé
sa boutique irop tôt ou trop tard ; délits pour lesquels
on encourt une punition corporelle et une amende.
Les bazars sont , a peu près comme les caravanserais,
la propriété d'individus riches qui les font construire
pour en obtenir des revenus considérables.
Les beglierbeys les possèdent presque tous dans leurs
provinces respectives; et comme personne ne peut con-
trôler leurs actions , ils en tirent des sommes exorbi-
tantes, au risque de dégoûter les habitans de toute es-
pèce de traflc ; ils ont , outre cela , le droit de les faire
ouvrir et -fermer lorsque bon leur semble : autre genre
ç», tyrannie dont ils savent fort bien profiter pour
f»e éprouver de nouvelles persécutions aux malheu-
reoT, marchands et artisans. Ils proflfent, à cet effet,
de toutes les mauvaises nouvelles vraies ou fausses,
telles que la perte d'une bataille, la mort d'un grand,
pour les faire fermer. 11 en est de même au moindre
mécontentement qu'ils éprouvent , car ils savent qu'on
viendra leur en demander les clef^ avec des présens a
la maio.
Personne ne peut coucher dans ces boutiques , car
du moment qn'elles sont fermées , elles sont sous la
garde immédiate des darogas, qui font faire des pa-
trouilles de nuit dans toutes les parties des bazars par
leurs estafiers (1). Tous les individus qu'on y rencontre
passé neuf heures sont arrêtés. S'ils ne sont pas connus,
ils reçoivent la bastonnade; si on leur suppose de mau-
vaises intentions , on leur coupe le nez ou les oreilles ;
mais s'ils ont volé, ils sont aussitôt mis à mort , et leurs
têtes roulent devant le palais du gouverneur, pour
servir d'exemple à quiconque voudrait les imiter.
Chaque corridor a deux espèces de doyens particu
liers , et c'est seulement à eux que les darogas ont affaire
quand il s'agit de recueillir le tribut d'argent que chaque
métier ou chaque branche de commerce doit payer
pour le compte du prince ou du beglierbey. Ce sont or-
dinairement les plus anciens et les plus honnêtes d'entre
eux qu'ils choisissent. Ces hommes doivent tenir note
des sommes que chacun de leurs coadmiuislrés ont
payées; et ceux qui ont quelques réclamations à faire les
font passer, par leur organe, au gouvernement ou même
au prince, si le cas exige qu'elles lui soient soumises.
La taxe des cdmestibles, la vériGcation des poids,
font aussi partie des nombreuses attributions des daro-
gas, qui mettent une telle rigueur à la stricte exécu-
tion des réglemens, qu'on peut les considérer comme
iuUaiment supérieurs aux nôtres pour cette branche de
police qui est fort souvent négligée en Europe.
Bien que tous les objels de première nécessité soient
taxés , on ne peut cependant considérer comme l'étant
réellement , que le pain , la viande et le sel ; si un dé-
bitant avait la témérité de dépasser la taxe de l'un de
ces trois articles, il le paierait sur-le champ de sa tête ;
il en serait de même de quiconque aurait des poids al-
térés , fût-ce de la plus petite chose , ou des balances
qui ne seraient pas justes : un boulanger d'Ourouméa
eut le nez coupé en ma présence, parce que ses poids se
trouvèrent altérés; et le daroga lui dit que c'était à mon
intervention qu'il devait d'en être quitte à si bon mar-
ché. Celte rigueurest d'autant plus utile dans le pays,
que tout s'y vend au poids , même le bois et les fruits.
Les bazars sont les lieux où les marchands étrangers
et les oisifs se rassemblent le malin. Comme les rayons
du soleil n'y pénètrent pas, la promenade est très-fraî-
che en été et assez chaude en hiver. Les dames y vien-
nent aussi quelquefois, soit pour y faire des empiètes,
soit pour y rencontrer quelques amies: mais les femmes
du peuple y fourmillent et y restent souvent du matin
au soir. Elles parcourent toutes les boutiques pour ap-
prendre des nouvelles dont le débit leur donne -un
grand relief chex les curieuses du grand monde , dont
elles ne sont souvent que les émissaires. J'ai eu fré-
quemment l'occasion dem'étonner de l'intarissable babil
de ces femmes, que je retrouvais au bout de trois
heures si échauffées de leur conversation et dans un tel
flux de paroles, qu'à peine faisaient-elles attention aux
cris répétés de kabarder! ( garde-à-vous) que font en-
tendre les domestiques qui devancent leurs maîtres eu
traversant ces sortes d'allées où la foule est sans cesse
renouvelée.
Les femmes persanes ont un talent particulier pour
se reconnaître de fort loin, bien qu'elles soient voilées
depuis la tête jusqu'aux pieds; et, ce qu'il y a de singu-
lier , c'est qu'en s'accostant, elles sont certaines de ne
jamais se méprendre , tandis que les hommes passent fort
(1) Ce «ont de* espèce» de lieutenans de« darogas, que l'on
nomme mir-ar*s , cliargés imméduitemeat de U lurvcUl^uca de»
baivf pendant U nuit.
190
LECTURES DU SOIR.
souvent près de leurs propres femmes , sans les recon-
naître.
Ce qu'il dit de la cuisine des Persans n'est pas moins
juste et moins habilement observé.
g XI. — DE LA. CUISINE PERSANE.
La cuisine des Persans n'est pas à dédaigner , et me
semble de beaucoup préférable à celle des Italiens et
des Espagnols. Il y a , comme chez quelques nations
européennes , un plat national qui fait le fond et quel-
quefois la totalité de leu^s repas: c'est le pilaw, qui
n'est autre chose que du riz arrosé de beurré, cuit avec
beaucoup d'art , de précaution , et tellement difficile h
préparer, que les Persans conviennent eux-mêmes que
sur cent cuisiniers on en rencontre à peine deux en
état de le faire parfaitement. Il y en a de plusieurs
sortes, et il est assez commun chez les grands d'en voir
servir de cinq ou six espèces à la fois dans un repas. On
l'accommode aux raisins, aux groseilles, aux pépins de
grenades, aux pistaches, aux amandes, au safran, aux
herbes, aux pois, aux coings, à la cannelle, h la vanille,
etc. , etc. Ils mangent rarement de la soupe; mais ils
font usage d'un bouillon fait avec du mouton et des pou-
lets, qu'ils nomment sciiorba", (ST je pois dire avec vé-
rité que j'en ai rarement pris de meilleur en Europe.
Leurs autres mets se composent ordinairement de ra-
goûts d'agneau, de mouton, ou de volaille, cuits avec
des fruits secs ; d'omelettes , de pâtisserie et de rôtis de
différentes sortes. Ces derniers consistent , chez eux, en
de petits morceaux de viande qu'ils assaisonnent à cru
et qu'ils font rôtir avec des brochettes ; on les nomme
kiabab, et ils en sont très-friands , surtout de ceux de
gibier, tels que cerfs , chevreuils, antilopes, etc.
Us ne mangent jamais de bœuf, et fort peu de veau ;
et comme les chrétiens seuls font usage de ces deux sor-
tes de viande, il est difficile de s'en procurer. Les per-
drix et les faisans y sont fort communs, et couvrent
journellement la table des grands ; ils détestent les liè-
vres, qu'ils regardent comme impurs, et méprisent les
légumes, malgré que je connaisse peu de pays au
monde où ils croissent aussi beaux. Ils s'abstiennent de
viande à leur déjeuner, qui est très-simple , et se com-
pose de crème épaisse fort douce, qu'on nomme
gaimack ; on leur sert quelquefois des œufs cuits sur le
plat, mais toujours du mostola , %n est une espèce de
lait caillé aigre, dont on fait une immense consomma-
tion dans toute l'Asie; ils y mettent souvent du miel
pour l'adoucir , ce qui , à mon avis , ne le rend pas
meilleur.
Les Persans mangent en général beaucoup de' fruits,
qui sont d'une grande beauté dans leur pays et viennent
si dru que les arbres rompent sous le poids j ils aiment
beaucoup les melons, et particulièrement les pastèques,
qu'ils nomment karpouz; ils en mangent beaucoup sans
s'incommoder , ce qui est surprenant h cause de la na-
ture liévrcuse de ces fruits. Cependant les médecins les
ordonnent comme caïmans dans les fièvres inflamma-
toires, et j'en ai vu moi-même d'excellèns résultats. Les
raisins y viennent d'une beauté rare ; et outre qu'ils y
ont une saveur toute particulière , et que je ne leur ai
trouvée dans aucun autre pays , ils acquièrenl une ma-
turité étonnante : il y en a de plusieurs espèces, et à
Tébris, on en compte de trente-deux sortes, parmi les-
quelles il y en a quatre qui sont sans pépins.
Les Persans aiment beaucoup les concombres, mais
4* sans assaisonnement, et ils mordent dedans comme
* nous ferions dans une pomme ou une poire.
Ils ne boivent en mangeant que des scheurbest. Ce
sont des espèces de sirops arothatisés faits avec des fruits
et des essences ; il y en a aux fraises, aux framboises,
aux ananas , au limon , à la cannelle , à la rose , au jas-
min, etc. La classe moyenne, à qui la fortune ne permet
pas ces boissons , fait usage d'eau sucrée ou simplement
miellée, à laquelle on.ajoute du vinaigre, et cette bois-
son se nomme sirkie Schirasi (vinaigre de Chiras). H
n'est peut-être pas de pays au monde où l'on boive à la
glace autant qu'en Perse; ce luxe y semble même in-
dispensable, car les grands en font veqir aux camps de
plus de soixante lieues ; voyageant a cheval sous un soleil
Isrûlant, leurs esclaves ont toujours de grandes bouteilles
de plomb remplies d'eau gelée, qu'ils portent dans des
besaces de crin suspendues à la selle des chevaux.
Les chaleurs étouffantes de certaines parties de la
Perse justifient suffisamment ce luxe : il faut y boire frais,
ou éprouver des maladies graves, dont on ne guérit
qu'en buvant à la glace. Au reste, ce remède est com-
mun dans les pays chauds ; je l'ai vu employer avec
succès en Italie, eu Espagne cl môme aux Antilles. Lk,
de même que dans les pa.'-iies delà Perse qui manquent
de glace et de neige , on rafraîchit l'eau par le même
procédé. On emplit aux deux tiers une cruche faite d'une
terre poreuse, qu'on enveloppe d'un linge mouillé el
plié en plusieurs doubles ; on l'expose a un courant d air,
et en peu de temps la température de. l'eau tombe au-
dessous de celle de l'atmosphère ambiante.
Dans le midi de la Perse , où l'on ne peut se procurer
de la glace, on se sert de neige (jue l'on va chercher sur
le sommet des montagnes qui en sont toujours couvertes.
Le pic Démavend faisant partie du mont Albours , qui
est près de Téhéran , en procure toute l'année a cette
; ville, ainsi qu'à la province qui en dépend. Celte mon-
tagne est excessivement haute, elle esi faite en forme de
pain de sucre, et on la voit de tous côtés à la distance
de trente lieues. Son sommet est sans cesse couvert de
neige, et ce n'est pas sans peine que l'on y parvient
pour s'en procurer; cette montagne , située à cinq phar-
sanges nord-est de Téhéran, sert de point de Mie et re-
pose les yeux des voyageurs fatigués du spectacle désa-
gréable qu'offrent les environs de cette triste capitale,
assise dans une plaine extrêmement aride.
§ XII. DES SUPPLICES.
Les principaux châtimens usités en Perse, sont : les
coups de bâton sur la plante des pieds: l'amputation du
nez ou des oreilles, et la mort. Le coupable est entouré de
golams et de féraches; et sur un léger sigiie, impercep-
tible pour tous les autres, il est saisi et il subit à l'instant
même son châtiment. Ce sont, les féraches qui infligent
les deux premières punitions , les golams seuls mettent
à mort. Ils commencent par donner un coup de poii^nard
dans la poitrine du condamné , puis ils lui aballeut la
tête, qu'ils poussent du pied, en signe de mépris, jusqu'à
la grande porte du palais , où ou la laisse dans la fange
pour inspirer la terreur à ceux, qtii seraient tentés de'
l'imiter.
Les peines correctionnelles qu'on inflige dans les cas
ordinaires de police, sont les coups de bâton sur la
plante des pieds, la prison et l'entravement. La première
de ces punitions , quoique considérée comme légère, est
£ cependant une des plus douloureuses qu'on puisse ioiQ»
MUSÉE DES FAMILLES.
191
ftiner. Après avoir mis le coupable sur le dos , on lui sou-
lève lès jambes joiutivement, an moyen d'une corde at-
tachée à une pièce de bois que soutiennent deux hommes,
de manière que la plante des pieds se présente horizon-
talement en l'air. Alors deux féraclies vigoureux , ar-
més chacun d'une cinquantaine de baguettes , frappent
l'un après l'autre de toutes leurs forces et font sauter les
baguettes en éclats. Lun des deux compte les coups, et
ils ne s'arrêtent que lorsque le nombre des coups fixé est
au complot , quels que soient les cris d'aman { pardon )
que ce malheureux ne cesse de pousser pendant tôul lé
temps que dure ce cruel châtiment.
On ne se fait pas une idée du courage pvec lequel la
plupart des condamnés supportent cecbâliraéut; j'en ai
vu qui, après avoir reçu quatre cents coups, ne fai-
saient pas entendre une plainte, et se couvraient seule-
ment la figure avec leur bonnet pour cacher les grJpaces
que la douleur leur arrachait. i ?:•.'.■'-
Personne n'est à l'abri de cette punition , et le roi la
prononce contre les grands du royaume dont il a a se
plaindre. Comme ce n'est pas un déshonneur d'être puni
par le souverain , ils n'en conservent pas dé ressenti- 3p
ment, et il est peu de personnes aujourd'hui employées
à la cour , à commencer par les ministres , qui niaient
été fustigées de cette manière, souvent pour dés bagatelles.
On pousse quelquefois cette punition jusqu'à raille
coups, ce qui doit j)araître bien fort; néanmoins il n'en
résulte pour le patient que d'être obligé, pendant quinze
ou vingt jours, à garder le lit avec les pieds cons'erls
de crème fraîche. Il reparaît ensuite aussi dispos que
s'il ne lui était rien arrivé. * ' " " "
La prison , comme chez nous , n!est que la simple pri-
vation de la liberté; mais elle peilt être suivie degrarses
inconvéniens. Lesgouvertieurs ou chefs depolice n'ayant
à leur disposition aucun fonds affecté a la nourriture
des prisonniers, ceux de ces malheureux qui n'ont pas
de ressources, et qui sont étrangers aii Heu deïèùï' Ré-
tention , y périssent de faim. ' ' '' "' ' '' ' '■
Ventravenient est une peine qu'on inflige ordinai-
rement dans les pays où il n'y a pas dé prisons pour
détenir avec sûreté les hommes qui y sont condaraliës.
Elle consiste à leur attachera chaque jamT)e deux énormes
morceaux de bois , joints ensemble par une charnièi-e de
fer d'un côté, et de l'autre par un fort cadenas. Ou
creuse dans ces billots des trous sufflsans potf- contenir
tout juste le bas des jambes, de manière que cet appareil
porte sur les chevilles des pieds. Une chaîne de fer lie
les deux pièces ensemble, et elle est a^ez courte" pour
que celui qui les porte ne marche qu'avec peine et à
petits pas. Si l'entravé tente de s'^en débarrasser ou de
s'échapper, on le serre tellement que la circulation du
sang s'arrête; et quand il est délivré de ces entraves , il
est souvent plusieurs mois sans pouvoir faire nsage tJe
ses jambes.
Les peines portées contre les délits plus ou moins
graves, sont l'amputation du nez , des oreilles, da poi-
gnet, l'extraction des yeux et la mort. " > "■'■' i '
Les deux premières sont fort communes en Perse , et
l'on y est exposé pour des fautes légères. Il suffit même
d'avoir indisposé contre soi le roi ou les princes pour
éprouver ce châtiment. II n'est cependant pas si com-
mun aujourd'hui qu'autrefois ; mais il paraît que les
prédécesseurs du roi actuel en faisaient grand usage , à
en juger du moins par la quantité de vieux setviteuis
qui sont mutilés de la sorte.
L'amputation d'un poignet est réservée à la répression
«Ju vol,
La peine de la privation de la vue ne s'applique qn'en
certains cas , et seulement à des hommes qui portent om-
brage au souverain , soit par leur fortune , soit par leur
influence suc le pêup|é. Les khans investis de grands
gouvernemens , et les propres frères du roi , sont ex-
posés à ce châtiment.
Il y a deux manières de priver de la vue, l'une en
arrachant les yeux , ci alors c'est un véritable supplice;
Faulrc en les brûlant, ce quj n'est plus qu'une mesure
de prudence pour empêcher de devenir dangereux au
souverain. Cette opération se fait en passant lentement un
fer rouge devant les yeux du condamné, que l'on main-
tient ouverts; la cornée se ternit tout de sgite et l'or-
gane deyicnt incapable d'aucune fonction. Plusieurs
souverains, dans la crainte que le fer rouge ou le cuivre
n'eussent pas entièrement privé de la vue , ont fait ar-
racher les yeux avec la pointe d'un poignard.
La peine de mort est appliquée aux coupables de vol,
d'assassinat,' dç haute trahison, de rébellion.
Quant aux troupes et a leurs Costumes, la gravure en
donnera bien plus facilement pne i«iée, que ne le fe-
raient les descriptions écrites. '' ^ '" '
i XIII.
Cependant j'avais tait part à ma famille de mesiéiran-
2es aventures, et on vaisseau marchand m'avait apporté
des lettres démon père et de ma mère. Je leur avais éga-
lement écrit plus tard mon mariage, et le projet que
j'avais d'habiter désorinais |a Perse, mais cette lettre était
restée sans réponse.
Après huit années, je perdis mon beau-père, et le
désir de revoir mon pays parla sî vivement à mon cœur,
que j'eii devins malade, et qtiç l'on craignait pour mes
joufî"". ^ ■■■'■■'' •"■'■ ' '"' •' ■' ■
tù matin , ma femme entra dans mon appartement;
elle tenait par ia main les deux énfans que j'avais d'elle,
et elle me dit en anglais, car elle avait appris de moi à
parler un peu cette langue :
— La patrie de Gul| est le pays qu'aime son mari.
Gull suivra son mari partout où il le voudra.
Je l'èàibrassai tendrement , et fondis en larmes.
i^ Partons donc, reprit-elle; d'ailleurs ne suis-je
pas à demi-anglaise,'ei mon aïeul n'était-il pas de ton
pays? ' ^ ■ ' " ■
Je réalisai ma fortune , et six mois après , un vaisseau
me conduisait vers l'Angleteirre. Je n'entrerai point
dans les détails de mon voyage; je dirai seulement qu'un
matin , une voiture s'arrêta devant la porte de mon père,
et que de celtevoitnre descendirent ma femme et mes
enfans. Ils avaient gardé "le costmne persan, et Gnll
s'agenouilla devant ma mère, tout étonnée de cette
marque de respect oriental.
J'eus beaucoup- de peine à obtenir de ma femme
qu'elle prît le c(wtume des femmes anglaises, et surtout
qu'elle consentît à sortir sans voile ; mais à la fin , elle
comprit qu'il faut toujours se plier aux usages du pays"
que l'on habite, et aujourd'hui c'est une des dames de
Londres qui savent s'habiller avec le plus de goût. Elle a
en outre si bien appris à parler purement l'anglais , que
personne dans le monde ne devine, soit par son entre-
tien, soit par ses manières , qu'elle ait été élevée dans un
harem de la Perse (I). JOHN BBOWH.
(Traduit de l'anglais.)
(J) Consulu-r, pour connaître plus complétemeni le* mœurs de
la Perse, ie Voyage en Perse, de M. Gwpard Drouville.
•
192
LECTURES DU SOIR.
BVBEAU CBKT^àL u' abonnement
TTTTiUn^^Tï^^f^t^ROBS. I 1JVBJIAT.IMPMMBDB,<0.IIUBDCCAHM«-
vu.
MUSÉE DES FAMILLES.
195
ÉTUDES HISTORIQUES
wm
LE BOURGEOIS DE SAI]STQUE]STI^^
Prise de Saint-Quenlin. Fac-siviile d'une gravure du temps.
Le 26 juillet \ 557 , la ville de Saint-Quentin voyait
une grande part de son populaire assemblée à la porte
d'Isle, devant la petite chapelle du faubourg et non
loin de l'étang de la Somme , consacrés tous deux par
de pieux souvenirs.
En ce moment la foule entourait, grandement émue
el recneillie , un pèlerin qui l'édifiait par le récit des
merveilles funèbres de la terre sainte. Ce pèlerin , dont
la petite taille était cachée par une ample robe de bure
et le mantelet à coquilles, attribut distinctif des gens de
son état , — car tout le monde sait que bon nombre des
pèlerinages de ce temps étaient un métier comme un
autre, — avait le chef ombragé d'un grand feutre éga-
lement à coquilles , et sa figure était plus qu'à demi cou-
verte par une longue barbe blanche. Mais , quoique ce
signe fût celui de la vieillesse, la physionomie du saint
homme , son teint brun et chaud , ses yeux noirs , vifs
et couronnés de sourcils nettement arqués, sa bouche
forte et vermeille, enfin les gestes brusques qui lui écha-
paient fréquenmient comme malgré lui, tout annon-
çait une virilité verte et vigoureuse. Sa voix vibrait in-
cisive et pleine, et son langage, bigarré de locutions
inusitées dans ce pays , était marqué par une accentua-
tion méridionale fortement prononcée. Sa parole vivc-
.WRIL 4856.
ment imagée et sa pantomime rapide saisissaient au
cœur les bonnes gens qui l'ccoutaient avec des témoi-
gnages successifs d'étonnement , de douleur et de con-
trition.
Quand il se fut emparé de son public, le pèlerin , dont
le regard perçant interrogeait à la fois toutes les parties
de cette foule et les hauteurs voisines où apparaissaieni
de temps en temps des soldats de la garnison , éleva alors
une voix plus véhémente , et après avoir essayé la pitié
sur l'ame de ses auditeurs , sembla vouloir demander à
la terreur des effets plus pathétiques.
« Tous ces maux, continua-t-il, dont je ne vous ra-
conte qu'une faible partie , et la profanation des lieux
saints où notre Seigneur est mort pour nous , sont une
marque de la colère du Ciel ; la chrétienté est de-
venue comme une nouvelle Babylone où éclate de toutes
parts l'abomination de la désolation ; mais aussi Dieu
envoie ses fléaux contre elle, et partout où j'ai passe,
partout où j'ai vu le crime , j'ai rencontré le châtiment :
c'est la guerre des chrétiens entre eux , e triomphe des
mécréans , la grêle qui renverse les moissons, la séche-
resse qui les brûle , les routiers qui malmènent les pau-
vres villageois , voyageurs et marchands forains ; les im-
pôts , gabelles et redevances qui leur sucent la sueur et
25. TROISJiiME VUL»M£.
194
LECTURES DU SOIR.
ïe sang , la ppste , la famine, la coliqoe , la coqneluche,
la danse de Saint-Guy, le mal de Saint- Jean. Et vous
aassi , habitans de Saint-Quentin , car vous ne valez pas
mieux que les autres, si vous ne vous amendez et ne
faites pénitence, vous périrez aussi. Écoutez bien ce que
]e vais vous dire : le puits de l'abîme s'ouvrira, il lâchera
sur vous des nuées des sauterelles ; vos murailles trem-
bleront dans leurs fondemens , elles crouleront comme
!. moue : c'était , entre les deux bois d'un cerf dix cors ,
P une navette enrichie d'une auréole dorée; poor ex-
C pliquer le plus remarquable de ces emblèmes , qui exci-
P tait quelquefois les équivoques des envieux du tisserand,
Q Jean Peuquoy faisait lire dans les archives de sa famille
^ le récit d'une chasse où l'un deseiaîenx, incomparable
i; tireur d'arc, appelé par un seigneur voisin , avait crevé
d'un coup de flèche et à plus de cent pas, les deux yeux
r^^rf ' ^"^ ^°°^ ^^ '^ trompette; et il ne vous 5 d'un cerf : exploit qui fut récompensé par le don de sa
hnmmp ^^^""^ ^'^^'"^ ^'^^'' ''^P^^^'' ^^^''^ ^^^^ ^ "» "Q ± gigantesque ramure. A l'époque où se passaient les évé-
Jp v? I A-^^ u^u^ ^°"^ ensevelir; tous vous périrez, ^i nemens que nous racooton?, Jean Peuquov, nous lavons
je vous le dis , habifans de Saint-Queniin , ce^ choses ± dit, était le dernier descendant direct de sa race. Ilavail
it véritablement, si vous ne trouvez grâce de- à perdu , en une seule année et durant une épidémie qui
arnveronl
pi demie qui
ses deux
une autre
habitudes
aisperse5 conime des brebis loin du bercail. Habitans de ? nouvelles, il restait là comme un chêne isolé et dépouillé
aaint-Quentio, hommes et femmes, enfanset vieillards, "^ '"•'''• "'-»•' -">—•- — x™.„ :. r
^ mais assez robuste encore pour résister à l'orage et assez
je vous ajourne a trente jours ! » S large pour défendre et ombrager le sol où il avait pris
A mesure qu il parlait . ses yeux deyenaîent pins étin- ± naissance. Sa vieille et chère ville de Saint-Quentin avail
ceians, sa voix plus éclatante, son geste plus impérieux; S
»„_. >_ -. apparaissait comme un prophète de ^
et sur le tertre où il
donc hérité toute seule de l'amour qu'il répartissail
entre les divers membres de sa famille; et cel amour,
raaiaeur sa taille semblait grandir, sa tête s éclairer X ^iosi resserré et en quelque sorte coagulé, ossifié, était
devenu singulièrement énergique , tenace et jaloux.
^ En entendant la menaçante prophétie du pèlerin et le
^ terrible ajournement fixé pour la ruine de la ville, Jean
«A. Peuquoy sentit bouillonner son vieux sang patriotique;
â et ridée que cette vénérable et glorieuse cité pourrait un
à jour être détruite soulevant en lui une de ces tempêtes
"^ qu'allumait toujours la plus simple attaque ou prétention
d une fulgurante auréole; et tous virent en lui un véri-
table envoyé du Ciel; tous pâlirent et tremblèrent.
Cependant, au milieu de cette foule glacée d'épou-
vante, il y eut un homme chez qui les sinistres prédic-
tions du pèlerin n'éveillèrent que de la coière ; c'était un
de ces bourgeois da vieux ternps, qui, exclusivement
attachés à la localité, s'intéressaient avant tout aax pri-
vilèges, à la prospérité, à l'honneur de leur commune, ^ dune ville voisine , il oublia lecaractère religieux , sinon
et dont le patriotisme se condensait en se rétrécissant. ^ sacré, dont le hardi prêcheur était revêtu. Tout bon
Il comptait avec orgueil parmi ses aïeux une suite non 5 catholique qu'il se montrait en effet, le généreux tisse-
mterrompue de loyaux et tidèle^ San-Quentinois , et $ rand était d'abord San-Quentinois; aussi se rctourna-t-il
pas un membre de sa famille ne s'était dégradé par une J impétueusement vers la foule, et d'une voix qui ne le
mésalliance ; c'est-à-dire que jamais un Peuquoy n'avait ^ cédait en rien à celle du pèlerin :
accepté pour bru , femme ou gendre , un compatriote ^ — Mes amis , s'écria-t-il , mes chers compatriotes ! l'a-
qui ne remontât par les siens jusqu'à l'exaltation du pa- S vez- vous entendu? Notre bonne ville ruinée, nos murailles
tron de la ville, dans l'humble chapelle remplacée dé- J h bas, les reliques de notre patron enlevées, et nous tous
sormais par la superbe collégiale. Tisserands de père en $ dispersés et mis à mort"? Ah 1 par les^clous de notre bien-
fils, les Peuquoy avaient été syndics de leur corporation ^ heureux martyr , ce vagabond en a menti ! \ous sommes
et avaient successivement occupé des grades (lonorables ^ ^^^ gens de bien , de bons chrétiens et catholiques galli-
dans la belle compagnie de l'Arc , renommée a vingt ^ ç^ni ; nous rendons a notre Dieu et à notre roi ce qui
lieues à la ronde, et dont le Peqquoy actuel, qui se * leqr appartient ; nous entretenons honorablement pos
nommait Jean , était le capitaine. Jean se trouvait alors ^ ég'ises et payons régulièrement nos impt^ts ; et sî nos
Id dernier de sa race, mais non p-j? je înoins digne; son ^ murailles sont ébréchées et croulantes en maiuts eu-
crédit dans la ville était grand , pi il traitait quelquefois ^ droits , nous , du moins , sommes debout , et nos àrque-
de puissance à puissance avpc les autorités. Il demeurait ^ buses et nos arcs savent conanienl on atteint un planton
rue Saint-Martin , a<;sez près de la maison daus la cive jt ®^ "•* Espagnol ; donc notre bonne ville ne craint rien ;
de laquelle avait jailli, deux siècles auparavant, une 4^ n'est-ce pas, frères, qu'elle ne craint rien, ni Philippe M,
fontaine miraculeuse, et souveraine pour les maux ^ ni son général Philbert , ni ses alliés les Anglais, ni les
d'yeux; ce prodige avait été consacré par l'érection !^ Allemands qu'il soudoie? Que nous veut donc c^tte cor-
d'une petite niche où l'on voyait représenté le martyre âl neille de mauvais augure? Vieux radoteur, si tu es un
de Saint-Quentin, et dont une imitation a été reproduite II ami des Espagnols, retourne à eux; nous ne voulons
donos jours. L'atelier de Jean Peuquoy était une seconde " point parmi nous de menteurs et de traîtres; Jacques
nia'tson de ville; tous les intérêts de la commune , toutes
les nouvelles îraporlantes , toutes les questions majeures
s'y débattaient sous la présidence du tisserand ; là
se conservaient pieusement Jes bonnes et vieilles tradi-
tions et le dépôt des franchises municipales; là , comme
un grand référendaire, Jean Peuquoy rappelait l'antique
cérémonial aux hommes nouveaux , et déterminait quel-
quefois , par opposition avec le mayeur , l'ordre des fêtes
eè des démonstrations publiques, mais toujours et eu
tout l'arbitre sans appel de sou quartier. Sa maison so
faisait remarquer de loin par une enseigne peu com-
Labrie, Jérôme Durieu , Philippe leCoulteux, mes Ixms
compagnons, vous pensez comme moi, n'est-ce pai?
Eh bien 1 ne laissons pas cette langue vendue maudire
ainsi notre bonne ville et lui prédire malheur. Hors d'ici.
Français déloyal , ou plutôt espion do l'Espagne ; car ta
n'as ni le cœur , ni le langage de co pays ; hors d'ici , te
dis-je, répéta le tisserand avec véhémence, el en faisant
quelques pas vers l'étranger , qui demeura impassible
au milieu du groupe de femmes et de mendians qui so
pressaient contre lui en criant, et comme pour le dé-
fendre.
LECTURES DU SOIR.
195
— N'est-ce pas une honte de traiter ainsi un sainl
homme qui a tu et touché le tombeau de notre Seigneur?
glapissait une vieille en se signant avec effroi.
— Mon doux Jésus , s'écriait une autre en joignant
les raains , voilà ce qui attire sur nous vos malédictions !
On ne respecte plus Hen , et au lieu de faire pénitence,
on persécute les élus de Dieu. Seigneur, Seigneur, ayez
pillé de nous et délivrez-nous du mal et des hérétiques.
— On nous tuera plutôt que d'ôter seulement un
cheveu au pèlerin, ajouta un boiteux en brandissant sa
béquille.
— Il sortira , vous dis-ie , répéta Jean Peuquoy d'une
voix tonnante ; en mêpie temps il saisit les deux vieilles
par le bras , les fit piroutler h droite et a ganche ; celles-
ci revinrent à la pharge ep poussant des cris pitoyables;
le groupe des défepseurs du pèlerin s'accrnt; en un in-
stant le tisserand ce vit eulouré lui-même d'une nuée de
dévots et de menp pepple qqi l'interpellèrent simulta-
nément d'une manière étourd'usante. Plus furieux à
mesure qu'il rencontrait plus di'obstacles : — A moi ,
compagnons de l'Arc I appela-t-il d'une voix quj domina
en basse-taille grondante le cliquetis de yoix criardes
qui pétillait autour de jui ; Philippe-le-Gpultepx , Jacques
Labrie, Jérôme Durieu , et les auires qui étaient présens,
jouèrent aussitôt des coude? et se firent jour près de leur
capitaine : tous agissant de concert, eurent bientôt
pratiqué une trouée jusqu'au pèlerin, qui, depuis le
commencement du tumulte , ipcljuant la tête et croisant
les bras sur sa poitrine , attendait sans doute en priant
l'humiliation ou le triomphe que Dieu lui préparait.
Comme les compagnons de l'Arc, Jean Peuquoy à leur
tête, se trouvaient face à face avec l'étranger, tous su-
birent involontairement l'influence de son recueillement
religieux , tous , le tisserand lui-même , et ils s'arrêtè-
rent. Surmontant toutefois le sentiment de respect , de
crainte peut-être, qui le maîtrisait : — Seigneur pèlerin,
reprit-il avec une fermeté courtoise , il ne vous sera point
fait de mal ; cous savons ce qu'on doit à votre âge et à
vo»re habit , mais il faut que vous sortiez de céans ; vos
p. ' oies découragent et font peur , et les Espagnols ne
sont pas assez loin de nous pour que nous n'ayons pas
besoin de tout notre coqrage. Il y a là-bas sur la route
une hôtellerie ; celle du Coq chantant; allez-y, dites que
c'est de la part de Jeau Peuquoy que vous venez , et vous
y recevrez le vivre et le couvert.
— Soyez béni pour vos dons et pour vos outrages,
répondit le pèlerin d'une voix calme ; tout ce que Dieu ;
nous envoie , pauvres pécheurs , est un bienfait ; mais
je n'irai point à l'hôtellerie du Coq chantant, car j'ai
fait vœu de ne jamais plus reposer ma tête sous un toit ,
ni de çï'asseoir à une table ; je ne sortirai pas non plus
de céans, car j'ai à y remplir une mission, et la parole
de Dieu ne doit pas être jetée sur les chemins , car elle y
tomberait sur la pierre et ne fructifierait point ; c'est dans
les cœurs des fidèles qu'elle doit être déposée , et les fi-
dèles sont là qui m'écoulent , et ont besoin de s'humilier
devant le Seigneur et de faire pénitence.
En achevant ces paroles , l'étranger releva les yeux
vers Jean Peuquoy , et ce dernier y découvrit quelque
chose de si perçant , de si confiant et peut-être de si mo-
queur ; le contraste de ces cheveux et de cette barbe
blanche avec ces yeux vivans , ce leiut chaud et ces traits
énergiques qu'il examinait de près , lui parut en même
temps si tranché , qu'il éprouva je ne sais quel vague
soupçon.
— Mon père , répliqua-t-il d'un Ion amer cl gogue«
nard , je vous ai dit tantôt qne noos vénérions grande-
ment votre habit ; mais de votre personne qu'en faut-il
penser f L'habit , comme vous savei , ne fait pas le moine.
Par contre , le poil fait toujours la bête, el l'on dit qu'en
terre sainte l'air le fait tomber plus dextrement que ra-
loirs ou ciseaux , et que cmx qui y sont , chevelus cfjmme
mpssire Clodion, en reviennent tous plus chauves que
messire Charles le deuxième ; voyons , ajouta Jean Peu-
quoy , en avançant la main vers le visage du pèlerin, qui
se recula vivement , voyons si le soleil de Syrie n'a point
encore eu prise sur cette belle barbe de patriarche...
Le tisserand n'acheva pas, car au même instant»! se
sentit asséner sur le bras un vigoureux conp de hStnn
qui le lui fit retomber avec un cri de dealeur et de colère;
il se retourna impétueusement vers celui qui l'avail
frappé el que venait d'arrêter le compagnon de l'Arc :
sans doute il allait lui faire un mauvais parti lorsqu'il
reconnut Claude Pirotte , le boiteui , mendiant cynique
et impudent, qui s'autorisait de son infirmité pour se
livrer impunément aux violences de ses passions; en
effet, au lieu de le châtier comme il le méritait, Jean
Peuquoy s'arrêta avec un sentiment de dégoût et fil signe
aux compagnons entre les mains desquels il se debatlail
comme un forcené, de le lâcher, puis, comme il allait
revenir à l'étranger pour vérifier les soupçons quil avail
conçus à l'égard de ce prétendu missionnaire, il ne le
trouva plus.
Proûtabt de l'incident causé par le boiteux, les en-
thousiastes du pèlerin avaient opk?ré'un déplacement tu-
multueux et ressaisi le saint homme, qu'ils eoiraenaienl
presque forcément ver» le haut de la ville. Voyant cela ,
Jean Peuquoy courut à leur poursuite avec ses compa-
gnons , et sans doute qu'un nouveau conflit allait éclater,
lorsqu'un chanoine dû chapitre de la viile vint à passer.
Dom Pierre Desains s'eoquit paternellement des causes
de cette grande émotion ; aux premières paroles do bon
chanoine , les deux partis se continrent , et tout le monde
se découvrit. Compagnons , bourgeois et dévotes entou-
rèrent le médiateur; et ces dernières, prenant la parole
toutes ensemble pour lui raconter le fait à leur avantage
et à celui du sinistre prophétiseur , Dom Pierre Desains
demeura un grand quart d'heure avant de démâler l'objel
de la contestation; toutefois, il acheva de comprendre
lorsqu'on lui eut amené le pèlerin.
— Qui êtes-vous , demanda-t-il à ce dernier , d'où
venez-vous? Et de qui tenez-vous la mission sérère que
vous prétendez remplir dans la juridiction d'un chapitre
qui ne manque pourtant ni de laborieux cultivateurs de
la vigne sainte, ni de ministres zélés de la parole de
Dieu?
L'étranger tira de dessous sa pèlerine on paquet re-
couvert de parchemin et soigneusement plié et fermé ;
il l'ouvrit après l'avoir baisé et s'être signé , et déployant
une grande feuille au bas de laquelle était suspendu à
une attache de soie un cachet de cire rouge, la présenta
au chanoine. Celui-ci , en reconnaissant un bref du saint-
père , se signa à son tour, et, après avoir parcouru len-
tement et avec respect la pièce sacrée , la remit humble-
ment au pèlerin ; puis , s'adressant aux bourgeois et
compagnons :
— Mes frères, dit-il, portez vénération à ce sainl
homme , car ses mérites sont grands pour lui avoir ob-
tenu de si hautes bénédictions de la part de notre saint'
père le pape. Mon père, reprit le chanoine en s'inclinaul
devant l'étranger, tontes nos églises, abbayes et de-
' meures vous sont ouvertes ! Venez , car les athlètes de lu
^96
LECTURES DU SOIR.
foi, qui ont combattu comme vous l'avez fait, attirent
les faveurs da Ciel sur tous les lieux où ils reposent, et
qu'ils sanctiflent de leur présence.
Le pèlerin lit connaître à Dom Pierre le vœu qui l'em-
pêchait d'accepter son offre, en ajoutant néanmoins qu'il
allait se rendre devant le portail de l'église du chapitre,
pour y faire ses prières.
Alors ses partisans fanatiques poussèrent des cris de
joie, et l'eniourèrent de nouveau pour le conduire en Ç
triomphe vers l'église, tandis que Jean Peuquoy se reti-
rait de son côte avec les compagnons de l'Arc et les autres
bourgeois, ses amis, en murmurant je ne sais quelles
paroles de doute et de dépit.
L'étranger occupa une partie de la journée en prières
à la porte des éghses et devant les autres liem consacrés,
refusant avec humilité les alimens et l'argent qu'on ve-
nait lui offrir de toutes parts , ne prenant qu'un peu de
pain , et donnant eu échange des croix et chapelets bénits
au Vatican. Ensuite il flt le tour de la ville, toujours
escorté d un groupe de dévotes, de meudians et cam-
pagnards, en léte desquels marchait Claude Pirotte, qui
jetait sa béquille en l'air et chantait des noêls à tue-
tête. Le pèlerin suivit ainsi toute la ligne des boulevarts,
faisant de fréqucûtes stations pour prier ou prêcher ; et
le soir venu , il alla se coucher devant le portail de la
collégiale, en dépit du veut froid qui commençait à s'y
engouffrer et qui menaçait d'une nuit rude et glaciale.
Le lendemain, il avait disparu.
Quelques soldats de la garnison racontèrent qu'ils l'a-
vaient reconnu au clair de la lune, recommençant sa
promenade et ses stations sur les remparts , et glissant
devant eux comme un fantôme ou une ame en peine. Les
gardiens des portes assurèrent qu'ils ne lui avaient point
ouvert leurs guichets ; toutes les poternes se retrourèrent
exactement fermées ; et cette circonstance accrut grande-
ment le respect superstitieux que cet homme étrange
avait inspiré à la foule; il n'y eut que Jean Peuquoy qui
persista à hocher la tête d'une manière signiflcative , et
disant qu'il n'augurait rien de bon de ce saint visiteur,
et que s'il était louable de fréquenter plus que jamais les
églises et de faire pénitence, il n'était pas moins urgent
de réparer les parties endommagées des murailles, et de
remettre en état les arquebuses à crocs qui faisaient dé-
faut , ainsi que toutes les autres armes de combat et de
siège.
Durant quelques jours encore, ce furent , dans Saint-
Quentin, de continuelles alternatives d'énergie, d'épui-
sement, de constance et de désespoir, lorsqu'un matin,
c'était le ^0 août, jour de la fêle de Saint-Laurent,
l'homme posté par Coliguy sur le haut clocher de la
collégiale pour observer les mouvemens de l'armée es-
pagnole, jeta tout à coup sur la ville, du fond de son
mugissant porte-voix, ces paroles qu'entrecoupait une
vive émotion: « Bonne nouvelle!... les ennemis s'en
vont.. . ils lèvent le siège !» A ce cri , la foule accumulée
sur les places et dans les rues , roula comme un torrent
vers les remparts , et l'on vit en effet , du côté de La
Fèrc , sur les divers plans de l'horizon , onduler les lignes
incommensurables des assiégeans qui s'éloignaient, se
perdaient sous le voile grisâtre du lointain , et après
elles , d'autres encore , et sans cesse , et toujours.
Alors une immense clameur de joie s'éleva de toutes
les parties de la ville ; on s'agitait , ou courait comme
des insensét , ou se précipitait dans les bras les uns des
autres; soldats, bourgeois, paysans, on chantait; les
cUapcuux voltigeiueut eu l'air. Eu même temps, le joyeux
carillon de l'hôtcl-de-ville s'éveilla, et ses clochettes
tressaillirent k l'unisson de tous les cœurs ; le clocher
de l'église lui répondit avec ses mille voix , résonnanl
sur tous les tons ; ça et là c'étaient de folles détonnations
d'arquebuses ; l'enthousiasme , le délire étaient imi-
versels. •
L'amiral , lui , était le seul qui ne se mêlât point à cette
L'Amiral Coliguy.
commune ivresse : comme les autres, il alla d'abord vers
les remparts , reconnut en effet à leurs bannières qui
flottaient dans la campagne les diverses bandes d'Espa-
gnols, d'Anglais, d'Allemands, de Namurois, de Lié-
geois, de Wallons, qui déûlaient successivement sur la
route de La Fère ; mais il remarqua aussi que les travaux
des assiégeans restaient occupés. Il vit des pionniers aux
mêmes endroits que les jours préccdens ; il compta le
même nombre de sentinelles, et les coups de canon
aussi réguliers , aussi successifs que la veille ; sans
rien espérer ou préjuger précipitamment, il monta au
clocher de l'église pour apprécier dans sa réalité ce
mouvement des troupes ennemies.
Un coup d'œil lui suffit pour comprendre qu'on s'était
trop hâté de se réjouir ; sans doute une grande partie de
l'armée de Pbilbert s'était détachée du camp ; mais au
nombre d'étendards qu'il aperçut encore sur leurs divers
quartiers, il vit bien que plus de vingt mille hommes
étaient restés autour de la place ; et comme pour confir-
mer celte observation , aucune des dispositions du siège
ne lui parut interrompue ni changée.
— C'est, pensa-t-il, que le counétable a coocentré
ses forces dans les euvirons , et que le prince de Savoie
espère le forcer à accepter une bataille dont les chances
ne sauraient être douteuses si l'armée française nt^ s'est
pas accrue d'importantes levées.
La joie exagérée des habitans céda bientôt elle-même
à la réflexion , quand ils virent qu'effectivement rien
n'était modifié dans la marche du siège; ils comprirent
aussi qu'une bataille allait décider de leur dernière cspé-
rauce; et tout le jour ce fut pour eux une aoxiclé poi-
MUSEE DES FAMILLES.
197
gnante, et qui redoublait chaque fois que la rafale leur ^
apportait le bruit lointain de la canonnade, alternant X
comme un accompagoeraent lugubre avec les salves ré- «o»
gulières des assiégeans. ^
Vers le soir , la canonnade lointaine cessa de «e faire S
entendre , et la foule humblement prosternée dans les ^
églises, pria toute la nuit pour le succès des armes fran- ^
çaises, s'il était temps encore... Cependant elle tressail- ?
loit comme un seul homme h chaque éclair des bouches
à feu , élargi dans les ténèbres et jetaut jusque sur ,1a
croix de l'autel une lueur de sinistre augure.
Le lendemain, aux premiers rayons de l'aube, des
cloches encore s'éveillèrent et retentirent h coups pressés;
mais ce n'étaient plus les clochettes argentines des ca-
rillons de l'hôlel-de-ville, c'était la cloche mugissante et
funèbre du beffroi, c'était le bourdon solennel el suprême
1,'hôtel-de-ville de Saint-Quentin.
de la collégiale, et le porte-voix des guetteurs jetait l'épou-
vante sur la ville, avec ces paroles fatales : « L'ennemi I
l'ennemi redescend ! » Et comme la veille, la foule, agglo-
mérée sur les remparts, revit onduler sur les divers plans
de l'horizon les lignes incommensurables des Espagnols ;
cette fois, au lieu de diminuer et de s'éteindre, elles
s'épaississaient d'heure en heure , et leurs fanfares triom-
phales pénétraient a chaque instant plus algues, éclataient
plus sonores. Puis des soldats blessés, de pauvres fugitifs
se précipitèrent tout fangeux dans les fossés de la place;
misérables débris de l'armée française, ils s'étaient
échappés à travers les marais , où beaucoup des leurs ,
arquebuses par les assiégeans, s'étaient noyés ; la garni-
son et les habitans les entourèrent en tumulte, les in-
terrogèrent avec effroi et en apprirent tous les détails de
l'horrible journée de Saint-Laurent, la ruine complète
de l'armée du connétable , la fleur de la noblesse écrasée
ou prisonnière, la monarchie épuisée et la France à deux
doigts de sa perte. Alors une indescriptible consternation
s'affaissa sur la ville, un silence glacé s'étendit de rue
en rue , de maison en maison ; et l'on eiît dit que toute ^
la cité , muette et succombant à son agonie , se couchait
pour mourir.
Debout, les bras pendans, la bouche béante, l'œil vi-
treux , le capitaine des compagnons de l'Arc semblait pa-
ralysé, foudroyé, et son anéantissement avait, tous les
caractères d'une folie soudaine, stupide, morne.
En ce moment un homme parut sur une des tourelles
de la poterne qu'on venait d ouvrir aux fugitifs ; sa barbe
blanche , son bourdon , sa robe de bure , son mantelel
son chapeau chargé de coquilles , et surtout sa physio-
nomie solennelle et menaçante le firent simultanément
reconnaître pour le pèlerin prophète qui , trois semaines
auparavant, avait ajourné la ville à trente jours! Celte
apparition fatale , qui venait confirmer en quelque sorte
la fatale nouvelle , produisit un effet terrible sur la foule,
devant laquelle cet homme mystérieux se dressait comme
une certitude de mort, et pareil à ces anges ténébreux
qui venaient à l'heure décisive réclamer l'exécution d'un
pacte de sang. Les uns se prosternèrent en silence,
d'autres se jetèrent sur la poussière en sanglotant , tous
attendirent avec angoisse l'arrêt suprême qu'allait sans
doute prononcer le prophète : Jean Peuquoy lui-même
qui , en reconnaissant l'étranger , avait tressailli dans
tous ses membres , courba le front avec stupeur , et pa-
rut céder enfin à cette puissance inconnue, mais in-
faillible.
Le pèlerin s'avança lentement au milieu do cette foule
i^
198
IJSCTURES DU SOIR.
contrite , éplorée, et, reprenant la suite de sa prédiction
comme s'il ne pût douter qu'on n'en eût les dernières pa-
roles présentes au souvenir : ce que je vous ai dit, habitants
de Saint-Quentin, s'écria-t-il d'une voix qui domina impé-
rieusement les gémisscmens et les sanglots des femmes, ce
quejevousaidit, vous ne l'avez pas fait; et voici que mes
paroles s'accomplissent; l'épée du Seigneur est levée sur
vous , les nuées de sauterelles vous ont envahis , et la
vapeur du puits de l'abîme s'est étendue sur votre cité.
L'armée du connétable a été fauchée comme l'herbe des
prés , dispersée comme la paille sèche ; et vous aussi ,
vous serez fauchés , baUyés comme elle ; déjà les tours
de vos reraparts^'croulenl les unes sur les autres ; les
troupes cspagnoleRt anglaises, comme deux mains de
géant, vous étreigoent à vous étouffer; elles sont sous
vos pieds , elles sont sur vos têtes; et vous ne vous êtes
point encore amendés I Bien plus , l'hérésie est dans
votre sein , elle y règne audacieusement , et c'est elle
qui attirera sur vous les dernières foudres du Seigneur;
en vain votre encens et vos prières monteraient-ils dé-
sormais jusqu'au ciel , l'hérésie les corrompt , elle les
change en outrages et en iniquités.
Oreilles d'airain , cœurs incrédules , ouvrez-vous
h mes paroles , il en est temps encore ; brebis égarées ,
ne restez plus sourdes à l'appel du pasteur , séparez-
vous des boucs impurs et rentrez au bercail. Si vous ne
Je faites , et sans tarder , je vous le dis , habitans de
Saint-Quculin , encore un peu do temps et vous ne
serez plus!
 ces paroles , les sanglots redoublèrent dans la foule ;
les femmes jetaient des cris pitoyables comme si 1 heure
était sonnée où la ville allait être mise à sac ; les
hommes frappaient leurs poitrines. i\lais , outre ces me-
naces de destruction , le discours du pèlerin cachait une
allégorie intelligible pour quelques-uns , et qui, expli-
quée, cotnmenlée , répandue ça et là, fermenta d'abord
.sourdement , puis s'étendit avec la frapidité d'iine épi-
démie.
La réformatioQ que Luther venait d'opérer en Alle-
magne, Zwiugle en Suisse, avait fait, comme nous l'avons
dit plus haut, de nombreux prosélytes en France, quoi-
que la majorité des populations l'eût en horreur ; d'An-
delot, qui, nous le répétons, s'était nourri, durant sa
captivité au château de Milan , des livres des deux célè-
bres doljyaursj et, pénétré de leurs idées, n'avait pas
tardé à stm retour en France, à entraîner ses deux
frères, Odel de Coligny, cardinal et évoque de Beau-
▼ais et Gaspard l'amiral ; el , quoique cette circonstance
fût peu connue dans Saint-Quentin , elle y avait assez
transpiré néanmoins pour que l'allégorie du pèlerin fût
comprise. Quelques inslans après , elle n'était ignorée
de personne , et la plupart égarés par la terreur et le
fanatisme, ne tardèrent pas à attribuer les malheurs qui
menayaieni la ville à la présence des deux illustres
hérétiques.
— Ce saint homme k raison , disait un marguillier de
la paroisse des Jacobins, Dieu est contre nous, car nous
pactisons avec les ennemis de son Église.
— Voilà donc, reprit la fourrière de l'abbaye de Fer-
vaqucs , pourquoi M. l'amiral n'a encore visité aucune
de nos églises, chapelles ni abbayes.
— Peut-être, ajouta un bourgeois, que M. de Coligny
et son frère ne sont pas aussi noirs qu'on le dit ; el s'ils
ne vont pas à l'église , c'est sans doute parce qu'ils ont
beaucoup à faire sur les murailles.
— Allez , reprit la tourrièrc , on a toujours le temps
de prier Dieu quand on le veut , et même cela aide à la
besogne.
£ — Sans doute , reprit une vieille femme , et ça irait
"*■ mieux si au lieu de nous tenir tout le jour à la pelle et à
la brouette , nous, nos maris et nos pauvres enfans, on
nous laissait aller dire de temps en temps un pater el
j; un ave sur le tombeau de notre saint Quentin.
— Si encore, continua un voisin , nous n'avions ici
d'hérétiques que M. de Coligny et son frère, mais tous
les capitaines et peut-être tous les soldats le sont-ils
aussi.
— Si cela est, murmura le marguillier en levant les
yeux au ciel , ayez pitié de nous , mon Dieu I
— Mon doux saint Quentin I s'écria la tourrière cons-
ternée, cela serait-il possible? Alors ce lieu est maudit,
nous voilà en enfer!
— Peut-être , répliqua la vieille sur le même ton ,
l'amiral a-t-il vendu son ame au démon et les nôtres
avec !
— Je tais à l'abbaye conter cela à la supérieure, el
certainement nous ne resterons pas long temps en com-
pagnie des démons et des hérétiques.
— Ni nous non plus , dirent quelques villageois ;
mieux aurait valu cent fois être pillés par les Espagnols
que de nous enfermer dans ce lieu de perdition.
— Pillés? ajoutèrent leurs camarades, mais nous
l'avons été par l'amiral ; il a pris nos bestiaux pour ses
soldats et nos outils tout de même.
— El il nous fait travailler jour el nuit, et il nous
maltraite.
— Nous ne resterons pas ici plus long-temps; mener
une pareille vie el avoir sou ame en pét-il mieux vaut
mourir tout de suite de la main des Espagnols.
De semblables propos s'échangeaient de toutes parLs ,
et l'agitation allait croissant, lorsque des cris, partis du
camp des assiégeans , rappelèrent la foule sur les mu-
railles ; c'était l'armée restée devatit la ville qui accueil-
lait l'armée victorieuse par des clameurs de joie el de
triomphe. Blenlôl après , èii effet , les vainqueurs ren-
trèrent dans leurs quartiers respectifs en promenant à
la tète de leurs bataillons les étendards qu'ils venaient
^ d'enlever aux Français; et il y en avait en grand nombre
qu'ils vinrent planter insolemment sur les batteries et
à la tête des travaux qui circonvenaient la ville.
Cette démonstration cruelle acheva d'abattre les mal-
heureux San-Quentinois, qu'un otdre de Coligny rap-
pelait à leurs postes ; et tous reprirent machinalement la
pioche , ou l'arquebuse : car leur foi en la défense était
morte et leur conflaocs co l'amiral , éteinte , grâce au
pèlerin , dont les paroles avaient semé parmi eux un
germe funeste, qui ne tarda pas à se développer.
Cependant le pèlerin , pro6lant du tumulte occasionné
sur les boulevards par les acclamations et les divers
mouvcmeos des troupes ennemies , s'était retiré de la
foule ; gagnant la haute ville et ontranl dans l'intérieur
par la rue Fréreuse , il n'avait pas tardé à disparaître aux
yeiix de ceux de ses auditeurs qui , indifforens à toute
autre chose depuis qu'ils l'avaient entendu , le regar-
daient s'éloigner et restaient immobiles comme le con-
damné au moment où sa sentence vient d'être prononcée.
Jean Peuquoy, lui non plus, n'avait pas couru aux
murailles ; ses yeux fixés en terre , semblaient pour-
suivre avec ardeur , je ne sais quelle insaisissable idée
qui fuyait obstinément son intelligence. Tout à coup sa
^ tête se releva , il regarda vivement autour de lui , el
^ n'apercevant pas ce qu'il cherchait:
MUSEE DES FAIVRLLES.
<99
— Et le pèlerin ? Où est le pèlerin ? demanda- t-il k
un de ses voisins.
Celui qu'il interrogeait , se rappelant les duretés que
le tisserand avait faites au saint hoojrae , lors de sa pre-
mière vende, fit semblant de ne pas entendre, et ce fut
un des coiupagnons de l'Arc, qui, survenant par ha-
sard , el entendant la question que son capitaine venait
de répéter lui désigna la direction qu'avait prise l'é-
tranger.
Jean Peuquoy s'élança aussitôt vers la rue Frerense,
parcourut le quartier Saint-André en tout sens et re-
trouva enfln le pèlerin au moment où celui-ci, quittant
le portail de l'église Saint-Jean, se mettait en marche
vers le boulevart , traînant après lui son inévitable cor-
tège de mendians et de dévotes.
Le tisserand suivit de loin cette troupe, remarqua les
fréquentes stations choisies par son guide pour la prière,
et peut-être l'observance d'un vœu , le vit s'agenouiller
en face des principales brèches , puis les bénii : alors ce
manège excitant au plus haut degré les soupçons qui
s'étaient fortement réveillés en lui , son visage s'em-
pourpra de colère, et son premier mouvement fut de
s'élancer sur celai qu'il croyait un imposteur , el de le
conduire à Coligny pour qu'on le fouillât , qu'on le re-
connût pour ce qu'il était, et qu'on le pendît aux cré-
neaux de quelque tour; mais comprenant au même in-
stant combien il serait faible, seul conlre cette foule
enthousiaste et fanatique , convaincu aussi que le clergé
s'éiu presserait de couvrir de sa protection un hooinie
que le saiut père avait béni , il renonça à l'idée de son
saisir publiquement et avec violence. Toutefois il con-
tinua à le suivre en épiant toujours ses stations et ses
mouvemens.
Comme le cortège était sur le point de quitter le bou-
levart Saint-Je«lù pour monter sur celui de Saint-Martin,
véritable terrain de Jean Peuquoy , ce dernier avisa un
jeL'ne eûseigne qui, fixé sur ses coudes, en face d'une
meurtrière , regardait la campagne avec dès signes visi-
bles d'impatience el de désespoir.
Il se souvint d'avoir vu fréquemment ce jeune homme
en la compaguie de d'Andelot , et voici le raisonnement
qifil fit : — Le seigneur d'Andelot est, au su de plusieurs,
l'un des plus chauds partisans de la réforme , tellement
qu'il a converti, c'est-a-dire détourné du giron de l'É-
gUsè, son frère l'amiral , son frère f'évêqoe et bien d'au-
tres ; ici ùiême , s'il faut en croire le dire de quelques-
uns de nos compagnons , il s'occupe plus des disserta-
tions de dom Martin que des canonnades de messire
Philbert , et ses commandemens el paroles familières
sentent plus le prl che que la garnison ; si cet enseigne
marche si souvent à ses côiés , c'est qu'ils sont du même
acabit; partant ce damné pèlerin, s'il esl espion, ne
trouvera pas plus de grâce devant l'un que devant l'au-
tre , fût-il muni des bulles de tons les conciles et des
signatures de tous les japes. Allons lui confier ce que nous
avons deviné; donnons sur-le-champ la consigne h toutes
les portes ; et , ce soir , lorsque ce misérable se sera
couché sous quelque portail, ou s'apprêtera à retourner
à l'Espagnol, nous l'appréhendons au corps, nous le
bâillonnons pour qu'il n'appelle pas a son secours la
séquelle qu'il a endoctrinée , nous le coffi^ons , h faisons
avouer , et son affaire est faite.
Ce raisonnement était achevé au moment où le capi-
taine des compagnons de l'Arc se trouvait à deux pas du
jeune enseigne ; celui-ci était tellement absorbé dans sa
contemplation ou sa rêverie qu'il n'entendit pas le salut
militaire qu'on lui adressait. Alors Jean Peuquoy, ten-
tant qu'il n'y avait fMS de temps à perdre , lui toucha
légèrement l'épaule ; Florimond Robert se retourna ; aux
premières paroles du tisserand, il comprit le danger, et
mit l'épéea la main en s'écriant : — Que m'importe ce
tas de fliandières, de manans et dévotes , si c'est un es-
pion , je cours l'arrêter au nom de monseigneur de Co-
ligny, au nom du roi !
— Un instant, un instant, mon jeune maître , répon-
dit Jean Peuquoy en le retenant par le bras , et ne vou-
lant pas que le succès de son plan fût compromis par
cette effer^c^ence imprudente, ce n**^ pas ainsi qu'il
faut s'y prendre; que diable, je coiug^cette ville mieux
que vous. ^9
— Encore une fois , que m'importe ce qu'ils pense-
ront ou diront? Ce n'est pas seulement do salut de cette
ville qu'il s'agit aujourd'hui , c est de celui de la France
et du roi. '
— Mais c'est que je ne tOis pas sûr du tout qne c'est
un espion , répliqua le tisserand en s^ mentant à lui-
même , car l'enseigne s'était dégagé et allait atteindre le
cortège.
Celte parole arrêta brdsquemer)t le jeune homme.
— Que ne le disiez- voué I ... . Alors on s'en assurera
sans bruit.
— C'est justement ce que je vous proposais, mon
jeune maître. A ce soir donc, reprit Jean Peuquoy; eu
attendant, je vais ra'assnrer si toutes les portes, Souter-
rains et issues quelconques sont bien fermés et gardés.
Un instant après, Florimond s'était accoudé de nou-
veau sur le rempart, ses regards éfaîeut redevenus fixes,
et des signes d'impalieiice et de tristesse avaient recom-
mencé à se manifester dans ses mouvemens nerveux et
brusques. Puis son front retomba pensif sur sa main,
puis une vive espérance anima ses traits, et y fut com-
battue l'instant d'après par une hésitation pénible; enfin
un geste décidé témoigna que le scrupule était vaincu.
Du sommet d'une tourelle qu'il escalada en trois bonds,
il jetta sur les remparts , à droite et à gauche , un coup
d'œil rapide, déctouvritle pèlerin et son cortège à l'angle
d'un bastion sur^lequel ils étaient arrêtés, prit à grands
pas cette direction , atteignit le groupe dévot, se ht jour
à travers, et voyant l'étranger en oraison, attendit pour
i'aburder qu'il se fût relevé. Ses patenôtres achevées , le
saint homme se remit en marche; alors l'efflUgoe ap-
procha et le saluant avec politesse, sinon avec respect,
lui dit à demi-voix : — Mon père , un mot, de grâce.
Le pèlerin se retourna , et voyant devant lui le jeune
écuyer, tressaillit vivement, mais cette impression fut
perceptible k peine, et ceux qui la remarquèrent purent
l'attribuer à un sentiment de répulsion bien légitime en
présence d'un des officiers de Thérétique Colignv. L'é-
tranger se remit promptemeut, attacha un regard per-
çant sur la physionomie de l'enseigne „ et sans doute que
l'examen qu'il en fit ne lui inspira aucun soupçon , car
il répondit humblement à son salut , et dune voix calme
et bénigne : — Que veut monsieur l'officier, d'un chrétien
indigne , d'un pauvre pèlerin ?
— Je désirerais que vous me suivissiez à deux pas ,
j'ai une prière *a vous adresser.
— Guidez-moi , mon frère , je suis prêt.
Mais la foule, qui s'était tenue à l'écart pendant ce
colloque, fit tout-à-coup entendre des murmures en
voyant le saint homme s'éloigner sur les pas de l'ensei-
gne ; et croyant qu'il était ainsi emmené par un ordre
de l'amiral , elle se déplia avec inquiétude et presque
200
ISCTURES DU SOIR.
ayec menace , et entoura les deux interlocuteiirs pour ? et sans crainte, car votre habit tous est un passe-port à
s'opposer à ce qu'elle pensait être un enlèvemôit
— Laissez-nous le chemin libre, mes îrèrès, reprit
alors le pèlerin avec douceur et autorité. /
Cette injonction et l'accent de sécurité- avec lequel tUe
fut faite, rassurèrent les partisans irritables du saint
vieillard, qui suivit le jeune homme sans plus d'obsta-
cle dans l'intérieur d'une tourelle voisine.
— Mon père , dit celui-ci d'un air franc et ouvert ,
votre confiance appelle la mienne; et pourtant, s'il fallait ^
en croire layis que vient de me donner un bourgeois, ^ bonne œuvre?...
vous seriez un esûion des Espagnols, et je devrais vous ^ — Oui, mon père
traiter en conséqlB||ce.
— Mon frère , W^ondit le pèlerin tranquillement el
avec humilité , errant comme je vais en tout temps pour
la rémission de mes pèches et de ceux de mes frères , je
suis exposé à bien des injures, des porsccntions et des
•souffrances , mais je ne m'en plains pas et me soumets
avec joie a toutes les épreuves par lesquelles le Seigneur ^
juge à propos d« me faire passer. ^
— Maintenant , je l'avoue, j'ai peine à croire que les ^
craintes de Jean Peuqnoy soient justes , el il me semble 5
qu'un espion , pour (aire son métier, prendrait d'autres
moyens que ceux que vous avez (hoisis ; ce serait toute-
fois singulièrement binaire et audacieux. . . car, j'imagine,
les espions agissent à la sourdine, et vous, c'est au grand
air et en pleine foule que vous marchez....
Ici Florimond se tut un instant, comme pour atten
travers les troupes espagnoles et françaises, et cette
lettre pourrait être lue des deux partis sans qu'aucun
en prît ombrage.
— Oh ! ma vie est peu de chose et ne vaut pas la peine
que je craigne pour elle. Si Dieu , qui la tient à son ser-
vice, l'a ménagée au pays des Sarrasins, et qu'il me la
veuille ôter par les mains des Espagnols, je la lui ren-
drai en bénissaot son saint nom... Ainsi , dites-vous, en
me chargeant de ce message j'accomplis une loyale el
Mais , ajouta en hésitant le jeune
homme, peut-être avez-vous des besoins..., tenez, ac-
ceptez cette bourse, el priez Dieu pour moi et pour
elle.
— Reprenez cet argent et cet or ; les richesses de ce
monde ne me sont pas permises ; cette monnaie de cui-
vre me suffira , car il faut payer quelquefois le pain de
l'aumône.
— Alors, que la bénédiction du ciel vous accompagne,
et quand vous la verrez, demandez -lui ses prières, car
Dieu exauce celle des anges.. . Mais ne tardez pas , vene-z ,
je vais vous faire ouvrir la poterne voisine.
— Je ne puis , mon frère , partir avant la fin du jour,
mon pèlerinage en ce lieu n'est point achevé.
— Je vous conjure , mon père , remellez-leà d'autres
temps; si vous attendiez jusqu'à ce soir, vous ne pourriez
plus quitter la ville, le capitaine des compagnons de
dre la réponse du vieillard et y chercher de quoi préci- ^ l'Arc court en ce moment de poterne en poterne , déjà ,
ser ou perdre la crainte vague qui 1 agitait encore ; le
saint homme resta immobile et muet ; ses yeux se tinrent
baissés , et rien ne passa sur sa physionomie contrite et
sereine. — Un espion , pensa le jeuue homme, se justi-
fierait mieux que cela, et déddément Jeant Peuquoy a
supposé a tort.
— Écoutez , reprit-il en secouant la tête comme un
homme qui veut se débarrasser d'une idée importune,
je devrais peut-être a tou* hasard vous conduire devant
l'amiral, mais... j'ai un service important à réclamer
de vous , et. . . je vous crois , j'en crois la vénération que
vous porte cette foule. Voyez-vous , continua le jeune
homme, vivement agité, en appelant le pèlerin près
d'une meurtrière , voyez -vous entre ce gros arbre et ce
clocher .une petite ligne blanche'?. ..
— Mepieux sont bien affaiblis , je vois le gros arbre. . .
et aussi le clocher... mais la ligne blanche...
N'importe , ce que vous voyez suffit; dans cette di-
rection se trouve le couvent d'Origny...
Je le connais; les saintes filles qu'il renferme sont
bien secourables : un jour que mourant de faim et de fa-
tigue... ' ,. , ,^
Ah ! mon père , que ce que vous me dites me fait
de bienl Ainsi le chemin vous est parfaitement connu. ^
Je m'y rendrais la nuit , et sans le moindre rayon
de luue. .
— Eh bien , il faut y porter cette lettre, reprit le
jeune homme en tirant de son sein un paquet tout ca-
cheté.
— A la supérieure?
Xon , a une jeune dame qui y est enfermée.
A une de \oi parentes, peut-être? reprit un peu
froidement l'élranjer.
Que votre conscience soit tranquille, mon père,
c'est uu devoir d-; loyauté que je remplis... il y va de
l'honneur d'une femme, de sa vie peut-être... oh! ren-
dez-moi rendez lui ce service... vous seul le pouvez
peut-être, il vous a dénoncé.
— Je vous l'ai dit, mon frère, ma vie est entre les
mains de Dieu... Laissez-moi rejoindre les fidèles qui
m'attendent, et continuer avec eux mes prières.
— Aunomduciel, mon père, faites ce que je vous dis;
si ce n'est pas pour vous, c'est pour Elle que je le de-
mande!
— Vous êtes impatient dans vos désirs, jeune homme;
un jour viendra où vous comprendrez qu'on ne doit se
hâter que dans une seule voie , celle de son salut.
— Mon père , maître Jean Peuquoy peut arriver d'un
instant à l'autre, et malgré toute ma bonne volonté, il
me serait impossible, lui présent, de vous faire ouvrir
une seule porte.
—r Puisque vous voulez , mon frère, que j'interrompe
mon vœu , je ferai cela en mémoire des saintes filles
d'Origny; du moins, ajouta le pèlerin en fixant son
grand œil noir sur la massive collégiale qui s'élevait
comme une montagne au-dessus des églises secondaires
et des toits innombrables de la ville , laissez-moi faire
une dernière prière devant ce saint lieu qui contient le
tombeau du bienheureux martyr Quentin.
Cependant Robertet courait avec anxiété de l'entrée
de la tour où était agenouillé l'étranger au bastion qui
dominait une assez vaste étendue du boulevart, tout-à-
coup il fit un cri : — Vite, mon père, descendons, voici
Jean Peuquoy I
— Ma prière est achevée , conduisez-moi , mon frère,
dit le pèlerin en se levant avec calme.
Le jeune homme l'entraîna vers la poterne. — Ouvrez
à ce saint homme, dii-il précipitamment au guichetier.
— Mais... dit celui ci en mettant lentement la clé
dans la serrure , la consigne de maître Jean...
— Votre consigne est d'obéir aux officiers de l'amiral;
ouvrez, vous dis-je?
La porte cria sur ses gonds ; le pèlerin sortit à petits
pas, se retourna une ou deux fois pour saluer l'enseigne,
MUSEE DES FAMILOS.
201
qui tremblait d'appréhension et d'impatience, et des-
cendit dans le fossé où il disparut enfin.
— Ahl se dit Robertet en respirant longuement; puis
il regagna le rempart pour s'assurer qu'aucun obstacle
ne s'opposait au départ du vieillard , et pour le suivre
dans la direction des marais qu'il lui avait désignés
comme le passage le plus sûr. Il le vit longer avec pré-
caution le revers du fossé, sur la pente qui conduisait
aux parties vaseuses non occupées par les assiégeans, et,
à demi tranquillisé par ce premier résultat , il se remit
par degrés de sa vive émotion. A mesure que ce calme
opérait en lui , et que la clairvoyance et le raisonnement
revenaient à son esprit , comme la limpidité et la ré-
flection à une surface un moment agitée , une série de
faits et d'images s'y groupaient les uns auprès des au-
tres, et y composaient un ensemble dont l'aspect désor-
mais intelligible et clair, le fit frissonner.
— Oui , se dit-il enOn , le regard abstrait et en por-
tant la main à son front , je connais cette figure. . . Je l'ai
vue plusieurs fois à Villers-Cotleret... à Rome... Je le
connais!.., c'est celle d'un agent mystérieux... Jean
Peuquoy a dit vrai, d'un espion!...
— Rassurez-vous, jeune homme," dit le tisserand qui
arrivait en ce moment près de l'enseigne , toutes nos
précautions sont prises, les portes resteront fermées, et
pas un ne sortira sans autorisation.
— Mais, s'écria Florimond d'un air égare, il est partil
— Qui?
— Le pèlerin... c'est moi qui lui ai fait ouvrir cette
poterne...
— Vousl
— Tenez , le voilà sur le haut de ce fossé ; il n'est
pas trop tard... courons...
— Vous êtes sûr que c'est un espion , n'est-ce pas?
reprit Jean Peuquoy d'une voix ferme et en serrant le
bras de l'enseigne.
— Sûr comme j'existe f
— C'est bon ; voilà qui l'arrêtera plus tôt que le ca-
valier le mieux monté, continua le tisserand en arra-
chant une arquebuse des mains d'un des gardes du rem-
part. En même temps il fit tourner rapidement la roue
delà batterie, coucha enjoué le pèlerin, et lâcha la
détente. La détonation retentit dans les fossés d'échos
en échos ; Jean Peuquoy jeta brusquement la tête de côté
pour examiner, hors du nuage de fumée, l'effet de son
coup : le chapeau du pèlerin venait de rouler à quelques
pas, et lui-même, agenouillé et courbant la tête, sem-
blait attendre les nouvelles balles qui sans doute le me-
naçaient.
Cet acte d'héroïque résignation rendit à Florimond
tous ses doutes , et peut-être la conviction de l'innocence
du vieillard. — Non I s'écria-t-il en relevant le bout d'une
seconde arquebuse dont le capitaine des compagnons de
l'Arc s'était armé , ce n'est pas lui , je me suis trompé. . .
Ce serait un assassinat , un sacrilège ; ne tirez pas? Seu-
lement qu'on coure après lui, qu'on le ramène.
Plusieurs bourgeois se détachèrent du poste et sorti-
rent en courant par la poterne; mais le pèlerin s'était
relevé , et au lieu de continuer à longer le fossé, il tourna
le dos aux murailles et marcha droit vers les travaux des
assiégeans. L'enseigne et Jean Peuquoy virent bientôt
quelques cavaliers se détacher des posles ennemis. Les
bourgeois de la poterne reculèrent devant cette force
supérieure ; les cavaliers entourèrent le vieillard , l'em-
menèrent au milieu d'eux et disparurent bientôt avec lui
derrière un retranchement.
AVRIL 4856.
— Eh bien! mon jeune maître, qu'en dites-vous?
reprit le tisserand en croisant ses bras et en se plaçant
en face de l'enseigne.
— Je ne s^s que penser de tout ceci , répondit ce
dernier en penchant la tête avec tristesse et embarras,
soit qu'il se reprochai d'avoir facilité l'évasion d'un
homme dangereux, soit qu'il vît avec chagrin que sa
lettre n'arriverait probablement pas à sa destination.
— Et moi, je demande à Dieu que ce coquin ait été
assez touché par ma balle, et il l'a été, pour rendre son
ame au diable avant de pouvoir raconter à ces chiens de
là-bas ce qu'il a vu ici.
— Vos craintes et une malheureuu ressemblance
nous ont trompés l'un et l'autre. 11 est impossible que ce
vieillard...
— Vieillard comme vous et moi!... comme vons^
c'est-à-dire ; car il n'a pas mes cinquante-cinq ans , et je
vous jure que la barbe qu'il porte n'a jamais poussé sur
son visage... Ah 1 reprit le tisserand en frappant violem-
ment du pied et en montrant au jeune homme le clocher
de l'église en face de laquelle ils se trouvaient, l'amiral
prend bien son temps pour indiquer à Faulpergues les
passages par où il faut amener les secours qu'on nous a
promis; pourvu que ce misérable enfroqué n'ait pas
compris leurs gestes... Mais peut-être ne viennent- ils.
que d'arriver... Etaient- ils dans le clocher au moment
où vous avez donné la volée à cet oiseau de malheur?
— Je ne sais... je ne regardais point de ce côté...
cependant , je me souviens qu'il s'est tourné en face de
l'église pour faire sa dernière prière. . . mais quand même
aurait-il pu deviner?...
— Allez , jeune homme , vous avez eu affaire à un fin
renard, plus fin que vous; excusez le mot.
Florimond aima mieux passer pour un niais el une
dupe aux yeux de Jean Peuquoy , que de lui avouer que
c'était pour une femme qu'il avait commis une pareille
imprudence.
— Mais pourquoi, reprit le Msserand , ne pouvant se
résigner à l'inconcevable délivrance de l'espion , pour-
quoi diable n'avez- vous pas attendu mon retour ? Vous
auriez dû au moins remarquer que mon poil commence
à grisonner, tandis qu'on vous voit poindre à peine la
moustache.
Cet entrelien fut interrompu par les cris des femme*
et des manans , qui venaient demander en tunmlte ce
qu'on avait fait du saint homme, et s'il était vrai qu'oo
l'eût arquebuse ; Jean Peuquoy , l'enseigne et les bour-
geois présens à la scène précédente, eurent beaucoup de
peine à persuader à cette foule passionnée et supersti-
tieuse qu'on n'avait tiré que sur un espion , que le saini
homme avait la vie sauve , et que c'était de son libre
consentement qu'il avait quitté la ville.
Peut-être ensuite l'aff^re eût-elle été jugée gravement
par Coligny, sans les explications d'Andelot, à qui le
; jeune officier alla conter la chose comme elle s'était pas-
sée, et qui lui procura sur-le-champ un autre messager
pour prévenir, s'il en était temps encore, la trahison
présumée du premier. Grâce à cette intervention favo-
rable, l'événement était oublié le lendemain, excepté
pourtant du capitaine Jean Peuquoy.
Philippe II, qui attendait, pour prendre ia route de
, Paris , que Saint-Quentin fût emporté , resta dix-sepi
; jours devant cette ville ; dix-sept jours tonnèrent ses
batteries et se multiplièrent lei assauts, secondés des ex-
26. — TROrSliMB VOLrilB,
20â
LECTURES DU SOIR.
plosioDs des mines; pois le soleil du 26 août se leva.
Alors éclatèrent les gémissemens et les prières des
femmes, des cnfans, des yieillards; tous s'étaient sou-
venus du fatal ajournement du pèlerin, et le jour marqué
était arrivé. Les bourgeois les plus éclairés ne purent
se défendre eux-mêmes de ce mouvement superstitieux,
comprenant d'ailleurs que les derniers moyens de rési-
stance étaient épuisés, puisque sur toute la ceinture en
lambeaux de leur malheureuse ville , pas une tour n'était
restée debout, et que, de quelque côté que Pbilbert
voulût tenter l'assaut, il était sûr d'emporter la place.
La panique avait gagné jusqu'aux soldats, assez clair-
semés mainten^ pour ne pouvoir plus former une ligne
d'un homme de iront sur les principales brèches. Aussi,
avant qu'un seul Espagnol y fût entré, la ville était déjà
prise.
11 ne fut pas même permis à l'amiral , à MM. du Breuil
et de Gibercourt, à Florimont et à Jean Peuquoy,
non plus qu'à une foule de citoyens obscurs , mais non ^
moins héroïques , de mourir à leur poste : la brèche par â
laquelle se ruèrent les ennetilis n'était pas défendue par S
eux. Plusieurs points étaient encore disputés chaudement, x
que toutes les rues étaient pleiiïes d'Allemands et d'Es- ^
paguois ; beaacoup de citoyens et de soldats furent tués 2^
dans le ])l-emier moment de l'irruption ; puis Philbért lit
cesser le carnage et prit paisiblemèfit possession de sa
coùquête. L'amiral ayant été anieùé devant Ittl , eu fût
noblement complimeùté.
Le capitaine des compagnons de l'Arc, quand il vît
que tout était fini , brisa son épée et gagnd d'un pas lent
et triste la grande collégiale, où il alla s'agenouiller
comme dans le dernier asile , le suprême sanctuaire de
la cité natale.
Du haut des combles , ott iUé réfugia pour y mourir
libre, il vit sa pauvre ville pillée, outragée, ruinée par
tous les fléaiil d'une occupation militaire. Accoudé
tout le jour derrière une des lucarnes de la vieille et
sainte église, il pleura, blasphéma, rugit de doUleur à
chaque nouvelle profanatîofl qu'il vit S'accornplir. La
prédiction du terrible pèlerin se réalisait de point èh.
point : la malheureuse cité s'en allait par latnbeàiix ,
croulait pierre à pierre ; au pillage des soldats se joignait
le pillage des chefs : les magnifiques tentures de l'église
furent enlevées , ainsi que tous les tableaux et Mches
ornemifts dont l'avaient successivement dotée lès rois do
France; et ces saintes dépouilles sortirent plus lard des
bagages du duc de Savoie pour aller décoret FEscurial,
pompeux ex-voto dédié au protecteur des Espagnes le
jour où Philippe reçut la nouvelle de la victoire de Saint- ¥
Laurent. On dépouilla aussi l'Hôtel-de-Ville , et l'on en- ^
leva même d'un de ses piliers, où elle était, incrustée Une
plaque de cuivre portant un rébus explicatif de la date
do sa construction.
Et comme, pour Jean PeUqdoy, fe botic émissaire de
ce vandalisme était le pèlerin , le tisserand patriote assu-
mait sur cet espion tout le poids de sa haine; Son exas-
l)ération , sa soif de vengeante s'etrveirimèren't de jour ed
jour, et crûrent à un Id degré, que s'il l'eût aperçu
dans la ville et qu'il eût espéré l'atteindre, il se fût pré-
cipité sans hésitation du haut de l'église pour l'éùraser
dans sa chute. Mais ce fut en vain qu'il épia durant plu-
sieurs jours le passage d'un mantelet à coquilles et d'un
Iwurdon ; il ne vit passer et repasser dans les rues que
des soudards ivres ou chargés de butin. « Stupide que je
suis , «'écriait-il en quittant sa lucarne avec rage , s'il est
espion , comme j'en jurerais sur le salut de mon ame ,
comment aurait-il coùservé son ôofitucaè de Éààrchand
de neuvaines ? » Malgré celai , Jean Peuquoy était saris
cesse ramené à sa lucarne et cherchait toujours avec des
yeux avides le mantelet et le bourdon.
La nuit , il quittait avec précaution sa cachette , se
glissait dans la ville endormie, ramassait quelques-uns
des débris abondans de la grande orgie espaguole que
renouvelait chaque jour, regagnait son refuge, et, dès
les premières lueurs de l'aube , recommençait à contem-
pler l'agonie de la cité vaincue ; et comme un enfant
agenouillé devant le lit de mort de son aïeule , il pleurait,
il sanglotait, jusqu'à ce que sa vue troublée ne lui per-
mît plus de distinguer les objets.
Il fut bientôt témoin d'un spectacle qui combla sa dé-
solation, en même temps qu'il lui rendit un tressaille-
ment de joie et d'orgueil : Philbért ayant proclamé Saint-
Quentin cité espagnole, ceux de ses habitans qui restaient
encore aimèrent mieux abandonner leurs maisons que
de passer soùs la doinination étrangère ; le clergé et les
chariOines , qui possédaient en abbayes et couvens à peu
près le tiers de la vlKe, consentirent aussi à celte abné-
gation patriotique , bien que Philbért les eûi maintenus
dàUs leur droit dé propriété ; et , se meitant à là télc de
la migration avec lès vases sacrés de leurs églises et les
reliques de leurs saints , ils allèrent demander asile aux
chapitres des villes voisines. Les blessés eux-mêmes et
tes malades se tirent transporter hors dé la ville espa-
gnole ; Jean Peuquoy resta donc seul dans ce grand débris,
comme le souffle qui tremble âùi lèvres d'un mourant,
comme le dernier murmure que jette un instrument
brisé. Unique représentant d'une nationalité qui s'étei-
gnait, il se clooa dans les èombles de la collégiale, sem-
blable au pavillon d'un navire démâté el troué par les
boulets, à l'heure où il s'eugloutil sons les vagues.
Mais, avant de mourir, il lui semblait qu'une justice
était à faire , et il voulait que , comme le t)ieu de celle
église fut vengé par la mort infâme du Judas , sa ville
chérie fût vengée aussi de l'cspiOn; il attendait sa victime
avec confiance, comme la hache aittend le condamné.
Vous dire par quels moyens il comptait que cette justice
serait faite, il he l'aurait pu îiii-méme, car il ue le sa-
vait pas ; mais il en était sûr.
Et , comme il l'avait pressenti, cette justice s'exécuta.
Un jotir , lé duc de Savoie et ses principaux ofQciers
montèrent au clocher de l'église pour embrasser d'uu
coup d'ûeil le théâtre du siège , et rei)semble des opéra-
tions de l'attaque et de la défense. Cette curiosité , bien
naturelle à des vainqueurs qui veulent prolonger la joie
de leur triomphe et en jouir dans ses moindres détails,
réveilla toute l'indignation , toute la saiute haine que le
généretix tisserand avaiit vouée aux destructeurs de Sainfe-
Queu'tin. tel qu'un vieux lion qui reciile dans son antre,
à la vue des chasseurs insoTens qu'il ne lui est plus donné
de combattre , il se retira dans un enfoncement obscur ;
et , caché par plusieurs grosses poutres , il vit passer
tour à tour, devant un des lumineux orifices de la voûte,
comme en une glorieuse auréole , le fastueux généralis-
sime, puis les chefs des vieilles bandes espagnoles, des
capitaines allemands , des cavaliers anglais , et toute cette
cohue d'officiers namurois, wallous , liégeois, plus nom-
breux que ne l'étaient les soldais de Coligny.
Tout à coup , parmi les dernières tètes qui traversè-
rent l'encadrement de l'oi'ifice, il en vit une qu'il re-
connut au premier coup d'oeil, bien qu'elle fût dépouillée
de sa barbe blanche et de sou chapeau à coquilles : un
élégant costume espagnol avait remplacé la robe de bure,
MUSÉE DES FAMILLES.
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et le vieillard était dereDii nnjeunehonimc(l)d'ane tren-
taine d'années au plus. Mal^é cette complète transfor-
mation, Jean l'euquoy sentit que c'était /ut; un rugisse-
ment de bêle fauve sortit de la poitrine du vieux San-
Quentiuois, ses yeux étincelèreul dans l'ombre comme
ceux d'une hyène; comme une hyène, il sortit 'a pas
sourds de la voûte , alla se poster a un angle du toit ,
derrière une des portes de la galerie extérieure où la
troupe devait passer à son retour , et attendit une heure
entière dans des angoisses horribles; car des vertiges
l'aveuglaient , un tremblement convulsif agitait tout son
corps , et paralysé , vaincu d'émotions violentes, il avait
peur que sa vengeance ne lui échappât.
Entin le cortège descendit du clocher, et reparut sur
la galerie ; Philbert-Emmanuel et tous ses offlciers tour-
nèrent les uns après les autres l'angle du toit , et la porte
derrière laquelle Jean Peuquoy était accroupi -, tout prêt
a bondir sur sa proie. Chacun passait avec précaution ,
car, à cet endroit, la balustrade en fer s'interrompait;
et quoique la saillie présentât une largeur de plus de
trois pieds , l'élévation en était telle ad-dessas du sol que
les plus hardis n'osaient détourner la vue au-dessous.
Pour quelqu'un qui eût été le confident et le témoin de
la pensée, du regard, des mouvemens de cet homme à
l'affût d un antre homme, c'eût été quelque chose de
terrible que de voir , sur le bord d'un abîme, la marche
lente de ce cortège, dans lequel une victime était choi-
sie ; et chacun s'avancer tour à tour; et leur juge faire
un pas , puis reculer. — Le voici. — Non , pas encore.
— Celui-ci? — Non. — Cet autre? — Non,
Tous avaient passé; il n'en restait plus qu'un. Dem
$ cris partirent en même temps et se confondirent : le tis-
^ serand avait bondi comme un tigre, et l'espion roulait
dans le gouffre.
A ce cri, quelques officiers se retournèrent , et virent
au même instatit, à vingt pieds au-dessous d'eux, sur
la plate-ibl-nie d'une des tours latérales de l'église, leur
compagnon qu'uti hasard eltraordinaire y avait retenu,
(1 ) Cet espion était le célèbre Màrllri (îileH-C dont M. Felii
Davin raconte les autres aventures dans ùii romiii intitulé : Uiie
fille naturelle et auquel le Bourgeois de Saint- Quentin est em-
prunté. Ce roman paraîtra chez le libraire Dûment, dans les pre-
miers jours du mois de mai. Voici ce ijué lés Ûàasti eélébrei
racontent de Martin Guerre :
« Martin Guerre, né en Biscaye, àii village a'ArtiEiies, epoiisà
en \ 534 une fille à peu près de son â^e et d'une faihiïle sortàble à
la sienne. Ils jouissaient d'une fortune honnête ; ils vécui-ent en-
semble huit "a dix ans; il devint père d'un Gis. Alors Martin
Guerre, appréhendant d'être maltraité par son père, a qui il
avait dérobé du blé , s'absenta de la maison ; et , pour n'y pas ren-
trer si tôt, il se détermina à voyager : il partit; et on n'entendit
plus parler de lui pendant l'espace de huit ans.
«Quelques années après son départ , un jeune homme, dont le
vrai nom était Arnault du Tilh , dit Pansette , du lieu de Sa^jias,
entreprit de se faire passer pour Martin Guerre. Il se présente tout
à coup à la famille , tant de Martin Guerre que de sa femme : la
ressemblance étaii si parfaite que tout le monde y fut trompé j
et il fut refu comme le vrai mari par U femme de Martin Guerre,
ses quatre sœurs , tous les parents de sa femme et son propre on-
cle. Ce jeune homme était effronté, et avait l'esprit qu'il faut
pour soutenir une imposture : l'idée lui vint de jouer ce person-
nzc,c, parce qu'ayant connu Martin Guerre dans ses voyages, il en
avait appris jusqu'aux petits détails de famille, et jusqu'aux pins
léfjères particularités , de plus on le prenait partout pour Martin
Guerre , tant la ressemblance était frappante. Il résolut donc de
contrefaire le vTai mari , pour se procurer un établissement et du
bien , dont il deviendrait le maître , s'imaginant qu'on n'enten-
drait jamais parler du véritable, ou que, s'il revenait un jour, il
ne serait plus reconnu que comme un imposteur : c'est sans
doute ce dont il se flatta , sans quoi il n'aurait pas poussé la chose
si loin.
« Ayant donc été pris pour le mari légitime , il vécut en famille
pendant trois ans , sans trouble , avec sa supposée femme. Il avait
la jouissance des biens^ il vendit même plusieurs héritages. Enfin
s'étant brouillé sur quelques circonstances dans des discussions
<i'intérêt, principalement avec l'oncle, les yeux se dessillèrent :
on crut s'apercevoir de la supercherie ; et les plus proches parens
persuadèrent à la femme ( qui, selon toute apparence, était très-
facile 'a persuader ) que son prétendu mari était un imposteur : ce
fut même elle qui, à leurs sollicitations, se détermina 'a former
sa plainte en jusUce devant le juge deRieux, disant que, comme
criminel de faux , il fût condamné à l'amende de 2000 livres ,
et à tous dépens, dommages et intérêt, le toat applicable à
elle.
n II répondit à celte plainte par des invectives contre toute la fa-
mille, accusant plusieurs parens d'obséder sa femme pour raison
d'inicrèt, demandant à son tour qu'elle fût mise en lieu où elle
fût à l'abri de la subornation : quant à lui , d'être renvoyé absous,
avec dommages et intérêts.
« Il sabit cependant un ample interrogatoire, dont il se lira au
mieux surj toutes espèces d'articles. On interrogea ensuite sa
feniiiië a t>âH, donf lèi WJ>bi4SeS ( chose singulière ) convenaient
et se trouvaient parfaiteiiient conformes aux siennes : ce qui obli-
5eà les jiiges de lui accorder le sertuestre de sa femme qu'il avait
criiâhdé} il lui fut même permi^ de publier un monitoire, pour
avoir révëlâtîon des suborneurs ilê sa femme. On ouït néanmoins
environ cent cihijiiàhle témoins, dont une partie le reconnaissait
pour Martin GUierre : iretiendant le plus grand nombre soutenait
qu'il était Ariiâtilt tlii Tilli ', d'antres témoins ne savaient et n'o-
saient décider ni l'un ni l'autre. Enfin le juge de Rieux, s'étant
j)crsiiadé qu'il n'éiâit pas le vrai Martin Guerre , termina la ques-
tion par une sentence définitive, qui le condamna à avoir la tète
coupée ( fort mal a propos, attendu qu'il n'était pas gentilliomme ),
et son corps séparé en quatre quartiers.
« Arnault du Tilh appelle au parlement de Toulouse. Ce parle-
ment veut recommencer tout^de nouveau la procédure, afin d exa-
miner cette affaire très-mûrement et ne rien faire à la hâte. On
entame donc par confronter séparément le mari et sa femme •. ce
fut encore en cette occasion que sou effronterie eut toute la réus-
site possible. Les témoins, entendus de nouveau, se trouvèrent
partagés, comme à la Première enquête; les uns disant oui, les
autres non , et les auti-cs ne sachant que dire. On ne saurait pous-
ser plus loin la ressemblance ; et , 'a moins d'êti'e Martin Guerre,
il paraissait impossible que cet homme pût répondre à toutes es-
pèces d'enquêtes , circonstances et détails, avec autant d'appa-
rence de vérité : ce qui confondait juges, parens, sa femme même;
car, s'étantsoumise à son serment, elle répondit qu'elle n'osai (ju-
rer ni le croire.
« Les choses en étaient en cet état, et la cause de l'accuse allait
prévaloir , lorsque tout d'un coup, et au moment qu'on s'y atten-
dait le moins, voici le vériuble Martin Guerre qui paraît, arri-
vant d'Espagne avec une jambe de bois, fruit qu'il avait tiré de
ses voyages ; car, étant arrivé en Espagne, il s'éuit mi» laquais
du cardinal de Boorgos , et ensuite de son frère ; qui l'amena en
Flandre, où il fut obligé de suivTeSon maître 'a la bataille de Saint-
Laurent, devant Saint-Quentin, où il combattit malpré lui et où
il perdit une jambe.
» Le nouvel arrivé, ayant sa ce qui s'était passé en son absence,
se dépêcha de présenter sa requête à la cour, qui ordonna l'inter-
rogatoire , dans lequel il fut confronté à l'imposteur, qui , beau-
coup plus ferme que lui dans ses réponses, poussa la hardiesse
jusqu'à le traiter d'homme apposté par son oncle. La confronta-
tion suivit avec les sœurs, U femme ,et les principaux témoins;
on ajourna aussi les frères d'.\rnault du Tilh qui ne voulurent ja-
mais paraître : tous enfin roconnurent avec affirmation le nou-
veau venu pour le véritable Martin Guerre. Ainsi a la fin, Arnault
du Tilh, fut pleinement démasqué, et condamné 'a- mort.
«L'arrêt, qui est du 1 2 septembre I 560, prononçant sur lesdits
crimes, condamne Arnault du Tilh à faire amende honorable de-
vant l'église d'Artigues; ensuite, après avoir été conduit dans
tous les carrefour* du lieu , être pendu devant la maison de Mar-
tin Guerre.
^ K II confessa tout et moarat trè$-rep«ntant. »
204
LLGÏURES DU SOIR.
et qui , baigné dans son sang et la tête renversée , ne
donnait ancon signe de vie. Il ne vint à personne le
soupçon que cette chute était une vengeance, car Jean
Penquoy restait deljoul contre l'angle opposé, d'où il
pouvait voir sa victime sans être aperçu lui-même.
Quand on se fut procuré des cordes , et qu'on fut par-
venu à hisser l'espion sur la galerie, il reprit progres-
sivement ses sens , regarda avec étonnement autour de
lui ; et sans doute que la secousse qui l'avait précipité
en bas avait été bien imprévue et bien rapide, car il ne
démentit point les erplications différentes que l'on don-
nait autour de lui à sa chute. Mais, au moment où od
l'emportait, le visage tourné vers l'angle fatal , une tête
y apparut, contractée par une effrayante expression de
vengeance satisfaite. A cet aspect, qui lui apprenait
tout, le malheureux jeta un cri, fit un geste comme
pour désigner son assassin à ceux qui l'entouraient;
mais l'émotion et cet effort l'avaient épuisé , sa tête se
tourna de nouveau et il ferma les yeux. -^
FÉLIX DAvnr.
VOYAGES.
UN EMPOISONNEMENT A BORD.
Nous étions en mer depuis cinq semaines , lorsque le
capitaine découvrit par ses calculs que nous nous trou-
vions à \ 50 milles de la côte septentrionale de la Ja-
maïque. Les vents nous avaient constamment favorisés ,
la mer était paisible , et tout le monde sur le vaisseau
s'accordait pour rendre moins sensibles l'uniformité et
l'ennui qu'il est difficile, d'ordinaire, d'éviier dans les
voyages de long cours. Les passagers du bord étaient le
major L** et sa femme, nouvellement mariés j miss S*,
belle-sœur de cette dernière; M. D*, jeune Irlandais,
et moi. Notre capitaine était un homme aimable , de
mœurs douces et d'un esprit éclairé. — Un matin , par
un soleil brillant, comme nous nous attendions à chaque
instant à voir la terre , nous étions assis sur le pont ,
sous une tente , et M. D* qui avait longtemps voyagé en
Allemagne, nous traduisait tout haut et ^ livre ouvert
une légende de Schooke , dont la terreur ajoutait
encore au calme et à la tranquillité dont nous jouissions :
Appauvri par suite de spéculations hasardeuses, mon père,
marchand de Balsora , n'eut pas la force de survivre à sa raine,
tt m'en iiissa seul supporter le'» conséquences.
Mon courage de jeune homme ne se laissa point abattre;
après aToir réalisé le peu qui me restait encore, je pris la réso-
lution de recommencer une nouTcUe fortune , et m'en»bari]uai
pour les Grandes Indes.
Nous naviguions, par un vent farorable, depuis quinxe
jours , quand le capitaine du vaisseau crut apercevoir les indices
d'une tempête prochaine ; connaissant peu les eaux que nous
cJo parcourions, l'aproche d'un ouragan lui donnait des inquiétudes,
il fit carguer les voiler, et nous avançâmes lentemeut tout le
jour. La nuit vint; elle était froide et claire. I^ capitaine com-
men^it à espérer qu'il s'était trompé dans ses conjectures.
Soudain un navire inaperçu jusqu'alors passe rapidement en
longeant le nôtre. Des cris tumultueux partaient de ce bâtiment.
Ces acclamations d'une gaieté sauvage me parurent étranges dans
•♦■ un moment de vague anxiété qui semblait devoir nous être com-
â* niune à tous.
«" "» K cette apparition le capitaine avait pâli, et avant que j'eusse
I ■ eu le temps de lui faire une question , les matelots se précipilè-
• " rent en foule sur le pont : « L'avez-vous vu ? criaient-ib tous à
• • la fois ; grand dieu ! grand dieu ! nous sommes perdus ! — »
• ■ Le capitaine, tout en partageant visiblement leur inquiétude,
• * chircha en vain à les calmer : il se mit lui-même au gouvernail;
• • mais précaution inutile , la tempête s'elcva furieuse , et dans une
■ a progression effrayante ; en moins d'une heure le vaisseau craqua
•■et resta immobile. Les chaloupes furent mises à la mer , et les
^9 derniers hommes y étaient à peiue entrés , que nous vîmes le
J • navire sombrer.
• • La tourmente ne perdait rien de sa force ; notre chaloupe
** était ingouvernable, et le vent, soufflaiit avec plus de vioKiu'*
■ ■ à la nai'-sance du jour , nous balotta quelques instans encore , et
*** nous lit enlin chavirer aussi.
Étourdi de la chute, je me trouvai, en revenant i moi,
dans les bras du seul serviteur que j'eus<e conservé ; il nous
avait sauvés l'un et l'autre rn se plaçant sur la quille du canot
renverse , et en m'attirant à lu'.
Plus de tempête , mais aussi nul vestige de notre bâtiment ;
cependant, non loin de nous, bientôt il s'en montra un autre
vers lequel les va^pies semblaient nous pousser : ^ l'instant je le
MUSÉE DES FAMILLES.
205
reconnus pour celui dont rapproche avait tant alarmé le capitaine
et les matelots.
Un grand câble pendait à l'avant; nous approchâmes, et
nos cris de détresse restant sans réponse , nous prîmes le parti
de nous servir du câble pour aller de plus près solliciter des
secours.
Je m'empressai de monter le premier ; mais quel spectacle
m'attendait; ô ciel !. . . En sautant sur le pont , j'aperçus, gi-
sant sur le plancher couvert de sang, une trentaine de cadavres
revêtus d'uniformes turcs. Un homme richement costumé , de-
bout contre le grand mât , tenait en main un cimeterre nu , mais
son visage décoloré , et l'horrible décomposition de ses traits
montraient assez que lui aussi était sans vie ; un clou énorme lui
traversait le front et le fixait au mât.
Bouleversé, anéanti, j'osais à peine respirer. Mon com-
pagnon parut à son tour ; son effroi fui égal au mien. Nous nous
aventurâmes pourtant, après une courte invocation au prophète,
sur ce champ désastrueux ; mais quelles sensations pénibles n'é-
prouvions-nous pas en jetant sur ces figures sinistres de furtifs
regards.' A chaque pas nous hésitions; quelque danger plus
réel ne nous attendail-il pas encore ? Tout resta calme cepen-
dant ; rien de vivant , ce semble , à bord de cette effirayante em-
barcation.
O Seigneur! dit enfin mon compagnon, bravons tous les
dangers pour échapper à cette lugubre société: unguet-apens à
fond de cale est préférable à mon gré. » J'étais du même avis ;
nous descendîmes donc ; là le plus profond silence aussi ; nous
entrâmes dans la cabine du capitaine ; il régn;iil un exti ême dé
sordre dans cette pièce jonchée d'armes, de vêttements ei autres
objets ; nous poursuivîmes nos recherches de réduits en réduits ;
partout des marchandises de grande valeur ; nulle part des pos-
sesseurs .
Bien que dans une position si critique , nous ne profitâmes
pas moins , pressés par les plus impérieux besoins , de la table du
capitaine, couverte de mets et de vins exquis.
Fortifiés par ce bon repas , nous nous décidâmes à remonter
pour nous affranchir du hideux aspect de nos hôtes, en les jetant
par-dessus les bords .
Mais quelle terrible déception encore ! Les cadavres , résis-
tant à tous nos efforts, semblaient adhérants au plancher : im-
possible même de les ébranler; l'homme du mât restait également
a son poste avec ténacité; nous ne pûmes |)ai venir même à ôler
de sa main raide et glacée l'arme qu'il tenait.
Nous passâmes une triste et -longue journée à délibérer sur
notre position et sur les moyens den sortir. Le soir, j'engageai
Ibrahim à prendre quelque repos pendant que je resterais sur le
tillac pour guetter l'occadon de nous sauver si elle se présentait ;
bientôt toutefois je me sentis tellement accablé, que je me laissai
tomber derrière une tonne , m'abandonnant , malgré moi , à
l'espèce d'engourdissement qui vint s'emparer de mes sens : cet
état ne m'empêchait pas d'entendre le roulis du bâtiment et le
sifflement d'un vent toujours croissant.
Tout à coup je crus distinguer ausssi des pas et des voix hu-
maines autour de moi ; j'essayai de me soulever , mais je ne pus
y parvenir; mes paupières même restaient comme du plomb ap-
pesanties sur mes yeux.
De moment en moment pourtant le tumulte augmentait ; ce
bruit semblait provenir d'hommes en débauche. Je reconnus
aussi la voix impérieuse du commandement; on hissait ou car-
guait les voiles : j'entendis encore un cliquetis confus , mais alors
les dernières perceptions de mon esprit s'éteignirent dans un
profond sommeil.
En me réveillant, au matin, je cherchais à recueillir mes
idées, et bienotôt je restais persuadé que mon sommeil avait été
troublé par un rêve plus fâcheux encore que la réalité. Celle-ci
du reste s'offrit à me.^ yeux aussi peu riante que la veille ; tous
nos geuâ étaient dans la même attitude , et se montraient tous
aussi impassibles. Je me hâtai d'aile rejoindre mon vieux camarade.
Il était , le pauvre Ibrahim , plongé dans une triste et pro-
fonde méditation.
« O ! seigneur , s'écria-t-il en me voyant , que les gouffres de
» la mer s'entrouvrent pour nous recevoir, s'il faut encore passer
» une nnit semblable ! »
L'exi)licaiion qu'il me donna ensuite avait trop de coïnci-
dence avec mes propres observations nocturnes pour qu il meflit
permis de douter encore. Ibrahim ajouta au récit des circon-
stances que je connais.sais déjà , qu'il avait, dans les courts inter-
valles d'un réveil fugitif, vu entrer 1 homme du mât suivi de l'in-
dividu à manteau r«uge couché à ses pieds sur le Ullac; Ce
rapport trop vraisemblable me mit au désespoir; comment éviter
le supplice intolérable auquel nous -semblions condamnés. L'hon-
nête Ibrahim pourtant chercha et parvint à me calmer un peu; sa
piété superstitieuse, selon moi alors, lui donnait l'esjjoir de nous
garantir de tout péril , s'il pouvait retrouver , dans toute son
intégrité , une formule en grande réputation contre toutes sortes
d'enchantements. Mon arrivée avait interrompu ses recherches ,
et peu après les avoir reprises, il s'écria avec transport qu'il te-
> • naitle fameux verset, et qu'à présent il braverait l'équipage entier.
• • Cette confiance , qu'il me communiqua en partie , ne m'em-
• ■ pécha pas d'éprouver une vive anxiété à la disparition du soleil.
• * Nous nous plaçâmes dans un cabinet attenant à la chambre
" ■ du capitaine. Au moyen de quelques fentes qui se trouvaient dans
CI la porte , nous étions en mesure de voir sans être vus. Comme
• • la nuit précédente, nous fûmes , l'un et l'autre , assaillis d'une
r • violente envie de dormir ; mais quelques ferventes oraisons nous
tinrent éveillés.
Peu après onie heures, tout s'agita au-dessus de nous ; les
cailles criaient, on marchait rapidement sur le pont, des voix
s'interpellaient avec emportement, et enfin des pas lourds reten-
tirent sur l'escalier. Dans ce moment d un pressant danger,
Ibrahim se prit à réciter couramment la formule préservatrice;
quant à moi , je l'avoue , mes cheveux se dressèrent lorque la
porte de la cabine s'ouvrit. Le personnage de haute stature , à
figure imposante , que j'avais vu le matin même attaché au mat ,
entra dans la pièce , le clou toujours en têie , mais le cimeterre
rengainé; son voisin du tillac l'accompagnait.
Le capitaine, c'était bien le capitaine, il n'y avait pas à s'y
méprendree , le capitaine était pâle, avait une barbe touffue et
•*• ses gros yeux roulaient rapidement dans leur orbite. Il s'assit à la
+ table avec son compagnon. La conversation ne tarda pas à s'en-
gager, dans un jargon inintelligible, entre les deux revenans;
dès son début l'aigrt ur parut y présider; peu à peu elle prit un
caractère de violence effrayante, et enfin le capitaine frappa du
poing sur 1 1 table avec tant de fureur , que le navire en fut
ébranlé; l'autre s'élança de son siège avec un éclat de rire sau-
vage, fit signe au capitaine de le suivre, et sortit ; ce dernier,
s ns tarder , se leva , tira son cimeterre , et remonta aussi
l'escalier.
Nous respirâmes en les voyant s'éloigner , mais nos transes
ne devaient pas cesser de sitôt. Le bruit augmente , on court
dans toutes les directions; les cris , les menaces, les rires écla-
tans se confondent , forment une harmonie infernale , et nous
nous attendions d'un moment à l'autre à voir s'écrouler sur
nous le pont et tout ce qui hurle dessus ; cependant , tout à
coup, sans nulle transition, succède à l'aflreux tiutamare le plus
profond silence.
Quelques heures après , nous nous déterminons à visiter le
champ de bataille ; nous n'y trouvons que les morts des jours
précedens, tous dans la même posture, tous raides et froids
comme marbre.
Plusieurs jours et plusieurs nuits s'écoulèrent ainsi dans
une alternative accablante de complète solitude ou de chaos
épouvantables.
Notre vaisseau portait continuellemenc à l'est, où suivant
mes calculs, devaient se trouver des terres; mais, bien qu'il
marchât rapidement dans la journée , nous nous retrouvions tou-
Z \ jours le matin dans le même lieu ; la chose ne pouvait s'expliquer
que de cette manière : notre équipage nocturne donnait assuré-
ment une direction rétrogade au bâtiment.
Afin de remédier à cet inconvénient, s'il était possible , noas
pliâmes un soir toutes les voiles, et pour plus de sûreté, mon
compagnon écrivit sur parchemin et attacha aux vergues la for-
mule qui nous avait déjà si puissamment protégés.
Le bruit de la nuit suivante fut plus étourdissant encore
que de coutume ; mais ce qui me sembla de bon augure , c'est
que nous trouvâmes le malin les agrès dans l'état ou nous les
avions mis la veille ; nous avançâmes désormais visiblement et
quels furent nos transports quaud, après six jours de navigation
naturelle, nous aperçûmes la terre et une ville à peu de distance.
En débarquant, nous apprîmes que nous étions dans une
ville des Indes.
Il ne me fut pas difficile de découvrir^an de ces savants, dits
mages , qui s'occupent de sciences occultes avec plus de succès
aux Indes que partout ailleurs.
Hassan , c'était le nom du mage , possédait , outre ses con-
naissances cabalistiques , un grand sens et des idées religieuses
très-étendues.
Apics avoir culenda le récit de mou aventure, il me dit que
5^06
LECTURES DU SOIR.
ces esprits errans expiaient sans doute qqelque gran(^ méfait ,
et au'a leur délivrance pourrait bien être attachée lobligalion
de déposer , pn dépit des obstacli s , leur dépouille mortelle ep
terre hospitalière. Cebraye homme m'assura de plus que je pou-
vais en toute assurance considérer comme miennes les richesses
renfermées dans ce vaisseau ; cette opinion entrait si bien dans
me^ vues , qu'il ne me vint pas à l'idée de la combattre.
Nous partîmes incontinent avec cinq esclaves, et le résultat
des conjurations de Hassan fut si prompt et si heureux , qu'en
moins d'une heure nous avions expédié la phis grande partie de
notre lugubre cargaison. Les esclaves chargés de l'inhumaiion
nous dirent au retour qu'ils avaient été dispensés de tout cén^-
monial funèbre : en louchant le sol, les cadavres tombaient en
poussière.
Un peu avant la nuit, il ne restait plus à bord que le capi-
taine ; mais il semblait qu'avec lui nos efforts seraient vaiuS :
impossible d'arracher le clou , et tout aussi difficile d'emporter
le mât gigantesque avec le mort. Hassan prit le parti d'envoyer
un esclave chercher quelques pelletées de terre, qu'il répandit
sur la tête du capitame. Celui-ci ouvrit les yeux ar-ssilôt, en
poussant un profond soupir; le sang jaillit avec force delà plaie,
et le clou tomba de lui-même. «Qui m'a conduit ici ? » demanda
le capitaine. Hassan me désigna. « Etranger , tu m'as délivré de
longues souffrances, mon corps flotte depuis cinquante ans sur
ces ondes, et mon ame était condamnée à venir Thabiter chaque
nuit. Libre et purifié par tes soins , elle peut désormais se réfu-
gier dans le sein d'Allah. »
Satisfaisant de lui-même aux questions que je n'osais lui
adresser , l'honnête mort-vivant prolongea soii martyr de quel-
ques minutes pour nous mettre au courant de l'événement dont il
expiait depuis si long-temps les odieuses cirronstances : dans un
accès d'emportement, il avait , nous dit-il, violé l'hospitalité ao
cordée sur son bâtiment à un derviche ; celui-ci, en mourant ,
avait lancé un anathème contre l'équipage.
Le capitaine et ses gens attachèrent peu d'importance à cet
nrrêt, par lequel ils étaient condamnés a errer entre la vie et la
mort tant qu'ils n'auraient pas touché la terre, néanmoins la
nuit même leur pénitence commença.
IJTue partie de l'équipage se révolta contre son chef, le vain-
quit et le cloua au mât de misaine j cependant tous succombè-
rent aux blessures qu'ils avaient reçues , et le beau vaisseau ne
fut plus bientôt qu'un vaste tombeau. « Mes yeux se fermèrent,
» dit encore le capitaine , mon cœur cessa de battre , j'expirai,
» La nuit suivante pourtant, à l'heure même où le derviche
)) était mort la veille , je me sentis péniblement renaître ; il en fut
» de nièine de tous mes hommes. La vie nous était rendue , mais
M pour n'en faire usage qu'en répétant nos actions postérieures
)) au crime, et retarder par nos manoeuvres l'instant de notre dé-
» livrance.
O bon étranger! si mes rjc^esses pepent être uqç fécom-
» pense, prends ee vaisseau , il est à toi. *
Après ces niotà, la tête du capitaine tomba sur sa poitrine
pour ne plus se relever.
Quant à moi , fortifié dans la vertu par ce frappant exemple
de justice divine , je me retirai à Balsora où je fais de ma for-
tune l'usage que semble me prescrire son ongine. De cinq ans
en cinq ans aussi , je ne manque pas d'aller sur le tombeau même
du prophète , adresser mes actions de grâces à l'Eternel , et le
prier d'ouvrir ses portiques célestes aux pauvres revenans. »
Tout-à-coup la lecture de M. D* et rattention que
nous lui prêtions furent interrompues par des cris de tout
l'équipage. Nous nous levâmes pour apprendre la cause
de cette joie; c'était une troupe de dauphins qui venait se
jouer dans les eaux mêmes du bâtiment. Nous en prîmes
un assez grand nombre , ainsi que d'une autre espèce de
poissons , et nous les donnâmes au cuisinier afin qu'il en
préparât une partie pour le dîner, et qu'il distribuât le
reste parmi les gens de l'équipage. C'était précisément
la saint Georges. Le capitaine, en l'honneur du jour, lit
servir un repas splendide pendant lequel la coupe cir-
cula gaîmcnt. Après lediner, le capitaine proposa sur le
pont un bal improvisé, proposition qui reçut l'assen-
timent général. Deux matelots, qui jouaient de la clari-
? nette , devaient composer l'orchestre. Le capitaine étaii
4* occupé à donner ses ordres au sujet de son bal , lorsqu'on
Z accourut l'avertir que l'homme du gouvernail venait de
X tomber à sa place privé de sentiment, et qu'un autre
i matelot était si malade qu'il pouvait à peine ouvrir la
2 bouche. Le capitaine pâlit et s'élança sur le pont. Toute
J notre gaîté avail tout-à-coup disparu , sans savoir pré-
^ cisément pourquoi. Au bout de quelque temps, nous
? envoyâmes un domestique sur le pont pour avoir des
• • nouvelles. Il revint peu après et nous apprit que l'état
IZ des deux matelots empirait singulièrement, et déplus,
qu'un troisième venait aussi d'avoir une attaque. A
Il peine avait- il prononcé ces mots, que M. L* s'écria,
•*• avec l'accent d'une profonde terreur, que sa sœtir avail
perdu connaissance. Le major et le jeune Irlandais
tremblaient tellement qu'ils purent à peine transporter
2^ la jeune dame dans sa chambre. Tout entretien avait
cessé ; personne ne prononça un mot jusqu'au retour
de M. L**. Tandis que nous lui demandions des nou-
velles de sa sœuf, le capitaine entra; l'effroi avait
décomposé tous ses traits. « Quel malheur 1 s'écria-t-il ;
quel épouvantable malheur 1 Je crains que nous ne
soyons tous empoisonnés !.. . Ce poisson que nous avons
mangé !... Un des matelots vient de mourir, cinq autres
sont dangereusement malades. — Empoisonnés! grand
Dieu! Empoisonnés! Devons-nous donc tous mourir/
s'écria Mme L** en se jetant à genoux. — Que faut-il
faire? N'existe-t-il pas de contre-poison? dit le major
avec l'accent du désespoir. — Aucun , à ma connais-
sance, répliqua le capitaine. Tout remède est inutile;
ce poison est toujours mortel , excepté.... Mais j'en res-
sens déjà les effets.... tenez-moi. — Il chancela, et serait
. tombé sur le plancher si je ne l'avais soutenu. La jeune
5 femme saisit son bras et s'écria d'un ton déchirant :
« N'y a-t-il donc aucun moyen?... Rien, personne qtii
puisse vous sauver ? » et tomba inanimée dans les bras
de son mari. Au bout de quelques secondes, elle revint
à elle , et j'essayai de lui rendre quelque courage, en fai-
sant observer queies poisons n'étaient pas également nui-
sibles n tout le monde. — « Y aurait-il donc encore uu
peu d'espoir? s'écria-t-elle. Puisse-t-il en être ainsi,
grand Dieu I Ah ! qu'il est cruel de mourir sur l'Océan ,
loin de ses amis et de sa famille , et d'avoir pour tom-
beau les abîmes de la mer ! »
^.'équipage, ayant dîné une heure et demie avant
nous, avait ressenti beaucoup plus tôt les effets du poi-
son; maisence moment ses symptômesse manifestaient
sur chacun. ftL D** devint furieux , le major était étendu
sur le plancher dans une insensibilité complète , et le
capitaine avait noyé daus un grand verre de rhum le
^ peu d'idées qui lui restaient encore. Mme L**, dans un
muet désespoir, fixait un regard morne sur son mari et
sur sa sœur. Je souffrais peu en comparaison des autres,
et en conséquence je leur donnai mes soins jusqu'au
moment où je les jugeai tout-à-fait inutiles; alors je
m'assis dans l'attente de toutes les horreurs de la ca-
tastrophe qu'allait amener la mort de l'équipage entier.
— Tandis que je cherchais h raffermir mon courage ,
j'entendis le pilote crier: « Le veut nous a jetés hors de
notre route. » Une voix , que je reconnus pour celle du
lieutenant, répondit: « Eh bien! que nous importe?
mets la barre sous le vent, et laisse le bâtiment filer à
l'aventure. » Je m'aperçus bientôt au bruit du sill.iç;o
que le vaisseau marchait beaucoup plus vite qu'aupara-
vant, et je montai sur le pont pour eu savoir la cause.
Jo trouvai le lieutenant étendu par terre , cl ne pus
MUSÉE DES FAMILLES.
207
tirer de lai aoe seule parole. Le timonnier attachait nn
cêh\e aatoar de la barre , et me dit qu'il était si faible
et si aveuglé qu'il ne pouvait ni gouverner ni voir le
compas, qu'en conséquence il allait attacher le gouver-
nail de manière à ce que la poulaine restât le plus
possible droit au vent. Tous les hommes de l'équipage
étaient couchés çà et la sur le pont , les uns dans une
insensibilité véritable, les autres tout-à-fait indifférens
à la situation périlleuse du navire. Tous mes efforts
pour les tirer de cette honteuse léthargie furent sans
succès; impossible même d'obtenir d'eux une réponse.
Environ une heure aprè5 le coucher du soleil, l'état de
des flots écomeui. L'obsctiritc ne me permit pas de
distinguer quel pouyail être le malheureux qui, dan«
un moment de folie sans doute , venait de se jeter ainsi
dans les bras de la mort, et je n'eus pas le courage de
chercher à m'en assurer. — Comme les vagues furieuses
continuaient à couvrir le pont , je descendis dans la ca-
bine : les plus profondes ténèbres y régnaient. J'appelai
le capitaine et mes compaguons de voyage, et je ne
reçus aucune réponse, quoiqu'il me semblât entendre,
daas les courts instants où le bruit des flots se calmait
un peu , de râlemens et une respiration pressée. Mais je
pensai que je me faisais illusion , et je me persuadai
tous paraissait avoir empiré encore. Moi seul j'avais S qu'ils étaient tous morts. L'air alors commença à me
conservé mes sens et ma raison. iSous avions beaucoup ^ manquer, j'éprouvais une oppression cruelle ; je me
de voiles dehors, le vent soufflait très-frais: aussi nous i voyais renfermé dans une vaste bière avec quantité de
courions dix milles à l'heure. La voûte céleste était
tendue de gros et innombrables flocons de sombres
nuages que le vent chassait avec violence , et que per-
çait par intervalle la pâle et compatissante lueur de
quelques étoiles. La mer commença à devenir
grosse, les flots se soulevaient , et les craquemens con-
tinuels des mâts témoignaient que ces derniers étaient
chargés de plus de voilure qu'ils n'en pouvaient
porter
cadavres près desquels ma vie devait s'éteindre dans
^ une lente agonie. La mer battait avec fureur les flanc*
5 du navire , et les craquemens réitérés des planches bri-
^ sées ne prouvaient que trop dans quel péril nous nous
g trouvions. Les mouvemens saccadés du vaisseau m'ayani
^ plusieurs fois jeté sur le plancher ou contre les bords,
i j'essayai enûn de trouver mon lit : j'y réussis, et mal-
J gré les horreurs qui m'environnaient , je m'endormis
..v. ^ profondément. — Lorsque je me réveillai, la matinée
J'étais placé seul à la ponpe, n'entendant rien autour ^ meparutdéjàfort]avancée:lebàtimentcontinuail'avoguer
de moi que les mugissemens du vent et des vagues. ^ en chancelant , mais le bruit du vent et des vagues avait
Tous les êtres qui se trouvaient sur le bâtiment étaient «^ cessé. La première persoune que j'aperçus en me levant
pour moi comme morts , et je me trouvais poussé au ^ fut le capitaine, qui était couché mort à quelques pas de
hasard sur les flots en fureur, sans un seul compagnon $ moi. En fac^ de lui était étendu le major L", dont la
d'infortune. Le navire, ainsi lancé sur les profondeurs $ main tenait fortement le loquet de la porte qui fermai!
de la mer, sans aucun bras humain pour le gouverner, ^ la chambre de sa femme. Celle-ci , assise tout près de
semblait être à la merci d'un génie impitoyable et fan- ^ lui, paraissait complètement épuisée, mais vivait en-
lasque , aux caprices duquel l'équipage avait été livré ^ core. Elle essaya plusieurs fois de parler, et parvint
par une puissance supérieure. Je tremblais à l'idée ? enfin à médire que sa sœur se trouvait mieux. Je ne vjs
d'être jeté contre des rochers ou sur une côte, et souvent «♦• nulle part le jeune Irlandais; j'en conclus que c'était
je prenais la nue obscure qui s'élevait à l'horizon pour $ lui que, pendant la nuit, j'avais vu se jeter dans la
les écueils dangereux de quelque plage ^hospitalière. ^ mer. — Je montai sur le pont : quatre matelots étaient
Enflnj'aperçus distinctement une lumière: je pressentis ^ morts; mais le lieutenant et les trois autres hommes
une fin prochaine, inévitable, et je débattis en moi- ^ s'étaient assez bien remis pour pouvoir se tenir sur
même s'il valait mieux aller au-devant de la mort sur ^ leurs jambes. Le vaisseau était presque désemparé, et,
le pont , ou l'attendre dans l'intérieur du vaisseau
Bientôt je vis un navire à une fort petite distance en
d'après toutes les probabilités, nous nous trouvions
près des îles de Bahama , mais sans savoir au juste où
avant de nous; machinalement je m'élançai au gouver- c<» elles étaient situées parrapportà nous. — La journée se
uail pour détacher la barre, dont le choc me renversa ^ passa tristement; nous en employâmes la plus grande
rudement. J'entendis alors un craquement épouvantable ^ partie à faire les préparatifs nécessaires pour \es
et des cris terribles; nous étions accrochés à un autre ^ funérailles.
bâtiment. Mais la rapidité avec laquelle nous courions
nous eut bientôt dégagés. Je regardai en arrière, et je
vis un navire dont la marche était îrrégulière et incer-
taine ; j'entendis en même temps un bruit confus de
voix. Au bout de quelques instans , tout avait disparu.
Ma situation me parut alors bien plus terrible encore,
en songeant que je venais de me trouver si près
d'hommes qui auraient pu nous sauver tous.
préparatifs nécessaires pour
Le charpentier prépara un nombre de
planches suffisant, et sur chacune nous attachâmes
un des cadavres avec de forts poids. Vers dix heures du
soir, nous commençâmes à descendre dans la mer les
restes de nos infortunés compagnons. Dn silence de
mort avait régné pendant tout le jour, pas un nuage
n'obscurcissait le ciel. Les étoiles se reflétaient avec tant
de pureté dans l'élément qui nous environnait , qu'il
semblait que nous transmettions ces dépouilles mor-
Vers minuit , notre mât de beaupré se rompit , et ^ telles à un ciel aussi brillant que celui dont la voûte
tomba sur le pont avec un fracas terrible. Aussitôt le ^ s'étendait au-dessus de nous. Notre occupation , aussi
vaift«P9M tmirna cnr ini.mâmo nnîc ca romîf an n^.,-/,»,» ^ j,jeQ quc uotresituatiou , avalt quclquc chose d'horrible
et de solennel. Je lus l'office des morts pendant qu'on
descendait l'un après l'autre \eS cadavres le long du
bord du vaisseau. Quand tout fut terminé, nous nous
retirâmes dans un morne et profond silence.
Vers minuit, les matelots jetèrent une ancre, ce qu'il
n'avait pas été possible d'exécuter jusqu'alors. Ils par-
vaisseau tourna sur lui-même , puis se remit en marche
en chancelant comme un homme ivre. — J'allais des- ^
cendre dans l'entrepont pour y chercher du secours , ^
lorsqu'une grande figure blanche passa rapidement à £
côté de moi en poussant un cri épouvantable, et s'élança ^
par-dessus le bord. Je la vis, ballottée entre les vagues , è
qui se débattait et agitait les bras d'une manière cou
vulsive, mais , hélas! je n'avais aucun moyen de la ^ vinrent aussi à carguer la plupart des voiles, et nous
secourir. Pendant quelques minutes encore elle lutta $ allâmes du moins nous reposer avec la consolante espé-
conlre la mort, mais bientôt elle disparut an milieu $ rance que. si le yent yenailà s'élever de nouveau , nous
208
MUSEE DES FAMILLES.
serions en état de lui résister. — Un bruit confus sur le
pont me réveilla le lendemain de bonne heure. Je mon-
tai à la hâte , et je vis tous les matelots occupés à regar-
der attentivement dans la mer le long du bord. Je de-
mandai si notre ancre tenait bien. — a Oui, vraiment, me
t«pondit-on, beaucoup mieux même que nous ne le dési-
rons. » — Je m'approchai de la balustrade , et , regar-
dant également au-dessous de moi , je vis , à ma grande
surprise et à mon grand effroi , les cadavres au fond de
la mer, comme si l'on venait seulement de les descendre
à l'instant même. Par hasard une grosse pièce de bois
tomba dans la mer, et l'agitation qui en résulta produi-
sit une augmentation apparente dans le nombre des
cadavres , et d'affreux liraillemens dans leurs membres
et sur leurs traits. Cent cadavres semblèrent se dresser
et s'agiter pêle-mêle au fond de la mer, puis disparurent
lentement lorsque l'eau fut redevenue calme. Les mate-
lots se disaient entre eux à voix basse que jamais nous ne
pourrions bouger de là, et que le navire pourrirait là
avec les cadavres.
Le lendemain matin je fus réveillé par la joyeuse
nouvelle qu'un shooner était en vue , et qu'il avait ré-
pondu à notre signal. Au bout d'une heure il fut près de %
nous et nous parla. Dès que nous eûmes informé le ^
capitaine de notre triste position , il fit mettre un canot 5^
à la mer et vint sur notre bord avec trois de ses gens. ^
C'était un petit homme trapu, fort brun de visage, ^
dont la prononciation décelait un Américain des Etats ^
du Sud. Notre lieutenant lui raconta en détail nos aven- ^
tures , mais il parut y donner peu d'attention , et inter-
rompit le lieutenant pour lui demander en quoi consis-
tait notre chargement. Lorsqu'on eut repondu à sa ques-
tion: « Dans un tel état de choses, dit-il, je suppose
que vous désirez sérieusement atteindre au plus tôt un
port quelconque. — Sans aucun doute, répliqua le
lieutenant, c'est là notre vœu le plus cher, et nous es-
pérons le réaliser avec votre secours. — Oui, oui,
reprit le capitaine , nous devons tous nous entr 'aider.
Je pense donc que ce que vous avez de mieux à faire, ^
c'est de vous rendre à la Nouvelle-Providence ; ma des- ±
tination, à moi , c'est Saint-Thomas, et sans doute vous ^
ne pouvez pas veus attendre k ce que je retourne sur «î'
mes pas ou que je vous donne quelques-uns de mes
hommes, car le succès de mes affaires dépend de ma
prompte arrivée. Mais j'ai trois noir» à bord... Ces
drôles, à la vérité , n'entendent rien à la manœuvre et
sont paresseux comme des chiens; mais le fouet, pa-
tron, le fouet, vous dis-je, et ils iront à merveille. Eh
bien , je dis donc que je vous céderai ces trois mori-
cauds pour un prix raisonnable et argent comptant.
— Cette proposition sonne singulièrement à une oreille
anglaise, dit le lieutenant; cependant, quel prix de-
mandez-vous.^ — J^ ne puis les laisser à moins de 300
couronnes pièce. À Saint-Thomas j'en aurais mieux que
cela, car ce sont de solides gaillards. Le lieutenant se
récria contre une telle demande , et ajouta qu'un marin
anglais donnerait, en pareille circonstance, ses secours
sans paiement. Là-dessus, l'Américain offrit ses noirs à
20 couronnes pièce.
Mais lorsqu'on lui eut déclaré qu'il n'y avait pas d'ar-
gent sur le vaisseau, il sauta dans son canot, assurant
qu'il n'avait pas le temps de parler philanthropie, et re-
gagna son bâiiment, que nous perdîmes bientôt de vue.
Nous nous regardâmes pendant quelques minutes dans
une angoisse muette, puis les matelots se répandirent
en violentes imprécations contre l'Américain à cœur de
roc. Le major et sa femme étaient en bas dans l'inté-
rieur, et entendaient tout ce qui se passait. Lorsque le
maudit capitaine était venu à notre bord, ils s'étaient
aussitôt livrés h l'espérance, ne doutant nullement qu'il
ne s'empressât de nous tirer de notre position périlleuse;
mais leur espoir fut bientôt détruit, et quand je des-
cendis, je trouvai la jeune femme fondant en larmes.
Cependant nous parvînmes à encourager les matelots,
et nous unîmes nos efforts aux leurs. Les débris du mât
de beaupré furent enlevés du pont, et on établit à sa
place un mât de misaine; puis l'ancre fut levée, et nous
cinglâmes vers la Nouvelle-Providence. Heureusement
notre lieutenant connaissait parfaitement les mers où
nous naviguions. Le vent resta favorable; et après deux
jours d'espérances et d'inquiétudes, nous jetâmes l'ancre
sur le rivage de l'île d'Exuma.
EDWARDS SMITH.
LE SALON DE 1856.
Le Louvre, ce magnifique palais qui renferme tant de
trésors de l'art , reste désert durant huit mois de l'an-
née. A peine rencontre-t-on dans ses immenses galeries,
ouvertes deux fois la semaine au public , une centaine
de personnes qui se promènent insoucieusement parmi
toutes CCS mer veilles, sans s'arrêter, devantchaque œuvre,
plus de temps qu'il n'en faut pour lire sur le livret
l'explication du sujet traité par le maître. Ni Murillo,
ni Raphaël, ni Rubens, ni Rembrandt, n'attirent
leur attention. Si quelque tableau ralentit la marche
des visiteurs, soyez-en sûr, c'est quelque scène fla-
mande : non parce que ïeniers ou Gérard Dow l'a re-
produite avec un art accompli et une vérité saisis-
sante, mais parce qu'on y remarque des détails grivois
- ou plaisans. Ces gens-là ne se piquent ni de juger , ni
>: d'admirer. Us arrivenldeprovince,etilfautqu'ils puissent
^ dire à leur retour : « J'ai vu le Louvre. » Ou bien, honnê-
tes bourgeois de Paris, que le mauvais temps a surpris en
roule, ils sont venus s'abriter là , pour économiser les
vingt sous d'un cabriolet et pour occuper leur désœu-
vrement. Donc, exceptez ces oisifs, exceptez un petit
nombre d'artistes qui font des études au Louvre, cl
cinq ou six personnes qui viennent religieusement
passer quelques heures de contemplation devant les chefs-
d'œuvre des grands maîtres , la population parisienne
montre la plus complète indifférence pour les vieux
trésors de pointure.
Mais arrive l'exposition des ouvrages 'modcrucs , cl
Escalier du Louvre.
AVRIL 48ofi.
Branstoini dd sculpi-
27 . — TROISIÈMK VOLL'ME.
210
LECTURES DU SOIR.
sondain nue foale immense se précipitera dans le riche
et noble escalier qui conduit à une galerie où Ton a ca-
che Raphaôl , Fiemlirandt et Muriilo sous des échafau-
dages de loile verle. jiour lais?cr la place à d'S tableaux
ppint savec précipitation dopuis huit mois; — comme si
Ion pouvait accomplir en huit mois une œuvre sérieuse
et consciencieusement étudiée ! Tour à tour, cent mille
personnes accourront, se presseront, se heurteront, se
dresseront sur la pointe des pieds, pour apercevoir au-
dessus de lépaule de leurs voisins les tableaux les plus
remarquables. Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette
foule, indifférente, pour les grands maîlresqu'elle semble
ne pas comprendre , juge avec intelligence et finesse les
tableaux de i'écûlc moderne. Sa critique frappe toujours
juste; ses éloges ne s'adressent jamais a une partie
vicieuse. Un manque de proportion, quelque léger qu'il
soit, une pose exagérée, une teinte fausse, sont inévi-
tablement saisis et signalés par des observations pi-
quantes. Ainsi , voilà ua peuple organisé à sentir et à
aimer les arts qui, par insouciance cl par paresse, ne
sort pas de chez lui, n» hasarde point vingt pas pour
aller visiter et admirer Tiaphaël, Muriilo, Rembrandt;
Tenicrs, Rubens. Il n'y va point, parce qu'il peut y aller
quand il le voudra. Le salon moderne, au rebours, n'est
ouvert que deux mois de l'année, et il y a un jour ré-
servé. C'est précisément ce jour réservé que l'on ren-
contre le plus de foule au Louvre, et que la poussière élevé
le plus se5 nuages étoaffans et sales. Mais qu'importe"? il
y a l'a privilège , et le Parisien veut avant tout des
privilèges.
Tandis que cetîe foule s'empresse dans les gale-
ries de peintures, ou s'éparpille à travers le musée
égyptien , sans lever la tête pour regarder les beaux pla-
fonds, sans jeter un coup-d'œil à droite ou 'a gauche vers
ces antiquités curieuses, rassemblées Ta avec tant de mal
et de soins . descendons vers la galerie étroite où se dres-
sent , serrées les unes contre les autres , sans air , sans
perspective, avec un jour peu favorable , les œurres de
sculpture produites depuis un an.
A ient d'abord Bra , qui n'avait point exposé depuis
plusieurs années, et qui . celte fois, a mis au salon trois
loustes et une statue du sire de Joinville.
La statue d'un personnage historique n'est pas seule-
ment un portrait ressemblant, mais encore un symbole.
Ainsi . le sire de Joinville doit i^ésumer l'époque à
laquelle il vivait et la caste a laquelle il appartenait.
^'oble chevalier, élevé au bruit des arnirs, on re-
trouve en lui le chrétien qui court en Orient , l'épée
à la main . et le signe du croisé sur l'épaule; mais à
l'enthousiasme religieux et aux habitodes guerrières, se
mêle aussi unsenliment moinsrude et phisèlevé. Sous le
front habitué au casque du vaillant sire, germent des pen-
sées nouvelles : comme ses antclres, il ne trouve pas hon-
teux qu'un chevalier ssche lire; et il ne laisse plus à des
moines le soin de recueillir les éfénemens contempo-
rains. Joinville. en un mot. représente le principe de la
civilisation litiéraire en France.
Voil'a ce qu'a biea compris Rra , cl ceqn'en outre il a
bien exprimé. L'altitude du sire de Joinville est h la fois
belliqueuse ft pensive. Il ientuneplumeet il porte l'épée ;
car peut-être le signal du combat va-t il retentir. Mais si
le cheval er se lient debout cl prêt 'a marcher en avant,
son front incliné, son éegird préoccupé annoncent asse^
qu'il médite les chroniques de son temps , et qu'il va les
écrire pourvu que l'ennemi lui en laisse le temps; il
n'est pas jusqu'aux plis du vêtement qni n'attestent des
ha!)itudes graves mêlées a des inquiétudes de guerre..
Statuaire profond et penseur, Bra n'apporte point
seulement à ses marbres historiijues de longues médita-
lions, mais encore une grande finesse jointe à un grand
tact. Les bustes de M. Guizot , du maréchal Mortier, et de
M. le baron Méchin en fournissent des preuves. Le ma-
réchal et le préfet résument des types de l'empire : grands
et forts instrumens rais en œuvre avechabile' é par la main
de Napoléon; ils sont la pierre anguleuse, qui serait resté
dédaignée , sans l'arcliitecle qui en a fait la base de son
édilice. On trouve au contraire dans M. Guizot , l'homme
de l82o et de I83G : éclectique, fin, ne devant rien
aux autres , mais tout à lui ; toujours en lutte avec les
événemens ; sans croyance inébranlable ; sans foi dans
l'avenir. Eh bien! étudiez ces têtes, et vous y retrou-
verez tout cela: voici bien le ministre que la discussion
de la tribune rend un peu itrila!)le,et qui pourtant maî-
trise ses émotions: au contraire, chez le IMaréchil, ap-
paraît le confiance militaire du brave qui disait : On doit
^ tirer sur le roi ; je suis (jraml.jc lui scnirai de ùou-
Duseigneur avait à traduire une époque bien pins rnde
qne 1 époque du sire de Joinville Car si le chroniqueur-
chevalier représente la transition vague encore de la
force militaire 'a la force morale , Dagnbert symbolise la
transition de la barbarie a quelques germes de civilisation.
Jusqu'à Dagobert, le droit n'avait été que la force ; on
n'acquérait et on ne maintenait que parla francisque, le
poigiiard et le poison. Sous Dagobert commença une ère
moins sanglante: on conclut des tr.iitès, et le droit écrit
prit place à côté du droit armé. Voilà pourquoi Dasei-
giienr a mis dans la tête de son Dogobert de la ruse et
de l'énergie : que le cri do guerre se fasse entendre, et
le roi jettera celle longue robe et montrera la cotte de
maille qu'elle recouvre.
La statue de Dagobert bien entendue . présente dans
son ensemble je ne sais quel caractère de l'époque qui
saisit tout d'abord; peut-être pourrait-on reprocher à
quelques plis de la raideur et trop de poids.
Ce que l'on remarcjuc d'abord de Desbœufs , c'est une
délicieuse statuette de M"' h duchesse d'Otrante. On
imaginerait difficilement quelque chose de plus gra-
cieux et de mieux disposé: tout est grâce et finesse dans
cette petite figure assise mollement cl sans apprêt.
Le buste d'Arnault , C3 vieil athlète litiéraire de l'em-
pire, malicieux , et bon homme, rappelle bien sa physio-
nomie empreinte de co double caractère.
Type peut-être un peu trop moderne et trop volup-
tueux , la sn'ute Gcucvicve de M. Etex offr-e une
suavité decnniours et une rechorchc de forme qui , sans
trop convenir à la sainte et à la bergèredes premiers temps
chiéliens, n'en est pas moins une délicieuse slalne de
femme. Ce regard levé vers le ciel exprime plutôt la
mélancolie de la passion que la ferveur de l'araour ùi-
leste ; il re:relle plutôt qu il ne prie.
La Jcuuc esclave de M. Dehiy . arrivé récemment de
R'ime, présente, mais avec pins dà p'-o;> s. ces mêmes^
caractères modernes et voinptuenx D.ins le bénitier de
M. Antonio Mnine, le cachet roliu'i.uxa élé imprimé d'une
manière complète cl irrécusable. La seule crili(jue que
Ion puisse justement adresser à ce gnnipf ?i:^!»illeraent
disposé s'adresse îi la pesanteur de (ju lies du
vêtement, qui semblent plutôt mouillée^ ces. Kn
revanche , l'ange du jugement dernier n'offre aucune
prise aux observations critiques. Quels terribles éclats
MUSÉE DES FAMILLES.
2H
doivent sortir do celle trompelle! et comme l'on sent
qu'un signe du doigt de l'arciiango , qu'un mouvement de
son pied suflit pour faire sortir de la terre ces cadavres
et ces ossenens !
On comprend difficilement ifcve rausculeuse de M.
Rrion et la Dôjanire de M. Sornet , coiffée comme M"''" do
Lavallière, et l'on arrive avec quelque surprise devant
le (Jén'ie de la Liberté de M. Dumont : non pas que
cette figure ne soit lial)ilement composée, mais parce
qu'on se demande si le symbole de la liherlc doit être
une figure de forme aussi frêle , surtout lorsqu'il est
destiné à s'élever au sommet du Panthéon, lîu vain
alléguerait-on (jue cette figure n'est que le modèle ré-
duit d'une statue colossale. Dans les proportions colos-
sales co!ume dans les proportions réduifes, la statue de
M. Dumont gardera toujours ses apparences frêles. Or,
la première condition de la liberté , c'est la force. Fran-
çois 1''' et le Poussin sont deux beileset complètes figures.
Il faut citer encore le Mareus Brutns.
Les deux Dantan ont exposé, l'aîné, une délicieuse
lêlc de femme et un portrait de son père, l'au.re plu-
sieurs bustes, parmi lesquels celui de Gro?, de Bellini
ctd'Âubert. Ln buste de Gros surtout est p'ein de poéde
et de vérité. ]\rentionnons encore \e jeune Sparlintc de
Cannois, le BaiHij de Jalloy, la femme endormie de i
Mercier, la Vénus de Pradier, et arrivons à la chaire i
de Bi(m et aux animaux de Barye. \
La figure du Christ qui surmonte cette chaire manque ;
de noblesse et paraît mesquine; elle semble beaucoup ;
plus petite que les anges qu'elle devrait dominer. Ces ;
anges sont pleins de poésie , et les ornemens de la '
chaire réunissent toutes les richesses ciselées du I r
siècle. Du reste Bion n'a point fout-h-fait été le maître
de composer cette chaire comme il l'aurait conçue de
lui-même. Il fallait qu'elle fut en rapport avec léglise
de Brou où l'on veut la placer , et celte condition pré-
sentait un obstacle de plus dont Bion a su triompher avec
habileté.
Les statues d'animaux que produit Barye , comme
les tableaux d'animaux que produit Brascassat, atteignent
h une vérité qui laisse ces deux artistes sans rivaux. Seu-
lement , comme le talent ne se présente jamais sous deux
phases semWables, au statuaire il faut des scènes animées
et dramatiques, au peintre des ?cènescîlmes et douces.
Que ce lion exprime bien la colère delà peur! Que celte
lionne exprime bion le repos et la satiété après le car-
nage! Le lion se trouve en face d'un serpent contre lequel
il ne peut ni hitter ni déployer sa terrible force; la lionne
est repue ; elle tient sa proie , il ne lui reste plus qu"a en
dévorer les restes à loisir ; d'un côté la fureur fle la force
en défaut, de l'autre le calme de la force satisfaite.
Le Cliacias de Duret frappe par sa conscience d'étude,
et la mélancolie que le jeune nnître a répandue sur toute
son (puvre. lu artiste ordinaire aurait reculé devant ces
formes de mohican et, comme un peintre célèbre, au-
rait fait du sauvage américain un européen athlétique.
Duret plus hardi, a donné à Chactas les formes de la race
d'hommes auxquels appartient le héros de Cbaieaubriand.
Comme cette pose naïve exprime la tristesse ! comme c'est
bien la le laissé-aller d'un désespoir sans espérance.
Lorsque l'on entre dans le salon des peintures , deux
tableaux d'abord, et avant tout, frappent et attirent les
regards. Ce sont les Pêcheurs de Lcopold Robert , et
la Jiatailledes Pijramides de Gros.
Le premier de ces tableaux rivalise de pureté et de
poésie avec les créations les plus pures et les plus poé-
tiques de Raphaël; parmi les nombreuses pages de
batailles qui se multiplient de toutes paris dans les im-
menses galeries du Louvre, rien ne saurait être op-
posé avec avantage à l'œuvre forte et grande da baron
Gros.
Lh bien ! ces artistes , si hors de ligne , ont tous les
deux succombé au suicide , l'un parce qu'il doutait de
son propre génie , l'autre parce que ce génie lui avait
échappé.
Ces deux tristes et cruels exemples le prouvent:
l'art n'est point une chose si facile et si riante que le
pense cette foule déjeunes hommes qui se jettent folle-
ment dans la carrière artistique , les uns par vanité ,
les autres par désœuvrement ou par besoin ; tous sans
avoir consullé leurs forces , sans prévoir les épreuves du
noviciat, les difncultés des débuts et le travail austère
de toute une existence de douleurs.
C'est donc un devoir d'arrêter dans la voie téméraire
qu'ils veulent suivre les imprudens sans vocation qui
abordent la vie artistique, et il faut féliciter le jury
chargé de l'admission des tableaux d'avoir refusé 1901)
toiles médiocres ou mauvaises apportées à son examen.
Mais, en revanche , il faut le blâmer sévèrement d'a-
voir insulté à des artistes qui déj'a oui su se créer un nom;
d'avoir, pnr caprice et par jalousie peut-être, écarté du
salon dos peintres dont le public sait et chérit le lalent.
C'est abuser honteusement d'un mandat honorable, c'est
faire servir à un mauvais usage une bonne et sage insti-
tution.
Un règlement devrait être fait par lequel , nue fois
qu'un peintre aurait été admis à exposer , il se trouve •
rait désormais, pour les années suivantes, affranchi de
l'examen du jury. Ce serait au public à juger les artistes,
'a se dét(»urner du tabh'au où il ne remarquerait ni pro-
grès ni talent; et non pas à l'omnipotence d'un jury
qui voit et qui ne peut voir qu'à la hâ'e les toiles que
V-m fait passer rapidement sous ses yeux.
Car si le jury a repoussé de l'exposition Clément
Boulanger, Diipré et tant d'autres, il n'est point de
raison pour que l'année prochaine, il n'écarte Charlet
et Horace Yernet, Court et Delacroix, l ne école bannira
l'autre, jusqu'à ce que l'opprimé arrive à la puissance
et use de représailles.
On levoit, les abus du jury ont celte année soulevé
de trop graves questions pour que l'on ne prenne pas
désormais des mesures contre de tels abus.
Ces considérations préliminaires terminées , il faut
aborder maintenant l'examen des tableaux, et poser au
préalable les points de départ de cet examen.
Les arts ont un double but : il faut à la fois qu'ils s'a-
' dressent aux exceptions et aux généralités.
Les exceptions , c'est-à-dire les intelligences déve-
loppées parlcdiication, l'artetle contact de l'art , doi-
vent rencontrer dai.is une œuvre les secrets et les res-
sources de l'élude ; c'est pour elles qu'en silence le
génie se nourrit et s'inspire des maîtres , puisqu'il re-
jette à la fin leurs langes glorieux, et qu'il s'écrie : Je
suis celui qui est.
Aux généralités, c'est-à-dire aux masses , il faut la
pensée qui saisisse, l'exécution qui frappe, le drame qui
remue.
Ce sont les généralités qui font le succès.
Ce sont les exceplionsqui Ie«onfirraent.
Ainsi , pendant que la foule se groupe devant les
Pêcheurs de Robert, tandis qu'elle subit l'influence de
la pensée mélancolique que renferme ce tableau, l'artisto
2<2
LECTURES DU SOIR.
admire la correction du dessia, l'habiielé de la compo- 4*
sitioQ et la vérité de la couleur. ^
Pour résumer : ^
Les masses sentent que cela est beau et grand. dl
Les exceptions s'expliquent pourquoi cela est beau et y
grand. . ^
Les batailles abondent au salon; et l'Empire, celte bel- V
liqueuse époque, n'a jamais tant produit de tableaux de ?
guerre que de notre temps pacifique. En première ligne, .•*•
apparaît Horace Vernet, qui pour son coœpte, a pro^
duit quatre immenses toiles de batailles ou plutôt qua-
tre épisodes de batailles.
Les batailles d'/é/m, de Fried/am^ et de Wagram,
habilement composées, décèlent un peu dans leur exé-
cution I abus d'une facilité trop grande. On y retrouve
toutes les négligences d'une improvisation; en revan-
che, Horace a imprimé à Fonlenoy, qui porte la date
de dS28, un caractère de localité et d'époque, témoL-
La Bataille
gnages d'un travail plus consciencieux et plus étudié.
Mais ce qu'on ne peut voir sans admiration , c'est une
chasse dans le iléserl de Sahara. La, se joignent à une
composition savante et heureuse, un dessin correct et
une couleur vraie. Ce n'est plus une pensée jetée a la
Lâte, c'est une pensée, forte, dramatique, énergiquo-
luent conçue et complètementexprimce. Heureux artiste
qui n'a qu'à vouloir, pour cire parfait.
Charlet aussi a exposé un chef-d'œuvre; Charlel l'ha-
bile dessinateur s'est fait peintre habile. H a pris pour
sujet non pas une victoire mais une déroute. Au
premier ooup-d'œil , on ne voit dans son tableau qu'un
Wagrara. Horace Vcrncl p'mx. Bruwn sculp.
. ciel noir et la neige qui voile le ciel et qui couvre la terre.
Puis quand les regards commencent à distinguer quel-
que chose, voici une colonne immense do soldais qui
s'avance en désordre ; on rirait de celle scène si l'on n'en
pleurait pas, car le burlesque se môle ici, d'une façon
terrible ù l'épouvante. L'un esl affublé d'un manteau de
femme, l'autre d'ua habit russe; plus loin, on voit des
soldats couverts des baillons du cavalier et du fantassin;
la plupart marchent nus pieds , et sans s'inquiéter do
leurs camarades qui tombent en chemin , autrement
que pour s'emparer des guenilles qui les couvrent. Tous
ont dans le cœur le désespoir et la rage. S'ils reacontreot
i
i
I
MUSÉE DES FAMILLES.
2<5
214
LECTURES DU SOIR.
mou.
Quant au second , on ne peut raisonnablament re-
isrocher à un artiste d'avoir fait une page qai n'exprime
lien, lorsqu'o.i lui a imposé le projjramme suivant:
« Le duc (ïOrlccuis signe la proclamation de la l'ieule-
» nance générale du royaiune, le 51 juillet ^.SÔO.
Suiveiii eHsuitef/uflra^ft'/i^/jeSj tout autant, pourcom-
pléler l'ci|»licalii)u du sujet, il en résulte que M. Court
a placé treize persouuesauti.ur d'une tab'e, et que cela
re-semi le un peu auï figures de cire da boule?art.
lleureusemeut, M. Court a exp^jsé un admirable por-
trait de femme dont nous r<eparlerou3 tout-a-l'ljfurc.
^ L'imiaeme toile de Louis Doulaugcr , le triomphe de
X Pétrarque, place ce jeune maître encore plus haut dans
^ l'opiniou puliliq.e. Jamais à une corn; o^ilion bien cn-
^ tendue, jamais à une couleur juste, il u'a réuni un dessin
^ plus correct et mieux c udié. Giraud a dramatiquement
e n'a i^oiiit été li-u- *** ®^^<^'"^ ""^ scèie d'émeut^ populair*». pendant la capti-
*** vile du roi Jean: il faut encore citer Henri IV rapporté
an Louvre, par IVjbert Fleury et Jeanne la Folle, de
Steuben.
Après les tableaux de guerre et d'histoire, viennent
en presque aussi grand nombre les tableaux religieux,
parmi lesquels le saint Sébastien d'Eugène Delacroix.
Assuréaicnt ce peintre a du taltnt cl un grand talent;
des marchands russes, ils les tuent. S'ils pa'sent dans ^ pî)reusede l'ensembie, et je ne sais quoi d'indécis et de
un village, ils laissent derrière eux le village incendié; "^
à ces hommes dévastés et n onranis, il faut la dévasta-
tion et la mort. Le tabletu do Cbarlet est la morale
des faits que raconte Horace Vcruet; triste et solennelle
morale que les nations semblent enfin comijrendre.
" Après Horace Vernet et Ctiarict, vieni-.eut Uellangé,
Ilyp. Lecomtc, Adam, Beaume, C.uders-, Fragonard
Lepoiievin, Monlvoisiu, Utno.x, et Engère L^m'y, qui
«nt reproduit snr la toile, le lendemain de la bataille
de Jemmapes, Fleuras, le passage du uiincio, le com-
Imt de Lnndsberg, la prise de Sal6, Casliglioue, Newied,
la capitulation de Nordlinqen, le passage du ilhin,
niernslen, la ùataiUe de Uaufeldl, snus Louis XY.
Marignau, Svertingen, Denain , la reprise du camp de
1 eyreslorles, et Uondschoole. Chacun di ces artistes
a su donner a son ti^Jikan le caraaèro de talent «lui lui
est particulier, à l'exception toiac'ojs d'Eugène Lamy
dont l'associatiou avec Jules Dupi '
reuse.
Parmi les tableaux d'histoire, vient d'abr.rd François
de Lorraine, duc de Guise. Après la bataille de Dreux,
« Caihenne de Médiris quitta Viocennes pour con-
» duire le roi au château de Rambouillet, peu éloigné
» du champ de batoillo. Le duc de Guise s'y rendit aussi-
» tôt avec tous les officiers de l'armée; introduit avec ^^, , . , , -, . , .
» eux dans la iaîle où so tenait le roi il demanda s'il ^ ^ba^uu le sent, chacun le reconnaît, et cependant per
» plairait à leurs majestés, de lui accorder un moment $ '^"""^ "^ ^'"""^ '^^^"'' '"'' '''*'"'■ '-''''"^ '^ couleur? mai
» d'audience. Jésus! mon cousiu, répondit Catherine, ^ """^ *'"'''' ^^'■'''"'*' "^^^"^cit toute
» que parlez- vous d'audience? d;)ulez-vou3 du plaisir
» que le roi et moi aurions à vous entendre. »
Sans les lettres M. de 11. qui accompagnent cette
note du livret, on se demanderait comment Alfred Jo-'.
hannota pu choisir un sujet si peu dramatique, et qui :
exige do si longues explications. Uue fois que ces :
lettres ont appris que Johannot travaillait pour le rti !
et sur une donnée imposée, il ne reste plus que le sen-
timent de l'habileté avec laquelle l'artiste a su triom-
pher d'un pareil sujet.
Ordonnée avec une simplicité digoo et pleine dégoût,
cette grande toile présente les ligures dans une ordou-
nanco sage et des plus simples. Oa retrouve dans cha-
que tête une élude consciencieuse et sévère; celle de
MéJicis exprime admirablement l'asluce et l'adresse
de la reine italienne.
On s'arrête avec plaisir devait le départ de lilarie
Stuart, scène mélancolique et d'une hcm-cuse compo-
sition.
Pour Léon Coignet, chaque exposition noiivellc amène
un progrès; sa pensée prend plus de force et de saillie;
son expression plus de sûreté, son exécution, plus d'ha-
bilelé. 'Voyez les Enrôlemcns volontaires : comme l'agi-
tation rè;jne bien parmi toute cette (ouïe, sans qu'il en
résulte ni désordre ni p.:[)illotago pour l'œil. Oi se sont
ému à l'asp, cl de rontlnvusiasine des gardes nationaux,
et l'on comprend les grandes choses que pouvait entre-
prendre un peuple sur lequel le danger de la pairie ex-
citait un pareil dévouement.
^ Deux artistes avaient à reprmluire dçs scènes do la
révo ulion de Juillet : Court et Fhi ippo Larivicre. Dans
celle espèce do lutte, l'avantage reste au dcnuor, qui a -^
couru et disposé sur une toile immense, d'une uiauièro •^
neuve et originale de nombreux personnages. Le ta-
bleau de Court : la distrihution des drupcai.v . nô-
clie moins par la composition que par la (ouUur va-
ais
a toile du srti?i/ .Sé-
bastien. Est-ce le dessin? Voici des f.-mmes incorrectes,
et l'on ne peut comprcudre le cadavre tourmenté que
le peintre jette sur le devant de la toile , et les jambes
écartées d'une manière maladroite. Est-ce la pensée;?
peut-être. Car l'aniiéc dernière, le prisonnier de Chilon
faisait frissonner d'épouvante, et cette année, on com-
patit "a cet corps sanglant, où reste néanmoins assez de
vie , pour que la souffrance y conserve toute son éner-
gie. Du reste, il faiit reconnaître dans ce tableau une
grau'le harmonie d'ensemble , cl une touche souvent fine,
délicate et hardie.
L'asso»</J/iûu d'Achille Deveria, l'un de ses premiers
tableaux a l'huile, ne manque pas de grà^e, laisse voir
quelque incertitude de couleur et révèle les études que
l'arliite a faites du Coné.TC. M. Dedrenx a fait d'heu-
reuses ctiides ôechcvaux. Dans son martyre de saint Uip-
pobjte; et la fille de Jepidé de l.ehniann a le pri-
vilège .sinon d'attirer les groupes de la foale , au moius
de fixer l'attention des arli:tes. Telle est du reste la va-
leur réelle dtî celle toile, qu'elle résiste à des critiques
justes et nombreuses. Nous dirons, nous, qu'une grande
mélancolie règae dans ce tableau et fait oublierce que l'on
peut reprocher de Manière à ceriaiues parties de la
di^posilioa des figures et du dessin. Après la jiUe de
Jephtê, ou remarque le retour de l'enfant prodigue et
(Uûn, (le Chisscriau, habileiucut dessinés; /c C/<rJs/
inori, de Urtmond , uue Magdeluine de madame Dehe-
raiu , Agar dans le désert, de Lossore.
Purmi les tableaux de genre, sprcs les pêcheurs, de
Robert, et ses deux éludes, il faut citer avant tout Ij
Léonard de Vinci, de He.^se.
Léonard n'est eucmc qu'un eiifant ; il a vu des pipcurs
apporter au marché des cages pleines d'oiseaux, et touché
iIj coui[)assiou i)our les petits prisonniers, il les aihète
cl les rend à la libcrlé. Taudis qu'il les suit d un regard rê-
veur, quelques personnages l'entoureut et s'expliquent di-
vciseaioul » o qu'il vient de faire; les uns sourient de pi-
MUSLE DES FAMILLES.
215
é, d'autres, les femcaes sarloul, semblent comprendre ^ nom dans les Revue:, scdî avoir acquis one valeur quel-
action dujeunelumme. II > a une délicieuse tète d'en- ? conque, 5ans avoir pris place sur le tarif: cclui-la ne
lié, ., . ,..
l'action du jeune lumme. II > a une délicieuse tète d'en- g t^jnque, 5ans avoir pris place sur le tarif: celui-là ne
fanlqui cherche les oiseaux dans le ciel, et sur laquelle S trouverait ni librdre pour l'acheter ou pour 1 eeiuter ,
tombe avec éciat une lumi.'re éblouissante. Daos l 'U e ?: eût-i! en portefejille IMn/ir/aairc. et ies Puritains.
cotte 5cène sava-rimeot d:spo ée. sans que larls'y fa>se ^ Je sais bi.^n que madame Ihudebonrd a pîace la scène
sentir, ou re^o^naîluuc pureté raphaè esque de dessin, à ^e son tableau au dix-huitième siècle; mais il en ttait
et une justesse de o^uleur habilement saisie sans pré- 5 alors h peu près c )mrae aujourd'hui. Gilbert et Mal-
senter toutefois rien de trop léché. Il y a la harmouio , i fi'iilre moururent de faim . faute de libraire,
effet et vérité. 5 ^' après tout , pourquoi blâwerail-on les libraires de
Lue cliahie de forçats en <788, par M. Cibot, produit ? oe point aveulurer leur fortune surlesdnnccs j'un talent
une impression plus méloJramatique qu'attendrissante ^ t^'^a'cni ou que le public ne comprendra point pent-
M. Jeanron avec plus de simplicité, auune de^ effets $ être ? Pourquoi . ces industriels h'érigeraient-ils en Me-
plus sûrs. La pauvre famille et les bercjers du Midi.
réunis-entaunhabdeeulented; lartjUnegraQde Jutesse
et uue g(âce eitrême de pensée.
M. Destouches, devenu p€>p:jlaire, par nu ji>li tableau
exposé en ^854. et tout parîcmé de rémiuisc^ntes de
Greuze, a moins heureuse neat réussi, cette anuée. dans
le sujet qu'il a choisi et daus la manière dont il l'a traité.
Un jeune conscrit , dit le livret , au moment de re-
céues, à leur propre détriment? Il y a deux classes
d hommes aux dépeus desqui Is on s'ébat depuis longues
années : les libraires et les créanciers : les libraires parce
qu'il y ado itauvais auteurs dont on ne veut point ache-
ti'r les livres; les créanciers, parce qu'ils obligent les dé-
biteurs fiipons à payer. Mais ce serait une thèse facile
a soutenir que le contraire de ces vieilles plaisan'.cries ,
passées on lieux-communs et qui traînent dans tous les
joindre l'armée . vi»nt faire ses derniers adieuià sa > vaudevilles et clans tous les petit* journaux: un jour
fiancée et lui demande com ;-.e souvenir de leur enga- $ peut-être publiera-t-on les nu'njoiri's d'un libraire et
» gemeut uue boucle de ses chevtux. » Dans
de la femme, on peut a la rigueur trouver d
talion: daus celle de l'homme, il y a quelqi c ih'se de
théâtral peu en harra.înie avec la simplicité du sujet.
Du reste, les accessoifts finement compris et la vérité
de certains détails conipenseut ces observations dune
critique un peu sévère.
Le petit messager est une charmante composition.
M. Kiuult, daus ses douze tableaux en compte six , qui
rcpréseutcut :
la pose ? ceux d'an créancier, et alors le public si bénévole pour
- laffec- ^ accepter les pnjujés qu'on lui donne , si moutonnier
dauilesiu]pressionsqu'ilaacceplées,trouvera-t-iltrès-na-
tureilcs les épigrammes contre les auteurs dont ne veu-
lent point les libraires, et contre les débiteurs qui ne
paient point leurs dettes. Pourquoi non"? Les neveux
qui volent leurs oncles, les pupiles qui trompent les tu-
( canar i ? )
» Loe j'euae fille hésite à entrer dans l'eau; une plus ^
jeuue l'y entraiu!». ^
» L'heureuse mère. L'enfant joue avec un collier , £
(Scène de baigneuses. ) !j!
L'ne jeuue femme et «on eafant au sortir du bain
Les roses : | scène d^ baigneuses. )
En ^ 8-30, il avait exposé.
» Deux jeunes filles nues dans une barque, et les
années précédentes, il s'étîiifaitun nom populaire, par
un tableau de deux jeunes filles nues , dont luue voulait
leurs ont bien passé de mode
Mais laissons cette digression pour arrirer à Pigal el
'ases époux en lirouille , scène Iriùsle . trop triviale peut-
• Deux jeunes filles se baignant. La pins jeuue ef- > être cl ques-eule escuse nue grande vérité. Biard aussi,
» frayée par un canard^ se Jette dans les bras de l'autre ^ aime le trivial , mais un trivial de meilleur g ùt et d é-
lagî moins bas. C'est l'importance d'un suisse dans
l'exercice de ses fomllons , c'est uce garde ualionale de
campagne défilant devant le maire, ce sont enfin des
banqnistes désappointés par le mauvais temps.
El pour commencer par la critique, il faut dire que
c dernier tableau rappelle, avec trop d'iLfériorité, les
» Trois jeunes 11 les s'étant baiguées dans une mare, 3l Coméùiens de campagne dumèmeariisie, comme toutes
l'une d'elles caresse un oiscaU qu'elle a attrappé. $ les idées traitées deux fois, celle-ci perd de sa saveur et
de sou f rigiaalité.
Q lant au suisse, il marcbe avec toute l'importance so-
lennelle d'un huissier de paroisse et il fait sourire invo-
lontairement. Mais on rit aux é.lats devant /a garde na-
tionale de campagne. La foule se groupe devant ce
entraîner sa com-a;îne dans l'eau. D'où il résulte que ^ tableau; chacun interprète h physionomie des person-
M. lîioult ne peint a peu près que des baigoeusts. $ nages; Tun cite le mair?, les deux mains croisées avec
A Ditu ne plaise que je VtuiUe nier la grâce et la
poésie avec lesquelles il traite ce genre de sujets.
On ne saurait, mieux que lui, exprimer surtout les
formes indécises d'une jeuue fiile. encore loin de l'ado-
lescence. Mais pourquoi ne pas sortir d'une idée si con-
stamment suivie? .\ la fin, le sujet s'épuise ; et les redites
fatiguent les spectateurs. Le sapit Jérôme dans lagrotte,
et une élude de tête de femme, prouvent que M. Rioult
peut faire autre tli)se que des baigneuses; pour Dieu !
qn'il ne fasse donc plus de baigneuses.
Le po'cte et son libraire, de madame Haudetourd-
LesLOt, est plul< t nue jolie scène , qu'une idée juste.
F.es libraire ne lisent jamais, et encore moins se font
lire les Ii res qu'ils éditent. Lu libraire acheta l'ou-
vrage duu écrivain, d'pprès le tarif (ù le talent et le
nom de cet écrifain le pkccnt. INIais le jeune hjEDme iu-
coaiîu qui jc présenterait au libraire, sans s'être créé un
ce
importance derrière le dos : l'antre désigne c«t honnête
jardinier qui salue de son schako comme d'un chapeau
et qui étale fastueusement les deux pointes brodées de
îa cravate sur les revers d un uniforme râpé. Ceux-ci
préfèrent la petite fiile qui allonge le pas près de son
père; ceux-là les musiciens , d'autres l'officier; si Lien
que l'on ne quitte qn i regret la place pour la céder à
d'au'.res curieux.
Le Dranlc-basdn combat j idée sérieme. compte moins
de spectateurs. Car ici l'art ne s'emmielle pins pour la
foul^ de facétie el de forœe populaire. M. Biard a pour-
laut bien compris et chacdf ment amené le moment qui
prcccdelecon.bat. et il n'a point épargné les iutcntitDS
drao'atiqnes; ou regrette seulonient que la perspective
laisse a critiquer dans quelques parties du vaisseau.
Nous voici arrivés a Camill : Roqricplan et 'a ceux scè-
nes Jclicieuses; dans la première, uncjoiic femme coupe
216
LECTURES DU SOIR.
I
MUSÉE DES FAMILLES.
2t7
L'Aïuiral de ilijiuv.
AVRIL ^856.
LepauUe p'wx Broun sculp.
28. — iniosiÈME voLÏsu:.
âl8
LECTURES DU SOm.
avec cne ineffable eïprcfsion de malice les ODgles de ee
'pauvre lion amoureux. Daus l'autre on Irouveuo souve-
nir frais et poétique de Jean-Jacques Rousseau. « Une fois
)) mademoiselle Galley avançant son tablier et reculant la
» tète , se préîentait si bien à moi, et je visai si justeque
» je lui fis tomber un bouquet dan ■ le sein, elderire! je
» me disais en moi-même que mes lèvres ne sont-elles
» des cerises comme je les leur j*^lleraisde bon cœur. «
La tête de Jean Jacques et celle des deux jeunes femmes
ont une grâce exquise. Seuiemeut, on regrette que le Ion
général de ces deux tableaux ait quelque chose de Vd-
gue et de terue.
Les marines abondent au Salon, et au milieu d'une
foule de tableaux doot le caractère principal est la médio-
crité, on remarque uu petit nombre d'escèptious ; le
veuqcur de Lepoi'evin, une vue d' Anvers iÏq Garnerey,
une vue prise à Bordfa-jx, de Taniieur, les funérailles
d'un ofjicier de marine ci les vieilles barques, û'isabc^
jeune, la détresse et une vue de Aaples par Gudiii, et
une toile où l'on reconnaît des progrès notables : le
condmt de rAlrjésiras par Morel-Fatio.
Ulrich a uu délicieux lever du soleil dans les environs
de Gênes, qui le place en première ligne parmi les pein-
tres de marine. Comme paysagiste, il compte trois t- ilcs
])leinps de poésie et de vérité ; ses rivaux sont Jules Du-
pré, Cabat, ^^atelet, Fiers, Ricois, et Tlandin, jeune
peintre qui promet plus tard un artiste d'eqiorauLe.
Resterait "a parler des animaux de Jauei-Lan;;e et de
Lepaulle; mais il faut arriver entin aux portraits. Les
portraits sout d'ordinaire ce qui foisonne le plus au Sa-
lon : le rapin iuha'oile à composer même tank bien
que mal uu tableau, se rejette sur les pm traits. De la
cette effro\able série de têies burlesques qui grimacent
plus ou moins ;. de là Icmpressemeiit de la foule autour
des sept ou huit portraits qui sortent delà ligne commune.
Cinq artistes ont ce privilège: Cha'iipmarlio, De-
caisne'J Dubuffe , Coiîrl et Lep'îule. Champmartin, plus
mou et plus vaiiue que les aunécs prÉcé lentes , semble
av<.if ailoptc partie des défauts de Dubuffe. Dubufio fi-
çonue plus que jaîuais ses délicieuses femmes avec da
brouillard et du coton. Cela tst si transparent, si léger,
sidinphane. qu'où ose à peine resprer, de crainte qu'uQ
souffle ne dissipe la frêle apparition. Dccaisne semble
exagérer un peu la nalure, et jamais Court n'aurait rien
exposé de plus aiimirable que le portrait inscrit sous
le numéro -i20, s'il avait donné plus de soin et de vé-
rité aux étoffes de la lobe.
Reste Lepaulle, qui laborieux artiste, ne se contente
jamais des succès et des progrès de la veille que pour
préparer le succès et le pro^rt-s du lendemain.
Daus son portrait de M. Rigny , il s'est élevé à toute
l'imjiortancedesta'oleaux d histoire; c'est une scènecom-
posée habilement et sans emphase; la ligure de l'amiral
reproduit bien la Usure à la fois fine et reposée du mi-
nistre qui déguisait son adresse smus une bonhomie
attrayante. Mademoiselle Yarin, celle jolie danseuse sous
lecv'Stume de .Miranda , forme un contraste piquant avec
le porlrcil de l'amiral, et par la composilion, et par le
faire du iai>leau. Duns le premier la force dumine: dans
le second on trouve nue grâce extrême et pourtant une
grâce d'opéra , uue {iràce maniérée. C tons encore les
portraits de M. de Tlaisance, du uiaréchal Maison, du
voyageur PaulGuemard et une grande étude d'odali-qiie.
Ici doivent s'arrêter ces U'ics du Musée des Fauiilles
sur le Salon , notrs incomplètes sans doute , mais qui du
moins, à défaut d'autre valeur, expriment ane opinion
consciencieuse et loyale.
S.
MAGASINE.
CHOSES VULGAlllES QUli LON IGÎSORE.
DES liriNGLES.
Conduisez une jeune femme dans un vaste atelier où tra-
vaillent demi-nus des bommes a la face brillante et métal-
lique, aux gencivesnoires, aux yeux rougeseteullammés,
aux cheveux d'un vert éclatant; dites-lui : ces hommes
s'empoisonnent lentement; la plupart meurent pul-
moniques api es qiieK]ue temps de cet étrauge métier;
aucun ne {-eut continuer un pareil travail après I à^e de
quarante ans; et toutes ces souffrances, c'est pour vous,
puur vous faire belle, pour complelter voire toiklle.
Elle ne voudra pas vous croire jusqu'au moment où
elleauia vu sortir des mains des ou\riers les objets qu'ils
fabriquent : niis Éi'iNGLi s.
Pour fabriquer diS épingles, il faut :
I» Des mineurs qui tirent du sein de la terre, dans
les i ay» du nord , le cuivre rouje cl le zinc , qui for-
ment la malicre de ces objets.
2" Des forgerons qui pour obtenir l'alliagedececuivre
et de ce zinc , le passent au laminoir cl le façonnent en
iil de laiton,
5" Des dresseurs qui déroulent ce laiton façonne en
cercles.
i° Des tailleurs qui laiUent le laiton déroulé, à la
longueur des épingles.
•îi" Des ewpoinleurs qui façonnent les poialos.
6" Dci repasseurs qui liuisseui ces pointes.
7" Des coupeurs qui préparent la liause ou épingle
sans têto 'a en recevoir uue.
S" Des faiseurs de têtes qui roulent le laiton autour
de l'épingle. ,
"Jo Dos coupeurs de têtes qui taillent ce laiton.
I0'> Des réunisscurs de tètes qui passeut l'épingie aa
feu.
^1' Des (ijhsfcurs qui fixent irrévocablement ces
lùies.
MUSÉE DES FAMILLES.
2-19
-12° Des découpeurs d'épiugles qui les iittloient.
■\ ô° Des éltmieurs qui les couvrent d'une pellicule
d'étain.
H 4" Des /jouteuses qui les attachent sur le papier.
Voici cooiment M. Teyssèdre, dans le Dtcùonnuirc
de la Conversation , explique ces différents travaux.
Après avoir décrassé les belles de fil cnnlournces en
cercles , on les fait passer deux ou trois Tis a la filière
pour ecrouir (durcir) le niëlal et bien polir ^a surface.
Dressage. — Si l'on coupait par petits bouls le fil lant
qu'il est roulé eu cercle , il serait dificilo do donner à ces
bouts des longueurs égales; d'ailleurs, on ne parvien-
drait pas a faire promptcment la poinle d'une épingle
courbée. Il est donc indispe-n: able de rcclifier le fil de lai -
ton avant de le couper en bouts. Celte opération semble
très-facile au premier abord, tt cependant elle ri'est
rien moins que cela : il faut beaucoup d'habitude pour
y réussir constamnitut. L'iuslrument dont on se sert
pour cet usage est fort grossier , et l'on n'apprend a le
bien organiser que par la pratique ; en voici une idée.
— Sur un bout de plauche fixe , ou enfonce une douîaine
de clous cylindriques comme ceux dits créwinr/Zc; ces
clous sont disposés en équerre :
G o 0 (/
a b o
0 c
o
0 c
0
o
0
G
0 c
Le fil passe d'abord entre les clous o, b, d, et puis al-
ternativement entre les clous c, c, c; nous voulons dire
que s'il passe a la droite du premier^ il passe ensuite à
la gauche du second, et ainsi de suite. Cet appareil
s'appelle engin. — La botte du fil étant placée sur une
bobine, l'ouvrier dresseur saisit le fil par un bout au
moyen d'une tenaille, et, après l'avoir entrelacé dans
l'engin, il le tire en courant sur un plancher de 50
pieds de long. Cela fait , il retourne auprès de l'engin ,
coupe le fil tout près des clous, saisit le bout qui reste
engagé dans la machine et s'éloigne pour dresser une
nouvelle longueur de trente pieds; il continue cette
manœuvre jusqu'à ce que toute la botte soH dressée.
— Un ouvrier peut dresser ainsi 600 toises de fil par
heure, et comme il est obligé, dans cette opération, de
s'éloigner et de s'approcher alternativement de l'engin ,
sa vitesse est de -1200 toises (une demi-lieue) par heure.
— Quand toute la botte , dout le poids est d'environ 1 2
kilog. et demi, est dressée, l'ouvrier prend tous les
bouts , en forme un fais«-eau , et frappant avec une plan-
clielle les extrémités des fils, il fait de leur ensemble
une surface plane; puis il lie fortement le faisceau avec
un fil de laiton vers le bout, qu'il a régularisé avec la
planchette. Cela fait, il s'assied par terre tt attache à sa
cuisse gauche un appareil dans lequel il fixe à volonté la
botte, qu'il coupe en tronçons de môme longueur au
moyen d'une cisaille. Une boîlc de fer lui sert de régu-
lateur pour donner à tous les troiiçons une même lon-
gueur, laquelle équivaut à celle de deux ou quatre
épingles, suivaut leur grosseur. ^— Un ouvrier peut
dresser et couper eu un jour assez de lil pour fabriquer
vingt douzaines do miliers d'épingles. —Du coupeur,
Icj lroii<;oaaj)assentauxci///voin/6-«)s (»jui fout la pointe).
La machine dont on fait usage dans celle opération est
une meule d'acier trempé taillée en lin.e sur son con-
tour ; celto lime circulaire est montée et mise eu mou-
vement comme les meules des couti-licrs. Il y a deux
sortes do meules , l'une propre h défçrossir et l'autre a
finir; la taille de celle-ci est plus fine que celle de la
première. Ces meules, qui ont de 18 à 20 pouces do
circonférence , tournent avec une vitesse de 27 lieues a
l'heure. — Les empointeurs se placent devant leurs
meules , assis les jambes croistes a a manière des tail-
leurs; ils prennent de 20 a 'lO tronçons, suivant la
grosseur du fil, et, les tenant des deux mains entre liu-
dex et le pouce ^ ils les présentent par un bout à la rûculc,
ayant soin que les uns ne dépassent pas les autres, de
façon qu'ils offrent la forme d'un peigne droit. Pendant
que la meule u«e les trocçons , l'ouvrier les roule
entre ses doigts afin que la j. ointe soit aiguë et conique.
— Comme il y a deux sortes de meules , l'opération de
l'emjointage se fait en deux fois : l'ouvrier empointeur
est celui qui ébauche sur la meule à la taille grossière;
\erepasseur finit les pointes sur la meule à la taille fine,
dont le diamètre est de 4 a 5 pouces. — Les tronçons
dont les deux bouts sont aiguisés passent des empoin-
teursà l'ouvrier coupeur. Celui-ci, armé d'une cisaille,
et muni d une boîte qui lui sert de régulai- ur , retran-,
che, vers les deux bouls du tronçon deux longueurs : ces
deux parties détachées représentent deux épingles privées
de tètes. Du coupeur le reste des tronçons retourne
aux empoinlcurs , qui les aiguisent de nouveau vers les
deux bouls, après quoi ils retournent au coupeur
Celte manœuvre se répète jusqu'à ce que le tronçon soit
réduit à la longueur de deux épingles. —7 Les épingles
sans têîe s'appellent lianses. Un ouvrier peut, dans un
jour, faire la pointe à quinze douzaines de milliers
d épingles, grosses ou petites, et la treizième en sus
pour le déchet.
Manière de faire les têtes. — Los têtes se font avec
du laiton roulé en tire-bouchon, plus menu que celui
dont l'épingle est faite. Pour rouler ce laiton , ou fait
usage d'une machine assez simple , et dout on peut ai-
sément se faire une idée : elle se compose d'un petit
arbre de fer pien poli, qu'on fait tourner, soit avec la
main, soit au moyen d'une roue et d'une corde; a
l'extrémilé de l'arbre est ajusté un fil de laiton un peu
plus gros que les épingles pour lesquelles 00 veut faire
des tètes. C'est sur ce fil , appelé moule , que se roule
le laiton des tctes , d'où résultent des hélices tout-à-fait
semblables aux ressorts de bretelles.
Couper les têtes. — L'ouvrier coupeur de têtes s'as-
sied par terre , prend d'une main une douzaine de torons
ou hélices , ajuste bien leurs bouts , et, au moyen d'une
cisaille qu'il tient de la main droite, il coupe d'un seul
coup deux tours de chaque toron. Il faut qu'il ait acquis
une grande habitude pour bien exécuter celle opération,
^ car l'eip.rieoce a fait connaître qu'une tête d'épingle
^ qui a plus ou moins de deux. tours d'hélice ne veut
^ rien. — Un ouvrier habile peut cou[cr jusqu'à -12,000
^ tctes h l'hfure.
a^ liccuire les têtes. — Comme le laiton acquiert une
^ certaine dureté en passant par la filière , et qu'il importe
^ que les lêles aient un peu do mollesse pour bien s'adapter
^ sur le corfs de l'épingle, on les fait rougir dans une
^ cuillère de fer.
^ Ajuster les têtes sur les êpinfilcs. — Pour fixer les
•»•, têtes, ou fait usage d'une machine appelée mouto)i.
220
LECTURES DU SOIK.
— L'oovrier ajusteur a Irois sebilles autour de lui : une
oonlient des tôles, la seconde des baoses, et la troisième
reçoit les épiogles qui ont des têtes, que l'ouvrier fixe
aiusi : il prend une hanse du côté de la pointe, et l'en-
fonie au hasard par l'autre bout dans la sëbille aux
têtes; il en enfile au moins nue, la fait couler vers le
gros bout de la hanse , la place dans le creux de l'en-
clume , tourne l'épiogle sur elle-même pendant que le
bout du cylindre frappe ciuq ou six coups. — Cn ouvrier
peut frapper 20 Jêles d'cpiug'e par minute , et comme
il faut ciuq ou six coups pour fixer chaque tête , il est
obligé de (aire jouer lo petit muutoo deux fois par se-
conde.
Décaper les épinlges. — Quand les éping'es ont reçu
leurs têtes, elles tout termiuccs; mais, ayaut passé et
repassé par plusieurs mains , elle sout fort fcales. Pour
les décrasser , ou les fait bouillir ^eudaol une ilemi-
beuredaus de la lie de vin , ou bien ou les jeiie dans
uu baquet couiciiaut do l'eau qu'on a fait bouillir pf]i-
dant une demi-heure avec une demi-livre de tartre de
via, on les agite dans colle eau (cudaul uuc demi-
bcure. Cela fait, ou bs lave h plusieurs reprises dans
do r.t'au bien nelle.
ElaincKje ilcs épiugles. — Le laiton étant sujet à se
couvrir do crasse et même de vert do-gris, ou ob>ie à
cet ioconvénieut eu couvraut les épinglesd'uue pellicule
d'ciniu. Voici comment uu obtient ce résultat : sur le
fond de bassins d'étaiu fin, de -'« à 5 (Jécimctirs du
diamètre , on mot uoe couclie d'épingles de même
numéro de 13 milimcirei d'épaisseur; (n empile ces
bassins, au nombre de viogl, sur une grille de fer,
muuie de quatre cordes qui servent à descendre le tout
daus uue chaudière de cuivre rouge de 5 décimètres de
diamètre sur 8 de profondeur; ou met dans celle chau-
dière autant de bas.'ius d'étaiu qu'elle peut en contriiir ;
après quoi, on la remplit d'eau limpide dans laquelle
on a mis 2 kilogr. de lartre de vin blanc et de la meil- i
leure qualité. Ou fait bouillir |.cndant quatre heures à !
gros bouillons, après quoi on retire les bassins les uus '.
après les autres, et on les plon^^e dans des baqufts
contenant de l'eau fraîche ei nette. Les épingles sout
alors éiamées, ce qui s'expliiiue facibmr.nt : la crème
de lartre p'oduiic par le tartre blanc qu'on a mis «l^ns
l'eau décompose une petite quantité de l'éiam des bas-
sins ; cet élain , ainsi dissous , s'étend comme une p'ius-
sièresur les épiogles , et suffit pour les blanchir. Les
épiugles étant bien lavées , on les étend sur de grosses
toiles pour les faire sécher ; enfin , on les nettoie en les
agitant avec du son dans un sac de pau de mouton ,
puis ou les vanne dans un grand plat de bois, afin d'en
sépirer le sou. — Lorsque \cs épingles ont été vanées ,
on en remplit, de chaque .espèce, de petits boisseaux
que l'on douue aux houleuses. Ces femmes se chargent
de les placer sur des papic s , qui s >nt percés au moyeu
d une SOI le de peigne de fer dont les dents sont cn acier;
on t'appelle f/ua?vc/o/i, et afin de percer plusieurs dou-
bles de papier à la fois, (m frappa dessus avec un mar-
teau. Une honteuse peut percer douze douzaines de
milliers de trous par jour, gros ou petits, uue bonne
honteuse peut placer daus les trous des papiers quatre
douzaines de milliers d'epiogles par jour. Les houleuses
sont eu outre chargées du soin de trier les épingles et
de rejeter celles qui sont défectueuses ; enlin , les l)0u-
teuses .sont encore obligées d'imprimer sur les papiers
la marque des marchands; elles en impriment uu
millier par beure. — Le métier d'épinglier est sale et
très malsaiu , ce qui est diî au cuivre , l'unique matière ,
à peu de chose près , qu'on travaille dans les ateliers a
épiogles. L'oxyde (ver t-de-gris) du cuivre estun poison :
plus le métal est divisé en particules fines , plus il est
dangereux. Les tireurs , les dresseurs, les coupeurs, etc. ,
ont peu de chose a redouter des fils métalliques qui
passent par leurs mains; mais les empointeurs produi-
sent autour d'eux une sorte d'atmosphère de cuivre qui
est un poison dont ils son! tôt ou lard les victimes :
nous voulons parler de la limaille que leurs meules dé-
tacheot des épingles. Cette poussière , extrêmement fine,
vole de tous côté», entre par le nez, par la bouche; il
en descend plus ou moins dans l'estomac, malgré le
carreau de verre que les empointeurs placent devant
leur visage. — Lesépingliers, les empointeurs surtout,
ont presque toujours les gencives d'un noir lirant sur
le vert ; la crasse qui ^c forme entre leurs dents est
d'une couleur semblalle ; la limaille cuivreuse s'attache
si fortement à leur peau , qu'il est presque impossible "a
un ouvrier de se décrasser complètement. — Les em-
pointeurs meurent génér;>l«ment pulmoniques rt de
bonne heure; presque tous ceux qui ont pu résister au
poison abandonnent leur état quand ils ont atteint l'âge
de quarante à cinquante ans. — Une chose bien singu-
lière, et qui est produite par la même cause, c'est que
la plupart des épingliers ont les cheveux du plus beau
vert; l'ovydc de cuivre les pénètre si intimement qn'd
fait comme corps avec eux. Les cheveux blonds sont
plus aptes à recevoir cette teinture que ceux d'une cou-
leur plus foncée. Il y a aussi des épingliers dont les che-
veux conservent leur couleur.
QUELQUES COUTUMES
ut: DIFFÉRENTES PROVINCES FA.V>(;A1SES.
La naissance du roi Jacques, fils de Pierre 11, roi
d'Aragon et de Marie de Montpellier, estun événe-
ment des plus célèbres pour l'histoire du Languedt>c
et pour celle de l'Espagne. Les écrivains contemporains
rattril)nent à l'affeciion du peuple de Montpellier pour
.«ies princes; ils le regardent comme une récom|>ense du
Ciel pour la patience et la piété que fil paraître la reine
Mario iluranl tous les mépris que le roi eut pour elle.
Après de longues dissensions, le roi alla visiter la
reine à Mirevaux, et ne voulant pas y laisser Marie,
il la prit en croupe sur son palefroi, et la ramena
ainsi a Montpellier. (Celte coutume était alors en usage,
et dans un tableau de l'flôtel de ville de Toulouse,
ou voit Louis M, alors dauphin, faisant son entrée
avec sa mère en croupe.) Le peuple de Montpellier
courut eu foule au-devaut du roi et de la reine d'Ar-
ragon pour être témoin d'une union si désirée , et
dar.s Pespéraure dont on se flatta de leur voir bientôt
un successeur // n'csl pas de marques de réjouissance
que les habitants ne donnassent autour du cheval qui
les portait, de sorte qu'ayant voulu en célébrer l'an-
niversaire l'année d'après , ils donnèrent, sans y penser,
commencement à une sorte de danse appelée danse du,
ihcvalet , qui s'est perpétuée 'a Montpellier, et que j'au-
rai bientôt occasion de décrire.
La Reine, dans la nuit du < au 2 février ^20S , mit
au monde un prin« e dont la naissance la combla de
joie avec tous les fidèles scri'itettrs. Elle ?oulut qu'on
apportât le même jour son fils à l'église , {Kircc que ,
MUSÉE DES FAMH.LES.
221
observe Zurila, c'elaitcclui où le Sauveur y avait élô
présente : il ajoute, que i'enfaul entra daus rpg'i<ie
Notre-Dame préciséroeDt lorsqu'on y commpi)(;ait le Te
Deum , et qu ayant éié porte ( nsuile dans telle de Saiiit-
Firniin ou y arriva daus le luoiuenk où lo prélro en-
tonnait le verset ; Bened'nlns Dominas Deus Israël
quin rishavit , etc., ce qui fut re^jardj comme un prc-
saa[e heureux.
La manière dontrei»f;ml-rti fut baptisé mérite a-issi
d'être remarciuéc On voulait qu'il portai le nom i\'uii
apôtre, et daiis l'embarras duclu.ix, ou convint do\-
poser le ujôine jour donzi? cierges avec U-s noms dos
douze ajH)lres daiis IVjil'se .\o r-[)amf , tie les allun)or
eu même temps ; celui qui brûlerait le deruit-r drvail
donner son nom au p'.ince Jacques.
Pi'u de leu)ps après, coumiuant sou indifférence
pour la reine , le roi passa plusieurs années dau.s ses
JoaiR d'Kspagne . el se uouva avec Alpt:iuise de Cas i le
à la fjroeu.-^c bataille do-. née le 10 juillet 1212, «oniro
les Sarrasins J /«s JH'irns de To'osa près de Serra Mo-
reua. Cent mille iuiijèlos y furent (UiS, cl un buiiu
lousidérable tomba nu poiivtiir di vainqiicur. Plus
lard, Pierre, qui venait de verser si co(!raj,'eusenient
sou sang pour la dëf<nse do la rcli^iou .cailioiiqiie ,
pciil Us armes à la maiu pour le soutien de l'béicsic a
la bataille de Muret.
Le roi Jacques se trouvait , h la mort de sou perc ,
ainsi que le rapporte Goifaiiine d.; I'ui«1nuranl, entre
les mains du (ouiI.ï SimtiU ue .Sjonl.'oil, li'où il paiais-
sait difticile de le relirer. Dans les conférencts que
Pierre avait • ues avtc ce seigneur , il lui avait donné
sou Dis en ol?}îe p-n r tûrdé dis conventions. Pro qiû-
hits xervaiKisuLvi rex Iradidit Jacolmm filium suuvt
ohshUnu c'nluu comhi Carcassonnn. Ct-pendai l aux in-
nlaiîces réitéiéesiiu' pape Innociut 111, il le n mil à ses
sujets, qui le couQèronl aux soinsdeOtiillauiiM'deMun-
Iredon . urand nuiîre de Icudre des tenipliers.
L«* r<>i J.'i((pies fit, quelques années ;iprcs , son <x-
u'Jiii(Ui C'O.ire ]\la\oiqoeei mit à 1j vt-il» du poi t de
Salon le ^"■sept^mbre ^22•). Il revint pl.ii>ienr.s fois
à Modipeliier 5 mais, en ^•_'5S , après lu prise do \:>-
leîue, il y rtçul la visie des cnilei de Piovei c , de
Toulouse et de pîiuiturs autres barons et .»ei;;aeuts.
Zurita rapporte que ses vassaux lui • frjnnt i;uo fête
mA{jQilique à son clâteau de Lattes : Fue renbide ion
fjrande recos'tdo et fiesla de sus vosallos e)t et casteUo de
Latles ; mais ce ne fut que !c renouvellement de celle
quiis avaient b.ile aulufois loi sqrc la r( iuc vint de
Mirevanxavec le n.i sou ép<<ux. Pour eu perpétuel- le
souvenir, ils avaient rempli de paille la peau d'un
clieval qui rappelait celui ^ur lequel le roi Pierre avaii
j)orlé la reine l\larie , et comme si cette pauvre bêle de-
vait prendre par t à leur joie, ils la faisaient danser de la
même manière qu'on le voit aujourd'hui. Celte danse
porte le nom de danse du Chevalet. Kilo e>i eiétui-'e
par plusieurs danseurs dont les principaux s ml :
l'horame, le cheval et le donneur d'avoine. Le pre-
rnier aie corps passé h travers un cheval de cart ui , et
drapé de manière à cacher les j.imbcs de Iliomine;
la perfection de sou rôle consiste dans l'agilité avec
laquelle il envoie des ruades au spcood personnage, qui
de son côté doit toujours se trouver devant la tête du
cheval, pour lui présenter un larabouriii censé rempli
d'avoiue, et par conséquent éviter les atteintes du pré-
tendu animal. Les autres acteurs vêtus ordiairemeut de
blanc et ornés de ralMins, dansent autour des prin-
cipaux et exéculeut avec nue incroyable agilité des pas
qui ne peuvent le plus souvent obtenir des sp»ciateurs
une nlteniinu toute portée sur le cheval et son donneur
d avoiue. Celte danse fit toujours fcjompagnc'c de tam-
bours et de hautlois.
lîn août ^72l , pendant h onvala^cence de Louis XV,
la dan«e do chevalet fut ex^'cutie devant loi par des
•'anseurs de Monl|>e!l cr. S. M. , dit le Mercure de
France j parut satisfi le et entendit avce plaisir la
cbaii.'on soivanle, e-i pai<-isile M' u'peliier , q>ie les eou-
(lo< leurs ilu ihevaîet L'i chanlèreut .'Ur I air du ri-
gautlon qu'ils avaioot dan.sé.
Rc;;iirn, dan.ton , rantrii,
A;;iion Inn cor rniinlon ,
Noitrc bon Rev se puric hcn : ;
Din nnslrr l«>n;;9Jc' ,
A.s vols «I»' la cour,
^loitslrcn ly nosh-'' aini'>iir.
Ai ! ((uiiile (laniim jV,
Que seré an devenons .
Se iiaouin- l'avran p<-idu ?
Noslrd Clicvalct,
Dansa Ion liiouln ,
Boiimlis do jnia Ion sculet ,
Jusqu'à la Meiliiossa ,
Tout saoutc es lout dit ,
Viva Ion rcy Louis,
llodi|;uen sans cessa ,
Dansrn et cap.len .
Nostre bon rev se porta l;en.
Prii.cc (au alm.Tt ,
Ai;;ps a vnstrc ;',ral ,
Do uosiré cur aquoste plat :
Voiidrian Len pécaisé !
Faire quccose sn;ay.
De pu bel , de pu [jaï ,
IMc que poi:dcn faire.
Que donna noslrc cor^
Fa vous aima jusq'a la mort.
En voiii 1 1 traduclion :
Rions, dansons, clianlou':,
Ayons le corps content ,
?Jotrc bon roi se pnrte bien :
Dans noire lan;ia^;e ,
Aux yeux de la cour,
Sfontrous-lui noire amour,
Ah ! quel domnia<;e, '
Que serions-nous devenus ,
Si nous Tavions perdu ?
Noire clicvalet ,
Danse le triolet ,
Rondili de joie tout scmI ;
Jusqu'à la vieiilesse.
222
LECTURES DU SOIR.
Cliacun sant<> et dit,
Vive le roi Louis;
Redisons sans cesse.
Dansons et chantons ,
Notre bon roi se porte bien.
Prince si aime.
Ayez à votre {jr«?; ^
De notre cœur cette offrande • 3^
Nous voudrions bien , bclas ! ^
Faire quelque chose de plus, ^
De plus beau, de plus gai , côo
Mais que pouvons-nous faire, 3^
Que donner notre corps , Hr
Et vous aimer jusqu'à la mort. ^
Au seizième siècle , il était d'usage que les ducs de ^
Lorraine, à leur avènement à la couronne, se rendis- ^
sent à Remiremont le jour de la division des apôtres ^
(15 juillet), afl'.i d'y porter, dans une procession so-
lennelle, les châsses des saints fondateurs de cette ville,
et d"y jurer de maintenir les privilèges et les franchises
du chapitre et des habilaas ; faveur que l'on refusa
en 1512 au duc Raoul, parce qu'il s'était permis, ^
quelques mois avant, de retenir les biens d'un oiseleur «^
mainmortable , dont l'abbaye lui avait vainement""
réclamé la moitié. Voici les cérémonies que Toq faisait
dans celte occasion.
Le duc avertissait du jour de son arrivée à Pxemi-
remont la dame abbesse et les dames chanoinesses, qui
ordonnaient au sénéchal de faire prendre les armes aux
bourgeois pour aller au devant du prince. Le grand
éciiyer,enentrabt avec lui en ville, tenait en mainl'épée
duca'e nue, et la portail dans cet état jusqu'à une
pierre carrée relevée des armes de Saint-Pierre , qui
étaient aussi celles du chapitre , près de laquelle était un
siège couvert d'un dais fort riche, où le duc s'asseyait Ç
et où il Irouvait la dame abbesse entourée des dames %
chanoinesses, du clergé et des officiers du chapitre ; à
là, après s'être mutuellement salués par une profonde ^
révérence, la dame doyenne s'approchait du prince et ^
le suppliait de vouloir bien , 'a l'exemple des ducs , i
ses prédécesseurs , prêter le serment de défendre ^
l'église , ce qu'il s'emprefsait de faire sur le livre de 5!
iKvangi'e qui lui éiait présenté, un genou à ferre et
un doigt placé sur la pierre dont nous venons de parler,
et qui par cette raison était connue ious le nom de
franclie-pierrc. Ensuite la dame chantre lui annonçait
le répons Dcumniuc, les dames chanoinesses conti-
nuaient en se rendant avec le cortège jusque devant
l'auditoire ou l'hôiel-de-ville , où le duc était encore
supplié de prêter tm second serment toujours suivi du
chant du répons Deuni ihue , qui était encore continué ^
jusqu'à la porte de l'église du chapitre, dans laquelle le 5^
prince entrait et où il prononçait un troisième et der- ^
nier serment , une main placée sur lEvangiiecl l'autre
sur les reliques de saint Romm-'ic , exposées exprès
pour rendre cet acte plus solennel. La cérémonie était
terminée par un Te Dmmi chanté par les dames cha-
noinesses, pendant que le duc, environné des seigneurs
de jsa cour qui l'avaient accompagné h Remiremout .
faisait sa prière 'a genoux devant le grand autel.
Le leot'-.'aiain avait lieu la procession , où le ppnce
devait porter la châsse de saint Homaric , patron de
la ville ; mais il pouvait s'exempter de ce devoir : dans
ce cas il choisissait pour le remplir quatre grands sei-
gneurs de sa cour ; il devait soutenir cette châsse d'une
main en marchant après le chanoine hebdomadaire.
Le dais et toutes les décorations empoyéles dans les
cérémonies étaient fournies par la ville et appartenaient
au grand écuyer. Le cheval sur lequel le prince était
monté en arrivant à Remiremont, devait être remis
au chanoine semainier, mais il le rachetait ordinaire-
ment en argent.
Dans un acte de ^ôG6 inséré au mémorial ou livre
de doyenné du chapitre de Remiremont , et que l'on
croit renouvelé d'en acte beaucoup plus ancien , inti-
tulé droit de haute justice à Remiremont, on voit que
déjà, à cette époque fort reculée, un monastère, fondé
vers (»20 par saint Romarlc , seigneur austrasien, pa-
raissait jouir depuis long-temps du pouvoir de délivrer
à certains jours de l'année les personnes qui étaient
renfermées dans les prisons de cette ville, quels que
fussent les crimes qu'elles avaient commis ; privilège
que confirmèrent les ducs de Lorraine, elles rois de
France Louis Xlll en ^653 , et Louis XIV ^ en ^ 66-5.
Voici comment s'exprime l'acte que je viens de citer,
à l'article relatif à la délivrance des prisonniers , page
58.
» Item, loutefoix et qnantes foîx que nos dames font
» aucune procession deue dont elles doieut aller parmi
» la ville , se il y avoit nulz ( personne . aucun , qui que
» ce soit , glossaire de In langue Romane. ) les pri-
» sonniers , fust en seps ( ceps . prisf>n ) , fust en mai-
I) sons, elles pucent ( peuvent ) osteir et mener en lor
» m masière jens nul dnngier de signor ne de bonrgoix;
» et en semblent manière quand elles vont as croix ( à
» des process ons à des croix ) à Saint- Nabvoir ( Saint-
» Sabord ) , si elUs trouvaient nulz prisonnier en mal
» 1 u ( en mauvais lieu , en prison ) ou en jayole ( géole)
» par quelconque fait qu'ils fassent pris, elles les en
» pucent osteir te muueir avec elles sens nultz don-
»> giprs. »
La cérémonie de celte délivrance était fonjonrs faite
avant les processions qui avaient lieu à Pâques, le se-
cond jour des Rogations et la veille de la Saint-Barlhé-
lemi ; à cet effet le maire de la ville , accompagné des
jurés et de3 gens dejnsti'^e, devait se trouver devant
chacune des prisons nfio d'eu faire l'ouverture à la dame
abbesse, et en son absence à la dame doyenne, qui Ini
disait: maire, y a-il des prisonniers dans les prisons?
Sur sa réponse aflirmative, cette dame lui en remettait
les clefs et lui ordonnait défaire sortir les personnes
qni y étaient renfermées, et de les lui amener devant
elle. Celle formalité remplie, les prisonniers devaient,
suivant le cérémonial de l'église . aller se mettre à ge-
noux , près (!e la dume abbesse ou près de sa représen-
tante , et dans celle pos ure lui demander grâce, par-
don et rémission, et lui déclarer , à sa demande, leurs
nom , surnom , âge , demeure et les crimes quils avaieni
commis , après lesquels aveux . et une nouvelle prière
il leur soit fait grâce , pardon et rémission, cette dame
leur adressait les paroles suivantes :
» En vertu des droits et privilèges que nous avons
» de notre saint fondateur et de nos saints patrons ,
» autorisés par nos arrêts de rcglemens , confirmés par
» lettres pulentes de son altesse royale , d'élargir et de
» délivrer tous les prisonniers qui se trouveront dans
• les prisons de celte ville , dans le temps de la proces<
MUSEE DES FAMILLES.
223
» sion que nous faisons a tel jour qu'aujourd'hui , pour"
» tel cas , faits ou crimes qu'ils aient commis , nous ,
» tant en notre nom qu'en celui de notre chapitre ,
» vous mettons en liberté et vous accordons grâce, par-
» don et ré iiission de la faute dont vous êtes accusés ,
» à charge que vous demanderez pardon à Dieu et à
» tous nos bons saints , les corps desquels reposeni en
» notre église , et promettrez de ne plus retomber , si
» tant est qu'elle vous soit arrivée. »
Ladameabbcsseou'la personnequilareprésentail leur
faisait (Misuite une admonition etleuroi donnait desuivre
la procession, pendant la quelle ils devaient marcher
la tôle et les pieds nus, portant la chappe du chanoine
semainier. Arrivés à l'église , ils étaient placés au milieu
du sanctuaire, près des grilles du chanceau , vis-à-vis
le grand autel , en se (eaant toujoers b genoux à tous
les offices du jour.
Lorsqu'il n'y avait point de prisonniers, la cérémonie
n'en avait pas moins lieu ; alors la dame abbcssc ou sa
représentante déclarait au maire, tant en son nom
qu'en celui du chapitre , que s'il y en avait elle les met-
trait en liberté, en vertu des pouvoirs et privilèges don-
nés par les saints fondateur et patrons de celte église,
et suivant la possession qu'elle en a pour quelques cri-
mes , cas et faits que ce puisse être.
Telles étaient les cérémonies qui avaient lieu à Remi-
remont pour la délivrance dos prisonniers, accordée en
vertu d'uQ droit que le chapitre prétendait tenir de son
saint fondateur décédé en 0^3.
AUX MERES DE FAMILLES.
Roancoup de mères de famille de province, nous ayant
demandé de leur indiquer une méthode d'enseignpment
qu'elles pussent suivre avec succès , pour l'éducalion de
leurs fi)lcs. l'un de nos collaborateurs, M. E. Boutmy,
connu par plusieurs ouvrages importans sur l'enseigne-
ment , s'est transporte chez M. Lévi , dont les cours mé-
thodiques ont surtout pour but de former les mères à
l'éducation de la famille. Les résultats que M. Boutmy a
constatés à ces cours ont tellement dépassé son attente,
qu'il a cru devoir adresser à M. Lévi la lettre suivante.
Monsieur ,
Le promior vous avez rdvclc aux mères les droits sacrés qu'elles
ont sur féilucation et démontré jusqu'à révidcncc qu'un enfant
est pour un précepteur un ignorant à instruire •, pour une mère ,
un« âme à former 5 que les femmes portent l'avenir des sociétés
dans leur sein, et que jamais il n'v aura de profères rapides que
ceux qui leur seront dus. Cette vérité commence à se faire jour ,
et je n'en ai pour preuve que le vœu exprimé chaque jour dans
la correspondance du Miisre des Familles, de publier une série
d'articles sur l'éducation maternelle.
Où pouvais-jc mieux m'inspirer qu'auprès de vous , Monsieur ?
Mais je le eonfessc avec sincérité, ce que j'ai vu à vos cours mé-
thodiques dépasse tellement et mes prévisions et les éli);;es que
j'avais entendu donner à votre méthode , que pour traduire avec
fidélité des résultats aussi satisfaisans , saisir votre manière si na-
turelle et si ha!)ile tout à la fois , rlire tout ce que vous avez accu-
mulé de faits dans ces jeunes intell i;>ences , les pensées que vous
en faite* presque ma-^iquement jaillir , louer l'enchaînement lo-
gique de vos exercices, la pureté, l'éléj^ancc et souvent la pro-
fondeur des productions de vos élèves , c'est une mission que
remplira micirc que moi l'une des nombreuses mères qui suivent
assiduemcnt vos Icç-ons.
Ob!i;',ez-moi donc de leur demander , dans l'intérêt des mères
de familles, qui , en province, sont privées des ressources qu'elles
rencontreraient ici près de vous, un article étendu où sera dé-
voilé le secret de vos efforts et de vos succès , ainsi qu'une ins-
truction détaillée où l'iulluencc maternelle , cette volonté bien-
faisante et de tous les tnstans , ne demeurera pas plus lonjtcms
sans direction.
Veuillez a;;rcer , E. BOUTMY.
Une more s'est aussitôt chargée de la rédaction de l'ar-
ticledemandé pour leMusée desFconilles.^ons le publie-
rons prochainement, persuadés de tout l'intérêt qu'il
inspirera,
Tout en satisfaisant au vœu d'un grand nombre de
mères de familles, nous croyons cependant devoir si-
gnaler aussi un passage de noire correspondance, qui,
après avoir présenté l'éducation privée comme « res-
») serrée, inégale, contrariée par les différentes opinions
» du père et de la mère, trop molle parfois , souvent
» trop sévère et presque toujours trop contrainte ;
» éducation qui fait naître chez l'enfant la pusillani-
» mité au lieu du courage , la présomption au lieu de
» la modestie , qui procède par sermon et non par
» exemples, qui rend l'enfant égoiste et étouffe chez
» lui tout sentiment d'égalité et de sociabilité, » la
même lettre noDs demande d'indiquer à la sollicitude
des mères de famille un pensionnat digne de toute leur
confiance.
Nous ne nous prononcerons pas sur la grave question
de l'éducation publique et de l'éducation privée ; nous
dirons seulement aux familles, seuls juges de l'oppor-
tunité de l'une ou de l'autre, qu'il s'est fondé récemment
à Paris, petite rue Mademoiselle, n°. 3, un pensionnat
que nous prendrions volontiers le soin de raeltrc en re-
nom, si ST réputation ne grandissait pas déjà avec lui.
Ce pensionnat est celui de mademoiselle Poney, qui,
Sflon nous , a dépassé de beaucoup les promesses d'un
prospectus aussi remarquable par les c msidérations
élevées qu'il renferme, que par une entente pratique de
l'enseignement. La méthode de M. Levi est appliquée
dans toutes ses parties chez matlemoisellc Poney ; mais
CvO qui nous a surtout frappé, dans un examen auquel
nous avons récemment assisté , ce sont les ingénieux
moyens employés pour rendre fructueuse et attrayante
la leçon d'écriture, jadis si monotone et si fastidieuse.
Ce ne sont, sous les yeux de l'cicvc, ni ces cahiers
d'écriture dite moyenne, bâtarde , coulée , ronde , go-
thique , mots inachevés et surchargés de traits bur-
lesques ;e?2/rc leurs mahis, ni plumes ni canifs, ces im-
placables ennemis du temps , des tables et des livres.
— Toutes ces jeunes personnes, munies d'une des ex-
cellentes plumes métalliques de il/. f>u//«/;er<, reprodui-
saient des exemples d'une écriture anglaise aussi simple
que gracieuse, aussi élégante que rapide. Cesmodèles ap-
224
IxECTURES DU SOIR.
parliennent a une piil)licalinn hrevclée ayant pour litre :
l'olylechuogiapliie. Voir^ In convcrture. Ils ont pour
but de présenter, dans un cadre uniforme, l'ensemble
de toutes les connaissances, en les rattacbant à l'écriture
et au dessin , puisque le texte du modèle n'est que l'ex-
plication d'une vignette marginale artistement gravée.
A la première vue, on comprend le plan de cet utile
ouvrage. — La grande muraille de la Chine, — Marseille,
— uu chemin de fer , — les charrues aux diverses
époques, — la boussole, — lo baromètre, — le zodiaque,
— une ma.chine à vapeur , — le phénomène des saisons ,
des éclipses et de la foudre, — la rondeur de la terre,
etc., etc., passèrent devant nous, fidèlement traduits
par le graveur etl'écrivîfin. Celte encyclopédie pratique,
oj l'esprit et le cœur peuvent puiser comme à une
source abondante; où des idées morales et religieuses se
môlent à des récils instructifs , où toutes les vertus so-
jçkrf(fstessorlent de la vie d'un homme illustre ou d'un
Rfil IrtsWique, répond a un besoin depuis loDg-iemi)S
compris él que de vaines tentatives n'avaient pas satisfait.
Kn effet , donner à l'enfant la curiosité pour guide et le
d^isir d'apprendre pour point d'appui , intéresser sa
mémoire et son intelligence au travail manuel de l'écri-
lure, c'est donner h l'enseignement de l'art calligraphi-
que, un attrait vif et puissant. Mais là ne se bornent
point les seuls résultats de la poiytedinograpbie que le
devoir des familles est d'imposer à toutes les institutions
«'omme la plus importante réforme qu'elles puissent
introduire et le plus puissant véhicule des progrès.
Après le travail manuel de l'écriture , chaque élève
lut sa copie à haute voix. Cette lecture , par son attrait
même, était intelligente et facile. Bientôt, éloignant de
xa pensée la forme et le texte , chacune de ces jeunes
por^nnes en présenta le récit avec assurance, avec prc-
cision j-»ans que les pensées se répétassent aucunement,
sans que' leur voix fût douteuse ou incertaine. 11 était
évident que le modèle de polytechnographle avait été
bien lu , bien compris, et que lintérêt du fait nouveau,
cffert h son esprit, l'avait heureusement soutenue dans
<e triple travail des yeux , de l'inlelligeuce et de la main.
Mais la ne se borna pas encore la leçon. Après la narra-
lion commença un merveilleux interrogatoire où toutes ;
ces jeunes filles , pressées par leur institutrice , déve-
loppèrent , abandonnées à leurs seules inspirations ,
toutes les ressources d'une intelligence active et d'une
raison qu'on serait tenter d'appeler précoce, si cette
)>récocité n'était pas le fruit naturel de la réflexion et de
la volonté. Chaque modèle est en effet suivi d'un ques-
tionnaire à l'usage des parens et des maîtres et à l'aide
diiqnel chacun peut faire répéter avec fruit, dans la
famille, les leçons de la classe, y suppléer même au
besoin. Le nombre de ces questions est illimité. Elles
ne reçoivent de modilication que par rapport à l'âge ou
à l'aptitude de l'élève , qui doit trouver sa réponse ,
soit dans le modèle qu'il aura eu sous les yeux , soit
dans le travail instantané de son intelligence. A part
donc l'avantage d'acquérir sans fatigue et sans dégoût ,
pour la conserver ensuite, une écriture simple, élé-
gante et rapide! La polytechnographle u'est-elle pas la
base d'une instruction variée , amusante et solide ,
puisque les enfaos sont façonnés à des conversations ,
tantôt graves et sérieuses, tantôt vives et légères , sui-
vant que les rao.lèlcs qu'ils ont lus cl copiés appartiennent
aux sciences , aux arts utiles ou aux arts d'agréuMMil!'
Quelle supériorité de jugement ne fut pas déployée par
plusieurs jeunes pensionnaires présentant l'histoire
complète du progrès qu'elles rattachaient à l'histoire
des premiers peuples, en nous les montrant tour à
tour chasseurs, puis pasteurs quand les populations se
multiplièrent; puis enfin, passant de cette vie nomade
à la vie agricole! Et qu'on ne croie pas que ces diffé-
rentes gradations n'aient pas été envisagées sous tontes
leurs faces; que ces transformations n'aient pas été
appréciées relativement aux mœurs , au caractère , aux
usages ; qu'on ne croie pas que parmi les instrumens
aratoires , la charrue n'ait pas été décrite depuis le ra-
meau d'arbie, grossièrement façonné, qui servit d'abord
à remuer la terre, jusqu'aux derniers perfectionnemcns
apportés à sa construction. D'autres élèves entreprirent
avec une égale ai j le développement d'un sujet
différent; 1 une redressantles erreurs de l'autre; toutes
faisant benne et prompte justice des jugemens hasardés
ou des indécisions de leur jeun» compagne. 11 serait trop
long d'accompagner les élèves Je mademoiselle Poney
dans tout le f létail de ce long inte; rc-gatoire, où l'his-
toire natur^hé , les sciences , les arts utiles , les beaux-
arts, l'histoire, la géographie etlessiences morales ont
eu tour à tour leurs interprètes.
Mais ce sur quoi nous insisterons de nouveau , c'est
le progrès quedoit nécessairement faire dans tous les pen-
sionnats, dans toutes lesfamilles un ouvrage qui exempte
au besoin du concours onéreux d'un professeur d'écri-
ture, que les parens peuvent appliquer seuls avec fruil
et qui est une base toute nouvelle donnée à l'enseigne-
ment. Car, par le fait d'une seule élude, l'enfant arrive
à se perfectionner seul dans la connaissance de l'écri-
ture , à se familiariser avec la pratique du dessin; et, en
même temps qu'il s'enrichit de matériaux choisis avec
soin et présentés avec ordre, il s'initie aux règles de l'or-
thographe, aux principaux élémens du style usuel el
des conversations écrites. Enfin, par l'appréciation des
faits qui se sont déroulés devant lui, ou des sentimens
moraux qui ont jailli de ces faits, son esprit et son
cœur reçoivent une large part des avantages que pré-
sente cet ingénieux mode d'enseignement. Nous savons
que déjà beaucoup d'institutions et de familles ont adopté
la polytechnographle. Nous avons été également té-
moins des résultats extraordinaires obtenus sur doux
cents jeunes garçons par l'institution Morin , rue Louis-
le-Grand , où cette méthode a pris naissance; chez ma-
dame Bachellery , Boulevard des Capucines , où elle esl
t'gaicment appliquée avec beaucoup de succès, etc. Nous
nous proposons de passer tous ces établissemens en
revue et de revenir fréquemment sur cet im|>ortanl
sujet; car c'est œuvre de conscience que de travailler
h propager une méthode qui ^'' procure à peu de
frais la connaissance et la pratique d'un art, ressource
'. infaillible contre l'adversité; 2° réduit à une surveil-
\ lance facile l'éducation maternelle et familière; 3"
! améliore et complète l'instruction primaire dans ce
; qu'elle avait de plus imparfait; 5" garantit à l'instruc-
; lion classique , telle quelle est constituée aujourd'hui ,
' un moyen d'être au moins productive, sinon complète-
> meut professionuello.
ltUllEA(f CENTUAI. p'aBONNEWSNT , 14 , R0« SAIMT-OEORGBS. | iVBRAT, lirPRIMBUR, 40, RDB DO CADRAI*,
VIII.
MUSEE DES FAMILLES.
225
ÉTUDES DE MOEURS
ED3I0XD ET SA COUSINE.
La Lecture.
CHAPITRE PREMIER.
UN INTÉRIEUR.
Il y a des gens qui doutent de tout, d'autres qui se J» ne se donne pas la peine d'approfondir, d'e'tudicr; co
moquent de tout, et un fort grand nombre qui se croit ^ qu'on ne comprend pas, on le nie. C'est ainsi que j'ai vu
apte à tout. C'est très commode de douter, car alors on x beaucoup de personnes hausser les épaules lorsqu'on leur
MAI 1836. _ 29 — TPOisiÈMr: .v>'^ee.
226
ij:ctures du soïr.
I
parlait de la distance du soleil à la terre ; elles rëpon- ±
daient qu'on n'avait pas pu y aller voir, et, en partant de x
ce principe , ne voulaient pas croire à l'astronomie. La S^
secte des Pyrrhoniens est nombreuse. x
i
Plus negare potest asinas qnam probare philosopLos. ^
Se moquer de tout est encore chose très-facile... Eh !
mon Dieu, c'est en se moquant des autres que tant de
gens passent dans le monde pour avoir de l'esprit. Pau-
vre esprit que celui-là et dont les cerveaux les plus étroits
ont toujours quelques parcelles ! Tout prête au ridicule
pour qui veut en chercher ; le sublime même n'en est
pas exempt ( surtout le sublime de notre époque ). Si
vous le voulez bien , vous trouverez à vous moquer en
assistant à la représentation d'un chef-d'œuvre de la
scène, comme en e'coutant un discours académique; il
ne faut pour cela qu'un peu de bonne volonté.
Puis enfin, il y a des gens qui ne doutent de rien ,
c'est k-dire qui se croient toutes les capacités, toutes les
vocations , tous les talents ; ce qu'ils ne savent pas , c'est
qu'ils n'ont pas voulu se donner la peine de l'apprendre;
mais il ne tiendrait qu'à eux d'y excellei-. Ce qu'ils ne font
pas. c'est qu'ils ne veulent point se donner la peine de îe
faire, car, je le répète, ils possèdent la science ififose,
ils ont du génie pour tout; Ss feraient de l'or... si o« en
faisait. Eu attendant ils vous empruntent un écu , parce
que ordinairement ces g«is qui savent tout faire ne
peuvent pas trouver le moyen de gagner lem- vie.
A quoi tend ce préambvde , me direz-voas peut-être ?
C'est que monsieur Edmond Guerval, le jeune homme
dont je veux vo^ conter l'histoire, était de la dernière
catégorie que je viens de citer. Mais avant de vous le
faire mieux connaître , permettez-moi de vous transpor-
ter dans un petit apparteme^it situé au quatrième, dans
une assez bdic maison du faubourg Poissonnière.
L.à, dans une pièce qui sert à la fois de salon et de
chambre à coucher , et dont l'ameublement simple, mais
(le bon goût, annonce l'ordre et l'aisance, trois per-
sotmes sont assises autour d'une table ronde sur laquelle
est placée une lampe recouverte d'un abat-jotir.
Car c'est le soir , et nous sommes en hiver. J'ai bien
envie de vous dire aussi , comme les icatckmai , riicure
qu'il est , et le temps qu'il fait.
D'abord c'est une jeune personne de vingt ans ennron,
jolie brune aux yeux noirs et doux ( ce qui n'est nulle-
ment incompatible ),dont les traits, sans être bien ré-
gulici-s, ont un charme qui plaît et attire sur-le-champ.
Ses cheveux arrangés avec grâce retombent en grosses
boucles sur chaque côté de sa figure, mais laissent voir
un front haut et blanc sur lequel il semble que la faus-
seté et le mensonge ne doivent jamais trouver place.
Cette jeune iille se noumie Constance; c'est la cousine
d'Edmond Guerval , dont je vous ai déjà dit un mot.
Auprès de Constance est une autre demoiselle coilTée
à la chinoise. Figurez-vous de ces physionomies espiè-
gles et gaies sur lesquelles le sourire est en permanence;
une bouche moyenne, mais agréable , des yeux plus ma-
lins que grands, un nez plutôt trop petit que bien fait ,
enliu une ligure plutôt drôle que jolie, et vous aurez le
portrait de mademoiselle Pélagie, l'amie et la voisine de
Constance.
La troisième personne est un jeune homme de vmgt-
cinq à vingt-six ans, plutôt laid que beau, fortement
maniué de petite-vérole, dont le nez est trop gros, le
front trop b;is, les yeux trop clairs, mais qui rachète
tout cela par un air de timidité qui n'est plus commua
chez les jeunes gens.
Ce jeune homme, dont la mise décente, mais fort sim-
ple , n'a rien qui sente le 4ashionnable, est assis du côté
du feu et fait fa lecture aux deux demoiselles qui travail-
lent à l'aiguille.
• Dans le milieu de la forêt s'élevait une vieille cha-
« pelle qui tombait en ruine et dont les corbeaux , les
« chouettes et les hiboux avaient fait leur demeure fa-
• vorite, le vaillant Adhémar...
« Mon Dieu, monsieur Ginguet, que vous lisez mal !
dit mademoiselle Pélagie en interrompant le jeune homme
au milieu de sa lecture. Vous allez! vous allez!... vous
mêlez tout cela , on ne s'y reconnaît plus !
— Ceyendant, mademoiselle, je m'arrête aux points
et aux virgules...
— Je ne sais pas si ce sont les chouettes ou le vaillant
Adhémar qui ont fait leur demeure de la vieille cha-
pelle...
— Je vais recommencer, mademoiselle : « Dont les cor-
« beaux, les chouettes et les hiboux avaient fait leur
« demeure... un point. Le vaillant Adhémar ne craignit
« pas de péncti-er au milieu des ruines à l'heure de mi-
j* nuit. ■
— Vous n'auriez pas eu ce courage-îk, vous, «on-
sieur Ginguet !
— Pourquoi donc cela, laadomoiselle ?...
— C'est que je vous crois un peu poltron.
•— !Ha«4emoTseUe , je tie suis pas un crâne , un cerveau
brûJé, c'est vrai; mais je vous prie de croire que, s'il
s'agissait de vous défendre... de vous tirer de péril, riea
ne m'arrêterait!..
— En attendant , il faat «pi'on vous e'claire dans Tes-
calier quand vous avez onbiié votre rat !...
— C'est que l'escalier est tellement ciré et frotté au
premier que j'ai toujours peur de tomber...
— Ah ! c'est juste ; quand on voit clair c'est oioios
glissant !... Ah ! ah ! ah !... mais continuez donc.
« Au milieu des ruines à l'heure de minuit. La lune
• brillait alors dans tout son édat , et sa réverbération
• créait dans la forêt mille images fantastiipies qui... »
— Qu'est-ce que j'ai donc fait de mon aiguille?... je
la tenais encore tout a l'heure... C'est une véritable an-
glaise, et j'y tiens...
— Voulez-vous que jechercheà terre, mademoiscUle...
— Ah! attendez, la voilà... Suis-je folle ! elle était
apiès mon ouvrage...
. Mille images fantastiques qui auraient pu causer de
• l'effroi à tout autre qu'au noble et preux chevalier
" dont... »
— Allons... voilà mon dez à présent !... Mon Dieu ! j'ai
bien du malheur ce soir... 11 faut que je le retrouve, mon
petit dez d'ivoire, sans quoi on pourrait marcher dessus
et l'écraser, et c'est un présent de mon oncle qui ne
m'en fait pas souvent.... .\h ! le voilà, il était sur mes
genoux... Eh bien! continuez donc, monsieur Ginguet;
vous vous arrêtez à toute minute; comment voulez-vous
que l'on comprenne ce que vous nous lisez?...
. Qu'au noble et preux chevalier dont la vaillance ne
• s'était jamais démentie. Mais *e jeune Adhémar, tirant
« son épée hors du fourreau... *
— \h ! cette bêtise ! puisqu'il tire son épée , il est bien
clair que c'est hors du fourreau... C'est vous qui ajoutez
cela , monsieur Ginguet. -
— Non , mademoiselle , je n>joute rien -, si vous Ven-
iez prendre la i)einc de regarder...
MUSÉE DES FAMIU.KS.
227
•— C'est inutile, allez toujours.
. Hors du fuurreau , entra sans hdsiter sous le» voûtes
• sombres de la vieille chapelle, faisant craquer sous ses
• pieds les dalles moisies par le temps. •
— Dis donc , Constance , est-ce que cela t'amuse , ce
livre-là?... Moi, je trouve que ça n'a aucune suite... au-
cun intérêt; j'aime mienx le petit Poucet ou Peau d'âne;
et puis , monsieur Ginguet lit d'une manière si mono-
tone ! 11 me semble entendre une vieille clarinette d'a-
veugle. »
Jusque là Constance avait garde le silence, laissant sa
jeune amie Pélagie faire endêver monsieur Ginguet; elle
prêtait peu d^attention à la lecture , mais en revanche ses
yeux se portaient souvent sur une petite pendule placée
sur la cheminée, et qui venait alors de sonner la demie
après neuf heures.
Constance soupirait en voyant la soirée s'avancer sans
que son cousin Edmond arrivât, car la jeune fille aimait
tendrement celui qu'elle attendait. Constance avait été
pour ainsi dire élevée avec Edmond ; leurs mères étaient
soeurs et s'étaient trouvées veuves toutes deux, fort jeunes
encore ; elles avaient juré de ne point se remarier pour se
donner entièrement à l'éducation de leur enfant:
Les deux sœurs habitaient ensemble, et leur plusdoux
projet était d'unir un jour Edmond à Constance, qui n'a-
vait que quatre ans de moins que son cousiiu
Tout semblait faire présager que cette union> ferait le
bonheur des deux enfants ; ils s'aimaient* comme un fière
et une sœur, et, en grandissant, il étui t à présumer que
l'amour viendrait prendre la place de Pamitic.. Quant aux
rapports de fortune, ils étaient convenables ;chiique sœur
avait cinq mille livres de rente qu'elle comptait laisser
entièrement à son enfant. Cependant ces dames avaient
vu les Deux Gendres et le Père Goriot, mais cela ne les
avait pasdétournoes de leurs résolutions; de bonnes mères
ne croient point à l'ingratitude des enfants et elles ont
raison ; il est si doux de compter sur l'amour, sur la re-
connaissance de ceux que l'on chéritiD'ailleurs-, les en-
fants ingrats ne sont pas dans^la nature, ce ne sont que
des exceptions.
Mais le sort, qui n'est pas toujours juste, quoi qu'en
disent nos optimistes, ne permit pas que les deux bonnes
mères vissent se réaliser le projet qu'elles avaient formé.
Madame Guerval mourut lorsque son (ils venait d'attein-
dre sa dix-huitième année ; Edmond'resta che// sa tante,
près de sa cousine, dont la tendre amitié s'efforçait d'a-
doucir sa douleur; mais , l'année suivante, Constance
aussi perdit sa mère, et les pauvres«nfânt&-5e trouvèrent
tous deux orphelins.
Edmond avait dix-neuf ans , Constance en avait seize;
ils étaient encore trop jeunes pour se marier. D'ailleurs
il fallait d'abord porter le deuild'une mère; mais comme
il n'eût point été convenable que les jeunes gens conti-
nuassent à demeurer ensemble, aussitôt après la mort de
sa mère la jeune Constance se retira chez M. Pause ,
l'oncle de Pélagie.
M. Pause était un musicien de troisième ordre ; il jouait
de la basse depuis l'âge de dix ans, il en avait aloi-s cin-
quante-cinq, et cependant il n'avait jamais pu parvenir
à déchiffrer que la clef de fa; ilaJmait la musique de pas-
sion; il jouait de son instrument' avec amour, et pour-
tant il en jouait très médiocrement, n'allait pastoujours
en mesure et n'attaquait régulièrement qu'après les au-
tres. Mais M. Pause étaitun excellent homme, modèle
d'exaetitude^ arrivant toujours «vaat l'heure k l'orches-
tre au théâtre où il était employé, ne s'étant jamais fait
mettre à l'amende , et ne montrant aucyne humeur lors-
qu'aux répétitions on faisait recommencer cinq ou six fois
le même morceau. Toutes ces qualités lui avaient valu
l'estime de ses chefs et faisaient excuser la médiocrité de
son talent.
M. Pause n'était pas riche, quoique nous soyons dans
un siècle où la musique fasse de grands progrès et menace
d'envahir les carrefours comme les jardins ; on ne gagne
pas beaucoup à jouer de la basse dans un théâtre de mé-
lodrame. Quelques leçons que M. ^ause donnait le
matin augmentaient peu son revenu, les élèves ayant
l'habitude de le quitter dès qu'ils parvenaîent à déchif-
frer seuls. Malgré cela, le pauvre musicien, qui avait
autant d'ordre dans son intérieur que d'exactitude dan»
son emploi, vivait heureux et satisfait avec sa nièce Pé-
lagie, petite espiègle que vous venez de voir travaillant
près de son amie et faisant enrager M. Ginguet, jeune
employé au trésor, brave garçon dont la bonté frise un
peu la niaiserie , et qui est éperduraeot amoureux de la
nièce du joueur de basse.
M. Pause allait quelquefois avec sa nièce voir les deux
veuves et leurs enfants. Constance et Pélagie s'étaient
liées intimement : dans l'adolescence on aime si vite !...
et il y a dés gens qui conservent toute leur vie cette ha*
bitude-lh.
Constance avait souvent entendu sa mère vanter la
probité, l'excellent cœur de M. Pause; après l'avoir
perdue, elle pensa ne pouvoir mieux faire que d'aller
demander asile et protection chez l'ancien ami de sa fa-
mille. L'oncle de Pélagie accueillit avec joie la jeune or-
pheline ; il l'eiit reçue chez lui lors même que Constance
eût dû lui être à charge; mais la jeune fille, qui avait
une honnête fortune, n'entra chez le pauvre musicien
qu'après l'avoir fait consentir à recevoir la pension
qu'elle régla elle-même; de cette façon, la présence de
Constance chez Pause y répandit un peu plus d'aisance
en même temps qu'elle y amenait plus de plaisirs.
A l'époque où nous prenons cette histoire. Constance
était déjà, depuis trois ans et demi chez M. Pause ; le jeune
Edmond avait atteint sa vingt-quatrième année , et rien
ne l'empêchait de s'unir à sa jolie consine qui avait dix-
neuf ans passés, et tout ce qu'il faut pour faire une ex-
cellente femme de ménage.
Pourquoi donc cette union n'étàit-elle point encore
formée, puisque aucun obstacle ne s'opposait au bonheur
des jeunes gens? C'est probablement parce qu'aucune
entrave ne venait contrarier ses amours qu'Edmond
était si peu empressé d'être heureux. Il semble que les
hommes n'attachent du prix qu'à ce qu'ils auront de la
peine à obtenir; qu'un but soit facile à atteindre, et vous
verrez peu de concurrents chercher à y arriver. Ainsi ,
Edmond , bien certain de l'amour de sa cousine , bien sûr
que, dès qu'il le voudrait, elle lui accorderait sa main ,
^ différait toujours cette union si désirée par leurs mères.
Il faut vous dire aussi que, possesseur un peu jeune
de la fortune honnête que sa mère lui avait laissée, Ed-
mond, ne sachant encore quelle carrière il voulait em-
brasser, et se croyant capable de réussir dans tout ce
qu'il entreprendrait, avait déjà essayé de plusieurs pro-
fessions que son caractère changeant et son esprit ver-
satile lui faisaient bientôt abandonner. Cependant, avant
d'épouser sa cousine, il prétendait avoir une position,,
une fortune, et' déjà mùne de la gloire à lui offrir, et
c'est parce qu'il n'avait pas encore pu réunir tout cela
qu'il reculait l'époque de son mariage.
22S
LECTURES DU SOIR.
Vous connaissez maintenant tous les personnages aux- X tour de la table ronde pour écouter la suite de leur con-
qucls vous aurez le plus souvent affaire. Retournons au- « versation.
CHAPITRE SECOND.
?
M. PAUSE.
M. Puuse.
Constance n'avait pas r(^ponda h la question de son
amie, tant elle était préoccupée; c'est qu'Edmond ne
passait pas ordinairement une soirée sans venir chez
M. Pause, et que ce soir-là on ne l'avait pas encore vu,
quoique l'aiguille de la pendule eût sonné la demie après
neuf heures.
Pélagie sourit et reprit :
• Ah ! du moins, Constance est bien heureuse; pen-
dant que monsieur Ginguet lit, elle pense à autre chose;
ça fait qu'elle n'écoute pas et ne s'aperçoit las si c'est
bon ou mauvais... On lui lirait le Moniteur qu'elle croi-
rait que c'est toujours les SlysUres çlc la Tour du ma...
MUSÉE DES FAMILLES.
220
Ah ! voilà ce que c'est que d'avoir un cousin (joi doit
nous épouser...
— Un cousin ! dit Constance et» rougissant et en sor-
tant de sa rêverie. Oui, c'est vrai... je trouve qu'Edmond
vient tard ce soir.
— Oh ! je savais bien que tu pensais à lui... tu l'aimes
tant!..
— Je ne m'en défends pas ; ma mère m'avait fiancée à
Edmond et me répétait souvent que je devais l'aimer,
parce qu'il serait un jour mon protecteur, mon mari.
— En voilà un jeune homme heureux ! murmure Gin-
guet en prenant les pincettes pour tisonner.
— Qu'est-ce que vous dites , monsieur Ginguet ? de-
mande Pélagie d'un air moqueur.
— Moi!... rien du tout, mademoiselle , je r'arrange
le feu.
— Mais à quand donc la noce , Constance? je serais si
contente d'y danser; je serai ta iille d'honneur... Ma
toilette est déjà prête... Oh ! elle sera charmante!...
— Puis-je espérer qu'on voudra bien me faire garçon
d'honneur? dit Ginguet d'un air timide et sans oser re-
garder mademoiselle Pélagie.
— C'est bon , monsieur Ginguet, nous verrons , nous
y penserons; mais ne nous ennuyez pas d'avance avec
vos demandes .. D'abord, comme fille d'honneur, c'est
moi qui arrangerai tout cela... Constance me l'a promis.
Ce sera pour le mois prochain ton mariage, n'est-ce pas?
— Mais... cela dépend d'Edmond...
— C'est bien singulier qu'un futur ne se montre pas
plus empressé!... A ta place, moi, je lui dirais : Mon
cousin, si vous ne voulez plus m'épouser, dites-le-moi
franchement.
— Ah ! Pélagie !... quelle pensée !... Est-ce que je puis
supposer que mon cousin ne m'aime plus? Qu'importe
quand se fera notre mariage, puisque je suis certaine
ri'ctre un jour sa femme... je suis heureuse... •
Et en disant ces mots la jeune fille étouffait un soupir;
elle reprit au bout d'un moment :
' Edmond veut avoir une position honorable dans le
monde, mais il ne sait pas encore bien quelle profession
il doit embrasser. Le désir d'acquérir de la gloire , d'en-
tendre son nom cité avec éloge le tourmente, le préoc-
cupe sans cesse... Je ne puis lui en vouloir de chercher
à tenir un rang honorable dans la société , quoique je
ne pense pas que la gloire donne le bonheur. D'abord tu
sais qu'il s'est senti beaucoup de goût pour la musique ;
il étudiait la composition, il voulait être un Boieldieu^
un Rossini.
— Oui , et de tout cela il est résulté une valse qu'il
a fuit graver... et dans laquelle mon oncle dit qu'il y a
de jolies choses.
— Moi, je n'ai jamais pu jouer sa valse sur mon fla-
geolet, dit monsieur Ginguet, c'est étonnant comme elle
est difficile.
— Parce que vous n'allez pas en mesure!... Ah ! mon-
sieur Ginguet , ce n'est pas vous qui feriez une valse.
— Mademoiselle , depuis quinze jours je compose un
petit galop que je veux vous dédier.
— Un petit galop!.. Jecrois que cela sera joli!... En-
fin ton cousin a quitté la musique pour la poésie... Il a
fait une comédie en trois actes et en vers... C'est cela
qui est beau!...
—Dieu !... a-t-elle été sifflée !.. Quel carillon c'était le
jour de la représentation!,., murmure Ginguet en ar-
rangeant le feu et sans s'apercevoir que Pélagie lui fait
signe de se taire.
— Mon cousin n'a pas été heureux au théâtre, dit
Constance en soupirant, et je crois qu'il n'a pas envie
de s'y essayer de nouveau.
—Ah ! que veux-tu... on ne réussit pas tout de suite...
Mais il faut toujours de l'esprit pour faire une comé-
die... lors même qu'elle tombe... M. Ginguet, jecrois
que vous n'avez jamais fait de vers dans votre vie ?
— Pardonnez-moi , mademoiselle , j'ai fait une chan-
son pour la fête de ma tante,' sur l'air : Grenadier^ que
tu m' affliges 1 II y avait huit couplets.
— Ce doit être curieux... Vous me la chanterez, un
soir que j'aurai besoin de dormir.
— A présent, Edmond s'est passionné pour la peinture,
dit Constance ; il vient de terminer un tableau et de
l'envoyer à l'exposition.
— Est-ce un tableau d'histoire , mademoiselle? de-
mande M. Ginguet en quittant enfin les pincettes.
— Oh! non, monsieur , ce n'est qu'un tableau de
genre.
— Mon Dieu, monsieur Ginguet, vous faites des ques-
tions qui n'ont pas le sens commun ! Vous voulez que
monsieur Edmond, qui ne cultive la peinture que depuis
fort peu de temps , débute tout de suite par un tableau
d'histoire!...
— Dame , mademoiselle , j'ai un petit neveu qui n'a
qiie neuf ans et qui fait tous les jours i}cs Briitus et des
Epamitiondas; ce n'est pas plus difficile à copier que
-les soutenirs et les regrets de M. DubufFe.
— Taisez-vous, M. Ginguet , vous me faites mal en
parlant comme cela!... On voit bien que vous n'avez
jamais appris le dessin?...
— Vous vous trompez , mademoiselle, je l'ai appris
six mois... et je faisais déjà fort bien les moulins à vent...
Voulez-vous que je continue la lecture?
— Non , vous voyez bien que nous causons; découpez-
moi ce feston-là , ça vaudra mieux, mais surtout pre-
nez bien garde de\;ouper une dent !..
-^ Soyez tranquille , mademoiselle , je ferai atten-
tion.»
Et Monsieur Ginguet, prenant le feston et des ciseaux,
se met à découper sans oser lever les yeux, de crainte
de faire quelque maladresse.
« Si le tableau de mon cousin n'était pas reçu au sa-
lon , dit Constance, je suis sûre qu'il abandonnerait la
peinture comme il a abandonné la musique et le
théâtre!...
— Que veux-tu... il cherche sa vocation ; il voudrait
tout faire!.. C'est impossible. 11 a beaucoup de talents
ton cousin , mais il n'a guère de persévérance !
— Pierre qui roule n'amasse pas de mousse ! dit à
demi-voix M. Ginguet tout en continuant de décou-
per.
— C'est bon , Monsieur Ginguet, nous verrons quelle
mousse vous amasserez, vous qui êtes dans une adminis-
tration depuis sept ans, je crois, et qui êtes toujours
surnuméraire.
— Mademoiselle , c'est qu'on m'a fait des injustices...
des passe-droits... mais il faudra bien que j'arrive!...
— Oui , si cela continue, dans quinze ans on vous
fera garçon de bureau !... — Ah ! mademoiselle... —
Prenez donc garde monsieur , vous allez couper mon
feston,.. — C'est chef de bureau que vous voulez dire?»
Pélagie se met à rire ; dans ce moment on sonne à la
porte. La figure de Constance s'épanouit, car elle ne
doute pas que ce ne soit son cousin ; mais la joie de
la jeune fille est de courte durée.
23a
lECTURES DU SOIR.
C'est: un petit homme gros , ramassé , bouffi , ayant
au milieu de la figure une petite bosse avec deux ouver-
tures , ce qui est censé représenter un nez , et là-des-
sous une énorme solution de continuité arrêtée heureu-
sement par les oreilles; ce qui, avec de gros yeux à fleur
de tète et des cheveux hérissés dont la naissance tient
presque aux sourcils, achève de faire de cette ligure une
des plus plaisantes que l'on puisse rencontrer, môme
parmi la galerie dçDantan.
Ce petit homme est l'honnête M. Pause , l'oncle de
Pélagie , le joueur de basse le plus intrépide, ce qui ne
veut pas dire le meilleiu- , qui revenait de son théâtre
beaucoup plus tôt que de coutume.
M. Ginguet quitte un moment son feston pour saluer
respectueusement M. Pause, auquel il cède sa place près
du feu.
« Comment! c'est vous, monsieur Pause ? dit Cons-
tance; mais il n'est que dix heures, et d'ordinaire votr^
théâtre ne finit pas si tôt.
— C'est vrai, ma chère amie, mais c'est que ce soir
nous avons eu une pièce nouvelle en trois actes, et le pu-
blic n'a voulu en entendre que deux , ce quia nécessai-
rement raccourci la soirée.
— La pièce est donc tombée, mon oncle?
— Oui, ma chère amie. — C'était donc bien mauvais?
dit Ginguet sans quitter son feston des yeux.
— Mauvais... mais... cela dépend... il y avait de jo-
lies choses... surtout dans les parties d'orchestre; au
reste, on la redonnera demain et le directeur a dit que
cela serait enlevé...
— De dessus l'affiche ?
— Kon ! enlevé , c'est-à-dire emporte d'assaut par
les applaudissements ! C'est ce qui serait arrive aujour-
d'hui si on avait donné toute la salle à l'auteur, comme
cela se pratique habituellement pour les pièces de nos
grands hommes modernes, qui ne veulent pas qu'à leurs
pièces il puisse entrer un seul billet payant... parce qu'à
une première représentation tout le monde doit se
connaître... au moins l'enthousiasme est alors général.
Mais aujourd'hui le directeur a eu la faiblesse de vou-
loir faire une recette; qu'en est-il résulté ? c'est que la
pièce est tombée. Belle avance !.. voilà ce que l'auteur
lui a prouvé comme deux et deux font quatre, eu lui
disant: Je consens à vous donner des ouvrages... c'est
très bien; mais il ne suffit pas de me payer plus cher
^ue les autres, il faut sacrifier vos recettes pendant six
représentations... Voilà, monsieur, le seul moyen de Mve
de l'argent à présent.
— Mon oncle , puisqu'à la prochaine représentation
on donnera toute la salle en billets , est-ce que vous
ne pourriez pas en avoir pour moi et Constance ?
— Ah!... ce serait difficile ; on ne distribue pas les
billets légèrement aux premières personnes qui en de-
mandent!., on veut des gens sur qui l'on puisse comp-
ter. D'ailleurs, ma chère Pélagie , tu sais que je n'aime
pas demander la moindre faveur. Nous avons notre bil-
let de service... un tous les quinze jours... c'est dt\jà
bien gentil!..!
— Ah ! oui !... ils sont agréables vos billets de service,
dit Ginguet tout en découpant ; on paie vingt sous par
personne avec cela , et on vous met sur le côté, à une
place où il est impossible' de voir... Alors on vous dit
qu'avec un supplément de vingt autres sous vous pou-
vez aller en face. Bon , vous prenez le supplément ,
vous allez en face... il u'y aphis de place... Vous criez...
vous pestez... vous voye^ des loges vides , mois pour y
e^ entrer il faut donner quinze sous de supplément... total
^ cinquante-cinq sous pour aller à une place qui est mar-
quée deux francs cinquante au bureau... c'e^t juste
°^r - - -
X cinq sous de plus que vous payez avec votre billet donné,
|fc qui vous a fait rester deux heures à la queue... Je ne
X parle pas encore du petit banc que l'ouvreuse vous
X glisse presque de force sous les pieds , de VEnlr'actt
3Ç qu'il faut acheter et du parapluie que vous déposez à la
^ porte... Oh! j'ai les billets donnés en horreur! j'aiine-
"^ rais mieux louer une loge que d!accepter jamais an billet
^ d'administration.
H;^ — Ce pauvre monsieur Ginguet... comme il s'em-
^ porte!... — Ecoutez donc, mademoiselle, c'est que je
^ç me rappelle la dernière fois que j'ai mené au spectacle
•^ mes tantes et mes sœurs... j'avais des billets d'adiniuis-
=;i;^ tration !.. et toutes mes économies du mois y ont passé!..
— Faites donc attention à mon feston ; cela vaudra
beaucoup mieux... là!... vous m'avez coupé une dentl...
ojo oh ! j'en étais sûre!.. Donnez-moi cela, Monsieur; je ne
c^ veux plus que vous y touchiez. — Mademoiselle... je ferai
^ remettre une dent... —Non... en voilà bien assez.»
^ Pélagie reprend son feston à M. Ginguet qui semble
^ consterné ; en ce moment on sonne de nouveau.
^ « Oh ! pour le coup, c'est lui ! dit Constance. »
^ Un jeune homme à cheveux lisses , à petite barbe
ojo pointue au menton et dont les traits assez réguliers ont
5o malheureusement une expression de suffisance qui leur
3^ ôte tout leur charme, entre bientôt dans l'appartement,
£ et, sans saluer personne, va se jeter avec humeur dans
^o un fauteuil en s'écriant:
So «C'est pitoyable!., c'est épouvautable ! c'est détes-
^ table...
3^ — Quoi donc, mon cousin, dit Constance en regardant
^^ avec anxiété le jeune homme qui. vient d'arriver.
"X — Est-ce que vous venez de voir notre pièce nouvelle?
°i^ demande M. Pause en battant avec ses doigts sur la
"^ cheminée , comme s'il conduisait un orchestre. Il me
5^ semble cependant qu'il y a de jolies choses...
— Ah ! je m'embarrasse peu de votre pièce... c'est de
I mon tableau qu'il s'agit... de mou tableau qui est déli-
^ cieux !.. un ton... un fini., une couleur !...
"^ — Eh bien! mon cousin?
^ — Eh bien! on me l'a refusé à l'exposition; j'en ai eu
^ ce soir la nouvelle certaine.
— Il est refusé 1...
— Oui , ma cousine; ayez donc du talent , du génie ,
une vocation décidée pour les arts... à quoi cela vous
avauce-t-il ? maintenant ce sont les intrigants qui arri-
S" vent!., qui parviennent !.. qui ont les récompenses , les
o^ honneurs!... mais quand vous n'êtes pas prôné par une
o[o coterie, vous êtes repoussé ; on accumule les obstacles,
IZ les dégoûts pour vous faire renoncer à une carrièi* où
5^ vos succès écrasenùent vos rivaux...
^ — Cependant , mon ami , dit M. Pause en essayant
r|o de battre avec sa tête une mesure en trois tcinjis , le
?o public n'est pas une coterie^ et c'est lui qui fait les
So vrais succès , en dépit des articles de journaux, qui par-
^ fois ne sont pas plus vrais pour les arts que pour la po-
à litique, et tôt ou tard le talent perce; lûais il faut en
^ tout de la persévérance.!.. Voyez, moi, j'ai toujours ai-
^o nié de passion la musique... la basse était mon idole...
iZ je faisais des basses avec du charbon sur les murs, j'en
^!"^ faisais partout !... Mon père me ré|K^taitsouvent : Tu ferais
^ bien mieux d'auuer du calicot que de mettre ce gros vio-
^ Ion entre tes jambes ; tu es né pour être dans un comp
"i" toir et non pour râclor sur des cordes à loyaux... Moi,
MUSÉE lyES FAMILLES.
231
je sentais bie» que j'ftais ne ponr 1a musique 1... fai ccm-
tinué... relama valu mille de'sagrcnients , mais enfin
j'ose dire que je suis arrivé ; c'est fini, à présent je suis
classé, et pourtant jamais , je puis le dire avec assu-
rance, jamais un seul journal n'a parlé de moi ! •
Edmond réprime un sourire ironique qui veuait sur
ses lè\Tes «t répond :
« Je n'ai pas envie d'attendre %'ingt-cinq ou trente
ans pour avoir une réputation; nous sommes dans un
siècle où tout marche vite, où Ton vent être tout de suite
riche, heureux, admiré!.,, je veux faire comme les au-
tres. Ce ne sont pas les moyens qui me manquent -, en
musique j'ai tout de suite compris les règles de la com-
position !...
— Oui... oh ! vous seriez arrivé... il y a de très jolies
choses dans votre valse !...
— Des pièces !... mais j'en auraisfait une par semaine
si on les avait reçues!... et des romans! est-ce donc si
difficile d'en écrire?... on en fait de si mauvais mainte-
nant !...
— Il est certain que cela ne doit pas être difficile d'en
faire de mauvais...
— Quanta mon tableau, vousl'avez vu, Monsieur Pause;
voyons, répondez-moi, est-ce qu'il n'était pas bien?
— Il y avait de fort jolies choses ! » répond .M. Pause en
jouant toujours avec ses doigts.
Edmond se lève et se proniène quelques instants dans
l'appartement, paraissant rétlécbir profondément. Les
deux jeunes filles travaillent et se taisent, car l'une son-
ge que son mariage sera encore reculé et l'autre qu'elle
ne mettra pas de sîlùt sa jolie toilette de fille d'honneur.
M. Pause garde aussi le silence ; il se contente de bat-
tre un andante ou un presto ; quant à M. Ginguet , de-
puis qu'il a eu le malheur de couper dans le feston de
Pélagie , il ne sait plus comment se tenir sur sa chaise.
Bientôt le front d'Edmond devient moins soucieux,
ses traits s'animent, ses yeux brillent , et il s'écrie :
« En vérité, je suis bien bon de me chagriner pour
de sottes injustices. ..'Après tout, n'est-ce pas une du-
perie de travailler, de se fatiguer pour acquérir un ta-
lent que nos concitoyens ne sauront pas apprécier ?...
qu'ils dénigreront même et dont ils seront jaloux?...
Mettez vous donc en frais pour des envieux ! des in-
grats !... sottise que tout cela!... La fortune seule , voilà
ce qu'il faut avoir , parce qu'à la fortune on rend tous
les honneurs , on accorde tous les genres de mérite.
Oui, c'est décidé, je renonce aux beaux-arts , je ne veux
plus connaître d'autre dieu que Plutus, et c'est lui que
je vais encenser. Ma chère cousine , vous n'épouserez
plus une célébrité, une gloire rivante; mais vous épou-
serez un millionnaire... et vous aurez voitures, hôtel,
diamants , laquais...
— Que dites-vous là, mon cousin? quel nouveau pro-
jet vous passe par la tète ?
— Oh ! c'est un projet bien arrêté maintenant. Je veux
devenir très riche... Ne voyons-nous pas tous les jours des
sots, des gens ineptes faire fortune? Il me semble, d'a-
près cela, que quand un homme d'esprit voudra bien s'en
donner la peine, il pourra facilement en faire autant...
— Ce n'est pas-une raison, dit Constance en soupirant ;
et d'ai'^ ':"3, mon cousin, est-ce que de grandes richesses
sont aliVolument nécessaires au bonheur? Nous avons
chacun une honnête aisance, et je croyais que cela pou-
vait nous suffire... Je ne désire ni briller dans le monde,
ni éclipser personne...
— Et moi, ma cousine, je veux que vous éclipsiez
toutes les autres dames par votre toilette, par vos
diamants ; je veux que l'on envie le sort de ma femme !
qu'on se dise : Madame Guerval n'a qu'à former un vœu,
un désir pour le voir satisfait 1... Son mari ne lui refuse
rien! Enfin j'ai déjà en tète les moyens de réussir, et,
avant qu'il soit peu, je viendrai mettre à vos pieds mes
richesses et ma main.
— Comme vous voudrez, mon cousin; mais songez
bien que ce ne sont pas vos richesses qui ajouteront à
mon bonheur.
— Je voudrais bien savoir par quel moyen il espère
faire rapidement une grande fortune, se disait l'honnête
joueur de basse en hochant la tête d'un air de doute.
— Monsieur Ginguet, il me semhle que vous devriez
aussi tâcher de devenir millionnaire, dit Pélagie en re-
gardant avec mailice le jeune employé; cela vous évite-
rait un long surnumérariat.
— Oh! moi, mademoiselle, je ne suis heureux en rien,
répond Ginguet en poussant un gros soupir. Que voulez-
vous que j'entreprenne?
— En tous cas, je ne vous conseille pas d'entrepren-
dre des découpures... car vous n'y brillez pas ! »
Et la jeune fille se met à rire aux éclats , tandis que le
jeune homme baisse les yeux et se sent presque envie de
pleurer.
« Mes enfants, dit au bout d'un moment M. Pause , en
attendant que monsieur Edmond soit membre du grand
collège, est-ce que nous ne ferions pas bien d'aller cha-
cun nous coucher?
— Bonsoir, mon cousin, dit Constance en se levant
et en quittant son ouvrage ; nous vous verrons demain,
j'espère?
— Oui , ma chère cousine, oh ! je viendrai toujours...
et avant peu , vous verrez que je ne suis pas un menteur.
Mais il se fait tard; venez-vous, monsieur Ginguet ?
— Me voilà... je vous suis... je cherche mon chapeau.
— C'est tous les soirs la même chose, dit Pélagie;
vous ne savez jamais ce que vous avez fait de votre
chapeau. •
Monsieur Ginguet savait fort bien où était son modeste
feutre , mais il faisait semblant de chercher dans la cham-
bre, espérant trouver encore l'occasion de se rapprocher
de Pélagie et de lui demander tout bas pardon pour avoir
coupé son feston; car le pauvre garçon sentait qu'il ne
dormirait pas de la nuit s'il quittait la jeune fille fâchée
contre lui.
Mais Pélagie fit exprès de ne point se trouver près de
M. Ginguet, et il fallait bien s'en aller; déjà Edmond
était sur le carré, disant adieu aux deux demoiselles et à
M. Pause.
La voix de Pélagie se fit de nouveau entendre, s'écriant
du ton moqueur qui lui était naturel :
' Monsieur Ginguet, si vous ne trouvez pas votre
chapeau, mon oncle est décidé à vous prêter un bonnet
de coton pour rentrer chez vous.
— Je l'ai, mademoiselle , je l'ai ! répondit Ginguet en
revenant tout penaud, son chapeau à la main. Je suis
désolé d'avoir fait attendre à la porte... je suis bien mal-
'. heureux ce soir... je suis si... je...
— En voilà assez , monsieur Ginguet , bien le bonsoir ,
'. vous nous direz le reste uue autre fois. •
Et la porte du carré se refermait sur le jeune homme
qui se confondait en saints. Quand il vit qu'il ne saluait
plus que des murs, il se décida à prendre l'escalier, mais
tristement et en murmurant :
• Elle m'en veut beaucoup !.,, je suis bien malheu-
232
LECTURES DU SOIR.
reux... Moi, qui donnerais tout ce que je possède pour
être aimé de mademoiselle Pélagie !... quand je suis près
d'elle je ne fais que des gaucheries !... »
Les jeunes gens étaient arrivés dans la rue ; là ils de-
vaient se quitter, car l'un remontait le faubourg et
l'autre descendait du côté du boulevard. Mais Ginguet
s'était assis sur la borne qui était contre la maison dont
il venait de sortir , et il semblait disposé à rester là.
Edmond va lui frapper sur le bras , en lui disant :
- Bonsoir, mon cher Ginguet. — Bonsoir, monsieur Ed-
mond. — Est-ce que vous comptez .passer la nuit sur
cette borne? — Je ne sais pas ce que je ferai... je suis si
malheureux... Ah ! monsieur Edmond , vous ne savez pas
ce que c'est que d'aimer sans espérance , vous qui êtes
certain de posséder le cœur de votre cousine ; mais moi,
j'adore une ingrate , une fille cruelle , un cœur de ro-
cher... Je pleurerais pendant quinze jours de suite que
mademoiselle Pélagie ne me demanderait pas seulement
pourquoi j'ai les yeux rouges... — Alors il me semble
que vous feriez aussi bien de ne pas pleurer. — Est- ce
qu'on est maître de ça?... Quand mademoiselle Pélagie
m'a rudoyé dans la soirée, je sanglote toute la nuit si
fort que ma voisine d'à côté m'a déjà menacé de se
plaindre au commissaire , parce qu'elle prétend que je
l'empêche de dormir. — Ce pauvre Ginguet!... Bonsoir,
je vais rêver à mes projets de fortune. »
Edmond s'éloigne , laissant Ginguet assis sur la borne.
Enfin le pauvre garçon lève la tête en l'air et considère
les fenêtres de l'appartement de M. Pause, en se disant:
« Si elle pouvait se mettre à la croisée... si je la voyais
seulement passer avec sa lumière !...
Et il restait là, le col tendu , le nez au vent , les yeux
attachés sur les fenêtres du quatrième étage, faisant
quelques pas , puis s'arrêtant ; et, comme cet astronome
qui regardait la lune et ne voyait point un fossé à ses
pieds, l'amant infortuné, en regardant les fenêtres de
celle qu'il aimait , ne voyait pas des pavés que l'on avait
laissés près du ruisseau , lequel était assez gros parce
qu'il avait plu ce jour-là.
M. Ginguet trébuche et tombe justement au milieu de
l'eau dans laquelle un bain n'avait rien de séduisant.
Mais comme une sensation physique inattendue fait tou-
jours trêve aux sensations morales, M. Ginguet se relève
tout trempé et s'en retourne sur-le-champ chez lui, sans
^ être tonte de regarder plus long-temps les croisées de
% mademoiselle Pélagie.
^ ^ ^^^^2==
<n idi
MUSÉE DES FÂMILI^.
233
i
CHAPITRE TROISIEME.
LES JEUX DE LA FORTUNE.
Quairc mois sVcoulèrent ; Edmond ne parlait plus qne
fonds, hausse, baisse, cinq pour cent, et cours fermé
h tant; car son moyen de faire fortune avait été tout
simplement de jouer h la Bourse. 11 avait réalisé ce qu'il
possédait, et se flattait de parvenir en peu de temps à
quadrupler ses capitaux.
Le bon M. Pause avait froncé le sonrcil lorsqu'il avait
su comment le cousin de Constance comptait s'enrichir;
celle-ci, toujours bonne, toujours douce, ne se permet-
tait pas de blâmer son cousin; d'ailleurs, Edmond com-
mençait bien, il gagnait, c'est presque toujours ainsi que
débutent les joueurs, et il était d'une humeur charmante
quand il allait voir sa cousine. A la vérité ses visites
étaient courtes 5 il ne parlait plus que ventes à terme ou
tiers consolidé, ce qui amusait fort peu les jeunes filles;
mais il était mis dans le dernier goût et avait pris un ca-
briolet au mois, en attendant qu'il eiJt acheté une
voiture.
M. Ginguet allait toujours à pied et ne sortait pas de
sa redingote noisette et de son gilet noir , ce qui lui
attirait souvent des épigrammes de la malicieuse Pélagie.
Pourtant un soir il se présenta d'un air tout radieux et
avec un gilet blanc.
« II est arrivé quelque événement extraordinaire à mon-
sieur Ginguet, dit aussitôt Pélagie, il a changé quelque
chose à son uniforme \ je crois même qu'il a fait cirer
ses bottes ce soir !
— Mademoiselle, il me semble que je ne me suis ja-
mais présenté mal tenu et crotté devant vous. D'abord
j'ai soin d'essuyer mes pieds à tous les paillassons.
— Enfin, monsieur Ginguet, répondez-moi... n'est-il
pas vrai que vous avez quelque chose?... vous n'êtes pas
dans votre état ordinaire... je crois même que vous lou-
chez ce soir...
— Mademoiselle , je ne sais pas si le plaisir me fait
loucher; ce qu'il y a de certain, c'est que je suis très
content ; à dater du premier de ce mois je ne suis plus
surnuméraire , je suis appointé !...
— Appointé!... oh! mais c'est superbe cela... et de
combien sont vos appointements?
— J'ai huit cents francs , mademoiselle.
— Huit cents francs... par mois?
— Oh! par exemple... par an; il me semble que,
pour commencer, c'est déjà bien gentil.
— Mais oui , dit M. Pause , qui n'était point encore
parti pour son théâtre. Avec cela un jeune homme peut
aller... non pas à l'Opéra, nichez Vefour; mais à Paris
il y a tant de moyens pour vivre... on dîne parfaitement
à vingt-deux sous...
— Ah! mon oncle!... ne voudriez-vous pas aussi
qu'on se mît en ménage avec huit cents francs de revenu?
— Ma chère amie, j'ai connu un employé à douze cents
francs qui avait une femme et quatre enfants , et tout cela
vivait et ne faisait pas un sou de dettes , d'autant plus
que personne n'aurait voulu leur prêter. •
Le pauvre Ginguet ne soufflait plus mot ; il avait cru
qu'en le sachant appointé, Pélagie le traiterait uû peu
MAI 1836. ^
moins mal , et il se voyait encore trompé dans son es-
pérance. Mais en ^'éloignant, M. Pause lui serra la main
en lui disant :
« Je vous fais mon compliment , mon ami , mon com-
pliment bien sincère... car, à mes yeux , huit cents francs
d'assurés valent mieux que des millions après lesqiiels
on court ! Au revoir ; je vais accompagner un mélodrame
dans lequel il y a de bien jolies choses. •
Habituées à entendre Edmond Guerval ne parler que
par cinquante, soixante mille francs, les deux jeunes
filles n'avaient pu être bien émerveillées de la nouvelle
situation de M. Ginguet. Qu'est-ce, en effet, que huit
cents francs par an , auprès de quelqu'un qui , en un
coup de bourse, peut gagner cinquante fois autant.
Cependant Constance, qui était témoin des soupirs que
le pauvre commis poussait près de Pélagie , grondait •
souvent celle-ci sur la manière dont elle traitait M. Gin-
guet ; mais Pélagie répondait :
• Je puis lui dire tout ce que je veux!... S'il m'aime
réellement, ne doit-il pas être trop heureux que je veuille
bien qu'il vienne tous les soirs?... n'est-il pas bien amu-
sant? Quelquefois il entre, s'assied, et reste pendant
deux heures sans ouvrir la bouche.
— C'est quand tu ne le regardes pas lorsqu'il te dit
bonsoir. Enfin ce jeune homme désire t'épouser; situ
ne l'aimes pas, il vaudrait mieux le lui dire que de le
laisser espérer en vain.
— Je ne lui ai pas dit d'espérer ; nous verrons!... Ne
voudrais-tu pas que j'épousasse un employé à huit cents
francs, pour que, le dimanche, il me régalât dans un res-
taurant à vingt-deux sous !... Bien obligé, je ne trouve
pas , comme mon oncle, que ce soit bien gentil. Je vou-
drais que monsieur Ginguet eût l'esprit de faire fortune
comme monsieur Edmond... mais il est trop lourd, trop
apathique pour cela. Ah ! c'est toi qui vas être heureuse...
tu auras un hôtel... des diamants... une voiture... Tu
me mèneras dans ta voiture, n'est-ce pas?...
— Ah ! je ne l'ai pas encore !...
— Oh ! comme nous nous amuserons alors! nous irons
tous les matins promener au bois de Boulogne, à Saint-
Cloud, à Meudon... Quand on a sa voiture, on est libre
d'aller où l'on veut... Ah! nous voyagerons... tu me mè-
neras voir la mer.
— Que tu es folle, ma chère Pélagie !
— Oh! j'ai une si grande envie de voir la mer!... mais
avec un mari de huit cents francs, c'est tout au plus si
je pourrais aller voir jouer les eaux dans le parc de Ver-
sailles, et encore il faudrait nous y rendre en coucou!...
Comme ce serait amusant !
— Est-ce que l'on ne s'amuse pas toujours lorsqu'on
est avec la personne que l'on aime ?
— Ce n'est pas une raison pour avaler de la poussière
pendant quatre lieues de chemin... Ah ! Constance, il
faudra aussi avoir des loges au spectacle... à plusieurs
spectacles.
— A l'Opéra, n'est-ce pas ?
— Oui, à l'Opéra... et chez Franconi. J'aime beaucoup
30. TROISIÈME TOLUME.
234
LECTURES DU SOIR.
les chevaux, moi. Ensuite tu recevras du monde, tu don-
neras très souvent des dîners, des soirées, des bals... tu
auras un bel orchestre avec des cornets à piston, car tu
sais que mon oncle nous a dit qu'on fait à présent de
bien jolies choses sur cet iustrument-lk.
— Mais, ma chère Pélagie, sais-tu bien que^ pour réa-
liser tous les projets que tu formes, il faudrait avoir une
très grande fortune !
— 11 me semble qu'avec trente mille francs de rente
on peut satisfaire à peu près toutes ses fantaisies.
— Et tu crois (lu'Edmond va m'offrir trente mille francs"
de rente à dépenser?
— Certainement, et peut-être bien plus!... Il paraît
que ton cousin va s'enrichir bien vite; la dernière fois
qu'il est venu, il semblait si content, si satisfait do ses spé-
culations ! Il se frottait les mains en disant : Audaces for-
tune... Ah ! mon Dieu ! je ne puis pas me rappeler le reste-
mais c'était des mots latins qui voulaient certainement <
dire: Je suis très riche ! ;
— Je l'ignore... mais je sais que mon cousin est resté \
avec nous bien pende temps... qu'il répondait à peine a \
ce que je lui disais, et que je le trouvais bien plus aimable <
pour moi avant qu'il songeât à devenir riche ! • \
Le soir qui suivit cette conversation , Edmond ne vint I
pas chez M. Pause. Le lendemain soir, M. Ginguet vint I
encore seul , et le jeune employé avait une mine singu- !
lière; il était triste, semblait embarrassé et restait près !
des deux amies sans leur dire un mot. \
« Vous avez encore quelque chose ce soir, lui dit !
Pélagie;' et quoique vous n'ayez pas un gilet blanc, vous
avez la physionomie tout autre ', est-ce qu'on vous a déjà
supprimé vos appointements?
— Oh ! non, mademoiselle... ce n'est pas de moi qu'il
s'agit...
— Pas de vous... alors ça devient plus intéressant.
Voyons, monsieur, expliquez-vous...
— C'est que... en venant ici , j'ai rencontré monsieur
Edmond Guerval...
— Mon cousin?— Oui, mademoiselle, votre cousin...
et il avait aussi l'air tout sens dessus dessous... il était
;>àle, défait...
— Mon Dieu! serait-il malade?... — Non, mademoi-
selle, il n'est pas malade... mais certainement il avait
luelque chose... D'abord il m'a pris Ja main et me l'a
serrée... à me faire mal...
— Après , monsieur Ginguet , an fait... vous nous par-
lez de votre main , et vous voyez bien que Constance est
.sur les épines !
— Enfin, monsieur Edmond m'a dit : « Ce soir, irez-
vous chez monsieur Pause?» Sur ma réjwnse affirmative, il
;a sorti une lettre de sa poche et nie l'a remise en ajoutant :
• Donnez cola à ma cousine de ma part... n'y manquez
pas surtout !... » Je lui ai promis de faire sa commission,
et alors il a disparu comme un éclair.
— Et cette lettre, monsieur Ginguet? — Elle est dans
ma poche, mademoiselle...
— Et donnez-la donc vite , dit Pélagie, c'est par-là
(jnc vous auriez dû commencer...»
M. Ginguet présente la lettre à Constance \ celle-ci la
prend d'une main tremblante et lit :
■ Ma chère cousine, j'ai voulu tenter la fortune et mes
• premiers essais furent heureux... Enhardi par cedébut,
• peut-être ai-je été trop vite... Cependant toutes les
• chancos étaient pour moi, et je croyais pouvoir bientôt
• vous placer dans une position digne de vous. Le sort a
• trahi mon espoir... une fvmoste baisse que je ne pou-
« vais prévoir... Que vous dirai-je !... je suis ruiné... Si
« je ne perdais que ce qui m'appartient, je pourrais me
« consoler encore, mais je dois presque le double de ce
« que je possède; il me faut donc manquer à mes enga-
« goments... Perdre l'honneur! voilà ce qui me déses-
« père ! ce qui. me tue... oui , ce qui me tue , car on ne
« doit plus vivre en pertlant l'honneur. Adieu , ma chère
« cousine, plaignez-moi et ne me maudissez pas. Adieu
< pour jamais.
« Edmond Guerv.al- »
La lettre tombe des mains de Constance qui semble
anéantie, par ce coup imprévu.
« Ruiné ! mnrmure Ginguet.
— Ruiné!" répète Pélagie.
Mais Constance reprend ses esprits , et son premier
mouvement est de s'écrier : • Oh ! mon Dieu ! il veut doue
mourir, puisqu'il me dit adieu pour jamais... Mourir
pour quelque argent qui lui manque !.. mais ce que j'ai,
moi, n'est-ce pas à lui?... Edmond douterait-il de mon
cœur... Oh ! il faut le sauver... l'empêcher d'exécuter
son affreux projet... Pélagie, vite, mon chapeau... mon
chàle... mais qu'importe, j'irai comme cela... Monsieur
Ginguet, vous voudrez bien me conduire, me donner
votre bras... Venez, oh ! venez vite, il s'agit de sauver
Edmond »
Et Constance prenait le bras du jeune employé, et elle
lui faisait descendre l'escalier quatre à quatre. Ginguet
sautait los marches pour rattraper la jeune fille , tout en
se disant : « Est-il aimé ce monsieur Edmond!... est-il
aimé!... Ah ! pour être chéri comme ça de mademoi-
selle Pélagie , je serais capable de m'asphyxier tous les
jours ! »
Arrivés dans la rue. Constance dit à M. Ginguet , en
lui prenant le bras : • Conduisoz-moi , monsieur , et hâ-
tons-nous, car il serait si cruel d'arriver trop tard I... —
Oui, mademoiselle... oui... je vais vous conduire; mais
où voulez- vous que je vous conduise? — Chez Edmond...
vous savez où il demeure? — Oui , mademoiselle. —
Four\ni que nous le trouvions chez lui ! — Ah ! c'est ce
qui est douteux. — Enfin... nous saurons peut-être...
oh ! il faudra bien que je le voie ! •
Ginguet se disait : « Si le cousin n'est pas chez lui ,
je ne vois pas trop où nous irons le chercher ! • Mais il
ne faisait point cotte réflexion à Constance , dont le cha
grin et l'inquiétude semblaient redoubler à chaque ins-
tant.
On arrive chez Edmond ; Constance quitte son con-
ducteur et court s'informer au concierge, car dans les
grandes peines on oublie les convenances, et la jeune fille
ne songeait plus à ce qu'on pourrait penser en la voyant
aller chez un jeune homme.
Edmond n'était pas chez lui ; il était sorti depuis fort
long-temps et il n'avait rien dit au concierge qui pût
faire présumer de quel côté il avait porté ses pas.
Constance sent un poids affreux se placer sur sa poi-
trine ; elle retourne désolée près de son compagnon, en
balbutiant :
• Il n'est pas chez lui... et on ignore où il est allé!...
— Je m'en doutais ; quand je l'ai rencontré il n'avait
pas Pair disposé à se coucher... — N'importe... il faut
que nous le trouvions; venez , monsieur Ginguet... mar-
chons. — Tant que vous voudrez, mademoiselle ; mais
où allons-nous? — A la Bourse. — Mademoiselle, on ne
va pas à la Bourse le soir, elle est même fermée. — Dans
des cafés... au spectacle.. <p\c sais-je?--.— Monsienr Ed-
mond ne m€ semblait pas songer à aller au spectacle. —
Pourtant, nioiisicur , il faut bien que mon cousin soit
quelque part et que nous le trouvions. »
Et la jeune lille entraînait son compagnon; ils mar-
cliaient au hasard. Quand un jeune homme de la taille,
de la tournure d'Edmond venait à passer près d'eux.
Constance s'écriait : « C'est lui !» et elle faisait courir
M. Ginguet après le passant; mais M. Ginguet revenait
en disant : « Ce n'est pas lui, et de près même il ne lui res-
semble pas du tout. »
Quand on passait devant un café , il fallait aussi que
M. Ginguet y entrât pour s'assurer si celui que l'on cher-
chait n'y était pas.
Il y avait trois heures que Constance parcourait Paris
avec le jeune commis. Constance sentait à chaque instant
son espe'rance s'e'vanouir ; elle ne pleurait pas, mais sa res-
piration était pressée , son front brûlant et son regard
morne et fixe.
M. Ginguet était entré dans cinquante cafés; il avait
couru après plus de vingt passants, dont quelques-
uns ne l'avaient pas fort bien reçu ; enfin il tombait de
fatigue, mais il n'osait pas le dire, car la jeune fille ne se
plaignait pas, et un homme n'ose pas montrer moins de
courage qu'une fenune, alors même qu'il en aurait envie.
Onze heures et demie venaient de sonner. M. Ginguet
se hasarda à dire :
"11 est bien tard; je crains que monsieur Pause et made-
moiselle Pélagie ne soient inquiets de vous.
—11 est bien tard, dites-vous? — Onze heures et demie
sonnées. — Alors il doit être rentré. — Monsieur Pause?
Oh! certainement qu'il est revenu. — Mon cousin, mon-
sieur... c'est mon cousin que nous cherchons. Venez, re-
tournons chez lui.»
Ginguet n'ose s'y refuser quoiqu'il juge cette course
assez inutile, mais tout en marchant auprès de Constance
il ne cesse de se dire :
•En voilà un homme aimé, un homme heureux! Et il
veut se tuer!... et il se plaint du sort!... Ah! ce n'est pas
l'embarras, on aurait bien dû se dispenser de faire l'A-
mour aveugle!..."
On est devant la maison d'Edmond. Constance s'arrête
tremblante; en ce moment ses forces sont sur le point de
l'abandoiuier, car elle sent bien que si Edmond n'est pas
rentré il faudra perdre tout espoir.
Elle se décide pourtant; elle frappe, elle entre...
« M. Edmond Guerval est de retour depuis un quart-
d'heure, dit le concierge.
— 11 est chez lui !» dit Constance en poussant un cri de
joie. Et aussitôt la jeune fille monte rapidement l'escalier
sans regarder si son compagnon la suit.
11 était temps ! car Edmopd , après avoir passé la soi-
rée à marcher au hasard dans Paris en réfléchissant à
sa cruelle position , s'était convaincu que, pour se tirer
d'affaire, il ne lui restait plus qu'à se tuer. Il est certain
que c'est un moyen beaucoup plus expcditif que de tâ-
cher, à force de travail, de patience et de persévérance,
de regagner ce que l'on a perdu; mais dans le temps où
nous vivons, la patience, la persévérance et l'amour du
travail sont beaucoup plus rares qu'un canon de pistolet;
et on prétend que nous sommes dans le siècle des lu-
mières, des progrès!... Pour la manière de donner à dîner,
c'est possible , mais pour le bon sens je n'en crois rien.
Edmond était donc revenu chez lui avec la ferme ré-
solution d'en finir. Il s'était occupé à charger ses pisto-
lets, puis il les avait posés sur une table près de lui , et
s'était laissé aller à quelques regrets qu'il donnait à sa
MUSÉE DES Fi^MïLLES^
235
courte carrière. Sans doute sa jolie cousine occupait un«
grande place dans ses souvenirs , du moins la pauvre
enfant le méritait bien.
Mais au moment où Edmond se dirigeait vers les
armes fatales, Constance entrait dans sachandjre, arrê-
tait ses mains prêtes à saisir ses pistolets et se jetait à
ses pieds en s'écriant :
« Mon cousin, vous voulez donc me tuer aussi? •
Edmond s'arrête ; il considère sa cousine dont les
beaux yeux sont suppliants, l'attendrissement succède
au désespoir ; il se laisse tomber sur une chaise en mur-
murant ; « Comment voulez-vous que je vive désho-
noré... et je le suis si je ne tiens pas mes engagements !
— Mais , mon cousin , vous avez donc oublié que tout
ce que je possède est à vous!.. Disposez de mon bien...
je le veux... je l'exige... au nom de nos deux mères!...
qui nous aimaient tant et qui se plaisaient à vous re-
garder comme mon protecteur, comme le mari que le ciel
me destinait...
— Constance, y pensez-vous? que je dispose de votre
fortune!... Si vous saviez... quand j'aurai payé ce que
je dois... pour cette maudite différence, il ne vous restera
presque plus rien.
— Et que m'impoi-te?.. je serai heureuse alors... Pen-
sez-vous que je le serais en pleurant votre mort?... Vous
acceptez, Edmond, il le faut... je le veux... Donnez-mox
vite du papier, de l'encre; que je vous donne une lettre
pour mon banquier... Ah! je suis si contente que je puis
à peine écrire ! »
Et la jeune fille s'était placée devant un bureau , elle
écrivait avec tant de plaisir que son cousin debout près
d'elle ne pouvait que se taire et l'admirer. Un peu plus
loin, dans un coin de la chambre, M. Ginguet pleurait
comme une biche, en murmurant :
«Quel trait!... quel dévouement!... quel attachement!..
Voilà un homme aimé! Ah! mademoiselle Pélagie! que
je serais heureux si je vous inspirais seulement la dix-
neuvième partie de cet amour-là! »
Constance a fini d'écrire, Ginguet a cessé de pleurer.
Edmond a consenti à recevoir les secours que lui offre
sa cousine. On est heureux, les peines sont oubliées ; on
fait déjà des projets de bonheur pour l'avenir, et Cons-
tance ne semble pas regretter la brillante fortune que
voulait lui donner son cousin.
M. Ginguet fait remarquer qu'il est fort tard ; on se
dit adieu en se promettant de se revoir le lendemain;
puis Constance est ramenée chez M. Pause par son fidèle
conducteur, qui raconte tout d'un trait ce que vient de
faire la cousine d'Edmond, tandis que celle-ci, les yeux
baissés et l'air confus, écoute tout cela comme une cou-
pable qui attend son arrêt.
Pélagie embrasse son amie en s'écriant : « Ah ! si ton
cousin ne t'adore pas, s'il ne te rend pas la plus heureuse
des femmes, il faudrait qu'il fût bien ingrat !
— Je n'ai pas pensé à tout cela pour l'obliger, . dit
Constance.
Quant à l'honnête M. Pause, il a écouté avec attendris-
sement le récit de la belle action de la jeune fille, ensuite
il va lui prendre la main et la serre affectueusement dans
les siennes en murmurant':
" Ma chère auiie, il y a de bien jolies choses dans ce
que vous avez fait là! mais il aurait tout autant valu que
votre cousin ne pensât pas à devenir millionnaire. Enfin ce
sera sans doute une bonne leçon pour lui, et je présume
qu'il va se décider pour une autre profession- •
Edmond; grâce à la fortune de sa cousine, paya tout
236
LECTURES DU SOIR.
ce qu'il devait-, mais quand il eut tout acquitté il ne res-
tait plus à Constance que huit cents livres de rentes,
juste autant que les appointements de M. Ginguet.^
Cependant la jeune fille ne donna pas un soupir a son
changement de fortune j la seule peine qu'elle éprouva fut
d'être obligée de diminuer la pension qu'elle payait chez
M. Pause. . , , ,„
Elle n'en fut pas moins bien traitée chez 1 honnête
musicien. On peut être un pauvre artiste et avoir un ex-
cellent cœur^ c'est une compensation.
ÛILSEE DES FAMILLES.
237
CHAPITRE QUATRIE3IE.
LA FAMILLE BRI>,GUESINGDE.
La Famille Brineuesinsue.
• Qu'est-ce que monsieur Edmond peut donc attendre
encore pour épouser sa cousine? se disait Pélagie , quel-
que temps après ces e'vénements. D'abord il voulait delà
gloire, après cela il a désiré de la fortune, maintenant
saura-t-il se contenter de l'amour?»
Constance ne disait mot ; mais il était probable que le
même sujet l'occupait. Depuis qu'il avait dissipé tout son
bien et celui de sa cousine, Edmond était souvent triste,
rêveur, ou bien il disait à Constance : -Quel sort vais-je
vous offrir? Je n'ai rien 5 je ne suis rien! Quel avenir de
238
LECTURES DU SOIR.
bonheur pourez-vous espérer avec quelqu'un que la fa-
talité semble poursuivre?.. »
Et Ginguet se disait à lui-même : • Il ne veut pas l'épou-
ser parce qu'il n'a plus rien ; il ne l'épousait pas quand
il avait quelque chose ; quand donc Tépouscra-t-il? Ah !
si l'on m'aimait, moi ! comme je serais heureux de me
marier! »
Chaque jour Edmond se disait : « Il faut que je fasse
quelque chose. • Mais il ne faisait rien que se lamenter
contre le sort, les hommes et la rente.
M. Pause avait proposé à Edmond une place de quinte
dans l'orchestre de son théâtre ; car quoique le cousin de
Constance ne fût pas un instrumentiste distingué, il en
savait assez sur le violon et la quinte pour tenir sa place
dans un orchestre des boulevards.
Edmond avait répondu à cette proposition : • Où cela
me mènera-t-il?— A gagner six cents francs, mon cher
ami. — Eh ! que diable voulez-rous que je fasse avec six ^ mari derrière elle
centsfrancs?— Mais... aveccelaetderéconomie...onpeut 3b
encore faire quelque chose. — Non, monsieur Pause, je ne ±
peux pas jouer de la quinte pour six cents francs, car loin ^
de me donner du goût pour la musique cela me rendrait ^
à jamais un médiocre musicien !... Quand on sait que l'on X,
gagne si peu , on joue, en conséquence. — Vous vous 3^
trompez, mon cher-, l'homme qui aime son art ne fait point
tous ces calculs, il cherche à acquérir du talent et tra-
vaille souvent davantage lorsqu'il gagne peu que quand on
le paie fort cher. Je pourrais, à l'appui de ce que j'avance,
vous citer plusieurs de nos virtuoses, de nos grands ar-
tistes, qui ont commencé dans les orchestres ou sur les
théâtres secondaires. • - $
Edmond persista k refuser la place de quinte. Quelque ^
temps après , l'honnête Pause, qui cherchait toujours à ^^
l'occuper, lui dit qu'il avait parlé de lui à un de ses amis ^
fabricant de papier peint.
•Est-ce que vous voulez que je peigne ses papiers? dit
Edmond avec un sourire amer.
— Non, mon cher ami, mais j'ai dit à mon ami que vous
faisiez assez joliment le tableau de genre-, alors il m'a
chargé de vous prier de lui faire six devants de chemi-
nées... les sujets que vous voudrez... intérieurs ou pay-
sages; il^us les paiera qiiinze francs pièce.
— Peindre des paravents! dit Edmond en devenant rouge
de colère 5 que j'abaisse à ce point mon talent!... et pour
gagner quinze francs!... Ah! monsieur Pause, vous n'y
pensez pas !
— Mais, mon cher, six fois quinze francs cela fait
quatre-vingt-dix... et d'ailleurs, quel mal y a t-il à peindre
des devants de cheminées!... Je connais de nos grands
peintres qui sont aujourd'hui membres de l'Institut, et
qui ont jadis peint des enseignes ! Croyez-vous que pour
cela ils en aient moins de talent aujourd'hui?.. On sait
bien que les artistes sont obligés de manger comme les
autres hommes , et qu'avant de travailler pour la gloire
il a fallu travailler pour son estomac.
— Vous direz tout ce que vous voudrez, monsieur,
mais je ne ferai point des devants de cheminées... J'ai-
merais mieux faire des cure-dents... — Eh bien! alors,
mon cher ami, faites des cure-dents, mais au Inoins faîtes
quelque chose. «
Ces conversations n'amusaient point Edmond, et pour
faire diversion aux discours de M. Pause, le cousin de
Constance allait encore ([uelquefois dans ces réunions
brillantes où il avait été fort recherché du temps de ses
spéculations à la Bourse, et où on le recevait encore bien
parce qu'il n'avait conté h personne sa ruine, qu'il était
toujours mis avec goûf , qu'il avait une jolie tournure,
de bonnes manières, mille agréments de société, et qu'à
Paris on peut vivre tiès long-temps Ik-dessus.
Dans une de ces réunions de gens qui ont l'air riche,
et dont quelques-uns, comme Edmond, n'ont pas le sou.
mais où tout le monde est parfaitement couvert, le cou-
sin de Constance fit connaissance avec la famille Brin-
gucsingue, qui se composait du père, de la mère et de la
demoiselle.
Le père était un petit homme que sa taille avait
exempté de la conscription; la tête un peu dans les
épaules, l'œil vif, le nez pointu, M. Bringuesingue avait
un air qu'il voulait rendre moqueur, et on pouvait s'y
tromper.
Suivant l'habitude des petits hommes, il avait épousé
une fort grande femme, qui, avec l'âge, avait pris beau-
coup d'embonpoint. Elle aurait pu facilement cacher son
Leur fille tenait du père pour la taille et de la mère
pour la grosseur. Elle avait été nouée, et il lui en restait
quelque gêne en marchant.
Entre son mari et sa fille, madame Bringuesingue dé-
passait de plus de la tête.
Voilk pour le physique. Passons au moral maintenant.
M. Vendicien-Raoul Bringuesingue était fils d'un fa-
bricant de moutarde, lequel avait gagné beaucoup d'ar-
gent en mélangeant adroitement différentes herbes aro-
matiques dans les moutardes qu'il confectionnait. Grâce
à ce digne industriel, le boeuf quotidien avait paru moins
fade aux bons bourgeois, qui tiennent toujours à ce plat
fondamental.
M. Bringuesingue fils, loin de démériter de la réputa-
tion de son père, avait fait d'heureuses améliorations
dans la manière de confire les cornichons; il avait rapi-
dement augmenté sa fortune. Mais n'ayant qu'une fille,
jet se sentant posséilé d'une noble ambition, à cinquante
ans M. Bringuesingue abandonna la moutarde, les cor-
nichons et tout ce qui sentait le vinaigre, pour se jeter
dans le beau monde et y jouir de sa fortune.
M. Bringuesingue, retiré entièrement du commerce,
avait la faiblesse de vouloir faire oublier qu'il s'y était
enrichi. Il avait un bel appartement dans la Chaussée-
d'Antin, un domestique mâle avec uneli^Tée; il donnait
des soirées, des dîners... auxquels on ne servait jamais
de moutarde, tant il craignait les applications; enfin il
s'efforçait d'avoir des airs de grand seigneur.
Madame Bringuesingue était une excellente femme,
qui n'avait jamais eu dans sa vie que la passion de la
danse qu'elle conservait toujours, quoiqu'elle eût qua-
rante-cinq ans accomplis. Du reste, constamment de
l'avis de son mari qu'elle regardait comme un homme
supérieur, madame Bringuesingue attendait qu'il eût
parlé pour avoir une opinion.
Toutes les affc-ctions des deux époux s'étaient natu-
rellement réunies sur leur fille, leur unique enfant.
Mademoiselle Clodora avait les traits assez réguliers, et
ses parents ne voyaient rion d'aussi beau qu'elle. Ils lui
avaient donné maîtres de musique, de dessin, d'anglais,
d'italien, de danse, de géométrie, de géographie et d'his-
toire. De tout cela il était résulté qu'à dix-sept ans mademoi-
selle Clodora chantait faux, dessinait un œil de manière
à ce qu'on le prenait pour une oreille, disait yes pour
tout anglais et si rignor pour tout italien, ne dansait pas
en mesure, croyait que Bàlc était en Angleterre et Edim-
bourg en Suisse, et citait Louis XV comme ayaut voulu
que ses sujets pussent mettre la poule au pot,
^
MUSEE DES FAMILLES.
239
M. et madame Bringiiesingue, qui n'étaient point en
état de s'apercevoir des bévues que leur fille commettait
souvent dans la conversation, ne cessaient de rép^^er
que Clodora avait reçu une excellente éducation.
Cependant, pour recevoir du monde, pour bien traiter
ses convives, pour être au fait des usages de la belle
société, M. Bringuesingue s'était trouvé souvent fort
embarrassé, et ni sa femme ni sa fille n'avaient pu lui
dire ce qu'il avait à faire. Une circonstance dont il se
hâta de profiter le servit merveilleusement.
Le domestique mâle avait été trouvé plusieurs fois
dans la cave totalement privé de sa raison. M. Bringue-
singue était décidé à en chercher un autre, lorsqu'un
jour il apprend la mort d'un riche seigneur qui occu-
pait un hôtel dans son voisinage. Aussitôt le ci-devant
fabricant de moutarde court à l'hôtel, s'informe du valet
de chambre du défunt et se fait conduire devant lui :
«C'estvousqui serviez monsieurlecomte? — Oui, mon-
sieur. — Combien vous donnait-il? — Six cents francs,
habillé, nourri, logé, et de fréquentes gratifications. —
Je vous offre mille francs et les mêmes avantages ; de
plus, vous aurez Ja haute-main chez moi; seulement je
compte sur vous pour me donner quelquefois certains...
avis... c'est-à-dire pour me rappeler des usages... que
j'ai oubliés; ayant habité long-temps... la province, je
me suis un peu rouillé avec les belles manières de Paris.
Vous, qui serviez un comte qui recevait chez lui ce qu'il
y a de plus élégant dans la capitule, vous devez être au
fait de tout cela... vous me remettrez au courant. »
Comtois, c'était le nom du valet de chambre, accepta
avec plaisir la proposition de M. Bringuesingue ; il com-
prit sur-le-champ de quels avantages il jouirait chez
son nouveau maître. En effet, Comtois devint indispen-
sable à M. Bringuesingue, qui, avant de faire quelque
chose, ne manquait pas d'aller consulter son domestique.
Voulait-il faire faire un habit; l'ex- marchand de mou-
tarde faisait venir Comtois et lui disait : « Conjment
monsieur le comte se faisait-il faire ses habits? — A la der-
nière mode, monsieur, -r- Et la couleur? — Suivant sa
fantaisie. — Très bien. »
Et M. Bringuesingue, se tournant vers son tailleur,
lui disait : « Faites-moi un habit à la dernière mode...
couleur suivant ma fantaisie. »
S'agissait-il de changer l'ameublement d'un salon,
d'une chambre à coucher, on faisait encore venir Com-
tois.
• Quels meubles monsieur le comte mettait-il dans son
salon ? — Comme partout, monsieur; divan, fauteuils,
chaises, piano... »
Alors M. Bringuesingue faisait venir un tapissier et lui
ordonnait de meubler son salon comme chez M. le comte.
Mais c'était surtout les jours de réception, de grands
dîners, que Comtois devenait un homme précieux ; c'était
lui qui faisait le menu du repas, qui indiquait l'ordre du
service, le moment pour .se lever de table, la manière-
de prendre le café; c'était lui qui disait comment le sa-
lon devait être éclairé, à quelles places on devait mettre
les tables de jeu, comment on saluait et recevait son
monde ; enfin c'était lui qui ordonnait tout, et quelqu'un
qui fût Tenu pendant qu'on faisait toutes ces dispositions
aurait pu facilement prendre le maître pour le domes-
tique.
Comme, malgré les leçons qu'il se faisait donner
par Comtois, M. Bringuesingue craignait encore de-
vant le monde de commettre quelque gaucherie, il était
convenu d'un signe avec son domestique. Lorsque son
maître faisait quelque chose qui n'était pas convenable
en bonne compagnie ou qui blessait les règles de l'éti-
quette. Comtois se grattait le nez, et M. Bringuesingue,
qui avait presque toujours les yeux sur son valet, était
alors averti qu'il sortait de la bonne route et tâchait de
réparer sa sottise.
Voilà quelle était la famille Bringuesingue, qui jouis-
sait de vingt-cinq mille livres de rentes au moment ou
Edmond Guerval fit sa connaissance.
Le hasard voulut que le jeune homme accompagnât
mademoiselle Clodora sur le piano, qu'il fît danser sa
mère pour ne point faire manquer une contredanse, et
qu'en se trompant il appelât le papa M. de Bringuesingue,
Dès lors il fut trouvé charmant par toute la famille.
D'ailleurs le cousin de Constance avait cette superficie
de talent qui suffit pour plaire dans le monde : il tou-
chait assez de piano pour faire danser ; il chantait ; il
creyonnait facilement la charge de chaque personne de
la seciété. Enfin, il avait de l'aplomb, de l'assurance; il
parlait de tout, même de ce qu'il ne connaissait pas; il
tranchait, décidait ou tournait eu ridicule. C'est plus
qu'il n'en faut dans le monde pour imposer aux sots et
quelquefois aux gens d'esprit.
Edmond fut invité à aller chez M. Bringuesingue; il
s'y rendit ; et quand il fut parti le maître de la maison
dit à son domestique :
« Comment trouves-tu ce jeune homme-là ? — Très
bien, monsieur, il a de bonnes manières... l'air très dis-
tingué !...
— Comtois lui trouve l'air distingué, dit M. Bringue-
singue à sa femme en parlant d'Edmond. Je veux inviter
ce jeune homme à dîner... Je veux qu'il vienne très sou-
vent chez nous... — 11 faudra lui donner un petit bal...
il danse très bien. — Il m'a appelé de Bringuesingue...
Je ne sais pas si c'est qu'il me trouve l'air noble. — Pro-
bablement, mon ami. •
Mademoiselle Clodora ne disait rien, je ne vous affir-
merai pas qu'elle en pensait davantage;, cependant elle
paraissait fort contente de ce que M. Edmond plaisait à
ses parents.
240
LECTURES DU SOIR.
I
CHAPITRE CINQUIEME,
UW GRAND DTNER.
La Petite Laitière.
Quelques jours après M. Bringnesinc:ue donna un
grand dîner et le jeune Gucrval y l'ut invite. Il devait y
avoir des gens de finance, beaucoup de chevaliers d'in-
dustrie, parasites à bonnes manières qui, pour des dî-
ners, sont toujours prêts à vous jeter de l'encens 5 puis
encore quelques artistes, quelques militaires, mais point
de marchands! La famille Bringuesingue ne pouvait
plus les souffrir.
Ce jour-là, madame Bringuesingue avait une robe trop
courte et des souliers qui la gênaient horriblement, mais
elle espérait danser et voulait briller au bal. Mademoi-
selle Clodora se tenait parfaitement droite, afin de pa-
raître plus grande, et son père se promettait de ne pas
ôter les yeux de dessus Comtois dès qu'il aurait dit ou
fait quelque chose.
Tout était dispose' pour que la société fût satisfaite.
M. Bringuesingue regardait avec orgueil son salon meu-
blé exactement comme celui du feu comte, et il se disait:
• Il n'y a rien là-dedans qui sente la moutarde ! •
Chaque fois que Ton sonnait, M. Bringuesingue avait
pour habitude de courir vers l'antichambre, mais Com-
tois le retenait par son habit en lui disant : * Monsieur,
vous devez attendre votre monde dans votre salon et ne
pas courir ainsi au-devant de chacun.
— Très bien. Comtois... je ne bouge plus de mon sa-
lon... Mais quand il faudra aller dîner?
— Alors vous prendrez la main d'une dame et vous
ouvrirez la marche.
— Très bien, Comtois ; ensuite m'assiérai-je à table
le premier ?
MLSEE DES FAMILLES.
241
— Non... vous ferez d'abord asseoir à votre droite la
dame à laquelle vous aurez donné la main ; vous en
choisirez une autre pour la placer a votre gauche. Ma-
dame en fera autant avec deui messieurs...
— Eh ! d'ailleurs est-ce qu'on n'écrira pas les noms
des convives sûr des cartes? — Non, monsieur; c'est
vieux, c'est commun, cela ne se fait plus. Le reste de la
société se place à sa guise. Cependant il vous est encore
facile d'indiquer quelques places pour mettre telle per-
sonne près de telle autre avec qui elle se plaira.
— J'entends , Comtois , oh! j'entends tout cela...
D'ailleurs j'aurai toujours les yeux sur ton nez, et si je
commettais quelque bévue tu m'en avertirais. — Oui,
monsieur. »
La société arriva. M. Bringuesingue salua exactement
comme son domestique le lui avait appris; madame
Bringuesingue faisait une grimace à chacpie personne
qui entrait, parce qii'il fallait se lever et que ses souliers
la faisaient toujours souffrir, mais on prit généralement
cela pour un sourire ; mademoiselle Clodora se tint
comme un officier cosaque, et toute la compagnie échan-
gea les compliments d'usage dont elle ne pensait pas un
mot, ce qui est l'usage encore.
Edmond Guerval se rendit à l'invitation qui lui avait
été faite; car la veille M. Pause lui avait proposé de
copier les manuscrits d'un auteur, et cela lui avait en-
''■OTt donné tant d'humeur qu'il avait grand besoin de
distraction.
On alla se mettre à table, et soit hasard, soit intention,
on plaça Edmond à côté de mademoiselle Clodora.
Le premier service se passa fort bien; les convives
étaient aimables, le dîner bien apprêté , et M. Bringue-
singue enchanté de lui , car Comtois n'avait pas encore
touché à son nez.
Au second service M. Bringuesingue , se sentant plus
en train, voulut trinquer en buvant à la santé de sa fem-
me. Comme il tendait son verre à ses voisins , il aper-
çut Comtois qui grattait son nez. L'ancien moutardier
resta immobile, le bras tendu, n'osant plus ni avancer ni
retirer son verre ; puis il balbutia :
• Je vous ai proposé de trinquer... et pourtant je
sais fort bien que cela ne se fait plus... les gens comme
il faut ne trinquent pas... c'est mauvais genre.»
Mais Edmond interrompit M. Bringuesingue , en s'é-
criant : • Et pourquoi donc ne pas renouveler cet
usage antique, si en faveur chez nos bons aïeux : aujour-
d'hui que l'on ne veut que du gothique , du moyen-àge ,
pourquoi ne point renouveler dans nos repas ce qu'on
tente de faire dans nos costumes? En vérité, monsieur de
Bringuesingue, votre idée est très bonne au contraire et
vous devez vous glorifier d'ouvrir la lice. Allons , mes-
sieurs, trinquons, c'est tout-à-fait chevaleresque. »
M. Bringuesingue fut enchanté que son jeune convive
eût si bien réparé sa faute ; on trinqua , on but à l'heu-
reuse idée du maître de la maison, et ce qui allait être
un ridicule devint un trait de bon goût , parce qu'un
jeune homme qui ne doutait de rien y avait applaudi au
lieu de s'en moquer.
Le dessert arriva. M. Bringuesingue, qui se sentait tout
joyeux, tout fier même d'avoir renouvelé avec succès
un antique usage, proposa une petite chanson.
Comme il allait donner l'exemple et entonner le pre-
mier couplet il regarda Comtois ; celui-ci se grattait le i
nez avec beaucoup d'intention.
M. Bringuesingue était resté la bouche ouverte ; il '•
avait l'air d'une figure de porcelaine et chacun attendait '
MJVI 1836.
, qu'il commençât. Mais au lieu de chanter M. Bnngue-
', singue murmura : «Jevous ai proposéde chanter... mais
; après tout... c'était une plaisanterie... je sais fort bien
; qu'on ne chante plus à table... ce n'est plus l'usage...
; aussi je ne sais plus de chanson...
; —Eh! mon Dieu, Monsieur de Bringuesingue, s'écrie Ed-
; mond, vous voilà encore avec vos scrupules!., vous êtes
; vraiment trop sévère sur l'étiquette. La coutume de chan-
; ter à table ne date-t-elle pas aussi du bon vieux temps,
; qu'on met à chaque instant en pièces et en romans?
; Pourquoi ne le mettrions-nous pas en action , nous au-
; très? Nous avons trinqué, nous pouvons fort bien chan-
; ter; tout cela se tient!... Nous reprenons les modes de
; nos aTeux, voilà tout... je gage que cela va devenir en
; . vogue comme les bals costumés ! Voulez-vous que je vous
I donne l'exemple?... je le veux bien; je vais vous chanter
■ Bonne Espérance^ romance nouvelle de Frédéric Bératy
• l'auteur de Ma Normandie et de tant d'autres charmantes
J productions, et, à table comme au salon . je siiis certain
• que cela vous fera plaisir. »
J Edmond chanta et fut très applaudi ; un autre jeune
j homme en fit autant ; une dame voulut bien ensuite se
i faire entendre , puis une autre ; bref tout le monde vou-
. lut chanter, et M. Bringuesingue ne se sentait pas de
J joie , et il était surtout enchanté d'Edmond qui chan-
î geait ses gaucheries en idées spirituelles.
j Après que l'on eut assez chanté on passa au salon.
! Là des tables de jeu étaient dressées ; mais M. Bringue-
; singue n'aimait pas les cartes. Cependant on ne pouvait
; pas encore danser, il manquait du monde pour le bal, et
; quoique madame Bringuesingue , tout en boitant, se fût
; déjà mise plusieurs fois en place en demandant un vis-à-
; vis, on n'avait pu former la contredanse , la plupart des
: convives préférant la bouillotte à la chaîne des dames.
Pour amuser sa femme et sa fille M. Bringuesingue ne
vit rien de mieux que de proposer une partie de main-
chaude, et déjà l'Amphytrion se mettait à genoiu et allait
tendre le dos lorsqu'il aperçut dans un coin du salon
son valet qui, tout en plaçant des bougies sur des tables
et en disposant des sièges, se grattait le nez sans discon-
tinuer.
M. Bringuesingue reste à genoux devant la société ,
mais il ne tend pas le dos , et, après avoir encore regar-
dé Comtois, il se décide à se relever en disant : « Non ,
décidément , je crois que ce serait très mauvais .genre
de jouer à la main- chaude... il faut laisser ces puériles
amusements aux bons bourgeois de la rue Saint-Denis...
maisà laChaussée-d'Antin... »
Edmond , qui s'était mêlé aux petits jeux innocents ,
ayant ses raisons pour ne point vouloir toucher à des
cartes , interrompt encore l'Amphitryon, en disant :
« Eh bien ! à la Chaussée-d'Antin , n'est-on pas libre
de faire ce qui plaît, ce qui amuse? Moi, je soutiens
que les petits jeux innocents valent bien la bouillotte et
récartél.. on y rit et on ne perd pas son argent; c'est tout
bénéfice. D'ailleurs nos plus grands hommes ont aimé à
se distraire aux récréations les plus frivoles; le cardinal
de Richelieu s'exerçait à sauter à pieds joints dans son
jardin; Caton aimait beaucoup à danser; Antiochus
jouait des charades en action avec Cléopâtre ; et le bon
roi Henri IV se promenait à quatre pattes dans sa charn^
bre avec ses enfants sur son dos.
— Du moment que Henri IV s'est promené à quatre
pattes , dit M. Bringuesingue , je ne vois pas pourquoi
Comtois se gratte le nez lorsque je me mets à genoux.
Jouons à la main-chaude, j'y consens. »
31. TROISIÈME VOLUME.
\
242
LECTURES DU SOIR.
Déjk Edmond avait pris la place du maître de la mai-
son ; il tenait sa main sur son dos et chacun frappait
dessus en riant anx éclats , car on rit beaucoup aux
jeux innocents. Ce divertissement se prolongea quelque
temps , à la grande satisfaction de mademoiselle Clodora
et de son père. Cependant quelques personnes étant ve-
nues augmenter la réunion, madame Bringuesingue, qui
soupirait après la danse et ne voulait pas avoir souffert
toute la journée dans ses souliers sans faire admirer son
petit pied le soir , trouva moyen d'organiser une contre-
danse et pria Edmond de vouloir bien se mettre au piano.
Le cousin de Constance ne se fit pas prier ^ il joua plu-
sieurs quadrilles. Madame Bringuesingue était infati-
gable^ elle n'avait pas plus tôt fini qu'elle cherchait un
danseur pour recommencer. Comme les danseurs ne se
présentaient pas en foule, M. Bringuesingue se d.étermina
à engager sa femme et se mit à danser , ce qu'il n'avait
pas fait depuis long-temps.
Mais l'ex-raoutardier se brouillait quelquefois dans les
figures, et dans un été, pendant qu'on lui jouait le qua-
drille des Puritains qu'il prenait sans doute pour la petite
laitière, il se met à courir après la danseuse qui faisait
avec lui en avant deux et voulut absolument l'embrasser.
La danseuse cherchait à esquiver l'embrassade de
M. Bringuesingue; celui-ci la poursuivait tout en sautillant,
lorsqu'à l'entrée du salon il aperçut Comtois qui allon-
geait la tète et se grattait le nez de manière à se le faire
saigner.
M. Bringuesingue reste une jambe en l'air, un bras
arrondi, ayant l'air de vouloir se tenir en équilibre. En-
fin il se décide à poser sa jambe à terre et s'écrie : » Je
ne sais vraiment pas à quoi je pensais 1... je suis d'une
étourderie... Je croyais danser la petite laitière... ma\s
on ne la danse plus... c'est mauvais genre!...
—Pardonnez-moi, Monsieur deBringuesingue, ditEd-
mond sans quitter le piano. On doit la danser de nouveau
puisque les vieux airs ont repris faveur depuis que Mn-
sard a fait uni quadrille gothique... et c'est une très
heureuse idée que vous avez de danser la petite laitière^
vous allez la remettre en vogue... Attendez, je vais vous
la jouer. »
Et après avoir fini son quadrille des PurHaîns Ed-
mond se met à jouer la petite laitière^ de façon que tous
les danseurs sont obligés de faire la figure que le maî-
tre de la maison avait commencée.
« Décidément ce jeune iiomme - là a beaucoup plus
d'esprit que Comtois , se dit M. Bringuesingue pendant
qu'on dansait en riant la figure de la laitière ; l'un ne
fait que se gratter le nez pour m'avertir que je fais (ks
sottises , l'autre arrange tout cela si bien que je ne fais
au contraire que des traits d'esprit. Et puis il m'appelle
d€ Bringuesingue 1 Ceux qui l'entendront en diront au-
tant, et petit à petit le de me restera, ce qui finira par
me rendre nobte tout-à-fait. Ah! si j'avais toujours ce
jeune homme-là près de nioi , comme je me conduiras
bien en société ! »
CHAPITRE SIXIEME.
UNE PROPOSITION.
Quand tout le monde fut parti et que la famille Brin-
guesingue se trouva seule, on ne tarit point en éloges
sur Edmond Guerval; car outre tous les bons offices
qu'il avait rendus au maître de la maison , il avait tenu
le piano et joué à la main-chaude avec tant de complai-
sance que la mère et la fille lui en savaient beaucoup de
gré. On en conclut qu'il fallait engager ce jeune homme
à venir très souvent et ne point donner de dîner sans
qu'il en fut.
Cependant M. Bringuesingue , qui avait plus que ja-
mais la manie de faire leseigneur, allait beaucoup dans
le monde, où les vingt-cinq mille livres de rentes le
faisaient recevoir; mais Edmond n'était pas toujours là
pour réparer les gaucheries du ci-devant moutardier, et
alors celui-ci , bien qu'averti par son valet , ne savait
plus comment se tirer d'affaire.
Enfin, à un grand dîner chez un avocat, où M. Brin-
giiosiuguc avait été invité, il commit tant de bévues que
le liez (le Comtois à force d'être gratté en devint tout
rouge coumie une cerise. En s'en retournant chez lui le
maître se disputa avec son valet.
• Je ne puis pas couper mon pain ou demander du
bouilli, dit M. Bringuesingue à Comtois, sans votis voir
toucher à votre nez... cela me trouble, m'embarrasse,
alors je ne sais pas ce que je fais.
— C'est qu'oïl ne coupe pas son pain et qu'on ne de-
mande pas (lu bouilU ,, dit Comtois, c'est très mauvais
genre; vous m'avez dit de vous avertir quand vous feriez
des choses inconvenantes , je vous avertis ; ce n'est pas
ma faute si vous en faites à chaque minute.
— Si Monsieur Edmond avait été là il aurait arrangé cela
de manière qu'au lieu d'avoir commis une sottise j'aurais
fait quelque chose de fort spirituel... alors ça me redonne
de l'aplomb, de l'assurance; je redeviens aimable.. .tandis
que vous me troublez et je ne sais plus où j'en suis!
— Ma foi ! monsieur , cela ne m'amuse pas non plus
d'être si souventobligé de vous avertir de vos bévues!...
depuis que je suis à votre service mon nez est grossi
d'un tiers ! — Cela n'est pas vrai !... — Je veux cent écus
d'augmentation ou je ne reste pas chez vous. — Vous
avez mille francs chez moi, où vous ne faites à peu près
que vous gratter le nez; il me semble que c'est bien assez;
je ne vous augmenterai pas. — Alors je quitte, mon-
sieur. •
M. Bringuesingue laissa sans regret partir son domes-
tique; depuis qu'il avait vu Edmond applaudir à ce que
Comtois blâmait, le valet du comte «vait perdu beau-
S coup de son mérite à ses yeux; en revanche, le jeune
■^ Giierval lui était devenu indispensable et presque cha-
que jour la famille Bringuesingue lui envoyait des invi-
tatifins.
Lorsque Comtois fut congédié M. Bringuesingue se
dit: "Quoique j'aie ac(piis de très bonnes manières,
je sens bien que dans le grand monde je suis parfois UQ
1
MUSEE DES FAMILLES.
243
pou embarrasse. Il n'y a que monsieur Edmond qui
sache présenter mes moindres actions sous un jour avan-
ta^^oux. Si ce jeime homme e'tait toujours avec nous,
j'aurais toujours de l'esprit et ou me prendrait tont-à-fait
pour un gentilhouime. Comment fixer monsieur Edmond
jirès de nous?.,. Parbleu! en lui donnant mafilleen ma-
najs^e. Ce jeune homme m'a avoué (jue de malheureuses
spéculations lui ont enlevé sa fortune; mais il a bon ton,
l'habitude du monde... il m'appelle toujours de Briague-
singue! Jen'ai qu'une (il!e, et j'aime mieux qu'elle épouse
un homme comme il faut dont elle fera le bien - être
qu'un riche lourdaud qui aurait mauvais genre ou qui
me plaisanterait sur la moutarde et les cornichons. •
M. Bringuesingue fit part de son projet à sa femme qui
en sauta dp joie, car avec un gendre qui jouait très bien
des contredanses au piano , elle espérait danser tous les
jours.
On fit part ensuite du projeta Clodora , qui , en fille
soumise, fit la révérence et répondit qu'elle obéirait avec
lilaisir à ses parents.
H ne restait plus à instruire que le jeune homme.
M. Bringuesingue, qui ne doutait pas qu'Edouard ne se
trouvât fort heureux d'épouser sa fille, se chargea de lui
apprendre ce qu'il voulait faire pour son bonheur.
11 invita Edmond à déjeuner en tête-à-téte avec lui ,
et, au dessert, lui frappa dans la main en lui disant :
« Mon cher ami , vous êtes d'une bonne famille , je le
sais ; vous avez reçu une superbe éducation, cela se voit 5
vous avez de l'esprit, cela me va beaucoup; ainsi , quoi-
JU q"e vous n'ayez pas de fortune, je veux faire votre bon-
3^ heur, A cet effet, je vous don^na. fille en mariage. C'est
n^ mon unique enfant; j'ai vinfl^Hoiopille livres de rentes.,
X je lui en donne sur-le-cham|^^^B|^£pus vivrons tous
ensoriible, et c'est vous qui c^QPBBkmaison. »
Edmond fut étourdi de cette olr?e a laquelle il était
loin de s'attendre. Il resta quelques instants muft, in-
certain*, enfin il se rappela sa cousine tt répondit :
« Monsieur, je suis touché de votre; ji^opcsition...
mais... je ne puis pas me marier...
— Vous ne pouvez pas vous marier !... est-ce que vons
l'êtes déjà? — Non, monsieur. — En ce cas, je ne vois
pas ce qui vous empêcherait d'épouser ma fille... —
Monsieur , c'est à regret que... — Vous n'y pensez pas ,
mon cher ami... mademoiselle Clodora Bringuesingue...
un parti superbe... — C'est justement pour cela... — Ahî
j'entends; délicatesse de votre part; vous voudriez être
riche aussi, ne pas tout devoir à votre épouse. Mais je
vous répète que nous ne tenons pas k cela... Tenir à l'ar-
gent... li donc ! c'est bon pour des parvenus!... Un air
distingué... l'habitude du beau monde, voilà à quoi je
tiens , moi. Vous me convenez ; j'ai renvoyé Comtois...
je ne veux plus suivre que vos avis... Dès ce moment
regardez-vous comme de la famille... Oh ! je ne veux
rien entendre ; vous réfléchirez , et vous verrez que vous
ne pouvez pas refuser ma fille. »
Edmond quitta M. Bringuesingue, et la proposition
qu'on venait de lui faire devint en effet le sujet continuel
de ses réflexions.
CHAPITRE SEPTIEME.
DEVOUEMENT.
Pendant que tout ceci se passait , Constaace, qui avait ,
sacrifié sa fortune à son cousin, travaillait assidûment ;
et sans se plaindre auprès de Pélagie, qui continuait de ;
faire endèver le pauvre M. Ginguet. ;
Cependant Constance pleurait quelquefois , mais c'était ;
dans le silence de la nuit, lorsque personne ne pouvait ;
ni voir ni entendre ses sanglots ; car la jeune fille s'a-
percevait bien que Son cousin abrégeait chaque jour un
peu plus ses visites chez M. Pause, et, lorsqu'il était
près d'elle , au lieu de lui parler avec cet abandon que
permet l'amitié, Edmond restait froid , soucieux , et sou-
vent même ne disait rien.
D'abord Constance n'avait attribué cela qu'au chagrin
que son cousin pouvait éprouver de ses revers de for-
tune ; mais dans le fend de son amc quelque chose lui
disait : « S'il m'aimait comme je l'aime, ne serait-il oc-
cupé que de la perte de son argent !... Ne suis-je donc rien
pour lui... et puisque je lui reste, ne peut-il pas encore
être heureux? »
Pélagie n'osait plus parler de sa toilette de noces ;
M. Ginguet lui-même n'osait plus soupirer tout haut,
car il craignait que cela ne fît de la peine à Constance
d'entendre p;ulcr d'amour près d'elle, lorsque celui qui
aurait <!û l'adorer ne lui eu parlait jiimais. Quant au
Don M. Pause, il cherchait continuellement un emploi
pour Edmond et avait souvent quelque chose h lui pro-
poser; mais, afin de ne pas être obligé de l'entendre,
Edmond s'en allait toujours avant que le vieux musicien
ne fût revenu de son théâtre.
Quelques jours s'écoulèrent pendant lesquels E<j!nond
ne vint pas exactement; puis ses visites furent plus
courtes encore que de coutume, et il fut plus distrait ,
plus préoccupé.
« Certainement ton cousin a quelque chose , dit un
soir Pélagie à Constance; il vient ici pour s'asseoir dans
un coin... soupirer... parler à peine... Oh ! sans doute il
a en tête quelque nouveau projet... il veut s'enrichir en-
core... et, en t'épousant, te surprendre par de brillants
cadeaux. Je gage que c'est à cela qu'il rêve sans cesse ! »
Constance secouait la tête et ne répondait pas. M. Gin-
guet arriva et dit aux deux jeunes filles :
« Je sais à présent pourquoi monsieur Edmond est si
souvent plongé dans ses réflexions... Je l'ai rencontré ce
matin, et nous avons causé long-temps ensemble... Entre
jeunes gens on se dit ses affaires.
— De grâce , monsieur Ginguet , venez au fait.
— Mon^i'^ur Edmond m'a parlé de la famille Bringue-
singue, chez laquelle il va ti-ès souvent... Ce sont drs
gens fort riches... d'anciens commerçants, qui n'ont
qu'une fille... une jeune personne assez bien... maÊ qui
cloche un peu en marchant...
— Enfin , monsieur Ginguet ?
244
LECTURES DU SOIR.
— Enfin Edmond m'a dit : Vous ne devineriez pas, mon ,
cher Ginguet, ce que M. Bringuesingue m'a proposé? ;
— Ma foi! non, lui ai-je répondu ; d'abord je ne suis pas
fort pour deviner... je n'ai jamais deviné une charade ni
un rébus...
— Ah ! monsieur Ginguet, vous abusez de notre pa-
tience ! dit Pélagie.
— Pardon, mademoiselle, maisje vous rapporte notre
conversation. Eh bien! me dit Edouard, monsieur Brin-
guesingue m'a offert de me donner sa fille en mariage...
— Sa fille ! dit Constance en changeant de couleur.
—Vous mentez , monsieur Ginguet , dit Pélagie, mon-
sieur Edouard ne peut pas vous avoir dit cela...
— Je vous jure, mademoiselle, que c'est l'exacte vé-
rité... Mais ne vous chagrinez pas, mademoiselle Con.s-
tancc ; monsieur votre cousin a ajouté : Vous pensez bien,
mon cher Ginguet, que j'ai refusé. Quoique je n'aie plus
le sou et que mademoiselle Clodora soit fort riche, je
n'accepterai pas , car je suis lié à ma cousine par l'ami-
tié... la reconnaissance... le devoir... Je me regaî-dedéjà
comme son époux... Nos mères nous avaient fiancés,
et... Mon Dieu, mademoiselle, est-ce que vous vous
trouvez mal?... »
En effet Constance ne pouvait plus se soutenir ; elle
venait de laisser tomber sa tête sur le dos de sa chaise
et semblait prête à perdre connaissance. Pélagie la sou-
tenait et lui faisait respirer des sels, tout en disant à
M. Ginguet :
« Vous aviez bien besoin de venir nous dire cela ! ... Oh!
que vous êtes bavard !... Vous n'avez jamais que de mau-
vaises nouvelles à conter.
— Mais , mademoiselle , il n'y a pas de mauvaises nou-
velles là-dedans, au contraire... monsieur Edmond n'a
F"" J" tout l'intention d'en épouser une autre que sa
cousine. — C'est egai, a i.^ s^u^n pas dirp cela à Cons-
tance. >
Comme celle-ci rouvrait les yeux, Ginguet s'écria de
nouveau: a j'ai l'honneur de vous assurer, mademoi-
selle , que votre cousin m'a dit: On m'offrirait une femme
avec un million que je ne la prendrais pas... parce que
je ne le peux pas. Je me regarde comme lié avec ma cou-
sine... et je suis incapable de manquer à mon devoir.
Une princesse... une duchesse, je ne l'accepterais pas...
un h">nnête homme n'a que sa parole...
— C'est bien. . . c'est bien , monsieur Ginguet , dit Cons-
tance en s'efforçant de paraître calme. Je vous remer-
cie... de m'avoir dit tout cela.
— Ça vous fait plaisir , n'est-ce pas , mademoiselle ?
— Oui , je suis bien aise de le savoir. •
La pauvre Constance ne parla plus pendant le reste de
la soirée, malgré tous les efforts de Pélagie pour l'égayer,
et de M. Ginguet, qui s'écriait de temps à autre : « Oh !
monsieur Edmond Guerval est un brave jeune homme...
il refuserait une mine d'or pour femme... il se regarde
déjà comme enchaîné à sa cousine... »
Et Pélagie poussait Ginguet et lui donnait des coups
de pied sous la table pour le faire taire toutes les fois
qu'il revenait sur ce sujet.
Lorsque Constance se trouva seule dans sa chambre ,
elle put s'abandonner sans réserve à toute sa douleur ;
car la jeune fille ne se faisait pas illusion; elle sentait
bien que si son cousin refusait le parti fortuné qu'on lui
proposait, c'était parce qu'il se croyait engagé avec elle
au point de ne plus pouvoir disposer de lui-même.
■ Mais ce n'est pas par amour pour moi qu'il en refuse '.
une autre, se dit Constance; oh! non!... car si mon
cousin m'aimait , il ne serait pas triste et rêveur près de
moi... En m'épousant, c'est un devoir qu'il accomplira,
voilà tout !... et il sera malheureux... doublement mal-
heureux , puisque je l'aurai empêché de jouir du sort
brillant qui lui est offert. Mais parce que j'ai eu une fois
le bonheur de l'obliger, croit-il donc que je veuille être un
obstacle à sa fortune... que j'exigerai de sa reconnais-
sance le sacrifice de sa liberté, de son avenir!... Oh !
j'aime trop Edmond pour vouloir le priver de tous les
avantages qu'il trouvera dans l'union qu'on lui propose.
Qu'importe qu'ensuite je meure de chagrin, pourvu que
mon cousin soit heureux !... Mais si je lui dis qu'il est
libre... si je l'engage moi-même à épouser cette demoi-
selle Clodora, il ne m'obéira pas... Oh! non... je con-
nais Edmond... il craindra de me faire de la peine. Mon
Dieu ! comment donc faire pour qu'il se croie bien maî-
tre de se marier sans me faire du chagrin?... Il faudrait...
oui , il faudrait qu'il crût que c'est moi qui ne l'aime
plus... »
Toute la nuit la pauvre Constance pleura et chercha
par quel moyen elle pourrait faire croire à son cousin
qu'elle avait cessé de l'aimer, afin qu'il ne pensât pas
faire mal en se mariant à une autre.
Vers le matin elle avait conçu un projet qui ne pouvait
■manquer de remplir le but qu'elle se proposait. A peine
fit-il jour qu'elle se mit à écrire le brouillon d'une let-
tre ; puis, dès qu'il fut l'heure de sortir, elle courut chez
un écrivain public, lui fit écrire le billet dont elle avait
fait le modèle, lui en dicta l'adresse , et , le cœur gros,
respirant à peine, elle se dirigea vers une petite poste
pour y jeter cette lettre fatale.
La jeune fille tremblait et se soutenait à peine en mar-
chant dans la rue; plusieurs fois elle passa devant une
boîte à lettres, et ne put se décider à y jeter le billet
qu'elle tenait dans sa main ; elle sentait qu'il y allait
du bonheur de toute sa vie... C'était son avenir, toutes
les illusions de sa jeunesse qu'elle allait sacrifier; il
ne lui resterait plus que des larmes et le souvenir
d'une belle action ; à vingt-un ans il faut bien du cou-
rage pour accomplir un si grand sacrifice. Il y a tant de
gens qui vivent et meurent sans comprendre de telles
actions !
Cependant la matinée s'écoulait , Constance n'avait pas
encorejeté la lettre dans une petite poste; elle se gronde
de sa faiblesse, et, courant vers une boîte qu'elle aper-
çoit à la porte d'un café, elle y glisse en frémissant l'écrit
qu'elle-même a dicté. Mais alors un nuage vient obscur-
cir sa vue, elle est forcée de s'appuyer un moment sur
un banc de pierre qui est là tout près... Ce banc, elle le
reconnaît; elle s'y est déjà reposée un soir lorsqu'on
courant avec M. Ginguet pour retrouver son cousin elle
forçait son compagnon à visiter tous les cafés qui se
trouvaient sur leur route. Ce souvenir mouille ses yeux
de larmes, car alors on cherchant Edmond elle ne pen-
sait pas qu'tiii jour il lui faudrait vouloir elle-même se
séparer de lui.
Mais le sacrifice n'est pas consomme entièrement;
Constance songe qu'il lui faudra encore bien du courage
pour ce qui lui reste à faire, et, rappelant ses forces ,
elle quitte le banc et retourne à sa demeure.
Dans le courant de la journée Edmond , qui était seul
chez lui , rêvant à sa situation, à l'amour de sa cousine
et à la proposition de M. Bringuesingue, vit entrer son
portier qui lui montait une lettre que le facteur venait
d'apporter.
Edmond jette ks yeux sur l'écriture «ju'il ne connall
MUSÉE DES FAMILLEST
24â
pas , et il décachette nonchalamment la lettre comme
quelqu'un qui n'attend ni bonnes ni mauvaises nouvelles.
Le billet ne porte point de signature , mais la figure
d'Edmond s'anime en lisant ces mots :
• Vous vous croyez aimé de votre cousine Constance,
■ vous vous abusez; depuis long-temps elle ne pense plus
« à vous, elle a donné son cœur à un autre. Si vous dou-
■ tez de ce qu'on vous écrit, rendez-vous ce soir entre
« sept et huit heures sur le boulevard Saint-Martin, près
« du Château-d'Eau, vous y verrez votre inconstante cou-
« sine y attendre votre heureux rival. Adieu. Quelqu'un
« qui s'intéresse à votre bonheur. »
• Constance en aimer un autre! dit Edmond en frois-
sant avec colère le billet dans sa main. Ah ! C'est une
indigne calomnie !... l'auteur de cette lettre est un mi-
sérable î... Constance!... un modèle de vertus... et qui
m'a donné une si grande preuA'e d'attachement... Cons-
tance me tromper!... car ce serait me tromper, moi qui
dois être son époux... Mais un billet anonyme!... il n'y
a que les méchants qui en écrivent ; les personnes qui
veulent vraiment rendre service ne craignent pas de se
nommer.
Cependant , tout en se disant cela , Edmond se sentait
agité, inquiet; la calomnie, même la plus absurde, trouve
toujours moyen de troubler notre repos. Et , singulier
effet des passions et surtout de l'amour-propre dans le
cœur des hommes, Edmond qui, quelques moments aupa-
ravant, ne songeait que froidement, que tristement même
à son union avec sa cousine; Edmond qui, bien certain
d'être aimé d'elle, se mettait si peu en peine de la payer
de retour , Edmond se sent jaloux et passionnément
amoureux de Constance , à présent qu'il pense qu'elle
pourrait en aimer un autre. Il se promène dans sa cham-
bre avec agitation , relisant le billet que d'abord il avait
jeté à terre ; il se répète tout ce qu'il a déjà dit sur le
peu de cas que l'on doit faire d'une lettre anonyme ,
mais de temps à autre il s'écrie :
« Et pourtant... dans quelle intention m'aurait-on
écrit cela... Constance depuis quelque temps neme parle
plus ni d'union, ni d'amour... il est vrai que je ne lui
en parle pas non plus... je n'ai plus rien et pas d'état...
pas d'avenir... Elle a pu faire des réflexions... on a pu lui
conseiller de m'oublier... Mais Constance m'aimait tant!...
Non c'est impossible... des rendez-vous le soir... près
du Château-d'Eau... elle n'a jamais affaire de ce côté-là...
c'est un odieux mensonge ! . . . Mais on me dit que je puis me
convaincre par mes yeux... Ah ! ce serait faire outrage à
Constance que d'aller à ce rendez-vous... je ne l'y verrai
pas... on veut se moquer de moi... Non , je n'irai certai-
nement pas m'assurer de la vérité de ce qu'on m'écrit. »
Tout en disant cela Edmond trouvait que le temps
n'avançait pas. Il regardait souvent à sa montre, il lui
tardait de voir arriver l'heure qu'on lui avait indiquée.
Il ne put pas dîner , car il n'avait pas faim ; ses vœux ap-
pelaient la soirée , et à sept heures il était déjà sur le
boulevard près du Chàteau-d'Eau, quoique répétant en-
core qu'il aurait tort d'y aller.
Un quart-d'heure s'écoula. Edmond n'avait vu per-
sonne qui ressemblât à sa cousine ; son cœur se dilatait
et il respirait plus librement, en se disant : « Mon Dieu !
comment peut-on ajouter foi à des écrits anonymes ?.,.
Ceux qui les écrivent méritent ordinairement toutes les
injures , toutes les épithètes qu'ils adressent aux autres.»
Mais tout-à-coup Edmond aperçoit une femme dont la
tournure a quelque rapport ayec celle de Constance. Il
attend, il s'arrête, il sent un poids affreux se placer sur
sa poitrine. Il faisait presque nuit; cette femme s'avance
d'un pas incertain, regardant souvent derrière elle comme
si elle craignait qu'on ne la suivît ; tout cela annonce bien
un rendez-vous. Edmond ne respire plus... car cette
femme vient de passer près de lui, et malgré le chapeau
qui cache sa figure il a reconnu Constance.
«C'est elle! se dit-il, c'est elle!... on ne m'avait pas
trompé... Oh ! mais non... je ne puis le croire encore...
mes yeux m'ont abusé... il faut que j'entende sa voix... •
Et aussitôt Edmond court après la personne qui vient
de passer; il l'atteint, il lui prend le bras... elle tourne
la tête... C'était bien Constance en effet, et elle était si
pâle, si tremblante , si émue en voyant son cousin, que
tout se réunissait pour que celui-ci la crût coupable.
Lajeune fille a murmuré: «Edmond... c'est vous... » et
elle couvre sa figure de son mouchoir.
« Oui , c'est moi , répond Edmond avec l'accent de
la fureur. C'est moi... que vous trompez... que vous
n'aimez plus!... Soyez franche au moins, ma cousine ;
dites-moi ce que vous veniez faire ici... seule... le soir...
Eh bien!... vous vous taisez... vous ne trouvez rien àme
dire... vous êtes confondue... cela est donc bien vrai.
Constance ; un autre homme a vôtre amour et c'est lui
que vous espériez trouver ici?...
— Je ne chercherai point à le nier, reprend Constance
d'une voix presque éteinte. Oui... mon cousin... vous
savez la vérité... Je ne vous aime plus... depuis long-
temps... Je voulais vous le dire... mais je n'osais pas...
Pardonnez-moi... oubliez-moi... Adieu, Edmond , il est
inutile de nous revoir. »
En achevant ces mots Constance s'enfuit ; il était tii^tS^V
que la pauvre petite s'éloignât , car ses sanglots é.-ouf-
faient sa voix , et si Edmond n'avait pas été aveuglé par
la jalousie, il aurait dû trouver bien singulier que sa cou-
sine pleurât si fort pour lui dire qu'elle ne l'aimait plus.
Ordinairement ce n'est pas ainsi qu'une femme nous
rend notre liberté. On pleure avec celui qu'on aime , on
rit avec ceux que l'on a cessé d'aimer.
Mais Edmond n'a entendu, n'a compris qu'une chose:
c'est que sa cousine ne l'aime plus et que depuis long-
temps elle aurait voulu lui faire cet aveu. Edmond se
sent blessé au cœur , car il se croyait sûr de l'amour
de Constance, et c'était peut-être cette profonde certitude,
cette trop grande confiance dans un attachement qui
datait de leur enfance, qui avait engourdi et presque
éteint dans son ame les doux sentiments qu'il avait pour
sa cousine. On s'endort dans la certitude d'un parfait
bonheur, mais on veille quand on a quelques inquiétudes
sur sa possession.
Etourdi du coup qu'il vient de recevoir, Edmond est
resté sur le boulevard ; il a laissé sa cousine s'éloigner
sans faire le moindre effort pour la retenir.
« Mais pourquoi l'aurais-je retenue? pense-t-ilen regar-
dant tristement autour de lui ; n'a-t-elle pas dit qu'il
était inutile de nous revoir? »
Une foule de réflexions vinrent alors assaillir Edmond ;
en un instant il s'est rappelé toute sa couduite passée ,
son indifférence, sa froideur avec Constance, ces retards,
ces délais successifs apportés à leur union , lorsque de-
puis long-temps il ne dépendait que de lui d'être l'époux
de sa cousine ; ses projets de gloire , de fortune , qui
n'ont abouti qu'à sa ruine et qu'il n'aurait pas formés
s'il s'était contenté du bonheur plus réel qu'il avait près
de lui
«C'est par ma faute que j'ai perdu le cœur de Constance,
se dit Edmond en soupirant; je me suis bien mal con-
246
LECTURES DU SOIR.
duit... j'ai bien des reproches à me faire... mais pourtant,
si elle m'avait autant aimé que je le croyais , elle m'au-
rait pardonné tout cela! »
Et le dépit, la jalousie s'emparant de nouveau de son
amc , il s'écrie : « Mais je suis bien sot de me chagriner,
dem'abandoriiicràmes regrets... je veux l'oublier aussi...
Un sort brillant m'est offert^ rien ne m'empêche mainte-
nant d'accepter... au sein des plaisirs que procure la for-
tune je, perdrai le souvenir de mon ingrate cousine... •
Il a|)pelait ingrate celle qui lui avait sacrifié tout ce
qu'elle possédait! Mais la jalousie rend injuste; elle étouffe,
elle éteint la reconnaissance , et il y a beaucoup de geus
qui n'ont pas besoin d'être jaloux pour cesser d'être re-
connaissants.
Edmond est allé trouver M. Bringuesingue ,et sans
autre préambule il lui crie des qu'il l'aperçoit:
• Monsieur, j'ai changé d'idée... décidément j'accepte
la main de mademoiselle votre fille; quand vous voudrez
je serai votre gendre...
— Eh ! parbleu! mon cher ami, j'étais bien sûr que cela
se terminerait ainsi... ce n'était pas sérieusement que
vous pouviez refuser Clodora ,qui a reçu une excellente
éducation etaura unjour vingt-cinq millelivres de rentes.
Vous mériteriez que je vous fisse des reproches pour
avoir paru hésiter un moment f...inais puisque vous voilà
décidé... c'est inutile, je ne veux pas vous gronder... ce
serait de la moutarde après dfner... Ah!... mon Dieu!...
qu'est-ce que je viens de dire là?..» Ce proverbe est de
bien mauvais genre !... je ne sais pas où j'avais la télé...
je voulais dire que... je ne sais plus ce que je voulais
dire... Embrassez-moi, mon gendre, et venez embi-asser
aussi votre belle-mère et votre future épouse. •
Edmond se laisse conduire près de celle qui va être
sa femme, et tout en l'embrassant il poussait un gros sou-
pir et pensait à sa cousine. Le souvenir de Constance ne
le quitte plus un instant ; il est comme gravé dans le fond
de son ame, il lé suit partout; c'est en vain qu'il cherche
à l'éloigner , h se distraire , il voit toujours sa cousine ,
si belle , si bonne , si aimante ; il la voit lorsque sa mère
les unit en lui disant : « Voilà ta fiancée ; » il la voit encore
se jetant à ses genoux et arrêtant sa main au moment
où, dans son désespoir, il voulait s'ôtcr la vie.
« Oh ! mon Dieu ! quel trésor j'ai perdu! se dit-il . et
je m'en occupais à peine lorsque je me croyais certain
de la posséder. »
Mais toutes ces réflexions n'empêchent pas qu'au bout
de quinze jours mademoiselle Clodora Bringuesingue
ne soit l'épouse d'Edmond Guerval.
CHAPITRE HUITIEME.
^,
MARIAGE.
Ou ne voyait plus Edmond chez M. Pause. Pélagie et
son oncle s'en étonnaient, ils ne concevaient rien à la con-
duite d'Edmond ; mais lorsque Pélagie l'accusait, lors-
qu'elle se laissait aller à dire ce qu'elle pensait de son in-
différence , de l'abandon où il laissait sa cousine, c'était
encore celle-ci qui le défendait.
Quoi(jue bien souffrante , bien changée depuis le soir
où elle s'était rendue près du Châtoau-d'Eau , Constance
dissinudail ses peines-, elle tâchait de renfermer son
chagrin dans le fond de son auu; et ne prononçait ja-
mais le nom de son cousin •, quand Pélagie l'accusait, ce
qui arrivait presque chaque soir lorsque l'heure s'avan-
çait sans que l'on vît venir Edmond , Constance répon-
dait d'un air calme: «Si mon cousin ne vient plus nous
voir, c'est que probablement des occupations... ou des
jilaisirs l'appellent ailleurs... Pourqmu veux-tu qu'il
vienne s'ennuyer près de nous lorsque dans le monde il
a uiille occasions de se distraire?...
— S'ennuyerprèsdc nous !... maiston cousin devrait-il
s'ennuyer près de toi... à qui il doittout... son honneur,
son cxistemc?... près de toi si* bonne pour lui... près de
•loi qu'il doit épouser?... En vérité, Constance, je necom-
preiiils rien à la tranquillité avec laquelle tu supportes
lintligne abandon de ton cousin. A la place... ah!... je
lui écrirais: Monsieur, vous êtes un monstre, vous êtes
uu iinliL,'ne .. vous êtes un homme bien niai élevé!...
— Ah ! Pélagie , crois-tu donc que ce soit de cette ma-
nière que l'on ramène un cœur qui s'éloigne de nous ?,..
— Non, nuunnuait M. Ginguet tout en feuilletant un
livre, il i;e faut jamais écrire de ces choses -là... c'est
1res iucouvcuatit.
t
— Monsieur Ginguet , je ne vous demande pas votre
avis. Je répète que monsieur Edmond est un ingrat et
qu'il se conduit indignement avec sa cousine.
— Peut-être l'accuses-tuàtort , ma cUere Pélagie ,fn ne
sais pas... non, tu ne peux pas savoir quels motifs le font
agir. Mon cousin est libre; parce qu'une fois j'ai pu l'obli-
ger , je serais bien fâchée qu'il se crût esclave de sa re-
connaissance. Nos parents voulaient nous marier, il est
vrai, mais nous les avons perdus, et depuis il s'est passé
tant d'évéuements!... Il me semble que je dois regarder
comme un rêve tous ces projets de notre jeunesse, et pro-
bablement Edmond le pense aussi.
— C'est différent ! si tu trouves que ton cousin a rai-
son de ue plus venir te voir, de ne plus s'informer seu-
lement si tu existes , oh! alors je n'ai plus rien à dire-
ct j'aurais tort de l'accuser. »
Et Pélagie ne disait plus rien. Elle était quelque temps
sans reparler d'Edmond, mais, dans le fond de son ame,
elle sentait augmenter son impatience, sa colère, car
elle était persuadée que Constance dissinudait le chagrin
qu'elle éprouvait de l'abandon de sou cousin, mais que
c'était cela qui la rendait si rêveuse, si triste , et qui
avait éteint les couleurs rosées de ses joues, jadis si
fraîches , si rondes , et qui maiutenant étaient amaigries
et d'une {lâleur effrayante.
Pélagie, qui voubiit absolument savoir ce que devenait
Edmond , avait dit plusieurs fois en secret à M, Ginguet :
• Tdchez donc de savoir ce qu'il fait... ce qu'il devieut;
informez-vous de lui , allez à sou logement, et dites-raoi
ce que vous apprendrez. »
M. Ginguet avait obéi à mademoiselle Magic j tPaU
MUSÉE DES F.\MILLES.
247
jusqu'alors il n'avait rien appris, si ce n'est qu'Edmond
n'hdbitait plus son ancien logement.
Un soir que les deux jeunes Glles travaillaient près de
M. Pause, qu'une petite attaque de goutte avait empêche'
de se rendre à son théâtre, M. Ginguet arriva, l'air tout
bouleversé et les yeux presque hors de la tète. Son e'mo-
Uon était tellemeut visible, que le bon M. Pause, q'ii
d'ordinaire ne remarquait rien, lui dit le premier:
« Mon cher ami , est-ce qu'il vous a pris aussi une at-^
taque de goutte en chemin?
solerai , je ne me marierai jamais pour ne pas me séparer
de toi... pour te tenir lieu de tout...»
En disant cela Pélagie embrassait Constance; elle
pleurait, elle la pressait dans ses bras; et celle-ci, qui
avait long-temps retenu ses larmes , venait d'appuyer sa
télé sur l'épaule de son amie, et se sentait un peu sou-
lagée en donnant un libre conrs à sa douleur; car, bien
qu'elle s'attendît à cet événement qu'elle-même avait
préparé , Constance n'avait pas eu assez de force pour
^ apprendre sans émotion que le sacriBce était consommé.
— Non, monsieur, non... Oh ! j'aimerais mieux avoir % que son cousin était entièrement perdu pour elle.
j amierais mieux avoir... je ne sais pas
la goutte
quoi !...
— Est-ce que tous avez perdu votre place? lui dit
Constance.
— Non , mademoiselle , au contraire , j'ai l'espoir d'être
bientôt augmenté... mis à douze cents francs... Mes chefs
sont très satisfaits de moi.
— Alors qui vous donne donc cet air effaré? dit Péla-
gie sans remarquer les signes que 5!. Ginguet lui faisait
quand Constance ne le voyait pas.
— Ah! c'est que je viens d'apprendre une nouvelle...
cela est si affreux... si indigne... Après ce qu'il m'avait
dit l'autre fois... je ne l'aurais jamais cru capable d'une ^
telle action... Après tout... il faudra toujours bien que ^
mademoiselle Constance le sache... $
— Moi ! » dit Constance en levant les yeux sur le jeune 3£
commis, tandis que Pélagie, qui commençait à deviner ^
de quoi il était question , faisait signe à Ginguet de se ZC
taire. îïais celui-ci était exaspéré, il n'y avait plus ^
moyen de l'arrêter ; il se promenait dans la chambre et ^
frappait de son poing sur tous les meubles en répétant : 3c
« Oui, c'est affreux!... c'est une conduite indigne ^
d'un galant homme... on a des engagements ou on n'en 3^
a pas!... et on doit les respecter. On ne doit pas plai- S
santer avec l'amour... je ne connais rien de plus respec- tfZ
table que l'amour , moi ; aussi on trouve que je suis ZC
bête , mais ça m'est égal ; j'aime mieux être bête et être ^
sensible... 5
— Mon bon ami, dit M. Pause, il y a de bien jolies choses 3b
dans ce que vous venez de nous dire là. Mais cela ne ^
nous met pas au fait, et Constance est, ainsi que nous, ^
impatiente de vous entendre vous expliquer mieux.
— Eh bien! monsieur Pause... c'est que... j'ai appris
ce soir que le cousin de mademoiselle... était marié à ma-
demoiselle Clodora Bringuesingue.
— Marié ! s'écrièrent en même temps l'oncle et la
nièce. •
Constance ne dit rien ; elle se contenta de laisser re-
tomber sa tête sur sa poitrine.
« Ce n'est pas possible , monsieur Ginguet, dit bientôt
Pélagie; on vous a trompé, on s'est moqué de vous.
— Non , mademoiselle , on ne s'est pas moqué de moi ;
cela n'est que trop réel. Quand on m'a eu dit cela, tous
pensez bien que j'ai voulu m'en assurer par moi-mdme ;
je suis allé m'informer... dans la maison où demeure à
présentmonsieurEdmond... caril logemaintenantavecson
beau-père et sa belle-mère... et, en effet, depuis ia mois
déjà il est l'époux de mademoiselle Bringuesingue.
— Oh ! mais c'est infâme de se conduire ainsi , dit Pé-
lagie. Constance î... ma pauvre Constance!... t'aban-
donner... Eh bien! tu ne dis rien encore... tu ne le
maudis pas!... Ah! tu es trop bonne... cent fois trop
bonne... Ces hommes... aimez-les donc... Oh! mais moi,
je ne yeux jamais te quitter , t'âboudooner.r. «je te coq^'
JZ M. Pause ne disait rien , mais il était fortement ému et
i ne sentait plus sa douleur de goutte. M. Ginguet pleurait,
3p et tout en essuyant ses yeux , il murmurait entre ses
^ dents: «Parce qu'un homme se conduit mal, ce n'est pas
une raison pour les détester tous en bloc!... et puis... faire
serment de ne jamais se marier... Comme ça me donne
de l'espérance ! »
Ce fut encore Constance qui fut obligée de consoler
tout le monde ; elle avait surmonté sa douleur et elle
parut résignée en disant :
• Mats pourquoi donc me plaindre ainsi?... Ah ! je vous
assure que depuis long-temps je m'attendais à cet évé-
nement. Je n'ai jamais formé qu'un désir... c'est que mon
cousin soit heureux, et j'espère qu'il le sera avec la per-
sonne qu'il vient d'épouser. Avec moi peut-être aurait-
il éprouvé des regrets., des ennuis... Je ne pouvais plus
lui offrir que l'indigence... dois-je lui faire un crime
d'avoir préféré la fortune?... Oh! non, je vous jure qi^e
je ne lui en veux pas ; je ne suis pas malheureuse , moi,
qui n'ai jamais eu d'ambition et qui possède de vrais
amis !... Mais... je vous demanderai une grâce ; c'est qu'il
ne soit plus jamais question... de mon cousin; probable-
ment nous ne le verrons plus... Eh bien!... je tâcherai
de l'oublier... et le passé ne sera plus rien pour moi- ■
On promit à Constance de lui obéir; chacun admirait
le courage , la résignation de la jeune ûlle , mais on ne
partageait pas sa partialité pour Edmond dont la con-
duite ne semblait pas excusable. L'honnête M. Pause le
blâmait , M. Ginguet le méprisait , et Pélagie le mau-
dissait.
Cependant Edmond s'était marié et se trouvait vivre
au milieu de la famille des Bringuesingue. Dans les pre-
miers jours, encore tout étourdi de ce qui lui était
arrivé, du nouveau nœud qu'il venait de contracter, il
avait apporté peu d'attention à tout ce qui l'entourait ;
mais l'émotion s'était calmée , Edmond commençait k
réfléchir et à examiner les personnes avec lesquelles il
vivait.
L'examen devait naturellement commencer par sa
femme ; Clodora était assez bien de ligure , mais c'était
de ces physionomies qui ne disent rien, ou plutôt de ces
figures qui n'ont pas de physionomie. De sa brillante
éducation il ne lui était rien resté dans la tête , aussi
sa conversation était-elle fort bornée. Dans les premiers
jours de leur union , Edmond avait attribué à la timidité
les réponses plus que naïves ou le silence de sa femme.
Mais , après six semaines de mariage , on doit pourtant
oser parler un peu avec son mari.
Un jour, Edmond étant seul avec sa femme, voulut
la consulter sur l'emploi qu'ils pourraient faire de leur
fortune.
« Ma chère épouse, lui dit-il, votre père a mis à ma dis-
^ position votre dot, qui est d'environ deux cent cinquante
T Piilic franû» \ pensez-vous que nous devions noua eou^
248
LECTURES DU SOIR.
tenter d'en toucher le revenu , ou êtes-vous d'avis que
je tâche d'augmenter notre fortune? »
Clodora ouvrit de grands yeux, regarda son mari d'un
air étonné, puis fixa le bout de ses pieds, en répondant :
« Ah!... dame... je ne sais pas !...
— Mais enfin je vous demande un conseil ; comme
c'est de votre bien qu'il s'agit, je ne voudrais rien faire
sans vous consulter... Avez-vous de l'ambition ?
— De l'ambition... je ne sais pas... on ne m'a jamais
parlé de ça !
— Étes-vous satisfaite de ce que nous avons... formez-
vous d'autres désirs... voudriez-vous que votre mari de-
vînt agent de change , banquier... notaire?...
— Oh! ça m'est bien égal.j>
Eamond frappa du pied avec impatience et se mor-
dit les lèvres de dépit. La jeune femme eut peur et se re-
cula en lui disant : « Qu'est-ce que vous avez donc...
vous faites la grimace ?
— Je n'ai rien, madame, rien absolument !... •
Et le jeune homme s'éloigna en poussant un gros
soupir et en se disant : « De'cidément ma femme est béte ! •
Madame Bringuesingue avait été enchantée de voir
Edmond épouser sa fille, parce que monsieur Guerval
touchait fort bien des contredanses au piano , et \*ous
savez que la danse était la passion de la mère de Clo-
dora.
Devenu son gendre et vivant avec les parents de sa
femme, madame Bringuesingue se flattait qu'Edmond
1"^ jouerait des contredanses toute la journée et qu'elle
danserait dès qu'elle aurait déjeuné.
En effet, k peine Edmond arrivait-il le matin au sa-
lon que madame Bringuesingue lui disait : • Ah! mon
gendre... une petite contredanse pour ma fille et moi...
nous nous ferons vis-à-vis. »
Edmond n'osait pas refuser, et madame Bringuesingue
se mettait à faire en avant deux avec Clodora. Edmond,
qui trouvait singulier de voir sa femme et sa belle-mère
en danse dès le matin, ne jouait pas long-temps. Mais
quand il arrivait quelque visite et qu'on se trouvait
quatre, madame Bringuesingue courait de nouveau après
Edmond, et le ramenait au piano, en s'écriant : -Mon
gendre... un petit quadrille... nous sommes quatre... ma
fille et moi nous avons des cavaliers... l'air que vous
voudrez... ce sera bien gentil. »
Il n'y avait pas moyen de refuser-, la belle-mère était
tenace, elle amenait Edmond parla main, elle le faisait
asseoir , et celui-ci était obligé de jouer une contredanse,
ce qu'il faisait souvent avec humeur, en se disant: «C'est
pour avoir continuellement un orchestre à sa disposi-
tion que madame Bringuesingue m'a donné sa fille; mais
si elle croit que je passerai mon temps à la faire danser,
elle se trompe beaucoup. •
Quant à M. Bringuesingue , i\ ne pouvait pas se
passer un seul jour de son gendre ; s'il allait en société,
àundîner,à un bal, il emmenait Edmond ; quand il trai-
tait, quand il recevait, il fallait encore qu'Edmond fût
là , toujours près de lui ; cela donnait de la confiance ,
do l'aplomb à l'ancien moutardier , qui se permettait alors
de placer son mot, son opinion dans la conversation,
persuadé qu'avec le secours de son gendre il devait tou-
jours dire da très bonnes choses et avoir d'excellentes
idées.
Mais cela ennuya bientôt Edmond d'être obligé d'ac-
compagner partout son beau-pcre. Depuis qu'il était ma-
rié à mademoiselle Bringuesingue , il ne jouissait pas
d'un Instant d« liberté. Ch«z lui, sa bell«-mère et sa
femme voulaient sans cesse lui faire jouer des contre-
danses-, et s'il désirait sortir, son-beau père ne manquait
pas de l'accompagner partout.
« Où me suis-je fourré!... se disait Edmond; c'est
encore mon mauvais génie qui m'a jeté dans la fa-
mille des Bringuesingue!... Ah! ma cousine!... si je vous
avais épousée j'aurais été si heureux... car voiis êtes
jolie... vous êtes douce et vous avez de l'esprit !... trois
choses qui sont rarement réunies!... Mais vous ne m'ai-
miez plus... un autre avait votre cœur... A la vérité, si
j'avais été votre mari vous n'auriez pas connu celui qui
m'a enlevé votre amour ! •
Une année s'écoula. Chez M. Pause la vie était calme
et uniforme : le travail , la conversation, la lecture en
remplissaient tous les instants. Constance était triste ,
mais résignée, et sur ses lèvres pâles le sourire essayait
quelquefois de se montrer. On ne parlait jamais d'Ed-
mond , du moins devant elle , et la jeune fille faisait sem-
blant de l'avoir oublié.
M. Pause ne s'occupait que de sa basse , M. Ginguet
que de Pélagie , et celle-ci continuait de faire mille es-
piègleries au jeune employé, qui était enfin arrivé à
douze cents francs.
Dans la famille Bringuesingue on était loin de jouir
d'une semblable tranquillité : Clodora se plaignait de
son mari qui était avec elle de mauvaise humeur; la belle-
mère se plaignait de son gendre qui avait refusé souvent
de lui jouer des contredanses, et le beau-père se plai-
gnait aussi d'Edmond qui , dans le monde , l'avait laissé
plusieurs fois dire ou faire des choses dont on s'était
moqué, sans avoir tourné cela en traits d'esprit.
Edmond n'avait jamais eu d'amour pour sa femme ,
et il avait pris en aversion. M. et madame Bringue-
singue ; pour se distraire des ennuis qu'il éprouvait dans
son intérieur , il lui vint à l'idée de faire des spéculations,
des affaires , non plus à la Bourse , mais avec les petites
affiches, en achetant ce qui lui paraissait bon marché,
dans l'espérance de revendre ensuite avec bénéfice.
Malheureusement Edmond ne s'entendait pas plus aux
affaires qu'aux mouvements de la rente. Il achetait comp-
tant et revendait à terme ou sur des billets ; il était en-
chanté lorsqu'il avait vendu avec bénéfice ; mais à l'é-
chéance, les effets qu'il avait reçus n'étaient point payés,
et l'apprenti spéculateur en était pour son argent et ses
frais. Alors il rentrait chez lui de fort mauvaise humeur
et il recevait fort mal sa belle-mère qui venait le prier
de lui jouer une contredanse, ou son beau-père qui vou-
lait l'emmener en soirée avec lui.
Au lieu de renoncer à des entreprises dans lesquelles
il ne réussissait pas , Edmond y persévérait avec cette
opiniâtreté que trop de gens apportent à ce qu'ils ne sa-
vent et ne comprennent point. L'amour-propre s'en mê-
lait ; ensuite Edmond voulait recouvrer l'argent qu'il
avait perdu ; il risquait de plus fortes sommes , il don-
nait tête baissée dans toutes les spécukitions que des intri-
gants lui proposaient, et, en voulant se refaire, il achevait
de dissiper la dot de sa femme ; comme ces joueurs qui ,
ayant une fois commencé à perdre, ne quittent plus une
partie que lorsqu'ils ont entièrement vidé leurs poches.
Un jour, dans ses courses, qu'il prolongeait le plus pos-
sible pour no pas être avec la famille d« sa femme , Ed-
mond rencontra M. Ginguet qui sortait de son bureau.
Celui-ci se détournait pour ne point parler au cousin de
Constance dont la conduite lui avait paru si peu délicate;
mais Edmond courut et rattrapa Ginguet. 11 lui prit
U bras en lui disant : • ihi qu'il y a loug-temps que
MUSEE DES FAMILLES.
240
je ne tous ai vu... que de choses se sont passées de-
puis!... Cela me fait plaisir et peine tout à la fois de me
retrouver avec vous... Mais vous aviez l'air de me fuir...
pourquoi cela?...
— Ma foi ! monsieur, dit Ginguet en hésitant , c'est
que depuis que vous vous êtes marié... que vous avez
abandonné votre pauvre cousine qui vous aimait tant ,
je ne me soucie plus d'être de vos amis !
— Ma cousine !... ah ! monsieur Ginguet! vous voilà
comme tout le monde... vous jugez sur les apparences!...
Ne vous avais-je pas dit que je n'accepterais jamais l'al-
liance que l'on m'offrait... que je me regardais comme
engagé avec Constance ?
— Justement , vous m'aviez dit cela et vous avez fait
le contraire.
— Et si ma cousine avait la première manqué à nos
promesses , si elle m'avait dit : Vous êtes libre , car de- ;
puis long-temps je ne vous aime plus?... Eh bien ! mon- ;
sieur, c'est ce qu'elle m'a dit... mais je ne l'aurais pas
cru encore si d'autres circonstances ne m'avaient prouvé
qu'elle me trompait-, je l'ai surprise... le soir... à un ren-
dez-vous...
— Mademoiselle Constance!...
— Oui , monsieur , oui, Constance. . . et, confondue alors
par ma présence , elle a jugé inutile de feindre davantage.
Voilà la vérité, monsieur; n'étant plus aimé de ma cou-
sine , je me suis marié par dépit , par colère... et je sens
bien maintenant que de telles unions ne donnent pas le
bonheur. Vous voyez, monsieur Ginguet, que ce n'est
pas moi qui ai manqué à mes engagements... Adieu...
vous êtes plus heureux que moi, car vous voyez sans
doute ma cousine... et, malgré ses torts à mon égard, je
sens que j'aurais bien du plaisir à la revoir... On peut
causer avec elle au moins. ..elle ne vous répond pas tou-
jours «Je ne sais pas !» ou «Ça m'est égal... » Mais il n'y
faut plus penser... nous sommes séparés pour jamais. »
Edmond avait presque des larmes dans les yeux en pro-
nonçant ces paroles ; voulant cacher son émotion , il serra
la main de Ginguet et s'éloigna. Le jeune commis était
resté là , tout stupéfait de ce qu'il venait d'entendre , et
comme sa figure laissait toujours deviner les émotions
qu'il éprouvait, quand il se rendit le soir chez M. Pause,
Pélagie vit bien qu'il lui était arrivé quelque chose de
nouveau. Le jeune homme se tut devant Constance,
il faisait à Pélagie des signes, des yeux que la jeune
fille ne pouvait comprendre, rtiais qui augmentaient sa
curiosité. Constance remarqua quelques-uns de ces si-
gnes ; le trouble de Ginguet l'avait frappée aussi. Devi-
nant qu'il n'osait pas s'expliquer devant elle , elle feignit
d'avoir besoin d'un dessin de broderie qui était dans sa
chambre , et elle laissa Ginguet avec Pélagie *, aussitôt
celle-ci s'empressa de lui demander ce qu'il savait de
nouveau et que Constance ne devait pas entendre.
• Ce que je sais ! dit Ginguet en levant les yeux au ciel;
ah ! mademoiselle... des choses... Je n'en reviens pas
encore, mon Dieu! Qui l'aurait soupçonnée?... une jeune
personne si bien élevée.
— Mais par grâce expliquez-vous mieux. »
Après avoir encore regardé en l'air, et frappé ses deux
mains l'une dans l'autre, M. Ginguet se décida à rappor-
ter à Pélagie sa rencontre de la journée et tout ce qu'Ed-
mond lui avait dit touchant Constance.
A mesure que le jeune homme parlait, Pélagie devenait
plus émue; on voyait qu'elle se contenait avec peine.
Elle écoutait attentivement cependant , ne voidant pas
perdre un seul mot j mais la rougeur qui colorait ses
VAi 1836.
, joues, le feu de ses yeux, sa respiration pressée annon-
; çaient toute l'indignation dont elle était animée.
; « Quelle horreur!,., dit Pélagie , lorsque M. Ginguet
; eut fini de parler, quelle affreuse calomnie!... Ce n'est
donc pas assez d'abandonner lâchement celle qui lui a
; tout sacrifié , il faut encore qu'il la déshonore , qu'il la
diffame aux yeux du monde ! Constance !... ma bonne...
; ma douce Constance... le modèle de toutes les vertus,
dont le cœur ne connut jamais que des sentiments nobles
et généreux !... c'est Constance que l'on ose accuser !... Et
vous, monsieur, vous avez pu entendre de sang-froid de
si atroces calomnies... vous n'avez pas défendu mon
amie... démenti tout ce qu'on vous disait ? •
Ginguet est tout tremblant, car il n'a jamais vu Pélagie
dans une telle colère ; il balbutie en tremblant :
« Mademoiselle... je ne pouvais pas... je ne savais
pas...
— Vous ne pouviez pas défendre Constance , mon amie
la plus chère!... Vous êtes homme et vous laissez outra-
ger une femme?... Ecoutez, monsieur Ginguet, je n'ai plus
qu'une chose à vous dire : Vous prétendez que vous m'ai-
mez... vous désirez être mon mari...
— Ah ! mademoiselle ! ce serait pour moi le comble de
la félicité... — Eh bien ! allez trouver le cousin de Cons-
tance, exigez de lui qu'il démente les calomnies qu'il
vous a débitées sur sa cousine , qu'il les démente par un
écrit que vous m'apporterez , ou forcez-le à se battre
avec vous et tuez-le, pour le punir de ses indignes men-
songes. Vous entendez , monsieur ; revenez avec la ré-
tractation d'Edmond ou après l'avoir vaincu... et je vous
accorde ma main.
— Quoi, mademoiselle , vous voulez... — Que vous
vous battiez avec Edmond, oui, monsieur... Si vous ne
faites pas ce que je vous demande , il est inutile que vous
songiez encore à me faire la cour... je ne serai jamais
votre femme. Eh bien! monsieur, est-ce que vous hé-
sitez?...
— Non, mademoiselle... non, je n'hésite pas... je me
battrai... oh! certainement... quoique je ne sache pas me
battre... Mais si je suis tué, mademoiselle?
— Alors Edmond n'en sera que plus méprisable ! mais
vous, qui serez mort en défendant une si belle cause...
vous, qui aurez succombé pour mon amie, vous aurez
tous mes regrets, tous mes souvenirs... et chaque jour
j'irai sur votre tombe pleurer et déposer des fleurs.
, — Ah!... j'entends... vous m'aimerez beaucoup...
quand je serai mort,.. Allons... c'est toujours une conso-
lation. C'est décidé, mademoiselle ; dès demain je me
battrai avec monsieur Edmond.
— Mais du silence!., pas un mot de tout ceci oevant
Constance... — Je n'ouvrirai plus la bouche, mademoi-
selle.»
En ce moment Constance rentrait; mais , se doutant
qu'il s'agissait d'Edmond, elle n'avait pu résister à sa cu-
riosité, et elle avait écouté et entendu toute la conversa-
tion entre Pélagie et M. Ginguet.
Cependant la jeune fille eut l'air de ne rien savoir et tout
le reste de la soirée elle affecta une grande tranquillité.
Pélagie, au contraire, laissait échapper des mouvements de
colère, d'impatience, et M. Ginguet poussait de temps k
autre de gros soupirs qui n'annonçaient pas qu'il fût très
satisfait de l'emploi de sa journée du lendemain.
En se séparant, Constance serra avec amitié la main du
jeune commis ; celui-ci faisait ses adieux comme quel-
■ qu'un qui a peur de ne plus revenir, quoique Pélagie, par
ses regards, fît son possible pour entretenir sa vaillance,
32. TROISIÈME VOLV.ME.
250
LECTURES DU SOIR.
Le lendemain , de grand matin , Ginguct se disposait à ,
aller trouver Edmond chez lui -, il parlait tout seul dans ;
sa chambre et s'exhortait à être brave \ quand il se sentait ;
faiblir il pensait à Pélagie , et alors l'amour lui donnait ;
du courage ; un sentiment est presque toujours l'auxi-
liaire d'uu autre.
Au moment où il allait sortir de chez lui , tenant à sa
main une boîte à pistolets qu'il venait d'emprunter à un
voisin, Ginguet est arrêté par son portier qui lui remet
une lettre. Le jeune homme l'ouvre et lit : «J'ai entendu
hier votre conversation avec Pélagie-, vous ne devez
pas vous battre pour moi, monsieur Ginguet, car Ed-
mond ne m'a pas calomniée, il ne vous a dit que la vé-
rité. Adieu ^ dites à Pélagie et à son oncle que je les ai-
merai toujours, mais que je les quitte; car , puisqu'ils sa-
vent tout , ils ne me trouveraient plus digne de vivre
avec eux.
Constance. »
Ginguet, en finissant ce billet, a laissé tomber à terre
sa boîte à pistolets; il relit de nouveau pour s'assurer
qu'il ne s'est point trompé, puis il se hâte d'aller reporter
à son voisin les armes que celui-ci lui avait prêtées, et
court chez Pélagie qui est avec son oncle ; il leur de-
mande d'abord où est Constance.
• Elle est sortie de bien grand matin, dit M. Pause,
sans doute pour aller reporter de l'ouvrage chez la lin-
gère; mais elle n'est pas encore revenue.»
Alors Ginguet donne à Pélagie la lettre qu'il vient de
recevoir. Celle-ci pleure, se désole et raconteà son oncle
tout ce qui s'est passé depuis la veille. M. Pause blâme
la conduite de sa nièce, qui voulait forcer Ginguet à se
battre, mais pourtant il i^e peut encore croire que Cons-
tance soit coupable.
« Non ! non ! elle ne l'est pas , s'écrie Pélagie , et sa
lettre où elle s'accuse elle-même me prouve seulement,
à moi , qu'elle craignait qu'un combat n'eût lieu et que
son cousin ne succombât-, car elle l'aime toujours, elle n'a
jamais cesser de désirer son bonheur, j'en suis bien sûre,
moi. Mais où est-elle allée... que va-t-elle devenir...
seule... sans amis, sans consolation?... Monsieur Ginguet,
ilfautabsolumentquevousretrouviezConstance-, je vous tÇ, ^pouse
chéries qui auraient passé inaperçues si sdh gendre ne
les avait relevées. Une querelle violente s'en était suivie.
« Je vous ai donné ma fille pour que vous me trouviez
de l'esprit, dit M. Bringuesingue. Vous êtes cause que
j'ai renvoyé Comtois qui, du moins, se contentait de se
gratter le nez quand je conunettais quelque inadver-
tance -, mais vous vous permettez de rire quand je m'em-
brouille dans une phrase ; cela ne peut pas aller sur ce
pied-là.
— Vous ne voulez plus vous mettre au piano quand
j'ai envie de danser, dit madame Bringuesingue, ou bieu
vous jouez si vite qu'il est impossible d'aller en mesure
et qu'on est sur-le-champ fatigué. Ce n'est pas ainsi qu'on
se conduit avec une belle-mère.
— Vous ne voulez jamais me mener promener, dit à
son tour Clodora, et moi j'aime beaucoup la prome-
nade. » '
Edmond avait répondu à tout cela :
• Mon cher beau-père, en m'offrant votre fille en ma-
riage, il fallait me prévenir que je devais être aussi votre
mentor. Mais il est trop tard pour refaire votre édu-
cation ; croyez-moi, ne cherchez pas à singer les grands
seigneurs , vous ne réussirez jamais qu'à vous faire mo-
quer de vous. Ma chère belle-mère, je ne vous blâme pas
d'aimer la danse, mais je ne puis passer ma vie à vous
servir d'orchestre. Quant à vous, madame, si je ne vous
promène pas plus souvent , c'est que vous bâillez conti-
nuellement quand je vous parle ; d'où j'ai conclu que
ma conversation et ma compagnie ne vous plaisaient
pas.»
La réponse d'Edmond n'avait point calmé les esprits;
ce fut bien pis lorsque l'on vit arriver de tous côtés
des gens auxquels le jeune homme devait de l'argent ,
lorsque l'on apprit qu'il avait dissipé presque toute la
dot de sa femme. Clodora pleura ; sa mère se trouva mal,
et M. Bringuesingue voulait faire mettre son gendre en
prison jusqu'à ce qu'il eût restitué la somme qpi'il avait
si lestement dissipée ; mais comme le beau-père n'avait
pas ce droit-là , il se contenta d'ordonner à Edmond de
sortir de chez lui, de n'y jamais rentrer tant qu'il serait
pauvre, et de ne plus considérer Clodora comme son
préviens que vous ne serez mon mari que lorsque vous
m'aurez rendu ma malheureuse amie...
— Mais , mademoiselle , est-ce ma faute si mademoi-
selle Constance vous a quittée. ?
— Cela ne fait rien , monsieur ; je ne puis être heu-
reuse que quand elle est près de moi, et comme je veux
être heureuse pour me marier , c'est" un parti bien ar-
rêté. »
Le pauvre Ginguet s'en alla en s'arrachant les che-
veux et se disant: «J'aurai bien de la peine à devenir
l'époux de mademoiselle Pélagie. »
Cependant , dès le jour même , il commença ses re-
cherches. Tout le temps que son bureau lui laissait
libre, il l'employait à parcourir divers quartiers pour
tâcher de découvrir Constance, mais il n'apprenait rien ;
Edmond avait le droit d'emmener sa femme avec lui ,
mais il ne fut pas tenté d'en user ; il laissa Clodora avec
ses parents et quitta la famille Bringuesingue, n'ayant
qu'un seul regret, celui de ne plus être garçon.
Edmond fut se loger dans une petite chambre faisant
mansarde; là, il se mit à faire des tableaux qui ne va-
laient guère mieux que des devants de cheminée , mais
il trouvait à les vendre et avec cela il vivait; car, dé-
goûté de tous les plaisirs, n'aimant plus le monde, n'ayant
plus d'amis, Edmond ne sortait presque pas de chez lui
^ et passait tout son temps à travailler. Il s'étonnait du
^r plaisir qu'il trouvait dans ce nouveau genre de vie; il
4= était tout surpris d'être heureux en s'occupant avec
^ assiduité et il se disait : « Si je n'avais pas autrefois
refusélos olTresde monsieur Pause, je sens bien que j'au-
Ct comme il revenait près de Pélagie sans pouvoir lui ^ rais pu encore être heureux près de Constance ; avec du
donner aucune nouvelle de son amie , la jeune fille lui
faisait fort mauvaise mine.
Pendant que ceci se passait , d'autres événements
avaient eu lieu dans la famille Bringuesingue.
Le beau-père voulait continuellement que son gendre
l'accompagnât dans le monde; mais, un jour, Edmond
avait été le premier à se moquer du manque d'usages de
^M. Bringuesingue. Celui-ci avait commis plusieurs gau-
travail, de l'ordre et do l'économie, nous n'aurions pas
connu la misère... Ah! l'amour-propre m'a perdu! j'ai
refusé le bonheur qui était près de moi , et j'ai passé ma
vie à faire des sottises, parce que j'ai toujours cru <|ue je
savais tout mieux que les autres!... J'ai mangé le bien
que m'avait laissé ma mère, j'ai ruiné ma cousine et j'ai
dissipé la dot de ma femme , parce que je me suis cru
poète, musicieu, spéculateur {..> Et tout cela sans autre
MLSEE DES FAMILLLS. 251
Tocation que «ette même idée qui, étant tout jeune, me JL vait donne... C'est tout ce que j'ai reçu de lui... et j'y ai
faisait dire à mes camarades de i>ension : » Oh ! si je vou- ^C placé, moi, tout ce que j'ai fait pour qu'il soit heureux. •
lais, j'en ferais bien autant que vous !» S! En disant cela la malade indiquait avec son bras un
Cesrcflexionsétaient un peu tardives, mais c'est encore ^ petit coffre placé sur une commode. Edmond, qui vient,
un mérite de reconnaître ses fautes. Il y a tant de gens ^ PO"r l^^ première fois, de penser que sa cousine a pu se
que l'expérience ne corrige pas ! ' ^ dire coupable afin de lui rendre la liberté, et qui sent
Il y avait près d'un an qu'Edmond faisait de petits ta- ^ ^^^^ larmes mouiller ses yeux à l'idée d'un tel dévoue-
bleaux lorsqu'il reçut une lettre de M. Bringuesingue ZÇ nie"t, Edmond court au petit coffre, l'ouvre, y trouve
qui lui annonçait que sa fille Ciodora venait de mourir ^ le souvenir qu'il a autrefois donné à sa cousine, et, dans
d'un excès de nougat; mais qu'en mourant elle avait IÇ, "ne des poches, un brouillon de lettre de la main de sa
pensé à son mari et exigé que ses parents fissent Edmond Sp cousine. Il le lit. C'est le modèle de la lettre qu'il a reçue
leur héritier. M. et madame Bringuesingue avaient juré à ^% et dans laquelle on offrait de lui prouver que Constance
leur fille de satisfaire ses désirs, à condition que, de k '^^ l'aimait plus,
leur vivant, leur gendre ne leur demanderait rien. ^ Edmond comprend toute la générosité de sa cousine
Edmond répondit à M. Bringuesingue qu'il était touché E «1"^ ^P^ès lui avoir donné sa fortune, lui a sacrifié ce
du dernier souvenir de sa femme et le priait de disposer tÇ ^"1 est le premier bien d'une femme, son honneur, sa
à son gré de sa fortune. Edmond commençait à devenir ± réputation. Il court se jeter aux pieds de Constance; il
véritablement artiste: il ne plaçait plus le bonheur dans ± P""^"** ^^ '"^" 1"''! ^^igne de ses pleurs en lui deman-
les richesses. 11 avait pris goût au travail; ce qu'il faisait ^ ^^^"^ pardon d'avoir pu la croire coupable, en se mau-
était moins mauvais et lui était mieux pavé. Au bout de ± ^lissant pour avoir fait le malheur d'une femme qui
quelque temps il fit vraiment bien et on "lui commanda ^C mentait si bien tout sou amour. Mais Constance ne
des tableaux; alors il quitta sa chambre mansardée et ± l'entend pas: son délire est toujours le même, et l'état
pat prendre un petit logement dans lequel il avait uu ± «^^ns lequel il la voit augmente encore les regrets et le
2^gjjgj. cjo tlésespoir d'Edmond.
Il n'y avait que trois mois qu'Edmond habitait son ïz ^^ ^.'^'^'".^ voisine ramène un médecin qui déclare ne
nouveau local, dans lequel il vivait très retiré, lorsqu'un ± P^"^^"' répondre de la malade et s éloigne après avoir
soir une vieille femme vint frapper chez lui. C'était une ± ^^"^ ^^^ ordonnances.
voisine; elle demeurait au-dessus d'Edmond. mais celui^i £ , ^«»fj^"f«, Pf^'« ""^ n"\t cruelle; Edmond n'a pas
ne connaissait aucune des personnes qui habitaient la ± fermél œil de la nuit, mais la voisine n'a pu résister au
même maison que lui. 5 sommeil. Elle dort profondement , et Edmond sent bien
. , . .„ u ■. 4. i I II j* ' cj o{o que la pauvre Vieille ne lui serait pas d'un srand secours
La bonne vieille était tout en larmes; elle dit a Ed- 4= „^.,„ *:„..„„ r^^d »i «^ "u.^
, . ' aE pour soigner Constance. Mais un souvenir est venu
, . , , . $ frapper ses esprits ; dès que le jour est venu et que la voi-
.Par grâce, monsieur, venez m aider a soigner une J sj^g ^^j éveillée, Edmond sort et court sans s'arrêter
ieune femme qui est bien malade... elle demeure ici g j^s^j^e ^^^^^ ^^ Paus^. j:, jj ^^nte tout ce qui lui en
dessus, sur le même carré que moi... Elle vit seule, ne 3= arrivé, tout ce qu'il sait de la belle conduite de sa cou-
sort jamais, travaille toute la journée, et ne voyait que £ sj^g^ ^^ ji y^^vait pas achevé son récit que Pélagie qui.
moi à qui elle avait la complaisauce de rendre mille petits ± t^ut en l'écoutant, se hâtait de mettre un chapeau et un
services; mais avant-hier elle est tombée malade, et au- £ ^hàlc lui dit: «Conduisez-moi près d'elle... Ah! je la
jourd hui une fièvre terrible... le délire... Et moi, je ne J^ connaissais mieux que vous et je ne l'ai jamais cru cou-
sais que lui donner... et je ne voudrais pas la laisser seule cjo pjjjjjg ,
pendant que j'irai chercher uu niédecin. - Jj ^ neuf jours de là. Constance, qui avait toujours eu le
Edmond suivit sur-le-champ la vieille voisine : elle le o^ Relire, luttant sans cesse entre la vie et la mort, venait
mena chez lamalade. La tout était simple, modeste, mais .j. d'éprouver une crise qui l'avait sauvée; un profond
propre et bien rangé. Le jeune homme, sans en deviner c^ assoupissement en avait été la suite : il avait été suivi
la cause, se sentait ému en approchant du ht ou était la Jp j'un sommeil doux, bienfaisant, réparateur; et lorsque
jeune femme; mais que devint-il en reconnaissant sa cou- g Constance rouvrit les veux , elle souriait comme quel-
sine dans la malade qu'il venait garder ! g ^^•^^^ q^j ^ ^^^^ ^^^^ihé 'ses souffrances. Mais que l'on se
. Constance ! s ecrie Eamond. ^ ^•^.^^^J.^ g^ surprise en vovaiit près d'elle Pélagie, le bon
— Vous connaissez cette jeune dame? dit la vieille tf ji. Pause, son cousin, et jusqu'à M. Ginguet.
femme. ojo . Est-ce un rêve? dit Constance en refermant ses yeux
— Si je la connais!... c'est ma cousine... ce devait être ^ de crainte de voir rillusion se dissiper.
ma compagne, et ce fut pendant long-temps ma meilleure 4= — Kon, lui répond Edmond eu lui serrant doucement
amie... Constance! pauvre Constance!... mais elle ne ^ la main; le passé seul est un rêve... mais vous l'oublierez,
m'entend ni ne me reconnaît... Madame, allez vite cherchei ^^ ma cousine; vous avez déjà été si généreuse pour moi
un médecin. Quant à moi, je m'établis ici. je ne quitte 3o que vousle serez encore. ..Jeconnais votre dévouement...
jtlus ma cousine qu'elle ne soit hors de danger. » 3^ le ciel m'a rendu libre afin que je puisse entièrement ré-
La vieille dame sort; Edmond reste seul près de Cons- «■{■= parer mes torts... Encore une fois , Constance , le passé
tance qui a un violent délire, et qui, dans son égarement, 5° n'est qu'un rêve, et c'est votre fiancé qui est près de
prononce souvent le nom d'Edmond. Celui-ci écoute ^|o vous comme le jour où nos deux mères unirent nos maiu§
attentivement ce que dit la malade, et bientôt il distingue 3^ et notre avenir. »
ces mots: % Constance ne pouvait plus répondre; elle versait des
• 11 m'a cru coupable... Mon Dieu! il a cru que j'en X larmes de bonheur, et quoique les médecins défendent
aimais uu autre que lui... mais c'était pour qu'il fût libre... ^ les grandes émotions aux convalescents, celie-ci hâta le
Celte lettre... ce billet... c'était moi qui l'avais dicté... X rétablissement de la malade,
fcn ai là le brouiHon... là, dans vtu seuveair qu'il a»'a- T Puis Edmond épousa « cottsine, pais M. Giogaet rC'
252
LECTURES DU SOIR.
garda Pélagie en soupirant et lui dit : « Ce n'est pas ma
faute si c'est un autre qui vous a fait retrouver votre
amie; je faisais tous les jours deux ou trois lieues dans
Paris pour la chercher. • •
Pélagie ne répondit qu'en présentant sa main à Gin-
guet, et, en vérité, le pauvre garçon l'avait bien gagnée.
Et je ne vous affirmerai pas que Pélagie fit toujours
les volontés de son épouï, mais, en revanche, je vous
certifie que M. Ginguet n'eut jamais d'autre volonté que
celles de sa femme (1).
0. PAUL DE KOCK.
(1) Toutes les iflustrations de cet article sont dessinées paf
M. Cjukyiixb.'
Dénouement.
VOYAGES.
ÎTN TEMPLE A TRÏPETTY.
A quatre vingt milles de Madras, dans le district de X do Tripolty, qui n'a do remarquable que los rui
Cranale et au milieu d'une riante vallce, s'élève la ville "V anciens monuments. A huit milles de là, derriè
ruines de srt
derrière les col-
MUSEE DES FAMILLES.
253
lines qui. ferment la vallée, se trouve la ce'lèbre pagode ,
du même nom. De la partie sud de la ville on aperçoit ;
un sentier étroit qui se dirige en serpentant de la base au ;
sommet de ces collines; sur le plateau s'élèvent plusieurs ;
portiques d'une architecture simple, mais élégante*, c'est ;
sous leurs arches que passe la troupe pieuse des pèle- ;
rins qui tous les ans va déposer ses offrandes sur les ;
autels de l'idole. Dans cette solennité, il est permis à la ;
population hindoue d'accompagner le cortège: mais dès ;
qu'elle aperçoit la pagode, elle doit s'arrêter t. se pros- ;
terner la face contre terre, en prononçant trois fois le ;
nom de l'idole; elle se retire ensuite satisfaite et silen- ;
cieuse, pénétrée d'un vif sentiment de joie d'avoir pu ;
encore cette fois jeter un regard avide sur ce lieu con- ;
sacré.
L'histoire de cette pagode est enveloppée dans l'obscu-
rité de la mythologie hindoue ; mais il est hors de doute ;
que sa fondation remonte à une haute antiquité. Les brah- ;
mes assurent qu'elle a été construite sous le règne de
Cal-Yug, mort depuis 4,930 ans, période qui du reste
coïncide parfaitement avec l'époque où, suivant la tra-
dition, Vishnou se serait dérobé au regard des hommes.
La plus grande fête célébrée dans c« temple, la seule, à '
vrai dire, qui attire un concours immense de pèlerins de
toutes les parties de l'Inde, c'est la commémoration des
noces de Seshachellaicausah avec la belle Tudmavuttee,
fille d'Âkasha, rajah de Narrainovunnun. Cette fête, ap-
pelée le JSrum/iaufsotcen, dure neuf jours, et alors aucun
Hindou ne se croit dispensé d'envoyer à la pagode de
riches présents; il n'est pas jusqu'au pauvre cultivateur
qui ne fasse son offrande, qui consiste en une petite
quantité de riz renfermée dans un sac d'étoffe plus ou
moins précieuse, suivant ses moyens.
La naissance d'un Mis, la réconciUation avec un ennemi,
l'heureuse issue d'un voyage, le mariage d'un enfant chéri,
le succès d'une entreprise, le retour de la santé ou l'ap-
proche de la maladie, sont autant de motifs qui détermi-
nent l'envoi des présents à la pagode de Tripetty. En
général, ils se composent de lingots d'or ou d'argent, de
pièces de monnaie, de sacs de roupies, d'étoffes précieu-
ses, d'épices, de riz, de l'assafœtida, de boucles de che-
veux, offrandes de l'eufance ou de quelque ^^erge timide.
Le paralj-tique offre une jambe d'argent ; l'aveugle des
yeux d'or ; la jeune mère qui conçoit des craintes pour
la santé de son nouveau-né lui détache ses boucles d'o-
reilles, et, pleine d'espérance, les dépose sur l'autel de
la divinité. La fiancée, impatiente de revoir son bien-
aimé ou tourmentée par la jalousie, accourt éperdue
dans le temple, parée de ses plus riches atours, se pros-
terne, et, après sa fervente prière, croit voir la divinité,
qu'elle aperçoit à travers un nuage d'encens, sourire à
ses vœux; elle écoute, et, dans son hallucination, elle a
cru entendre l'écho mystérieux lui apporter des paroles
de bonheur ; ses angoisses s'apaisent, la sérénité apparaît
sur son visage, et, dominée par un sentiment profond de
reconnaissance, elle dépose sur les marches du sanc-
tuaire sa robe de mousseline brochée d'or, ses bracelets,
son coUier de perles, et s'en retourne satisfaite et riante,
se jeter dans les bras de sa mère, pour lui faire part de
ses espérances.
Les offrandes sont rarement présentées par les parties
intéressées; elles sont presque toujours confiées à des
intermédiaires; mais le plus souvent elles sont apportées
par des goseynes^ espèces de servants de la pagode, dont
le nombre est très considérable. Quelques mois avant les
fêtes dvL BrumhautsoiJcen^ ils parcourent les différenles
villes de l'Inde, où, après s'être fait reconnaître des
brahmes, ils déploient la bannière de Sesha. Ce signal
annonce leur présence, et le peuple vient en foule dépo-
ser entre leurs mains les dons qu'il destine à la pagode
de Tripetty. Lorsqu'ils sont sur le point de retourner,
les fidèles qui se disposent à aller en pèlerinage visiter
la sainte pagode viennent se ranger sous leurs ordres;
car la présence d'un goseyne^ porteur de la bannière de
Sesha^ suffit pour protéger toute une caravane contre
les attaques des voleurs.
En me rendant à Tripetty, je rencontrai une de ces
caravanes, assemblage hétérogène de personnes de tout
âge, de tout sexe, de toute condition, allant à pied sous
la protection de iSesha. Rien de plus animé, de plus bi-
zarre, de plus grotesque que les groupes qui la compo-
saient. Toutes les cinq minutes la caravane suspendait
sa marche pour répéter en chœur les attributs de Sesha.
Il fallait voir alors ces malheureux, malgré leur fatigue
extrême, malgré les rayons d'un soleil brûlant, pirouet-
ter avec vitesse et faire retentir les airs de leurs accents
gutturaux. Ces mots, expression mystique des attributs
de la divinité de Tripetty,
Go'w-gow — goveenda — Kauz — rau700 !
étaient prononcés par toutes les bouches avec une fré-
nésie telle que si je n'eusse pas vu ces fanatiques re-
prendre, quelques instants après, une attitude plus
calme, je les aurais cru atteints de folie.
Dès que les pèlerins ont pénétré dans la première en-
ceinte de la pagode, ils sont soumis à des ablutions qui
durent plusieurs heures, et qui sont accompagnées et
précédées des cérémonies les plus étranges. Ces prépara-
tifs terminés, la grande porte d'argent leur est ouverte,
et l'adoration commence. C'est là que se bornent les dé-
tails que, 50715 profanation, peut transmettre au vul-
gaire celui dont le front s'est imprimé sur la poussière du
sacré parvis. Après s'être acquittés de leurs pieux de-
voirs, les pèlerins sont conduits sous des hangars, es-
pèces de caravanserais attenant aux constructions de la
pagode^ où, pendant tout le temps des fêtes du Brum-
hautsowen, ils reçoivent des mains des brahmiues leur
nourriture, composée de riz, de légumes et de confitures.
Intimement lié avec un jeune Anglais qui remplissait les
fonctions de collecteur du district de Tripetty, j'ai pu re-
cu^eillir quelques détails curieux sur les revenus de ce tem-
■ pie et sur les moyens ingénieux ({u'emploient les brahmi-
nes pour les augmenter ou les rendre plus productifs. Ces
revenus s'élèvent, année moyenne, à plus de 200,000 livres
sterling (5,000,000 fr.). La pagode de Tripetty est la seule
où les adorateurs reçoivent quelque chose en échange de
leurs offrandes; celui qui fait un présent de la valeur de
100 roupies (250 fr.), reçoit un turban ; de 500 (1,250 f.),
une veste brodée; et de 1,000 (2,500 fr.), un schall. Mais
il ne suffisait pas d'attirer les dévots par l'appât de qiiel-
ques colifichets, auxquels cependant la superstition at-
tache le plus grand prix; il fallait aussi trouver des
moyens moins dispendieux, et surtout plus variés, pour
faire passer l'argent des fidèles dans les coffres dt la pa-
gode. Les brahmmes sont parvenus à vaincre cette diffi-
culté, et l'on peut affirmer qu'aucun pèlerin, après les
fêtes du Brumhautsoicen, ne s'en retourne la bourse bien
garnie. Pour parvenir à leur but, les desservants de la
pagode ont d'abord imaginé de changer quatre fois par
jour le costume de l'idole; chacune de ces cérémomes
i est annr>ncèe avec pompe à l'entrée du temple; un brahme
■ explique leur corrélation avec le culte de Vishnou et
254
LECTURES DU SOIR.
les nombreux avantages qu'en pourront retirer les assis-
tants. Après cette annonce, les portes s'ouvrent, et les
curieux qui veulent assister à ces travestissements sont
obliges (le paver un tribut proportionné à la riches.?e
des ornements dont la divinité est revêtue à chacune fJe
ces différentes représentations.
Pour assister à l'abbeesheyhoom, ou la purification,
chaque pèlerin est tenu de payer 40 roupies flOO fr) :
cette cérémonie consiste à laver l'idole avec du lait et à
la parfumer avec du musc et du camphre. Pour voir le
Por-lun gecseeva, c'est-à-dire Fidoie parée de ses plus
riches ornements , chaque spectateur remet d'avance
80 roupies (200 fr.), etc. Ce n'est pas seulement à creVr
et à multiplier ces étranges exhibitions que s'est arrêté
l'esprit inventif des brahmines; le naivadnom et le
tcurtena témoignent à la fois de leur haute capacité
financière et de la connaissance profonde qu'ils ont du
cœur humain. Sous ces deux désignations sont comprises
les offrandes spécialement destinées à l'usage munédiat
et particulier de l'idole; elles consistent en robes bro
chées d'or, en ceintures ornées de pierreries, en turbans
enrichis d'aigrettes, et enfin en mets recherchés que l'i-
dole est censée consommer-, en liqueurs et parfums pour
ses ablutions ou pour entretenir, les cassolettes qui fu-
ment autour d'elle. Une destination si sainte, si pure,
devait vivement exciter l'enthousiasme de tous les fidèles;
mais pour le rendre plus ardent et surtout plus durable,
les brahmines ont accordé seulement aux hautes classes
la prérogative de faire de telles offrandes; aussi la Com-
pagnie a-t elle soumis ces dons à une taxe de 30 pour 100
sur la valeur.
Pendant les fêtes du Brumhautsotcen^ on fait faire à
l'idole, ou plutôt à son image, deux processions par jour;
on croirait qu'après avoir apporté leur offrande, qu'après
avoir été rançonnés de mille manières, les pèlerins sont
du moins libres d'en faire partie sans rétribution. Les
brahmines de la sainte pagode ne l'ont pas voulu ainsi;
mais, dans leur conduite, ils ont fait preuve debeaucoupde
tact. Comme la ferveur des pèlerins ne pouvait pas êtreea
raison directe de leur situation financière, et que cette
disposition, trop vivement excitée par les objets environ-
nants, ne leur eCkt pas permis de rester témoics impas-
sibles de cérémonies extérieures, on a cru prudent d'éta-
blir un tarif pour les différentes places à occuper dan.s ces
proi^essioBS, appelées tcahawe- Grâce à cette sage dispo-
sition, chacun peut jouer un rôle dans cette scène ; co-
ryphée, s'il a la bourse bien garnie ; simple comparse,
s'il n'a que peu d'argent à dépenser.
-Aussi, dès que le cortège apparaît sur le seuil de la
pagode, précédé de cent thuriféraires qui remplissent
l'air des vapeurs de l'encens et de la myrrhe; dès que
les devêda-mes, au corps Qexible , à la voix mélodieuse,
commencent à exécuter, au son de leurs clochettes et du
tourte^ leurs danses voluptueuses ; et que le palanquin,
où l'on remarque une iigurine en cuivre doré, copie
fidèle de la statue colossale du temple, s'avauce, on en-
tend un léger murnuire , expression de respect , d'en-
thousiasme et d'admiration , sortir de toutes les bouches.
La multitude ravie s'incline et se presse pour prendre
rang. Les brahmines s'efforcent alors de maintenir Tor-
dre, et surtout de fiire respecter les droits acquis. Bien-
tôt, sous leur influence, le calme se rétabht , et l'on
voit cette agglomération , d'abord confu--.e , se déployer
silencieuse en longues ondulations. L'heureux mortel
qui peut obtenir une place près du palanquin , en tou-
cher le tabis, humer l'air qui environne l'image de
Sesh<i , croit ne pas faire un trop grand sacrifice en don-
nant 100 roupies (250 francs) pour une seule procession.
Le prix de chaque place est du reste fixé d'après une
échelle décroissante, en sorte que ceux qui occupent les
derniers rangs ne paient qu'une très faible rétribution.
(Asiatic- Journal.)
HISTOIRE NATURELLE.
I.E TIGRE ET L'IIEMIONE.
Le TUJRE Rov.iL (filis ligri.t) est le plus grand et le
plus terrible des auuii.iux du genre chat; il égale et
surpasse uième le lion eu grandeur, mais il est plus grêle,
plus svellc,elsa tête est plus ronde; son museau court,
ainsi que ses mâchoires armées de dents tranchantes et
d'une grandeur cuornie , donnent à sa gueule une force
prodigieuse. Sa langue est couverte d'epiues recourbées
du cùté de la gorge , de manière à lui donner la faculté
d'tMilever des l(iud)eau\ de peau d'un seul coup ; ses
pattes sont munies d'ongles puissants, rètraclilts, qui.
se redrrssaut vers le ci.-l et >e cachant outre les doigts
dans l'état de repos, par reflet de ligaments élastiques ,
ne perdent jamais leur pointe ni leur tranchant. Son pe-
lage est d'un fauve vif en dessus, d'un blanc juir eu «les-
sous, irrégulièrement rayé de noir en travei« , co qui
le distingue très bien de toutes les grandes espèces de
chats.
Le tigre u'habito que les Indes orientales , dans le dé-
sert qui sépare la Chine de la Sibérie, jusqu'entre les ri-
vières d'Iilisch et d'isohim, et même jusqu'à l'Ob, quoi-
que rareiiicnt ; il est commun dans le Bengale, mais jit-
iii.iis on ne l'a trouvé en-deçà de l'Iudus, de l'Oius et
de la mer Caspienne. Ceci n'empêche pas que pres(}ue
tous les anciens voyageurs qui ont parcouru des contrées
chaudes, non pas seulement en Asie, mais enc^^re en
Afrupie et en Amérique, disent en avoir rencontré, et
brochent sur ce canevas les contes les plus exagérés, les
plus merveilleux. Ici c'est le combat d'un tigre et d'un
éléphant ; là il terrasse un rhinocéros ; ailleurs il lutte
contre un lion, quoique ces deux auimami habitent des
MUSEE DES FAMIIXES.
255
contrAîs différentes, etc., etc. Je ne puis résistera l'en-
vie de rapporter un de ces contes •, le voici :
Un missionnaire se promenait un jour sur les bords
marc'cageux et couverts de roseaux d'une rivière de l'Inde.
Tout-à-coup un tigre caché dans les joncs pour e'pier sa
proie s'élance d'un bond prodigieux sur le promeneur.
Celui-ci, par une présence d'esprit admirable , se jette
sur le côté , et le tigre , qui mancjue son coup , va tomber
précisément dans la gueule d'un crocodile que le bon
pèrfr n'avait pas aperçu et qui n'en ouvrait pas moins
d'immenses mâchoires pour le saisir et le dévorer. Le
missionnaire, échappé comme par miracle à ces deux émi-
ncnts dangers, tourne les talons sans regarder derrière
lui et se sauve pendant que les deux monstres se livrent
un combat à outrance! Et les journalistes rajeunissent
de telles histoires! et elles sont imprimées par de graves
personnages!!!
On ne peut expliquer ces erreurs des voyageurs que
de deux manières : il faut croire qu'ils se hasardent à
rapporter comme témoins oculaires des contes popu-
laires ayant cours dans les contrées qu'ils ont parcou-
rues, ou qu'ils attribuent au tigre des faits accomplis par
des panthères, des jaguars, des léopards, etc., ce qui
est d'autant plus vraisemblable que partout on est assez
porté à donner le nom de tigre aux animaux du même
genre qui ont la peau tigrée.
On a beaucoup vanté la générosité du lion et beau-
coup parlé de la cruauté , de la férocité indomptable du
tigre', on a eu tort dans les deux cas. Le tigre n'est pas
plus cruel que le lion, mais seulement pour approcbersa
proie il emploie plus de ruse, pour l'attaquer beaucoup
plus d'audace, et pour la vaincre un courage qui ne cède
qu'à la mort. Le lion annonce son approche par des ru-
gissements qui paralysent ses victimes \ le tigre se glisse
en silence et les Surprend. Le lion se retire s'il trouve
une résistance qu'il ne croit pas pouvoir vaincre; le
tigre combat et se fait tuer. Telles sont les uniques diffé-
rences qui constituent la géaérosité de l'un et la cruauté
de l'autre.
On croit que le lion est capable de reconnaissance , et
l'on appuie cette opinion sur deux ou trois faits fort an-
ciens, évidemment controuvés. Le tigre, dit-on, a une
férocité indomptable , qui le rend incapable d'éprouver
de l'attachement pour la main qui le nourrit, de se plier
à l'esclavage. Voyons si cette assertion ne serait pas
aussi hasai;dée que les autres.
L'empereur Héliogabale , dit un historien , se mon-
tra dans Rome sur un char traîné par des tigres. Or ,
vous remarquerez qu'il s'agit bien ici du véritable tigre;
car, à la description que Pline nous a laissée de cet ani-
mal , qui , dit-il, a des bandes noires , il n'est pas pos-
sible de le confondre avec aucun autre de son genre. Le
voilà qui oublie sa férocité indomptable, non- seulement
pour s'accoutumer à l'esclavage, mais encore à la domes-
ticité ; il l'oublie au point de se laisser atteler à un char
et de traîner sans danger, au milieu d'une population
nombreuse et turbulente, un empereur bien plus féroce
que lui. Ce fut Auguste qui montra le premier un tigre
aux Romains , et il était apprivoisé, dit le même histo-
rien. Les empereurs tartares savaient le dresser au point
qu'ils l'employaient à la chasse de la même manière que
le chien.
11 y a environ trente-six ans qu'un promeneur de mé-
nagerie ambulante montrait, à Francfort , un tigre d'une
rare beauté. A son commandement l'animal , attaché à
une chaîne de cinq ou six pieds pour la tranquillité des
spectateurs, sortait de sa cage et faisait plusieurs exer-
cices. Son maître, le comparant à un cheval qu'on bride,
lui ouvrait les mûchoires et lui mettait le bras dans la
gueule en guise de mors ; puis il s'asseyait sur son dos
et se faisait porter sans que l'animal témoignât la moindre
impatience.
Mais sans aller chercher des exemples loin de nous,
tout Paris a vu le sieur Martin entrer sans crainte dans
la cage d'un tigre qu'il montrait aux curieux, s'asseoir
sur lui, le caresser, jouer, le contrarier même, sans qu'il
en ait résulté aucun accident. Celui qui existait derniè-
rement à la ménagerie du Jardin du roi était fort doux et
caressait avec un plaisir très marqué la main de l'em-
ployé qui le soignait. Pendant sa longue traversée de
l'Inde, il est resté attaché par une simple corde sur le pont
du vaisseau , et les matelots le détachaient fort souvent.
Son corps leur servait habituellement d'oreiller, et un
jeune mousse ne trouvait pas pour dormir de meilleure
place qu'entre ses paltes. Enfin j'ai vu quatre ou cinq ti-
gres vivants dans le cours de ma vie; tous étaient par-
faitement apprivoisés et ne montraient pas un caractère
plus féroce que le lion.
Mais ce qui , sans doute , n'a pas peu contribué à la ré-
putation de cruauté que l'on a faite au tigre , c'est cette
agilité prodigieuse, cette force incomparable et ce cou-
rage indomptable qui le rendent le plus terrible de tous
les animaux et le fléau des Indes orientales. La rapidité
de sa course est telle que dans les marches des armées il
lui est arrivé quelquefois d'enlever un cavalier de dessus
son cheval et de l'entraîner dans le fond des bois sans pou-
voir être atteint. Le nombre de ses ennemis ne l'intimide
jamais, et, prompt comme l'éclair, il va saisir sa proie
au milieu d'une caravane armée tout aussi hardiment que
s'il la rencontrait seule dans le désert. Cependant il se
blottit et se cache dans les hautes herbes et les bambous
quand il s'agit de surprendre une proie timide qui , sans
cela, lui échapperait par la vélocité de sa course. Le lieu
de son embuscade est ordinairement le bord d'une mare
où les gazelles , les antilopes et autres animaux viennent
se désaltérer.
Dans les déserts sablonneux de l'Asie , il attaque sou-
vent le DziGGETAY OU HEMioNE (cquus hemionus) , qui,
pour la grandeur et les formes, tient le miheu entre le
cheval et l'âne. Ce joli animal , probablement le mulet
sauvage d'Aristote , est de couleur isabellc , à crinière et
à ligne dorsale noires ainsi que la houppe qui termine sa
queue. Wous en possédons depuis peu de temps deux in-
vidus vivants à la ménagerie du Jaidin du roi. Les dzig-
getay vivent en troupes nombreuses et se plaisent dans
les prairies vastes et désertes qui bordent les grandes riviè-
res. C'est là que, caché dans un fourré, le tigre les attend
au passage. D'un bond prodigieux, de cinquante à soixante
pieds , il se jette sur un de ces animaux , le terrasse du
premier choc, lui brise le crâne, et l'entraîne ensuite
dans les bois en courant avec autant de légèreté qu'un
loup emportant un faible agneau.
Quelques rois de l'Inde mettent la chasse du tigre au
nombre des plaisirs royaux, et la font avec un grand ap-
pareil d'hommes, d'éléphants et de chiens. Malgré toutes
les précautions prises pour la sûreté des chasseurs, il
arrive presque toujours quelques malheurs , et il n'est
pas rare de voir un tigre bondir et enlever un homme
jusque sur le dos d'un éléphant, ou terrasser ce dernier,
s'il peut saisir sa redoutable trompe et s'y cramponner
opiniâtrement. Lorsqu'il est gravement blessé d'un coup
de feu il se retire un instant dans les roseaux , mais c'est
256
LÉCTLRES DU SOIR.
pour revenir bientôt au combat plus furieux, qu'il n'c'lait X souvent , expirer sur les corps sanglants et déchirés de
avant, se faire tuer accablé par le «opbre. et. trop ■f' ses ennemis renversés.
uâaift'«{f!ift(iii)i
i
Tigre et Hcmiooe.
D«ssin et gravure de SfœnihL
Fort heureusement pour les Indiens ce terrible animal ^ cessible, le mâle ne manque jamais de les manger et de
iiltiplie fort peu son espèce. La femelle met bas de trois S^ détruire ainsi une grande partie de sa formidable pos-
à six petits ; mais , comme dans la plupart de5 chats, si
elle n'a pas le soin de les cacher dans une retraite inac
térité.
AD DÉPÔT CEMHAL D'AD0>>EMENT, RUE SAIM-GEOBGES, 11.
BOITA&O.
Imprime par les prpssrs m^nniqiics de E. DUVEnCEn,
rue de Vorncuil , 4.
JX.
MUSEE DES FAMILLES.
2.57
ÉTUDES D'HISTOIRE NATURELLE.
PARIS AVANT LES HOMMES.
Grand Ptérodactyle — 8 pieds d'envergure.
Ptérodactyle h museau court. — 1 pied d'envergure.
II faisait froid ; le vent du nord poussait avec violence c^ de sonner. - Non , me dis-je , je ne sortirai pas. » Et sans
contre ics vitres de ma fenêtre des tourbillons d'une X ôter les deux pieds de dessus mes chenets , sans quitter
neige dure et sèche; mon feu pétillait; il lançait une X les pincettes que j'avais à la main, je m'allongeai dans
flamme vive et brillante, et huit heures du spir venaient T mon vieux fauteuil et changeai de posture afin de rcvaa-r
ailN 183G. ^ 33^ _ TuoiSlÈ.ME VOLUME,
258
LECTURES DU ^OIR.
ser plus k mon aise. Bientôt mes rêveries se dirigèrent
naturellement vers mes études habituelles, etpeuà peu
demi-sommeillant et demi-éveillé, un vague désir de
connaître les différentes phases de la nature s'empara de
moi et préoccupa mon imagination vacillante. • Hélas!
pensai-je, pourquoi ne sommes-nous plus au temps des
fées et des génies? peut-être en trouverais -je un assez
bonne personne pour me dire ce (ju'était le monde,
ou seulement la France, ou seulement Paris, ou seu-
lement le jardin des Tuileries , il y a huit ou dix mille
ans , plus ou moins. •
Tout-à-coup j'entendis comme un frôlement de papier
dans ma bibliothèque. Je vis trois ou quatre in-quarto
et autant d'in-octavo s'agiter sans aucun moteur appa-
rent, sortir de leur place, étendre en forme d'ailes leurs
planches doubles d'illustrations, et voler d'un seul trait
jusque sur mon bureau, à proximité de ma main. Mais
voici bien un autre prodige ! ils s'arrangent en une pile
d'où s'échappe une épaisse fumée qui les dérobe k ma
vue ; puis la fumée s'évapore , et au lieu de mes in-
quarto j'aperçois le Diable Boiteux de Lesage.
— Je t'ai entendu , me dit-il , et me voici. — Bien
obligé , uionsieqr le déinoR. — Les ignorants et les sots
veulent Ure dans l'avenir et trouvent fort aisément des
gens qui, moyennant finances, leur expliquent claire-
ment ce qu'ils veulent savoir; les gens instruits cher-
chent à rapetasser les lambeaux épars du passé, k les
coudre ensemble pour en former un tableau utile au
présent. Ils sont essentiellement bouquinistes et rêvas-
seurs , mais cela ne suffit pas, et, comme tu le disais
tout k l'heure, il faut un génie qui les aide. Or, un gé-
nie est aujourd'hui une chose fort rare ! — Personne ne
doit le savoir mieux que moi , monseigneur, car j'ai
l'honneur d'appartenir k plusieurs académies. — Je viens
te tirer d'embarras , parce que, au fond, je suis un boa
diable. — Quoi ! lui répondis-je transporté de joie, vous
me diriez ce qu'était Paris il y a quatre , huit, dix mille
ans? — Oui , et bien mieux , je le le ferai voir. Si je ne
puis avancer d'une heure dans l'avenir, je peux rétro-
grader de plusieurs milliers d'années dans le passe.
^ Viens avec moi et partons de suite, car le voyage sera
long quoique nous n'allions pas loin.
PREMIERE PERIODE.
Le génie me passa un doigt sur les yeux, et je me trou-
vai assis à côté de lui dans une barque légère flottant
sur un vaste océan. — J'aurais pu, me dit-il, reculer en-
core de plusieurs siècles dans le passé, mais je ne t'au-
rais montré dans ces premiers temps que .de la matière
inanimée , brute , obéissant sans exception aux lois
éternelles de la physique et de la chimie , et tout cela ne
t'aurait pas paru très clair ; nous prendrons donc les
choses de moins haut. Afin que tu comprennes bien ce
que tu vas voir, il e^t nécessaire que je te donne une
idée générale du globe que tu habites.
• 1° Son enveloppe extérieure est aériforme , et se
nomme atmosphère.
— On dit que cette première couche a quinze lieues
d'épaisseur?
— Je n'en sais rien , dit le génie, et il continua :
« 2° La masse des eaux ou enveloppe liquide couvrant
environ les trois quarts de la superficie du globe, chan-
geant continuellement de place, de manière k recouvrir
et découvrir tour k tour les continents.
— Est-ce par l'effet d'inondations spontanées, comme
le déluge?
— Je n'en sais rien.
— On prétend que si la masse des eaux était unifor-
mément répandue sur la tei're,"Son épaisseur serait da-
niiile mètres. Qu'eu pensez-voûs?
— Je n'en pense rien du tout , parce que j'ignore la
profondeur des abîmes de l'Océan , et ce n'est ni toi ni
moi qui les sonderons.
• 3" L'enveloppe solide, ou Vécorce minérale, est cdlle
que tu vas voir .se modifier, se former, se peupler, pen-
d;int notre courte promenade de quelques milliers d'au-
ueés.
Connaissez-vous son antiquité, à dater du chaos?car
ks Chinois, les Indiens, les Egvptiens et les Juifs ne sont
pas d'accord sur l'&ge du monde.
\
— Dans tous les cas ce ne sera pas moi qui les accor-
derai :
• 4° La partie centrale ou masse interne.
— Je désirerais bien savoir de quoi elle se compose?
— Et moi aussi.
Voilà un diable qui doit être véritablement savant,
■pensai-je , car il ne se pique pas de tout savoir.
— Ton cabinet est dans le faubourg Saint-Germain, me
dit-il?' — Oui. — Rue du Cimetière-Saint-André-des-
Arts ? — Oui. — Eh bien ! lève le nez en l'air et regarde. •
Je levai la tète, mais je n'aperçus qu'un ciel pur et
azuré, et, vers l'Orient, les premiers rayons du soleil
levant. — Tu ne vois rien autre chose? — Non. — Nous
sommes cependant perpendiculairement k trois cent mè-
tres au-dessous de la maison que tu habites , et sur une
mer de trois cents mètres de profondeur. — Comment
cela? — C'est tout simple-, je l'ai transporté tout d'un
coup k la période primitive , et dans ce tenips-lk la sur-
facç du sol où se trouve Paris était k peu près à six cents
mètres plus bas qu'en 1836, voilk tout. Tu vas voir cette
surface s'élever progressivement par Aes formations
nouvelles. Cette mer, sur laquelle nous sommes, repose
sur le sol primordial ou couche primitive, enveloppant
le globe entrer. EUe-est partout homogène et se compose
de terraiiis schi^eux cristallins (granit et syénite ordi-
naine). Ou n'y trouve ni cailloux roulés, ni débris or-
ganiques. Ses couches, très inclinées, composent \es
grands massifs de montagnes. Les plantes et les animaux
n'existaient pas encore. Si tu veux, nous allons attendre
ici (juelque centaines de siècles, jusqu'à ce que les eaux
se- Soient écoulées , et je te ferai voir ce que je t'ai dit. —
N.oji, je vous prie , monseigneur le Diable Boiteux. — En
ce cas passons à la seconde période, celle où commence
le sol de sédiment , c'est-k-dire celle où les eaux ont
déposé dos couches plus ou moins épaisses sur le so-'
primordial.
MUSEE DES FAMILLES.
259
DEUXIE3IE PÉRIODE.
Le génie me toucha de sa be'quille; puis tout avait
disparu , mer et nacelle. Nous étions sur une roche gri-
sâtre, couverte de mousses et de lichens. La terre était
presque entièrement dépouillée de verdure et un silence
effrayant régnait sur cette triste solitude.
— Voici , me dit le génie , la seconde grande période
dans l'âge de la terre. Elle a commencé au moment où nous
avons quitté notre nacelle , et depuis , nombre de siècles
se sont accumulés. Voici encore celte roche de schiste
primitif qui montre sa tète nue au-dessus des nouvelles
couches de roches sédimentaires qui ne lui sont qu'ados-
sées. Un peu de sable et de détritus végétaux fournissent
seuls aux minces touffes de verdure que nous voyons
répandues çà et là dans les vallées comme des oasis au
milieu du désert. Mais viens, suivons ce rivage, et peut-
être trouverons-nous quelques-uns des premiers habitants
de la terre.
Je me levai et suivis mon guide. — Vois, me dit-il, la
nature, comme si elle essayait ses forces, a commencé
l'organisation de la matière par les êtres les plus simples.
Aucun oiseau ne vole encore dans les airs ; aucun mam-
mifère n'a fait encore retentir les échos de ses cris d'a-
mour ou de colère; pas un reptile, pas un animal ver-
tébré n'a encore foulé ce désert. 11 n'existe pas un être
qui ait une respiration aérienne , une voix dont les sons
puissent troubler le silence de la création. A travers ces
ondes transparentes tu verras quelques zoophytes ou
animaux-plantes, la plupart attachés pour toujours sur
la pierre submergée qui les a yi naître. Les uns ressem-
blent à de longs panaches flowants , les autres à des ar-
bustes , à des fleurs dont,ils «it les brillantes couleurs et
la singulière faculté de sjfcjéproduire par boutures; les
autres, nftdrépores , coraUx\ millépores, ont plusieurs
partie;».; entièrement pierreuses, comme pour indiquer
qu'ils tfeïifiù^t encore d&la nature des minéraux qui les
ont précédés. Quelques ^olkiaJ|ues entr'ouvrent leur co-
quille à deux valves ép seWfaînant avec peine sur le
sable. — Quoi! c'est là ifute l'animalité?— Non; puisqu'il
y a des êtres faibles il d^it aussi s'en trouver de forts pour
les opprimer, c'est la loi générale. En effet , examine ce
crabe qui se glisse insidieusement entre ces pierres pour
saisir le coquillage qui va de**nir sa victime et sa pâture.
Tu le vois; eh bien! dans ce siècle c'est l'unique tyran
de la nature vivante: c'est l'être le plus redoutable que
la terre ait encor* enfanté. — Mais dans les autres con-
trées?... — Rien : Yi*B autre chose que ce que tu vois ici.
La création est lente, elle marche pas à pas ; mais elle
est uniforme par toute la terre, parce qu'elle est soumise
à une règle uniforme et invariable, sans laquelle elle est
impossible. Cette règle consiste à procéder du simple
au composé, d'abord double, puis triple, puis quadruple.
et ainsi de suite jusqu'à l'organisation la plus compli-
quée.
Jette les yeux sur la végétation ; tu verras qu'elle ne
consiste encore que dans les plantes les plus simplement
organisées. Celles d'une consistance entièrement cellu-
laire se sont montrées les premières ; les vasculî»ires com-
mencent à paraître, mais la terre ne possède pas encore une
seule espèce dicotylédone (1). — Néanmoins la végétation
me paraît beaucoup plus avancée que l'animalité.— Cela
devait être. Les végétaux se nourrissent de substances
minérales, ils devaient donc naître les premiers, car seuls
ils trouvaient leur condition d'existence la plus essentielle,
la nourriture. Les animaux ne vivant que de matières
^éjà organisées ne pouvaient paraître qu'après les plantes
qui les leur fournissent ; aussi tu verras leur nombre
augmenter en raison de l'abondance de la végétation. Les
familles auxquelles les limons de détritus végétaux peu
vent servir d'aliment ont déjà paru, comme les mollus
ques, les zoophytes ; puis les petits carnassiers qui peu-
vent s'alimenter de vers et de coquillages , les crustacés.
Les reptiles herbivores viendront ensuite , par exemple
les tortues , et parmi eux les sauriens ou lézards s'habi-
tueront à dévorer les autres. Puis paraîtront les grands
herbivores tels que les pachydermes. Les grands carnas-
siers, tigre, lion, panthère et ours, se montreront pour
déclarer la guerre à tous les autres; enfin l'espèce la plus
dévastatrice , l'homme , qui les subjugue , les tue et les
dévore toutes , apparaîtra le dernier.
Nous pénétrâmes dans un de ces rares oasis de verdure
semés çà et là. — Voici, dis-je, des algues et des varecs
qui balancent leurs longues tiges dans les ondes. Ici des
champignons étalent des formes et des couleurs variées
à l'infini ; voici des mousses, des lycopodes , des fougères,
des prêles. Une liliacée ouvre ses jolies corolles aux
douces influences des zéphirs, et, si je ne me trompe, j'a-
perçois là-bas un bosquet de palmiers!— Tu ne te trompes
pas. — M"avez-vous transporté sous les tropiques? —
Nous sommes encore perpendiculairement sous ton ap-
partement, mais nous nous sommes rapprochés de trente
ou quarante mètres , c'est-à-dire de toute l'épaisseur de
la couche de terrain que la mer a laissée sur le sol pri-
mordial depuis la première période.
— Des palmiers à Paris ! n)'écriai-je avec admiration ;
ô ciel ! que je regrette de n'avoir pas apporté mon ther-
momètre acheté chez l'habile M. Delamarre; je saurais
quel degré de chaleur il faisait lorsque les palmiers crois-
saient à Paris. — Je puis te le dire: ton thermomètre de
Réauumr indiquerait 26 degrés au-dessus de zéro en été,
et 12 degrés de froid en hiver, année moyenne. — Mais,
monsieur le démon , cela n'est pas possible , car les pal-
miers ne croissent que dans les régions les plus brû-
lantes; et, d'ailleurs, nos savants disent que l'atmos-
phère était chaude dans ce temps-là comme les étuves des
(V On appelle véRétaux celtti.'aires ceàx doct toiHc lorganisation
consiste en de petites cellules membraneuses appliquées les unes
contre les autres ; ils n'ont ni feuilles, ni racines, ni sexes ; par exem-
ple, les champignons. Les végétaux lasciUaJres sont ceui qui ont des
vaisseaux, et par conséquent une organisation plus ou moins com-
pliquée. Parmi eux les tnotwcotijlrdons sont les plus simi^emcnt orga-
nisés, comme par exemple les graminées. Les dicoiyledous sont les
pins parfaits; tels sont dos arbres fruitiers, et la plus grande partie
des arbres de nos forêts. Ceux nonuues againes ou crypio^ames sont
tantôt cellulaires, tantôt vasculaires ; comme ils n'ont pas de sexes (dI
étamines, ni pistils), on peut les regarder comme la première ébauche
du régne végétal. Aijssi ce tont eux qui ont paru les premiers.
260
LECTURES DU SOIR.
bains chinois , et les eaux comme un consommé de chez
Véry. — Vos savants ! vos savants! me répondit le génie
devenu rouge de colère , eli ! que diable me font vos sa-
vants, à moi ! Apprenez, monsieur, que je ne suis point
un savant, moi ! que je déteste les hypothèses ! que je suis
un diable à ne croire que ce que je vois ! que je vous mon-
tre des faits palpables , et (jue je n'aime pas les raison- ^
nements cornus, tout diable que je suis! —Pardon si je ^
vous ai contrarié, mais... — Ne savez-vous pas que les ^
êtres sont modifiés en raison des climats et des milieux
qu'ils habitent? Qui vous a dit que les palmiers de ce
temps-là, les animaux de ce temps-là, habitant l'endroit
où nous sommes , n'étaient pas organisés de manière à
supporter sans inconvénient un froid de 12, de 20 degrés
Réaumur ? Qui vous oblige de croire que la terre a fait une
cabriole sur son axe parce qu'elle aurait reçu en pas-
sant un coup de queue d'une comète? de faire du globe
une boulette refroidie , de l'atmosphère un bain de va-
peur, de la mer un consommé servi chaud , et autres bil-
levesées de la même force (1) ? Puis, pour en revenir à
des faits, car il me faut des faits, à moi, comment explique-
rez-VOUS rUistoire du mammouth trouvé en 1799, en chair
et en poils , dans un bloc de glace de trente à quarante
pieds d'épaisseur, sur les bords de la mer Glaciale ? Quand
cet animal anté-diluvien s'est laissé envelopper par cet
énorme bloc , la mer était-elle chaude comme un con-
sommé? Et le rhinocéros à tête de cochon trouvé égale-
ment en chair et en poils dans les glaces du Wilhouï;
croyez-vous que, lorsqu'il a été surpris par le froid, l'at-
mosphère était chaude comme une étuve? Et cependant
ce pays glacé alors comme aujourd'hui était peuplé de
mammouths et de rhinocéros-, il y en avait, monsieur,
ainsi que beaucoup d'autres animaux et végétaux qui ne
peuvent plus exister aujourd'hui que près des tropiques,
parce que leur constitution a changé à mesure qu'ils se
sont rapprochés de l'équateur.
Les génies sont ordinairement très irritables , comme
chacun sait *, aussi , quoique les raisons de mon diable ne
m'eussent pas du tout convaincu, par prudence je pris
le parti de le paraître. Alors il se radoucit et me fit ob-
server qu'à tort je confondais les véritables savants avec
les faiseurs de systèmes, les romanciers de la science. Puis
il me prit amicalement par la main et me transporta à la
troisième période.
TROISIÈME PERIODE,
Nous étions au milieu d'une vaste forêt dont l'aspect
extraordinaire ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu ou
imaginé jusque-là. Ce n'étaient ni ces chênes majestueux,
ni ces bouleaux aux branches pendantes, ni ces ormes
pittoresques, qui ombragent aujourd'hui les bois de Bou-
logne et de Meudon. Nous marchions à travers des fou-
gères gigantesques dont le tronc, de cinquante pieds de
hauteur, n'était dépassé que par celui des prêles qui s'é-
levaient jusqu'aux nues comme des peupliers d'Italie. Des
cycas, des zamia, des palmiers, et quelques autres arbres
dont les genres même sont aujourd'hui inconnus, balan-
çaient dans les airs leur étrange feuillage. A travers les
mousses et les jycopodes dont les longues tiges tapissaient
la terre ou s'élançaient en vertes guirlandes autour des
(1) La terre, selon plusieurs géologues/scrait une élincellc lancée par
le soleil dans l'espace. Dans l'origine elle êlail enlièrenicnt composé*
de corps liquéfiés et en ébullilion. Ces corps seraient encore liquides
et brûlants dans l'intérieur du globe, et la croûte devenue solide par
le reiroidissemenl, n'aurait encore que quinze lieues d'épaisseur. Dans
le premier étal d'incandescence de la terre, l'eau, toute ù l'état de va-
peur, formait une atmosphère impénétrable aux rayons du soleil, mais
cette atmosphère était elle-même lumineuse. A mesure que le globe
a roulé dans l'espace la chaleur s'est évaporée, les vapeurs se sont
condensées, les liquides sont devenus solides, clc.,clc. Tout allait au
mieux, et déjà la terre était peuplée, lorsqu'une comète est venue, je
ne sais d'où, frapper obliquement notre pauvre globe et changer la
position de son axe. Celle comète en fit sauter un morceau qui de-
vint la lune. « La terre, dit M. Roubée, lors du choc, étant un mo-
« ment arrêtée , ou plutôt sa vitesse étant un instant ralentie , les
« eaux et tout ce qui ne s'était pas fixé au sol, conservant le mouve-
« ment ordinaire, qui, ù l'équateur, est de huit lieues par minute, les
« eaux durent s'élancer en masse hors de leur rivage, tourner encore
« autour du globe arrêté, franchir les sommets des plus hautes mon-
M lagnes, battre et déchirer les points qui s'opposaient le plus à leur
n passage, en faire sauter les roches ;t grands blocs, et les entraîner
«jusque dans les plaines; disperser partout des débris arrachés de
« toutes parts, enfin ouvrir et creuser de grandes vallées et de pro-
n fonds bassins sur tous les points que sillonnaient leurs cours impc-
■ii • tueux, » Si tout cela u'est pas vrai, c'est au nioUis bien iavcuté.
arbres, une foule dcliliacées épanouissaient leurs corolles
nuancées des couleurs les plus vives. Tous se présentaient
à ma vue avec une figure gigantesque et un port abso-
lument étranger, au point que , loin de me croire sur le
sol de Paris , je m'imaginai que le génie m'avait trans-
porté dans une des grandes planètes de notre systèaie. H
lut dans ma pensée.
— Non, me dit-il, tu es bien à Paris ; seulement nous
avons un peu change de place, car nous nous promenons
dans le jardin des Tuileries, et depuis la période précé-
dente nous nous sommes élevés d'une centaine de mètres.
Le sol primordial, dont on aperçoit encore quelques
rochers çà et là, est entièrement couvert par des couches
successives de grès rouge , de calcaire pénéen , de grès
bigarré, de calcaire conchylien, de marne irisée et de lias,
déposées par les eaux. Ces couches sont stratifiées, c'est
à-dire régulièrement posées par lits les unes sur les
autres, dans Tordre de leur dépôt. Mais, tiens, regarde
par ici, et tu commenceras à reconnaître un individu dont
les nombreuses générations survivront aux catastrophes
effrayantes du globe et peupleront les forêts de ta pa-
trie.
^ Je regardai et je vis un pin (pinus defrancii) chargé
$ de cônes cylindriques et recourbés à la base. Je voulus
X, m'approcher de cet arbre dont les racines baignaient dans
^ les eaux ; déjà j'avançai la main pour en cueillir un fruit
^ que je destinais au muséum d'histoire naturelle, lorsqu'un
^ sifflement aigu et menaçant se fil entendre dans son feuil-
^ luge. Je reculai d'épouvante en apercevant la tête écail-
$ leuse d'un horrible reptile me regardant avec des yeux
^ flamboyants. Sa gueule ouverte , garnie de dents aiguës ,
^ me menaçait d'un double dard ; son cou était d'une lon-
gueur prodigieuse, semblable à un câble ou plutôt à un
grand serpent. Son corps massif, couvert de larges écailles
jaunâtres , ressemblait assez à celui d'un énorme pois-
son \ mais il avait quatre pattes courtes, dont les doigts
MUSÉE DES FAMILLES.
261
étaient enveloppés par une épaisse membrane, ce qui leur
donnait de la ressemblance avec celle d'une tortue de
mer-, une courte et grosse queue de crocodile lui servait
de gouvernail.— C'est un PLÉsiosArnE, me dit mon génie.
Son corps est organisé pour nager et non pour marcher,
et cependant sa respiration est aérienne j il respire par
Plésiosaure. — 40 pieds de longueur.
des poumons, ce qui le force h se tenir près des rivages.
Son cou prodigieux, surmonté d'une petite tête, lui per^
met d'aller saisir sa proie, qui consiste en mollusques et
en petits reptiles, non-seulement au fond des eaux, mais
encore jusque dans le feuillage des arbres qui bordent les
rivages. 11 a communément trente ou quarante pieds de
longueur-, mais ce qui t'étonnera davantage,. c'est que,
ainsi que les caméléons et quelques anolis , il a la singu-
lière faculté de changer de couleur instantanément en
raison des passions qui l'agitent.
Tout-a-coiip la mer se mita bouillonner i quelques pas
de là, et bientôt nous aperçûmes un autre monstre d'une
taille gigantesque approchant de celle d'une baleine,
venir échouer près du rivage. Il poussait des sifflements
effrayants en s'efforçant de regagner les eaux profondes.
Son corps ressemblait beaucoup à celui de l'autre, sur-
tout par ses pattes de cétacés ; il était également couvert
d'écaillés comme un alligator-, mais sa tète de lézard n'é-
tait pas portée par un long cou ; son museau efiilé se pro-
longait en avant comme celui d'un dauphin, et ses longues
262
LECTURES DU SOIR.
mâchoires étaient armées de dents serrées et tranchantes.
Mon génie m'apprit que c'était un ichtuyosaure. — Ces
deux animaux, me dit-il, appartiennent à la classe des
sauriens ou lézards. Ce dernier habite de préférence les
plages où les tortues marines, dont il se nourrit, viennent
paître les algues et les fucus ; il fait aussi la chasse aux
poissons dont la mer commence à se peupler. Veux-tu que
je te fasse parcourir les îles qui composent cet archipel ;
tu y verras la nature partout la même et les êtres vivants
se montrer dans l'ordre du plus ou moins de complication
de leurs organes. Parmi les végétaux tu ne trouveras
que très peu de dicotylédones , et les plantes qui domi-
nent appartiennent à la famille des cycadées. Parmi les
animaux, les espèces de la période précédente sont encore
en très grand nombre; il y a de plus des gryphées, des
ammonites et des bélemnites venues les dernières; des
crustacés *, des sauriens à formes monstrueuses, des tor-
^ tues et des poissons ; mais les bocages n'ont point encore
^ retenti du chant mélodieux des oiseaux •, aucun de ces
animaux n'a encore fendu les airs de son aile légère \
aucun mammifère n'a foulé les mousses de ces forêts.
J'étais pressé de voir la nature se développer à mes
yeux; d'une autre part j'avoue que je ne demandais pas
mieux que de quitter une place où je voyais nager des
plésiosaures et des ichthyosaures à la mine peu avenante.
Mon génie me devina et me passa le doigt sur les yeux.
QUATRIEME PÉRIODE.
Une vallée magnifique s'ouvrait devant nous, et l'on
découvrait un immense horizon, borné au midi par une
ceinture de montagnes bleuâtres et fort élevées. Vers le
nord s'étendait un lac d'eau douce dont les bords étaient
entrecoupés par des étangs et des marais. La végétation
était à peu près la même que dans la période précédente,
seulement les prêles n'étaient plus d'une taille aussi éle-
vée. Les cycas étaient moins nombreux et fournissaient
à peu près le tiers de la végétation ; des fougères et des
conifères fournissaient les deux autres tiers. On trouvait
encore sous l'ombre des bois une foule de champignons,
de lichens, de mousses, de lycopodes et autres crypto-
games vasculaires. On voyait les larges corolles jaunes
ou blanches des nénuphars se balancer mollement sur
les eaux des marais, tandis que leurs grandes feuilles
vernissées, étendues sur la surface des ondes, servaient
d'aliri aux premiers poissons d'eau douce, et à une foule
de coquillages qui se promenaient sur les algues en dé-
veloppant leurs cornes rétractiles.
— Vois, me dit le génie, les inflexions de cet immense
lac serpentant vers le nord indi»iuent déjà la forme gé-
nérale que prendra le bassin de Paris quand la mer aura
déposé ses fondations de craie blanche ; mais il faut en-
core pour cela que bien des siècles s'écoulent. — Voilà,
m'écriai je, un paysage charmant et de frais bocages où
on aimerait à promener ses méditations ! — Prends garde
à juger avant de coiuiaître! Quoi qu'il en soit, le lias,
dernière couche supérieure que nous ayons vue lors de la
période précédente, est recouvert aujourd'iuù déforma-
tions oolithiques en stratifications plus souvent inclinées
qu'horizontales, séparées par des bancs argileux ou mar-
neux. C'est à celte formation que sont dues les monta-
gnes du Jura et celles qui forment l'enceinte bleuâtre que
tu aperçois tout-à-fait à l'horizon ; c'est encore à cette
forn)ation que vos barbouilleurs de Paris doivent le meil-
leur calcaire schisteux sur lequel ils lithographient leurs
spirituelles conceptions et, plus souvent, leurs calom-
nieuses caricatures.
En cet instant une voix douce et flùtée se fit entendre
sur le bord du marais voisin; je m'en approchai. — Ar-
rête, me dit le démon, ou lu trouveras peut-être ce que i
tu ne cherches pas. !
Puis, posant sa l)é(|nille à ooti" de lui, il s'assit Iran- ;
quillcment sur une pierre au sonnuct de la colline. Je '
ne l'écoutai pas et continuai à m'avancer à grands pas
vers le marais. Quelle fut ma terreur quand je me vis à
dix pas d'un horrible caïman qui, en m'apercevant, ou-
vrit une gueule capable d'engloutir un bœuf! mon trouble
ne m'empêcha pas de remarquer que ses mâchoires étaient
fort courtes, ce qui donnait à sa gueule ouverte la forme
d'un gouffre circulaire. Sans faire de plus amples remar-
ques, je tournai les talons et me mis à fuir de toute ma
force. L'animal me poursuivit; mais comme je savais que
sa course ne pouvait être rapide qu'en ligne droite, à
cause de la grande distance qui existe entre ses deux
paires de pattes , je fis mille tours et détours et il perdit
bientôt ma trace.
Je me croyais sauvé, lorsqu'en traversant une touffe
de roseaux je réveillai un gavial plus grand et plus for-
midable que le caïman*, celui-ci avait les mâchoires
étroites , mais longues de six pieds et armées de dents
plus grandes que celles d'un lion. Si le premier semblait
me menacer de m'engloutir tout entier, celui-ci parais-
sait devoir me couper net en deux du premier coup de
dents. Je me pris donc à courir de plus belle en louvoyant,
et je jetai des yeux suppliants à mou démon qui , avec
une admirable tranquillité, me regardait courir sans
pour cela quitter la commode attitude qu'il avait prise.
En fuyant à perdre haleine je longeai un instant le
bord du lac , lorsque je vis nager de mon côté un mé-
galausurus, lézard dont le corps, plus gros que celui d'un
éléphant, me parut avoir au moins quatre-vingts pieds de
longueur. Je m'élançai du côté de la colline, et je me
trouvai nez à nez avec un géosaure, autre lézard d'une
grandeur colossale qui leva son horrible tète au-dessus
des roseaux.
Je jetai un cri de détresse et suppliai le génie de venir
à mon aide. Mais, hélas ! il ne répondit à mon désespoir
que par un long éclat de rire, et, sans se déranger, il
se mit paisiblement à siffler un galop de M. Musard.
J'étais haletant de fatigue et d'effroi , lorsqu'un bou-
quet serré de pins et de sapins se trouva devant moi ;
leurs troncs droits et mousseux étaient tellement serrés
les uns contre les autres qu'un homme pouvait tout au
plus se glisser au travers ; je me jetai aussitôt parmi ces
arbres pensant que le reptile monstrueux ne pourrait
pas m'y poursuivre, et, en effet, je ne le vis plus. Je
commençais à me rassurer lorsqu'un bruit étrange vint
MUSEE DES FAMIIXES.
263
de nouveau me faire tressaillir. J'entendis au-dessus de
ma tète le bruissement de deux ailes puissantes qui fen-
daient l'air avec rapidité'. Je levai les yeux et j'aperçus
un formidable dragon-volant planant au-dessus des arbres
qui me protégeaient. Ses ailes membraneuses, sembla-
bles à celles d'une chauve-souris, avaient cinq ou six pieds
d'envergure ; son corps , d'un jaune livide , était cou-
vert d'une cuirasse e'cailleuse et se terminait en une
forte queue ; sa tête ressemblait assez à celle d'un croco-
dile, mais ses mâchoires, fortes et bien armées de dents,
se prolongeaient extraordinairement en avant en forme
de bec. Comme la membrane de ses ailes était soutenue
par un de ses doigts prodigieusement allonge, lors-
qu'il était posé sur la terre il ne pouvait pas aisément se
servir de ses pattes de devant pour marcher, ce qui l'o-
bligeait à prendre l'attitude d'un kanguroo, c'est-à-dire à
redresser verticalement la partie antérieure du corps et
à s'appuyer sur la queue pour conserver cette position.
Cette queue vigoureuse lui servait encore à se lancer
dans les airs, comme par l'effet d'un ressort, quand il dé-
ployait ses ailes pour prendre son vol. C'était un ptéro-
dactyle. Je me tapis dans la mousse et laissai passer
le monstre, qui bientôt éleva son vol comme un aigle et
disparut dans les nues. Plusieurs autres ptérodactyles de
différentes espèces voltigeaient autour de moi ; mais ils
ne m'effrayaient pas, parce que leur grosseur ne dépassait
pas celle d'un corbeau-, j'en vis même qui n'étaient pas
plus grands que des serins et qui avaient le museau court.
Squelette fossile de Ptérodactyle.
Enfin je grimpai la colline en disputant mon passage
k des tortues , des lézards , des grenouilles et des cra-
pauds monstrueux , et je vins tomber de fatigue et d'é-
motion au pied de mon guide, qui sifflait toujours son
galop de Musard avec un calme imperturbable.
— Je vous avais prévenu , me dit-il enfin en s'inter-
rompant , mais vous n'avez pas voulu écouter la voix de
votre génie! Vous êtes parti comme un étourdi et vous
vous êtes effrayé comme un sot. — Comme un sot !
dites-vous? Je voudrais bien savoir comment l'homme le
plus intrépide s'en serait tiré? — Il n'est pas question
de cette autre sottise que là-haut vous appelez intrépi-
dité , et qui , le plus souvent, consiste à mettre en loterie
pour un rien, un niais préjugé, le seul bien réel que
l'homme possède, sa vie. Il n'y a qu'un sot qui puisse
jouer une partie où il y a tout à perdre et rien à gagner.
11 est question de faire un raisonnement bien simple :
CMumeat vous aurdis-xe trouvé daus votre cabiuet ea
1836 SI vous aviez été précédemment dévoré par un cro-
codile? Tous ces animaux ne vous ont pas même aperçu,
parce que vous n'appartenez à cette période anté-dilu-
vienne que sous la forme invisible et impalpable, si forme
il y a, d'un esprit, et soit dit entre nous sans vous fâ-
cher , d'un assez pauvre esprit.
Après cette courte mercuriale le génie reprit toute sa
bonne humeur et continua. — Cette période n'offre pour
animaux que des zoophytes, des madrépores, des our-
sins, des enclines; parmi les mollusques à coquilles, des
ammonites, bélemnites, huîtres, térébratules , trochus,
etc. ; quelques crustacés; enfin, parmi les vertébrés, des
poissons, une quantité prodigieuse de reptiles de formes
variées, et la plupart gigantesques. Mais on ne voit point
encore paraître d'oiseaux ni de mammifères terrestres.
— Un moment , monseigneur le génie; il me srmbfe
que j'ai hi quel(jiie part une chose qui ne s'accorJe i)as
avec ce que vousavauccz. Dans le schiste de SloncsOcld ou
HM
LECTURES DU SO[R.
a trouvé des ossements de mammifères, même d'oiseaux,
et cependant ce schiste appartient k la formation de cette
quatrième période. — 11 est vrai -, mais tu remarqueras
que Stoneslield est la seule localité où l'on observe cette
anomalie , et il n'est pas prouvé que les portions de ter-
rains où l'on trouve ces ossements n'aient pas été rema-
niées par les eaux postérieurement k l'époque de leur pre-
mière formation. Si lu veux nous allons quitter cette
période où les reptiles, principalement les lézards , do-
minent sur le règne animal. — Volontiers; mais avant
faites-moi le plaisir de me dire où nous sommes, car je
serais bien aise de revoir k Paris la place où j'ai eu une
si épouvantable peur. — Soit ; j'étais assis dans la belle
allée du Luxembourg, tandis que tu t'exerçais k la course
depuis la grille de l'Observatoire jusqu'au palais des
pairs de France.
CINQUIÈME PÉRIODE.
La mer s'était de nouveau emparée des vallons de pal- ,
micrs et de pins ; tout était englouti sous les eaux. Une
seule pointe de roclic crayeuse s'élevait au-dessus de la
surface de cet immense océan , et nous étions assis des-
sus.
— Il y a tout au plus trois ou quatre mille ans que
nous venons de quitter la quatrième période, dit le génie,
et néanmoins, dans ce court intervalle de temps, qui équi-
vaut k peine k la moitié de la vie du Baobab {Adansonia
Baobab) ( 1 ), le globe a éprou vé quelcpics bouleversements,
du moins si nous en jugeons par la grande diversité de
composition qu'offre la formation des nouvelles couches
de terrains. Ces couciies se présentent sous la forme de
plateaux élevés ou de monticules k pentes raides, et
elles sont moins inclinét-s que celles des terrains précé-
dents. Elles se composent , dans l'ordre de leur super-
position , de sables ferrugineux et sables verts , de craie
inférieure ou craie verte , de craie moyenne ou craie
grise, et de craie supérieure ou craie blanche. C'est
peut-être k cette période qu'il faut placer la formation
des principales chaînes de nos montagnes.
— Vous pensez (juela butte de Montmartre?... — Dis-
tinguons. Je ne parie pas ici de nos collines peu élevées
et composées de couches de sédiments plus ou moins ho-
rizontales ; elles sont évidenunent formées par les eaux
tranquilles cpii les ont d'abord déposées , ])uis par les
eaux courantes qui ont dégradé leurs terrains et y ont
creusé les vallées. Mais il u'imi est pas de même des
hautes montagnes dont les chaînes immenses sillonnent
le globe en divers sens.
— A quoi pouvez-vous attribuer leur formation ?
— L'écorce primordiale du globe se compose de granit et
de syénite en roches massives sans stratilications , puis
de gneiss , micaschiste et schiste argileux, mais ces der-
niers distinctement stratifiés. Or, si tu examines l'inté-
rieur des hantes montagnes, tuverras ces mêmes couches
supérieures autrefois contitmes , disloquées, brisées en
une multitude de fragments, n'offrant piusquedes mas-
sifs de stratilications culbutées s»n- leurs tranches, enlin
présentant un tel désordre qu'il faut nécessairement at-
tribuer cette dislocation à un bouleversement. Si tu pars
des plaines basses pour te diriger vers ces chaînes mas-
sives , examine avec attention les couches superposées
de sédinuMJts sur les(iuelles tu marcheras ; tu les verras
perdre leur position horizontale k mesure ((ue tu appro-
cheras des hauteurs, se relever plus ou moins brus(jue-
mcnt et prendre une position oblique; tu les verras
(1) On Irouvo nisoinoiit on .\ri-i>|no dos l)nnh;ibs donl le Ironr, coupé
transvcrwloincnt , "ITro si\ mille coiiclips ligneuses, Cl Ion sail que
les arbres n'en prcnni m qu'une por année
percées, déchirées et relevées sur les flancs de ces mon-
tagnes, il faut nécessairement en conclure que les masses
des grandes chaînes ont été formées par soulèvement ou
éruption , et qu'elles sont sorties du sein de la terre en
brisant avec violence et soulevant sa croûte superfi-
cielle et perçant les couches sédimentaires. Ceci t'ex-
plique pourquoi tu vois le granit se montrer k nu sur
leur crête sourcilleuse , tout aussi bien que dans les
profondes vallées.
— Quel agent intérieur aurait pu soulever de pareilles
masses? Les Cordillières, les Pyrénées, les Alpes?
— Le calorique, les gaz élastiques résultant des décom-
positions chimiques , et en un mot tous les agents qui
occasionnent encore aujourd'hui les tremblements de
terre, les éruptions volcaniques, et dont le foyer d'activité
est situé au-dessous de l'écorce minérale. Leur action n'a
plus , quant k présent, l'effrayante énergie qu'elle avait
autrefois, mais il n'eu n'est pas moins vrai qu'elle existe
toujours. Elle s'annonce ordinairement par des bruits
souterrains , par des secousses qui se succèdent avec
plus ou moins de rapidité et de force, et qui , avec une
incroyable célérité, se font sentira d'immenses distances.
Si la croûte minérale se brise et s'enlr'ouvre, elle livre
passage aux matières qui la poussaient en dehoi-s,et
voila des volcans jetant des flanunes, vomissant des
laves, lançant des scories ou des cendres, donnant issue
k des torrents d'eau boueuse, etc. , etc. Voilà dos sol'
fatares ou soufrières; des salses jetant de l'eau salée et
(le la boue; des lagonis d'où s'exhalent avec impétuo-
sité des gaz et des vapeurs d'eau bouillante ; des fon-
taines anlmtcs émettant des jets de gaz que l'on allume
avec une bougie ou qui s'enflamment naturellement ; des
puits de feu que les Chinois savent utiliser dans leurs
usines.
• Mais si la croûte minérale présente une résistance
égale dans toutes ses parties, elle est soulevée en masse,
perce et renverse les couches de sédiments qui lui sont
superposées , et voilk une montagne granitique. Le der-
nier siècle et même celui-ci nous en fournissent quelques
exemples ; en 1759, au Mexique, k la suite d'un tremble-
ment de terre, une plaine de trois k quatre milles carrés
fut sidjitenuMit soulevée et métamorphosée en une mon-
tagne de cinq cents pieds de hauteur. En 1707, une île
nouvelle s'éleva tout-k-coup du sein de la mer près de
Santorin , et sa naissance ne fut accompagncv d'aucun
phénomène volcanique; en 1822, lors du tremblement de
terre qui détruisit plusieurs villes au Chili , il fut cons-
taté que la côte s'était élevée d'une manière sensible sur
une étendue de plus de trente lieues; enfin, des obser-
vations modernes prouvent jusqu'à révideuce que le ni-
MUSEE DES FAMILLES.
205
vieau de la Suède s'èleve graduellement par des causes
encore agissantes.
• Il résulte une chose fort singulière de ce que je viens
de te dire ; c'est que tu peux juger du plus ou moins d'an-
cienneté des montagnes par l'observation des couches qui
les ceignent. Les couches qui auront été percées par le
soulèvement de l'ccorce granitique seront inclinées et
adossées à la montagne, parce qu'elles auront été sou-
levées par elles. Les couches venues au contraire après
l'éruption auront pris une position horizontale , ordi-
naire aux terrains de sédiments ou de dépôts.
a Pendant cette cinquième période, comme la mer a cons-
tamment couvert le sol de Paris, à l'exception de quelques
îles un peu plus grandes que celles-ci , tu conçois que les
animaux et les végétaux terrestres n'ont guère pu se mul-
tiplier, aussi n'en aperçois-tu presque aucun. Cependant,
autour des îles qui ont quelque verdure, se tiennent
encore caches des lézards d'une physionomie aussi peu
avenante que ceux que nous avons déjà vus. Tiens, re-
gardcs-en un se glisser parmi les algues marines ; c'est
un mésosaure et sa taille atteint au moins vingt-cinq pieds
de longueur. Dans cette mare, ici derrière nous, tu
trouveras des crocodiles ;^ans ces touffes de souchets,
dont les antiques Egyptiens prépareront le premier pa-
pier, sont des iguanodons; des quantités de tortues pais-
sent les fucus sur les plages plates.
« Si la classe des animaux terrestres a fait peu de pro-
grès, en récompense celle des poissons s'est on ne peut
pas plus multipliée, et la mer renferme des requins auprès
desquels ceux de notre époque moderne ne sont que des
goujons. Si tu veux , je vais te faire voir de près un de ces
animaux de la grandeur d'une baleine? — Non, morbleu !
répondis-je avec un peu de vivacité; car, malgré la force
de vos arguments, je ne me sens aucun goût pour risquer
le rôle de Jonas. Dites-moi plutôt où nous sommes actuel-
lement?— Sous l'Ecole Militaire. — 'A une grande pro-
fondeur?— A vingt-neuf mètres juste au-dessous du
puits de l'Ecole ; c'est-à-dire que nous sommes placés sur
la craie blanche qui forme le lit inférieur du bassin de
Paris. Nous allons passer à une autre période, pendant
laquelle tu verras la terre changer entièrement de
face. »
SIXIEME PERIODE.
J^ouvris les yeux dans un bosquet charmant dont la
végétation différait déjà beaucoup de celle des périodes
précédentes , car les dicotylédones s'y montraient pour
la première fois en nombre plus considérable que les
monocotylédones. Cependant quelques palmiers élevaient
encore çà et là leur belle tête en parasol. Le penchant des
coteaux était couvert de pins, de sapins, et autres coni-
fères d'espèces que je n'avais pas encore vues précédem-
ment. Je reconnus plusieurs arbres à chatons; je vis
aussi un noyer dont les fruits étaient un peu anguleux et
pointus au sommet; je remarquai un érable, un saule, un
orme ; ce qui me surprit extrêmement , un cocotier chargé
de fruits s'élevait au milieu d'un buisson de laurier can-
neilier dont les fleurs parfumaient l'air de leur odeur
aromatique. «Ah! ah! pcnsai-je, il faut que mon diable
ait raison et que ce soit l'organisation des êtres et non la
température atmosphérique qui ait changé, car les coco-
tiers, les cannelliers, les sapins et les ormes végéteraient
mal ensemble aujourd'hui, quelque part qu'on les plaçât ;
les uns craignent autant la chaleur que les autres le
froid. Et puis , comment expliquer la réunion existant
dans les cavernes à ossements, des tigres de la zone
torride et des lagomys habitants des pôles glacés; des
hyènes des contrées brûlantes et des gloutons du nord
de la Sibérie; des rennes de la Russie et des rhinocéros
d'Afrique! Tout cela ne laisse pas que de paraître singu-
lier à un homme qui croit à l'infaillibilité des savants. Ne
pourrait-on pas, en raisonnant sur les mêmes principes
qu'eux , soutenir positivement le contraire de ce qu'ils
avancent, et conclure que la température, au lieu d'avoir
été chaude , était alors beaucoup plus froide qu'aujour-
d'hui, puisque les pins, les ormes, les lagomys, les glou-
tons et les rennes sont des êtres qui ne peuvent vivre
que dans des climats glacés? •
Une plaine d'une vaste étendue se dessinait autour
de moi aussi loin que mes yeux pouvaient atteindre;
mais cependant, à quelques monticules près semés cà et
là, il était aisé de voir qu'elle se creusiiit un peu en
JUIN 1836.
vallée et que nous en occupions à peu près la partie la
plus basse.
— Tu vois, me dit le Diable Boiteux, le bassin forme
par la craie blanche, et dont une couche de poudingue
siliceux, une de sable et une d'argile plastique mélangée
de lignite, a déjà comblé quelques inégalités. Ce bassin
immense s'étend vers la Bcauce, le Perche, la Basse-
Normandie, l'Orléanais , le Gùtinais français , etc., etc.
Comme il va subir plusieurs changements importants ,
je vais te le montrer dans toutes ses révolutions. Nous le
suivrons de l'œil comme on suit à l'Opéra les change-
ments de décorations. Il y a plus ; avec ma béquille
magique, je ferai comme le démoustrfiteur d'une ména-
gerie ambulante; je te montrerai et nommerai les animraix
extraordinaires qui, dans ces temps reculés, peuplaient
la terre et ont laissé leurs fragments osseux ensevelis
dans les carrières de Paris et des environs.
" Nous pouvons partager cctie période en cmqépoqiies
bien distinctes.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
5 mêlrcs au-dessus du zéro du ponl de la Tournelle.
« Ce sera celle à laquelle nous sommes actuellement ,
celle à laquelle les eaux douces se sont retirées et ont
laissé sur le bassin de craie une couche d'argile plas-
tique, celle enliu où nous sommes parvenus au niveau
de Paris. Tu vois cetle petite vallée sablonneuse; elle
est précisément à la hauteur du zéro du pont de la
Tournelle, et c'est de ce zéro, marquant les eaux basses
de la Seine , que nous partirons dorénavant pour mesurer
l'épaisseur du sol à mesure que nous nous élèverons avec
lui. — Dans tous les cas nous ne monterons pas beau-
coup, car la cave de la maison que j'habite est à peu de
pieds au-dessus de ce zéro. — Eh bien ! mon cher ami, voilà
encore ta pauvre science en défaut ; car, d'ici à huit ou dix
mille ans, c'est-à-dire avant que tu aies couvert ton feu et
mis ton bonnet de nuit pour aller te coucher, je te pla»
— 34 — THOISIÈME .\^^EK.
266
LECÏLRES DU SOIR.
cerai dans une nacelle voguant à force de voile sur un
beau lac d'eau douce à cent cinquante mèlres au-dessus
de ta demeure.
« Mais voici la mer qui nous envahit. Vois comme elle
monte, comme elle gagne rapidement. Déjà on n'aperçoit
plus la terre. N'est-ce pas comme à l'Opéra? — Absolu-
ment ; c'est comme un changement à vue et probablement
même que le coup de sifflet n'y manquera pas. — Je te
montre en cinq minutes ce qui s'est passé en plusieurs
centaines de siècles. Ce n'est que lentement que la mer
a successivement abandonné ses vastes plages, ses pro-
fonds abîmes , pour couvrir et découvrir des continents.
Sans cela la nature entière serait horriblement bouleversée
et tous les êtres organisés auraient péri dans ces épouvan-
tables catastrophes. Ne vois-tu pas au contraire que la
création des animaux suit une marche régulière et suc-
cessive, analytique, si je puis me servir de cette expres-
sion ; qu'elle commence par les plus simples pour passer
aux composés , puis de ceux-ci à de plus composés en-
core , et qu'entin elle finira par le plus parfait , l'homme.
A-t-on observé qu'elle ait recommencé plusieurs fois
cette marche ? a-t-on remarqué qu'elle ait recommencé
des formations uniques d'êtres simples après s'être ar-
rêté dans la formation des êtres les plus composés? Et
d'ailleurs , l'eau et l'air , ces agents toujours actifs, tou-
jours agissant , ne suftisent-ils pas pour tout expliquer ^
d'une manière simple et naturelle sans avoir recours ""
à des catastrophes instantanées et générales. L'air et
l'eau décomposent et désagrègent sans cesse les roches
superficielles -, les pluies et les frimats dégradent les
montagnes escarpées, les gelées les minent par la base;
de là des éboulements, des détritus qui , constamment
charriés par les ruisseaux dans les rivières , par celles-ci
dans les fleuves , et par les fleuves dans la mer , doivent
à la longue remplir les bassins de l'Océan. Les abîmes
comblés d'un côté sont ouverts de l'autre par les cou-
rants et les tempêtes, d'où résulte un changement de
place continuel. Ces delta ^ ces langues de terres qui se
forment à l'embouchure des grands fleuves en sont une
preuve frappante ; on sait que le promontoire formé par
les bouches du Pô s'avance dans l'Adriatique d'environ
deux cents pieds par an ; on sait que le Nil dépose cinq
pouces de sédiment tous les cent ans sur le sol de la
Basse-Egypte \ on sait que les dunes de sable élevées par
le vent sur les bords de la mer gagneraient à peu près
soixanie pieds par an sur le continent si on ne leur op-
posait des barrières ; on sait que la ville où s'embarqua
sr.itit Louis pour sa malheureuse croisade est aujourd'hui
à six lieues de la mer; on sait... — Ah! je comprends;
vous croyez que la mer n'a tant de fois recouvert les con-
Par prudence je coupai court à la dissertation, car je
vis que la figure de mon démon commençait à se ba-
J* rioler de rouge et de violet, comme une truite saumonée
du lac de Genève. Il se radoucit cependant et continua.
— Cet Océan que tu vois est peuplé d'une immense
quantité de cétacés, de poissons et de coquillages. Parmi
ces derniers on peut déjà compter plus de douze cents
espèces, mais les genres qui dominent sont ceux des cé-
rites, milliolites, nummulites, turitelles, volutes, etc.
SECONDE ÉPOQUE.
58 mètres au-dessus du zéro du pont de la Toomelle.
« La mer s'était retirée aussi vile qu'elle était venue.
La végétation , à peu de chose près , me paraissait sem-
blable à celle de l'époque précédente.
— Cette formation, dit le génie, se compose d'une
couche inférieure de glauconie , d'énormes bancs de cal-
caire grossier et d'un lit de grès marin. C'est de cette
formation que sont tirés les matériaux dont on a bâti
tout Paris.
TROISIÈME ÉPOQUE.
80 mètres au-dessus du zéro du pont de la Tournelle.
— Le grès marin, me dit le génie, a été recouvert par
les eaux douces d'un vaste lac qui a déposé la couche
épaisse de calcaire siliceux, de calcaire lacustre inférieur,
et de gypse, dans laquelle s'ouvriront de nombreuses
carrières à plâtre et de marne verte.
Le paysage était charmant, mais tellement entrecoupé
de lacs , d'étangs, de marais et de ruisseaux, qu'on dou-
tait si l'on se trouvait sur la terre ferme ou dans une île
faisant partie d'un vaste archipel d'eau douce. La végé-
tation avait peu changé ; cependant il me semblait que
les palmiers dominaient davantage, et j'en distinguai
aisément trois espèces. L'une {culmites nodasus)^ qui res-
semblait beaucoup à un rotang, avait une tige mince,
flexible, articulée, d'une longueur prodigieuse", s'élan-
çant d'arbre en arbre à la manière des lianes > s'entortil-
lant autour de leurs branches , se partageant au sommet
en deux rameaux terminés chacun par une belle touffe
de feuillage. Un autre palmier se faisait remarquer par
ses magnifiques feuilles en éventail , dont quelques côtes
étaient soudées à la base dans une partie de leur lon-
gueur. Je vis aussi des nérions lauriers- roses {phyllitei
nerioïdcs) étaler leurs jolies fleurs dans des bosquets de
cannellier.
Comme je m'étendais mollement sur un lit de mousse,
rréablement
autres; que pendant que ^ à l'ombre d'un cocotier, mon oreille fut ag
période de fornialion h ?>- frappée par le chant joyeux d'une fauveîtj
eîte. « Voici
tinents ([ue les uns après les
nous observions la première pt , • . r ^.
Paris nous aurions nu observer la seconde au port Jak- 4= m'écnai-je, le premier oiseau que la création ait enfanté!
son ; que les mêmes causes ont dû produire les mêmes
effets, quoique à des époques différentes; que si les
— Oui, me dit le génie, mais il n'est pas le seul. Tu ver
_ ras l'eau des lacs se rider sous le corps épais des péli-
èiùVc'hcs 'de sédiments^ sont' superposées de même par 4" C''"^^ <'''"*^'S *1"p ^^^ '^'^' ^^^ hirondelles de mer. cou-
tout" la terre, c'est que la masse des eaux, glissant pour $ «eut d'un pied léger sur les grèves. Des bécasses habitent
ainsi dire autour du globe comme une limace qui tourne $ les jours des mares placées dans les bois ; des chouettes
autour d'une orange, a laissé partout les mêmes traces ^ se cachent dans le tronc caverneux des vieux ormes, et
quoiqu'elle n'ait pas été partout en même temps ; vous
croyez... — Quoi? — Cependant, (pielques-uns de nos
géologues placent h la même épcxpie de formation les
couches analogues dans toutes les parties de la terre ,
ce qui prouverait... — Eh ! (pii iliable vous parle de vos
géologues, impitoyable bavard? Est-ce que je vous ai
dit ua mot de vos géologues, moi i
des busards d'une très grande taille planent en tour-
noyant dans les airs pour épier des cailles dont la gros-
seur ne le cède pas k celle de vos pigeons de colombier.
Si tu prêtes une oreille attentive, lu entendras aussi le
chant nionolone de la cigale, du grillon et de la saute-
relle. Des papillons superbes, plus larges que la main,
suspendeut uu iustaat leur vol vagaboud pour reposer
MUSEE DES FAMILLES.
leurs pieds délicats sur les pétales des fleurs. Sous la
mousse se glissent en silence de nombreuses familles de
coléoptères dont lesélytres sont parées des couleurs mé-
talliques les plus brillantes; enlin des apiaires bour-
donnent autour de corolles parfumées pour recueillir le
miel dont elles se nourrissent l'hiver. Voilà les premiers
insectes.
■A peine sont-ils nés que déjà la nature a placé en em-
267
buscade dans les troncs caverneux des arbres et dans
les trous de rochers des ennemis prêts à les poursuivre
dans les airs pour les saisir et les dévorer. La classe des
chéiroptères vient de paraître et de remplacer celle des
ptérodactyles. Ce ne sont plus des lézards ailés, mais
bien des chauve-souris et des chats-volants. Ces ani-
maux, comme l'homme , les singes et l'éléphant, ont les
mamelles sur la poitrine.
Squelette de Chéiroptère fossile.
« Dans cet étang nagent des spares dont par la suite
des siècles les analogues ne se retrouveront que dans
les eaux salées ; des amia-cahia , mais qui ont deux na-
geoires ; des mormyres , des truites , des cyprins , des
carpes, des brochets, vivant comme des poissons d'eau
douce , ayant à peu près les mêmes habitudes , et néan-
moins ne leur ressemblant que par les formes géné-
rales.
« Voilà un de ces animaux que tu crains tant, un cro-
codile, qui rampe dans le marais et qui cherche à saisir
sa proie. 11 a perdu sa taille colossale, et son aspect doit
moins t' étonner , car, par sa forme , surtout par celle de
sa tête, il a beaucoup d'analogie avec le crocodile du
Nil et avec les caSmans d'Amérique. Tout près de lui ,
ajouta le génie en me les montrant avec sa béquille ,
voilà deux tortues d'eau douce, l'une à carapace molle
appartenant au genre des trionyx , l'autre aux émydes.
- Enfin les mammifères sont créés. Ce qu'il y a de fort
remarquable, c'est que la famille qui, en 1836, occupera
comparativement peu de place , est dans ce siècle anté-
diluvien la plus généralement répandue sur la surface
du globe. Cette famille est celle des pachydermes. Toutes
les espèces qui la composent manc^uent de clavicule*} ils
n'ont pas la faculté de ployer les doigts , qui sont entiè-
rement enveloppés dans un ongle en forme de sabot.
Tous vivent de végétaux ; mais les uns ne ruminent pas
et les autres ruminent. En voici un, me dit-il.»
En effet, je vis passer un animal de la taille des plus
grands chevaux, ayant la physionomie la plus bizarre.
C'était un grand paloeothérion {Palœotherium ma-
gnum). Son nez se terminait par une trompe musculeuse
assez courte, semblable à celle d'un tapir ; son museau
était rétréci en avant sous la base de la trompe , son œil
petit et stupidecommecelui d'un cochon, sa tête énorme,
son corps court et trapu; ses jambes étaient courtes et
massives , ses pieds terminés par trois doigts encroûtés
dans des sabots dont celui du milieu beaucoup plus
grand que les autres. Son corps eptier était couvert de
poils rudes et courts.
— Cet animal, reprit le démon, se nourrit de graines,
de fruits, de tiges verles et encore herbacées , plus sou-
vent des racines charnues des plantes aquatiques qu'il
trouve en fouillant la vase des marais et qu'il arrache
avec sa trompe ; son caractère n'est pas féroce, mais bru-
tal et stupide ; enfin il se plaît sur le bord des eaux
douces et il aime à se vautrer dans la fange
2m
LECTURES DU SOIR.
«Il y a plusieurs espèces depalœothcrions,qui tous ont ± trente-un à trente-deux pouces; il ressemble à untapif
à peu près la même forme et les mêmes mœurs, mais Sp à jambes grêles, et il esta peu près, parmi les autres ani
qui diffèrent beaucoup par la taille. Le palœothérion ± maux de son genre , ce que le babiroussa est parmi les
moyen (P. médium) a de hauteur, sur le garrot, de « cochons.
Grand Palœothc'rion. — 5 pieds de liauieut.
• Le pnlœodu^rion court (P.curfum) ressemble beau-
coup au palœothérion lar^e,mais il était considérable-
Dicnt plus petit.
• Le palœothérion épais (P. crassum) a près de trente
pouces de hauteur sur le jrarrot , et c'est de toutesTes
espèces celle qui resseuible le plus au tapir.
«Le palœothérion large (P. laUtm) a de vingt-q\iatre h
vingt-six pouces sur le garrot 5 sa tète et son corps sont
MUSEE DES FAMILLES.
269
lourds et massifs et ses jambes e'normes, ce qui le rend
lent et paresseux.
«Le petit palœothérion (P. minus) a de seize àdix-huit
pouces sur le garrot ; ses formes sont celles d'un tapir
à jambes grêles et légères.
• Le palœothe'rion très petit (P. minimum) est de
la grandeur d'un lièvre , il en a les jambes et la légè-
reté.
« Tous ces animaux, qui disparaîtront bientôt de des-
sus la terre , font le passage naturel des damans aux
tapirs. La ressemblance générale qui existe dans leurs
ossemens comparés est assez frappante pour les classer
dans une famille unique; mais cependant, si l'on voulait
opérer, dans une classification, comme font les natura-
listes modernes, il faudrait probablement les diviser en
deux ou peut-être trois genres. »
i
Anoplothérion commune. — 3 pieds \ de hauieitr.
Je vis bientôt après un animal tout aussi singulier
que ceux-là , et qui n'a pas plus laissé de traces dans la
nature vivante. Le génie me dit que c'était une aisoplo-
TUÉRioN COMMUNE {Anoflothmum commune). Il me pa-
rut de la grandeur d'un âne de taille moyenne ; il avait
trois pieds et quelques pouces de hauteur sur le garrot ,
huit pieds de longueur y compris la queue \ mais celle-ci
avait au moins trois pieds et était fort grosse à sa naiç-
270
LECTURES DU SOIR.
sance. Sa tête légère , d'une grosseur moyenne , portait
des oreilles assez longues (1) 5 ses pieds fourchas étaient
munis de deux doigts enveloppés chacun dans un sabot;
enfin tout son corps était couvert d'un poil long et soyeux.
Il fréquentait les lieux humides pour chercher sa nour-
riture, consistant en racines et rizomes de plantes aqua-
tiques. Quelquefois il se hasardait à passer à la nage
d'une île à une autre , et alors sa longue queue lui ser-
vait de gouvernail. Nous ne le vîmes pas plonger, et au-
cune des habitudes de cet herbivore ne me rappela celles
d'une loutre carnassière.
Une autre espèce , l'anoplothérion grêle {Â. gracile) ,
s'élança dans la plaine qu'elle franchit en un cUn d'oeil
avec la rapidité d'un chamois dont elle avait la grandeur;
mais ses formes beaucoup plus légères et plus gracieuses
me l'eussent fait prendre pour une gazelle si elle eût eu
des cornes. Comme tous les animaux craintifs , elle avait
de longues oreilles qui l'avertissaient du plus petit bruit,
du moindre danger. Son corps était couvert d'un poil ras
et lustré ; elle se nourrissait d'herbes aromatiques
qu'elle aimait à paître sur le penchant des collines.
J'en aperçus une troisième espèce , l'anoplothérion
lièvre (À. leporinum)^ qui ne différait en rien de la pré-
cédente par les formes générales et les habitudes , mais
dont les jambes très menues étaient encore mieux ap-
propriées à une course rapide et dont la grosseur éga-
lait à peine celle d'un lièvre. Mon génie me dit qu'il y
avait encore trois autres espèces d'anoplothérions dans
l'anté Paris ; plus des chœropotames, pachydermes faisant
le passage naturel entre le cochon et les anoplothérions ;
des adapis, autres pachydermes un tiers plus gros qu'un
hérisson et de même forme.
— ■ C'est singulier, lui dis-je, que de tant d'animaux
étranges il n'en restera pas un de vivant sur la terre
lorsque j'irai chasser des lapins dans les bois de Meudon !
J'aimerais pourtant bien rapporter un petit anoplothérion
dans mon carnier, ne fût-ce que pour savoir s'il vaut le
lièvre en civet ! — Tous disparaîtront et la cause en est
facile à expliquer ; ils ont aujourd'hui leurs conditions
d'existence, qui sont : le manque de grands carnassiers,
la rareté des petits, et surtout l'absence de l'homme, qui
à son tour détruira les grands carnassiers et fera peu à
peu disparaître du globe toutes les espèces inutiles à ses
besoins ou à ses plaisirs. — Comment cela? — Dites-moi
ce que sont devenus les types des chiens, des chevaux et
des chameaux? Morts, ou soumis à l'esclavage! Qu'est
devenu cet aurochs gigantesque que les premiers princes
français aimaient tant à poursuivre dans leurs forêts?
Mort , disparu ! Et cet élan colossal dont on retrouve
encore les bois énormes dans quelques tourbières? En-
tièrement perdu! Le lion lui-même, ce roi des animaux,
qui désolait autrefois la Grèce, l'Italie , la Turquie d'Eu-
rope et une grande partie de l'Asie , a été refoulé par
l'homme en Afrique et devient tous les jours de plus en
plus rare dans les déserts du Sahara et au Cap, seuls en-
droits où il existe encore. Probablement que dans cent
ans, A dater de 1836, il n'existera plus qu'en peinture et
dans les cabinets d'histoire naturelle.
— D'ailleurs, continua le démoD, voici déjà des carnas-
H) Ici Je ne suis plus d'accord avec M. G. Cuvier, parce que je n'ai
J.-iin3Ls pu Dic deurraincr à donner les habitudes d'une loulre à un
animal qui a le pied d'une gazelle ; encore moins à faire dans le même
genre une ecpèce amphibie H oreille courte et une espèce alpine à
longues oreilles.
siersqui, quoique de races inférieures, commencent une
guerre d'extermination avec les pachydermes. Celui que
tu vois traverser la plaine en courant sur la trace de l'a-
noplothérion-gazelle fait l'intermédiaire entre le chien
et l'isatis. Il habite les bois, et, ainsi que le loup et le
renard, il chasse continuellement aux animaux plus petits
et plus faibles que lui. Dans ces buissons tu trouveras
une genette de la taille d'un chien , deux civettes , dont
une de la grandeur ordinaire et l'autre plus grande d'un
tiers.
« Regarde se glisser à travers les joncs des marais le
plus grand des carnassiers de cette époque. C'est une
mangouste, semblable presque en tout à l'ichneumon ou
rat de Pharaon, mais atteignant la taille des plus grands
mâtins. Elle est d'autant plus redoutable que ses dents
tranchantes arment des mâchoires extrêmement vigou-
reuses. Elle rôde sans cesse autour des eaux pour sur-
prendre les grandes espèces d'anoplothérions et de pa-
lœothérions qu'elle terrasse et dévore.
« Voilà un petit animal fort singulier : c'est un sarigue
de la grandeur d'une marmose ; il a sur le ventre une
poche membraneuse, soutenue par une arcade osseuse, et
il porte ses petits dans cette espèce de gibecière jusqu'à
ce qu'ils soient assez forts pour pourvoir eux-mêmes à
leurs besoins. De temps à autre il les en sort pour les faire
jouir des douces influences de l'air et du soleil; mais au
plui léger bruit il se hâte de les faire rentrer et de fuir
en les emportant. L'Asie, l'Afrique, l'Europe et encore
moins les environs de Paris ne te présenteront aucun être
qui ait la moindre analogie avec celui-ci , et c'est seule-
ment en Australie et en Amérique qu'on en rencontrera.
« Il y a encore ici quelques petits mammifères. Voici
une souris , mais elle est de la grosseur des plus gros
rats. En récompense , le loir qui ronge ce fruit est plus
petit qu'un muscardin.
• Puisque nous sommes aux rongeurs , je te ferai re-
marquer un animal dont tu as beaucoup entendu parler,
parce que son espèce a survécu aux dernières révolu-
tions du globe et que ses mœurs sont assez extraordi-
naires ; c'est le castor , dont on trouve encore quelques
individus isolés, vivant dans des terriers à la manière
des loutres , le long du Rhône , du Danube , du Weser et
de quelques autres rivières de l'Europe. Les premiers
voyageurs qui l'ont observé dans l'Amérique septentrio-
nale ont tellement exagéré les récits qu'ils ont faits de
ses mœurs et de ses habitudes que tu ne seras peut - être
pas fâché que je t'instruise ici de la vérité.
« Les castors sont à peu près de la taille d'un gros
blaireau; leur queue est aplatie horizontalement , de
forme presque ovale et couverte d'écaillés. Leurs pieds
ont cinq doigts réunis par une membrane , comme ceux
d'un canard, ce qui leur donne une grande facilité pour
nager, leur queue faisant l'oflice de gouvernail. Aussi
leur vie est-elle tout aquatique pendant quelques mois
de l'année.
• Ils ne vivent pas habituellement en société, comme
on l'a dit. Depuis les premiers beaux jours du printemps
jusqu'en automne, ils restent solitaires ou par couples
dans les bois, et élèvent leur famille dans des terriers
qu'ils se creusent le long des ruisseaux. Lorsque les
o^ premières gelées blanches se font sentir, c'est alors
^ qu'ils se réunissent et s'occupent à élever ces fameuses
X digues dont on a fait des contes si merveilleux; elles
T consistent tout simplement eu un amas de branches , de
MUSEE DES FAMILLES.
271
pierres et de boue , qu'ils accumulent dans le lit d'un
ruisseau, de manière à barrer le cours de l'eau et à la
forcer à refluer en forme de petit étang. Comme les ma-
tériaux qu'ils emploient consistent eu branches d'arbres
aquatiques croissant sur le bord des rivières, il arrive
naturellement qu'elles prennent racine à la manière des
boutures , et que la digue , que du reste ils augmentent
d'épaisseur chaque jour, se fortifie, forme un épais buis-
son et doit sa solidité à la nature plus qu'à ses archi-
tectes.
« Quant aux cabanes elles sont construites à peu
près dans le même principe. Ils commencent à amon-
celer , dans un endroit où l'eau peut avoir de dix - huit
pouces à deux pieds de profondeur, une grande quan-
tité de petites branches, de pierres et de limon, et ils
donnent à cet amas la forme d'un monticule conique,
dont la moitié seulement est submergée; alors ils creu-
sent dans cette butte, raz le fond de l'étang, un trou
rond qu'ils élargissent au milieu du tas de matériaux de
manière à lui donner une forme analogue à celle d'un
four. C'est là qu'ils déposent la provision d'écorce desti-
née à les nourrir pendant l'hiver. Ils percent un autre
trou dans le dôme de ce magasin , puis ils élargissent
également ce trou en forme de four , et font ainsi deux
pièces l'une sur l'autre et n'ayant qu'une même et seule
issue. Cette dernière pièce est au - dessus du niveau des
eaux les plus hautes , et la famille peut y dormir à sec.
« Ils savent fort bien profiter du courant du ruisseau
pour amener par le flottage leurs matériaux sur l'empla-
cement où ils doivent s'en servir; niais ces pilotis, ces
arbres apointis par le pied, transportés avec une sorte
d'art , cette combinaison de travail , ces prétendus chefs
qui forcent les paresseux à prendre part à l'ouvrage, cette
queue qui leur sert de truelle, cette maçonnerie et ces
murs solides et crépis avec du mortier de terre , cette
sorte de police qui règne dans chaque bourgade ou même
dans chaque famille, sont autant de contes dont les
voyageurs ont enjolivé leurs relations.
« Malgré ces cabanes, les castors ne laissent pas que
de se creuser dans les environs des terriers où ils se re-
tirent de préférence à la moindre apparence de danger.
« Voici , dans les eaux de ce marais , une autre espèce
de castor, le /ro^rott^/ienon, qui ne se retrouvera plus
vivant dans les temps modernes. 11 ne diffère du précé-
dent que par sa taille plus grande , égalant celle d'un
cochon de Siam. Assez fort pour se défendre contre ses
ennemis, il n'a pas besoin de se garantir de leur attaque
en se cachant au milieu des eaux , d'où il résulte qu'il
ne construit pas de cabane. Il est de règle générale que
les animaux, et l'homme peut-être, ne perfectionnent
leur intelligence qu'en raison de leurs besoins , et tous
les besoins possibles prennent leur source dans deux
instincts innés dans tous les êtres organisés et sensibles,
celui de la conservation des mdividus et celui de la con-
servation de l'espèce. Etudie ces deux instincts sans les-
quels les êtres sensibles n'existeraient pas ; étudie en
physiologiste les formes matérielles qui modifient les in-
nombrables manières de les satisfaire, et sur la vue de
ces formes tu pourras déduire les mœurs, les habitudes
d'animaux dont tu ne retrouverais pas même tous les
fragments. La peur et l'amour, voilà les deux pivots sur
lesquels sont posés toutes les intelligences; voilà les
sources uniques de toutes les passions , dans l'homme
comme dans les animaux.
■ Ici UQ lièvre beaucoup moins timide que ceux des
temps modernes, parce qu'il a beaucoup moins d'enne-
mis, se promène tranquillement dans la plaine. Regarde
ses oreilles, elles sont moins longues parce qu'il ne fait
pas un usageaussi continuel de Torgane de l'ouïe; exposé
à moins de misères que ses malheureux descendants, il
n'a pas besoin d'être sans cesse aux écoutes pour s'assurer
qu'une meute cruelle ne le relance pas. Ses jambes sont
moins exercées par la peur, aussi sont-elles moins lon-
gues et un peu plus grosses comparativement à l'espèce
moderne. Du reste, quant à ses autres formes générales
et à sa grandeur, il n'en diffère presque pas.
«Là, un rat d'une espèce qui restera tout-à-fait in-
connue rôde parmi les buissons. Ce qu'elle a de plus
remarquable , c'est sa grosseur qui égale celle d'un
moyen lapin de garenne.
« Tiens, regarde ; voilà d'autres rongeurs logés dans
les troncs caverneux de ces arbres; ce sont de petits
animaux fort jolis et surtout fort innocents, tenant à la
fois des ondatras et des cobayes ou cochons-d'Inde, et
en ayant toutes les habitudes parce qu'ils en ont toute
la faiblesse et les formes générales. Ces formes sont assez
remarquables pour que les animaux qui les ont puissent
être rangés fort naturellement dans une même famille.
Leur train de derrière, surpassant beaucoup en hauteur
celui de devant , les force à sauter plutôt qu'à courir.
Quand ils sont assis ils portent leur nourriture à leur
bouche avec les pattes de devant, et c'est alors seule-
ment qu'ils développent toutes leurs grâces. Leurs yeux
sont dirigés de côté ; deux grandes incisives arment le
devant de leurs mâchoires et leur sert à ronger les
fruits, les plantes , les écorces , et même le bois dont ils
se nourrissent. Eu voici deux espèces qui , aiusi que les
castors, habitent le bord des eaux, mais leur grosseur
atteint tout au plus celle d'une souris, et leur forme les
rapproche beaucoup des campagnols. Ils ont la queue ve-
lue , à i^eu près de la longueur du corps , et toutes les
habitudes de notre rat d'eau. Comme lui ils se creusent
des terriers dans les terrains marécageux et y élèvent
leur jeune fauùUe. Ils plongent et nagent assez bien et
se nourrissent de racines.
« C'est dans les tourbes et dans les cavernes (juc l'on
trouvera les ossements du plus grand nombre des ron-
geurs. »
QUATRIÈME ÉPOQUE.
155 mclrcs au-dessus du zéro du ponl de la Tournelle.
Le génie me dit : " La mer vient de passer de nouveau
et pour la dernière fois sur l'emplaceinent de Paris, et
l'a élevé d'environ 55 mètres. Elle a déposé d'abord
une couche de marne argileuse verte, un banc presque
entièrement composé de coquillages et entre autres
d'huîtres ; une immense épaisseur de sable micacé ;
puis du grès sans coquilles et enfin un grès marin supé-
rieur. Connue tu vois, la végétation a déjà beaucoup de
ressemblance avec ce qu'elle sera lors de la période mo-
derne. Cependant on trouve encore. quelques rares pal-
miers ; mais les zamia et les cycas ont disparu. Les forêts
se composent de noyers, d'ormes, de chênes, et autres
arbres appartenant en très grande partie à la classe des
dicotylédones. Les animaux même, commencent à pren-
dre des formes analogues à celles qu'ils auront dans les
temps modernes. »
Nous vîmes un mammouth se promener lourdement
sur le bord d'un marais où passe maintenant le canal de
272
LECTLRES DU SOIR.
rOurcq-, sa taille dépassait celle du plus grand éléphant
de l'Inde, dont , au reste , il avait les formes générales ;
mais son corps était plus lourd et plus trapu. Sur son cou
flottait une longue crinière noire se prolongeant sur
l'épine du dos-, le reste de son corps était couvert de crins
longs de quinze pouces, d'uji brun noirâtre, cachant
une laine fine, soyeuse, longue de neuf à dix pouces, un
peu frisée, surtout vers sa racine, épaisse, d'un fauve clair
Mammouth. — IG pieds de hmccur.
dans de certains endroits, rougcâtre dans d'autres. Sa
trompe était à peu près semblable à celle d'un élé|)hant,
mais ses défenses, énormément plus longues, étaient plus
ou moins arquées eu spirale et dirigées en dehors. Il avait
la tète allongée , le front concave et les oreilles garnies
d'une épaisse touffe de crins. Sa mâchoire inférieure n'é-
tait ni pointue ni avancée, mais courte et tronquée en
avant. Je remarquai encore que la semelle de ses pieds
débordait un peu sur ses doigts (1).
(1) Col 10 description est faite sur l'iiKlividu iroiiré p.ir un paysan
touftouso d.nns les slarcs sur le bord de i.i nier. Dites-moi pourquoi
les Sibériens, qui rencontrent très fn'queninjent ses débris, te nom-
ment souris de terre et croient qu'il vivait ;\ la manièi-e des taui>esT
Est-ce [virce que ses débris se trouvent le plus ordinaircmcut daiis
des cavernes à ossements f
MUSEE DES FAMILLES.
273
— Il existe, à IV'poque où je t'ai transporté, plusieurs
auimaux qui ont de l'analogie avec celui-ci, me dit le
génie, et qui sont égaleraei\t herbivores, par exemple
les mastodontes. La grande espèce , qui habite l'Améri-
que, est fort semblable à l'élcphant j elle en a la taille.
X mais elle est plus allongée; elle a le veiitra plus mince et
IQ les membres plus épais. Le mastodonte à dents étroites
^ est d'un tiers plus petit; il habite l'Europe, ainsi que le
^ petit mastodonte et le mastodonte tapiroïde.
X En cet instant un rhinocéros passa auprès de nous, en
Rhinocéros fossile. — 6 pieds de hauieur.
se dirigeant vers l'emplacement de Montmartre. Ainsi
que celui de l'Inde il n'avait qu'une corne sur le nez,
mais d'une énorme grandeur ; sa tète était aussi plus lon-
gue et plus étroite, lisse, sans callosités; son œil plus
iVlS 183G,
reculé en arrière, placé an-dossus de la dernière molaire
et non de la quatrième; il manquait d'incisives. Ses mem-
bres étaient forts courts, d'où il résultait que sou ventre
traînait presque à terre; ses pieds se terminaient par
— 35. — TROISIÈJIE VOLUME-
274
LECTURES DU SOIR.
trois sabots. Un poil très abondant, surtout aux pieds,
lui couvrait tout le corps, et sa peau ne formait aucun
plis. Du reste, il avait le regard stupide et féroce des ani-
maux de son genre, et il-aimart à se vautrer dans la fange
des marais.— Dans une eontrée peu éloignée d'ici (1), me
dit le génie, il y a une autre espèce de rhinocéros qui ne
diffère de celui-ci que parce qu'il a des dents incisives.
Si tu connais le rhinocéros d'Afrique, tu peux juger par
toi-même qu'il ne lui ressemble pas du tout.
— En eflèt, lui répondis-je, je connais non-seulement
celui d'Afrique, mais encore celui de l'Inde et celui de
Sumatra. Le premier a deux cornes sur le nez et ne peut
par conséquent lui être comparé; ainsi que celui-ci il a la
peau sans plis, mais nue; dans le rhinocéros de Sumatra
elle n'est presque pas plissée, mais il manque également
de fourrure et il a une seconde corne placée derrière la
première j enfin le rhinocéros de l'Inde n'a qu'une corne,
et sa peau est remarquable par des plis profonds qu'elle
forme en arrière et en travers des épaules, en avant et
en travers des cuisses; cette épaisse cuirasse est telle-
ment dure qu'elle résiste non-seulement aux flèches et
aux lances des Indiens, mais encore aux bulles de nos
meilleurs fusils. Aussi la chasse de cet animal indompta-
ble est-elle fort dangereuse.
«Les rhinocéros ne sont pas cruels, mais leur brutalité
et leur stupidité naturelles les rendent fort redoutables aux
chasseurs assez hardis pour aller les attaquer. Us fuient
d'abord, comme tous les animaux; puis enfin, harcelés
par les chiens, le bruit, les chevaux et les coups de feu,
ils entrent en fureur, se retournent, se précipitent tête
baissée sur tous les ol)Jets qui les inquiètent, renversent
et foulent aux pieds les chevaux et les chasseurs assez
malheureux pour se trouver sur leur passage, et ne tom-
bent sous les coups redoublés de leurs ennemis que lors-
qu'une balle vient les frapper à la tète près de l'œil, ou
au défaut de leur impénétrable cuirasse. Ce n'est ni leur
courage ni l'instinct de leur puissance qui leur fait bra-
ver ainsi le danger et se précipiter devant la mort, mais
bien une aveugle fureur qui ne calcule rien, ne comprend
rien, et souvent, en esclavage, se développe pour rien et
contre rien.
« Quoi qu'il en soit, ces formidables animaux fuient les
lieux habités et cherchent la solitude des déserts maré-
cageux ei boisés, où ils se nourrissent d'herbes, de ro-
seaux et de jeunes branches d'arbres. Si, dans ses courses
nocturnes, le hasard en conduit un dans un champ cul-
tivé en cannes à sucre, en maïs ou en bananiers, il brise,
renverse tout et gâte dix fois plus de récolte qu'il en
faudrait pour le nourrir. Alléché par une nourriture qui
lui plaît, pendant le jour il se retire pour dormir dans
une forêt voisine, et pendant plusieurs nuits il revient
faire les mêmes dégâts. Aussitôt que les Iiuliens s'aper-
çoivent de SCS désastreuses visites, ils cherchent la trace
de ses pas et l'endroit où il est entré dans le champ en
brisant les bambous qui formaient la haie. Le vieux chas-
seur expérimente sait que là où il a passé la veille il
passera encore aujourd'hui et demain. Aussitôt une fosse
de douze à quinze pieds de largeur et de profondeur est
creusée à force d'hommes et de bras, et la terre (ju'on
en retire est transportée à quelque distance; on en cache
l'ouverture en posant en travers quelques cannes de
bambous et des feuilles de dattiers, que l'on recouvre de
feuilles sèches, de mousse et d'un peu de terre; puis le
propriétaire du champ, caché dans les branches d'un
(I) Dans le dôparlcmciii de Tarn-ct-Caroniic, ù Moissac.
arbre à quelques centaines de pas, attend dès la nuit
tombante que le redoutable, mais peu rusé animal vienne
donner dans le piège.. v .
« Le rhinocéros arrive; il croit passer; mais le frêle
plancher s'écroule sous ses pieds massifs ; il tombe et
roule au fond du trou d'où ses efforts ne peuvent le re-
tirer... » J'étais en verve et j'allais dire comment les In-
diens accourus tuent le monstre à coup de flèches, mais
je m'aperçus que le génie ne m'écoutait pas et je coupai
court à ma narration.
Nous vînmes, en nous promenant, jusque vers l'en-
droit où, depuis, les eaux ont creusé la plaine de Gre-
nelle. J'entendis comme une sorte de ronflement singu-
lier sortir d'une mare voisine: c'était un hippopotame
qui chassait l'eau de ses narines toutes les fois qu'il éle-
vait la tête au-dessus de la surface des ondes. Bientôt je
pus l'examiner. Sa taille était prodigieuse en comparaison
de l'hippopotame d'Afrique, dont il se distinguait, au pre-
mier coup d'oeil, par sa tète postérieurement plus étroite
et plus longue, par la partie rétrécie du museau propor-
tionnellement moins allongée, et par son front se rele-
vant brusquement. J'en aperçus plusieurs autres : l'un,
un peu plus petit que notre espèce vivante ; un troisième,
de la grosseur d'un sanglier, et enfin, "un quatrième en
miniature, ne dépassant pas un cochon de Siam.
De temps à autre je voyais passer dans la plaine des
chameaux, des chevaux, des buffles et autres grands ru-
minants; tous avaient dans leurs formes quelque chose
d'étrange, ne ressemblant en rien aux espèces aujourd'hui
vivantes.
Mais ce qui m'élonna le plus ce fut une salamandre
aquatique que je vis se glisser lentement à travers les
roseaux. Sa tête avait la grosseur de celle d'un homme,
son corps était proporliouoé à cette énorme dimension ,
et sa longueur totale n'était pas de moins de six pieds.
Sa peau, couverte de tubercules, était d'un brun noi-
ràtie , marquée sur le dos et sur les flancs de plusieurs
larges raies interrompues, régulières, d'un beau jaune
orangé. — Voilà, me dit le génie en souriant, un animal
qui donnera de la tablature aux savants, quand ils re-
trouveront ses débris pétrifiés. Sa carcasse mal conser-
vée, découverte dans une carrière à Oeuingen , sera prise
pour un anthropolithe ou homme fossile, et exercera
la plume des Scheuchzer, Gesner,Yofe'el, Blunieiibach ,
Karg, qui tous y verront Yhomo diluvii tcsUs (l'homme
témoin du déluge), puis un silure (niluiMs glanis). jus-
«lu'à ccqueMM. Jaegrr, Kielmeyeret Cuvier, après une
longue et sérieuse polémique , aient prouvé définitive-
ment que ce n'était rien autre chose qu'une salamandre
gigantesque.
— Encore un hideux crocodile ! m'écriai-je en frisson-
nant.
— Ah ! ah ! tu as toujours peur des crocodiles, me dit
le diable , et cependant , de tous les enfants mignons de
la nature, ce sont ceux qu'elle affectionne le plus , sans
doute parce que ce sont les premiers néjj , les aînés de la
grande famille des animaux pulmonaires. Depuis la for-
mation des premiers terrains de sédiments ils existent,
et seuls de ces époques ils existeront dans les temps mo-
dernes, tant elle les a favorisés. Ils survivront à toutes
les révolutions du globe, et les débris fossiles de leurs
nombreuses espèces couvriront la France , l'Angleterre ,
l'Italie, l'Allemagne, la terre entière. Les gavials, prin-
cipalement , se retrouveront partout. Celui de Caen a
vingt itieds de longueur; son museau forme un bec trè^
mince et 1res allongé; son corps est fortement cuirasse
MUSÉE DES F.VMILLES. 275
par dix rangées de plaques ëcailleuses longitudinales, X vant au-dessus des ondes sa tête , son cou , et une petite
très dures et très épaisses , rectangulaires , amincies ^ partie de sa poitrine.
vers les bords, à surface extérieure creusée de petites i « Les premiers hommes qui apercevront de loin des
fossettes demi-sphériques et de la ^^rosseur d'une lentille, x phoques jouant sur les flots pourront fort bien les
serrées les unes contre les autres ; chaque écaille a son ^ prendre pour des hommes marins, et la fable des tritons
bord antérieur recouvert par le bord postérieur de celle IQ sera inventée. Peut-être aussi de\T»-t-on l'histoire des
qui la précède. Le gavial du Juralui ressemble beaucoup. ^ sirènes à ce lamantin que l'on voit paître les algues ma-
Celui du Mans a jusqu'à trente pieds de longueur ; les ^ rines et quelquefois élever la partie antérieure du corps
quatre espèces d'Honfleur sont plus petites. Le crocodile ^ au-dessus de la surface des eaux. Ses mamelles placées sur
de Meudon atteint vingt pieds, ainsi que celui d'Auteuil, ^ sa poitrine sufiiront, et au-delà, pour échauffer Timagina-
et il yen a d'à peu près semblables à Blaye et à Mimet ^ tion des Maillet, Sachs, Lachesnayes-des-Bois, etc.,
en Provence. Ceux d'Argentan forment plusieurs espèces , ^- etc., et leur faire enfanter les contes les plus merveilleux,
dont une avait le museau comprimé sur les côtés et fort ^ Quoi qu'il en soit, ce lamantin , dont les ossements se
élevé en dessus. Ceux de Montmartre appartiennent au ^ retrouveront à Marly et à Lonjumeau, n'habitera plus
genre des caïmans dont les analogues vivants se retrou- g que la zone torride dans les temps modernes,
veront en Amérique. ^ < Puisque je t'ai fait remarquer le lamantin, qui ap-
« Avec ces reptiles vivent d'autres enfants privilégiés ^ partient à la classe des cétacés, je vais te faire connaître
de la nature, nés en même temps qu'eux et qui existe- ^ quelques animaux de la même classe , habitant cette mer
ront aussi long-temps •, ce sont des tortues de terre, 4^ qui tout à l'heure couvrait le sol de Paris; approchons-
d'eau douce et marines. Leurs ossements fossiles fourni- % nous des bords de l'Océan et je vais les faire passer sous
ront plus de cinquante espèces dont les analogues vivants g tes yeux comme fait l'homme à la lanterne magique,
n'existeront plus dans les temps modernes, mais seront ^ «Dans ceux-ci tu reconnais aisément des daupliins,
remplacés par d'autres. Dans le moment où je te parle, g car leur forme diffère fort peu de celle des espèces vi-
c'est le genre des trionyx qui est le plus nombreux en ^ vantes. Le premier a neuf pieds de longueur-, le second
espèces et en individus. Leur corps n'est recouvert que g se fait remarquer par son museau prodigieusement
d'une peau molle et manque de carapace ou bouclier ^ allongé, presque semblable à celui d'un gavial du Gange,
écaill'eux; leurs pieds sont palmés, mais non allongés; la ± Les dents nombreuses, grosses et coniques, dont les
corne de leur bec est recouverte de lèvres charnues; X mâchoires de tous les dauphins sont armées , leur carac-
leur nez se prolonge en une petite trompe mobile , et , ± tère farouche , leurs habitudes carnassières et surtout
ce qui n'est pas le moins singulier , leur anus est percé ± leur cruauté , rendront peu croyable pour les natura-
au bout de la queue. Les émydes ou tortues d'eau douce ± listes cette prétendue amitié pour l'homme qu'Aristote ,
sont assez communes dans les marais de Montmartre ; q: Pline, Sénèque, et en général tous les anciens lui aîtri-
elles ne direrent des tortues de terre que par leurcara- IÇ, huaient. L'on devra reléguer au nombre des fables l'his-
pace généralement plus aplatie. Ç toire qu'ils nous font d'un dauphin du lac Lucrin, qui ,
• Tous ces animaux se plaisent sur le bord des eaux °!^ s'étant pris d'amitié pour un pauvre enfant de Baies, venait
et nagent ou plongent avec une grande facilité , ce qui X deux fuis par jour lui prêter son dos pour le traverser de
fera croire aux premiers hommes qui s'occuperont d'his- ^l l'autre côté du lac. Pline ajoute que l'animal, pour ne
toire naturelle qu'ils sont amphibies, c'est-à-dire ^1^ pas blesser l'enfant, avait soin d'abaisser et de cacher les
qu'ils peuvent également vivre au fond des eaux et sur ^ aiguillons de sa nageoire dorsale. 11 est malheureux pour
la terre. Mais dans ton siècle cette erreur sera rectifiée, it la véracité de Pline que les dauphins n'aient jamais eu
grâce aux travaux des anatomistes. Ceux-ci prouA'eront =^ ni os ni aiguillons à la nageoire dorsale.
que tous les animaux vertébrés respirent , ou par des °,^ . Parmi les cétacés qui se promènent dans les mers qui
ouïes ou branchies , comme les poissons , et alors ils ne ^ couvrent aujourd'hui la France, il en est trois qui se per-
peuvent respirer et vivre que dans l'eau , ou par des ■^q dront entièrement et dont les genres même resteront
poumons, et alors ils ne peuvent respirer et vivre que ^ inconnus dans la. nature vivante. Ce sont des ziphius à
par l'air. ^^ long bec, à bec plan et à bec creusé. Ils font le pas-
• Les naturalistes n'en laisseront pas moins le nom ■=1" sage naturel des cachalots aux hypéroodoiis. Dans les
d'amphibie à une classe de mammifères carnassiers dont ^f= temps modernes, en 1779 , un marchand de vin de Paris
les pieds sont si courts et tellement enveloppés dans la ^ déterrera dans sa cave, rue Dauphine, les ossements d'une
peau qu'ils ne peuvent , sur terre, leur servir qu'à ram- ^j;^ baleine d'espèce inconnue, dont la longueur est de soi-
per; mais comme les intervalles des doigts y sont rem- ^J^ xante pieds au moins.
plis par des membranes , ce sont des rames excellentes. ^^ . Puisque nous sommes sur les bords de l'Océan , fran-
A quelques lieues d'ici , sur les bords de l'Océan , je puis °^ chissons-le pour voir les deux êtres les plus singuliers
te faire voir , parmi eux , un phoque deux fois plus grand ^jo que la nature anté-diluvienne ait enfantés. Tous deux ap-
que ceux du monde vivant. C'est un bel animal qui ^o partiennent à la famille des mammifères édentés, c'est-à-
passe la plus grande partie de sa vie dans la nier et ne -^ dire dont les mâchoires manquent d'incisives quand
vient à terre que pour se reposer au soleil et allaiter ses -^ elles ont des dents, ce qui n'arrive pas toujours,
petits. Sa tête est arrondie ; ses yeux grands et brillants ^^ • Le mégalonyx semble avoir été formé par des frag-
sont néanmoins doux et expressifs; son corps est allongé, ^^ nients enlevés aux fourmiliers, au'x tatous, aux cabas-
très souple , presque cylindrique , diminuant uniforme- ^ sous et aux paresseux, rséanraoins, sous le rapport de la
ment de grosseur, terminé par une queue courte placée cJp taille, il n'a d'analogie avec aucun de ces animaux, car
entre ses deux pieds de derrière qui sont engagés sous °P elle dépasse celle du plus grand bœuf. Ses oreilles sont
la peau jusqu'aux talons et imitent un peu la queue four- X. longues; son museau assez pointu, ses mâchoires sont
chue d'un poisson. Son poil, serré , tin , lisse et lustré , °^ armées de dents cylindriques comme dans les tatous; ses
est d'un gris jaunâtre, blanchâti-e quand il prend de "X jambes sont exactement comme celles d'un fourmilier,
l'âge. Il nage avec autant de grâce que de facilité en éle- T mais elles se terminent par des pieds de cabassou. II a
276
LECTCRES DU SOIR.
deux doigts, gros, courts, armes d'ongles très forts et X végétaux et en partie de cadavres d'animaux; il a les
pouvant se fléchir tout-à-fait en dessous comme dans les $ mamelles sur la pc-:trine et ne fait qu'un petit qu'il
paresseux ; le doigt index est plus grêle , armé d'un ^ porte sur son dos. H habite les antres des rochers,
ongle moins puissant. Sa marche est aussi lente que tÇ, - Le Mégathérion est encore plus extraordinaire. 11
celle de Taf ou de l'uuau ; il se nourrit en partie de T a la tête d'un aï, mais son museau s'allonge en une sorte
Mcgulliérion. — 10 pieds de hauteur et 18 de longueur.
de trompe courte et musculeuse, propre à fouiller la ^?,
terre à la manière d'un groin de cochon. Sa mâchoire in- ^
ferieure est munie d'une énorme bosse , imitant une ^
loupe ou un goitre , mais placée tout près du menton. ^[^
Il a les épaules et les formes générales des paresseux, "f'
Ses jambes ont beaucoup de rapport avec celles des pan- ^
golins, mais elles sont excessivement grosses ; celles de ^
derrière égalent presque son corps. Ses pieds sont «
obliques , énormes , de la grosseur de sa tête ; ceux de
devant, semblables à ceux du tatou géant , sont compo-
sés de cinq doigts, dont deux cachés sous la peau, les
trois autres fort gros, armés d'ongles puissants, propres
à creuser la terre. Les pieds de derrière ont beaucoup
d'analogie avec ceux des paresseux , mais ils n'ont qu'une
seule griffe fort grosse et fort longue. Son corps est
grand comme celui d'un moyen éléphant , massif, recou-
MUSÉE DES FAMILLES.
277
vert comme celui des tatous de bandes écailleuses ,
mais interrompues et entremêlées de poils. Son ventre
est gros ; sa queue , très courte et très épaisse , a égale-
ment des écussons écailleux, mais ils ne sont point en
forme d'unneaux ou de verticillcs. Comme le mc'galonyx,
il a la marche très lente ; les mamelles placées sur la
poitrine , et il ne fait qu'un petit qu'il porte sur son dos.
Il habite les cavernes et les antres des rochers. Avec ses
ongles énormes il ent'rouvre Icsein de la terre qu'il fouille
avec sa courte trompe pour en tirer les racines qui font
sa nourriture habituelle.
• Mais pourquoi irais-je chercher au loin des i6tres
monstrueux quand le sol de la France en est couvert ?
Revenons aux environs de Paris et regarde. Voici le
pangolin géant, appartenant à la même famille des éden-
tés. 11 n'a pas de dents, mais sa langue mince, efliléc,
longue de huit à dix pieds, est extensible et lui permet,
en la dardant sur les insectes et autres petits animaux
dont il se nourrit , de les saisir et de les enlacer à une
grande dislance. Son corps n'a pas moins de vingt-cinq
à trente pieds de longueur 5 il est couvert, ainsi que sa
queue , de grosses écailles plates et tranchantes , dispo-
sées à recouvrement comme les tuiles d'un toit. Tous
ses pieds ont cinq doigts; enfin, à la grandeur près et
à quelques autres légères différences, il ressemble beau-
coup aux pangolins. Lorsqu'il craint le danger il se hé-
risse , roule son corps en boule à la manière des héris-
sons, et présente de toutes parts h. son ennemi les pointes
ou les tranchants de ses écailles.
«Bientôt, continua-t-il, toutes les espèces sans défense
disparaîtront, parce que les tigres, les hiènes, les ours et
autres grands carnassiers, se multiplient beaucoup dans
les forêts (1). Le plus singulier de ces animaux, ajo«ta-t-il,
est un loup dépassant la grandeur du plus fort cheval.
Son corps a au moins huit pieds de longueur depuis le
museau jusqu'à la naissance de la queue, et pas moins de
cinq pieds de hauteur au train de devant; heureusement
qu'il est fort rare. Ces carnassiers habitent, pour la plu-
part, de profondes cavernes creusées par les eaux dans
les rochers, et les remplissent peu à peu des ossements
sanglants de tous les pachydermes sans défenses. Ces amas
d'os à moitié rongés seront un sujet d'étonnement pour
les savants du dix-neuvième siècle.
CINQUIÈME ÉPOQUE.
150 mètres au-dessus dû zéro du pont de la Tournellc.
«Begarde, me dit le génie, nous sommes arrivés à
l'époque moderne et tu dois te reconnaître. »
Je jetai les yeux autour de moi , et en effet il me
sembla que je reconnaissais, non pas la contrée où j'étais,
mais la végétation de mon temps. Je ne voyais plus ces
cocotiers, ces palmiers, ces cannelliers qui m'avaient tant
surpris, mais bien des chênes, des ormes, des bouleaux,
et en général toutes les plantes dont j'avais depuis plu-
sieurs années composé mon herbier des environs de
Paris.
Quelques animaux passèrent auprès de moi; ils n'a-
vaient plus rien d'étrange et je les reconnus tous pour
les avoir rencontrés plusieurs fois dans mes parties de
chasse ; c'étaient des renards, des loups, des blaireaux, des
(1) L'espèce du grand tigre, ou du lion, était néanmoins fort rare en
France. On n'en a trouvé qu'un fragment à Paris, rue Hauteville, en
creusant un puils, et un autre à Abbcvillc. Ils sont communs en
Davière,
chevreuils, des daims, des cerfs, des lièvres, des la-
pins, etc., etc., ne difléranten rien de ceux d'aujourd'hui.
— Ah! m'écriai-je, voilà mon siècle qui s'approche!
Montrez-moi, je vous prie des êtres de mon espèce, car
je suis très curieux de voir les premiers hommes? Sont-
ce des géants ou des pygmées? Sont-il blancs, rouges ou
noirs? Marchent-ils sur deux pieds ou à quatre pattes?
Vivent-ils solitaires dans les bois comme des ours, ou se
réunissent-ils en hordes, comme les gazelles? Toutes ces
choses sont extrêmement importantes à savoir, et je ne
manquerai pas de faire un beau livre où les raisonne-
ments seront appuyés sur des... — Sur un rêve, comme
de coutume, dit le génie. Quoi qu'il en soit, je ne puis pas
te satisfaire par la raison qu'il n'y a pas encore un homme
sur toute la surface du globe, pas même un singe, qui en
est la grimace ou si tu veux la caricature. Attends en-
core quelques milliers d'années.
«11 y a plusieurs siècles, continua-t-il, que cette île sur
laquelle nous sommes, n'était pas séparée de celle que
tu aperçois à peu de distance et ne formait avec elle
qu'une vaste plaine couverte de bois. Cette plaine avait
été formée par des dépôts d'eau douce, superposés dans
l'ordre suivant : un banc de silex meulière sans coquille;
un banc de silex meulière lactistre quelquefois remplacé
par un calcaire lacustre supérieur; puis des couches de
gravier et de limon, et enfin de terre végétale composée
de détritus minéraux, animaux et végétaux. Il est à re-
marquer que , par toute la terre, ces couches se présen-
tent dans des situations telles que leur masse, loin d'être
augmentée par les eaux de l'époque actuelle, qui le plus
souvent n'atteignent pas leur niveau, tend à diminuer
tous les jours par une dégradation, suite nécessaire de
diverses causes. Les principales de ces causes sont les
pluies, les frimas, la succession du chaud au froid et du
froid à la chaleur, les combinaisons chimiques, la dé-
composition insensible, etc., etc., sans compter les cours
d'eau plus ou moins rapides des ruisseaux, des torrents
et des grandes rivières qui les sillonnent plus ou moins
profondément.
— L'île où nous sommes est charmante ; où se trouve-
t-elle placée?
— Nous sommes sur la butte Montmartre. Regarde
ici, ajouta-t-il en dirigeant le bout de sa béquille vers le
couchant; tu vois les bois de Saint-Cloud, de Vilie-d'A-
vray, de Marly et des Aluets, former une île séparée des
autres par le détroit où sera Versailles, la petite vallée
de Sèvres et la grande vallée du parc de Versailles. Cette
autre île en forme de feuille de figuier, que tu vois un
peu à gauche, portera Belle-Vue, Meudon, les bois de
Verrière et de Châville; elle est séparée du continent
par le détroit qui suit la vallée de Bièvre et les coteaux
de Jouy. On aperçoit encore quelques îlots jetés çà et là
dans le grand lac qui remplit le bassin de Paris, mais te
voilà suffisamment orienté pour les reconnaître toi-même.
— Mon cabinet d'étude doit être terriblement humide
dans ce moment-ci, car, si je vous comprends bien, il est
au moins à cent vingt ou cent trente mètres sous la sur-
face des ondes de ce lac.
— C'est vrai; mais asseyons-nous, et en cinq ou six
mille ans, je veux dire en cinq ou six minutes, je vais
te le montrer à sec. »
En effet, les eaux du lac se firent jour par une val-
lée qu'elles se creusèrent en serpentant vers le nord ,
par Saint-Cloud , Saint - Denis , Epinay , Argenteuil ,
Croissy, Saint-Germain , etc. , et je vis le bassin de Paris
se former tel qu'il est aujourd'hui, à mesure t^u'clles s'c-
278
LECTURES DU SOIR.
coulaient en entraînant avec elles de grandes portions
des couches qui s'étaient formëes depuis la première épo-
que de la sixième période. Les parties les plus dures ,
qui résistèrent au courant , formèrent ces nombreuses
collines au sommet desquelles sont aujourd'hui les plus
charmantes habitations des heureux de Paris.
Dans le fond du bassin , lorsqu'il fut découvert , coula
une grande et belle rivière dont les bords riants se
couvrirent de forêts. Un groupe de trois îles, que je re-
connus aisément pour l'île Louvier , l'île Saint-Louis et
la Cité, me mirent en état de retrouver exactement l'em-
placement de Paris , quoique je ne visse ni le palais des
Tuileries, ni les guinguettes de la Courtille, ni l'Opéra,
ni la Salpêlrière, ni mendiants en guenilles, ni équipages
élégants, ni chemins de fer, ni bateaux à vapeur; seu-
lement j'aperçus quelques bourgades de castors, autre
peuple industriel dont les cabanes s'élevaient du sein
des ondes.
" Mon maître, dis-je au démon, je vois que le terme
de notre promenade approche; avant de la terminer,
pourriez-vous me dire combien il y a de temps qu'elle
dure? — Il y a six périodes. — Et ces périodes sont
chacune de...? — De trois, quatre, six, trois , quatre ,
cinq époques ; en tout vingt-cinq formations remar-
quables. — C'est très bien , mais combien de siècles
d'intervalle y a-t-il eu entre chaque formation? — Juge
à peu près du temps qui s'est écoulé depuis la dernière,
et par approximation tu sauras la durée des autres. —
Si j'avais une donnée pour cela! mais... — N'as-tu pas
la durée de la vie de certains individus? — Comment?
— Admets que tous les êtres vivants aujourd'hui soient
provenus par voie de génération. — Parbleu! il le faut
bien; car je ne suppose pas qu'il y ait dans la nature un
seul être organisé qui soit le premier en date dans son
espèce, qui soit l'individu même sorti des mains de la
création. — Combien penses-tu qu'on puisse raisonnable-
ment accorder de degrés de généalogie à l'être dont la
vie est la plus longue. — Mais, il me semble que ce se-
rait bien peu que de le faire précéder de vingt généra-
tions seulement.
— Partonsde cette donnée. Je ne te citerai pas le tilleul
de Fribourg, ni celui de Villarsen-Moing, en Suisse,
parce qu'ils n'ont tout au plus que 1,600 ans; ce sont
des enfants. Je ne te parlerai pas de l'if du cimetière de.
Braburn , dans le comté de Kent, mesuré par Evelyn,
parce qu'il ne date pas de plusde 3,000 ans. Je passerai
sous silence les baobabs vus par Adanson et plus tard
par M. Perrotet au Cap- Vert et à la Sénégambie , car,
quoique l'on soit certain qu'ils aient au moins 0,000 ans,
on n'est pas sûr qu'ils soient très vieux relativement à
la longévité de leur espèce. Mais je mentionnerai le cy-
près chauve d'Oaxaca, en Américiue , sons le feuillage
duquel Fernand Coriez se mit à l'ombre avec toute sa
petite armée, parce qu'il a 7.000 ans tout au moins.
« Nous ne prendrons d'abord que moitié de son âge ,
3,500 ans, pour terme moyen de chaque génération. —
Pourquoi même prendre la moitié? un cyprès chauve peut
reproduire son espèce avant cet âge. — 11 peut reproduire
la graine, oui, mais les individus, non. il faut non-seu-
lement qu'il sème sa graine, mais encore qu'il lui cède
sa place, qu'il meure pour qu'elle puisse se développer et
le remplacer. La place que chaque espèce occupe sur la
surface du globe le nécessite, car une moitié de la masse
des individus vient tandis que l'autre s'en va. Mais comme
je ne veux p<is t'effrayer, je veux bien ne prendre que la
moitié de 3,500, qui sera (!e 1,750 ans. Or, 1,750 mul-
tiplié par 20 donne 35,000 années par chaque époque de
formation. Nous allons encore multiplier ce nombre par
celui des époques, 6fest-à-dire par 25 , et nous aurons
pour total de l'âge du globe, en partant de la première
période, 875,000 ans. — Ce calcul passe mon imagina-
tion ; j'ai de la peine à le croire exact. — Pauvre ciron !
qu'est-ce qu'une durée qui peut se calculer avec des
chiffres, en comparaison de l'éternité sans commencement
et sans fin. Ensuite, rassure-toi : pour l'immortel prin-
cipe de toute chose il n'y a ni espace ni durée. »
Je fis une réflexion. « Pourquoi, dis-je à mon génie,
avez -vous partagé le temps de la création en six époques
qui , à la vérité, sont très bien caractérisées et se pré-
sentent d'elles-mêmes? »
11 tressaillit à ma question , ne me répondit pas , et me
jeta un regard sinistre.
« Ah ! ah ! je conçois. Vous avez voulu me faire re-
marquer la conformité entre l'ordre assigné par la Genèse
aux diverses époques de la création et celui des périodes
géologiques que l'observation de la nature a fait recon-
naître , car dans le fait tout a été créé eu six temps. »
Le démon fit une grimace horrible. Il devint pourpre
de colère et je vis des étincelles de feu scintiller dans
ses yeux.
« En effet, continuai-je, si l'on fait un rapprochement
facile, on voit que... »
Le Diable Boiteux , au comble de la fureur, leva sa
béquille et m'en donna un grand coup sur les oreilles;
son corps devint tout de flamme et il disparut en exha-
lant une forte odeur de corne brûlée. La douleur me fit
porter mes mains à ma léte , et il était teinps : la chan-
delle venait de mettre le feu à mon bonnet de coton , et
mes cheveux commençaient à roussir quand je me réveil-
lai. Je m'étais endormi sur les œuvres des G. Cuvier ,
Brongniart , Lindley et autres. • Hélas ! disais-je , en
secouant les flammèches de mon bonnet de nuit, il est
fâcheux que je n'aie vu toutes ces belles choses qu'eu
rêve ! »
Quand je fus bien réveillé , je pensai que je devais
compte à mes lecteurs des moyens que j'ai employés
pour parvenir à décrire en entier des animaux dont les
analogues vivants sont entièrement inconnus. Je leur
dois ce compte afin de leur enseigner le juste degré de
confiance qu'ils doivent avoir dans les descriptions qu'ils
viennent de lire et dans les gravures que j'ai mises sous
leurs yeux.
Depuis un assez grand nombre d'années les natura-
listes étaient frappés de la quantité prodigieuse d'osse-
ments fossilesque l'on trouvait enfouis dans des cavernes
ou dans la terre en creusant des puits, des plàlrières ,
etc. , et quelques mémoires furent publiés sur c^lle in-
téressante matière. Mais tous les savants d'alors vou-
lurent rapporter ces os à des espèces analogues vivantes,
et cette prévention , résultant d'un défaut de connais-
sances anatomiques, ferma devant eux une carrière aussi
neuve que singulière. Le baron Georges Cuvier, qui joi-
gnait à de vastes connaissances en histoire naturelle de
profondes études en anatomie, fut frappé d'une idée qui
avait échappé à ses devanciers , celle que la plupart de
ces os n'avaient pu appartenir qu'à des espèces, ou
même à des genres et des familles entièrement perdus.
En conséquence, il osa entreprendre un travail innnense,
parvint à réunir par fragments et à restaurer des sque-
lettes entiers, et il ouvrit ainsi à l'étude une carrière
absolument nouvelle. Ses travaux firent grand bruit
dans le monde instruit, et plusieurs savants du premier
MUSÉE DES FAMILLES.
279
ordre marchèrent sur ses traces en Italie, en Allemagne,
en Angleterre, et même en Amérique.
Les ge'ologiies s'en mêlèrent, et de cette heureuse asso-
ciation résulta la connaissance d'un fait tout-à-fait sin-
gulier, c'est que par tout pays les couches analogues
de minéraux renferment les mêmes espèces d'ossements.
Cette étonnante découverte servit à dater d'une manière
certaine les séries d'époques dans lesquelles avait paru
pour la première fois chaque espèce d'être organisé, soit
animal, soit végétal. C'est à MM. Brongniart, en France,
Lindiey, Hutton, en Angleterre, de Schlothein , comte
de Sternberg, en Allemagne, Nilson , en Suède, etc.,
que la science doit le plus sous ce dernier rapport , et
particulièrement sous celui des végétaux fossiles.
J'ai profité des travaux de M. le baron Cuvier et de
quelques autres savants, pour faire une chose qui, grâce
à eux, n'offrait plus de très grandes difficultés. J'ai re-
couvert de muscles les squelettes qu'ils avaient restaurés,
et, en observant rigoureusement la grandeur des em-
preintes que les attaches de ces muscles ont laissé sur
les os, il m'était aisé, au moins approximativement,
d'en retrouver l'épaisseur. Restait à les recouvrir d'une
peau , et pour cela je n'avais pour me guider que l'ana-
logie. Mais il me paraissait certain qu'un animal appar-
tenant par la plus grande partie de ses caractères à la
classe des grands sauriens devait avoir comme eux le ^
corps couvert d'écaillés ; qu' un autre appartenant à la i
classe des mammifères carnassiers devait l'avoir couvert ^
de poils, etc., etc.; ensuite, pour leur rendre les allures,
les grâces et les mouvements de la vie , j'ai eu recours
au talent d'un des meilleurs dessinateurs d'histoire na-
turelle de Paris, M. Théodore Susemihl. Quant aux
mœurs de ces animaux , il m'était encore plus facile de
les deviner, et, je puis le dire, avec une entière certitude,
car j'avais pour cela deux mcsens qni se prêtent mutuel-
lement secours: 1° l'analogie, qui nous porte uaturelle-
ment à décider qu'un animal ayant , par exemple , la ^
taille, les formes et les armes d'un tigre, doit aussi avoir +
les habitudes générales des tigres ; 2° l'inspection des i
dents , qui caractérisent toujours avec beaucoup de pré- 2G
cision la manière de vivre d'un animal. Cette règle gêné- ^
raie dans la nature vivante est, je crois, sans exception. 4^
Grâce aux travaux de M. Adolphe Brongniart et des £
Jpiaire. Hûucbe ou plutôt insecte de b CamiDe des mouches à mieL
Àrçilf plastifpie. Cuvier a dooDé te nom de plastique aux argiles
très ductiles, prenant aifléioent toutes les torraes qu'on veut leur
donner et les conservant.
Betemnitei. Genre de coquines qui ne se trouvent que fossiles. T.«ir
test est mince, double, à cône intérieur beaucoup plus court que
Fautre et divisé en dedans par des doisoos parallèles, concaves du
côte qui regarde la base.
CaJcaire. Le calcaire , ou carbonate de chanx , pierre à chaut , te
distingue aisément de tous les autres minéraux p.'ir la tacuJlé qu il a
de se dissoudre avec effervescence dans les acides et de se réduire
en chaux vive par la calcination. Sous avons cité le calcaire conchy-
lien ou renfermant des coquilles , compacte, tçns de ftin>ée ; le ealealre
schisteux ou calraire compacte, marbre jaunâtre dont on fait les
pierres lithoiïrapliiq\ics; le calcaire ooliihin»e, en grandes ma'v'jM
composées de globules assez çros communément , et qiiHqiofr4« très
fins; calcaire crayeux ou craie , quelquefois sablonneux et ?ri>âtre,
souvent blanc et très friable ; calcaire marneiix mêlé à de rargile ;
calcaire grossier, ou pierre à bâtir des Parisiens.
Cériies. Coquilles marines très communes dans le calcaire grossier.
On donne aussi le nom de cérite à un silicale non alumineux, simple,
rougeâlre ou violâtre.
cétacés. Animaux mammifères, vivant dans la mer. se distinguant
de tous les autres par fabsence des pieds de derrière et par une
queue semblable à celle des poissons. Par exemple, les baleines, ca-
chalots , dauphins , marsouins , etc.
Chaton. Fleurs verdâtres, écailleuses , attachées autour d'un axe et
formant une sorte de petit épi allongé ou ovale. Exemple: le saule,
le noyer, le noisetier.
Chéiroptères. Famille de mammifères carnassiers, ayant les mamelles
sur la poitrine, les doigts fort longs, pris, ainsi que les côtés du corps
et le» membres , dans nne membrane qui leur sert d'aile» et leur
permet de voler. Exemple : les chauves-souris et les galéopithèques ou
chats-volans.
Coléoptères. Classe d'uisecles ayant quatre ailes , 'dont deux infé-
rieures membraneuses et deux supérieures dures, crustacées, nom-
mées éhitres , enveloppant les deux autres comme un étui. Exemple :
le hanneton , le cerf-volant.
Conifères. Famille d'arbres réàneox, à fetrillage ordinairement
menu et pcrsbtant peiKlanl Thiver; à fruit écailtaix, ovale, affectant
la forme d'un rôoe. Exemple: les pins, sapins, mélèzes.
Corail. Genre de polypes rcssembbnt assez à un arbuste brancfan
et pierreux. Ils onl un axe brancha, non articulé, sans empreinte ni
cellules, sjiiiplemeni strié a sa surfice, recouvert d'une enveloppe
en partie cnioiire, d'un Ir('= beau ro'jge dans une espèce.
Corolle. On appelle ainsi ra<s=^:n!jUige entier des petites feuilles ou
pètolr^ crl-^rés qui foniîriit fciiveloppe intérieure dune fleur. La
corf'lle est ri>se dans h r .^.-", rouge dans le coquelicot, jaune dans
les peUies renoncules d'-s près ; elle est quelquefois d'une seule pièce,
comme dans les campannks.
Cotiilédom. Ce sont l«"s deux premières feuilles qui se développent
lors de b Erermination duac graine. Toutes les jeunes plantules ont
un, ou deux, ou plusieurs cotylédons, don on les dit appartenir à
la classe des monocotylèdones , ou à celle des dicotylédones, ou enfin
auteurs que j'ai cités plus haut , j'ai pu tout aussi aisé- "^ aux plantes po/i/coJy/édOTK» que Ton a réunies aux dicorylédooes.
ment grouper autour de chaque aaimal les végétaux qui ^ Craie, voy. calcaire.
existaient de son temps. Hh Cmsiacés. classe d'animaux invertébrés, articulés, reeouverts d'une
^ ' Hr croûte dure , pierreuse , remplaçant la peau et rougissant dans l'eau
ojte bouiMante. Exemple : Fécrevisse, le homard, les crabes, les crevettes.
BorrAHS. c'o Crupirtgames. Classe de plantes dans lesquelles' on n'a pas pu re-
°^ connaître encore de véritables fleurs ni d'organes de la tecondation-
ZÇ Exemple : les champignons , les lichens , les mousses.
3^ Cycadées. Famille de plantes ayant de l'analogie avec les palmiers
Nota. Pour ne pas interrompre à chaque instant le récit ojo et les conifères; elle renferme deux genres, les cycas et les zamia.
par (les notes, et cependant, pour être toujours compris 3^ Détritus. Débris d'animaux , de végétaux ou de minéraux décom-
par tous mes lecteurs, j'ai cru devoir faire suivre cet t ^t' ^''"^"' '' ^"^ "^^^^ "" '^'"" *"" '""^ ^^"^ *"" ^""'"^
■ •" -1" fertile.
Dicotylédones. Voy. Cotylédons.
Elyires. Voy. Coléoptères.
Encrines. Zoophytes de la famQle des astéries on étoiles de mer.
Ses rayons sont réuuis en tige , plusieurs fois articulés à leur base et
divisés au sommet en pinceurs branches dicbotomes , formant quel-
quefois plusieurs étages.
Fleur. Assemblage des organes de la fécondation d'une plante. La
fleur se compose ordinairement : !• d'une enveloppe extérieure com-
posé* de petites feuilles vertes ou sépales, nommée calice ; 2* de fei»-
veloppe intérieure oa corolle {voy. ce mot) ; 3* de petits filets déliés
article d'une explication des mots scientifiques dont je
n'ai pu éviter de me servir, et je les ai classés par ordre
alphabétique pour en rendre la recherche plus facile.
Algttes. Famille de plantes cro'isfant ordinairement dans les eaux
douces ou salées , très rarement sur la terre. EUes sont le plus sou-
vent herbacées, d'une substance cornée, cartilagineuse ou membra-
neuse, simples o« découpées en frondes, etc. Les conferve, varec,
ulve, nostoch composaient la famille des algues de Liooée; mais de-
puis elles ont été séparées.
Ammonites ou coni« «Tamman. Genre de coqnilles divisées en plu- ^ et terminés par un petU sac de poussière jaune ; ce sont les étamines
sieurs cliambrfs par des cloisons intérieures; elles sont roulées en Hj° ou organes mâles"; V d'une ou plusieurs petites colonnes occupant
spimlf-et ont Icursclois^ns ïn^uleuses et dwhiqnetees sur lenrs bords. 3t toujours le centre , et nommées pistils ou organes femelles.
On n t 11 U-ouve que de fissiles, df pms la g.'-o-v-fur d'-aie IratL"^- j:is- <^« F^rrimimi ooUihique. Les géologues donnent souvent le nom de
qu'à la grandeur d'uue nx^ de carrosse . "«' p/rmaiioa à cb eosemUe de coucbes que Fou regarde comme le ré>
28Ô
LECTURES DU SOIR.
sulial d'un môine ordre de choses , c'csl-à-dirc ayant éie formées par
les mêmes causes , agissant siiiiultancmcnt et sans intcrruplion pen-
dant une certaine période de temps. Une formation de calcaire ooli-
Uii(iue, voy. Calcaire, pourra donc élre appelée formation ooliihique.
Fossile, ce mot est ici synonyme de pétrifié. Lu os fossile ne ren-
ferme plus aucutie substance animale; une plante fossUe na plus rien
des substances végétales.
Fougère. Famille de plantes monocolylédoncs cryptogames , dont
tes feuilles, roulées en crosse dans leur jeunesse , portent la fructifi-
cation sur leur face inférieure.
Gneiss. Roclie composée de feldspath et de mica , à structure tou-
jours scListeuse.
Grauiim'es. Famille de plantes à fleurs glumacéecs, en panicules ou
en épis. Exemple : le blé , le maïs , l'orge.
Granité. Roche grenue composée de grains de feldspath, de quartz
Cl de mica, immédiatement agrégés entre eux et comme entrelacés.
sorte de paniculc nommée rHjime. Exemple ; dattier, cocotier, sa.,
soulier.
Pétale. Voy. Corolle.
Pistil. Voy. Fleur.
Poudingue. On appelle ainsi le grès grossier lorsque ses grains de-
viennent de véritables cailloux ou fragments arrondis ou anguleux
ei que leur ciment o^t très apparent. Poudingue siliceux à très petits
cailloux de silex jaunâli-e réunis par une pâte de jaspe rouge.
PnUes. Genre de plantes de la famille des équisétacées. Les prèles
sont des végétaux herbacés, aquatiques, à liges Ustulcuses, articulées,
simples ou divisées en rameaux verticillés.
Reptiles. Ou donne ce nom aux animaux ovipares qui rampent sur
le ventre.
Respiration aérienne, on dit d'un animal qu'il a une respiration
aérienne quand il a un organe propre exclusivement à décompioser
l'air. Il y a deux principales sortes de ces organes : ta première, qui
appartient à la plus grande pariic des animaux qui marchent ou
Grès, noche composée de granis de quart/ et de quelques autres c^ ^^^ ^^^ ,^ ^^^^^ »^ ^^^^^^ ^^^^ ^^^ ^.^^^ ^^^^.^^^ ^^^ ^^ ^pp^^,
substances pierreuses, agrégées au moyen d un ciment K-rreux ou Su j ,^ ,,^^ ^^ poumons; par exemple, l'homme, les mammi-
r rislal in, de nature siliceuse, calcaire ou argileuse. Gn'sroHf;ca»iC»e>^ o4o « •- ^ ' i f- '
rouge de brique ou lie de vin , composé d'mie pâte argiloidc envelop- ^
j)nnl des grains de quarlz el des fiagmeiils de granité, de schiste, etc. ^
V.rés bigarré, à ciment argileux ou marneux, bigarré de brun, de 2£
rouge , de jaune , etc. ^
Grijptièe. Coquille bivalve dont la valve inférieure est convexe et ^
f.irme à son sommet une saillie en spirale, tandis que la valve supé- So
ricurc est plane ou même concave. Les gryphées sont fossiles et n'ont ^
point d'analogue vivant. ©^
Gypse ou pierre à plâtre. C'est un sulfate de chaux hydraté, légère- 3^
nient solublc dans l'eau. Par la calcinalion il fournil le plaire. ^
Uerùivore. Qui mange de l'herbe el s'eji nourrit. ^
Homogène. Tout d'une même nature. ^
Umnus. Voy. Détritus. ^
invertébrés. On donne ce nom à tous les animaux qui manquent de ^^
colonne verlébrale ou épine du dos, comme, par exemple, les in-
sectes , les mollusques , les vers.
Lacustre. Qui apparlieut au lac, qui est né ou formé dans l'eau
douce.
Lias. On nomme ainsi le calcaire à gryphées arquées.
Licliens. Voy. Cryptogames.
Lignite. Substance charbonneuse, noire ou brune, provenant de
liges de végétaux ligneux, brûlant avec facilité. Il ne faut la confondre
lii avec la tourbe, ni avec la houille ou charbon de terre.
LUiacées. Famille de plantes analogues au lis, c'est-à-dire & fleur
sans calice, composées de six pétales, six élamines et un pistil.
fèrcs, les reptiles, les oiseaux La seconde sorte consiste en de petits
canaux aérifèrcs, caniifiés dans le corps et aboutissant à des petits
trous ovales ou arrondis, nommés stigmates, et ordinairement placés
en rangs sur les deux côtés de l'abdomen, au ventre. Par exemple,
les insectes. Les stigmates sont très apparents sur les corps des
grosses chenilles h peau nue. Ou les voit très bien aussi sur le ventre
d'un hanneton eu lui soulevant les ailes.
Les animaux qui vivent dans l'eau , comme les poissons et les
crustacés, ne pouvant respirer de l'air, ont un autre appareil resp'i-
ratoire nommé branchies, propre à décomposer l'air et à en extraire
l'oxigène. A un seul animal près, qui possède à la fois des branchies
Cl des poumons, tous les animaux n'ont qu'un des appareils dont nous
venons do parler cl ne peuvent vivre que dans le milieu où la na-
ture les a placés. Une grenouille tenue un certain temps au fond de
l'eau se noie comme un poisson exposés à l'air. Il D'y a donc point
de véritables amphibies.
Sauriens. Classe de reptiles renfermant les lézards.
Schiste argileux. Roche composée de lamelles de mica et de talc
tellement atténuées et confondues les unes avec les autres qu'elle pa-
rait homogène, à texture terreuse et feuilletée.
Silex. Nom que l'on donne aux agates grossières, comme, par
exemple, la pierre à fusil, el le silex meulière, à texture criblée de
cavités irrégulières que remplit en partie une argile rougeitre. On e»
fait les meules de moulin.
Sol de sédiment. On appelle ainsi les terrains déposés par les eaux.
Sol primordial : on donne ce nom aux roches cristallines ne contenant
ni cailloux roulés ni débris organiques , et que Ton croil former la
, couche inférieure de la croûte du globe.
iiirnnntltxt planics crvDtoffamcs avant des tiges souvcnl rampantes, «y* „ ,. . ,
JSc pcESSc^^^^^^ ou légèrement dentelées, cl dont £ ^ «"■«"/i''- 0" dit une roche stratifiée lorsqu'elle est divisée par d«
la fiuctilicaliou consiste eu capsules conicuaut de uombieuses senu
finies.
Madrépores. Ce sont des polypes corticaux dont l'axe pierreux et
arrondi a loutc sa surface couverte de petites étoiles saillantes.
Mammifères. Classe d'animaux qui ont des mamelles et allaitent
leurs petits. Le chien, la baleine, le singe, sont des mammifères.
Marne irisée. Marne non schisteuse, bigarrée de rouge, de verdalre
cl de bleUiAlre.
Micaschiste. Roche composée de mica et de quartz.
Millépores. Genre de polypc>s corticaux dont l'axe solide cl pierreux
est divcrsenuent brauchu, creuse de pçlils irouâ ou jwrcs cgalcment
répartis.
Uilliolites. Coquilles? fossiles , pcliles, cllipliqucs, enroal<;es autour
d'un grand axe, n'ayant que deux ou trois chambres donl la dernière
a un trou bléral formant la seule ouvcrlurc de la coquille.
fissures parallèles et d'une grande étendue (strates) superposées les
unes aux autres.
Syénite. C'est une roche granitoïdc composée essentiellement de
giains de feldspath cl d'amphibole irrégulièrement mêlés entre eux.
Térébralule. Mollusque à coquille ré^licrc, à valves inégales, se
fixant par un ligament ou un tube court ; la plus grande valve est per-
forée à son sommet qui est proéminent et recourbé; la charnière est
munie de deux dents. Les fossiles de ce mollusque sont beaucoup plus
nombreux en espèces que les animaux aujourd'hui vivants.
Trochus. Mollusque à coquille en spirale, quelquefois turriculée, à
ouverture operculée, entière, sans échancrure ni canal. Du reste, les
trochus varient beaucoup dans la forme générale de leur coquille-
Turritetle. Mollusque de la même famille que le précédent, à co-
quille mince et à spire turriculée , c'est-à-dire allongée eu obélisque.
L'ouverture est ronde et complète.
rarec. Plante marine de la famille des algues. Voy. Algue.-
Vertébrés. Classe d'animaux avant une colonne vertébrale ou char-
Motlusques. Classe d'animaux n'ayant point de squelette articulé ni
de canal vertébral; des vaisseaux et des organes respiratoires dis- ^, . - .• , , j . . ,
lincls ; corps non articulé. Exemple : limace, huitrc, sèche, calmar, etc. ^^ P^"/'; «^^'""/^ fl"' ^«"l'*;"! '« co^ps dans toute sa longueur
alouocotijlèdones. Voy. Cotylédons.
Kumuliics. Coquilles fossiles lenliciilaires, sans ouverture appa-
rente , ayant à rinlérieur une cavité spirale divisée par un grand
nombre de petites cloisons.
Oasis. Petites Iles de verdure semées ça et là au milieu des déserts
sablonneux de l'Afrique.
Oursins. Classe de zortphytes, à corps sphêriquc recouvert d'une
croûte calcaire aimée d'épines arliculécs et mobiles.
Pachydcnnes. Classe de niainmifères clonl les doigis n'ont pas la fa-
culté de se ployer, étant entièrement enveloppés dan^ un ongle en
lormede sabot. Les uns ruminent et les aiilres ne ruminent pas.
Palmiers. Famille d'arbres monocoiylcdons donl l*^s Heure sont eu
Volutes. Mollusques de la famille das irochoidcs. Us ont une coquille
assez variée quant à la forme, mais qui se reconnaît presque toujours
ft son ouverture terminée par une échancrure sous canal et aux plis
saillan; ci obliques do sa columcUe.
Zamia. Voy. Cycadces.
Zoophytcs. Classe d'animaux les plus simplement organisés. Bcafl-
coup sont composés et la plupart affocleni dans leurs organes une
forme rayonnanle, ce qui fait que plusieurs ressemblent assez i des
fleurs dont la corolle serait régulière. C'est sans doute à cause de
celte analogie éloignée qu'on leur a donné le nain A' animaux-plantes,
en grec zooplujtes. On ne leur coniiail ni véritable système de circu-
Plusieurs ont uik- bouche,
autres Ja même issue sert de
of> lalioii, ni système nerveux bien cvidont
0 un canal iiilostinal el mi auus ; tUu$ d'ai
I
MISÉE DES FAMILLES.
281
solument. Il parait que ces derniers se nourrissent par absorption à
bouclje et d anus, et le canal intestinal est remplacé par un sacjn'ayant . ^..„..,..,.. .. ,,„.„„ ^„^ ^^, „„ ....;« «.- uuui nsscm par ausorpiion a
qu une ouverture. On en trouve dont les organes de la niilriUon w X la manière des plantes. Très peu ont des sexes ; beaucoup sont her-
consistent quen une cavité intérieure sAiir'ouvrant au dehors par ^ maplirodiics cl ovipares; les autres se reproduisent par bourgeon»
plusieurs suçoirs, et d'autres chez lesquels ces orgaaes manquent ab- T et par divisions ou boutures.
\
Crocodile fossile. — 30 piecU de longueur.
ÉTUDES MORALES.
GUDULE.
PREMIÈRE PARTIE.
1610.
§ I«N A SEPT HEURES DU SOtR.
Ce soir-là, quoique dame Trea Dennesens, à la fois mul-
quinière (apprêteuse de fils) et femme d'un riche tabellion
de la ville, fit rôtir le plus beau poulet que jamais eût
engraissé bourgeoise d'Anvers, elle ne s'en tenait point,
pour cela, avec plus d'assiduité dans sa cuisine que dans
son arrière-boutique. Parfois, cependant, si les parfums
de la volaille arrivaient trop énergiques jusqu'à la digne
ménagère, de façon à lui faire craindre que le feu happât
et noircît les flancs dorés du noble rôt, elle courait avec
précipitation arroser de jus la pièce capitale de son sou-
per; mais elle revenait de suite reprendre, dans son
grand fauteuil à haut dossier, une attitude nonchalante
et distraite en apparence. Là, tandis qu'elle ne semblait
occupée qu'à dévider lentement une bobine de fil et à la
transformer en large écheveau, elle tenait ses deux petits
yeux attachés avec une continuelle persévérance sur une
vieille lingère qui achevait de ravauder une chaussette
de laine outrageusement percée au talon.
Cette femme, assise dans un angle de la sombre ar-
rière-boutique, poursuivait sa tâche sans lever la tête, car
son regard aurait aussitôt rencontré, comme un reproche,
le regard inquisiteur de madame Dennesens. En effet,
l'ouvrière avait loué son travail de toute la journée à
JUIN 183G.
la digne mulquinière , et la mulquinière veillait à per-
cevoir intégralement ce qu'elle ne payait pas moins de
douze sous par jour , non compris la nourriture. Donc ,
pour ne perdre ni le temps d'un regard jeté dans la rue
à travers les petits vitraux octogones de la fenêtre, ni les
quelques instants de relâche qui pouvaient être pris
entre un ravaudage terminé et un autre ravaudage à
commencer, elle se tenait là, assidue et vigilante, si
bien que même un ralentissement dans la marche de
l'aiguille ne pouvait lui échapper.
De son côté, la lingère dame Gudule op|)Osait à cette
surveillance inquisitoriale mille ruses ingénieuses, non
par paresse, mais par cet esprit de contradiction dont
ne peuvent se défendre les caractères les plus justes et
les plus droits, en face d'une exigence trop impérieuse.
Tantôt, sous prétexte d'y mieux voir, elle se penchait
tellement sur le petit carreau supporté par ses genoux,
que les barbes de son bonnet dérobaient aux regards
ses mains qui pouvaient ainsi rester, quelques secondes,
inactives. Tantôt la laine se cassait, et il fallait bien du
temps pour enfiler de nouveau l'aiguille. Cependant
Guilule employait rarement ce prétexte, car madame
Dennesens ne manquait jamais de lui opposer un moyen
de répression d'un effet infaillible, vu qu'il s'attaquait è
l'amour-propre de la vieille :
— 30.— TROISIÈME VOLUME,
282
LECTURES DU SOIR.
— Ah ! ah ! dame Gudule, nous n'avons donc plus nos
yeux de quinze ans !
A quoi, Gudule, enfilant aussitôt l'aiguille, répondait
avec fierté :
— Grâce à Dieu, madame Dennesens, mes yeux sont
aussi bons qu'à quinze ans ; c'est la laine qui ne vaut
rien et qui ressemble à de l'étoupe.
Mais si madame Dennesens était obligée de sortir ;
quelques instants de l'arrière-boutique, oh! c'est alors ;
que Gudule relevait la tête avec une expression inef- ;
fable de bonheur et savait voluptueusement étirer ses ;
membres fatigués ! Elle regardait les passants de la rue, ;
elle regardait les solives du plafond, elle regardait les ;
sculptures et les figurines qui surchargeaient une grande ;
armoire de chêne placée en face d'elle;... puis, au plus ;
léger bruit, au moindre frôlement de la robe de madame ;
Dennesens, la voilà qui reprenmt son attitude courbée et ;
qui remettait en mouvement son aiguille.
De toutes les distractions de Gudule, la plus chère ;
et celle qu'elle atteudait avec le ]dus d'impatience
était sans contredit les sons qu'émettaient de temps à
autre les cloches de la cathédrale. Le matin, quand -ces
cloches tintaient la dernière messe, la lingère se disait :
«Encore une demi-heure, il sera midi, et l'on dînera. » Le
soir, à sept heures, la voix de VÀngelus lui annonçait la
fin de cette longue journée, d'un silence claustral et d'un
travail sans relâche. Or, pour une femme attachée ainsi
pendant douze heures sur une chaise, vous pensez quelle
satisfaction apportait d'abord le dîner, c'est-à-dire une
heure entière de repos et de réfection ; — puis surtout
l'instant qui la libérait , l'instant qui terminait le pacte
par lequel elle avait vendu son labeur, ses mouvements,
sa volonté !
Or, je ne sais quel vague pressentiment lui révélait que
les sons attendus de la cloche allaient enfin se faire en-
tendre ; je ne sais quel instinct agitait d'un joyeux trem-
blement ses mains, lasses de soutenir la grosse chaussette
de laine et de pousser l'aiguille, quand, par un calcul
vraiment machiavélique, madame Dennesens dit avec un
soupir :
— Quel malheur ! VÀngelus va sonner, et ma chaus-
sette ne sera point tout-à-fait ravaud('e; je ne sais point
ce que mettra demain a ses pieds mon homme.
Gudule comprit toute l'atrocité de ce guet-à-pens,
sans trouver le moyen, sans avoir la force de s'y sous-
traire.
— Nous ne sommes pas à un quart-d'heure près, ré-
pliqua-t-elle en s'efforçant de sourire; j'achèverai de ra-
vauder la chaussette.
Au même instant VÀngelus fit retentir ses chants clairs
et plaintifs, mais sans apporter de joie au cœur de Gu-
dule qui poursuivit sileucieuseuient sa tâche.
Dix minutes après, la chaussette se trouva enfin ra-
vaudée; peut être à la rigueur aurait-on pu reprocher
quelque manque de régularité à l'exécution des reprises;
mais, à tout prendre, maître Dennesens pouvait s'en ser-
vir le lendemain matin, et c'est là seulement ce que
demandait sa femme.
Dame Gudule déposa donc son carreau sur une chaise
placée devant elle, recula du pied la chaufferette (|ui
supportait ses pieds et secoua son tablier, afin d'en
détacher les fils et les particules de charpie qui le cou-
vraient. Après quoi, elle porta la paire de chaussette rac-
comniddée à madame Dennesens, car celle-ci, une fois
VÀngelus sonné, n'avait idus songé à survojll.'r Gudule
cl s'était livrée tout entière aux préparatife de son sou-
per; elle savait la lingère trop pressée de s'en aller pour
que la besogne de la chaussette ne fût pas expédiée vi-
temenL
— Dame Gudule, fit-elle sans quitter la lèchefrite de
terre où frissonnait le magnifique poulet, voulez-vous
que je vous donne votre souper ou restez -vous avec
nous pour prendre votre part de cette superbe volaille?
Dame Gudule jeta un regard convoiteux sur le poulet,
mais elle répondit :
— J'emporterai mon souper, madame.
— Voici deux œufs, dame Gudule, et voici un pain de
six livres; coupez-y le morceau que vous voudrez.
Et en agissant ainsi la fine bourgeoise savait bien que
Gudule couperait un morceau de pain plus petit que
celui dont, pour faire les choses décemment, elle aurait
dii, elle maîtresse du logis, gratifier l'ouvrière.
Cependant Gudule se montra si réservée dans la di-
mension du morceau de pain, que madame Dennesens
ne voulut point lui céder en "générosité. Sans rien dire
elle détacha une cuisse du poulet, la plaça dans une
assiette et la présenta victorieusement à dame Gudule,
qui déjà s'était enveloppée de sa cape pour partir.
A la vue de la cuisse de poulet, une rougeur pleine de
surprise et de joie vint empourprer le \isage sexagénaire
de la vieille femme.
— Sainte Vierge ! dame Dennesens, c'est pour moi ce
morceau de prince? vous êtes par trop bonne. Et elle
fit une de ses plus belles révérences.
— Je suis bien aise que cela vous fasse plaisir, inter-
; rompit madame Dennesens dont la lèvre supérieure se
; gonllait de vanité. Bonsoir, dame Gudule.
; — Bonsoir, dame Dennesens, en vous remerciant en-
; core.
; Puis, plaçant l'assiette et le poulet dans son petit
; panier qu'elle recouvrit de sa cape, elle prit le chemin
; qui menait chez elle, à l'autre extrémité de la ville.
; Le veut soufflait avec violence, la neige commençait à
; tomber ; mais une joie trop vive réchauffait le cœur de la
; vieille femme pour qu'elle souffrît des rigueurs de la
; saison ; elle parcourut donc le long trajet qui séparait
; Langenieustrat de Keiserstrat sans autre inquiétude que
; de voir refroidir la bonne chose qu'elle portait dans son
» panier.
l Enfin elle arriva devant une toute petite maison, à la
l porte de laquelle cinq degrés de pierre servaient de per-
l ron; elle frappa, et une voix de jeune fille se fit en-
l tendre.
— Est-ce vous, ma bonne?
— Oui, mou enfant, c'est moi, ouvrez.
La porte s'ouvrit, et une jeune fille, qui tenait à la
=> main une lampe de cuivre, brillante comme de l'or, vint
; recevoir dame Gudule et la débarrassa de sa cape et de
^ son petit panier de jonc.
' — Doucement, doucement, Elisabeth, fit la vieille
= femme avec une joyeuse importance ; doucement, car il y
' a de bonnes choses, voyez-vous, dans ce panier. Devinez
' quoi?
= — Je ne sais ! répliqua la jeune fille d'un air distrait et
= inélanc lique.
l — C'est une cuisse de poulet! mon enfant; une cuisse
l grosse comme une cuisse de dindon. Madame Denne.sens
me l'a donnée pour mon souper et je l'apporte; vite à
table, elle est encore chaude.
l En disant cela la bonne vieille s'asseyait devant une
' table dont le couvert so Innivait déjà dresse; et coup::nt
' le morceau do poulet en deux parts^elle gardait la moins
MUSEE DES FAMILLES.
283
belle sur son assiette pour servir l'autre à la jeune fille.
Celle-ci essaya de manger \ mais bientôt elle écarta soir
assiette, et deux larnirs coulèrent le long de ses joues.
A cette vue dame Gudule, qui savourait avec dt'lices
son morceau de poulet, sentit elle-mêuie tout appétit la*
quitter. ''
— 11 n'est donc point encore venu aujourd'hui? de-
manda t-elle avec compassion.
— Depuis trois jours!
— Je ne veux point chercher à le justifier, cela est mal,
cela est très mal; mais il a peut-être eu quelque travail
forcé qui l'a retenu chez lui. Dame ! on ne fait point tou-
jours ce que l'on veut... Allons, mon enfant, du courage,
je suis sûre qu'il viendra ce soir au demain. Mangez un
morceau et consolez-vous, ma chère petite Elisabeth.
— Il aura compris, soupira Elisabeth sans rien ré-
pondre aux consolations de dame Gudule-, il aura compris
combien il était insensé à lui d'aimer une orpheUne qui
n'a d'autre ressource que son travail, qui n'a d'autre
soutien que toi, ma bonne Gudule !
— Une orpheline, cela est vrai ; mais une orpheline qui
a reçu une belle éducation, qui sait lire, qui sait écrire,
qui appartient à une des meilleures familles d'Anvers,
dame ! cela change bien la question. Votre père n'était-il
pas un gros marchand de blé ? Votre mère n'avait-elle
pas pour cousin monsieur le bourgmestre , celui qui est
défunt il y a quatre ans ? '
— Oui , mais des revers inattendus ont ruiné mon
père ; il est mort de chagrin ; ma mère elle-même a
succombé, et je suis restée seule au monde , à charge à
ton vieux âge et à ta pauvreté.
— A charge , Elisabeth ! Voilà de ces paroles qui me
mettraient en colère ! A charge ! N'êtes-vous pas ma con-
solation? ma joie? Et que ferais-je ici-bas sans vous?
Allons, allons, les temps peuvent devenir meilleurs; et
notre beau jeune homme a trop de bon sens et de bon
cœur pour penser à mal dans tout ceci. Ne perdons pas
courage... Et bon Dieu !... tenez, voici le bruit de ses pas
dans la rue. Je le reconnais, c'est lui !
En effet le marteau de la porte s'agita; dame Gudule
ouvrit , et un jeune homme d'une figure douce et grave
entra dans l'unique pièce dont se composait le logis de
dame Gudule.
Elisabeth, dont le cœur avait battu précipitamment au
premier bruit de pas répétés par les échos de la rue, pâ-
lissait et tremblait, tandis que le jeune homme la saluait
avec un mélange de respect et d'intimité.
— Voici bien long -temps qu'on ne vous a vu, dit
étourdiment Gudule dans sa joie.
Elisabeth fit un geste comme pour réprimander les
paroles de la vieille femme.
— Tout le monde ici ne semble pas partager cette opi-
nion, ma bonne dame Gudule, reprit le jeune homme en
souriant.
— Trois jours ! trois jours sans venir nous voir ! Mais
ces trois jours m'ont paru un au, Qt nos soirées me sem-
blaient ne jamais finir.
— Trois jours! oui, dame Gudule, tout autant, reprit
le jeune homme en se débarrassant de son manteau. A
moi aussi le temps semblait long ! Mais, voyez-vous, il y
a des jours où des travaux impérieux nous tiemient cap-
tifs! Il y a des jours où le découragement serre le cœur,
où la pensée ne peut jaillir du cerveau, où la main refuse
d'obéir à la pensée. Ces jours -là, dame Gudule, on
éprouve une tristesse sauvage et un besoin de solitude
que ne parvient même pas à guérir l'aspect de ceux que
l'on chérit le plus ! car ces jours-là on doute du pré-
sent, on doute de l'avenir, on doute de soi-même.
— Et l'on doute aussi de ceux qui nous aiment, n'est-ce
pas ? demanda Elisabeth d'un ton de reproche et les yeux
pleins de larmes.
— Pardon! oh ! pardon, mademoiselle Elisabeth, mais
voici trois ans que je vous connais, trois ans que je m'ef-
force de me créer des ressources pour réaliser les rêves
de bonheur qui viennent parfois caresser mon imagina-
tion de leurs reflets d'or, et je ne puis réussir à rien ! Je
reste toujours aussi inconnu... aussi pauvre, veux-je
dire. Je voudrais justifier ma tendresse pour vous par
quelque succès éclatant ; car , voyez - vous , on rit d'un
jeune homme pauvre qui se marie à une jeune fille pau-
vre... on lui reproche son mariage comme une mauvaise
action; on lui ferme toute voie d'avenir. Le besoin ar-
rive ; avec le besoin le découragement , et rien ne peut
plus faire sortir de la misère et de la médiocrité.
— Oui, vous avez raison, maître Pierre; oui, l'a-
mour d'une jeune fille pauvre porte malheur; cela est
ridicule, cela est funeste... Il faut le rompre! il faut s'en
débarrasser comme de quelque chose de maudit!
— Elisabeth ! quel langage sévère et dur vous me tenez.
— Pardonnez, dit-elle en lui retirant sa main qu'il avait
prise, pardonnez-moi, maître Pierre. Pardonnez-moi,
c'est la dernière marque de faiblesse que je donnerai ;
je serai forte désormais, je vous prouverai que je
n'ai point pour vous l'affection égoïste et froide d'une
jeune fille vulgaire... Ce que vous venez de me dire, je
rai compris depuis long-temps, et je me le suis reproché
avec amertume. «Quoi, me disais-je, tu l'aimes! et tu
détruis son avenir; tu l'aimes! et tu le condamnes à la
pauvreté pour toute sa vie? S'il accomplit les généreux
sacrifices qu'il projette pour toi, tu te condamnes à le
voir végéter près de toi, à te l'attacher sous tes yeux
comme un remords continuel. » Non pas, maître Pierre,
il n'en sera rien. Devenez libre. Je vous rends vos pro-
messes; ne soyez plus pour moi qu'un frère. Je souffrirai
quehiue temps, peut-être; mais le sentiment d'un devoir
accompli donne de la force, — et puis j'ai l'habitude du
malheur.
Pâle, mais résolue, elle se rassit.
— Et voilà comment vous me comprenez, voilà com-
ment vous appréciez ma tendresse pour vous, Elisabeth?
Depuis trois ans n'ai-je pas constamment travaillé pour
vous; pour devenir digne de vous; pour vous apporter
un nom dont vous soyez fière?
— Votre nom! mais le sais-je seulement votre nom?
Croyez-vous que bien des fois le soupçon n'ait point ap-
proché de ma pensée en vous sachant sans cesse entouré
de mystère? en souffrant du sourire sarcastique que nos
voisines laissent échapper en vous voyant entrer ici?...
Mais ce soupçon, je l'ai toujours repoussé, je le repousse
encore, car je vous crois un loyal et franc jeune homme...
Enfin, je vous le répète, maître Pierre, je ne veux plus
voir eu vous qu'un frère; je ne veux plus être pour vous
qu'une sœur tendre et dévouée, une sœur qui partagera
vos inquiétudes et vos chagrins, qui vous consolera, que
vous trouverez toujours là. Mais plus de projets insen-
sés! plus de rêves impossibles! Cela fait trop de mal,
cela tue.
11 y avait tant de fermeté dans ces paroles, «Telles
étaient dites avec une expression si forte et si vraie que
le jeune homme en subit l'ascendant et ne put y répoa-
die que par des larmes furtivement essuyées.
A la fia il se leva, et faisant Un geste solennel :
284
LECTURES DU SOIH.
— Elisabeth , dit-il , j'ai juré que vous seriez ma ,
femme, et rien ne peut me dégager, moi, de ma parole !... ;
Cependant, puisque vous le voulez, je vous rends libre ;
de tout engagement envers moi ; mais, je vous le répète, ;
je n'en tiens pas moins pour sacré le serment que j'ai fait. ;
Adieu ! je ne vous reverrai pas sans que vous m'écriviez ;
de revenir-, peut-être même quitterai-je Anvers... ;
— Ne vous quittez pas de la sorte, au nom de la sainte ;
Vierge ! s'écria Gudule. Eh quoi ! quand on s'aime depuis ;
si long-temps , faut-il se dire ainsi des paroles amcres |
et dont on se repent avant même de les avoir pronon- j
cées tout-à-fait? Que deviendriez-vous l'un sans l'autre? <
Elisabeth ne fait que pleurer depuis trois jours qu'elle ne <
vous a vu; et vous, vous êtes pâle comme un linceul, <
maître Pierre, pour quelques mots de querelle échangés ■
avec Elisabeth. Eh! mon Dieu! mes enfants, ne trou- «
blez pas ainsi le bonheur que la Providence vous accorde <
et celui qu'elle vous promet. Vous êtes jeunes, vous avez «
au cœur un amour saint et pur, et vous vous désespérez ! '>
Moi j'ai confiance dans l'avenir et dans la miséricorde '
de Dieu. Où iriez-vous, maître Pierre, pour trouver une 1
femme plus belle, plus douce, plus dévouée? Chacun '<
l'estime et l'aime, chacun la salue ni plus ni moins que '
si son père, maître Brant, était encore vivant et riche. !
Et puis laborieuse, et bonne surtout ! bonne ! Si vous sa- !
viez comme elle a soin de moi qui ne suis qu'une pauvre !
servante de feu sa digne mère! si vous saviez comme !
elle me dorlote à la moindre indisposition ! Elle ne !
peut aller travailler à la journée comme moi , car ce se- !
rait déroger à son rang, et je ne voudrais pas pour tout !
au monde qu'elle y dérogeât; mais elle passe ici la jour- !
née à faire de la dentelle... Elle gagne plus que moi, en !
vérité ! Et quand je rentre, le souper se trouve prêt , et !
un bon feu et un bon accueil ! Oh ! c'est un ange, voyez- !
vous ! aussi vrai que vous êtes un honnête garçon , '.
rangé comme une iille, et qui fera fortune un jour... '.
Eh bien! nous attendrons ce jour-là patiemment, et !
Dieu nous l'enverra bientôt, je l'espère... En attendant,
donnez-vous la main, oubliez toutes ces vilaines paroles,
et causons d'amitié.
Gudule mit les mains d'Elisabeth dans les mains de
Pierre, et tous les deux restèrent quelques instants dans
cette attitude, les yeux baissés, et sans rien dire.
A la fin Pierre le premier demanda, d'une voix dou-
cement émue et pleine d'inflexions caressantes :
— Donc vous ne m'aimez plus ?
Elisabeth leva sur lui un regard qu'aussitôt elle
abaissa; puis elle dégagea doucement sa main de la main
du jeune homme, tandis que Gudule savourait cette ré-
conciliation avec des yeux pleins de larmes qui trahis-
saient sa joie.
— Donc vous ne m'aimez plus? répéta Pierre en
souriant.
— Méchant ! répondit Elisabeth, méchant !... Au moins
vous ne me direz plus de ces paroles qui font tant de
mal ?
— N'en ai -je pas été bien cruellement puni? Oh!
quand vous serez ma femme, je saurai vous faire expier
toutes ces persécutions, Elisabeth.
— Votre femme ! Mon Dieu , maître Pierre , je ne
puis croire que tant de bonheur me soit réservé, et pour-
tanfltai besoin de le croire.
— Si vous saviez l'ardeur avec laquelle je vais tra-
vailler pour hâter ce jour heureux!
— A la bonne heure! voilà parler! s'écria Gudule; les
anges doivent sourire à vos projets, car ils sont chastes
et vertueux... Et maintenant que vous voilà réconciliés,
ajouta-t-elle, je sens renaître mon appétit, et je vais ache-
ver ma cuisse de poulet, qui par malheur est froide.
§ II. A l'autre bout de la ville.
Dans nos mœurs actuelles , si positives et si défiantes,
on ne peut guère comprendre ces projets de mariage
formés plusieurs années à l'avance, et qui néanmoins
finissaient toujours par s'accomplir religieusement. Mais,
chez les simples et bons Flamands du seizième siècle, de
telles fiançailles avaient communément lieu. Lorsipi'un
jeune homme aimait une jeune fille, et que son âge, son
peu de fortune ou tout autre obstacle s'opposait à ce
qu'il se mariât de suite, il allait trouver le père et la mère
de celle qu'il aimait, et, après avoir fait connaître son
amour, il se voyait admis dans leur famille , où chacun
le traitait comme s'il en eût déjà fait partie.
Tous les soirs , après le salut (1), c'est-à-dire quand ce
service religieux était venu terminer la journée de tra-
vail et commencer les heures du repos, les promis arri-
vaient chez les parents de celle qu'ils aimaient. Us y
trouvaient leur couvert, mis à la table du souper près
du couvert de la jeune fille, et, suivant l'expression sacra-
mentelle, ils pouvaient faire leur cour. Le souper fini,
l'hiver, on se réunissait autour de la haute cheminée
pour deviser ou jouer à quelque jeu et les deux amants
s'asseyaient encore l'un près de l'autre. L'été, si l'on allait
se promener sur le port, les deux amants se donnaient le
bras.
Ainsi, leur amour, grandi sous les regards paternels,
sans rien d'illicite et sans obstacle , plein de charme et
d'espérance, s'écoulait avec calme et prenait chaque jour
un caractère plus saint et plus durable. C'était en outre
un préservatif contre les mauvaises sociétés où l'oisiveté
et le vide de cœur auraient pu jeter les jeunes hommes;
sans compter qu'ils y trouvaient un encouragement per-
pétuel à se préparer un avenir par leur travail, afin de
hâter le jour de leur mariage.
Ces explications données, on ne s'étonnera plus main-
tenant que le jeune Pierre se trouvât admis chez la bonne
Gudule, et que, sans blesser aucune convenance, il parlât
librement de son amour à Elisabeth Brant.
C'est quelque temps après avoir perdu sa mère que
Pierre fit, pour la première fois, rencontre d'Elisabeth.
; Triste, découragé, plein d'isolement et de douleur, il al-
; lait quitter bientôt Anvers et retourner à Rome, lorsqu'un
; soir il entra dans l'église où reposaient les restes de la
; sainte femme que Dieu venait de rappeler à lui. Comme
; il s'approchait de la chapelle, il vit une jeune fille vêtue
; de noir et qui priait en pleurant. Il s'approcha : c'était
; pour une mère qu'il l'entendit prier ! Elle aussi venait
; d'être frappée d'un coup bien cruel ! elle aussi n'avait
^ plus de mère !
> Une telle conformité de douleur impressionna vivement
j le jeune homme qui ne pouvait détacher ses regards de
' dessus cette pâle et faible créature, si touchante et si
> poétique, à demi cachée par un long voile, et sur laquelle
l la lampe vacillante de la chapelle reflétait, en mille acci-
dents pittoresques, sa lueur jaune et ses ombres mobiles.
Quand la jeune fille se leva, Pierre la suivit, et le lende-
main il sut, avec adresse, se procurer des renseignements
sur celle qui préoccupait si fortement son imagination.
(1) Od appollo salitl un scnico du soir qui se aSlèbre dans les égtisCi
cilholiquos (Je la FLiiiJro, de six ù sopl heures.
MUSEE DES FAMILLES. 2Sn
Elle se nommait Elisabeth Brant et appartenait à une ^ encore sa position dans le monde , sa profession , tt
honorable famille de la bourgeoisie. La perte de plusieurs ^ pour ainsi dire jusqu'à son nom de famille; car ce nom
bâtiments en mer avait ruiné son pèce, mort deux années ^ il ne le lui avait dit qu'une seule fois, et comme elle l'ap-
auparavant, et Dieu avait mis le couible aux épreuves dont i pelait toujours Maître Pierre, elle avait iini par ne plus se
il accablait l'orpheline en la séparant d'une mère. ^ rappeler l'autre nom que vaguement. Mais qu'importe,
Depuis ce jour funeste, Elisabeth restait encore plus ^f' puisqu'elle l'aimait, puisqu'il l'aimait ! Qu'importe, puis-
solitaire et plus retirée, vivant du travail de ses doigts, et ^ qu'un jour il lui dira ce nom et le lui donnera devant
fesant son unique société d'unevieille servante de sa mère, ^ Dieu et devant les hommes?
que rien n'avait jamais pu séparer ni de sa maîtresse ni de ^ Telle était donc la double situation d'esprit de l'un et
la lillede sa maîtresse. Tandis que la jeune fille s'occupait ^ de l'autre quand ils se séparèrent : Elisabeth était rede-
au logis de quelque ouvrage de dentelle laborieusement ^ venue sereine et joyeuse ; Pierre avait repris ses per-
fait et pauvrement payé, la vieille allait travailler en ^ plexités. Rêveur, triste et mécontent de lui, il se dirigea
journée. Du reste, les voisins n'avaient pas assez d'éloges S vers une maison de belle apparence. A peine en eut-il
pour les deux femmes, et, comme le disait Gudule tout °^ frappé le marteau, que deux pages accoururent lui ouvrir
à l'heure, chacun dans la rue leur ôtait respectueusement ^ et s'empressèrent de le débarrasser de son manteau \ puis
son chaperon lorsqu'elles venaient a sortir. ^ un intendant vêtu de noir s'approcha respectueusement
Ces détails, loin de satisfaire la curiosité de Pierre, ne 3^ de lui, et dit qu'un seigneur de Madrid attendait depuis
la rendirent que plus vive : il résolut de pénétrer dans ^ deux heures pour s'acquitter d'un message dont l'avait
cet intérieur et de savoir par lui-même à quoi s'en tenir ^{o chargé son maître, le duc de Bragance.
sur Elisabeth Brant et sur son Mentor. Le prétexte ne ^ Ce seigneur, à l'aspect du jeune homme , s'inclina et
fut pas bien difficile à trouver, car il suffisait d'aller ZÇ> lui remit une lettre et une bourse pleine d'or que Pierre
commander quelque ouvrage de lingerie aux deux ou- tÇ reçut avec un sourire dédaigneux et qu'il jeta à ses
vrières. % pages.
Pierre fut reçu par Elisabeth avec une simplicité digne ^ — Senor, répondit-il, dites à votre maître que j'irai à
et sans affectation; elle se chargea volontiers du travail $ Villanova, non pour faire ce qu'il me demandait, mais
qu'on lui proposait et indiqua le jour où elle comptait le ^ pour m'y distraire, huit ou dix jours. J'ai là cent mille
terminer. X pistoles ; j'en prendrai trois mille pour les dépenser pen-
Deux fois avant ce jour, Pierre eut à venir faire des j% dant mon séjour dans votre ville (1).
observations sur quelques changements nécessaires dans 3^ Puis il se tourna vers ses pages.
la disposition du linge qu'on lui confectionnait; ensuite tÇ, — Remerciez donc, leur dit-il, monsieur l'envoyé du
il se trouva avoir besoin de collerettes, puis de man- % duc de Bragance, qui vous apporte cinquante pistoles
chcttes , puis de telles autres choses, si bien qu'il trou- t^t de la part de son maître !
vait toujours prétexte de visiter Elisabeth. "X Ensuite il passa dans une riche chambre à coucher où
Plus il la voyait, plus il la trouvait belle, naTve et à des serviteurs s'empressèrent de le déshabiller, tandis
digne d'une affection sainte et durable. De son côté, la ^ qu'un secrétaire lui lisait plusieurs lettres que différents
jeune fille n'avait jamais ouï voix plus douce que celle de tÇ> messagers avaient apportées. L'une de ces lettres était
maître Pierre, jamais elle n'avait rencontré des idées plus ZÇ, de l'archiduc Albert, qui se plaignait amèrement du
en harmonie avec les siennes... si bien qu'un soir, sans °io projet de quitter la Flandre espagnole qu'avait pu for-
jamais s'être dit qu'ils s'aimaient, ils se surprirent à for- li^ mer un homme, le plus précieux orncimnt de cette con~
mer ensemble des projets de mariage et d'avenir. ± trée (2) ; une seconde portait la signature du duc de
Dès ce jour, Elisabeth avoua franchement s/i tendresse % Buckingham et annonçait l'arrivée de Michel Albano,
pour Pierre, et la bonne Gudule se réjouit d'un événe- "^Z avec une somme de 60,000 florins. «Cela, disait-il, vous
ment dont elle n'avait jamais douté ;.car il ne serait jamais "^ « déterminera, moins que le désir de m'être agréable , à
venu à l'idée de la vieille femme que l'on aimât Elisabeth ^ « me céder votre cabinet de vases de porphyre, d'agates,
sans songer à l'épouser. IQ . de bustes antiques, de médailles et de tableaux. Ce fai-
Cependant Pierre, naguère cruellement blessé dans ^i" «sant, je vous en garderai une grande reconnaissance;
une affection profonde, et qui , après un an d'absence, ^^ «quant à mon amitié, vous savez que rien n'y peut
avait vu une jeune fille sa fiancée en épouser un autre, '^Q «ajouter. »
(ce n'était point une Flamande, c'était une Italienne), ne ^^ • Hélas! soupira Pierre qui n'écoutait qu'à demi la
se livrait qu'avec défiance aux sentiments qu'il éprou- x lecture de ces lettres, hélas! la fortune et la gloire ne
vait. "Près d'Elisabeth il subissait toute la magie produite ^^ sont donc point du bonheur ! »
par la parole candide et la beauté de cette angélique ^^ Puis il congédia d'un geste secrétaire, pages et valets,
créature, mais loin d'elle il retrouvait ses doutes et ses ^Q et il se mit à considérer pieusement le portrait de sa mère:
souffrances. Plusieurs fois même, il avait voulu se sépa- ^i^ ' «Vous, soupira-t-il, vous qui maintenant êtes une
rer d'elle, il avait voulu partir: «Car, se disait-il, elle me 5^ sainte du ciel, ma mère, éclairez-moi 1 Puis-je compter
trompera comme l'autre, » mais il ne s'était jamais trouvé °'r à jamais sur la tendresse d'Elisabeth ? •
le courage d'accomplir ce dessein ; et il laissa, de cette °lP
manière, s'écouler trois années, qu'il passa dans le doute ^ § IH- Bonheur.
et agité par les pensées les plus contraires. %
Elisabeth, au contraire, s'était abandonnée avec toute $ Si la nuit de Pierre se passa dans l'agitation et dans
la confiance d'une jeune fille sans expérience à la ten- ± l'insomnie, celle d'Elisabeth au contraire s'écoula parmi
dresse qu'elle éprouvait pour Pierre; et si quelquefois $ les rêves les plus riants, et la jeune fille dormait e^re
un doute venait troubler son imagination, il suffisait d'un ± d'un sommeil profond, lorsque Gudule s'éveilla et se mit
mot de Pierre pour l'apaiser et la rassurer. ^ sur son séant. L'horloge de bois indiquait sept heures.
Si bien qu'elle n'avait jamais songé à pénétrer le mys- £ (,) oecamps, tome l«'.
tère dont s'entourait ce jeune homme, et qu'elle ignorait T (i) idem.
286
LECTURES DU SOIR.
— Juste Dieu! s'écria la vieille femme, juste Dieu! sept
heures! Qiie va dire madame Dennesens en rue voyant
en refard, moi qui suis toujours si exacte? Sainte Vierge!
comment ai-je pu dormir si tard?
Elle se vêtit à la hâte, baisa sur le front Elisabeth
qui dormait toujours, et se rendit de son plus vite chez
madame Dennesens.
Le visage de la femme du notaire exprimait ce mécon-
tentement hargneux et p'resque satisfait de gronder ,
qui caractérise, il faut le dire, certains visages de mé-
nagères flamandes.
— Ail! nous n'avons plus nos jambes de quinze ans,
dame Gudule, fit la cruelle bourgeoise, sachant q»ie le
coup le plus cruel dont on puisse frapper une vieille
femme c'est de lui reprocher et de lui faire sentir les
infirmités de son âge.
— Je suis en retard d'un quart-d'heure, reprit Gudule
d'un ton piqué; mais...
— D'un quart-d'heure!... d'une demi-heure, vous
voulez dire?
— Eh bien! dime Dennesens, vous me paierez en
moins un quart de jour, et tout sera dit.
— Tout, non ; car ma besogne se trouvera en retard.
— Je resterai ce soir nue demi-heure de plus.
— C'est cela! user de la chandelle...
— Alors, dame Dennesens, que voulez-vous que je
fasse? faut-il que je m'en retourne? demanda Gudule d'un
ton de dignité oflensée.
A cette menace, dame Dennesens, que sa nature gron-
deuse avait entraînée un peu trop loin, vit aussitôt ap-
paraître, devant son imagination, non -seulement le
raccommodage de tout sou Hnge en suspens, mais cucore
l'arrivée chez elle d'une lingère moins laborieuse et moins
experte que Gudule. *
— Allons, allons, interrompit-elle d'uu ton radouci,
laissons là ces discussions qui ne mènent à rien... Dame
Gudule. avez-vous trouvé bon mon poulet?
— Excellent! parfait! madame, reprit Gudule encore
un peu fâchée, et qui alla prendre sa place accoutumée
dans l'arrière-boutique.
Sur ces entrefaites, maître Dennesens, gros homme
dont la tinauderie perçait niaisement à travers les traits
communs et bouflis de son visage, entra dans l'arrière-
boutique et vint acoster Gudule, tout étonnée de cet
honneur.
— Çà, dit- il en faisant signe à sa femme de sortir et
en s'asseyant à côté de la lingère, ça, dame Gudule, que
donneriez -vous à celui qui vous apporterait une boime
nouvelle?
— En avez-vous une à me dire? demanda Gudule en
souriant de cette plaisanterie.
— Oui.
— Je lui dormerai ce qu'il voudra, reprit-elle en com-
mençant à prêter plus d'attention aux paroles du tabel-
lion.
— Eh bien ! je viens vous apprendre que vous héritez
de cincpiante mille llorius (1)!
— Cinquante mille llorius! Oh! vous vous moquez
de moi! iNe vous jouez pas ainsi, monsieur le tabellion,
voyez-vous, cela fait trop de mal.
— Dame Gudule, tâchez de maîtriser un peu vos émo-
tinV^ et écoutez-moi. N'avez-vous pas dans la province
de Liège, proche de Verviers, au village de Seroulle, un
Cousin liouuné Eustache GolTvn ?
— Oui , maître ; mais il est beaucoup plus jeune que
moi et il a deux enfants.
— Eh bien! lui et ses deux enfants sont morts intes-
tal, et vous êtes la seule héritière de leur ferme immense
et de leurs terres.
Tandis que le tabellion lui donnait ces renseignements,
dame Gudule joignait ses mains, que l'émotion faisait
trembler ; une sueur abondante ruisselait sur son visage,
et ses lèvres convulsives balbutiaient un nom:
— Elisabeth! Elisabeth!
— Voyons, continua le tabellion, en passant son bras
sous le bras de la vieille femme, à la grande surprise de
madame Dennesens qui venait de rentrer dans l'arrière-
boutique ; voyons , marchez un peu et venez avec moi
dans le jardin; l'air vif vous fera bien et calmera des
émotions qui ne peuvent être funestes d'ailleurs, car
c'est la joie qui les cause.
En effet, après quelques tours dans ce jardin où elle
était tout étonnée de se trouver , car c'était un honneur
que le tabellion accordait seulement à ses plus considé-
rables pratiques , Gudule avait retrouvé toute sa raison.
— Maître Dennesens, dit-elle, cette fortune ne peut
guère me servir à moi qui suis vieille et habituée à la
pauvreté; il faut donc qu'elle serve aubonheur de majeune
maîtresse, au bonheur d'Elisabeth ; et pour cela il faut
lui faire croire que l'héritage appartient à elle et non à
moi ; car, sans cela, elle refuserait de l'accepter.
Le tabellion regarda la vieille fille avec une respec-
tueuse admiration.
— 11 le faut, voyez-vous, continua Gudule avec l'a-
plomb que donne instinctivement la fortune, il le faut,
et je vous en garderai une éternelle reconnaissance.
— Soit, dit le tabellion, nous arrangerons cela.
— Dans le Cambresis, Elisabeth a des parents nom-
breux, des parents qu'elle ne connaît pas; supposez qu'il
lui eu est mort un , et qu'il était aussi riche que mon
cousin Goffyn ; failes signer à Elisabeth, — sans qu'elle sa-
che de quoi il s'agit, — sans qu'elle le lise, — un parchemin
pour recevoir cet héritage supposé, et qu'au lieu de cela,
elle signe une acceptation de mes biens.
— Vrai Dieu, dame Gudule, voilà que vous parlez
d'affaires et que vous vous y entendez comme un tabel-
lion même.
— Oh! c'est qu'il y va du bonheur de mon enfant,
de mon Elisabeth que j'ai élevée; — et que je vais marier,
mon bon maître Dennesens ; car elle aime un beau jeune
homme, et ils étaient trop pauvres pour s'épouser. Ah !
ah ! comme ils vont être surpris. — Mais il faut que
j'iiille annoncer à Elisabeth l'héritage qu'elle vient de
faire. Dites-moi, maître, dame Dennesens ne m'en vou-
dra pas trop si je m'en vais aujourd'hui comme cela sans
terminer les raccommodages de linge; mais la tête me
brûle tant et la main me tremble si fort que je ne pourrais
pas seulement relever une maille; demain je viendrai de
meilleure heure.
— Non , non , allez en paix , dame Gudule , nous au-
rons une autre lingère.
— Et pourquoi? demanda Gudule presque offens/e.
— Parce cpie d'ici à quelque temps vous aurez autre
chose à faire qu'à raccommoder mes vieux bas. Cà, ve-
nez me mettre votre croix au bas de deux ou trois par-
chemins, et je vous laisse libre.
§1V. ROMANESQIE.
(I) «t.ooe k.
Une heure aprè? le départ de Gudule, Elisabeth s'e-
MUSÉE DES FAMILLES.
287
tait éveillée toute surprise de voir qti'il faisait grand ,
jour et qu'elle avait dormi plus long-temps que d'ordi- ;
naire. Mais elle se sentait si calme et si reposée, elle ;
avait fait de si doux songes, qu'elle n'eut point le cou- ;
rage de regretter le retard cause par ce sommeil à sa
besogne accoutumée. Bien loin de là, au lieu de se lever
aussitôt et de vaquer aux soins domestiques, elle se
laissa uonchalamment aller aux charmes de ses souvenirs,
et elle était encore là, dans son lit, rêveuse et noncha-
lante, lorsqu'on frappa doucement à la porte.
— Qui donc est là? demanda-t-elle.
— C'est moi, c'est Pierre !
— Eh ! mon Dieu, dit- elle, quelle opinion va-t-il pren-
dre de moi , lorsqu'il saura qu'à pareille heure je suis
encore couchée. N'importe, il ne faut pas le mécontenter
en le renvoyant.
Elle s'habilla donc à la bâte, tira les rideaux bleus de
l'alcôve, pour dissimuler le désordre du lit, et ouvrit enfin
à Pierre , qui sourit malicieusement en voyant les yeux
de la jolie dormeuse encore gros de sommeil.
— Qui me vaut donc si matin votre visite? lui de-
manda-t-elle en rougissant.
— J'étais triste et j'avais le cœur plein de pensées
lourdes et douloureuses; je suis venu vous voir pour me
guérir. J'étais loin de soupçonner que vous dormiez en-
core à neuf heures, ajouta-t-il en jetant un regard ta-
quin sur les meubles en désordre du petit logis.
— Et pour votre peine vous m'aiderez à les ranger,
maître Pierre. Prenez cette table avec moi... bon! Pous-
sez maintenant cet escabeau.
— Ne dirait-on pas qu'ils sont déjà dans leur ménage !
s'écria la plus joyeuse voix que jamais eussent entendue
les deux promis.
C'était Gudule, rouge, haletante, et légère comme si
elle n'eût eu que quinze ans.
— C'est cela, c'est cela, maître Pierre; apprenez à
aider votre femme dans les soins domestiques , car vous
vous mariez dans quinze jours.
— Dans quinze jours ! lit Pierre avec surprise.
— Ne m'avez-vous pas répété cent fois que la pau-
vreté seule vous empêchait devons marier?
— Eh bien? demanda Pierre en pâlissant.
— Eh bien ! vous êtes riche.
— Elle sait mon secret, pensa-t-il ; elle m'a fait suivre,
elle m'a épiée, peut-être même a-t-elle depuis long-temps
pénétré le mystère dont je m'enveloppe; peut-être...
Oh ! ce serait affreux ; peut-être n'est-ce que l'homme
riche que l'on accueille et que l'on aime ici.
— Vous êtes riche, répéta Gudule.
— Riche! moi?...
— Vous, non; mais Elisabeth... elle fait un héritage
de cinquante mille florins.
— Moi ! Gudule ?
— Toi, mon enfant! toi! Ainsi plus d'inquiétudes,
plus de larmes! plus d'attente! plus que de la joie; tra
la la la la la la la ! >
Et elle dansait , et elle sautait en battant des mains.
Ensuite elle expliqua aux promis comme quoi un
parent d'Elisabeth lui laissait en mourant cinquante mille
florins.
— Et tout cela est à vous, Pierre, à vous, dit Elisabeth ;
vous en userez comme vous le voudrez. Nous vivrons
paisiblement de nos rentes, s'il vous plaît; nous ouvri-
rons quelque boutique si vous Taimez mieux ; rien ne
m'importe, pourvu que désormais je ne vous quitte pas.
— Et vous ne me quitterez plus , Elisabeth ; dans
quinze jours vous serez ma femme à la face de Dieu et
des houmies ; non pour vos richesses, ajouta-t-il , mais
pour votre cœur et pour votre tendresse... Moi aussi
j'ai un secret, mais vous ne le saurez que le jour de
notre mariage. En attendant, laissez-moi m'occuper de
tous les préparatifs des noces. J'ai quelques amis qui
pourront y suffire, je pense. Ne sortez pas, ne voyez
personne; me le promettez-vous, me le jurez-vous?
— Je vous le jure, Pierre.
— Adieu donc, mon Elisabeth.
Et il lui baisa tendrement la main, tandis que Gudule
criait et chantait.
— Dans quinze jours ! dans quinze jours!
Les quinze jours qui retardaient encore le mariage et
les délais que nécessitaient les formalités de l'église s'é-
coulèrent en préparatifs où l'aiguille de dame Gudule
joua un grand rôle; car si la jeune fille tailla elle-même
sa robe de noce, en revanche ce fut Gudule qui la cousit;
et avec quel soin! je vous laisse à le penser ! Pierre ne
quittait presque plus les deux heureuses femmes; seule-
ment il cherchait le plus possible à les empêcher de sortir
et à rendre impossible tout rapport entre elles et les
autres personnes de la ville.
Mais quatre jours avant le mariage, il cessa tout-à-
coup de venir, et vous pensez combien le temps parut
long aux deux femmes et quelles inquiétudes agitèrent
leur imagination et leur cœur.
Assise près de la petite fenêtre, Elisabeth regardait
sans cesse si elle n'apercevait pas au loin son fiancé, et
son cœur battait violemment si quelque personne se
montrait à l'extrémité de la longue rue ; mais bientôt des
larmes coulaient de ses yeux, car ce n'était pas lui.
— 11 est malade, se disait-elle avec angoisse, et je ne
suis point là pour lui donner des soins, je ne suis point
là pour veiller près de lui... D'autres fois une pensée
plus horrible encore se dressait devant elle.
— 11 ne viendra pas, il ne m'aime pas.
Quant à Gudule qui souffrait pour le moins autant
qu'Elisabeth, elle affectait une confiance bien loin de sa
pensée et poursuivait les préparatifs de la noce avec un
cruel désespoir ; d'autant plus cruel qu'il lui fallait le ca-
cher sous une apparence de gaîté.
Enfin le jour des noces arriva.
Dès huit heures du matin, Gudule, parée elle-même
d'une robe neuve, se mit à revêtir des habits nuptiaux
Elisabeth qui , pâle et se soutenant à peine , ne quittait
pas les yeux de dessus la fenêtre. L'inquiétude agitait si
fort les mains de Gudule qu'elle pouvait à peine attacher
les épingles et nouer les rubans de la robe d'Elisabeth.
Ces transes durèrent jusqu'à dix heures.
A dix heures, une musique se fit entendre dans la rue ;
bien loin de se douter que cette musique fût pour la
noce, Gudule vint sur le seuil regarder ce que c'était.
Jugez de sa surprise ! les musiciens précédaient la con-
frérie de Saint-lMefonse , dont les niend)res , revêtus
de leur magnifique costume, marchaient enseignes et
guidons déployés. Après cela venait une députation
des divers scn/ieHS (1) de la bourgeoisie , et enfin un
groupe nombreux de gentilshommes, parmi lesquels
on remarquait le bourgmestre en personne, et messire
Gavaert, le secrétaire de la ville.
Le cortège fit halte et se rangea autour du pelH
logis, au grand ébaliissement de Gudule et d'Elisa-
beth.
(1) Compagnie.
288
LECTURES DU SOIR.
Alors parut le marié , Pierre, dans un riche accoutre-
ment, et un cri s'éleva de toutes parts î
— Vive la femme de Rlbens!
— Rubens! murmura Elisabeth éperdue! Rubens! cet
artiste célèbre dont chacun dans la ville répète le nom
avec admiration et respect ! vous êtes Rubens? Pierre !
— Oui , mon Elisabeth , oui ; ma fortune , mon nom ,
ma gloire, tout cela vous appartient.
— Qu'importe tout cela ? puisque j'ai votre amour.
— Mais où donc se tient Gudule?
— Me voici, me voici, dit à mi-voix la vieille femme,
confuse de voir maître Pierre devenu un personnage de
si grande importance.
— Ah ! ah ! je sais vos mensonges, dame Gudule , le
tabellion, maître Dennesens, m'a tout dit.
— Taisez-vous donc \ quel besoin de dire cela à tout
ce monde ?
— Je ne le leur dirai point, car ils le savent déjà.
— Mes amis, ajouta-t-il en prenant la vieille femme par
la main , mes amis, voici Gudule !
Chacun se découvrit avec respect.
— Et maintenant, fit-il en prenant les mains d'Elisabeth
^ et de Gudule , maintenant marchons à l'église cathédrale,
^ où monseigneur l'évêque nous attend pour bénir notre
union.
— Vive Rubens ! vive Elisabeth Brant ! répéta la foule.
Dcssiii (le Gramillc, gravure de Brown.
KV DÉrOT CEMTRAL p'aBONNEMENT, RUE SAINT-GEORGF.S, 11.
Imprime par les profsos tuôcaniqucs de E. DUVEHOLn ,
rue de Vcrneuil , 4.
X. MUSEE DBS l VMILLES. 289
ÉTUDES MORALES.
GUDLLE
SECONDE PARTIE.
1620.
§ I. La fête de Saint-Nicolas. J^ d'uue fièvre leuie et contre laquelle n'a rien pu toute la
tÇ, science des me'decins ! Dire, dame Tréa, qu'il m'a fallu,
Diï années après le mariage de Paul Rubens et d'Elisa- |fe moi vieille et de peu d'utilité sur la terre, recevoir
beth Graudt , dame Gudule, assise devant une table de S^ le dernier soupir de cette ange, belle, jeune, adorée, et
cuisine, disposait, dans une paire gigantesque de souliers 3^ si nécessaire aux deux chers petits innocents qu'elle lais-
en carton, des jouets d'enfants, des pâtisseries çt des 3^ sait après elle. Dame Tréa, voyez-vous, de pareilles
images grossièrement enluminées. Une femme de soixante %Q choses feraient douter de la justice de Dieu, si l'on ne
ans à peu près, et qui n'était rien moins que dame Tréa ^^ repoussait avec dévotion les mauvaises pensées qu'elles
Dennesens, l'épouse du tabellion, présentait tour à tour ■^ inspirent.
chacun de c«s objets à Gudule, qui les enveloppait soi^ ^° Je la vois encore sur son lit de douleurs, prêtant l'o-
gneusement de papiers , non sans adresser quelques ^ reille au moindre bruit de voitures et demandant avec
observations louangeuses ou critiques à celle qui l'aidait ^^ anxiété : Est-ce Pierre? est-ce mon mari qui arrive enfin?
et qui recevait ces monitoires avec la déférence d'une ^^ Car il y avait trois mois que monseigneur Rubens était
inférieure envers sa supérieure. ^!^ parti pour l'Espagne, et on lui avait écrit depuis lors la
— Jamais nous n'avons aussi bien réussi nos cougi/f s (1), ^ maladie de sa femme et les craintes qu'elle inspirait,
dame Tréa; le sucre qui les recouvre brille comme du ^!° Hélas! aucune voiture ne s'arrêtait devant la porte du
diamant. La pâte de ces quenioles (2) manque un pende ^■^ logis. Enfin, dame Tréa, vers les cinq heures du matin,
fermeté ; vous ne l'avez pas assez cuite. On se mangerait °!^ comme le jour commençait à paraître et à se mêler d'une
les doigts avec ces goières (3). Maintenant, dame Tréa, °^ façon lugubre à la lueur de la lampe, madame Elisabeth
mettons la poupée dans le soulier de Catherine, le Saint- ^° se dressa sur son lit : « Gudule, fit-elle en me tendant sa
Nicolas de bois dans le soulier de Paul, et allons placer ^l^ main froide et moite, amène-moi mes enfants, je veux
tout cela sous la cheminée de monseigneur Rubens, N'a- ^1^ les revoir encore une dernière fois.» J'allai quérir les
vons-nous rien oublié? ' ^ deux petits innocents qui ne savaient ni pourquoi on les
— Non, dame Gudule , tout est prêt ; rien ne manque ■^ éveillait de si bonne heure, ni pourquoi je les faisais
pour cette fête des enfants. ^ mettre à genoux près du lit de leur mère, ni pourquoi
— Rien! dame Tréa, rien excepté leur mère! soupira ^!-= leur mère les bénissait en pleurant.
Gudule en se retournant, et dont la tête, restée jusqu'à- ^ — Ecoute, Gudule, me dit ensuite la chère dame,
lors dans l'ombre, se trouva tout-à-fait éclairée par la ^ écoute: arme-toi de courage et de force pour supporter
lumière de la lampe. Leur mère! répéta-t-elle avec une ^ le chagrin de ma mort, car il faut que tu deviennes
expression de désespoir qui contractait son visage pâle °!° îa mère de mes enfants. Je ne te l'ai jamais dit ; mais le
et profondément flétri par la douleur et par l'âge, leur =;^ mal dont je meurs, Gudule , c'est d'avoir perdu l'amour
mère ! ^ ^'^ ™<^o mari. Vois-tu, Gudule, il s'est, bien des fois, re-
Et des larmes tombèrent lentement de ses yeux crail- ^ penti d'avoir épousé une pauvre fille sans éducation bril-
les sur ses joues ridées et livides. ^ lante, et qui ne savait qu'aimer son mari, élever ses en-
— Dire qu'après huit années de mariage elle est morte 3^ fants dans la crainte de Dieu et surveiller son ménage.
o{o J'ai eu tort de ne point lutter contre mes coûts paisibles
(1) sorte de pdUsserie couverte de sucre. ± et nion besoin d'une existence obscure et d'intérieur;
(2) Gâteaux au mïïieu desquels se trouve une pelile figure en terre 3£ •. • j» i • i • i < i ♦«
cuite représentant un auge, reniant Jésos ou quelque satot^ $ J ^'"■^•s ^"' P^""" •"» P'^'^^' apprendre a devenir coquette,
(5j Tourteau fromage. ,,^ <=J° à me parer de belles robes, à briller dans les fêtes où on
JUILLET 1836. — 37. — inoisîkv.F A>>rE.
290
LECTURES DU SOIR.
le recherchait, lui , de toutes parts. Oh ! que ne l'ai-je
fait! je ne l'aurais point vu s'éloigner insensiblement de
moi ou n'y venir qu'avec contrainte et par devoir ; je ne
l'aurais pas vu lire avec remords sur mon visage les
douleurs que me causait son abandon \ je ne serais point
mourante ;...Gudule, maintenant je ne l'attendrais pas en
vain pour qu'il reçoive mon dernier soupir. — Mon Dieu !
n'est-ce pas le bruit de sa voiture ? interrompit-elle avec
joie. Non , ce n'est rien , Gudule. Et elle cacha son
visage dans ses deux mains.
Puis après quelques minutes de silence :
— H faut que je finisse ce que j'ai à te dire, car les ins-
tants sont précieux. Mon mari a cessé de m'aimer une
fois que le prestige romanesque de nos amours a fait
place à un bonheur vulgaire. 11 s'est rejeté avec passion
dans les bras de la gloire dont je l'avais un moment
détourné. J'ai expié alors ma courte félicité par de
bieik cruelles souffrances; j'aurais dû les supporter pour
mes enfants , Dieu ne m'en a pas donné la force. Veille
donc sur ces enfants, sur Catherine surtout ; élève-la
pieusement , simplement, et tâche qu'elle soit moins mal-
heureuse que sa mère.
Elle voulut encore parler ; les forces lui manquèrent :
trop d'efforts l'avaient épuisée; mais, sans proférer un
mot, elle me désignait des yeux la chambre où l'on
avait reconduit les enfants, comme pour me dire : — N'ou-
blie pas ce que je t'ai demandé.
A sept heures le prêtre arriva , suivi de nombreux fi-
dèles, qui envahirent en silence l'appartement et se
mirent à genoux autour du lit de la malade. D'autres en-
touraient la maison, des flambeaux à la main , et la son-
nette des petits enfants de chœur tintait d'une manière
sinistre au milieu de ce murmure de pas et de prières.
Elisabeth , résignée aux coups dont le Seigneur la frap-
pait, reçut les derniers sacrements avec la ferveur d'une
ange et à l'édification de tous. Puis, quand cette foule se
fut écoulée , quand il ne resta plus que moi près de son
lit, elle répéta deux fois : « Mes enfants ! mes enfants !... »
Des sanglots interrompirent dame Gudule.
Le lendemain , reprit-elle d'une voix encore émue ,
le lendemain, quand le logis était tendu de noir, quand
les prêtres se disposaient à conduire le cercueil à l'église,
le bruit de cette voiture qu'Elisabeth avait tant attendue
se fit ouïr et monseigneur Rubens descendit devant
la porte de sa maison ; k l'aspect de ces préparatifs lu-
gubres, il devint pâle comme un mort, et, me prenant
par la main, il m'entrama dans la chambre où se trouvait
la bière.
— Gudule, me demanda-t-il, avec une voix qui me fit
mal, Gudule, m'a-t-Elle pardonné en mourant?
— Ses dernières paroles ont été des bénédictions pour
vous.
— Oh ! Gudule, fit-il en s'agenouillant, tu ne sais pas
tout ce que cette ange a souffert par moi. Malheur sur moi !
je voudrais mourir! et il marchait comme un désespéré,
et il se frappait la tête contre la muraille , et il serrait
le cercueil dans ses bras.
— Alors j'allai chercher ses enfants et je les lui amenai.
Il les regarda d'abord d'un œil sec et presque égaré ;
puis tout-à-coup il fondit en larmes.
— Tu seras leur mère, n'est-ce pas, Gudule? s'ë-
cria-t-il.
— Je l'ai déjh promis à Elisabeth, répondis-je.
Et j'ai tenu ma promesse, dame Tréa; de ce jour-là
même, je n'ai plus quitté les deux enfants; je les ai élevés
4aiS la crainte de Dieu dans le souvenir de leur mère
et dans la tendresse et le respect qu'ils doivent à leur
père.
— Mais ajouta-t-elle en s'essuyant les yeux , voici que
huit heures vont sonner , et il est temps de porter tout
cela chez monseigneur Rubens ; il ne faut plus que je
pleure, dame Tréa, car la fête de saint Nicolas doit être
joyeuse pour les enfants, et si la petite Catherine me voit
pleurer, elle pleurera aussi et elle me dira : • Mère Gu-
dule , tu penses à notre mère , car tu es triste. »
Après ces longs bavardages que l'on comprendra et
que l'on excusera sans doute , en songeant que Gudule
compte soixante-dix ans , elle prit dans ses bras les deuï
grands souliers de carton et entra dans la chambre k
coucher de Rubens.
L'artiste, déjà debout, parcourait sa chambre à grands
pas; une pensée grave semblait le préoccuper, et l'arri-
vée de Gudule parut l'impressionner désagréablement ,
mais il n'en témoigna rien :
— Eh! comme vous voilà chargée , ma bonne Gudule.
— Oui, monseigneur; c'est aujourd'hui la Saint-Nico-
las: et nos enfants vont venir savoir si le bienheureux
évêque a passé et si son baudet a laissé beaucoup de ces
bonnes choses que contiennent les paniers qu'il porte :
j'ai donc empli ces deux souliers de toutes les friandises
que j'ai pu fabriquer depuis hier soir avec l'aide de dame
Tréa Dennesens. Holà! Paul et Catherine, venez, mes
chers petits.
Et elle se plaça devant la cheminée, cachant de son
mieux, au moyen de sa jupe étalée, les souliers de car-
ton et leurs richesses.
La petite fille se précipita demi-nue dans la chambre
de son père ; Rubens alla prendre dans ses bras le petit
garçon trop jeune encore pour marcher.
Tandis que ce dernier, assis par Gudule dans un
fauteuil proportionné à sa taille, considérait avec assez
d'indifférence une scène qu'il ne comprenait pas encore,
sa sœur , jolie espiègle de cinq ans , tournait autour de
dame Gudule qui s'efforçait de lui dérober la vue de la
cheminée et qui lui répétait en riant:
— Saint Nicolas n'a point passé par ici.
— Mère Gudule, vous me trompez, car j'ai ëtë sage
toute la semaine, et hier soir j'ai rempli de foin le gros
soulier de carton pour que le baudet de saint Nicolas
puisse manger long-temps et laisser à son maître le loisir
de me donner beaucoup de bonnes choses.
Et, par une ruse adroite, elle feignit de passer à droite
de dame Gudule; mais elle se détourna lout-à-coup, se
glissa à gauche et se trouva face à face avec les friandises
entassées dans le soulier.
— Oh ! le bon saint ! dit-elle en prenant possession de
tous ces trésors ; oh ! le bon saint ! La belle poupée, mère
Gudule; elle a une jupe de gros de Tours et une colle-
rette de Malines. Tiens, père, regarde ses beaux yeux bleus
et sa bouche rose... Et des conques ! et des flans (1)1
Pendant ce temps, le petit Paul mangeait lentement
une conque sucrée que Gudule lui avait donnée.
C'était un groupe charmant que cette vieille femme
agenouillée près de la cheminée, une main appuyée sur
le fauteuil du petit garçon, et soutenant, de son bras
gauche, Catherine dont les vêtement* en désordre lais-
saient nues la poitrine et les jolies épaules; puis, autour
d'eux , des jouets épars , et un grand épagneul qui , la
tête allongée sur ses deux pattes de devant, portait vers
la conque de Paul des regards convoiteux et passait, do
(1) Tourte à la erème et aox etu^. \
MUSÉE DES FAMILLES.
291
temps à autre, sa langue rose sur ses lèvres garnies de
longs poils soyeux.
Distrait par un si délicieux tableau , Rubens oublia
quelques instants les pensées soucieuses qui le préoccu-
paient. Bientôt néanmoins les plis de son front reparurent
et il se remit à parcourir Tappartement avec une vire
agitation.
— Quavez-vous donc, monseigneur? lui demanda
Gudule d'un air inquiet.
— Ah ! répliqua Rubens qui attendait cette question
et qui n'éprouvait pas moins un cruel embarras pour y
répondre, ah! Gudule, c'est quelque chos^ de bien sé-
rieux et de bien grave.
— Quoi donc?
Rubens rougit et fit encore quelques pas ; puis, quand
il se trouva tout au bout de l'appartement, il se retourna
et dit rapidement :
— On veut me remarier.
Gudule fit le signe de croix.
— Vous... vous remarier 1
— Oui, Gudule ! mes amis m'offrent an parti fort avan-
tageux; l'isolement où je me trouve nuit, disent-ils, à mes
travaux.
— Et vous avez refusé, n'est-ce pas? vous avez refusé
sans hésiter?
— Sans doute, mais...
— Vous n'avez point déjà oublié celle qui est morte
Dour vous avoir trop aimé?
Rubens ne répondit que par un mouvement de la
tète.
— Et vos enfants ! vos pauvres enfants !... Quoi donc!
ils seraient obligés de dire à une autre femme : • ma
mère!» Oh! cela n'est point possible, cela ne se peut
pas.
— Vous ne considérez point assez ma position, Gudule,
répliqua Rubens qui supportait péniblement ces observa-
tions quoiqu'il les eîit prévues ; ma vie est triste et soli-
taire : quand je rentre au logis après une journée de tra-
vail!... personne ne m'y attend.
— Vos enfants vous y attendent , monseigneur , vos
enfants ! ces petits anges devant lesquels on passerait sa
vie à deux genoux. Je ne vous parle pas de moi 5 je ne
suis qu'une vieille femme plus à charge que commode ,
et dont les forces et l'intelligence trahissent la bonne vo-
lonté; mais vous avez vos enfants! Et combien de fois
une pauvre femme que j'ai connue a-t-elle passé des
soirs , des jours , des semaines , des mois entiers , sans
trouver au logis d'autres personnes que ses enfants et
que moi.
— Gudule!...
— Oh! pardon ! pardon! interrompit-elle en se jetant
aux genoux de Rubens , pardon ! je ne sais plus ce que
je dis; il ne faut pas ajouter d'importance k mes paroles...
C'est que, voyez-vous, j'ai perdu la tête quand vous m'a-
vez dit : « On veut me remarier. • Oh ! ne le faites pas !
au nom du ciel, au nom d'Elisabeth, ne le faites pas ! Don-
ner une belle- mère à vos enfants ! mais c'est les con-
damner aux larmes, c'est détruire leur bonheur à venir...
«Mon Dieu! faites que je trouve des mots pour le con-
vaincre, faites qu'il renonce à ce fatal projet ! »
Et elle pleurait , et elle sanglotait , et elle pressait les
genoux de Rubens. La petite Catherine voyant les larmes
de Gudule se mit à pleurer également , et Paul laissa
tomber sa couque , près de laquelle l'épagneul allongea
le museau sans toutefois oser prendre le morceau friand.
— Rien n'est encore décidé, ma bonne Gudule ; je n'ai
point encore pris de résolution ; calmez-vous, dit Rubens
en se dcbarassant des étreintes de la vieille femme.
Et il sortit vivement impressionné, mais non pas
vaincu.
Quand il se fut éloigné Gudule courut aux deux en-
fants, les serra contre sa poitrine , comme si on eût voulu
les lui enlever, et leur montrant le ciel:
— Mes enfants, priez Dieu, s'écria-t-elle, priez Dieu !
Demandez à votre mère qu'elle intercède près de lui "
pour TOUS , car vous avez bien besoin de sa protec-
tion.
La petite Catherine joignit les mains et s'agenouilla.
— Mon Dieu! ne nous abandonnez pas, murmura Gu-
dule.
S II. Le chapelet d'ob.
nélas! ni les larmes de Gudule, ni deux neuvaînes
vouées par elle à Notre-Dame d'Anvers ne purent dé-
tourner Rubens des projets de mariage qu'il méditait.
Car Hélène Froment, sa fiancée, appartenait à la famille
la plus riche et la plus puissante de la nlle. Jeune, belle
et renommée pour son esprit , Hélène avait dédaigné la
main que lui offraient des négociants qui comptaient par
centaines de tonnes d'or et des seigneurs qui voulaient
parer son front de la couronne ouverte de princesse ou
de marquise. Pour la séduire, il avait fallu la gloire et la
noblesse réunies en Rubens, dont toute l'Europe admi-
rait les œuvres sublimes et que les rois d'Angleterre et
d'Espagne se disputaient pour ambassadeur. Certes, elle
n'eût point , en quittant l'opulence de la maison pater-
nelle, voulu entrer dans un logis vulgaire, sans pages
sur le perron pour la recevoir, et dont la magnificence
n'eût point fait dire avec admiration aux étrangers qui
passaient : « Quel prince demeure en cette royale mai-
son?» Elle aimait Rubens avec tous les prestiges de son
grand nom , de son immense fortune et du faste dont il
s'entourait ; mais elle n'eût point pris garde à Rubens ,
pauvre et inconnu; elle ne l'eût point accueilli mélanco-
lique et déguisé sous le pourpoint d'un humble commis
marchand.
Et il faut en faire l'aveu, Rubens, de son côté, n'éprou-
vait rien pour Hélène de ce qu'il avait éprouvé jadis
pour Elisabeth. Le temps et l'âge avaient tempéré son
imagination romanesque et rectifié sa raison aux dépens
de son cœur. L'expérience peut-être ewtrait aussi pour
beaucoup dans une telle modification d'idées. S'il avait
fait verser bien des larmes à la pauvre Elisabeth Grandt,
s'il lui avait coûté bien des douleurs, lui-même était loin
d'avoir trouvé, dans son premier mariage, le bonheur
qu'il s'y promettait. L'idéal rêvé par le cœur ressemble
aux peintures à fresque du Vatican ; de loin rien n'égale
l'harmonie des figures qu'elles présentent et la déli-
cieuse pureté de leurs contours; de près, on n'y trouve
plus qu'une masse de couleurs dure et crue. Ainsi, mille
dissonances cruelles détrompèrent bientôt Rubens ,
prompt d'ailleurs au dégoût et au découragement, comme
tous les hommes d'imagination ardente. La monotonie
ne tarda point à se placer entre lui et cette jeune femme
sans autre volonté que la volonté de son mari , toujours
satisfaite de ce qu'il voulait, agenouillée devant ses
moindres désirs et ne sachant que le regarder avec des
yeux pleins de tendresse. Insoucieuse des fêtes et du
monde elle n'y suivait son mari que pour l'y suivre, que
pour l'y voir et non pour y prendre sa part de plaisirs
au miliea desquels elle se sentait timide et mal à l'aise.
2D2
LECTURES DU SOIR.
Si bien que, peu à peu, Rubens prit l'habitude d'aller
seul dans ces T'êtes et de laisser Elisabeth au logis. Une
fois (iu''il rentra prescjue au lever du soleil, il trouva sa
femme qui l'attendait encore, et dont les yeux rouges et
gonfles trahissaient des larmes récemment répandues.
Ces larmes adressaient tacitement à Rubens des reproches
si justes qu'il s'en irrita et s'en plaignit à la jeune femme,
comme si elle n'eût point fait tous ses efforts pour les
lui cacher.
— Pierre, lui répondit-elle avec la douceur et la rési-
gnation d'un ange , Pierre , je ne pleurerai plus.
Dès lors , en effet , Rubens ne la vit plus verser de
larmes , mais elle tomba dans une tristesse morne et ma-
ladive dont elle ne sortait qu'à l'approche de son mari
pour lui sourire et pour lui complaire.
Un autre jour Rubens fit devant elle l'éloge d'une
dame qu'il venait de rencontrer et dont la parure splen-
dide et les riches vêtements disposés avec goût l'avaient
vivement frappé 5 sa femme crut voir dans ces éloges
une réprimande indirecte de ses habitudes bourgeoises
et de la simplicité de costume qu'elle avait conservée de
sou ancienne pauvreté. Dès le soir même, elle échangea
ses modestes vêtements contre les riches brocards et les
soyeux damas, puis elle attendit Rubens le cœur palpi-
tant de joie -, car, se disait-elle, il sera satisfait de ce
nouveau sacrifice.
Hélas! elle reçut pour récompense les regards mo-
queurs des personnes qui accompagnaient son mari, et
cette question faite. avec ironie par Rubens :
— Qui donc, Elisabeth, vous a si bien affublée?
Dans son désir insensé de complaire à celui qu'elle ai-
mait, l'infortunée s'était entachée d'un tort que ne par-
donne jamais la vanité d'un homme : de ridicule ; — de
ridicule devant témoins !
Cependant Elisabeth était devenue mère deux fois.
Elle cherchait à oublier dans les soins de la maternité
l'indifférence et les dédains de son mari, lorsqu'un coup
nouveau la frappa rudement : Rubens allait partir pour
l'Espagne , où il comptait passer plusieurs années. Il y
avait si peu de regrets et tant de respect humain et de
dissimulation dans la manière triste dont Rubens lui
annonça cette nouvelle, qu'elle ne se trouva point la
force d'une plainte ou d'une observation ; seulement elle
leva sur son mari un regard morne et désespéré, puis en
silence elle serra contre elle ses deux enfants , dont l'un
ne comptait encore que peu de semaines.
Trois jours après Rubens partit 5 quand les murs d'An-
vers eurent tout-à-fait disparu derrière lui, il se sentit au
cœur la joie d'un prisonnier que l'on délivre et respira
plus à l'aise , débarrassé d'un fardeau de contrainte et
d'ennui. Il va donc enfin revoir cette riche et noble cour
d'Espagne, Madrid, l'Escurial ! Il va recommencer dans
ce pays de fées une vie de plaisirs , de sérénades , d'cni-
vremens-, et là, point de déception, car il l'a déjà menée,
cette vie de délices, il y a douze ans. Oh ! que de tels sou-
venirs font bif'n ! que de telles espérances font bien....
Ce fut à Madrid, le surlendemain de son arrivée, en
rentrant d'un combat de taureaux, où tous les spectateurs
s'étaient levés ensemble pour saluer le grand peintre
français à son entrée dans le cirque, qu'il reçut la lettre
suivante :
« Pierre, je voudrais vous revoir avant de mourir ^ je
voudrais vous parler de nos enfaïits. Je me meurs.
« Elisabeth. •
II partit sur l'heure , mais il arriva trop tard , comme
vous le savez.
La mort d'Elisabeth affligea vivement Rubens; mais le
travail, la gloire et les distractions qui l'environnaient
ne tardèrent pas à rendre moins énergique cette impres-
sion d'une douleur où se mêlait peu le sentiment d'une
privation personnelle ; car depuis quelque temps Elisa-
beth se trouvait presque en dehors de la vie de Rubens,
et partant elle ne laissait guère peu de vide après elle.
Si bien qu'un jour, au sortir de chez Hélène Fro-
ment, Rubens se surprit rêvant à cette jeune tille, qui
parlait des arts avec tant d'éloquence et d'enthousiasme.
Hélène, de son côté, comprenait l'impression produite
par son esprit et par sa beauté sur Rubens, et elle sut
tour à tour exciter avec tant d'adresse et de coquetterie
la vanité, la jalousie et l'imagination de l'artiste, qu'il
ne s'occupa bientôt plus que d'une idée , qu'il ne forma
bientôt plus qu'un désir : devenir l'époux d'Hélène Fro-
ment.
Cependant, une personne le gênait dans ses desseins et
lui présentait un obstacle , bien frêle en apparence, mais
qu'il ne lui en coûtait pas moins beaucoup de renverser;
c'était Gudule ! Gudule , l'amie dévouée d'Elisabeth !
Gudule, qui avait essuyé une à une les larmes de la
pauvre Elisabeth ! Gudule devenue la mère des deux
petits orphelins d'Elisabeth! « Que me fait cette femme,
se disait -il? quelle autorité exerce -t- elle sur moi?
que m'importe son blâme ou son approbation?» Et
néanmoins, dix fois près de lui parler de ses projets de
mariage, il garda le silence et se sentit la rougeur sur
le front et le remords au cœur. Enfin, le jour de la Saint-
Nicolas, comme on l'a vu, il sortit de cette contrainte et
dès lors il marcha rapidement dans l'exécution de sou
dessein, évitant Gudule et ne visitant ses enfants qu'à la
dérobée.
Dire ce que Gudule souffrait n'est point possible à des
paroles humaines; non-seulement elle voyait dans le
mariage de Rubens une profanation du souvenir d'Elisa
beth , mais encore le malheur des deux petits enfants
laissés par l'infortunée ; car Hélène Froment , comme
toutes les femmes que mettent en évidence leur beauté,
leur esprit ou leur haute position sociale , se trouvait en
butte à bien des calomnies et à bien des haines que n'ex-
citaient que trop d'ailleurs son caractère hautain et dé-
daigneux. On interprétait odieusement ses actions les
plus innocentes, et la moindre de ses paroles se répétait
commentée , dénaturée et envenimée. Jugez donc des
préventions que nourrissait contre elle Gudule, si mal
disposée d'ailleurs pour elle ; Gudule qui la voyait prendre
la place et l'héritage d'Elisabeth; Gudule aigrie par tant
d'épreuves et par tant de souffrances. Aussi , lorsqu'on
lui transmit, de la part de Rubens, l'ordre de faire con-
duire à Hélène Froment Catherine et le petit Paul, elle
refusa d'abord positivement et avec énergie de déférer à
cet ordre; puis, quand on lui eut fait comprendre qu'il
fallait céder ou s'exposer à un juste ressentiment, elle
céda, mais ce fut de telle manière qu'Hélène s'en trouva
blessée et que dès lors un germe d'aversion mutuelle
fermenta dans le cœur de ces deux femmes.
Voici comment eut lieu cette entrevue.
Après avoir mis aux deux enfants leurs robes de deuil,
après avoir imprudemment répété à Catherine qu'elle la
menait chez une femme qui rempècherait bientôt de prier
le bon Dieu pour sa mère Eli.saboth, chez une fenune
! qu'il ne fallait pas embrasser, Gudule, l'air solennel et
' ri'frogué, prit ollc-mêmc Paul dans ses bras, donna la
MUSÉE DES FAMILLES.
203
main à la petite, et se dirigea vers le logis d'Hëlène. Les
nombreux domestiques qui peuplaient l'antichambre et
les grands airs qu'ils prirent à l'égard de la vieille femme,
vêtue comme on se vêtissait trente années auparavant,
ajoutèrent encore à son indignation. Cependant, dès
qu'elle se fut nommée, on changea de manières à son
égard et on l'introduisit avec empressement chez la fiancée
de Rubens, qui se trouvait alors h sa toilette. Aussitôt
Hélène s'échappa demi-nue des mains de ses femmes et
vint pour embrasser les enfants-, Ife petit Paul, trop j«une
pour avoir compris les insinuations hostiles de Gudule,
tendit ses joues grosses et fraîches aux baisers de la
jeune fille, mais Catherine détourna la tête, se prit à
pleurer et cria :
— Mère Elisabeth ! mère Elisabeth !
— Ne pleure pas, ne te désole pas ainsi... Je tâcherai
de la remplacer, mon enfant; je serai ta mère ; dis, le
veux-tu?
Et elle attirait sur ses genoux la petite fille, qui se
débattait et pleurait toujours.
— Je te fais donc bien peur? est-ce que tu me trouves
laide?
— Non , dit l'enfant en suspendant ses larmes pour la
regarder, non -, mais vous m'empêcherez de prier le bon
Dieu pour mère Elisabeth.
— Et qui t'a dit cela, ma petite?
— C'est... L'enfant regarda Gudule.
— C'est moi, madame, interrompit hardiment la
vieille femme.
— Et qui vous a fait dire cela? demanda Hélène d'un
air hautain.
— Ne venez-vous pas prendre la place de leur mère?
ne venez-vous pas donner d'autres enfants à leur père,
et dérober ainsi à ces orphelins une partie de sa ten-
dresse pour eux? Ne...
— Mon enfant , reprit Hélène en détournant la tête et
sans laisser achever Gudule, on te trompe. Loin de
t'empêcher de prier le bon Dieu pour ta mère , nous le
prierons ensemble toutes les deux pour elle. Tiens, ajoutâ-
t-elle en détachant de son oratoire un chapelet d'or,
tiens , voici le gage de la promesse que je te fais. Chaque
soir, nous en parcourrons tous les grains, en récitant
des oremus à l'intention de ta mère.
Catherine, émerveillée du riche cadeau, prit le chape-
let et se mit à le faire briller au soleil ; Paul tendit les
mains vers le chapelet pour le saisir.
— Toi aussi , cher enfant , tu auras ton cadeau. Voici
un hochet qui contient une relique, et voici de bons
gâteaux, ce qui, sans doute, te plaira mieux encore. Tends
aussi tes mains , tes deux mains petites , prends , prends
encore. Et maintenant vous pouvez vous retirer, dame
Gudule, je renverrai les enfants vers le soir.
— Je ne les quitterai pas , ils ne resteront point ici !
s'écria la vieille femme éperdue ; rendez-moi mes en-
fants , je le veux. Viens, Catherine, viens.
Mais Catherine, qu'Hélène tenait par la main, jouait
avec son beau chapelet d'or et se pressa contre la jeune
dame pour ne point la quitter. Quant à Paul, il se trou-
vait trop préoccupé par les gâteaux qu'il mangeait pour
tendre les bras à la vieille femme qui l'appelait.
Au désespoir et le cœur brisé , Gudule sortit.
A peine s'était-elle éloignée depuis quelques instants,
que la porte s'entr'ouvrit avec précaution et laissa voir
la noble figure de Rubens-, il resta là immobile, le cœur
palpitant de joie et les yeux pleins d'admiration, car
Hélène Fromont, car sp. fiancée s'ébattait encore sur le
tapis avec les deux enfants. Catherine tenait ses bras
mignons enlacés autour du cou de la ravissante créature,
tandis que le petit Paul lui tendait les mains et lui sou-
riait de ses plus beaux sourires. Par malheur, un mou-
vement involontaire trahit la présence de Rubens. A ee
bruit, Hélène s'élança sur une cape de soie noire dont
elle s'enveloppa du mieux possible; mais pas si bien
qu'elle ne laissât voir à demi ses bras nus et sa belle
chevelure qui se répandait à longs flots sur ses épaules
et sur sa taille. Catherine courut joyeuse à Rubens, et
Paul bégaya le seul mot qu'il eût encore appris :
— Père.
— Oh! dit Rubens à Hélène en lui tendant la main ,
oh! merci, pour avoir donné tant de bonheur au père
et au fiancé.
Hélène , encore rouge et animée de ses jeux avec les
enfants, leva sur lui un regard tendre et brillant.
— Merci , répéta Rubens , car ils ont retrouvé une
mère.
— Dites plutôt une sœur , répliqua-t-elle en souriant ;
mais qu'importe le nom , puisque nous ne nous quitte-
rons plus? N'est-ce pas, petite Katt?
— Jamais , jamais , répéta la petite fille en l'embras-
sant.
— Tu m'aimes donc, maintenant, toi? continua Hé-
lène qui caressait le menton de l'heureuse petite fille;
tu ne pleures donc plus, tu ne me dis plus : Vous êtes
une méchante qui m'empêcherez de prier pour ma mère?
Rubens exprima par un geste sa surprise et son mé-
contentement.
— Oui , Paul , déjà l'on avait voulu jeter de la haine
entre ces jolies petites créatures et votre fiancée ; on
désirait que les larmes et les douleurs domestiques en-
trassent avec moi dans votre logis; heureusement que
cela n'est plus possible et que nous nous aimons pour
toujours, mes chers petits angelots et moi, n'est-ce
point?... Les discours de cette vieille méchante n'auront
plus d'influence sur vous, car vous ne la verrez plus.
Et elle embrassa les enfants.
— Monseigneur, ajouta-t-elle en prenant une attitude
plaisamment suppliante, monseigneur, je viens requérir
de vous la première grâce que je vous ai jamais deman-
dée, et encore je la paierai en vous laissant baiser ma
main, faveur que je vous ai tant refusée hier, à votre
grand courroux. Faites que je ne trouve pas, à mon entrée
dans votre logis, ce vilain oiseau de mauvais augure ; ren-
voyez la vieille servante Gudule avant notre mariage.
— Gudule? Gudule ! répéta Rubens avec une douleur
mêlée d'effroi ; Gudule !
— Oui , Gudule , répéta Hélène sur le visage joyeux
et rayonnant de laquelle passa subitement un nuage de
mécontentement.
— Mais Gudule n'est point une servante ; c'était Ta-
mie , c'était la mère adoptive de ma... de leur mère.
— Ah! fit froidement Hélène, vous hésitez entre elle
et moi. Libre à vous, seigneur Rubens; mais je ne mettrai
jamais le pied dans une maison où m'attendent la haine
et la calomnie.
— Hélène ! chère Hélène i
Mais Hélène, pâle et les yeux pleins de larmes, dé-
tourna la tête ; puis elle voulut dire quelques mots en-
core, mais ses sanglots éclatèrent. Catherine courut à
elle, se mit à lui essuyer les yeux et cria à Rubens :
— Père, vous êtes méchant tle faire ainsi pleurer mon
amie Ilolèuc î
294
LEGTLRES DU SOIR.
Rubens soupira profondément , puis il dit avec tris-
tesse :
— Vous serez obéie, Hélène, quoi qu'il m'en coûte.
Un sourire plein de tendresse et de joie anima sou-
dain le visage d'Hélène tout mouillé de larmes , et elle
tendit la main à Rubens.
— Pauvre Gudule! pensait ce dernier 5 pauvre Gudule!
§ III. RÉSIGNATIOÎl.
Lorsque Gudule sortit de chez Hélène , une telle agi-
tation enfiévrait son cerveau et tant de pensées doulou-
reuses s'entrechoquaient dans son imagination ébranlée
qu'elle marcha quelque temps à l'aventure par la ville.
Elle respirait à peine; un poids insupportable pesait sur
sa poitrine et la suffoquait. Elle aurait voulu pleurer
et elle ne le pouvait pas. Ainsi durent souffrir nos pre-
miers pères , lorsque l'ange de la colère divine les chassa
du paradis terrestre en leur disant :
— Allez et souffrez.
En effet, son paradis à elle, sa tendresse, son exis-
tence enfin ne lui étaient-ils point ravis pour toujours?
N'avait-elle point vu les enfants d'Elisabeth, oui, ses en-
fants, quitter — pour une étrangère, pour une marâtre —
celle qui les avait élevés ; celle qui aurait donné pour eux
son sang, celle qui aurait sacrifié sans hésiter tout son
bonheur, jusqu'à son repos en ce monde et dans l'autre,
pour leur éviter une seule larme?
— Oh ! malédiction sur la femme qui lui vaut tant de
souffrance, malédiction sur elle! malédiction!
A ces paroles de vengeance et de haine, les premières
que proférassent ses lèvres, les premières que conçût son
esprit , Gudule s'arrêta éperdue , effrayée.
— Sainte Vierge! sainte Vierge! m'abandonnez-vous i
tout-à-fait?... Allons, il faut que je retourne au logis ^j'y
trouverai les enfants, cela me calmera. J'attache trop
d'importance à une chose ordinaire après tout. Des en-
fants , à cet âge , mon Dieu , est-ce que cela raisonne ses
jictions? Ils ont vu le chapelet d'or et la conque, rien de
plus. Je leur en donnerai , moi aussi , des chapelets et des
conques, et ils oublieront cette femme! cette femme
qu'ils ont pi'éférée à moi!... A moi! Oh! c'est à en
mourir, c'est à en mourir !
La nuit commençait à descendre lorsque Gudule re-
vint au logis , brisée et la tète brûlante de fièvre et de
désespoir.
— Les enfants sont-ils rentrés? ce fut là sa première
question.
— Non, dame Gudule, mais monseignenr Rubens, de
retour depuis une demi-heure , vous a feit quérir deux
fois.
Une sneur froide ruissela sur tous les membres de la
vieille femme, qui pressentit quelque nouveau malheur.
Elle se rendit dans l'appartement de Rubens avec l'ab-
négation passive du condamné qui monte snr l'échafaud.
A la vue de Gudule, Rubens, par un geste, éloigna
tous ceux qui l'entouraient et resta seul avec la pauvre
femme, dont les genoux se dérobaient sous elle. Une
larme s'échappa des yeux de l'artiste et coula lentement
sur ses joues-, Gudule tomba à ses pieds en sanglotant.
— Pardon! s'écria-t-elle, pardon! Mais c'est qu'Elle
m'enlève la tendresse de mes enfants; c'est qu'ils ne
m'aiment déjà plus! Oh! messire! messire! quelle serait
votre souffrance si vos enfants ne vous aimaient plus!
— Mil bonne Gudule, vous nous avez jeté dans des
cha^ius bien irréparables.
— Ne voudrait-^lle plus vous épouser? demanda Gu-
dule, dont les yeux brillèrent d'une sorte de joie fa-
rouche.
— Non, Gudule, ce n'est point cela... Mais après la
triste scène de tantôt, vous devez le comprendre, ha-
biter sous le même toit avec elle devient impossible...
— Elle me chasse! s'écria Gudule en se levant; elle
me chasse !
Et ses regards erraient avec folie autour d'elle, et ses
mains tremblantes semblaient chercher un couteau.
Mais à ce paroiisme furieux succéda bientôt une crise
opposée •, son cœur se brisa, ses forces l'abandonnèrent
et elle tomba demi-morte aux genoux de Rubens.
— Non ! non ! non ! ne me chassez pas -, laissez-moi près
de mes enfants? Dites-lui que jamais je ne dirai un mot
contre elle; que je répéterai qu'elle est bonne autant
qu'elle est belle... Si elle le veut, jamais je ne m'offrirai
à ses regards. Oui!... Ou bien je la servirai; je serai sa
domestique, sa fille d'atour; je la parerai des bijoux d'Eli-
sabeth! Tenez, messire Pierre, je l'aimerai même... Mais
aussi qu'elle ne me chasse pas, qu'elle me laisse près de
mes enfants ! Faut-il qu'elle attache tant d'importance aux
paroles d'une vieille femme qui -déraisonne, qui ne sait
point ce ([u'clle dit? Messire Pierre, pitié! messire Pierre,
ne me tuez pas ! laissez-moi près de mes enfants!
— Gudule! ma pauvre Gudule!
— Je sens, monseigneur Rubens, que j'en mourrai...;
Or, pour elle et pour vous, ce serait un remords que de
vous dire : « Nous avons tué la vieille Gudule! » Laissez-
moi près de mes enfants ! laissez-moi près de mes
enfants !
— Eh bien ! Gudule, venez avec moi ; nous irons la
supplier ensemble de révoquer son ordre sévère et de
me dégager de ma parole.
La vieille femme se résigna sans murmurer à cette
humiliante démarche. Hélène céda et consentit à garder
Gudule près des enfants de Rubens.
Le surlendemain le mariage fut céleT)ré.
Dès lors commença pour l'infortunée Gudule une exis-
tence maudite d'inquiétudes et de précautions inutiles
qui la tuaient lentement et sans cesse.
Une cruelle expérience ne lui avait que trop appris
combien est fragile l'affection des enfants; affection qui,
pour un jouet, pour quelque objet nouveau, pour moins
encore, oublie les tendresses les plus constantes et les
dévouements les plus absolus. Donc, elle ne recevait les
caresses de la petite Catherine et du petit Paul qu'en se
disant : • Si leur marâtre était là avec ses présents et ses
mignardises , ils me quitteraient pour elle ; • et aussitôt
elle courait acheter tout ce qu'elle peiisait pouvoir leur
complaire, et elle revenait près d'eux chargée de jouets
et de friandises. Aux enfants, comme aux femmes, un
instiucl secret révèle qu'ils peuvent abuser impunément
de la tendresse excessive qu'on leur porte , et les deux
'■ petites créatures auraient mis à bout la patience de tout
'. autre que de la pauvre Gudule. Catherine boudait la
'■ vieille femme pour la moindre résistance à ses volontés;
'. et s'il prenait fantaisie à Paul de se gorger de friandises,
', il ne cessait de pousser des cris effroyables jusqu'à ce que
'. Gudule, éperdue, consentit à l'apaiser en cédant à ses
! exigences et échangeât la douleur de l'entendre se plain-
dre contre les craintes de lui voir une indigestion.
D'un autre côté, convaincue de la défiance d'Hélène à
son égard, d'Hélène dont elle se croyait haTe parce qu'elle
la ha'issait elle-même, Gudule multipliait autour de la
nouvelle fcmuic de Rubciis toutes les flaltcùes les plu*
MUSÉE DES FAMILLES.
295
humbles qu'elle pouvait imaginer, quoique ces flatteries
lui coûtassent à commettre autant qu'un crime ; car elles
lui semblaient une lâcheté et une insulte au souvenir
d'Elisabeth. Sans cesse à épier et à prévenir les moin-
dres caprices de la fantasque créature, elle poussait la
sublimité de son dévouement jusqu'à la bassesse, faisant
toujours trop et ne croyant jamais faire assez. Bien plus,
elle cachait avec soin sa tendresse pour les enfants 5 elle
n'osait ni les embrasser, ni même les regarder en présence
d'un tiers, et si, lorsqu'elle restait enfin seule avec eux,
elle les pressait dans ses bras septuagénaires, ce n'était
qu'à la dérobée et avec crainte. Devant Hélène, elle affec-
tait d'exagérer la tendresse des enfants pour leur belle-
n)ère ; elle avait toujours à raconter des propos tenus par
ces enfants et où ils exprimaient leur amour, souvent
d'une manière fort invraisemblable.
Hélène n'accordait point grande attention à ces con-
tinuels efforts de Gudule pour lui complaire : naturel-
lement peu disposée à bien juger de la vieille femme,
elle méconnaissait entièrement la sainte cause de tant de
sublimes bassesses et n'y voyait qu'une flagornerie mé-
prisable qui n'excitait que son dégoût. De là , un dédain
profond qu'elle ne prenait guère la peine de dissimuler
dans toute sa conduite à l'égard de Gudule ; la pauvre sep-
tuagénaire s'en désespérait, car elle se croyait sans cesse
à la veille d'être chassée du logis deBubens et séparée de
•ses enfants.
Quant à Bubens, tout entier à ses travaux d'artiste et
au bonheur des premiers temps de son mariage, il n'avait
guère que de rares souvenirs pour la vieille Gudule, qu'il
voyait bien rarement d'ailleurs. Secondé dans se5 goûts
de faste et de plaisirs par Hélène, il ne quittait son ate-
lier que pour assister aux fêtes vraiment royales ordon-
nées par sa femme avec un goût admirable , et qu'il of-
frait aux seigneurs puissants et aux artistes célèbres,
heureux et fiers d'obtenir l'hospitalité du grand peiotre.
§ IV. Dernier sacrifice.
La plus brillante de toutes ces fêtes fut celle que
Bubens donna un an après son mariage pour célébrer
l'anniversaire de cette heureuse union.
Jamais le vaste et splendide château de Steen, rési-
dence du peintre célèbre, n'avait rassemblé tant de gloires
et tant de noblesses. C'étaient Buckingham, le favori du
roi d'Angleterre Charles 1" ; Gaston d'Orléans , fils de la
reine Marie de Médicis; le chevalier Verhulst; Geraerts,
secrétaire de la ville d'Anvers -, le baron de Vicg, ambas-
sadeur de l'archiduc Albert ; Abraham Jansens et Ven-
ceslaes Kolberger, d'abord les rivaux, puis ensuite les
amis et les admirateurs de Bubens (l); Sneyders (2)', le
peintre d'intérieurs; Van-Egmont (3), le paysagiste Cor-
neille Hœlembourg, Sandrart, Gérard Honthorst (4),
Jordaens, David Téniers, Van-Thulden, Van-Dick, et
beaucoup d'autres. Tous s'empressaient autour de Bubens
et d'Hélène, si digne et si hère de son époux, d'Hélène
qui l'emportait sur toutes les femmes par sa beauté ,
comme Bubens sur tous les artistes par son génie.
Par quels mots peindre tout ce qu'il y avait de magique
et d'admirable dans ces immenses galeries, où circulaient,
(i) Ils adressèrent à Rubens on défi de peinture que celui-ci refusa
modestement.
(21 II peignit avec Rubens, pour THôtel-de-VilIe d'Anvers, un Inté-
rieur de cuisine.
(}) Qui lii avec Rubens une Cène.
(A) ^ &i le Oiûiiéne ia lanterne 4. la mairu
au bruit de la musique et parmi les splendeurs de mille
bougies parfumées, toutes ces nobles dames étincelantes
de diamants, tous ces élégants cavaliers vêtus de velours
et de soie, la chaîne d'or sur la poitrine, l'épée à la cein-
ture et le front couvert d'une toque de velours à longues
plumes? Comment décrire les enivrements voluptueux
de l'air tiède que l'on respirait, des mélodieux instru-
ments qui mêlaient leurs accords aux bruissements des
pas et aux murmures des voix? Au milieu de tant de
plaisirs, belle et fière comme une reine, l'heureuse femme
de Bubens recevait les admirations de cette foule d'ar-
tistes et de personnages illustres qui s'empressaient autour
d'elle, et s'enivrait délicieusement et des hommages qu'ils
rendaient à sa beauté, et de la spleudide auréole dont
l'entourait son mari.
Quant à Bubens, dans toute la fête il ne voyait qu'Hé-
lène ; il ne pouvait se lasser d'admirer Hélène, si gracieuse
et si noble jusque dans ses moindres gestes, si brillante
et si spirituelle dans ses moindres discours. En l'écoutant,
Buckingham, ce lord élégant de la cour d'Angleterre, ne
savait pas réprimer son admiration, et il n'était point
jusqu'au simple et naïf Sneyders qui n'oubliât la timidité
et la gêne qu'il éprouvait au milieu d'une telle réunion
de gentilshommes pour s'épanouir aux rayons de l'in-
comparable beauté.
— Ne viendrez-vous jamais à la cour d'Angleterre,
madame, demandait Buckingham?
— Oh! si madame méditait un pareil abandon, il nous
faudrait tous lever l'étendard de la guerre et faire une
croisade contre vous, messeigneurs d'Albion ! répliquait
impétueusement Van-Dick.
— Et si nous étions vaincus, nous vous supplierions
de nous garder prisonniers, s'écriait Sneyders, tout
rouge et tout intimidé des mots qui lui étaient échappes
et qui attiraient sur lui les regards de chacun.
— Non, mes beaux seigneurs, leur répliquait Hélène;
non, nous ne quitterons jamais la Flandre, notre belle
Flandre 5 n'est-ce pas, Bubens? Car, voyez-vous, duc de
Buckingham, pour ses enfants, la Flandre est un pays
plus doux que l'Italie elle-même. Quand ils la quittent,
bientôt ils languissent du mal du pays ; bientôt ils ne res-
pirent plus à l'aise comme sous son ciel brumeux, son ciel
qui fait délicieusement rêver, n'est-ce pas, messire Van-
Dick? n'est-ce pas, messire Jordaens? C'est que peut-être,
duc de Buckingham, la Flandre est, plus que toute autre,
la patrie des hommes forts et des grandes intelligences.
Portez les regards autour de vous, et comptez , s'il est
possible , tous les célèbres artistes que produit ce coin
de terre , tous les artistes dont l'Europe répète le nom
et admire les ouvrages en disant : • Ils sont de l'école
flamande. » Donc, vive la Flandre!
— Vive la Flandre ! répétaient Bubens et tous ses amis
émus aux patriotiques paroles d'Hélène.
Tout-à-coup un cri sinistre s'éleva et détruisit leurs
enchantements :
— Au feu !
Des tourbillons de flammes s'élevaient impétueux et
terribles au-dessus du bâtiment occupé par les enfants
de Bubens.
— Les enfants ! les enfants ! s'écria Hélène éperdue en
se précipitant vers le corps-de-logis enflammé.
Par bonheur les enfants ne couraient déjà plus aucun
danger et deux serviteurs les apportaient dans leurs bras.
Tandis qu'Hélène, encore toute éperdue de sa terrcur^^
pressait Catherine et Paul contre sa poitrine et les cou-^
296
LECTURES DU SOIR.
vrait de baisers, on s'empressait de combattre les progrès
du feu; mais le veut soufflait avec tant de violence que les
efforts durent se borner à enîpccher l'incendie de gagner
les autres bâtiments.
— Mais quelqu'un est dans ce corps-de-logis; fit ob-
server avec terreur Rubens qui dirigeait les travaux.. .Qui
donc peut être cette figure qui s'avance parmi l'incendie
et qui marche à une mort certaine?... Arrêtez ! retournez
sur vos pas !
Au lieu d'arrêter et de retourner sur ses pas, la ligure
avançait toujours; bientôt l'on reconnut Gudule: elle
cherchait les enfants qu'elle croyait au milieu des flammes.
— Revenez! revenez! ils sont en sûreté! lui cria-t-on
de toutes parts, tandis que Rubens, Van-Dick et Buckin-
gham s'e'lançaient pour la secourir.
11 était trop tard ; car la vieille femme, à ces cris : « Ils
sont en sûreté, » avait poussé un cri de joie, et au même
instant la toiture enibraséc s'était écroulée sur elle.
S. HCNRT BERTHOm).
\-.
^K^:":^^^
Dessin de FOJ^>EaEAU, gravure de BnowN.
MUSEE DES FAMILLES.
2or
ÉTUDES HISTORIQUES.
HOPITAL AUFREDI.
Le port (le La Rochelle n'a pas toujours été pauvre ,
et paisible comme il l'est aujourd'hui. A plusieurs épo- ;
ques antérieures , il a rivalisé d'activité et de richesses
avec les puissances maritimes les plus actives et les plus
opulentes. Ses vaisseaux, qui s'arrêtent aujourd'hui à
la Norwége et osent à peine s'aventurer jusqu'à Terre-
Neuve, pour la pêche de la morue, sillonnaient autre-
fois les mers les plus lointaines, communiquaient avec
les plus riches comptoirs , et rentraient glorieusement
dans la patrie, chargés des trésors du commerce. Ce fut
en 1200 que la fortune de La Rochelle atteignit son
apogée et que son éclat humilia les pavillons les plus
superbes. Le mariage d'Éléonore de Guienne avec Henry
de Plantagenet venait de livrer La Rochelle aux Anglais.
Par suite de ce mariage, im des actes les plus impoliti-
ques du règne de Louis-le-Jeune, La Rochelle fut déclarée
port libre. Le droit de non-péage, octroyé aux marchan-
dises qui entraient dans ce port, y attira les commerçants
de l'Europe entière. Les Flamands accoururent , et leurs
échanges , leurs spéculations et leur industrie firent de
La Rochelle une des reines de l'Océan. Les poètes du
treizième siècle ont chanté cette ville comme la plus flo-
rissante du royaume.
Alors le commerce des côtes , dans la généralité des
mondes connus, avait un aspect qu'il n'offre plus à
cette heure. Le temps a tout modifié , le commerce lui-
même en a subi l'influence ; il a perdu le caractère ha-
sardeux et entreprenant qui le signalait jadis; il s'est
rétréci, il est devenu mesquinement calculateur; il a re-
vêtu la physionomie de notre époque ; l'industrie le chif-
fre, le génie ne le gouverne plus. Autrefois, l'armateur,
qui ne pouvait établir des résultats certains et positifs
sur des échanges dont la valeur n'avait pas de taux fixé
à l'avance , livrait sa fortune au hasard et à l'intelligence
d'un facteur. Rien n'était prévu ; le hasard disposait de
tout; c'était un jeu enivrant et terrible. Les fortunes
s'édifiaient et croulaient avec la même rapidité. Ces
succès inespérés , ces revers foudroyants , ces brusques
transitions donnaient aux idées et aux actions des ar-
mateurs opulents quelque chose de grand et d'audacieux
qui réagissait sur les mœurs , sur le caractère et sur les
goûts des habitants des côtes. Avides de profiter de leurs
trésors menacés sans cesse , ils s'entouraient d'un luxe
orgueilleux et large comme la volonté que rien n'arrête ,
prodigue et vaniteux comme la fortune qui n'a point de
stabilité : bien différents en cela des négociants d'au-
jourd'hui qui, grâce à la civilisation et aux comptoirs
établis sur toutes les côtes, peuvent asseoir leurs combi-
naisons sur des données certaines-. Leurs chances, à ceux-
JUILLET 1836,
là, sont plutôt industrielles que ne'gociatives ; elles tien-
nent plus aux détails, et, par cela même, ont moins de
grandeur. Les fortunes du négoce sont moins rapides et
plus sûres, moins larges et plus paisibles. Le calcul a
détrôné le hasard, ce Dieu des grands succès et des grands
revers. Le commerce, tel que le comprenait La Rochelle
au douzième siècle , est mort avec l'esprit de conquêtes
et le génie des grandes choses.
La Rochelle, plus qu'aucune autre ville de cette époque,
ressentit l'influence des vastes idées que le commerce
communiquait alors aux riches armateurs. Des palais ma-
gnifiques s'élevaient rapidement et embellissaient la cite
comme par magie. Placés à toute heure entre un succès
éclatant et un revers plus éclatant peut-être , toujours à
la veille de descendre les échelons de la vie sociale qu'ils
avaient montés , vains de leur grandeur, mais trop près
de leur chute pour ne pas la prévoir, les négociants mê-
laient aux sentiments de leur orgueil des sentiments d'é-
galité vraiment démocratiques. S'ils affichaient un luxe
effréné, ils allégeaient en même temps, par des largesses
ou par des votes populaires, la position et les charges du
peuple, dont ils pouvaient d'un jour à l'autre devenir
compagnons et partager le pain et les labeurs. Ces deux
grandes idées d'humanité et de civilisation expliquent la
supériorité qu'avait conquise La Rochelle au douzième
siècle. Fort de la protection de ses chefs , le peuple s'ap-
puyait fièrement sur ses droits acquis. L'égalité raisonnée
et soumise aux chances de la vie lui donnait la dignité
et le dévouement qui enfante les grandes choses. L'amour
du pays et la communauté des intérêts le rendaient docile
aux arrêts de ses supérieurs , le rattachaient individuel-
lement à la majorité, et lui inspiraient, pour des maîtrises
qui l'anoblissaient , un amour aveugle et prêt à tous les
sacrifices. C'est à ces sentiments , mélangés de républi-
canisme et d'aristocratie , qu'il faut rapporter les résis-
tances héroïques dont l'histoire de La Rochelle olfre plus
d'un exemple. L'historien et l'observateur peuvent encore
ressaisir, dans le fantôme de la cité évanouie, l'esprit
d'indépendance et de grandeur qui l'animaient autrefois.
Les Rochellais ont encore la fierté d'un peuple qui s'est
cru roi. La ville n'a point dépouillé entièrement le ca-
ractère de son ancienne splendeur; mais, pour le retrouver,
l'imagination et les souvenirs doivent soulever le man-
teau de tristesse qui enveloppe La Rochelle d'un vête-
ment de deuil. Ce n'est plus la reine des douzième , trei-
zième et quinzième siècles ; c'est un astre éclipsé, une cité
malheureuse, appauvrie par une législation qui contrarie
ses mœurs, ses goûts et son commerce; une puissance
ruinée qui cherche péniblement à se ployer au joug qu'on
— 38, — TROISIÈME VOLUME.
i
298
LECTURES DU SOIR.
lui a imposé et qui s'efforce lentement, sous l'égoTsme et
l'avarice, les nobles sentiments que sa haute position lui
permit long-temps de nourrir.
De toutes les fortunes que La Rochelle vit surgir au
douzième siècle, après le mariage d'Éléonore de Guienne
avec Henry de PIant;igenet, la plus rapide et la plus écla-
tante fut à coup sûr celle de l'armateur Aufredi. Ses
vaisseaux encombraient le port; son luxe faisait pâlir 'le
l'éclat des couronnes royales. Il n'était bruit alors que de ^
ses largesses et de sa prodigalité -, c'était chaque soir, au ^
palais Aufredi. quelque fête nouvelle où se pressaient les ^
grands de la cité. Sa bourse était ouverte à tous ses amis-, «^
son or soulageait toutes les infortunes. 11 était roi de La 2^
Rochelle. Le peuple le saluait par des cris de joie; les ar- ^
mateurs l'enviaient en secret ; mais comme ils avaient une ^
large part au banquet de ses félicités , tous l'entouraient ^J^
de leurs flatteries et de leurs hommages. Un jour, par une ^î^
bonne brise, dix vaisseaux, chargés par cet homme, c^
partirent du port de La Rochelle pour aller dans les con- 5o
trées lointaines échanger leurs produits et recueillir les cjo
trésors qui devaient, au retour, ajouter à la splendeur de %>
leur maître. Ce départ fut un grand et magniOque spec- ^p
tacle. Le peuple, en habits de fête, affluait sur la grève. %
Mille barques pavoisées jouaient autour des bâtiments qui o}o
se balançaient sur leurs qiiilles ; dans l'une d'elles était ^^
Aufredi, environné de ses amis. Toutes les mains le sa- ^p
luaient au passage, toutes les bouches lui adressaient des g^
vœux. Lorsque le vent enfla la toile des dix navires, et ^
que cette flotte, équipée par un simple particulier, sortit Jo
du port à pleines voiles et gagna majestueusement le 1Z
large , un long cri retentit sur la plage , et porta au ciel "^
les souhaits et les prières d'une population tout entière, ^u
Le soir même Aufredi donna une fête magniOque au com- 5^
merce de la cité ; un banquet splendide fut offert aux ^
matelots du port, et des pièces d'or et d'argent furent 3^
distribuées à la foule qui se pressait aux portes du palais. ""
Aufredi avait confié à ces dix vaisseaux toute sa for-
tune et toutes ses espérances. Une année s'écoula et les
vaisseaux n'étaient point rentrés au port. Plein de foi
dans l'étoile des mers qui lui avait souri jusqu'alors,
l'armateur persévéra dans sa vie de luxe, et attendit l'a-
venir avec sécurité. Six mois s'écoulèrent encore et les ^
vaisseaux n'avaient point reparu. L'envie se réjouissait ^
déjà; des bruits fâcheux circulaient dans la ville sur ^
la fortune d'Aufredi ; on parlait de sinistres affreux qui $
avaient désolé les côtes; on assurait que les dix navires ^
avaient péri et que l'armateur était ruiné de fond en ^^
comble. Déjà , présage fatal ! les amis s'éloignaient. Par <=S^
orgueil et par vanité, Aufredi redoubla ses prodigalités; "ç^
il ajouta un nouvel éclat à ses fêtes ; il se fit élever un 3^
nouveau palais et attira près de lui les artistes et les ^
poètes. Cependant deux ans s'étaient écoulés et les vais- '>(^
seaux n'étaient pas revenus; des nouvelles alarmantes "j^
arrivaient des contrées lointaines; des débris de navires, -^
des mâts rompus, des carènes échouées, avaient été J^
trouvés le long des rivages. Les récits ne précisaient ^
rioM, niais Aufredi était le seul qui doutât encore de son ^
désastre. Son crédit était compromis; bientôt, pour faire ^
face aux engagements qu'il avait contractés, il fut obligé ^
de vendre un de ses palais, puis un autre, puis les pro- %
priétés qu'il avait acquises. Chaque jour le dépouillait de ^
son ancienne splendeur. Il se tourna vers ses amis et ses
amis l'évitèrent. 11 en appela à la reconnaissance de ceux
qu'il avait obligés, l'ingratitude seule lui répondit. Lei,
grauils qui lavaient aimé dans l'opulence le méconnurent
ciaus la miser e. Se$ bieufaits lui (uiuit reuduâ eu mépris \
l'or qu'il avait prêté lui revint en injures. Le peuple seul
ne l'abandonna pas, et le respect et le dévouement de la
foule se firent les courtisans de l'infortune. Lorsqu'Au-
fredi, ruiné, passait sur la grève, triste et solitaire, les
matelots se découvraient encore et leurs visages n'osaient
même pas exprimer la pitié, tant ces âmes rudes et gros-
sières étaient nobles et intelligentes !
Aufredi avait acquitté la plus grande partie de ses
dettes par la vente de ses immeubles. Mais il ne lui res-
tait même pas un toit qui abritât son sommeil , une table
amie qui accueillît sa faim. En face d'un malheur aussi
grand , les âmes fortes, mais vulgaires, se réfugient dans
le suicide ; l'âme d'Aufredi était d'une autre trempe. La
prospérité n'en avait point altéré l'éclat, l'adversité ne
put la ternir : âme d'or qui se conserva pure dans les suc-
cès et dans les revers. Aufredi n'accusa point l'ingrati-
tude des hommes ; il refoula dans son cœur la plainte et
Tamertume , laissant aux faibles et aux sots les regrets
amers et les récriminations bruyantes. Il envisagea sa
position sans pâlir et se trouva plus grand que la des-
tinée. Il pesa froidement lavaleur désaffections humaines
et se vengea par le mépris. Un jour , on vit dans le port
de La Rochelle, au milieu des matelots, des ouvriers et
des portefaix, un nouvel homme de labeur et de peine.
Il était vêtu d'habits grossiers et s'offrait vaillamment aux
travaux les plus âpres. Vigoureux et fort, il acceptait les
plus lourdes charges et ne reculait devant aucune fatigue ;
au dire des ouvriers eux-mêmes, aucun d'eux ne pou-
vait rivaliser d'activité , de courage et de force avec ce
nouveau travailleur. Il aidait aux débarquements, ser-
vait de guide aux étrangers et portait sur son dos les "
malles des voyageurs et les ballots du commerce. Tou-
tefois, au milieu de ces occupations serviles, son -isage
restait libre et fier ; sous ses rudes vêtements se révélait
une noblesse instinctive ; son regard commandait lorsque
ses bras obéissaient ; ses épaules se courbaient, son âme
ne s'abaissait jamais. Ses compagnons l'environnaient de
respect, mais les armateurs et les grands de la ville
disaient, en le voyant: — Voilà Aufredi, le portefaix. —
Et tous s'éloignaient sans avoir l'air de le reconnaître. Il
lui ari:iva plus d'une fois d'être employé par ses anciens
amis. « Seigneur, dit-il un jour à l'un d'eux, vous portez
sur le cœur un fardeau plus lourd que celui qui pèse sur
mes épaules. »
A force de travail et de privations, Aufredi satisfit à
tous ses engagements. 11 déclara plus tard que le plus
beau jour de sa vie fut celui où il acquitta sa dernière
dette. Chose étrange ! il trouva bientôt dans cette vie
nouvelle plus de bonheur et de dignité qu'il n'en avait
rencontré jamais aux jours dorés de son opulence. Il
dompta les inquiétudes de l'esprit par les fatigues du
corps et remplit le vide de son cœur par le contente-
ment de lui-même. Tombées dans le malheur, les nobles
âmes eu sortent fortes et brillantes comme l'acier; telle
fut l'âme d'Aufredi. Ses idées devinrent graves et aus-
tères. Le travail et la pauvretélui enseignèrent la résigna-
tion, la force et la vertu. Il apprit à mépriser les faux biens
delà vie et à chérir les vrais trésors que le ciel a donnés à
l'hoffenje. D'ailleurs, quand bien même le malheur ne serait
pas fécond en enseignements de tout genre , il faudrait le
bénir encore par les pieuses sympathies dont il nous en-
toure ; celles qu'il uous enlève ne valent pas un regret ;
celles qu'il nous attire sont des conquêtes bien chères
et bien glorieuses. Méconnu des grands , repoussé par
ses amis, Aufredi vit sa misère adoptée par le peuple,
choyée« caressée ^ cuviruuaéc de plus de respects «^uc Q4
MUSEE DES FAMILLES.
299
l'avait été sa fortune. Le rang qu'il avait perdu, le peu- X une année entière, affiché l'armateur ruiné? Aucun ne
pie le lui conservait dans son amour. Portefaix dans le ± put savoir ce qui se passa dans cette âme stoïque ; sa Q-
port, Aufredi était encore pour la foule le riche et puis- ± gure d'airain n'exprima ni joie, m surprise. Au milieu de
sant armateur qui avait long-temps étonné La Rochelle ic l'enthousiasme populaire, lui seul demeura insouciant
de sa royale somptuosité. La foule lui savait gré d'ano- ± et froid. Cependant il disparut du port, pressé sans doute
hlir ses travaux en les partageant, et chez elle la recon- ± de jouir de sa fortune reconquise, et bientôt il ne fut
naissance de l'orgueil se mêlait à celle des bienfaits. £ bruit dans la cité que des nouvelles prodigalités aui-
Aufredi s'était fait des matelots et des ouvriers du port % quelles allait se livrer l'armateur. Déjà lUvait racheté
une famille de
de sa bouche; ..1.1 .. i* t.u oi».^.. o .. .^v, ,.^ j cp
plainte dans son propre cœur. Son visage était sévère, ± de tout ce que pouvait concevoir l'imagination la plus
mais serein. L'expérience qu'il avait faite des hommes ± folle. Il est vrai que jamais le luxe et l'élégance n'avaient
et des choses avait bien glacé le sourire sur ses lèvres ,
'tait lait des matelots et des ouvriers au pori x qu»^"*-» *""»"• =><= l'^ci laimaicui. i/tj» » .».u'i .«^,«^,1^
le prédilection; jamais un regret n'échappa ± un des palais les plus magnifiques de La Rochelle etoa
s; nul n'a pu savoir s'il se permit jamais une ^ assurait que le luxe de l'ameublement allait bien au-delà
été poussés plus loin qu'ils ne le furent en cette circons-
niais n'avait point laissé de nuages sur son front. D'ail- ^ tance par ce philosophe qui, la veille encore, prêchait
leurs la pauvreté ne le déshérita point des plus doux £ l'amour de la médiocrité. Le peuple en murmurait tout
- " ■ " ■ ' bas et doutait dans son cœur de l'homme qu'il aimait.
Pendant qu'on décorait le palais d'Aufredi, Aufredi ne
parut ni dans la ville ni dans le port; les décors achevés,
il fit inviter tous les commerçants de la R ochelle à une fête
privilèges de la fortune. Il demeura la providence du
peuple. Les misères qu'il avait soulagées de ses richesses,
il les soulageait encore par ses leçons et par son exem-
ple; il aidait le faible et partageait le salaire de la journée ^
avec les existences plus indigentes que Ta sienne. 11 est ^ qu'il voulait donner pour inaugurer sa fortune. Les invi-
des douleurs que l'or du riche ne console pas et que ^ tations furent accompagnées de riches présents et portées
l'obole du pauvre endort; il est des larmes que l'or aigrit % par des varlets si beaux et si bien vêtus qu'on aurait pu
et que sèche une parole. Aussi arriva-t-ilqu'Aufredi, dans % les prendre pour les pages d'un roi. Présents et invita-
l'adversité, fit plus de bien réel qu'il n'en avait jamais % tions furent accueillis avec transport. Déjà tous les cœurs
fait dans son opulence. Aux jours de fêtes et de loisir, on % étaient revenus à Aufredi; on parlait avec amour de
le voyait dans le port ou sur la plage, entourédesescom- % sa générosité et de sa munificence; on s'entretenait avec
pagnons, et leur enseignant la vraie science de la vie, la % enthousiasme de l'héroïsme qu'il avait déployé dans l'ad-
dignité dans le malheur, le repos dans le travail, la \ versité. Les poètes reprenaient leurs lyres et les amis
fortune dans la médiocrité. «Mes amis et mes frères, \ retrouvaient la mémoire.
leur disait-il souvent, vous m'avez long-temps envié; ce ^ Le jour de la fête arriva. Dès le matin, des musiciens,
sont les riches et les puissants qui doivent m'envier à X placés dans les jardins d'Aufredi, faisaient retentir l'air
cette heure. Hommes de peine et de travail, hommes heu- X de leurs concerts. La salle du palais était remplie de
reux, apprenez, avec moi, à connaître votre bonheur. % fleurs ; à la chute du jour la foule assiégeait la porte.
C'est parmi vous que j'ai trouvé le calme, le silence et ^o Tout ce que la cité renfermait de noblesse, de fortune,
la paix ; c'est parmi vous que j'ai appris à vivre. » Et il %. de grâce et de beauté, se pressait dans les larges escaliers
dévoilait le secret des existences qu'on envie ; il disait les ^'o et s'écoulait lentement dans les salles éblouissantes d'or
soucis rongeurs du commerçant, il montrait les joies "Jl, et de lumières. Toutes les voix chantaient les louanges
hypocrites, les douleurs étouffées , les jours sans repos "£, de l'hôte; on vantait son goiît exquis , on s'extasiait à
et les nuits sans sommeil ; il montrait la lie au fond de la
coupe, la vase dormant sous l'onde claire, les inquiétudes
dévorantes cachées sous les rideaux de soie. * Voyez, leur
disait-il encore, cette mer qui blanchit la grève; les flots
en sont azurés et paisibles, mais elle cache des monstres
en ses flancs; l'âme du riche est ainsi faite. Bénissez
donc le ciel dans votre pauvreté. •
Dieu réservait à Aufredi une épreuve plus forte et plus
terrible encore que celle de la misère. L'ancien armateur
vivait ainsi depuis une année, et son caractère ne s'était
point démenti. Un jour qu'il était allé porter un ballot
de marchandises aux extrémités de la ville et qu'il re-
gagnait le port, il entendit des cris qui partaient de la
chaque détail. Tous les amis d'Aufredi pleuraient d'aise
et d'attendrissement; enfin le ciel avait entendu leurs
vœux, il avait exaucé leurs prières! On cherchait Au-
fredi, on le demandait, on l'appelait, on voulait l'em-
brasser et le féliciter; mais Aufredi ne paraissait pas.
Dans une des salles où circulait la foule , une table
splendide , chargé de mets délicieux et de fleurs odo-
rantes n'attendait plus que les convives. Une musique
harmonieuse retentissait dans les tribunes et rien ne
manquait à l'allégresse générale que la présence de celui
qui en était l'objet.
Tout à coup une rumeur sourde, un murmure confus
d'indignation et de surprise s'élevèrent dans la noble as-
plage; il hâta son pas fatigué; mais à peine eut-il paru ^ semblée. Les matelots, les portefaix du port, leurs
sur la grève que mille voix le saluèrent, que mille bras ^ sœurs, leurs femmes et leurs filles, tous invités, tous en
se disputèrent la gloire de le porter en triomphe. Tous ^ habits de fête, venaient d'envahir les salles du palais et
les visages étaient radieux , tous les yeux mouillés de ^ se mêlaient à l'a
larmes; Aufredi seul, impassible. Cinq vaisseaux char-
gés de trésors venaient de mouiller dans le port de
La Rochelle , et sur chaque proue le nom d'Aufredi était
écrit en lettres d'or. Trois jours après les cinq autres
vaisseaux de l'armateur rentrèrent, chargés des produits
les plus précieux et les plus rares. Les facteurs expli-
quèrent le retard que leur avaient fait subir les vents con-
traires, les avaries et le cabotage des côtes; ils rendirent
compte de leurs échanges et déposèrent leurs pouvoirs
entre les mains de leur maître.
Que deviat le mépris des richesses qu'avait, durant
aristocratie de la ville. Les pages et les
varlets s'inclinaient devant eux et les conduisaient aux
sièges d'honneur, écartant sans respect la foule élégante
et criant : « Place au peuple de La Rochelle ! » Les riches
commerçants réclamaient impérieusement la présence
d'Aufredi pour avoir raison de cette sanglante injure ,
lorsqu'une porte s'ouvrit dans le fond de la salle , et Au-
fredi parut, habillé en portefaix.
11 traversa les rangs consternés du commerce et de
l'aristocratie, sans jeter aux nobles assistants une pa-
role ni même ua regaid, et, marchant droit au peuple qui
s'était levé ea l'apercevaiit, il leur serra la maiu à tous^
300
LECTURES DU SOIR.
les appelant ses amis et ses frères. Quelques-uns, ou-
bliant qu'il avait partagé leurs mauvais jours et ne voyant
plus en lui que le riche armateur, n'osaient offrir leurs
mains calleuses; mais lui, les embrassant et les pressant
plusieurs fois contre son cœur : « Ne me reconnaissez-
vous plus, leur disait-il d'une voix e'mue, ne suis -je
plus votre compagnon? Voyez ! le soleil du port a bruni
mon visage, le travail a voûté mes épaules, mes mains
sont dures comme les vôtres. Aimez-moi , ne me repous-
sez pas. La fortune sera-t-elle aussi cruelle que l'adver-
sité? doit-elle à son tour m'enlever mes amis? »
Aufredi était suivi de dix serviteurs qui portaient cha-
cun deux bourses pleines d'or. Il dota dix jeunes filles et
dix jeunes garçons, et il disait aux parents qui pleuraient
de joie : — Pourrai-je jamais reconnaître vos bienfaits?
C'est vous qui m'avez appris à mépriser la fortune et à
chercher dans le travail les vrais trésors de la vie.
Comme les amis d'autrefois s'approchaient d' Aufredi
et lui adressaient des paroles affectueuses, s'efforçant
d'attirer sur eux l'attention qu'il leur refusait. — Sei-
gneurs, leur disait-il enfin , il faut qu'il y ait ici quelque
méprise. Je ne suis ni riche , ni puissant et n'ai point
l'honneur d'être connu de vous. Comment ai-je fait pour
conquérir votre illustre présence en ces lieux? Quel mé-
rite , ignoré de moi-même , me vaut une gloire aussi
grande? Vous vous abusez , seigneurs; voyez mes vête-
ments, je ne suis qu'un ouvrier du port.
Malgré l'embarras de sa position , l'aristocratie ne
songeait point à se retirer , tant la stupeur , la confu-
sion et peut - être aussi l'étrangeté du spectacle la
clouaient immobile à sa place. Cependant des varlets
circulaient dans la salle, portant des plateaux chargés
de vins et de liqueurs qu'ils ne présentaient qu'aux
hommes de peine; de gracieux enfants , habillés eu pa-
ges , offraient aux femmes et aux filles du peuple des
bouquets de fleurs , des étoffes et des parures de toute
espèce. Les danses commencèrent ; Aufredi lui-même ou-
vrit le bal avec la fille de l'ouvrier le plus actif et le plus
probe. Le peuple seul prit part à la fête. — Messieurs et
seigneurs, disait Aufredi à la noble assemblée qui atten-
dait avec anxiété la fin de cette amère plaisanterie , nous
n'oublierons jamais l'honneur que vous avez bien voulu
nous faire. Vous ajoutez à notre joie en assistant k nos
plaisirs.
Lorsque les horloges vivantes de la cité eurent crié
la douzième heure de la nuit, Aufredi fit ouvrir la salle
du festin et appela ses amis au souper qui les attendait.
Tous prirent place au banquet , et les grands et les ri-
ches, commençant à comprendre qu'ils jouaient depuis
quelques heures un rôle assez misérable , s'éloignèrent
lentement, la rougeur sûr le front et la honte dans le cœur.
Ce fut là toute la vengeance d'Aufredi. Une joie douce
et calme présida au repas. Au désert, Aufredi se leva, et,
s'adressant aux convives : — Compagnons, leur dit-il,
le ciel m'a endu ma fortune. Je ne l'accepte que pour
vous; je ne veux ni ne dois disputer aux ouvriers plus
indigents que moi un salaire qui m'est désormais inu-
tile; je renonce aux travaux du port, mais je reste un
des vôtres par le cœur et par les habitudes. Mes richesses
sont à tous ceux qui souffrent et qui travailleut, aux
hommes de courage et de bonne volonté.
A deux heures du matin, Aufredi sortit de son palais
en même temps que la foule et alla dormir sous le toit
modeste qui l'avait abrité pendant sa misère. Le lende-
main on lisait sur la façade de son hôtel ces deux mots :
Hôpital Aufredi. Aufredi s'y réserva une place pour ses
vieux jours et y mourut heureux et pauvre. Cet hôpital
existe encore avec la nême inscription; et le peuple de
La Rochelle, oublieux de la gloire et de l'héroïsme de ses
ancêtres, raconte encore aujourd'hui cette histoire.
JULES SAKDEAV.
VOYAGES.
CONVERSATIONS SUR L'ESPAGNE.
§ I". Attente a jeun.
Il y a certains quartiers à Paris tout-à-fait à l'usage des
provinciaux et des étrangers , tandis que les Parisiens
y sont rarement conduits par leurs affaires et jamais par
leurs habitudes; le Palais-Royal se trouve le premier de
tous ces lieux de prédilection pour les uns et de dédain
pour les autres.
Lorsqu'une personne arrive des départements, c'est
dans les environs du Palais-Royal qu'elle se loge; c'est
au Palais-RoA'al et dans les rues qui l'avoisinent qu'elle
achète ses chapeaux, qu'elle commande ses vêtements,
qu'elle choisit ses bijoux et qu'elle veut ses gants; au
Palais-Royal qu'elle flâne, au Palais-Royal qu'elle dîne,
au Palais-Royal qu'elle «issigne ses rendez-vous. En effet,
le Palais-Royal forme un monde complet, où rien ne
manque, où sont réunis tous les objets de nécessité et de
caprices; sans oublier un jardin avec du soleil quand il
fait du soleil, et des arbres, un peu gris de poussière, il
est vrai, mais enfin de véritables arbres, avec un tronc,
des branches, et, ma foi! des feuilles. N'a-l-on rien à
faire? voici des enfants qui sautonl à la corde, une foule
MUSEE DES FAMILLES.
301
302
LECTURES DU SOIR.
qui va et qui rient, un gnomon qui lance sa bombe
bruyante à midi précis , des nuées de petits moineaux
qui ramassent effrontément le pain qu'on leur émietie,
et enOn des cabinets de lecture en plein vent, environnée
de chaises, et autour desquels, moyennant trois ou quatre
sous , Ton peut tromper la lenteur du temps et lire tous
les journaux, depuis le Jfo» i/fur jusqu'à la Gazette des
Tribunaux^ depuis le Mercure dé France jusqu'à la
Revue de Paris.
Vient-il à pleuvoir? Vite on se réfugie sous les gale-
ries qui offrent une promenade fort amusante le long de
la soirée dans le joli petit tbéàtre qui se trouve à Textré-
mité de la galerie, et oh mademoiselle Déjazet et Alcide
Tousez jouent des parades, des vaudevilles, veux-je dire,
dont ils sauvent la médiocrité à force de gaité, de verre
et d'adorable bêtise.
Si l'on a des enfants, Séraphin avec ses marionnettes et
ses ombres chinoises offre un plaisir encore plus écono-
mique-
Deux extrémités du Palais-Royal jouissent du privilège
d'être désignées pour point de réunion des trois ou quatre
mille rendez-vous que s'y donnent chaque jour les étran-
deux ou trois cents boutiques, toutes d'un aspect diffé- £ gers éparpillés dans Paris pendant la matinée, et qui se
rent et chacune avec son genre de tentation particulier. S» coucentreni au Palais-Royal, de quatre heures à six, pour
Tel étranger entre sous ces galeries sans l'intention de ^ aviser ensemble aux deux choses graves que je vous ai
foire d'achats qui n'en sort qu'après avoir dépensé tout ^ dites : diner et choisir le spectacle oii l'on passera le
l'argent qu'il portait sur lui. Comment, en effet, résister i reste de la soirée. Aussi, voyez-vous, aux approches de
à madame Chevet et à ses merveilles gastronomiques? £ quatre heures, cette galerie, le reste du temps silencieuse
Peut-on admirer impunément , ici des bijoux , là des 5 et sans autre population que des marchands , quelques
porcelames, à côté des objets de mode, plus loin des £ acheteurs et un petit nombre de gens qui la traversent,
fantaisies ravissantes?... D'autant plus qu'il y en a pour ^ s'emplir tout-à-coup d'une foule bruyante. Chacun y
tous les goûts et pour toutes les fortunes, car le bon ^ cherche du regard autour de soi. jusqu'à ce qu'il ait trouve'
marché et le prix tixe ont leurs comptoirs au Palais-Royal ? la personne attendue ^ alors on se presse la main, on se
comme les prix élevés ont les leurs? — les prix élevés ^ donne le bras et Ton quitte la galerie titrée. Si bien qu'à
qui ajoutent au plaisir de posséder une chose et caressent ^q trois heures on n'y rencontre pas cinquante individus ,
et tentent la vanité de personnes, venues, pour la plu- 4" qu'à cinq heures on y ctouffe, et qu'à six heures il n'y
part d'ailleurs, dans le seul but de dépenser de l'argent. ^ f^ste plus que sept à huit promeneurs désappointés, le
le Palais-Royal, je le répète donc, est un bazar tout-à-fait ^ visage de mauvaise humeur, l'estomac vide, et qui pe»'
à l'usage de la province; il ne s'y trouve qu'une seule
chose parisienne, encore n'y entre-t-on guère que très
rarement et par curiosité, malgré le renom populaire de
celle qui porte le n. 113 et qu'indiquent les mauvais
chiffres rouges dune lanterne cassée : les provinciaux ne
regardent que de loin ces cloaques ignobles et sales, où
le vice se montre tout nu et tout fangeux. — Je veux
parler des maisons de jeu.
Le dimanche, de deux heures à quatre, il y a foule au
Palais-Royal pour visiter les appartements où le duc
d'Orléans menait, avant 1830, une vie douce et artistique
teut contre l'inexactitude de ceux qu'ils attendent.
Or, il y a deux mois, j'étais iu nombre de ces pauvres
affamés , et après avoir vu s'écouler toute la foule qui
m'assourdissait de ses jieds grinçant sur les dalles de
marbre, après avoir vainement herché l'ami de collège
qui m'avait écrit la veille : «J'arrive d'hier et je t'attends
« demain à cinq heures au Palais-Royal, • j'allais aller
dîner chez moi lorsque je sentis ine main se poser sur
mon épaule ; c'était entin Léon , grâce à Dieu !
— Je t'ai peut-être fait attendre , me dit-il efronté-
ment ; mais j'étais rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à
garde de deux ou trois valets en livrée rouge, il faut des
billets d'entrée comme à un spectacle : les maîtres d'hôtels
garnis s'en procurent et ne manquent pas de les offrir et
parfois de les vendre à ceux qu'ils logent dans les cham-
bres incommodes , froides et sombres , qu'ils nomment
avec emphase « des appartements. • Donc, les privilégiés
se rendent, une demi-heure avant le moment indiqué,
devant une petite porte de derrière qui se trouve à côté
de celle des écuries, et là ils attendent, en faisant queue,
l'instant où il leur sera permis d'entrer. Après quoi , ils
parcourent toutes ces grandes salles désertes, garnies de
qu'il a dû bien des fois regretter siu- le trône. Pour être 3^ cinq heures , et de là ici la route est longue
admis dans ces lieux, maintenant déserts et confiés à la ^ — Pourquoi ne jas prendre une voiture?
oÇ — Cela coûte trop cher, me répliqua-t-il en riant et
^ après avoir écrit, au café de Périgord dans lequel nous
à étions entrés, la carte d'un dîner qui devait coûter cin-
oC quante francs pour le moins
— L'Omnibus l'amenait ici pour trente centimes.
— J'ai préféré venir à pied; car, vois-tu, mon cher
Adrien, je ne sais point voyager autrement. En voiture,
l'on va vite et tout droit où l'on veut...
— C'est déjà bien quelque chose, interrompis-je.
— Mais à pied, ajouta-t-il sans prendre garde à mon
exclamation, mais à pied on peut voir à l'aise, et l'on
tableaux, et dont les meubles sont recouverts de che- ^ peut s'arrêter à chaque pas, car à chaque pas se présente
mises en toile, précaution un peu trop économique et par ^C un spectacle digne d'étude. J'ai appris à voyager de la
trop bourgeoise. '^
Après quoi, l'on redescend au Palais-Royal pour re-
trouver Jes parents à qui on a donné rendez- vous et pour
dîner avec eux.
Au Palais-Royal, pour dîner, il est loisible, ou bien
de dépenser cent francs chez Véfour et chez Véry, vieilles
réputations à peu près déchues à Paris, et que l'on vante
sorte en Espagne.
— En Espagne, bon Dieu! m'écriai-je. Et qu'es-tu
donc allé faire dans ce malheureux pays, inondé de
guerres civiles, et où l'on court le risque à toute heure
d'être assassiné par les soldats de don Carlos ou par ceux
delà reine Christine?
— C'était en 1825, reprit-il en achevant de découper
encore dans la Normandie , dans le Périgourdin et dans J un poulet; l'Espagne, occupée alors en partie par les ar-
ia Flandre, ou bien de trouver, movennant g«aran/e<ou^ -i^ mées françaises, jouissait d'une sorte de calme qu'elle
par tète, quatre puits ao choix, c:« dessert et une J n'a point retrouvé depuis. J'étais à Saint-Sébastien, ville
demi-bouteille de vin rouge ou blanc. Après quoi l'on ^ frontière de l'Espagne,
peut également, à des prix modiques, puisque le parterre ^ Curieux de visiter un pays dont les mœurs diffèrent
oe coûte (jue vingt-oluq sous, aller passer jovcusement T tant des nôtres, je fis part de mon projet à un bon Pèrf
MUSEE DES FAMILLES.
303
dominicain, homme fort instruit que j'allais quelquefois
visiter dans son couvent , pour causer avec lui à l'aide du
mauvais latin que l'on nous fait apprendre, pendant dix
années, dans nos collèges universitaires.
— Votre nationalité de Français , me dit-il , vous ren-
drait peut-être dangereux un pareil voyage ^ cachez-la ,
et dites que vous êtes Allemand ou Italien, comme vous
le voudrez. Du reste, pour faciliter votre dessein , voici
une bulle qui envoie le fidèle qui la porte en pèlerinage
à Notre-Dame de Séville. Avec cette bulle, les couvents
vous seront ouverts, et à leur défaut vous trouverez
l'hospitalité chez tous les curés des villages où vous pas-
serez. Ne dites jamais un mot de français, et si vous ne
pouvez vous faire comprendre à l'aide du peu d'espagnol
que vous savez, parlez latin, du moins mal possible*, vous
aurez d'ailleurs, la plupart du temps, affaire à des lati-
nistes encore moins habiles que vous. Seulement ayez
soin de prononcer le latin , non pas comme vos compa-
triotes, mais comme il faut le prononcer véritablement.
Ne dites pas meaim, mais bien mecoum, et ainsi du reste.
Muni de cette bulle, je pris seulement une trentaine
de pièces d'or que je fis coudre dans les boutons de mon
gilet et dans les plis de mon manteau-, puis, un bâton à
la main, et suivi d'un gros chien des Pyrénées, noble
bête d'une merveilleuse intelligence, je me mis en route
pour l'Andalousie.
Je te dirai, pour ta satisfaction personnelle, que l'An-
dalousie est une province méridionale de l'Espagne, qui
comprend les trois provinces de Séville, de Cordoue et
de Jaen, qu'elle compte cent Heues dans sa plus grande
longueur et qu'elle s'étend sur une largeur de quinze
lieues environ.
Elle est bornée au Nord par l'Estramadure et par la
Manche dont la sépare la Sierra-Morena ; à l'Est se trou-
vent les provinces de Murcie et de Grenade; au Sud par
la dernière de ces provinces et par le détroit de Gibraltar,
et à l'Ouest par le Portugal.
Ses principaux fleuves sont le Guadalquivir et la Gua-
diana; elle a pour sa capitale Séville. — Ouf!
-Et quelles études as-tu faites dans ce voyage? quels
monuments as-tu remarqués ? quelles aventures te sont
arrivées?
— Mon cher Adrien , il faudrait un mois pour satis-
jt faire à ta curiosité, et dans un mois je serai, je l'espère
K bien, en route pour l'Italie.
■ Si tu wux que je te parle de mon voyage en Espagne ,
I et je t'avouerai que j'aime beaucoup à en parler, laisse-
moi conter au hasard, sans ordre chronologique, sans
respect pour mon itinéraire; laisse-moi passer de Sé-
ville à Cadix, d'un édifice à un monument, d'un récit de
' pêche à un récit de procession , d'un brigand à une pro-
menade; laisse-moi flâner en contant comme je flânais
en me promenant.
— Soit, dis-je; mais nous avons fini notre dîner, et le
restaurant où nous nous trouvons n'est guère propre à
faire le récit de tes voyages, encore moins à allumer ce
papel. Viens chez moi ; la soirée est assez fraîche pour que
nous égayions mon àtre par la flamme joyeuse d'une
bourrée; puis, là rien ne nous interrompra, et si ton
récit m'endort par instant, du moins j'aurai pour m'en-
dormir un fauteuil excellent pour cet usage.
11 se leva et me suivit.
§ II. A LA FUMÉE DES CIGARETTES.
A peine étions-nous sortis du Palais-Royal pour nous
diriger vers le faubourg Saint-Germain qu'une voix bien
connue nous appela chacun par notre nom et que deux
mains étreignirent nos mains. C'était Théophile. Théo-
phile, comme Léon, mon camarade de collège, et qui, au
lieu de peindre et de voyager comme Léon, au lieu de
suivre la carrière littéraire comme moi, s'était jeté dans
l'instruction et professait la rhétorique dans un collège
royal. Il passa ses bras sous nos bras, et riant, causant,
évoquant nos souvenirs de collège, nous arrivâmes ainsi.
Nous grimpâmes joyeusement mes quatre étages. Bientôt
la flamme jaillit en ronflant dans la cheminée, et les
parfums du tabac turc s'exhalèrent autour de nous en
nuages blancs et suaves; Léon tenait gravement sa ciga-
rette et paraissait plongé dans ses souvenirs.
— Et ton voyage en Espagne? lui dis-je.
— Je vous l'avouerai , reprit-il après un court prolé-
gomène, lorsqu'après une journée de marche, les pieds
meurtris, fatigué par la chaleur, je me vis réduit à frapper à
la porte d'un pauvre curé pour lui demander l'hospitalité,
je me sentis presque le repentir de mon entreprise et le
désir de rebrousser chemin ; mais heureusement la chose
n'était point immédiatement possible puisque j'avais fait
cinq ou six lieues et que je pouvais à peine me soutenir,
et le bon accueil que me fit le vieux prêtre me rendit du
courage et de l'espérance.
Lorsque je lui eus présenté ma bulle en faisant le
signe de la croix et en disant : Salve, christiane frater^
il vint à moi, me tendit la main, me présenta une chaise,
et répondit gravement :
— Sede à dexiris mets.
— Puis il appela Juana; et une vieille femme parut.
Il lui donna quelques ordres en espagnol, après quoi elle
sortit.
Une heure après Juana vint apporter, sur une table
de bois ,
Autre injure du temps ,
une olla poddrida faite avec des débris de viande quel-
que peu surannés; elle y joignit des aulx, du vin, du
pain de seigle et quelques fruits; puis le curé fit la béné-
diction de la table, et nous soupàmes tous les trois avec
un appétit que ne laissaient point d'exciter encore les
aulx, dont le curé surtout mangeait des quantités ef-
frayantes.
— Cela fait digérer, me dit-il en latin. Ce repas
terminé, nous allumâmes des cigarettes et ensuite nous
allâmes nous coucher tous les trois dans une chambre
commune, où je ressentis, à ma grande douleur, les atta-
ques des ennemis domestiques dont se plaint si fort Gil-
blas quand il parle des hôtelleries espagnoles.
Cependant je finis par m'endormir en dépit des pi-
qûres et des morsures, et je ne m'éveillai que le lende-
main au grand jour.
Le lendemain...
Ici je ne pus comprimer un bâillement des plus éner-
giques.
Léon se prit à rire.
— Hélas ! mon cher, je le vois , tu ne prends guère
d'intérêt à mes complaisants récits de circonstances,
pleins d'intérêt pour moi, et que j'éprouve tant de charme
à me rappeler. Tu t'ennuies quand je te dis :
j'étais là , telle chose m'advint.
— C'est que tu racontes ce que tu as fait an lieu d«
dire ce que tu as vu, ceque tu as étudié, interrompit Théo-
304 LECTURES DU SOIR.
phile?... Ecoute, car moi aussi j'ai été en Espagne, avant Jo nécessite' de pourvoir à sa subsistance et à celle de sa fa-
d'entrcr à l'Université, et lorsque le duc d'A.... m'avait ^Ç mille. En Espagne, l'oumcr n'est jamais absolument
chargé d'achever, par des voyages, l'éducation de son fils. ^ préoccupé par un soin semblable. Sa frugalité habituelle a
— Tu as voyagé en Espagne? s'écria Léon tout désap- 3e tellement restreint ses besoins que la crainte de manquer
pointé. sE ne trouble son repos en aucune façon ni n'altère en rien
— En Espagne! reprit en vainqueur Théophile: et il ^ sa bonne humeur. Les étrangers qui visitent TEspagne et
sfl mit à dire impitoyablement: Ecoute donc, car voici ^ s'arrêtent aux manières, au langage des classes inférieures,
des faits : ^ sont frappés de l'aisance et de la simplicité des gens de la
^ campagne , et de ce qu'il y a d'élevé quelquefois dans
§ m. Statistique. '^r leur conversation : elle n'est jamais ni basse, ni triviale;
H^ leurs raisonnements sont pleins de justesse , et ils expri-
— De toutes les grandes contrées de l'Europe, l'Espagne ^ ment souvent des sentiments généreux avec une noblesse
est peut-être la moins connue. Sa statistique est encore %^ naturelle. Ce qiii les distingue surtout, c'est un sentiment
fort incertaine, et Ton ne sait pas même, à un ou deux X «^'orgueil qui leur fait refuser un secours ou une récom-
millionsprès, à combien s'élève sa population. M. de ^ pense pour un service qu'ils ont rendu volontairement. A
Laborde , le plus soigneux des voyageurs qui ont visité ^j^ Bu)-trago , je fus visiter les vastes domaines du duc de
cette contrée, n'a pu parvenir à rien'de précis. On croit ^° l'infantado et ses troupeaux mérinos. L'intendant me
généralement que sa population actuelle est d'environ ^r donna un garçon de ferme pour me conduire. 11 remplit
treize à quatorze millions. II n'v a que peu de grandes ^ sa commission avec autant d'intelligence que de politesse,
villes , et elles sont éloignées les unes des autres; les Jî^ Au moment de le quitter, je me sentis embarrassé pour
communications sont peu sûres, les moyens de trans- S lui montrer ma gratitude sans blesser son orgueil na-
ports lents et difHciles ; l'aspect du pays est aride et ^ tional. Je jetai un coup d'œil sur son ajustement ; il
coupé par de longues chaînes de montagnes ; on n'y ren- g annonçait peu d'aisance ; ses enfants , que nous avions
contre ni canaux ni rivières navigables; tout le com- $ rencontrés en chemin, étaient couverts de haillons. Je
nierce se sert de mulets pour le transport des marchan- $ voulais lui faire mon offrande, et quand nous fûmes à la
dises. Les correspondances intellectuelles sont encore oC porte, j'essayai de lui glisser, le plus doucement possible,
plus rares et plus difficiles entre les différentes provinces o^o une pièce d"or dans la main. A ce moment il se baissait
du royaume. On imprime peu. on lit peu; à peine s'il o|o pour nous fiiire un salut très respectueux en nous ouvrant
existe dans tout le pays une publication à laquelle on ^ la porte; mais sentant l'or que je lui mettais dans la
puisse donner le nom de journal. Il est évident que le tC main, il se releva orgueilleusement et médit avecraccent
peuple de ce pays ne ressemble en rien à ceux de France, l\<, d'une colère concentrée : «Monsieur, nous n'avons besoin
d'Allemagne, d'Angleterre , ou même d'Italie. tÇ. des dons de personne; notre maître est un seigneur assez
L'Espagne est essentiellement et presque uniquement 3^ grand pour que ses gens ne manquent de rien. » C'est un
un pays d'agriculture; sa population rurale forme la ^ semblable sentiment qui rend le paysan espagnol peu
partie principale de la nation. Pour bien juger de l'Es- ^Ç disposé à recevoir des avis ou des innovations qui gênent
pagne , il faut connaître les paysans, leur caractère, leurs ^C ses goûts , ses habitudes ou ses croyances. Tel est le
habitudes, leurs goûts, et ne pas former son opinion d'à- ^ paysan castillan; tel est aussi l'Aragonais avec plus d'en-
près ce que l'on peut voir dans les sociétés de Madrid, ^^ lêtement, tel est le Catalan avec plus de feu et un plus
de Barcelone ou de Cadix. Les contradictions apparentes ^Ç implacable esprit de vengeance. Dans les provinces les
qu'on trouve dans les histoires récentes de ce pays s'ex- 3^ plus méridionales on trouve plus de barbarie et de féro-
pliquent de cette manière. % cité ; cela ^ient sans doute que dans ces contrées les guer-
Le nombre des propriétaires et des fermiers dans toute ^ res avec les Maures se prolongèrent davantage , et tient
l'Espagne ne s'élève pas à plus d'un million , celui des ^j^ peut-être aussi à leur voisinage des peuples de l'A-
laboureurs et des bergers est de plusieurs millions. Ceux- ^"i^ frique.
ci, avec leurs familles, forment la masse de la population. "^ Dans ces climats ardents, l'âme est incessamment
En négociants, marchands, artisans , manufacturiers, on ^i;^ poussée vers les extrêmes. Quelle que soit la direction
trouve peut-être cinq cent mille individus répandus sur =-1^ dans laquelle elle marche, elle ne veut ni entraves, ni
toute la surface du pays. ^ limites. De là vient que les caractères des habitants de
Les paysans espagnols , pris en général, sont peut-être ^ la Péninsule se sont toujours dessinés avec tant d'éner-
los plus beaux de l'Europe ; sans contredit ils sont les ^h gie. lisse montraient au dehors, pour ainsi dire, comme
plus fiers. Ils sont presque tous bien faits et robustes, ^ les traits du visage, anguleux et saillants, incapables
sobres, supportant facilement les privations, naturelle- ^ d'éprouver un froissement quelconque sans que tout
meut graves et taciturnes , pleins de cœur et de bra^- ^^ l'être n'en fût ébranlé et ne se redressât en frémissant,
voure. Un amour exclusif de leur pays et une antipathie ^ Tant d'années de contrainte et de douleur ont néces-
invincible pour les étrangers forment chez eux un ca- ^ sairement modifié ces traits si fortement prononcés d'une
ractère distinctif , lié à leurs idées religieuses d'une ma- <^|;^ nation chez qui le sang africain n'est pas encore refroidi,
nière remarquable depuis leurs guerres avec les Maures. ^ Toutefois, on y trouve encore par intervalles, de ces
Leurs bonnes qualités sont obscurcies par une infinité ^1^ hommes puissants et résolus qui savent se frayer un che-
de préjugés, leur sévérité dégénère souvent en férocité et o};' min hors des choses communes. Je ne citerai pas ceux qui
leur piété en superstition. Toutefois, dans les temps or- ^ se sont illustrés dans les dernières luttes civiles; leurs
dinaires, leur commerce habituel les montre assez civils, ^ noms sont devenus populaires, leurs exploits soutcouuus
d'un bon cœur et d'un caractère aisé. Quoique graves ils ^ de tous.
sont loin d'être ennuyeux; et malgré leur pauvreté, ils -l
sont heureux. Rien ne ressemble au paysan espa^ol , au op $ IV. Un brig.\nd.
laboureur espagnol. Partout ailleurs le paysan est un X
hoHunc de peine , entièrement absorbé chaque jour par la y — TiMUoin José Maria, interrompit Léon à son tour
MUSÉE DES FAMILLES.
305
que vous (levez connaître et que j'ai rencontre' dans les
montagnes \ si vous ne le connaissez point, ce fatal génie
de la Morëna, qui long-temps épouvanta l'Espagne, deman-
dez son nom aux nmletiers de Torrenueva, que seul,
piéton, sans autre secours que sa canardière, il détroussa
d'abord sur le chemin d'Andujar, pour les enrôler ensuite
dans sa troupe de braves ; demandez-le aux vignerons de
Val-de-Peïïas qui réparèrent plus d'une lois, à l'eau du
Guadalquivir, les brèches que l'hôte de la Sierra prati-
quait à leurs outres de bouc avec une merveilleuse dexté-
rité. Demandez-le aux jeunes lilles de la Carolina qu'il
escorta souvent dans ces défilés sans exiger d'autre péage
qu'un sourire ou un baiser. Demandez-le enfin aux grands
d'Espagne de toutes les classes, qui n'osaient approcher
de la montagne sans avoir obtenu du brigand foi et parole.
Et cet homme n'avait rien de féroce; il n'était ni géant
ni athlète; sa barbe était élégannnctit taillée et rien en
lui n'annonçait un sauvage avide de sang.
Du reste, brave et audacieux jusqu'à la folie, car il ne
craignait pas de paraître dans les villes où sa tête était
mise à prix sans prendre d'autre précaution que celle de
changer son costume pour celui de cavalier. La première
fois que je le vis, ce fut à Séville, sur la belle promenaile
qui se trouve en face du couvent sous l'invocation de
Notre-Dame-del-Carmen. Il causait paisiblement avec
un moine et un étranger, et quoique chacun le regardât
avec curiosité, il ne cessait de prêter une grande atlentioii
à ses interlocuteurs que pour regarder effrcntétiient les
belles dôna qui passaient près de lui, la mantille noire
ou blanche sur la tête, se dirigeant du côté de la mer, ou
L'Alameda et le Couvent de Notre- Damc-del-Carmcu à Cadix. Da^in ei yiavure de Skaus.
bien allant s'asseoir, à l'ombre, sous les beaux arbres
blancs (1).
(I) Bien qu'un grand nombre de ses rues soient étroites et tor-
tueuses, Cadix possède quelques places régulières, dont la plus
spacieuse et la plus belle est sans contredit celle de San-Aiitonio. A
cette plaza touche une espèce de mail qu'on nomme Calle-Ancha. Ces
deux promenades, qui ajoutent beaucoup à l'ornement et à la salu-
brité de la ville, sont particulièrement fréquentées le soir. L'Alameda
peut être considérée comme les Tuileries des habitants de Cadix.
Vers le soir , il s'y presse une afQuence de promeneurs de tous les
rangs et de toutes les nations, mêlant entre eux la brillante variété de
leurs costumes. Toute cette foule y vient prendre l'air le long de sa
double rangée d'ormes blancs et s'assied sur les bancs de pierre
qu'on trouve de chaque côté, ou bien profite du magnifique spectacle
que déploie l'immensité de l'Océan. A son tour, le continent présente
le tableau le plus animé ; on voit les cavaliers galoper sur la partie
orientale de la baie, les navires marchands s'éloigner ou s'approcher
des côtes, et, à la hauteur de la viUe, un nombre prodigieux de
barques de toutes formes et de toutes grandeurs sillonner la surface
de l'eau. D'un autre côté, le regard peut errer sur une multitude
JUILLET 1836.
C'était un petit homme , au front pâle , à l'œil vit et
brûlant, à la démarche alerte, au rire bruyant et sardoni
que. Jamais il ne dévalisa de voyageur sans lui laisser
une chemise au dos et dix réaux pour achever sa route.
Dieu m'est témoin qu'ils ne sont pas tous si polis.
4o de maisons blanches et va se perdre au loin parmi les contours des
^ trois villes de Santa-Maria, de Rota et de Porto-Realc.
Hg _ Sous l'administration du comte O'Reilly, auquel Cadix doit tant de
2^ reconnaissance pour les importants travaux d'amélioration qu'il y a
^ fait exécuter, l'Alameda ne fut point oubliée ; on la débarrassa de ses
^ vieilles maisons que remplacèrent une suite de beaux édilices, et des
°^ arbres plantés avec symétrie ajoutèrent encore à ses autres agré-
5o ments. Une portion considérable de terrain fut conquise sur la mer, et
=^ on y construisit la douane ainsi que les bâtiments qui en dépendent.
L'Alameda fut également débarrassée des buissons qui ne servaient
que de retraite aux voleurs, grâce à la lAclie conduite d'un gouver-
neur précédent qui, dans la querelle relative aux lies Falkland,
s'imaginant qu(! l'ennemi était aux portes, détruisit les jardins et les
maisons de cam])agne et fit creuser des reiranchemenis l;\ même ou
— 39. — THOISIKME YOLUJIK.
306
LECTURES DU SOIR.
- Poursuivi par les émissaires de Ferdinand VII , don
José Maria ne s'épuisait pas en combats et en ruses de
guerre. Il épargnait les soldats et tuait les chefs. 11 avait,
pour distinguer ses victimes, le coup d'oeil sûr et infailli-
ble. Une balle partie d'une main invisible les frappait au
milieu de leurs troupes et lorsque, dépouillant leurs épau-
lettes, ils essayèrent de se cacher sous l'uniforme du
simple soldat pour échapper à la vengeance du brigand,
ils comprirent en expirant que José Maria ne s'arrêtait
pas aux galous de leurs habits, et qu'il savait aussi les
trouver dans la foule, comme le doigt de la destinée qui
frappe un homme dans un peuple.
Le chef mort, la troupe prenait une autre route, et
tout était dit. Cela vint au point que des corps d'armée
envoyés contre la bande de la Moréna se firent une loi
de garder leurs distances. Ils tournaient la montagne au
nord ; tandis que José Maria s'asseyait à de joyeux ban-
quets, répandant l'or à pleines mains dans la cabane du
campagnard, aussi généreux dans son merci , qu'impla-
cable dans sa vengeance quand il punissait des villages
qui l'avaient trahi.
L'infant d'Espagne, le prince don Sébastien, forcé de
se rendre à Séville, fit demander au brigand un sauf-con-
duit pour la montagne. José Maria promit que le prince
passerait librement. La neige couvrait le sommet de la
Moréna; le vent du nord, qui soufflait avec violence,
éparpillait au loin cette poussière blanche qui tombait
lentement et semblait ajouter encore à l'immobilité du
ciel tie janvier.
Don Sébastien n'était pas rassuré : il avançait lente-
ment ians ces gorges qui avaient été les touibeaux de
tant d'autres. Tout à coup, au sommet d'un roc qui sur-
plombait au-dessus d'un ravin, il aperçoit un homme
à cheval , immobile , couvert d'une cape brune (jui flottait
au vent, et la face cachée sous un large sombrero. 11 y
avait dans cette apparition quelque chose de magique et
d'elfrayant. Ce cheval et cet homme se dessinaient con-
fusément dans le brouillard. Le cheval frappait du pied
le roc d'où jaillissaient des étincelles qui mouraient en
tond)ant. L'honnne muet et calm6 à ce poste effrayant
semblait atleiulre les voyageurs pour les écraser an pas-
sage. L'infant s'arrêta , le cavalier jeta autour de lui un
regard prolongé, secoua la cendre de son cigarre, piqua
son cheval et disparut. Le cortège contiima d'avancer ,
et le cavalier mystérieux se montrait par intervalles, tan-
tôt au fond des vallons, tantôt au sommet des montagnes,
vedette infatigable qui se multipliait par sa propre puis-
sance.
La marche fut longue; à la nuit tombante les voya-
geurs sentirent augmenter leur incpiiétude, à mesure que
les oud)res allaient s'épaississaiit. Dans ce silence de
terreur ou n'entendait tjue le cri glapissant du hibou et
le pas des chevaux. Enfin les rochers s'abaissèrent, les
défilés s'élargirent, la plaine parut, légèrement éclairée
par un rayon de la lune qui s'élevait lentement au-des-
sus d'un nu.ige. • Cavaliers, s'écria don Sébastien, le
brigand a tenu parole -, serrons nos rangs! nous pour-
rions trouver encore les traîueurs de sa troupe. » Tous
U n'y av3it pas danger d'attaque. Le comte étendit ésnlcmenl le dc^fri-
clieiiioiii de risilune du côte de la haute rade, depuis Cadix jusqu'il
nie de l.con.ei coiiipléla les travaux de son lialiile prédécesseur, le
conile de Xereiia. Son exemple fut suivi par beaucoup de proprié-
taires, cl de ravissantes villas s'ëlcviTcui, comme parciidiantemcni,
entourées de leurs jardins, dont les jeunes plant.iiions doniu'>renl une
beauté nouvelle à la ville. Les landes sablonneuses qui, avant cette
époque, n'pandaiént tant de tristesse sur les approches de la ville,
furent reculées jusqu'à plus d'une dcuii-lieuc.
alors se pressèrent autour du prince. Un seul resta en
arrière; il regarda quelque temps encore, cette poignée
d'hommes qui se rétrécissait à chaque pas. Puis il tira
son bri-piel , alluma un cigarito , et retourna au pas dans
la montagne. U avait en effet tenu parole. J
A quelque temps de là le général des jésuites et le \
commandant de Séville, arrivés au pied de la Sierra, ré-
clamèrent à leur tour un sauf-conduit. Us ignoraient
que depuis leur sortie de Séville deux compagnons de
José Maria y avaient été pris et jetés dans les fers.
Le brigand accueillit l'envoyé avec un rire prolongé-,
il répondit qu'il irait lui-même au-devant de leurs sei-
gneuries. Nos voyageurs peu rassurés songeaient à re-
brousser chemin, quand José Maria parut, entouré d'un
respectable état-major. « Soyez les bienvenus, mes hô-
tes, s'écria-t-il, dès qu'il fut à portée; Dieu vous bénisse
i et vous tienne en repos.... car si vous remuez setdement
; la patq)ière, vo-.is êtes morts! Par la barbe de saint Ignace !
; je n'attendais guère aujourd'hui si noble compagnie. Or,
; écoutez-moi bien, messires : vos gens, que Dieu confonde,
; ont eu la sottise de mettre la main sur deux des miens;
; et, si j'ai bien compris, il s'est trouvé pour mes frères,
des prisons et des geôliers! 1 Mort de mon âme! c'est
une étrange effronterie ! Mais puisque vous voici, Giusons :
D'abord , vous me paierez rançon : deux mille onces d'or
me suffisent ; ensuite, vous donnerez ordre de mettre en
liberté , sur-le-champ , avec les égards dus aux frères de
José Maria ( que Dieu conserve ) , les braves qu'on n'a pas
craint de traiter en sujets du roi!.... En attendant, je
vous tiens pour otages : vous serez bien traités et gras-
sement nourris. Joyeuse vie, chez moi, vous pouvez
bien m'en croire !.... Mais s'il arrivait que mes gens aient
souffert le plus léger outrage, si, par calamité pour vous,
on les avait pendus!.... la Vierge et les saints vous pro-
tègent! vous seriez écorchés tout vifs.
« Donnez-moi votre main, mes hôtes; soyez les bien-
venus dans les domaines de José Maria. • Un courrier par-
tit à l'instant. Il reçut les deux mille écus d'or et ramena
sains et saufs les captifs de Séville.
Plus tard , le gouvernement espagnol capitula : José
Maria, fatigué de cette existence de hasard, peu soucieux
d'être éternellement mis à prix, accepta une pension sur
la cassette de sa nuijes'té et la place de sco|)eltéro. .aujour-
d'hui il escorte les diligences sur le chemin de Sara-
gosse à fiarcelonne.
§ y. DÉTAILS DE MOEURS.
— Il serait absurde, reprit Théophile, d'entreprendre de
donner un caractère d'uniformité parfaite à toute la popu-
lation ti'une contrée aussi vaste que l'Espagne. On trouve
des différences aussi prononcées entre les naturels des
provinces du Nord qui bordent l'océan Atlantique, et
L'S habitants des côtes arides de la Méditerranée, qu'entre
ces populations et celles qui habitent rimmense plateau
central formé par les provinces de Léon, de Castille et
de l'Estramadure. Telles sout les trois grandes divisions
de l'Espagne.
Les prix des journées sont plus bas dans le nord que
dans la Castille et dans les autres provinces du centre, où
la population est moindre et les villages plus éloignés les
uns des autres. Les cultivateurs reçoivent de 24 à 34 sols
par jotir, les charpentiers ou maçons de 26 à 36 sols. Les
UMiiiiiivics, payés parleurs maîties, reçoivent par jour
de 12 il 20 sols. Les hommes font peu d'ouvrage; il n'y a
guère dans l'année plus de 273 jours ouvrables; le reste
MUSEE DES FAMILLES.
307
est rempli par les f^tes et les dimanches. La nourriture
des classes ouvrières consiste en pain, en lard, en fèves,
en huile, en ail, en légumes et eu vin. Elles mangent ra-
rement de la viande fraîche -, le poisson sale est un régal
qu'elles se permettent seulement les jours maigres.
Les hommes dépensent peu pour leurs vêtements ; ils
portent un surtout de peau de mouton ou de grosse laine
qui dure une vie d'homme. Le pain commun coûte ordi-
nairement deux sols la livre, le beau pain de trois à
quatre sols, le lard de neuf à quatorze sols la livre, le
poisson salé de cinq à sept sols, le vin commun de deux à
six sols. Le pain espagnol n'est pas fermenté comme le
nôtre, il est compacte comme certains gâteaux; il a du
resté un goût agréable , car le froment espagnol est d'une
excellente qualité. Le vin commun, dans les provinces du
centre et du nord, où l'on en fait la boisson habituelle,
est généralement de pauvre qualité; mais dans le midi de
l'Espagne , d'où nous viennent les vins lins, comme dans
les cantons de Xérès, de Bota , de Malaga , d'Alicante, les
gens de la campagne n'en boivent presque pas parce qu'il
est d'un prix trop élevé pour eux. En Catalogne et dans
les autres provinces qui avoisinent la Méditerranée, une
famille de quatre personnes dînera avec une demi-livre de
poisson salé, du pain et de l'huile, et soupera avec des
laitues. Les Catalans, cependant , aiment beaucoup le vin
et les liqueurs spiritueuses, mais il est fort rare de trouver
un Espagnol ivre et encore cela ne se rencontre que dans
la populace la plus basse des villes. On fume partout, mais
d'une manière économique; chacun porte dans sa poche
une carotte de tabac, en coupe un morceau, le roule dans
sa main, l'enveloppe de papier, et le cigare se trouve
fini.
Dans les vastes plaines de la Castille et de la province
de Léon, ces greniers de l'Espagne, et dans les autres
provinces du centre, on voit peu de fermes; les iiabitants
sont réunis dans les villages, et les maisons, faites de
briques brûlées par le soleil, ont un aspect de ruines; ce
n'est que dans le nord et dans certains cantons maritimes
du midi qu'on rencontre quelques habitations qui ressem-
blent aux fermes et aux chaumières des autres pays. Les
Casiillans ont eu de tous tenqis une aversion singulière
pour les arbres, parce qu'ils servent de refuge aux oi-
seaux qui viciuient manger le blé. La nudité de cet im-
mense plateau de l'Espagne a frappé d'une manière par-
ticulière l'attention d'un Américain distingué, qui a écrit
récemment la relation d'un intéressant voyage qu'il a fait
dans cette contrée. Voici ce qu'il dit à ce sujet: «Après
avoir détruit depuis long-temps les arbres qui ombra-
geaient le pays, le Castillan, au lieu d'établir des pépi-
nières pour les avoir de nouveaux , montre une telle
horreur pour toute plantation , qu'il fait périr toutes
celles que le gouvernement a plusieurs fois tenté d'éta-
blir sur les grandes routes. » L'on a remarqué, et cette
conséquence était inévitable, que, dans l'intérieur du pays,
le sol, dégarni de bois qui conservent la fraîcheur et
exposé aux ardeurs d'un soleil brûlant, n'ayant rien pour
protéger ses sources et ses ruisseaux, les a perdues suc-
cessivement; il ne reste plus aujourd'hui que des ravins
vides qui rappellent les causes méconnues de sa fertilité
première. Les montagnes de la Nouvelle-Castille four-
nissent du charbon de bois aux habitants des plaines.
Rien n'est plus mortellement ennuyeux que l'aspect des
environs de Madrid ; l'on n'y rencontre ni mi bois, ni un
verger, ni uue maison de campagne. Les champs dans la
Castille ne sont nulle part fumés, le blé est battu et laissé
sur placejusqu à ce que les marchands et les spéculateurs,
qui très souvent achètent la récolte sur pied, viennent
l'enlever. Les fernners ne possèdent nuls capitaux, et
sont par là dans l'impuissance de faire à leurs terres au-
cune amélioration utile. Les marchés sont fort éloignés,
et quoique dans la Galice, les Asturies et les autres pro-
vinces maritimes, le blé soit le double de ce qu'on le paie
dans les provinces du centre, les frais de transport à
dos de mulets ou sur des chariots traînés par des bœufs
absorbent tout le profit. Les taxes et les dîmes prenm-nt
presque la moitié des bénéfices, et sur l'autre le fermier
est obligé de payer ses fermages et d'entretenir sa famille.
Je vous l'ai dit, il existe des différences très marquées
entre les différentes provinces de l'Espagne relativement à
l'agriculture. Dans les provinces de Valence, de Murcie, de
Grenade, on emploie les irrigations. Le pays, de ce côté,
s'abaisse entre les montagnes et la mer, et forme natu-
rellement, ou par l'art, des plateaux fertiles qui s'élè-
vent les uns au-dessus des autres comme les gratlins
d'un amphithéâtre. Les ruisseaux qui descendent des
montagnes, sont divisés entre d'innombrables conduits
pour arroser la totalité des terres. Les droits que chacuu
possède sur les eaux de chaque ruisseau sont établis avec
la plus rigoureuse exactitude. Quand la saison arrive,
ceux qui ont des privilèges sur les ruisseaux préparent
soigneusement leuis champs, ouvrent leurs écluses, rem-
plissent leurs fossés, et inondent toutes leurs terres jus-
qu'à leurs vignes et leurs oliviers. Ce système donne une
fertilité étonnante, et la terre produit toute l'année. Les
mûriers sont trois fois dégarnis de leurs feuilles; les
prairies de trèfle et de luzerne sont fauchées jusqu'à huit
ou dix fois; l'on cueille quelquefois des citrons du poids
de plusieurs livres, et des grappes de raisin qui en pèsent
jusqu'à quatorze; le froment, semé en novembre, donne
trente grains pour un en juin ; l'orge, semée en octobre,
donne vingt pour un en mai; le riz, semé en avril, pro-
duit quarante pour un en avril, et le maïs, qu'on sème
pour seconde récolte, rend au centuple de ce qu'on a mis.
Au nord, les provinces de la Navarre et de la Biscaye
sont les mieux cultivées; les habitants en sont industrieux
et dans l'aisance. Ils ont une administration locale et
fixent entre eux leurs impôts. Us transigent avec le tré-
sor royal, et pour une certaine somme se rachètent d'une
quantité de petites taxes auxquelles l'Espagne est sujette.
Ils ont aussi des manufactures, particulièrement de fer,
et des mines de charbon. Le pays des Basques forme une
espèce de royaume à part, qui a ses lois et son langage
différents.
Les montagnards de la Galice, à l'extrémité ouest de
l'Europe , comme sortis du sein de l'Atlantique orageuse
qui baigne aux deux extrémités leur aride contrée, sont
pauvres, braves et patients. Le sol, trop ingrat pour nour-
rir une population nombreuse , voit les gallegos émigrer
par milliers et se rendre dans les grandes villes , à Ma-
drid, à Lisbonne, où ils se font portefaix ou porteurs
d'eau. Ils ont une réputation de probité généralement
méritée, et diffèrent beaucoup en cela des Valenciens,
qui sont mal famés en Espagne. Les Asturiens prennent
d'ordinaire les mêmes états que les Galiciens leurs voi-
sins; seulement ils ont dans le caractère quelque chose
de plus aventureux.
— Et voilà comment tu as vu l'Espagne, froid rhé-
theur? s'écria Léon; quoi! tu ne trouves pas un souve-
nir pour la mosquée de Cordoue, bâtie par Abdéram et
devenue aujourd'hui une église catholique? Tu as donc
vu froidement ces arceaux poétiques? ces mille colonnes
qui souticuuenl uu douLie rang d'arceaux maurcsqi'.os à
t
308
LECTURES DU SOIR.
jour, avec des plafonds de bois précieux? Tu as donc vu
sans émotion, continua-t-il dans son indignation bouf-
fonne, les dix-sept portes de bronze, magnifiquement
sculptées, que Charles-Quint donna à cette cathédrale?
le tombeau de l'artiste Pedro Diègue Cornesa. et les ri-
ches stalles de bois dont il oara le chœur? cette croix que,
d'après la tradition, un captif chrétien grava de son on-
gle sur la colonne de marbre à laquelle il était enchaîné?
cette châsse qui fut construite pour contenir l'Alcoran et
qiii renferme aujourd'hui le livre des Evangiles? tout
cela ne t'a-t-il donc point ému? ô Théophile! savant
Théophile!
Procession du Corpus ChrisUh Séville.
Dessin et grai-ure di Sears.
I
Théophile le regardait en souriant.
— Et les combats de taureaux? reprit Léon ; et la pro-
cession du Corpiis Christ i h Se ville? Rien pour ce ma-
gtiilique cortège étincelant d'or, de soie et de pierreries !
Kien pour ces mille bannières qui flottent dans les airs!
Rien pour ce chant grave qui s'élève au ciel à travers les
parfums de l'encens ! Rien pour toule cette foule qui s'em-
presse autour de la procession! Rien pour cette Plaza-
Real (1) dont les échos mauresques ne répètent que des
{•) La Plaza-neal, runc des places Ips plus varies de Scvillc, (
cmic auiiTs monuiiioms, riiôtel-de-ville et le palais de jii-ilc«j
de ce dernier édifice est ù la droite du point de vue choisi p.ir|
et que nous reproduisons. Les décorations de son arcliiieclul
de la plus merveilleuse richesse, sont l'ouvrage d'un célèbrei^
du temps de l'empereur Charles-C)uint. Considérées en détaïj.
sont de la main-d'œuvre la plus exquise; mais on peut trouver que
leur effet général n'est pas bon et contraste trop avec nos idées de
simplicité et de goût véritalile. Cependant c'est une question qui peut
être posée que celle de savoir si "nos propres notions sur l'art appro-
chent, plus que celles des Maures, de l'idéal du beau et du goût en
architecture. Maigre toutes les extravagances et les mille fantaisies de
ce système, et à quelques singulières conséquences qu'il pui<st> nous
conduire, les artistes penchent à lui donner la préférence sur l'unifor-
mité qu'ils trouvent monotone. Les maison* qui entourent la Plaza-
Rcal st>nl d'une grande antiquité; elles s'accordent bien avec rasjiect
général de la place cl avec la luasuitique cathédrale qui borne la
vue. ^
La grande cérémonie du Otrpus Ctirlsii, que notre gravure repro-
duit dans ton pliis ipicndido appareil, est lune de* fêles religieuses
chants chrétiens! Rien pour ces combats de taureaux qui
tieunent tout un peuple haletant d'émotious; que les
Français blâment hautement avant d'y avoir assisté, et
qu'ils recherchent avec avidité une fois qu'ils en ont
les plus solennelles de l'Espagne. A Séville surtout, elle aiiirc de
toutes les parties de la Péninsule un immense cona.>urs d'étrangers
qui ne reculent devant aucun obstacle et aucune dejienso aiin de
pouvoir y assister. Sur toute la ligne des rues par lesquelles passe la
procession sont suspendues des tentures que nous n'avons |>as con-
servées dans notre bois par la nécessité de montrer le majestueux
spectacle quelles eussent dérobé. — En tête de la procession, est
portée la bannière de ia cathédrale, dont le bâton et les ornements
sont d'or et d'argi'iit ; on a brodé sur l'étoffe de cette bannière le
tableau de la Cène. Immédiatement ensuite arrive, traînée sur un
char, la reproduction du miracle des filles du potier, dont on voit les
statues soutenant la Giralda. Si le lecteur ne sait pas l'histoire de
ces deux filles, la voici : c'étaient les premières femmes qui avaient
cueilli la palme du martyre, à l'éiwque où s'introduisit le christia-
nisme dans cette partie de l'Espagne. Il est difl'icUe d'exprimer toutes
les marques de vénération qu'elles reçoivent à leur passage à tmv»»rs
le faubourg de la Triana, où elles sont nées, et où le panier lui-i. rw.,^
n'est guère moins honoré qu'un saint. Durant un violent treuinii n i nt
de terre qui .<e fit sentir à Sé>ille et qui l'ebranla dangereusemout ,
la grande tour de la Giralda resta .«*nile forme comme un roc. Tandis
que la consternation de la cité n-Iigieuse était à son «>mble, on vji,
dit la tradition, les deux sœurs soutenir et etayer l'immense pilier
avec le plus couragi'ux san^-froid. Dire combien de temps elles
élevèrent leur taille assc7 pour rendre ce service à la tour, c'est de
quoi nous niHis déclarons hors d'état, car de la base au somniet de
la GiralJ.T on compte du reste trois cen six pieds; mais U y a bien
MUSÉE DES FAMILLES.
309
éprouvé le. sensations étranges et sanvages! Tu reste 3 Tannée entière de ton excursion à travers les Espagnes,
fer.r,e"£*t^i"ïïrs^^^^^^^^^^^^^
pauvrétnfMtl PM, dans la seule, Cat.Io,^e, pour T - In-aginatton morte! .nterromp,. Léon.
Ci.'viue cl couiuat de Uaireaux, ù Scviiie.
Desùn CL (jraviire de SearS.
— Amis, leur dis-je, l'un de vous n'a vu cette beile
contrée qu'avec l'imagination, l'autre qu'avec la raison \
l'un s'est épris de sa poésie, l'autre de sa nature; l'un
peu de temps encore qu'il eût été imprudent de liasarder dans
Séville quelque doute sur l'aulhcnlicilc de ce prodige ; il serait mieux,
peut-être, de l'attribuer à la science de rarcliilecte maure, dont les
merveilles étalent encore leurs témoignages à la vue. Cependant les
deux sœurs obtiennent tous les honneurs du bienfait; une magnllique
chapelle de la cathédrale est réservée à elles seules. Aj'occasion de
la cérémonie du Corpus Christi, on les en sort avec une grande
pompe, cl on les promène, elles et leur tour de la Giralda, h travers
les rues de la ville. Ces statues sont habillées et aucun efTet n'est
plus bizarre que celui de leur costume, qui est tout simplement le
coetume d'aujourd'hui ; leur mantille et leur coiffure, surmontée d'un
peigne, ne vont pas du tout avec l'idée qu'on peut se faire des lillcs
du potier. Voici une autre étrangeté qui semblera pour le moins aussi
étrange à ceux qui ne sont pas accoutumés aux mœurs et aux
superstitions de l'Espagne : les yeux de ces figures roulent conti-
nucUeraent dans leur orbite, mis en mouvement par une personne
cachée qui tire un cordon et fait ainsi croire à la populace que les
saintes filles sont en prières.
Puis vient la châsse d'argent qui contient le Saint-Sacrement. Elle
est en argent massif et du travail de ciselure le plus exquis ; son
poids est énorme et elle est portée par seize hommes qui sont
entièrement cachés, de manière à lui donner l'air de marcher toute
seule.
Des enfanis, habilles â l'ancienne mode nationale, se tiennent en
t^lc des filles du potier et dansent devant l'autel pendant la messe,
matin et soir, tant que dure la fête. C'est \k un privilège exclusive-
ment réservé par Sa Sainteté à la cathédrale et dont les habitants de
Séville se montrent très fiers. Cet usage rappelle David dansant devant
Parche, avec cette différence que le monarque juif jouait de la harpe,
tandis que les enfants de Séville font claquer à leurs mains des
castagnettes.
o.'t poète, l'autre économiste. Dans cette douljie manière
de sentir et de voir, vous avez tous les deux raison et
tort tous les deux; car, pour voyager, il faudrait être à
la fois poète et économiste, artiste et savant, sentir et
étudier.
— Vous verrez, s'écria Léon, que, selon lui, à moins
d'être Walter Scott, on ne pourra plus voyager (1).
&saiE:T v&tT csosas&L.
(I) voir dans le n» V du Musée (révrier 1836). page 115, une ÛC9*
criplion de ces combats de taureaux.
•m
LECTURES DU SOIR.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE.
CONaUETE D'ORAN EN 1732,
Oran est une ville du royaume de Tre'mécen, en Bar-
barie ^ située sur une colline par oîx l'on descend d'une
grande montagne au bord de la mer, à l'orient du port
de Marsaquivir. 0«<^'è le rhàlcau qui défend le port et sa
propre citadelfei elle est envirunnoe de cinq autres for-
teresses «H châteaux qui eu rendrni les approches d'une
difficulté extrême', savoir : le clùle;iu de Siiinte-Croix,
celui de Saint-Georges, et le fort de Eosalcazar du côté
de la mer, et du côté des terres les châteaux de Saint-
. ^dré et de Saint-Philippe, dout chacun peut souteuir
-- siège.
deux siècles, depuis 1509 jusqu'en 1708. On augmenta
les fortifications d'Oran suivant l'exigence du besoin,
sans que les sièges qu'eu firent les Turcs et les Maures
pussent leur procurer aucun avantage, puisque, à me-
sure qu'ils faisaient leur firconvallati«n, ses défenseurs
y construisaient de nouveaux forts, en sorte que cette
place se trouva à la fin environnée de cinq châteaux dif-
férents, disposés ainsi que rnms avons dit, le fort de
Rosalcazar commençant à la plage du Levant , le fort de
Saint-André et de Saint-Philippe courraat >es avenues de
u^ u ^ la campagne, et ce dernier couvrant de plus la source
" Tovil iV'pays circonvoîsin, à plusieurs lieues d'étendue , ^F et défendant le cours des eaux qui vont à la ville; les
^^^';^"^Î7fMidant en toutes sortes de grains. Les monta- ^châteaux de Sainte-Croix et de Saint-Grégoire conti-
■----• ' ' ' . r . _. 1 jC: n(,ef,t cette espèce d'enceinte, bâtis sur le sommet de
la haute et inaccessible montagne sur la pente de laquelle
Oran est situé, et dont la mer du Ponent baigne le pied.
En doublant le cap que forme la montagne . on découvre
à une Ueue de distance le port de Marsaquivir, détendu
par un fort plutôt creusé dans le roc qiie bâti , plutôt
fortifié par la nature que par l'art. Quoiqu'il soit com-
mandé par les sounnets du mont del Santo . la place n'en
fruit et quelques vignes. On trouve dans les montagnes Jp est pas moins forte , parce qu'il est aussi difficile de mon-
des titres quoique en petit noin!)re, des sangliers, des S ter sur ces hauteurs que de les prendre sans y monter,
lions et des caméléons , espèce de lézards qui se nourris- ± La domination de la ville d'Oran s'étendait à quinze ou
sent de mouches , et non de l'air qu'ils respirent , comme X vingt lieues dans les terres , les armes espagnoles prenant
on l'a cru faussement. ^ ''^ défense des peuples qui habitaient à cette distance.
La ville a une enceinte irrégulière de murailles, deux g Leur manière de vivre est d'errer dans ces contrées,
portes, celle de Trémécen, au sud-est, par où l'on sort ± cherchant les terres propres à être ensemencées et les
gnes et les più^S^S Sont couvertes de troupeaux-, ce qui
procure aux habitants les vivres de toute espèce, la laine,
les peaux et les fruits en assez grande quantité, non-
seulement pour leur propre trsage, mais encore pour le
conuuerce avec les étrangers. A deux ou trois lieues
d'Oran, il y a des marais qui communiquent à la mer,
où le soleil forme du sel blanc. Il y a àla même distance
des plants d'oliviers, de figuiers, et d'autres arbres à
lo<^ements et ses magasins dérobés à la vue. Deux fon- X de familles qui, à raison du sang ou des avantages de
tafnes d'une eau salubre coulent pour les habitants d'O- ^ lei»' association , s'unissent ensemble et obéi>sent à un
ran au dedans de leur ville , et deux autres fertilisent la ^ chef couunuu , quoique partagées en trois classes diffé-
campagne. La plus considérable forme un gros ruisseau ^
qui entoure les murs, qui arrose les vergers, et qui fait l
aller les moulins. ^
L'an 1505, Ferdinand-le-Catholique, après ses écla- <
tantes conquêtes , fut tenté de celle d'Oran, afin de pro- <
curer à ses sujets les avantages du riche commerce que !
les Levantins venaient faire aux foires célèbres de cette ',
ville, et pour arrêter les courses barbares des Maures !
au PoneiU. Le port de Marsaquivir fut pris dès lors par !
don Diego Fernandez de Cordoue. Mais quelques trou- '.
blés domestiques empêchèrent le succès du reste de
l'expédition, et ce ne fut qu'au mois de mai de 1509 que,
par les soins et sous les yeux du cardinal Ximenès, qui
voulut présider à l'exécution. Ton tenta et l'on exécuta
PU quelques jours ce grand projet avec quatorze mille
hommes d'infanterie, quatre mille chevaux et huit cents
volontaires.
L'Espajnt posséda cette place sans interruption durant
rentes, qui sont celle des nobles, celle des paysans, et
celle qui est mêlée des deux autres. Ces Maures pacifi-
ques vivaient sous la protection de l'Espagne, en payant
annuellement un certain tribut eu grains. Plusieurs
étaient fort afiectionués au gouvernement. LesBénérages
seuls n'eurent jamais de goût pour la paix, u'étant que
des brigands impétueux et inquiets, toujours prêts à se-
conder quiconque prenait les armes contre les chrétiens.
Ils avaient proiité des troubles de l'Espagne pour fiire le
siège d'Oran durant la guerre de la Succession. On en-
voya du secours aux assièges; maison choisit mal le gé-
néral , qui , au lieu de se rendre à Oran , conduisit son
secours aux rebelles de Barcelonne, ce qui mit Oran au
pouvoir des Maures, l'an 1708.
Philippe V, ayant pris les résolutions et donné les or-
dres nécessaires pour ce grand armement naval, notifia
ses vues par une espèce de manifeste, afin que l'Europe
BC fiit point alarmi^ dans l'ui^erlitwrte lUs entreprises
MUSÉE DES FAMILLES.
311
qu'on projetait. On fréta les bâtiments de transport sur
fonte la cAfe d'E.Npagne , et principalement à Barcelonnc,
à Alicante et à Cadix, et l'on y embarqua les tronpes
destine'es h l'expédition , avec les équipages. La baie d'A-
licante était le lieu du rendez-vous général où le gros
de l'armée devait s'embarquer.
L'armée consistait en quarante bataillons, dont huit
des gardes espagnoles et wallones et un d'artillerie,
qui composaient tous ensemble au-delà de vingt-trois
mille hommes ; en douze escadrons de cavalerie et autant
de firagons, (jui formaient environ trois mille quatre
cents hommes -, une compagnie de fusiliers des monta-
gnes, une compagnie de maréchaussée, une compagiue
de guides, tous natifs du pays d'Oran : précaution d'une
extrême sagesse, propre à prévenir mille inconvénients
fâcheux . et particulièrement celui de s'engager dans un
pays et de tenter l'attaque d'une place imparfaitement
connus.
L'artillerie consistait en soixante pièces de 24 , vingt
de 16 , douze de 12 , seize de 10 , et soixante mortiers.
Les munitions et les vivres étaient en abondance; l'on
n'avait rien oublié, trains d'artillerie , bons affûts de re-
lais, provisions de bois pour toutes sortes d'ouvrages,
fusils on réserve, fascines, saucissons, sacs à terre , mu-
les pour traîner l'artillerie, bœufs, moutons, chariots;
tout avait été prévu et préparé avec une espèce de pro-
fusion, parce qu'on était persuadé qtri! valait beaucoup
mieux avoir le superflu dans l'expédition que d'être
obligé de faire venir après coup mille choses qui traînent
les succès en longueur; en un mol, l'artillerie, les vi-
vres et It'S munitions étaient tels qu'ils occupaient ,
avec les équipages, deux cent treize bâtiments, sans
compter cinquante-sept qui étaient destinés au débar-
quement; les troupes en occupaient, outre cela, deux
cent quatorze.
Pour escorter une pareille armée et tant de bagages,
il y avait douze vaisseaux de guerre de cinquante à
quatre-vingts pièces de canon, cinquante frégates com-
prises dans le nombre des bâtiments chargés des troupes
et de leur attirail , deux galiotes à bombes , sept galères,
les frégates dTi' /ce et les quatre bâtiments garde-côte du
royaume de Valence; enfin, le total des bâtiments mon-
tait à cinq cent vingt-cinq.
Cette formidable armée mit k la voile le 15 juin
1732. Le vent, qui fut peu favorable d'abord, et la di-
versité immense de tant de bâtiments d'une marche si
différente, donna quelque embarras; mais, heureuse-
ment, le temps changea , et sembla vouloir seconder
lui même cette glorieuse expédition.
Le navire le Saint-Philippe et le paquebot le Saint-
Diègue , de cinquante pièces de canon, formaient l'avant-
garde; ensuite veiiaient, sur les ailes et un pou en avant,
le navire /a Galice à gauche, et le Saint-Jacques à
droite, entre deux les pontons avec les galiotes qui les
remorquaient ; puis l'infanterie avec pavillon rouge , sui-
vie de la cavalerie avec pavillon jaune; derrière elle et
au milieu le navire la Cuslille^ pour le signal et le ral-
liement; puis riiôpital, le train d'artillerie, les équipa-
ges, les munitions, avec pavillon blanc et bleu; après
cela et sur les ailes, le vaisseau le Saint-François à
gauche, et la Renommée à droite; ensuite les provisions
d'orge avec pavillon blanc et jaune , les pailles pavillon
blanc, les poudres pavillon bleu, et par derrière, au mi-
lieu, le vaisseau la Famille-Royale ^ pour les signaux;
ensuite, les rations de l'armée pavillon blanc et rouge,
les farines pavillon bleu et rouge, les bœufs et les mou-
tons pavillon bleu et jaune; puis, à droite e( k gauche,
les vaisseaux l'Andalousie et le Conquérant; après eux,
les bâtiineiiLs de ilébarqiiornent; en arrière, à droite et à
gauche, les galiotes à bombes, le navire V Hercule ^ et
le paquebot le Jupiter^ de cin(piante canons; par der-
rière, au milieu, les sept galères.
Dans cet ordre admirable, qui ne fut jamais troublé,
et avec le vont le plus heureux pour le début «le cette
grande entreprise, l'armée parut le 25 juin 'a la vue
de la côte d'Oran, Mais les coiir.inrs et les vents con-
traires qui survinrent l'empècluTont de doubler le cap
Falcon et de mouiller dans son golfe jusqu'au 28, jour
aïKjuel elle le fit avec tout l'armement, sans la perte
d'un seul bâtiment.
Les ordres étant donnés pnr le capitaine général , le
comte deMontemar, qui commandait toute l'expédition,
on se disposa à débarquer sur la plage de las Agiiadas , à
une lieue au couchant du fort de Marsaipiivir. On com-
mença , depuis minuit, à s'approcher de la côte avec cinq
cents barques soutenues des vaisseaux de guerre , des
galères et des galiotes placés sur les flancs de la ligne de
débarquement.
Le capitaine général ayant reconnu qu'il n'y avait point
de Maures sur la côte capables d'empêcher le débarque-
ment, les pelotons de troupes que l'on voyait n'étant pas
suffisants pour cela, il ordonna qu'aux premiers rayons
de l'aurore toutes les troupes prissent terre avec la plus
grande célérité, quand même elles ne pourraient, en le
faisant , garder l'ordre observé jusquc-hà. Tout s'exécuta
avec le plus grand bonheur, et les troupes, sous la con-
duite des généraux qui prirent terre avec elles , s'éten-
daient à droite et à gauche le long du rivage aussitôt
qu'elles débarquaient , et, à mesure qu'elles descen-
daient elles se formaient en carré long, dont les grands
côtés étaient parallèles aux rives de la mer.
Il y avait cependant quelques troupes de Maures qui ,
tirant de loin , incommodaient l'armée et blessaient quel-
ques soldats. Pour remédier à cet inconvénient, on déta-
cha en avant douze à quinze hommes par bataillon , pour
faire feu et éloigner l'ennemi. Le gros de leurs forces
était sur le sommet des montagnes , et un parti d'environ
deux mille, tant cavalerie qu'infanterie, vint occuper, à
la droite de l'armée , un monticule d'où coule une fon-
taine et d'où il empêcha qu'on ne fît usage de ses eaux
dans le besoin extrême «pi'on eu avait. Le capitaine géné-
ral détacha les grenadiers de la droite et quatre cents
chevaux pour déloger les Maures et occuper le monti-
cule, ce qui s'exécuta heureusement. Le 30 , au matin ,
ou commença à construire , à la gauche de l'armée et
au pied du mont del Santo , un fort qui dominât la mer
et qui assurât le débarquement aux vivres.
Les troupes qui couvraient les travailleurs, sous les
ordres du comte de Marsillac, engagèrent insensiblement
un combat avec les Barbares qui descendaient des hau-
teurs pour les inquiéter , et qui les chargeaient avec vio-
lence. Il fut nécessaire, pour soutenir les Espagnols, de
mettre en mouvement toute l'armée , parce que toute celle
des infidèles attaquait ce côté-là. Tandis que l'aile gauche
combat, le centre de l'aile droite monte sur les hauteurs
d'où descendaient les Maures, avec une intrépidité incon-
cevable, malgré le nombre des ennemis et l'avantage du
poste, inaccessible par sa position naturelle. Il fallait
passer un précipice ou un ravin immense entre le nnmt
del Santo et celui que l'aruiée avait en face ; là était le
centre du feu et de la résistance que faisaient les Maures
avec toute la fermeté qu'inspirait un poste si avantageux,
312
LECTURES DU SOIR.
Los ennemis furent poiisse's jusque sur une autre mon-
tagne plus élevée que la première , et les grenadiers ,
commandés par le marc'chal-de-camp don Alexandre de
lu Motte, s'emparèrent de la montagne del Santo jus-
qu'au-dessous ducl)cîtoau de Marsaquivir, coup départie
qui fit le succès de toute la suite de l'entreprise.
La fatigue extrême de l'armée, la disette des vivres,
et surtout de l'eau dans un climat brûlant, empêchèrent
qu'on ne poussât les ennemis plus loin et qu'on ne les
délogeât des sommets de la montagne qu'ils occupaient.
Un grand nombre de soldats espagnols moururent de
soif", on passa cette nuit dans un désordre à faire échouer
totalement l'entreprise et à causer la destruction entière
de l'armée castillane, si les Maures eussent été instruits
de l'état où elle était : tant il est vrai que , dans les expé-
ditions qui passent, même avec raison, pour les plus
prudentes, on doit encore infiniment à la fortune ! Tout
était parfaitement concerté pour le succès dans l'armée
espagnole , excepté l'article de l'eau si important en
Afrique ; c'était plus qu'il n'en fallait pour faire tout
manquer. Les Espagnols avaient sans doute prévu cet
inconvénient ; mais il est quelquefois de la prudence de
ne pas consulter trop rigoureusement les règles de la
prudence, et de s'attendre à quelque événement imprévu,
surtout lorsqu'on a affaire à des Barbares, braves à la vé-
rité, mais peu disciplinés et peu accoutumés à faire une
guerre régulière.
Ce point ne fut pas le seul où la fortune se montra hau-
tement pour TEspagne. On comptait faire beaucoup en
prenant le seul fort de Marsaquivir dans la première
campagne, et l'on fit conquête entière dans l'espace de
qu'elcpies jours.
.On commençait, le !'■'■ juillet 1732 , îi faire un chemin
pour conduire l'artillerie et les autres choses nécessaires
m\ siège de Marsaquivir, lorsqu'un clieval s'étant échappé,
durant la nuit , de la grande garde des Espagnols, et ayant
causé quelque mouvement dans leur armée , ils crurent
que c'étaient les Maures qui venaient les attaquer. On
courut aux armes de tous côtés et l'on se fusilla dans
les ténèbres, croyant avoir affaire à l'ennemi. L'on était
assez loin d'Oran ; mais à la faveur des gorges des mon-
tagnes et du calme de la nuit , le bruit se fit entendre
très vivement ii Oran. Les Barbares à leur tour se cru-
rent surpris ; ils se persuadèrent que les Espagnols mon-
taient à l'escalade ; tout s'enfuit de la ville avec précipi-
tation, et se réfugia dans les montagnes, le bey à la tête
avec sa garde et deux cents chameaux qui emportaient
ce qu'il avait de plus précieux. Le consul de France,
résidant à Oran , donna avis au capitaine général des
Espagnols qu'il était resté seul dans Oran , et qu'il n'a-
vait qu'à venir prendre possession de cette place et de
tous ses châteaux.
L'armée marcha sans perdre de temps par les hauteurs
où les Maures s'étaient enfuis, en laissant cependant deux
bataillons et quelquecavaleriepourlasûretédufortqu'on
avait commencé près de la mer , et sur le mont del Santo
les grenadiers qui s'en étaient emparés le même jour
qu'on reçut l'avis. On occupa, vers les sept heures du
soir , l'importante place d'Oran et tous ses châteaux ,
excepté celui de Marsaquivir plus éloigné, et qu'on avait
continué de bloquer , en marchant à Oran, par le moyen
des grenadiers du mont del Santo ^ dont on vient de
parler. Il fut pris le 2 juillet , par capitulation, et l'on
accorda aux Turcs qui en formaient la garnison la liberté
de s'embarquer.
On trouva dans Oran cent trente-huit pièces de ca-
non, dont quatre-vingt-sept de bronze; l'on en avait déjà
trouvé douze entre les forts de Saint-Philippe et de Saint-
André, que les Barbares avaient voulu emmener dans
leur fuite , mais qu'ils n'avaient pas pu conduire plus
loin. L'on trouva de plus sept mortiers , des munitions
de guerre, des provisions de bouche pour une très lon-
gue défense, et plusieurs pièces d'artillerie dont quelques-
unes du quatorzième siècle. Ils abandonnèrent aussi sur
la plage une grande galiote et cinq brigantins.
L'armée des infidèles était do vingt-deux mille Arabes
et de deux mille Turcs. L'on ne put savoir leur perte,
à cause du soin superstitieux qu'ont ces Baibares de la
c.icher h. l'ennemi, en enlevant leurs morts. La perte dos
Espagnols ne fut que de trente-huit morts et de cent
cinquanicblessés : exemple admirable de ce qu'une bonne
conduite peut épargner de sang humain dans les entre»
prises les plus périlleuses (1).
9. ANTONIO DE CL&RIAITA T GnALÈS.
(I) CcUc relation est extrailc de l'ouvrage d'un chevalier de Sainl-
Jean de Jérusalem , imprime à Barcclonne.
Pièce d'artillerie du quatorzième siècle.
MUSEE DES FAMILLES.
313
MAGAZINE
Bùtiuicuts de guerre.
Dessin de SIor.EL Fatio, gravure de PlAL"D.
ÇUELQUCS SrOTICIffS MARITIMES.
La France se divise en cinq arrondissements maritimes,
indiquc's p;ir des chiffres, dont les chefs-lieux sont : le
;)remjer, Cherbourg; le second, Brest; letroisièûic, Lo-
ricnt \ le quatrième, Rochefort, ellecïHgu/è??ie, Toulon.
Chacun de ces chefs-lieux d'arrondissement a un tri-
bunal maritime.
On distingue quatre classes de ports, qui sont au nom-
bre de quarante-trois.
La première re'unit le Havre, Saint-Malo , Nantes, Bor-
deaux, Marseille;
La seconde , Cherbourg , Brest , Lorient , Rochefort et
Toulon ;
La troisième , Dunkerqne , Rouen , Caen et Granvilie ;
La quatrième. Calais, Boulogne, Saint-Valery. Dieppe,
Fe'camp, Honfleur, Saint-Brieuc. Paimpol, Morlaix ,
Quimper , Vannes , le Crosic , Paimbœuf, les Sables d'O-
lonne, La Rochelle, Blayc, Libourne, Saint-Jean-de-Luz,
Collioure, Narbonne, Agde, les Martigues, la Ciotat,
Saint-Tropez, Antibrs, Bastia et Ajaccio.
JUILLET i83&.
D'après le dernier budget, le matériel de la marine con-
siste en 46 vaisseaux de ligne, 39 frégates, 14 corvettes
do guerre . 9 corveltes-avisos , 29 briks, 16 briks-,avisos,
18 goélettes, cutters etlougres, 41 bâtiments de flot-
tille, 12 bâtiments à vapeur, 16 corvettes de charge
de 800 tonneaux, 28 gabarres , 4 petits bâtiments de
transport, et 2 yachts; ce qui forme un nombre de 274
bâtiments en service.
66 autres sont sur le chantier.
Expliquons maintenant à quelles espèces de bâtiments
les marins appliquent les différentes dénominations qui
viennent d'être énumérées.
Les vaisseaux de ligné sont les plus forts bâtiments
employés par la marine de guerre; comme leur nom l'in-
dique, ils sontf.iits pour combattre en ligue, pour pré-
senter un front de baUiille formidable, en un mot, pour
servir de forteresses flottantes. Ils sont nécessairement
d'une construction solide, massive, et par conséquent
plus difficiles et de plus longue manœuvre que d'autres
bâtiments.
On les divise ordinairement en trois classes, détermi-
nées par le nombre de bouches h. feu.
— 40. — TROISIÈME VOlUaiE.
314
LECTURES DU SOIR.
La première se compose des vaisseaux de 120 canons
et au-dessus ;
La seconde, de vaisseaux de 100 canons;
Et la troisième, de vaisseaux dits de 74, lesquels en
portent le plus souvent un nombre supérieur.
L'équipante (pied de £:uerre) d'un vaisseau de premier
rans: est d'environ 1.200 hommes; celui d'un vaisseau du
deuxième de 900, et celui d'un vaisseau du troisième,
de 700.
Il est bon, à ce sujet, de faire observer qu'en langage
marin, le mot vaisseau ne s'applique qu'aux vaisseaux
de ligne.
Après les vaisseaux de ligne , vient une classe de bâ-
timents encore plus respectables par leur apparence et
leur artillerie, capables, au besoin, de comb.ittre en li-
gne, mais en général destinés à un service plus actif. Les
frégates, comme le prouve l'analogie de leur nom , sont
des bâtiments d'une marche supérieure. Du moins au-
trefois il en était ainsi ; à présent que la construction
navale est arrivée au plus haut degré de la science, les
vaisseaux sont aussi bons voiliers que les frégates.
Depuis une dizaine d'années . ou a mis en vogue, tant
en France qu'i-n Angleterre, une sorte d'intermédiaire
de bâtiments. Des frégates de 60 , 61 , 66 canons, ayant
toutes les qualités des vaisseaux, jointes à celles des
frégates, paraissent avoir réuni les suffrages des. plus
hab'Ies constructeurs, et répondu, mieux que tous les
autres navires, aux exigences du service maritime.
Les frégates portent en général de 30 à 60 canons, et
sont montées de 350 k 600 hommes d'équi|»age.
Les corieltes prennent rang après les fréirates, et por-
tent de vingt à vingt-six canons ou caronades; avec elles
commence la série des bâtiments légers, et avec elles
aussi finit l'espèce des Mtinients à trois mâts. Le brick ^
qui vient après, n'est distingué de la corvette que par
cela seul qu'au lieu de trois mâts il en a deux; il est aussi
un peu moins fort d'aHillerie; il porte d'oinlinaire 16 à
20 canons ou caronades.
Parmi ces deux sortes de bâtiments, il en est de très
légersàla voile; on les emploie à faire dans les escadres
le service d'estafettes ou de gardes avancées ; ils sont pour
cela nommés avisos, et dans le cas où ils se trouveraient
obligés de faire des signaux, ils sont armés de quelques
pièces de canons.
Les gnelittes sont des bâtiments excessivement légers ,
et en générai très bon voiliers, armées de 6 à 18 pièces
d'artillerie. Quelques-unes peuvent remplacer les bricks.
Comme ces derniers, elles n'ont que deux mâts; mais,
inclinés sur l'arrière par leurs voiles, elles forment une
espèce d'intermédiaire entre le.î bâtiments à voiles car-
rées et les bâtiments à voiles triangulaires. Cette con-
struction u'esten général bien compriseqiie par les Amé-
ricains qui l'ont inventée. C'est d'ailleurs une sorte de
navires qui ne convient pas ii nos eûtes; aussi n'y eu a-
til que fort peu dans la marine françai.^e.
Les citllerseX les Imtgressout de petits bâtiments qui font
le .service de ganles-côles, soit pour garder les pêcheurs,
soit pour surveiller la contrebande, et faire dilTérentes
corvées de port h port. Les cutters n'ont qu'un seul mât
incliné sur l'arrière. Les lougresau contraire en ont trois,
à peu près perpendiculaires; leur voilure est aussi dilTé-
rente, et ils portent de 4 à 12 canons, et de 2â à 60
hommes d'équipnge.
Les bâtiments à flottille sont des embarcations de
toute espèce, de toute nature, de tout greement ; ce sont
des canonnières, des bombardes, et autres petits navires
entretenus dans les ports de mer pour le service des
côtes ; ils sont armés de i à 2 pièces de canons ou caro-
nades.
Les bâtiments à vapeur sont encore une espèce de
navires destinés à la guerre; ce sont les navires où la
vapeur est employée comme auxiliaire ou remplaçant du
vent. Construits aussi pour marcher à la voile, ils por-
tent une mâture, les uns decorvettes, les autres de bricks
ou de goélettes.
Leur force et leur équipage varient suivant les dimen-
sions ; il en est qui portent 4 caronades , et d'autres qui
en portent 18 ou 20; le nombre d'hommes en propor-
tion.
Là finissent les bâtiments dits de guerre.
Les corvettes de charge, les gabarcs et les petits
bâtiments de transport sont des navires de transport;
ils sont placés ainsi selon le rang qu'ils tiennent dans la
marine, par leur tonnage et leur force.
Les corvettes de charge sont ce qu'autrefois on appe-
lait des flûtes; ce sont les bâtiments miinitionnaires des
armées navales; elles peuvent être armées en guerre;
mais en général elles ne portent que 6 à 12 canons.
Dans les temps de guerre, lorsqu'on a besoin de bâ-
timents de transport, on frète toute espèce de bâtiments,
de quelque sorte , de quelque tonnage qu'ils soient; leurs
maîtres ou patrons arborent alors les couleurs de la na-
tion qui les a frétés, ils sont sous sa protection pendant
toute la campagne; du reste il n'y a pas dans la marine
de l'Etat de bâtiments de transport au-dessous des ga-
b^res ou petites corvettes de charge.
En dehors de la marine militaire il est des navires de
plaisance que les ports entretiennent pour les visites des
soliverains: ce sont des yactiis. Je crois qu'en France il
n'y en a que deux; et il est inutile de dire qu'ils sont
gréés et arrimés avec toute l'élégance possible , que l'art
de la construction y rivali^^e avec celui des décors, et
que tout y est luxe , jusqu'aux armes de guerre.
On compte cinq principales écoles de marine : l'école
navale, en rade de Brest; l'école d'application des in-
génieurs constructeurs de vaisseaux et des ingénieurs
hydrographes , à Paris; l'école spéciale du génie mari-
time, à Lorient; l'école d'artillerie de marine.àLorient et
à Toulon ; le dépût des équipages de ligne, à Brest, il y a
en outre des écoles de navigation dans les ports impor-
tants.
Quatre divisions forestières de la marine sont établies
pour la recherche, le martelage et l'exploitation des
bois propres aux constructions navales: la première, à
Paris; la seconde, à Orléans; la troisième, à Angouléme;
et la quatrième, à Lyon.
Les chantiers de constructions navales sont à Brest,
Lorient, Cherbourg, Toulon, le Havre et Bayonne; les
forges, les fonderies et les manufactures d'armes, à
Riiel , Saint-Gervais, Nevers, la Villeneuve, Casteinau
et Mézières; les fusées de guerre se fabriquent à Toulon.
Les forçats e:nployés à certains travaux de la marine
sont répartis en quatre bagnes : dans le premier, à Tou-
lon, se trouvent les condamnés à dix ans et au-dessous;
ilans les deux autres on met les condamnés à un temps
plus long; néanmoins, des mesures ont été prises pour
tenir séparés des forçats à perpétuité ceux dont la peine
n'excède |)as vingt ans-
Le bagne de Lorient est exclusivement réserve'aux mi-
litaires condamnés (tour insubordination.
Le nombre des forçats s'élevait l'année dernière k
5,500 ; les frais de surTfillance , d'administration et d'r q»
MUSEE DES FAMILLES.
315
tretien qu'ils nécessitent sont , année commune , de
2,571 francs \ leurs travaux rapportent 2,082,286 francs.
La construction d'un bâtiment de guerre dure ordi-
nairement huit ou dix années; elle se fait par vinj?t-qua-
trièmes, c'est-à-dire que les travaux sont divisés en
vingt - quatre catégories. Ou exécute ordinairement
deux ou trois vingtTquatrièmes par an. Maintenant lais-
sons parler un écrivain orthodoxe en marine, M. Che-
valier, l'un des rédacteurs du Musée des familles.
Une longue pièce de bois , aux extrémités de laquelle
se dressent , en regard , deux autres plus petites, for-
ment la quille du bâtiment , son élrave et son étambot.
C'est sur cette faible base que s'élèvera tout l'édifice ,
dont chaque partie sera plus faible encore; cependant
jamais édifice n'aura été plus compacte et plus solide ,
tant que chaque pièce soutiendra l'ensemble et sera
soutenue par lui.
Sur cette quille , que l'on pourrait nommer l'épine
dorsale du navire, s'accoupleront des côtes arrondies et
nivelées , de telle sorte que leur courbure, très pronon-
cée au milieu de la carène pour former le ventre du
bâtiment , diminue insensiblement en approchant de
l'étrave, pour en faire un tranchant propre à fendre les
vagues , et s'élève vers l'étambot , afin de donner au na-
Tire des hanches sur lesquelles il puisse s'asseoir ; et il
faudra que ces façons ne soient ni trop effilées , ce qui
augmenterait la rapidité aux dépens de l'équilibre, ni
trop arrondies , ce qui produirait l'effet coatraire. Mais
on trouvera un moyen terme à ces deux coiwîitions, et
la carène sera assez aiguë pour couper l'eau , assez plate
pour s'y soutenir. Admirable conciliation des deux plus
incompatibles propriétés!
Puis, ce s(iuelelte sera couvert, enveloppé, lié dans
ses parties, par des planches qui formeront son bordage,
et l'embrasseront dans toute sa longueur comme autant
de ceintures successives.
Et quand cette enveloppe aura recouvert toute la mem-
brure , quand la carcasse sera achevée et formera une
longue boîte ovale, on fermera cette boîle avec plusieurs
ponts parallèles qui marqueront les étages de l'édifice ,
la cale, les batteries, le faux-pont, etc., et chacun de
ces étages sera divisé en compartiments ; ici la demeure des
caliers, la fosse aux lions; la soute aux poudres, la cam-
buse ; au-dessus la chambre du coumiandant, les carrés
des officiers , les hanvacs de l'étiuipage : ici s'accroupi-
ront les canons , là fumeront les cuisines ; là seront les
câbles, là les vivres y là les munitions de guerre ; là les
pompes, tout ce qu'il faut enfin pour faire le tour du
monde, pour vaincre la mer, les vents et les écueils ,
pour anéantir des flottes , pour loger , nourrir, vêtir ,
armer, protéger plusieurs centaines d'hommes pendant
des années entières.
L'immense quantité de matériaux , d'agrès, de muni-
tions nécessaires à un vaisseau, est incroyable; on l'a
dit cent fois, et c'est vrai: entassé dans une plaine, tout
cela formerait une montagne trois fois plus grosse que
le vaisseau lui-même, et cependant tout cela s'y loge,
y prend sa place ; et rien n'est encombré , tous les pas-
sages sont libres , et il reste encore assez de place pour
former des salons, des boudoirs au capitaine, et des pro-
menades aux matelots.
Mais si la coque du navire et l'économie de son inté-
rieur captivent l'admiration , que dire de l'harmonieuse
combinaison de son gréement , autre modèle de grâce
et de hardiesse ?
U n'existe pas d'appareil pins conoplique' que le grée-
ment d'un navire , et cependant le résultat cherché est
bien simple ; c'est le même qu'obtient le cygne en on vrant
au vent ses deux ailes , quand il nage sur un étang.
Aussi, à la première vue , tout ce labyrinthe de cord igcs,
de voiles, de vergues et de mâts s'o£fre-t-il comme une
combinaison plus élégante qu'utile ; il n'y a pourtant
pas, dans cette apparente profusion d'apparaux, une
cheville , un anneau , une poulie, pas un petit bout de
toile ou de filin qui n'ait son rôle nécessaire et d'où ne
puisse dépendre un jour le salut du navire.
C'est que l'art de la navigation n'est plus dans ses langes,
et ne consiste plus, conune au temps de son origine, à
fuir devant la brise avec une voile carrée, qu'on baissait
pour prendre la rame dès que tourtiaitle vent. Cet art,
le plus difficile et le plus perfectionné de tous, a trouvé
autant de secrets et de ressources que le vent et la mer
■ont de caprices.
Le navire , en sortant de la cale de construction ,
entre nu dans la mouvante arène , comme Thomme qui
vient au monde; ce n'est qu'après sa mise à l'eau qu'on
le grée. On conmience par planter jusqu'au fond de ses
entrailles les trois bases de tout l'édifice aérien : son
bas-mât de misaine., devant; son grand mât, au milieu ;
et son bas-mât d'ar/nnon, placé derrière. Chacun d'eux
est coiffé d'une hune plate , en demi-lune , qui laisse pas-
sage à un second mât plus faible , et lui donne le non»
de màt de hune.
Sur le second n>àt s'élève de la même manière un troi-
sième , le màt de perroquet., et sur ce troisième enfin,
le mât de calacois, qu'on surmonte encore d'une flèche,
dernier degré de cette élégante échelle , dont la pointe
perce les nuages. Ces trois derniers mâts , désignés , en
outre sous le nom commun de celui qui leur sert de base,
se calent ou s'élèvent à volonté, comme les tubes d'une
lunette, avec cette différence qu'ils s'abaissent l'un sur
l'autre , les plus faibles sur les plus forts , tandis que
les tubes rentrent l'un dans l'autre, les plus étroits dans
les plus larges.
Un màt de beaupré sort encore, comme une lance en
arrêt, de la poulaine ou avant du navire, allongé aussi
d'un bout-dehors qui se ramène et se pousse à volonté.
Les vergues., barres transversales destituées à porter
la voilure, montent ou descendent le long de ces diffé-
rents mâts, et de la tête de cbacnn de ces derniers tombent
à droite et à gauche, en avant et eu arrière, les haubans,
échelles et appuis tout à la fois; les étais , dont le nom
désigne l'usage; les drisses ., qu\ hissent et amènent les
voiles; les balancines ., qui suspendent et balancent les
vergues, et les mille autres parties de cette abondante
chevelure noire qui va d'un màt à l'autre , qui descend
par cascades , de barre en barre , de hune en hune , de
vergue eu vergue , depuis la pointe de catacois jusqu'aux
derniers por/e-/iau6ans , le long de la préceinle. Comme
je l'ai dit , chaque pièce de cet appareil a sa nécessité.
Eh bien ! le beau est si intimement lié à l'utile qu'au
premier aspect on n'y voit, au lieu de calcul, qu'une
élégante coquetterie, et l'on est porté à pren !re pour
la toilette du navire ce qui en est avant tout la dé-
fense et l'indispensable vêtement. Ces mâts sont si élan-
cés, si fins, si gracieusement étages dans les airs ! Et
ces vergues qui les coupent en croix de distance en dis-
tance, et qui montent de plus en plus minces et de plus
en plus courtes, jusqu'à leurs grêles sonunets; ces hunes
à jour dont la blancheur se détache au milieu des hau-
bans comme un^bois de harpe sous ses cordes renversées;
et ces milliers de manœuvres tendues dans tous les sens,
316
LECTURES DU SOIR.
de haut en bas , de tribord à bâbord , de l'avant à l'ar-
rière , séparées , confondues , parallèles , obliques , per-
pendiculaires , croisées de cent façons , et toutes flxées ,
propres , bien peignées , vibrant au moindre souffle ; tout
cela forme un ensemble si harmonieux, si complet, si
admirablement assorti dans ses moindres détails, qu'une
coquette ne mettrait pas plus d'art et de magie dans les
dispositions voluptueuses de sa parure de bal !
Et pourtant ceci n'est rien encore , ce n'est que la ma-
chine du navire. Il faut voir cette machine s'animer sous
un souffle et devenir le véritable homme de l'Océan.
Il faut la voir combattre au milieu des nuages de la
poudre et des hurlements du canon.'
Montez sur le quai du port, regardez bien ce vaisseau
qui appareille. Voyez ! un frémissement de vie court
dans tous ses membres. Il répand son équipage sur son
pont, dans ses hunes, le pond à ses vergues et le jette
±
par grappes sur ses haubans. Les poulies crient sous les
cordes , les grandes voiles s'étendent sur leurs rahngues;
les vergues montent lentement vers les barres ; les focs
échancrés flottent en écharpes, secouant joyeusement
leurs écoutes; le pavillon national s'élève et se déploie
majestueusement sur le couronnement doré du vaisseau,
pendant que sa flamme capricieuse s'agite et claque
comme un fouet au sommet du grand mât.
Tout à coup voilà que le mouvement se communique
à la masse entière : on lève l'ancre qui mordait le fond ,
le vaisseau s'ébranle , ouvre au vent toutes ses voiles ,
bondit de joie sur la houle et part !
USAGES rUHTSSacS SUT BRETAGNE.
Chaque jour la civilisation off-ce l'emproinfe rude et
Costumes bas-bretons.
Dessin de GaVARNI, gravure de Sears.
bizarre des coutumes cl des mœurs de la Basse-Bre- JU
tagne; dans ces mœurs pleines d'étrangeté, on retrou- X
vait encore beaucoup de traces des usages celtiques et ^
des coutumes romaines. Ainsi, pour les enterrements,
par exemple, et pour les cérémonies funèbres, on est
forcé d'y reconnaître d'incontestables analogies.
Non pas que les Bas-Bretons aient jamais brûlé leurs
morts sur les splendides catafalques dont parlent Dion et
Hérodien; catafalques d'ivoire , d'or et de bois précieux.
surmonté du personnage que l'on voulait déifier , et qui
semblait porté aux cieux sur les ailes des flammes. Mais
ces ressemblances consistent dans une foule d'analogies
dont la forme catholique laisse transparaître le fonds
païen.
Pour n'en citer que quelques preuves , énumérons le
banquet qui suit les funérailles des Bas-Bretons, et dans
letiuel l'éloge du mort devient une sorte d'apothéose
bourgeoise dont rorigine n'en est pas moins dans les
MUSÉE DES FAMILLES.
317
solennités mortuaires qui rassemblaient tout le peuple
romain autour du catafalque où l'on avait exposé le
corps et autour du bûcher sur lequel on brûlait les restes
de celui qui n'était plus.
Les pièces de monnaies placées dans les mains des
morts sont-elles autre chose que l'obole posée sous la
langue des cadavres romains et qui devait servir à payer
^, le passage de la redoutable barque du nautonier Caron?
^ Enlin, les cierges allumés et la braise que l'on jetait
dans la fosse ne sont-ils pas eux-mêmes une dernière
^
Catafalque d'un empereur romain.
Dessin el gravure de SeaRS.
trace du bûcher? Quant à l'exposition du cercueil, elle
n'est pas autre chose que le catafalque romain, ressem-
blance qu'une chapelle ardente rend souvent plus com-
plète encore.
M. de Marchangy a décrit avec beaucoup de poésie et
de science les mœurs bretonnes telles qu'elles étaient en
ce siècle.
Lorsqu'un Bas-Breton est malade , des pronostics sans
nombre annoncent sa mort ou sa guérison.
Si le pain béni dans la chapelle de Saint-Servais moisit
dans le reliquaire où il est précieusement enchllssé,
si la rose de Jéricho ne laisse point épanouir sa corolle
prophétique , si l'on entend dans les rues du ténébreux
Morlnix la roue du Cariguel-Ancou traînée par des
318 LECTURES DU SOIR.
squelettes et couvert d'un linceul, c'est un présage in- J, d'espp'rance. Ces chrétiens, aveugles et ingrats, ne sem-
faillible de mort. $ bleut aller à Dieu que lorsqu'ils ne peuvent plus faire
C'en est un encore que de voir des vautours au-dessus ¥ autrement. Au lieu de suivre l'exemple de leurs pères,
de la maison d'un malide: car ces oiseaux de proie ont i qui imploraient l'huile des saintes onctions dès les pre-
Todorat si fin qu'ils sentent trois jours à l'avance la 3^ niières atteintes d'une grave maladie, et qui conservaient
mort d'un homme vivant. '^° encore assez de force pour aller la demander au pied
Des paysans m'assurèrent avoir vu passer, au milieu -^ des autels, ils attendent que la mort les presse ; en telle
de la nuit, un char rempli de morts, suivi d'une procès- + sorte que cette huile des miracles s'énerve sur leurs
sion de morts tenant des cierges et se dirigeant vers l'é- ^ fronts pusillanimes . baignés des froides sueurs de l'a-
glise oii l'iui de ces morts avait dit la messe. Chemin fai- ^ gonie. Leur repentir ne peut souvent monter jusqu'au
saut , le char s'arrêta devant les portes de trois maisons: 4^ trône de la miséricorde divine, lorsqu'il n'y est porté
l'on y frappa trois coups. Dans chacune des trois mai- 5 q"^ P^r le souffle débile d'un être expirant. Qui croirait
sons une personne mourut avant la tin de l'année. ^ cependant que cet abus, répandu dans un grand nombre
Au premier jour de l'an, dans certaines paroisses, on J de provinces depuis peu de temps, tient à l'erreur la
va jeter dans les fontaines autant de morceaux de pain + P''^^ ridicule? On croit que celui qui a reçu l'exlréme-
qu'd y a d'individus dans une famille, et par l'arrange- 5 t'nf'io» ne peut plus, même en guérissant, manger de
ment qu'ds conservent en surnageant, onpenseconnaître 3^ la chair, et marcher les pieds nus.
ceux qui doivent trépasser dans le cours de l'année, 'f La coutume presque générale est d'étendre ceux qui
Si le malade est un enfant, et si le voile blanc que la tÇ, trépassent sur un lit de cendres et de les couvrir du
mère jette dans la fontaine de Loguioy surnage sur les 3p cilice de la pénitence. C'est en cet état que le chrétien
ondes consolantes, l'enfant ne périra pas. ^ doit quitter un monde où le plus vertueux, souvent dis-
Celui qui, même en bonne santé, voit en songe un ^ trait de son salut par de séduisantes illusions, doit ra-
médecin, fera fort bien de dicter aux clercs son testa- S mener humiliée et confuse, devant l'Eternel, une àme
ment. Si l'œil gauche d'un mort ne se ferme pas, un ^ transfuge des célestes vérités.
de ses parents est menacé d'une mort prochaine. Quand ^ En quelques endroits on se borne à faire une croix de
le moribond est prêt à rendre le dernier soupir, consul- ^ cendre bénite sur la poitrine du moribond. Ailleurs on
tez /a fumée du foyer : s'élève-t-eile avec facilité, l'àme ^ verse par trois fois sur lui une pluie de cendres, di-
va monter facilement au ciel ; mais si cette fumée épaisse 5» gnes adieux que lui fait cette terre chétive et périssable,
et noire revient sur vous en tourbillons, l'enfer attend tÇ cette terre qui semble, en ce moment suprême, faire
une nouvelle proie. "i^ retomber en poudre sur la tète du chrétien désabusé tous
Les étoiles qu'on voit fder sont des âmes qui se ren- ^ les biens dont il fut follement épris !
dent en paradis; si, pendant qu'elles font ce brillant Ik= Celui qui meurt sans avoir fait sa d^risf ou testament
trajet, le chrétien qui les contemple a la présence d'es- ^ est regardé comme un désespéné, comme un être baïuii
prit de faire un vœu. ce vœu est soudain exaucé. ^ de la terre et du ciel. Une telle erreur ne provient pas
Quand quelqu'un est à l'agonie, on envoie chercher 3E seulement, ainsi qu'affectent de l'insinuer certains glos-
son parrain et sa marraine, s'ils vivent encore, pour â, sateurs , jaloux des innnunités du clergé, de ce que
qu'ils voient mourir celui qu'ils ont vu naître. i l'Eglise exhorte ceux qui sont en danger de mort à lui
Les Bretons sont dans l'usage de faire une certaine 5° laisser une portion de leurs biens, sous peine d'être ré-
prière pour que le malade meure à l'instant, s'il ne doit tC piouvés par elle; cette erreur provient Surtout de ce
pas guérir. Ils font dire, à cet effet, la messe du Tépidu, ^ que, suivant une ancienne superstition, la mort subite
mot breton qui signilie l'un ou l'autre. « Dieu fasse qu'il $ est présumée une punition infligée par Dieu à de grands
soit Tépidul • disent les Bretons, eu parlant d'un ma- ^ coupables. Ceux qui en étaient frappés mouraienl pres-
lade à l'agonie. ^ que tous sans avoir le temps de dicter leurs dernières
Rien n'est plus touchant que les cérémonies qui ac- ± volontés. Confondant l'effet avec la cause, on consi-
compagnent l'extrême-onction. Les autres sacrements % dérait donc non-seulement la mort subite, mais en-
sont en harmonie avec l'utilité sociale; la religion qui ^ core l'absence de testament, comme une marque de ré-
les prescrit eu retire, au moyen de l'arniHioration indi- % probation surnaturelle. De là vient que l'on dit de celui
viduelle et de l'édificatiou générale, un avantage qui ^ qui trépasse soudainement qu'il mturt sans langue; de
doit proliter à tous. Mais en concentrant les bienfaits de ^ 'à vient aussi que Ion punit le défaut de testament, ce
l'e.itréine-onclion sur le chrétien mourant, dont elle ■^l;^ qui me semble rudement sévère, par la confiscation des
cesse il'attendre quelque cho.sc ici-bas, elle se montre, ^^ meubles et le refus d'inhumer le défunt en terre sainte,
s'il se peut, plus généreuse encore. L'huile formidable X •^"^^' appris-je avec plaisir que l'Eglise, toujours la pre-
dont elle vient uindre à la fois le corps et l'àme, qui ne pi^ mière à condamner la superstition et les abus, adoucit
sont plus, après les combats et les souffrances de cette °j^ la rigueur des anciens usements par une feinte chari-
triste vie, que deux plaies effrayantes, fait à la fois espérer ^'r table. Elle suppose que tout houune mort sans langue a
à ce roi (pi'elle sanctilie sur un trône de doideurs la ré- ^ remis tacitement sa dernière volonté à ses parents et à
mission de ses fautes et la guérison de ses maux corpo- ^^I-^ son évèque . tjui s'entendent ensendile pour couiposer au
rels. Elle efface ses souillures et le dispose à paraître «^^ nom du trépassé le meilleur testament possible dans
sans tache devant l'Eternel. Le viatique est. connue ^1^ l'intéiftde la famille, de l'Eglise et des pauvres.
rmdicpK' son nom, la munition du voyage d'outre terre. -^ Dès qu'une personne expire, on s'empresse de répandre
Il est des diocèses où l'on reçoit tous les jours l'ex- ^ l'eau des vases que contient le logis, de peur que l'àme
trtine-oncdon pendant les maladi^'s périlleuses, et jus- ^ errante ne s'y étant baignée, on ne boive un coup de ses
qu'à trépas ou guérison. Une frayeur popidaire, accn-- ^È |iéchés. Quand quelqu'un est lrép;issc, un honune \-êtu
ditée par (le faux docteurs et vaiiuMuent combattue par ..jo d'une robe noire, sur laquelle on a. peiul des larmes
l'Egiise, détourne les chrétiens de recourir à ce sacre- 'X et des os croisés, et coiffé d'une iuitrc, aussi funèbre,
ment libérateur tant qu'U leur reste une dernière lueur 1 se rend dans les carrefours , et crie qu'un tel est mort
MUSEE DES FAMILLES.
319
et que son enterrement aura lieu tel jour. 11 est suivi
d'un grand nombre d'enfants qui agitent des sonnettes
et qui portent des flambeaux.
On donne au défunt, s'il a été marié, la chemise qu'il
eut le jour de ses noces; mais, hélas! ce tissu que lit
tressaillir l'amour ne peut réchauffer un cœur à jamais
éteint.
Si le mort est un enfant, on l'enlève par la fenêtre,
et non par la porte; car si, par malheur, il en arrivait
autrement , les mères qui passeraient par cette porte fu-
neste n'accoucheraient que d'enfants morts-nés.
Les Bretons et beaucoup d'autres peuples de France
s'imaginent être fort agréables aux trépassés en leur
mettant dans la main quelque pièce de monnaie, et de
petites cordes nouées de plusieurs nœuds. Les parents
et les amis, pleurant en silence, accompagnent le
cercueil. Dans les funérailles de haut rang, quatre en-
fants vêtus de robes blanches , tiennent d'une main un
cierge allumé, et de l'autre un pot de braise qu'on sau-
poudre d'encens et qu'on jette ensuite dans la fosse.
Les Bretons ne souffrent pas qu'on se serve de chevaux
pour la voiture où est le mort; il faut que ce soit des
bœufs ou des juments, et qu'aucune ne soit pleine. Ils se
croiraient insultés s'ils recevaient le prix du loyer des
bêtes de somme qu'ils ont prêtées pour un si triste usage.
Les jiunents ou les bœufs qui traînent ce char funé-
raire s'arrêtent-ils par hasard , on attend qu'il leur plaise
de se remettre en route, et l'on se garde bien de les y
engager de la voix ou de l'aiguillon : trop tôt on arrivera
au dernier séjour. Pendant cette halte fortuite , qui sou-
vent se prolonge des journées entières, les assistants
s'asseyent sur les pelouses voisines et le long des haies
touffiu's, s'entretenant des vertus du défunt et faisant
succéder a ces éloges sincères des gémissements et des
sanglots. Si le cercueil passe devant une croix, on at-
tache à la base de cette croix une autre petite croix de
bois. Cela s'appelle rafraîchir la dévotion. Cet usage
vient des Celtes, qui , chaque fois qu'ils passaient devant
un tombeau," y jetaient une pierre, afin que toutes
ces pierres amoncelées formassent à la longue un monu-
ment funéraire.
Après avoir donné la sépulture à celui qu'on a perdu ,
on se rend au banquet funèbre. Les vieillards seuls res-
tent dans le cimetière, comme si ce n'était plus la peine
d'en sortir pour y revenir sitôt. Assis sur les mauves des
tombes, ils se proposent des énigmes; mais le trépas
garde le terrible mot de la sienne !
Il n'est pas de pays en France où l'on ait plus l'esprit
de famille qu'en Bretagne. Là , la parenté y dépasse le
douzième degré et va de générations en générations ;
aussi certaines familles sont-elles toute la vie en deuil;
car il n'est guère de mois où elles ne perdent pour le
moins un cousin , et quelquefois deux on trois.
Pendant une année entière , le deuil n'éclaircit passes
lugubres couleurs sur le front des parents, qui , loin de
vouloir être consolés , aiguisent par tous les moyens
d'une tendresse ingénieuse les regrets et la souvenance ;
durant les douze mois des pleurs, les miroirs restent
voilés; pourquoi l'épouse et la fille voudraient-elles ajou-
ter, parles soins de la parure, à la beauté qui ne peut
plus réjouir les regards d'un époux ou d'une mère ?
Les vases sont retournés dans les buffets; plus de ban-
quets, plus de gais festins; les meubles sont placés dans
un ordre opposé à celui que le défunt avait établi de son
vivant, afin que ce dérangement rappelle, par le besoin
du moindre ustensile , celui qui n'est plus.
L'année du deuil ne peiit contenir tant de regrets et
tant d'amour ; ils débordent ce cercle trop étroit pour
des cœurs trop pleins, et vont étanchor les plus loin-
taines époques de la vie. Chaque année une fête est con-
sacrée aux souvenirs des morts, qui , par mille coutumes
attendrissantes, sont appelés dans les deu)eures hérédi-
taires. Ils y viennent en si grand nombre qu'alors , sui-
vant un proverbe de Morlaix, il y a plus d'âmes dans
chaque maison que de feuilles sur un chêne. Voilà pour-
quoi, durant la fête des morts, on ne balaie jamais les
maisons; car, dit-on, cet usage impie serait le balaie-
menl des mûris. Ou place autour de la table et du foyer
des sièges sur lesquels on ne s'assied pas; ils sont
réservés aux trépassés. Persuadés qu'invisibles et muets
ils y ont , en effet, pris place , on leur parle comme s'ils
étaient présents. Mais c'est dans les cimetières que ces
entrevues imaginaires, que ces étreintes de boruu;s in-
tentions font illusion à ce point, que, pendant un jour
l'hibitant de Morlaix peut croire qu'il a vécu réellement
avec toutes les générations de ses ascendants. Les familles
apportent leur repas dans le champ de la grande assem-
blée; on s'assied autour des tombes; personne cette fois
ne manque au festin ; le deuil est suspendu, car l'absence
a cessé. La mort , vaincue de toutes parts, ne retient plus
sous son inflexible loi que ceux que des cœurs ingrats ne
sont pas venus chercher. Tel est l'à-conipte que le chris-
tianisme donne sur la résurrection. Après ces fêtes puis-
santes , les cimetières redeviennent taciturnes : en re-
tournant chez eux , les parents se disent que les trépassés
les suivent. Hélas! ce sont au contraire les vivants qui
suivent de près les morts, et qui ne tarderont pas à les
rejoindre pour toujours !
Les Bretons conservent les têtes de leurs parents dans
de précieux reliquaires , auxquels on donne la forme de
petites maisons, avec des pignons, des portes et des
croisées. On les dépose dans un lieu apparent de l'église
ou dans le plus bel endroit du Cimetière. Il est des pa-
roisses où l'on construit des chapelles qui n'ont pas d'au-
tre usage que de recevoir de si précieux restes. Le pas-
sant reconnaît ces ossuaires à une douzaine de têtes de
morts sculptées en pierre et placées dans des niches pra-
tiquées à l'extérieur.
Les nobles ont leur sépulture dans les chapelles du
manoir ou dans Venfeu des abbayes qu'ils ont fondées,
et des cathédrales enrichies de leurs bienfaits. On met
quelquefois dans leurs tombeaux des vases de charbon
ardei)t, sur lequel on répand des parfums. Souvent le
parent du défunt vote à sa mémoire une lampe perpé-
tuelle, dont la fondation coûte vingt-cinq sous par an,
11 faut le répéter, ces mœurs, restées stationnaires du-
rant tant de siècles , s'effacent chaque jour, grâce aux
progrès de la civilisation et aux succès de l'industrie,
et l'ignorance, source de tant de superstitions et de
malheurs, est combattue, dans la Bretagne, par les
hommes de cœur et de sa\-oir qui ne manquent point à
cette généreuse contrée. Grâce à leurs efforts , les bien-
faits du commerce chassent la misère, adoucissent h -,
mœurs, et rendent désormais impossibles les guerres
civiles, les chouanneries, qui n'ont que trop désolé 11
Bretagne. C'était une guerre d'autant plus'terriblequ'ell ;
n'avait rien de réglé.
Dès qu'un point se trouvait menacé , ou lorsqu'un ;
expédition projetée devait être mise à exécution , le com-
mandant de l'arrondissement territorial faisait sonner L»
tocsin dans toutes les paroisses de son ressort, et indiquait
uu lieu de réunion. Au signal , le paysan quittait sa houe
320
LECTURES DU SOIR.
prenait son fusil , se munissait de pain pour quelques
jours et s'empressait d'accourir. Des femmes , des en-
fants prenaient même les armes; on en a vu mourir au
premier rang. Le Vendéen, une fois arrivé, ne quittait
janjais son fusil , même pendant le sommeil. Il n'était
point soldé et ne recevait en campagne que la nourriture.
La manière de combattre de ces paysans , étrangère îi la
tactiiiuc usitée dans les armées réglées , déconcertait
tous les plans. Chaque division marchait en colonne par
trois ou quatre hommes de front ; la tète était dirigée par
un des chefs qui seul connaissait le point d'attaque. Des
tirailleurs précédaient la colonne : c'étaient les chas-
seurs les plus adroits qui se glissaient le long des haies
et des fossés pour tirer, le plus près possible, sur les
soldats du parti opposé. Bientôt la masse s'avançait avec
rapidité , sans conserver aucun ordre , et en jetant des
cris à la manière des sauvages ; elle se repliait ensuite
pour attirer l'ennemi , puis , étendant ses ailes , elle for-
mait un cercle pour l'envelopper en le débordant. Cette
manière de s'éparpiller, de s'étendre en éventail, s'ap-
pelait s'égailler. lîniin, au signal décisif, tous les Ven-
déens se précipitaient avec fureur sur les baïonnettes,
renversant par leur impétuosité ce qui s'opposait à
leur choc, et ne recevant prisonnier que l'adversaire.
désarmé. Dans le commencement de la guerre, quand fl
s'agissait d'enlever une batterie, un chef désignait un
certain nombre d'hommes déterminés; ceux-ci partaient
en désordre, quelques-uns armés seulement de bâtons
ferrés, et marchaient droit aux canons. Au moment où
ils y voyaient mettre le feu , ils se jetaient par terre pour
se relever et marcher en avant après la décharge. Us ré-
pétaient cette manœuvre jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés
sur les pièces, qu'ils enveloppaient aussitôt, et dont ils
réussissaient fréquemment à se rendre maîtres après n'a-
voir perdu qu'un petit nombre de combattants. Les sol-
dats républicains, au contraire, marchant en colonnes
serrées , engagés dans un pays couvert et montueux ,
avaient souvent des (iles entières emportées par le canon.
Les Vendéens employaient peu de cartouches; ils char-
geaient ordinairement leurs fusils de plusieurs balles;
nés chasseurs et accoutumés au tir, ils tiraient juste.
S'ils étaient repoussés , ils savaient se rallier facilement,
protégés par l'habitude et la connaissance du terrain, et
ils revenaient promptement à la charge.
Riais ces temps sont changés , grâce à Dieu , et la Bre-
tagne, en marche vers les bienfaits de la civilisation, de-
viendra, avant peu d'années, le plus industriel, le plus
aisé et le plus heureux des départements de la France.
Breton chouan à l'affût d'un soldat bleu. Dessin de Maryille , gravure de Puud.
AU HTJOX central u'AnONNEMENX, RIE SAINT-GEORGES, 11.
DU'RLMÊ PAh I.E9 IT.IASMS JlKC\.\lQLE.*).ÙE E. DUVERCER ,
rue lie Vcniciiil , *.
XI.
IMUSÉE DES FAMILLES.
321
ÉTUDES HISTORIQUES.
LES FOLS EN TITRE D'OFFICE,
DEPUIS CHARLES VIII JUSQU'A FRANÇOIS I'
L'oreiile de Caillette. Dessin de Foussereau, gravure de Brown.
Charles VIlï, qui s'était proposé pour modèle de folie
et d'héroïsme Alexandre roi de Macédoine, préférait à
des fous vêtus de soie et armés de marottes, d'autres
fous plus aventureux habillés de fer et chevauchant la
lance en arrêt On ne lui connaît pas un seul fou de sé-
jour, c'est-à-dire attaché à sa maison royale et couché
sur l'état de ses offlciers.
Son dédain pour les fous en titre d'office venait peut-
être • de sa petite stature et débile complexion, » qui
auraient pu prêter matière à quelque maligne allusion
fournie par la taille exiguë et l'apparence chétive de ces
êtres incomplets -, peut-être aussi la franchise téméraire
d'un fou causa-t-elle la disgrâce du bonnet à grelots, s'il
est vrai que Rabelais ait représenté, sous les traits de
AOUT 1836.
T
Pichrocole, Charles VIII qui, <■ ne se contentant de son
grand, très ample royaume et si étendu, voulut avoir celui
des Deux-Siciles et par ce moyen se faire couronner em-
pereur de tout rOrient. »
Une querelle s'élève entre des bergers et des fouaciers
(marchands de galettes). Voilà la guerre allumée entre le
roi Gargantua et le roi Pichrocole. Celui-ci, dont le nom
indique le caractère bilieux et emporté, tient conseil avec
ses généraux sur les opérations de la campagne : l'ambi-
îioD et la flatterie font marcher si précipitamment les pro-
jets de l'assemblée, que déjà la France est subjuguée,
l'Espagne est conquise, puis l'Afrique, puis l'Italie, et la
Turquie, et l'Asie, et le monde entier^ d'un mot on force,
les villes, on détruit des armées, on traverse les mers,
— 4t. — TROISIÈME VOILOIE.
322
LECTURES DU SOIR.
on franchit les colonnes d'Hercule. Voici Barberonsse
qui se rend esclave du vainqueur et se fait baptiser;
voilà les biens et les terres des vaincus distribués aux
compagnons du héros!
• Là présent étoit un vieux gentilhomme, éprouvé en
divers hasards et vrai routier de guerre, nommé Eche-
phron (c'est-à-dire qui a de la sagesse), lequel, oyant ce
propos, dit : J'ai grand'peur que toute cette entreprise
sera semblable à la farce du pot au lait, duquel un cor-
donnier se faisoit riche par rêverie ; puis, le pot cassé,
n'eut de quoi dîner. Que prétendez-vous par ces belles
conquêtes? quelle sera la tin de tant de travaux et tra-
verses?— Sera, dit Pichrocole, que nous, retournés,
reposerons à nos aises. — Donc, dit Echephron, et si
par cas jamais n'en retournez? car le voyage est long et
périlleux. N'est-ce mieux que dès maintenant nous repo-
sions sans nous mettre en ces hasards ? »
Ce sage avis, renouvelé de celui de Cynéas à Pyrrhus,
fut-il adressé à Charles VIII par un fou à qui la gloire
n'avait pas tourné la tète? Charles VIII, qui n'avait guère
de sens^ au dire de Mézeray, reconnut bientôt, après les
malheurs de l'expédition d'Italie, qu'il eût mieux fait
d'écouter le conseil de son fou.
N'est-ce pas à cette époque qu'il faut rattacher l'exis-
tence d'un fou célèbre, cité par Erasme dans cette phrase :
Caillette et Nago ont-ils jamais rien dit de plus sot! Le
nom de Nago est le même que celui de Nabo^ idole ado-
rée anciennement en Palestine; on le dériverait encore
raisonnablement du bas latin nago^ qui signifie j'erre ou
je chancelé.
Louis Xll, de qui l'humeur enjouée et les saillies pi-
quantes contrastaient avec la gravité austère de sa tant
ionne femme Anne de Bretagne, avait deux fous, Cail-
lette et Tri boni et, dont François I" hérita ainsi que de
la couronne de France.
Caillette, qui ne descendait probablement pas d'une
folle appelée Cailletia, née à Gaïcte et vivant vers 1440,
selon Jovicn Pontan dans ses Dialogues, était fameux
dès Tannée 1498, puisqu'il est nommé et pourtrait au
naturel dans l'ouvrage latin de Jacques Locher, intitulé
Navis stultifera^ imité en allemand par Sébastien Brant,
et traduit en rime française par Pierre Rivière, édition
de Paris, 1497, in-folio. Ce livre, plus remarquable par
l'idée que par l'exécution, représente le monde comme
un grand vaisseau où s'embarquent toutes les folies
pour se noyer en route ou arriver à bon port, sans que
les fautes des passagers parviennent à compromettre le
salut du navire, allégorie philosophique empreinte du
génie allemand et imitée de la danse macabre.
La nef des fols du monde ofTie le personnage de Cail-
lette, comme le patron des modes nouvelles qui furent
adoptées à la fin du quinzième siècle. Sur la gravure, le
costume de ce fou semble noir avec des taillades blan-
ches, à l'e-spagnol; son pourpoint est tailladé surtout
aux manches; ses souliers sont également découpés ; ses
chausses serrées dessinent bien les formes de la jambe:
il a les clie\eux longs et frisés, la barbe rase, avec une
chaîne d'or au col. La figure de Seigni Jo.in est en re-
gard de celle-ci pour personnifier les anciennes modes
qui étaient en usage avant le temps où « les hommes se
prirent à se vêtir plus court qneonc, ainsi comme on
soiiloit vêtir les singes, et se mirent à porter si longs che
veux qu'ils leur empêchoient le visage et les yeux; de
plus, ils portoi(Mit de hauts bonnets sur leurs têtes trop
uiignonnement, et des souliers à trop longues poulaines.
Or, valets, mêmement à l'imitation des maîtres, et les
petites gens indifféremment portoient des pourpoints de
soie ou de velours, choses trop vaines et sans doute bai
neuses à Dieu. •
On doit rendre à Caillette une aventure que Bernier
attribue à Triboulet dans VHistoire de Blois, et que
Bonaventure Desperiers^ rapportée le premier dans ses
Nouvelles récréations et joyeux devis.
Les pages avaient cloué [oreille de Caillette à un po-
teau, et Caillette, qui pensait demeurer là le reste de sa
vie, ne disait mot; un des seigneurs de la cour passe et
le voit ainsi en conseil avec ce pilier; aussitôt il le fait
dégager et s'enquiert des auteurs de celte malice pour les
punir. Caillette, en son idiotisme., répond oui à toutes les
questions et promet de reconnaître le perce-oreille. On
fait venir tous ces gens de bien de pages en présence de
ce sage homme Caillette et on les interroge l'un après
l'autre ; mais chacun de nier effrontément. Allez faire
dire oui à un page quand il y va du fouet! Caillette di-
sait tout bas: Ce n'a pas été moi aussi! Enfin l'écuyer
demande au dernier page qui restait s'il s'avoue coupable
de ce méchant tour: Nenni, monsieur, je n'y étais pas!
alors Caillette, qui ne se souvenait plus de son oreille,
s'imagine qu'on le somme de répondre à la même inter-
pellation et répète d'un air contrit: Je n'y étais pas
aussi!
D'après cette anecdote, racontée par un contemporain,
Caillette devait être un fou sans mémoire et sans passion,
une espèce de brute pétrie de bêtise et de bonhomie, un
marmouset grotesque, amusant par sa simplicité idiote
autant que par son accoutrement ridicule. Quant à l'éty-
mologie de ce nom, qui a passé dans la langue, on balance
entre caillette.^ petite caille qui se laisse prendre dans les
filets où l'attire un miroir au soleil, caillette, tripe de
veau ou de mouton qui sert à faire cailler le lait, et même
caillette ou cauchoise, du pays deCatii: l'analogie d'un
fou avec une caille qui caquette sans cesse est frappante.
Ce nom-là s'employait au figuré du vivant même de
cette tête folle, car Marot écrivait en 1515 environ, que
s'il était jamais amoureux, il consentait à être appelé
caillette. Bèze, dans son Passavant ., dit au président
Lizet : < Si tu parlais ainsi, mêm« en Sorbonne. tous tes
confrères se riraient de toi comme d'une caillette. • Le
proverbe traditionnel de Montpellier était: fou comme
Caillette; enfin ce passage de la Satire Ménippée ne
laisse aucun doute sur l'origine de ce nom : « Et ce n'est
sans cause que les autres nations nous appellent caillet-
tes., puisque comme pauvres cailles coiffées (c'est-à-dire
comme femmelettes) et trop crédnles, les prédicateurs et
sorbonnistos nous font donner dans les rets des tyrans.»
Aujourd'hui ce mot est une injure fort usitée à Paris
pour désigner une personne indiscrète, frivole et babil-
larde; ainsi nombre de gens ne soupçonnent pas avoir
un fou pour patron.
Triboulet, le second fou de Louis XII, est plus connu
par les facéties qu'on lui a prêtées et qui eu feraient pres-
que un sage, si les inventeurs d'ana n'avaient pas seuls
contribué aux frais de son esprit. Le nom seul de Tri-
boulet, formé du vieux verbe tribouler, dont il ne reste
que Iribulalion., atteste assez la fâcheuse situation de ce
pauvre insensé à la cour. On lit dans Alain Chartier:
« Aux bons les adversités viennent et sont iouk'S. et par
fortune triboulés; • dans Froissard: «En Angleterre
pour cette saison ils étaient tons triboulés et eu mauvais
arroi ; . et dans Paqiiier : • Triboule ménage, • pour trou-
ble ménage. Il est doue certaiu que ce nom n'est pas tire
du grec triballos, fainéant, ni dttribalk, qui était syuo-
MUSEE DES FAMILLES.
323
nyrae de rôtisserie^ Blois, ni du latin iriputa^ diminutif
de tripe. Triboulet se traduirait bien par notre mot mo-
derne (le souffre-douleur.
■ Loin d'être un de ces fous spirituels qui réjouissent
par des bons mots, dit Bernier bien instruit par la tradi-
tion de Blois, ou qui disent au hasard quelque chose de
sententieux, ce n'était qu'un fiuvre hébété, natif du
Foix-lez-BIois. Comme les pages, les laquais et les en-
fants abusaient de sa misère, le roi Louis XII eut la cha-
rité de le commettre aux soins d'un gouverneur qui em-
pêchât qu'on ne lui fît du mal. C'est pourquoi Michel Le
Vernoy paraît employé dans l'état de la maison du roi
en qualité d'aide et de gouverneur de Triboulet.»
C'est apparemment de ce gouverneur qu'il s'agit dans
une nouvelle de Bonaventure Desperiers. Louis XII devait
faire son entrée dans la ville de Rouen; Triboulet fut
envoyé devant pour annoncer la venue du roi : n'était-ce
pas un étrange ambassadeur? Il était le plus fier du
monde de se voir sur un beau cheval caparaçonné de ses
couleurs et tenant sa marotte des bonnes fétts; il piquait,
il courait, il n'allait que trop. « Il avait un maître avec
lui pour le gouverner. Eh! pauvre maître, tu n'avais pas
besogne faite! H y avait belle matière pour le faire deve-
nir Triboulet lui-même.» Ce gouverneur lui ordonnait
d'arrêter, et Triboulet, ^uj craignait les coups {car quel-
quefois son maître lui m donnait) s'efforçait d'arrêter le
cheval à grands coups d'éperons, haussant et secouant
la bride, •^'arréterez-vous pas? lui criait son maître en
colère. — Le méchant cheval! répondait Triboulet, je le
pique tant que je puis, et encore ne veut-il pas arrêter !•
On voit que les fous d'office étaient, comme les petits
pages, sujets aux étrivières, et Triboulet, qui en avait
une telle appréhension, ne redoutait pas moins le bruit
de l'artillerie lorsqu'il accompagnait le roi à la guerre,
Jean Marot l'a placé dans un coin du tableau où il peint
le siège du château de Pescaire par les Français, dans
l'expédition de Venise en 1509.
Triboulet, fol du roi , oyant le bruit , l'horreur,
Courait parmi la chambre en si grande frayeur,
Que sous un lit de camp, de peur, s'est retiré.
Et crois qu'encore y fut, qui ne len eut tiré.
N'est de merveille donc si sages craignent les coups
Qui font telle tréraeur aux innocents et fous!
Triboulet fut un fol, de la léte écorné.
Aussi sage à trente ans que le jour qu'il fut né.
Petit front et gros yeux , nez grand et taille à vote (voûte),
Estomac plat et loag, haut dos à porter hotte :
Chacun contrefaisait, chanta, dansa, prêcha,
El de tout si plaisaat qu'onc homme ne fâcha.
La présence de Triboulet à l'armée n'était pas extraor-
dinaire alors, quoiqu'elle fût peu en rapport avec les
scènes sanglantes et terribles de la guerre : la chevalerie
opposait par là le rire à la mort et affichait son mépris
pour la vie; d'ailleurs on ne se battait pas toujours, et
après les grands coups de lance les petits coups de
langue. Pendant la bataille de Cerizolles, en 1544, le ,
marquis du Guast, lieutenant de Charles-Quint, crut un $
moment que la victoire était à lui, et, pour en transmettre ^
la nouvelle à sa femme, il dépêcha son fou en, lui baillant Hr
armes et cheval et outre lui promettant deux cents écus i
pour prix de sa commission -, mais la chance tourna et les ^
impériaux furent battus. Le bouffon, fait prisonnier en X
chemin, fut amené devant le duc d'Enghien, auquel il ra- • •
conta l'objet de son ambassade. « Mais qu'est derenu le • •
marquis? demanda le duc d'Enghien. —Je crois, répon- 1 1
dit le fou, que le marquis a youIu lui-même gagner son T
argent et qu'il est allë ayant moi porter la première nou>
velle de sa victoire. •
Le portrait que Jean Marot trace de Triboulet n'est
pas plus flatteur que celui que Rabelais en a fait, lorsque
Panurge, après avoir récité avec Pantagruel les litanies
de ce fnl à vingt-cinq carrats dont les vingt-quatre
font le tout, le consulte pour savoir si lui, Panurge, doit
se marier ou non.
Triboulet étant arrivé de Blois, on lui donna «une
vessie de porc bien enflée et résonnante à cause des pois
qui dedans étaient, plus une épée de bois bien dorée,
plus une petite gibecière, faite d'une coque de tortue,
plus une bouteille clissée pleine de vin breton, et un
quarteron de pommes. Triboulet ceignit l'épée et la gi-
becière, prit la vessie en main, mangea une partie des
pommes et but tout le vin; Panurge le regardait curieu-
sement et dit: Encore ne vis-je onc fol qui ne bût volon-
tiers et à longs traits! » Ensuite il lui exposa clairement
son affaire; mais avant qu'il eût achevé Triboulet lui
appliqua un grand coup de poing entre les deux épaules,
lui rendit en main la bouteille vide, le nasarda avec la
vessie et prononça cet oracle en branlant la tétc: Dieul
Dieul fol enragé^ gars moins^ cornemuse de Buzançai.
Là-dessus il s'éloigna pour secouer sa vessie, en se
délectant au mélodieux son des pois, et refusa d'ajouter
un seul mot. Panurge l'ayant pressé de questions, le fou
tira son épée de bois pour l'en frapper. « Bien fol est-il,
dit Panurge, cela ne se peut nier ; mais plus fol est celui
qui me l'amena, et moi très fol qui lui ai communique
mes pensées. »
Alors Pantagruel interprète la prophétie à sa manière,
en disant que Panurge est bien fou de se marier sur ses
vieux jours, qu'un moine troublera son ménage et le
rendra ridicule comme une cornemuse. Mais Panurge
explique à son avantage les paroles de Triboulet, en se
glorifiant d'être fou puisque tout est fol^ en assurant que
le moine ne sera qu'un moineau seuiblable à celui que
chérissait la Lesbie de Catulle, et eu se réjouissant d'être
prédestiné à ouïr les sons de la rustique cornemuse.
Triboulet avait une renommées! populaire qu'on disait
proverbialement, pour témoigner le peu d'estime qu'on
faisait de quelqu'un: Jem'en soucie comme de Triboulet.,
et qu'à sa mort, 'laquelle eut lieu avant l'année 1538,
Jean Voûté composa son épitaphe latine: «J'ai vécu fou
et par ce seul nom j'étais cher aux rois; est-ce que le
bouffon des rois ne peut pas devenir celui de Dieu?» Un
poète français rima et publia les Lamentations et Com-
plaintes de Triboulet, fol du roi, qu'il fait contre la
mort: c'est probablement le même rimeur qui avait im-
primé précédemment la Complainte sur la mort de
Caillette. La poésie avait besoin de quelques grains d'ellé-
bore.
VAVL !.. JACOS, bibliOphUt.
324
LECTURES DU SOIR.
MUSEK DES FAMILLES.
325
Comme un phare à travers l'orage ,
Il voit pâlir ton éclat pur
Sur cet oce'an sans rivage
Dont il fend les vagues d'azur.
Puis un an , puis un siècle passe ,
Puis encore un siècle , et ton cours
T'entraîne toujours dans l'espace,
Loin de lui qui te fuit toujours.
Soumise à des lois si funestes ,
Que tu dois errer tristement
Dans les solitudes célestes ,
Dans les déserts du lirmamenl !
Pleure , pleure , étoile charmante ,
Et luis sur nous dans tes douleurs ;
Comme moi , mon amie absente
Te regarde en versant des pleurs (1).
CASmXa DELAVIOMB.
(I) Une Étoile sur les Lagunes reste, par un Iraité parliculicr, la pro-
priété du Musée des Familles; le. directeur de cette Revue poursuivra
donc devant les tribunaux les journaux qui reproduiraient la pièce
de vers de Jl. Casimir Delavigne, et les compositeurs qui se l'appro*
prieraient et la mettraient en musique.
Dessin de FOUSSEREAU,grrtr((re (/«■ BnOWN,
826
LECTURES DU SOIR.
ÉTUDES D'HISTOIRE NATURELLE
REALITES FANTASTiaUES.
SOMMAIRE.
Domestldté. — RépubBqoe et edarage. — Tactique tnlHulre et for-
UficalioDS. — Ruses et assassinaU. — Rases defensJTes. — Toilette»
db^meoees. — Amours tnysterieuset «t taducreiions. — Amour
coi^jugal. — Teodresae maleroeUe.
Le menreillcux plaît à tons les hommes; voilà une
rërité que quelques-uns Teulent en rain nier ou dégui-
ser par je ne sais quel bizarre sentiment d'amour-pro-
pre. Ce merreilleui que les anciens semaient à pleine
main dans leurs théogonies, que nos ancêtres trouvaient
dans les légendes, que les royageurs poursuivent dans
les contrées lointaines, qui nous est arrivé tout mysti-
fiant de la lune, sous le contre-seing d'Herschell, aujour-
d'hui nous le cherchons avec avidité dans les œuvres
d'inspirations de nos romanciers , et souvent c'est uni-
quement à cet ami constant des utopies que nous devons
l'immense rogue des oar rages de dos économistes poli-
tiques.
Et moi aussi j'aime le merreilleui', mais trop pares-
seux pour courir après, je Teux le trouver sous ma
main quand je promène mes rêveries sur les bords d'un
ruisseau ou sous l'ombrage silencieux des forêts. Je veux
le voir à travers les ondes transparentes qui fuient en
murmurant ; je veux le rencontrer sous cette touffe
d'herbe , sous l'écorce brune de ce vieux saule , sous le
feuillage pendant de ce bouleau pleureur; je veux n'avoir
qu'à me baisser pour le saisir à chaque pas en me pro-
menant dans les bois de Boulogne , de Meudon ou de
Saint - Cloud. Là , cent peuples divers m'ouvrent leurs
singulières archives, et il ne manque dans ces archives
ni fantastique ni merveilleux pour ceux qui savent y
lire. Je veux vous en faire déchiffrer quelques pages avec
moi , car mon intention est de vous convaincre. Com-
mençons au hasard , par le premier titre qui se présen-
tera.
Voyez cette jolie maison de campagne si pittoresque-
ment assise à l'entrée du bois de Mention ; il y a quelques
innées qu'elle était habitée par un de mes amis, grand
amateur de joyeux propos , de bons dîners et de bonne
société, d'où il est advenu que la maison est aujourd'hui
déserte. Il fit élever dans sa basse-cour une couvée de
•aoards qui, forts jeunes encore, devinrent orphelins
pour la seconde fois , parce que la poule qui les avait
couvés se noya dans une mare en voulant les en retirer
quand elle les vit à l'eau. Chaque jour, un enfant de
dix à douze ans , fils du jardinier , allait depuis cette
funeste époque conduire les canetons dans cette mare
située à deux cents pas de la maison. Il les y laissait en-
viron une heure , puis les rameuait à la basse-cour.
Cet enfent élevait une pie qui , devenue grande , le
suivait en tous lieux et particulièrement à la mare
aux canards. Là , margot , perchée sur une branche de
saule , ne perdait pas de vue un seul instant les élèves
orphelins. L'heure du retour achevait à peine de sonner
qu'à l'imitation de son jeune maître elle s'agitait , allait
et venait autour de la pièce d'eau pour en faire sortir
les canetons puis elle marchait en sautillant derrière
eux, les surveillait, les forçait à grands coups de bec
à ne pas s'écarter du sentier , et s'efforçait de hâter leur
marche pesante pour regagner le logis.
L'enfant rencontrait - il parfois un de ses camarades
d'école, il s'arrêtait un instant pour jouer. C'est alors
que margot, restée seule conductrice de5 canards, re-
doublai' d'activité, de coup^ de bec et de criailleries,
pour les ramener sans malencontre dans la basse-cour.
Il arriva un jour que l'enfai i tomb malade et ne put
les conduire "' l'heure accoutumée. Margot , fort inquiète,
allait sauâ cessr de la cuisii - à la basse-cour et de la
basse-cou à la cuisine, en s'agitan: et criaillant beau-
coup plus fort que de couturn, , mai' le tout en vain :
personne ne se présenta poui conduii- les canards. Elle
prit don; le pari desespén d* les meuc. seule à l'eau,
et elle s'en acquitt. à la satisfactioi. de la fille d^ basse-
cour, qui , depu 4 , la laissa chargée de ce soii .
Margot remplissa c chaque jour son devoir avec autant
d'inteliigenct qu^ de dévouemei t , et il semblait même
qu'elle était fière de sa charge. Ce qu'il y a de certain,
c'est que si un chien ou un chat de la maisom s'appro-
chait un peu trop de son petit troupeau , elle lui sautait
aux yeux avec un courage qu'elle n'eût pas montre dans
toute autre circonstance.
Mais ses élèves étaient devenus gros et gras , et cha-
que semaine la cuisinière en diminuait le nombre. La
pie n'en continuait pas moins de conduire à la mare ceux
qui restaient , et sou zèle se soutint jusqu'à la fin , quoi-
que son chagrin fut visible et profond. Enfin le dernier
caneton fut mis à la broche, et margot, quand elle le
vit prendre dans la basse-cour, jeta un cri lamentable et
s'enfuit dans la forêt voisine. Depuis ce temps on ne l'a
jamais revue.
Je suis certain qu'avec de l'intelligence et surtout en
employant beaucoup de douceur, le^ hommes pourraient
soumettre à la domesticité et tirer d'utiles services d'une
foule d'animaux sauvages, pris même parmi ceux qui
passent pour avoir un caractère féroce et indomptable.
Mes amis en ont vu chex moi, de 1807 à 1810, une
preuve des plus convaincantes. J'habitais la campagne,
et , comme la plupart des jeunes gens , j'aimais beaucoup
à élever les animaux sauvages que je pouvais me pro»
ciuer. Pour augmenter ma petite ménagerie , un cbas^
MUSÉE DES FAMILLES.
327
seur m'apporta un jour un louveteau si jeune encore que
sa grosseur ne dépassait pas celle d'un chat de six se-
maines. Je l'élevai avec grand soin et j'eus la plus
grande attention de le soustraire aux mauvais traite-
ments des domestiques de la maison et nu-iiie des pay-
sans du voisinage. Ceci n'était pas le plus aisé, car les
gens de la campagne ont un préjugé antipathique si bien
enraciné contre le loup, qu'ils étaient toujours prêts à
répondre par un coup de pied ou un coup de bâton aux
caresses que leur faisait le pauvre petit animal. On con-
çoit qu'une éducation aussi rude n'eût pas été propre à
diminuer le préjugé dont mon loup eût, sans moi, été
la victime, jusqu'à ce que sa force lui eût permis de
prendre tout naturellement sa revanche.
Élevé en liberté avec beaucoup de douceur, l'animal ne
tarda pas à s'attacher aux personnes qui prenaient soin
de lui, et il finit par les caresser comme un chien, avec
la même affection et les mômes signes de soumission. Si
parfois sa nature l'emportait sur son éducation au point
de lui faire commettre le larcin d'un objet que sa gour-
mandise convoitait, il reconnaissait aussitôt sa faute et
venait en demander le pardon en rampant. Il suffisait
d'une voix rude et impérieuse pour le corriger ; mais
j'avoue qu'il nesouffrait que très impatiemment les correc-
tions corporelles, et qu'il eût été dangereux pour toute au-
tre personne que moi de le menacer du fouet ou du bâton.
A l'âge de dix-huit mois, il me suivait partout, au mi-
lieu des bois, des champs, dans les villages, et même
dans les rues l«s plus fréquentées de ma petite ville. Ce
qui surprit le plus les hommes qui aiment à observer la
nature dans les animaux, c'est qu'il chassait fort bien le
lièvre avec deux chiens courants élevés avec lui, quoi-
qu'il ne donnât pas de voix. Il fut tué dans une de ces
excursions par un chasseur qui le rencontra et le prit
pour un loup sauvage, malgré le collier que je lui faisais
porter.
Les Américains ont eu le talent de mettre à profit
l'inlelligence de certains oiseaux sauvages et de les sou-
mettre à une sorte de domesticité. Le chaïa ou chavaria
du Faraguai {Parra chavaria^ Lin.) atteint la gros-
seur d'un petit dinde. Sa tête , couverte de duvet ainsi
que son cou, est ornée d'une élégante couronne de plu-
mes relevées ; son plumage est d'un gris plombé ; ses
longues jambes sont munies d'ongles très forts , et le
bout de ses ailes est armé d'une corne épaisse, longue ,
pointue, qui le rend redoutable aux autres oiseaux.
Néanmoins son caractère est doux, généreux même,
car il n'emploie sa force et son courage qu'à la défense
des timides oiseaux de basse-cour que les Indiens met-
tent sous sa garde. 11 se promène tout le jour avec beau-
coup de gravité au milieu des poules , des canards et
des oies qu'on lui a confiés , et son œil perçant , presque
toujours dirigé vers la nue , lui permet de découvrir un
oiseau de proie à une très grande distance.
Aussitôt qu'il l'aperçoit il jette le cri d'alarme et se
prépare fièrement au combat. Vainement le vautour ra-
visseur se précipite avec la rapidité de la foudre sur une
oie ou une poule; le chaïa est là, le bec en avant et les
plumes hérissées. Tandis que d'une aile il couvre la vic-
time, de l'autre il frappe l'assassin, et avec son éperon
il lui fait de profondes blessures à la gorge et à la poi-
trine. Comme un athlète exercé à la lutte, il sait prendre
son temps pour lui lancer son bec pointu dans les yeux ,
pour le déchirer avec ses griffes. Il frappe à coups re-
doublés, reaverse soa enucmi, ruccablc plus par sou
courage et son adresse que par sa force , et le contraint
bientôt à prendre honteusement la hute. Al«>rs il se re-
dresse et se promené fièrement au milieu <ie son trou-
peau épouvanté , pendant que les coqs s'épuiseut à chan-
ter sa victoire.
Mais si l'oiseau ravisseur attaque son troupe;iu lors-
qu'il est à pâturer dans les champs, les oies, pendant
que le chaïa combat, peuvent être éparpillées"par la peur,
et, ainsi isolées, devenir une proie facile à saisir Voici
un autre protecteur qui vient à leur secours. C'est un
agami, dont la voix mugissante, semblable au bruit
d'une trompette, effraie le vautour et appelle le berger
à l'aide de 1 intrépide chaïa.
L'agami {Psophia crepitans^ Lin.) n'a ni la force ni
le courage du premier, mais il le surpasse en intelli-
gence comme il surpasse tous les autres animaux, si
on en excepte le chien. Cet oiseau est de la grosseur d'un
gros chapon; il a le plumage noirâtre, avec des reflets
d'un violet brillant sur la poitrine; son manteau est
cendré, nué de fauve vers le haut; sa tête et son cou
sont garnis d'un duvet noir violacé imitant le velours;
son bec est robuste; ses yeux grands, brillants, expres-
sifs. Son corps allongé, presque vertical , voûté comme
celui de la perdrix, est porté par de longues pattes jau-
nes. Il vole mal, mais court très vite.
A l'état sauvage il vit dans les bois , se nourrit de
graines et de fruits, et niche au pied des arbres. Élevé en
domesticité, il reconnaît la main qui le nourrit , s'attache
à son maître , le suit partout , obéit à sa voix et le ca-
resse absolument comme un chien. Ainsi que ce dernier,
il aime et cherche à plaire, et pour y parvenir il tâche
de se rendre utile. La nuit il se lient aux écoutes à la
porte de la maison et surveille ce qui se passe au de-
hors. Si des malfaiteurs essaient de s'introduire à l'aide
des ténèbres , sentinelle vigilante il sonne aussitôt l'a-
larme et fait entendre sa voix bruyante comme les aboie-
ments d'un chien Pendant le jour il veille à la basse-
cour et y maintient le bon ordre. Il chasse les poules et
les pigeons du jardin , et enfin rend tous les petits ser-
vices dont il est capable , sans attendre qu'on les lui
demande.
Quelquefois son maître lui confie un troupeau d'oies
pour les conduire aux champs. Il faut voir alors com-
bien il se donne de peine pour maintenir la police du
troupeau , pour le conduire , le diriger ^ pour presser sa
marche , faire avancer les retardataires, forcer à rejoin-
dre ceux qui s'écartent du chemin pour se jeter dans les
champs voisins. Il y a plus, si un berger n'a pas de
chien pour conduire ses moutons , on prétend que deux
agamis peuvent très bien le remplacer, et que dans ce
cas ils développent une intelligence et un zèle admira-
bles. Rien n'est curieux comme de voir de stupides
moutons s'élancer avec frayeur, courir, se presser les
uns contre les autres , et cela pour obéir en esclaves
abrutis à un oiseau six fois moins gros et vingt fois
moins fort que le plus petit d'entre eux. C'est là un
exemple frappant de rimmense supériorité que l'intelli-
gence a sur la force physique , et du, lâche abrutiss Miiont
qu'amène une longue servitude.
Il est bien prouvé par le fait que la nature a façonné
plusieurs espèces pour l'esclavage ; mais n'y a-t-il que
rhoinme pour les avilir et leur coiumauder despotiqiie-
ment, pour s'accaparer le prix de leurs travaux, leurs
sueurs et jusqu'à leur sang? Y a-t-il des êtres, ailleurs
que dans notre race , qui réduisent à l'esclavage des in-
dividus de leur espèce pai- la seule raison qu'une couleur
328
LECTURES DU SOIR.
est plus noble qu'une autre couleur? Hélas ! oui ! et les
philanthropes qui prêchent dans le désert contre le des-
potisme et la servitude n'en sont pas moins forcés de
reconnaître qu'on en trouve des exemples parmi les ani-
maux soumis aux seules lois naturelles. Il nous est aisé
d'établir cette triste vérité.
Agami gardant un troupeau.
Dessin et gravure de Sl'ZEMILH.
Vers la fin du printemps , lorsque les rayons d'un so-
leil brûlant font rechercher le frais ombrage des forêts,
venez avec moi au bois de Boulogne et voyez.
Voici un cône de deux ou trois pieds do largeur, élevé
avec symétrie, et composé d'une immense quantité de
petits fragments de bois. C'est une ville ou plutôt une
républiqtie de fourmis amazones ( Polyergus rufescens ,
Latr. ■). Avant le drame qui va se passer sous vos yeux,
il faut que je vous initie dans les mystères de ce gouver-
nement démocratique. Examinez à la base du cône ces
trous ronds , peu nombreux , par lesquels vous voyez
continuellement entrer et sortir , d'un air très affairé ,
MUSÉE DES FAMILLES.
229
une foule de peuple -, ces ouvertures sont les portes de
la ville ; elles donnent issue à de longues rues qui toutes
se rendent en serpentant dans quatre parties difiërentes:
à la citadelle, à l'hospice des enfants, à l'hôpital des
blesses et au magasin ge'néral ; car ici , comme à Lacé-
de'mone, tout est en commun , jusqu'aux enfants.
Les rues sont encombiécs de peuple compose' d'indi-
vidus neutres ou travailleurs. Tous ont un uniforme qui
les distingue des patriciens -, leur tête est grande , armce
en devant de fortes et longues mandibules ; leur thorax
comprimé est élevé' postérieurement , et tout leur corps
est d'une couleur rousse. Cette populace souveraine di-
rige seule les affaires de la république , mais aussi elle
est seule chargée de tous les travaux, des constructions
nationales , de l'éducation des enfants , des approvision-
nements et de la défense de la patrie. Dans la citadelle ,
qui est à la fois la maison de ville et la prison , sont les
jeunes mâles et les jeunes femelles , ou si vous aimez
mieux les patriciens; ils ne travaillent pas et sont nour-
ris aux dépens du trésor public; leur uniforme est plus
brillant, et ils portent pour insignes des ailes- longues
et transparentes. Les mâles sont les plus petits; leur
tcte, bien moins grande que celle des ouvriers , n'est
pas non plus armée de mandibules aussi fortes. Bientôt
ils auront la faculté de se balancer dans les airs et de
promener leur amour et leur oisiveté au gré de leurs
caprices ; mais ils paient de leur liberté ce privilège, car
vous voyez que les rues qui conduisent à la citadelle
sont barricadées pour la plupart, et que celles qui sont
restées ouvertes sont gardées par des geôliers incorrup-
tibles et des sentinelles vigilantes. .
Cependant la république vient de délibérer ; le peuple
dans sa sagesse a décidé que ces patriciens inutiles
étaient assez forts pour se servir de leurs ailes , et que
leur présence devenait incommod à l'Etat en consom--
niant ses approvisionnements En conséquence, voyez
comme le peuple se hâte d'enlever les barricades et de
leur rendre la liberté. Ils en profitent avec empresse-
ment pour s'élever en tourbillonnant et s'accoupler dans
les airs. Les mâles continuent ensuite leur vie vagabonde ;
jusqu'à ce qu'ils trouvent la mort dans une toile d'arai- ;
gnée ou une goutte de rosée.
Les femelles se réunissent en plus ou moins grand
nombre ; une partie rentre dans la fourmilière et les au-
tres vont loin de là foncier une nouvelle colonie. L'amour
maternel leur fait oublier l'oisiveté de leur jeunesse,
lem* ancienne paresse , et elles travaillent ou font tra-
vailler des esclaves à l'érection de la nouvelle républi-
que. Si par hasard quelques-unes ne se sont pas assez éloi-
gnées de la fourmilière qui les a vu naître , les ouvriers
qui les rencontrent les saisissent aussitôt , leur arrachent
les ailes, les ramènent et les forcent à pondre, après
quoi ils les chassent honteusement. Celles qui revien-
nent de bon gré sont les très bien reçues , pourvu
qu'elles commencent à faire à la patrie le sacrifice de
leurs ailes, qu'elles s'arrachent elles-mêmes avec leurs
pattes. Mais admirez l'injustice du peuple : l'ostracisme
même parmi les fourmis ! A peine ont-elles donné nais-
sance à une nouvelle génération, qu'oubliant avec ingra-
titude et leurs services et leurs sacrifices, il les con-
damne à l'exil et les envoie mourir sur une motte de
terre étrangère.
Les œufs éclosent ; bientôt il en sort , non pas une
fourmi , mais un enfant au maillot , une larve cylindri-
que un peu allongée , ayant pour tout organe apparent
un point brun où est la bouche. Les fourmis ouvrières
AOUT 183G.
ont grand soin de ces enfants emmaillotés que les gardes-
chasse et les faisandiers prennent pour des œufs ; elles
les placent dans un hospice construit dans la partie la
plus chaude et la plus sèche de la fourmilière ; elles leur
donnent la becquée de nourriture à des moments réglés.
Lorsque le ciel est pur et la matinée chaude , elles les
portent à la superficie extérieure de l'habitation pour
leur procurer une vivifiante chaleur, puis elles les re-
descendent à l'hospice aux approches de la nuit ou du
mauvais temps. Elles veillent attentivement à leur con-
servation , les défendent opiniâtrement contre leurs en-
nemis , et les emportent dans des retraites inaccessibles
en bravant tous les dangers, si un accident vient détruire
la fourmilière.
Lorsque la larve est parvenue à toute sa grosseur, son
maillot durcit et devient une enveloppe coriace de la-
quelle l'insecte , parfait après sa métamorphose, ne pour-
rait plus sortir si les ouvriers qui ont pris soin de sa pre-
mière enfance n'avaient encore l'attention de déchirer
cette enveloppe.
L'amour de la patrie ne consiste pas seulement, dans
le peuple , à travailler au bien général , mais encore à se
porter mutuellement secours; car les fourmis savent que
la prospérité générale n'est que le faisceau de toutes les
prospérités individuelles. Aussi voyez comme elles s'ai-
dent dans leurs travaux, comme elles se soutiennent et
se défendent mutuellement contre tous les dangers.
En voici une qui a été blessée ; son corps mutilé ne
peut pins se soutenir , jl lui est imposible de regagner la
demeure commune, et bientôt la fraîcheur et la rosée de
la nuit vont achever de la tuer; mais une rôdeuse la
rencontre par hasard, elle va peut-être la secourir! En
effet, elle s'empresse autour de la malade qu'elle parvient
à remettre sur ses pattes , qu'elle soutient , qu'elle aide
à marcher et qu'elle finit par emporter à l'hospice, où
on lui prodiguera des soins et de la nourriture jusqu'à
sa parfaite convalescence. Si la rôdeuse n'est pas assez
forte pour accomplir seule cet acte de civisme , une ou
deux autres viennent à son aide pour transporter la
malade.
En voici une autre qui s'est laissé tomber dans un vase
d'eau, dont les bords perpendiculaires et polis ne lui per-
mettent plus de sortir. Ses forces se sont consumées dans
de vains efforts; à peine lui reste-t-il assez de \-igueur
pour se soutenir encore quelques minutes à la surface de
l'élément perfide qui va l'engloutir. Elle sera sauvée , car
ses camarades, qui l'ont aperçue dans sa détresse, se hâ-
: tent de couper un long brin d'herbe et de descendre une
; de ses extrémités dans le vase , pour lui servir d'échelle.
; Examinez celle-ci qui s'empresse à toute hâte de rega-
; gner l'habitation ; c'est une maraudeuse qui revient de la
; découverte et rapporte une nouvelle importante pour la
: république tout entière. Dans son excursion elle a ren-
contré une masse énorme de provisions; c'est-un fruit
mûr tombé de l'arbre , ou le cadavre d'un petit animal.
Il y a de quoi substanter le peuple entier pendant plu-
sieurs jours ! Ce sera une réjouissance publique si l'on
parvient à transporter ce précieux trésor dans les maga-
sins de l'Etat. Regardez : toutes les fourmis qui la ren-
contrent l'arrêtent dans sa marche pressée pour prendre
des informations ; celle-ci les palpe à plusieurs reprises
avec les antennes ou petites cornes mobiles et courbées
qu'elle a sur la tête , et il faut bien que ce langage par
signe soit compris, car aussitôt, changeant brusque-
ment la direction de leur marche , les questionneuses
se rendent une ï une au lieu de la découverte , et à me-
— 42. — TROISIÈME VOLU.ME.
330
LECTURES DU SOIR.
sure qu'elles y arrivent elles se mettent à dépecer le bu-
tin pour l'emporter en frngments.
Les castors et les oudatras sont architectes, a-t-on dit :
moi j'en doute -, mais je me crois certain que les four-
mis savent la géonirtrie. Observez- les coimne moi , et
jugez. Elles ne sont que cinq à six, et cependant, pour
consolider une galerie qui menace ruine, il faut qu'elles
transportent cette poutre longue de près de deux pouces
et ayant plus d'une demi-ligne de diamètre. Tant que le
terrain est uni, les unes tirent, les autres poussent , et
l'on avance, quoique lentement. Mais voici une nouvelle
difficulté : une inégalité de terre se présente, l'extrémité
de la poutre heurte contre , et tous les efforts sont im-
puissants pour la faire surmonter cet obstacle. Alors on
s'arrête pour se reposer un instant , puis on tourne et
retourne autour de la pièce de bois pour étudier sa po-
sition , et ensuite on se palpe avec ses antenqes pour se
communiquer ses idées et les moyens inspirés par la con-
naissifiice la plus profonde de la physique et de la géo-
métrie ; car il ne s'agit ni plus ni moins que de déduire
ces moyens des lois de la pesanteur, de l'équilibre , du
frottement et du levier.
Alors les ingénieurs se rendent derrière la pièce de
bois et la soulèvent par celte extrémité , pendant que
d'autres glissent dessous un rouleau cylindrique et aussi
court que possible. On se repose, puis on soulève de
nouveau la |)ièce, et l'on fait avancer le rouleau vers le
milieu de sa longueur, et alors la manœuvre change. On
fait faire un mouvement de bascule au morceau de bois,
et son extrémité antérieure se trouve tout à coup éle-
vée au-dessus de l'inégalité du terrain; on pousse, le
rouleau tourne, la poutre avance, franchit la hauteur, et
les ingénieurs triomplient , grâce à leur profonde science.
Le jour où j'ai vu exécuter cette manœuvre, où je l'ai
vu de mes propres yeux , j'ai appris deux choses impor-
tantes : la première, c'est que les fourmis savent la géo-
métrie; la seconde, qu'on peut gagner un bon rhume en
restant deux heures et. demie couché à plat ventre sur la
terre pour étudier les mœurs singulières du peuple four-
milier.
Mais la chaleur du jour commence à baisser. Une par-
tie du peuple dispersé dans la campagne se hâte de se
réunir autour de la capitale. Voici des phalanges guer-
rières qui s'élancent comme des torrents de toutes les
portes. En cinq minutes il ne reste plus dans la ville que
des enfants , des inhrmes , et quelques gardes pour sur-
veiller les esclaves. Où va donc ce peuple entier, mar-
chant en colonne serrée et se dirigeant en corps d'ar-
mée à travers les bruyères? Suivons -le à cinquante
pas.
Nous découvrons bientôt au pied d'un chêne une autre
république tout aussi industrieuse, mais ayant moins
d'audace et de courage. Cette fourmilière est habitée par
des mineuses {Formica cunicularia, Lalr. ), qui ne dif-
fèrent des amazones que par la couleur. Leur tèle et leur
abdomen sont noirs, leur thorax, les eutours de la bou-
che et les pieds, d'un fauve pâle; ce qui prouve bien,
selon le raisoiuiement dfs fourmis rousses , qu'elles ont
été faites exprès pour être leurs esclaves. En consé-
quence, il est fort juste de les attaquer, les piller et les
soumettre au joug de la servitude.
L'armée des légiotuiaires ou amazones arrive et s'ar-
rête un instant pour se reposer et pour attendre son ar-
rière-garde. Les mineuses prolitent de ce court inter-
valle pour se barricader et se préparer à la défense. Le
signal d'ua assaut géuàal est douué, et c'est alors (^u'U
faut voir l'acharnement des assaillants, l'épouvantable
mêlée et le courage désespéré des assiégés ; car, comme
le disent les historiens , c'est un sublime et terrible
spectacle que celui de deux nations aux prises pour les
intérêts de la gloire et de la liberté. Quelquefois les
amazones sont repoussées ; alors elles regagnent leurs
domaines dans la plus grande confusion; mais l'ordre
se rétablit le lendemain dans l'armée, et elles reviennent
à l'attaque avec une nouvelle intrépidité. Les rangs des
mineuses sont enfoncés; elles se retirent dans leurs
sombres galeries , mais les vainqueurs les y poursuivent
et la déroute devient générale. Les amazones pénètrent
dans les magasins qu'elles pillent, puis dans l'hospice
d'où elles enlèvent toutes les larves et les nymphes pour
les emporter. Quand le pillage est enfin cessé, elles se
réunissent de nouveau en masse compacte ; elles se
mettent en marche dans le même ordre qu'en venant ,
emportant en triomphe les enfants au maillot qu'elles
destinent à l'esclavage, et leur butin. Rarement elles
emmènent avec elle5 quelques prisonniers , sans doute
parce que ceux-ci ayant joui des douceurs de la liberté
pourraient semer et propager parmi leurs serfs des doc-
trines libérales et occasionner des révolutions, ou au
moins des émeutes dangereuses.
Arrivés dans leurs Etats elles déposent les enfanta
dans l'hospice, pèle mêle avec les leurs; d'autres mi-
neuses , élevées dans la captivité et qui ont été arrachées
de leurs foyers de la même manière , sont exclusivement
chargées d'élever les uns et les autres. Dès longtemps
habitués à l'esclavage, ces ilotes ne mettent point de
différence dans les soins qu'ils donnent aux enfants de
leur, race , de leur couleur, et à la postérité de leurs
vainqueurs. Outre cela ils travaillent à tous les ouvrages
de l'intérieur , mais jamais ils ne font partie des expédi-
tions au dehors. Il en était à peu près de même des
ilotes de Lacédémone et des esclaves de Rome.
Les amazones ne sont pas les seules fourmis qui fas-
sent des esclaves; les sanguines {Formica sanguinea ,
Latr.) attaquent et s'emparent également des mineuses
et des noires-cendrées ( Formica fusca , Latr. ). Ces es-
pèces sont assez communes dans tous les bois de la
France.
Puisque les fourmis nous ont jeté au chapitre de la
guerre , il faut que je vous parle d'un autre peuple répu-
blicain tout aussi singulier, mais bien meilleur archi-
tecte que le castor si vanté , et connaissant la tactique
militaire. Vous devinez peut-être qu'il va être question
des termes belliqueux ou termites {Termes capensis^
Latr.) , que Ton trouve dans les forêts du Sénégal et du
cap de Bonne-Espérance.
Ces insectes ont beaucoup d'analogie avec les fourmis;
comme* elles ils vivent en société, compost'e de trois
ordres d'individus : les mâles et les femelles qui sont
pourvus d'ailes et ne travaillent pas; les larves ou tra-
vailleurs^ qui leur ressemblent assez, mais qui man-
quent d'ailes; ils ont la tête moyenne et des mandibules
conformées de manière à saisir et transporter les corps,
mais trop faibles pour être propres au combat^ les
neutres ou soldais , n'ayant pas non plus d'ailes, ne tra-
vaillant pi»s, mais combattant pour protéger et défendre
les autres. Ils sont beaucoup plus gro^. Leur tête e^t
grande, armée de mandibules fortes, arquées , croi-
sées l'une sur l'autre effort pointues ; lorsqu'ils ont &usi
un ennemi beaucoup plus grand qu'eux, ils se crampon-
nent tellement sur lui avec ces crochets redoutables
qu'où ne peut les ea arracher qu'ea morceaux. Du reste.
MUSÉE DES FAMILLES.
331
dans une habitabon il y a toujours cent ouvriers pour
im soldat.
L'habitation des termes belliqueux est une véritable
forteresse, capable de résister aux efforts des plus
grands animaux. Elle a la forme conique d'un pain de
sucre , s'élevant de dix à douze pieds au - dessus du sol ;
l'extérieur consiste en une large calotte semblable à un
dôme, très solide et assez grande pour protéger l'inté-
rieur contre les intempéries de l'air. L'édifice est divisé
en un grand nombre de pièces. A peu près au niveau de
la surface de la terre , perpendiculairement sous le dôme,
se trouve une vaste chambre occupée par les mâles et les
femelles. Autour de celle-ci sont régulièrement placées
de petites cellules , d'un pouce tout au plus de gran-
deur, et dont les parois sont faites, par exception, en
parcelles de bois collées avec de la gomme. C'est dans
ces cellules que sont logés les œufs et les ouvriers pen-
dant leur première enfance. Les autres appartements
consistent en magasins constamment pleins de provi-
sions de gomme et de jus épaissi de certaines plantes.
Toutes les chambres ont une porte donnant sur des ga-
leries qui se communiquent et se prolongent jusqu'à la
calotte supérieure. Les rues ouvertes dans le bas de
l'habitation descendent sous terre à trois ou quatre
pieds de profondeur ; elles ont jusqu'à cinq pouces de
largeur, et servent aux ouvriers à transporter le gravier
fin qu'ils tirent d'en-bas , et dont ils construisent tout
l'édilice. C'est là aussi que communiquent les galerie*
souterraines qui conduisent à la campagne, car la forte-
resse n'a pas d'ouverture apparente, si ce n'est des po-
ternes qui en sont à quelque distance.
, Tout se fait avec le plus grand ordre et la discipline
est sévèrement maintenue. Lorsque l'heure d'aller aux
vivres est arrivée , les termes sortent les uns après les
autres, mais avec vitesse, et se réunissent en grand
nombre à deux ou trois pieds de distance de la poterne.
Là ils prennent un ordre de marche; les ouvriers se
placent en rangs serrés , de douze à quinze de front ,
parfaitement alignés , et quelques soldats remplissant
les fonctions de sous -officiers se mêlent parmi eux
pour maintenir l'ordre. Les bataillons forment ainsi une
assez longue ligne, à côté de laquelle, mais à deux pieds
de distance, se placent d'autres soldats remplissant les
fonctions d'officiers. Les colonels et les généraux sont
postés sur des feuilles élevées à huit ou neuf pouces de
terre, d'où ils inspectent l'armée et lui commandent.
"Voici de quelle manière.
Avec leurs pieds ils frappent tout à coup sur les feuilles ,
et aussitôt soldats et ouvriers répondent par un siffle-
ment semblable à celui (jue ferait un serpent. Alors la
colonne s'ébranle et se met en marche sans rompre ses
rangs et sans le moindre désordre. Les officiers supé-
rieurs gagnent le devant , montant de temps à autre sur
des feuilles et recommencent à frapper avec les pieds. A
chaque fois l'armée répond par un sifflement nouveau ,
et tantôt la marche redouble de vitesse , tantôt la co-
lonne s'arrête subitement , sans doute selon le com-
mandement. Quelquefois l'armée se divise en deux ou
trois colonnes qui se séparent et se réunissent après une
marche plus ou moins longue, toujours dans un ordre
admirable. Arrivés à la destination, chacun se met à l'ou-
vrage avec ardeur pour récoller les provisions. D'ailleurs,
pour peu qu'un ouvrier se laisse aller à la paresse, les
soldats qui remplissent alors l'office de surveillant le
contraignent bientôt èi se remettre au travail. Lorsque
chacun a sa charge de butin, l'armée reprend ses rangs
et revient à l'habitation.
Les mâles et les femelles, lorsqu*ils sont en ^t de
s'accoupler, sortent et prennent leur essor le soir on
pendant la nuit. Au lever du soleil leurs ailes se dessè-
chent et ils tombent sur la terre. Les mâles y périssent,
mais les femelles sont ramassées par les soldats, qui se
mettent à leur recherche et les conduisent dans la forte-
resse pour y pondre leurs œufs et mourir.
Si l'on attaque le château-fort d'une république de
termes, aussitôt les ouvriers se retirent au fond de leur
retraite, et les soldats s'élancent sur la brèche pour en
défendre l'entrée. Quel que soit le nombre ou la force de
leurs ennemis, ils ne lâchent jamais le pied ; tous se font
tuer sans abandonner leur poste ou cesser de com-
battre.
Je vous ai montré des animaux qui font la guerre avec
une loyauté et un courage qui souvent pourraient être don-
nés en exemple à une espèce que l'on dit raisonnable,
quoiqu'elle ait inventé la bombe et le canon. Voyons à
présent si nous en trouverons qui joignent la ruse à la
violence pour combattre et triompher. Bien certaine-
ment ceux- là sont des égoïstes qui ne se battent que
pour eux , qui n'ont point de patrie ou la dédaignent, et
qui mettent l'intérêt privé et la cruauté, seules véhi-
cules de leur intrépidité, à la place du dévouement et
de la gloire.
Nous ne parlerons ni de ces énormes boas , ni de ces
pythons de quarante pieds de longueur, cpii, la queue
entortillée autour d'un tronc d'arbre et le corps flottant
sur l'eau d'une mare, attendent qu'une malheureuse
gazelle vienne se désaltérer pour la surprendre , l'enve-
lopper dans les horribles replis de leur corps écailleux,
lui briser, lui moudre les os en la triturant contre le
tronc d'un arbre , et l'engloutir tout entière dans leur
monstrueux estomac. Nous ne parlerons pas non plus de
ces crotales à sonnettes, de ces cérastes cornus, dont la
dont creusée en canal insinue dans la plaie qu'elle a faite
un poison qui tue en quelques minutes. Nous passerons
sous silence mille autres animaux qui n'emploient que
la force et la perfidie pour s'emparer de leur proie. Il
nous faut, à nous, des ruses infernales, des assassinats
monstrueux , fantastiques , tels qu'on en trouve à peine
quelques exemples à l'Ambigu oii à la Porte -Saint-
Martin.
Nous apercevons d'abord , à travers les ondes de la
Méditerranée, un poisson merveilleux qui, par un effet
magique, met sa victime hors d'état de lui résister avant
de combattre. C'est la torpille commune {Torpédo narJce^
Cuv. ), si célèbre parmi nos navigateurs. Son corps plat,
à queue courte, aifecte la forme d'un disque. Elle a,
entre les pectorales, la tête et les branchies, un appa-
reil aussi singulier par sa forme que par son usage. Il
consiste en une suite de tuyaux plus ou moins anguleux,
au nombre de plus de deux mille quatre cents, placés ver-
ticalement à côté les uns des autres, remplis de mucosité,
le tout enveloppé dans une forte membrane. Cet appareil
est une véritable machine électrique d'une telle force
qu'elle donne à ceux qui touchent ce poisson une com-
motion capable d'engourdir le bras de l'homme le plus
vigoureux. Les torpilles s'approchent lentement de leur
proie , en se donnant bien de garde de l'effrayer ; puis
elles la touchent et aussitôt l'engourdissent au point
qu'elle ne peut plus ni fuir ni se défendre. Alors elles se
jettent sur le pauvre animal qui se débat en vain , et 1«
dévorent tout Tivant.
^
332
LECTURES DU SOIR.
Dans les eaux du Nil et du Sénégal vit le silure élec- ,
trique (Silurus eledricus, Lin.) , nommé par les Arabes ;
Haasch ou poisson tonnerre, parce qu'il a la même fa-
culté que la torpille, mais à un plus haut degré.
Vous trouverez dans les eaux de l'Amérique méri-
dionale un brigand bien plus merveilleux , et qui réelle-
ment dirige la foudre selon son caprice. C'est le gym-
note électrique {Gymnotus electricus , Lin.). Il atteint
six pieds de longueur et ressemble assez à une anguille,
mais il a sons la queue quatre gros faisceaux lamelleux et
membraneux , qui sont une arme terrible devant laquelle
l'innocence, le courage et la force même restent tout-à-
fait inutiles. Embusque, comme un lâche assassin, der-
rière une roche ou dans une touffe d'aiguës , le gymnote
attend qu'un paisible habitant des eaux passe à quelque
distance. Aussitôt qu'il l'aperçoit il prépare son arme
funeste , comme le brigand qui arme son fusil. 11 ajuste,
le coup part , et la flèche de feu , rapide comme la balle,
siffle dans les eaux, frappe la victime et la tue avant
même qu'elle ait eu le temps de se débattre.
Lorsqu'on a l'imprudence de toucher le gymnote pris
dans des filets , il donne une commotion électriqne si
violente qu'il renverse un homme , abat un cheval et
jette raides morts les animaux de plus petite taille. Ce
qu'il y a surtout de merveilleux, c'est qu'il use de ce
pouvoir à volonté et à distance , et qu'il peut diriger ses
coups à un but déterminé.
Le chelmon à bec ( Choetodon rostratus , Cuv. ) et
l'archer ( Toxotes jaculator, Cuv. ) , qui habitent les
mers profondes de l'Orient , n'ont pas l'arme terrible des
torpilles et des gymnotes , mais ils savent de même ar-
rêter leur proie, et faute de pouvoir lui lancer la foudre,
ils lui seringuenl de l'eau. Les premiers ont le museau
saillant , un peu allongé , en forme de bec étroit ; ils
nagent à la surface de l'eau, et lorsqu'ils voient voler
un insecte à peu de distance, ils se remplissent la bouche
d'eau, l'ajustent avec leur bec pointu et lui lancent
quelques gouttes qui lui mouillent les ailes et le font
tomber pour devenir la proie de l'habile chasseur. Les
archers exécutent la même manœuvre quoiqu'ils aient
le museau obtus et aplati horizontalement. Ces poissons
offrent encore une singularité, celle de crier quand on
les sort de l'eau.
Le diable de mer ou galanga (Lophias piscatorius ,
Lin.) a la têle large, déprimée, épineuse, munie en
dessus de quelques rayons grêles , libres et mobiles , de
la grosseur d'un fort tuyau de plumes de poulet. Sa
gueule est très grande , armée de dénis pointues et gar-
nie de nombreux barbillons à la mâchoire inférieure. Ce
perfide animal s'enfonce dans la vase et s'y cache de ma-
nière à ne pouvoir être aperçu des autres poissons. Il ne
laisse sortir au dehors que ses rayons et ses barbillons
qu'il remue doucement, afin de leur donner l'apparence
de vers. Les poissons, trompés par ces séduisantes amor-
ces, s'attroupent autour et cherchent à saisir les pré-
tendus vers. Alors le diable s'élance, en saisit quelques-
uns qu'il avale, et va établir une nouvelle embuscade à
quehjues pas de là.
Les chironectes {Antcnnarius , Cuv.) n'ont ni la légè-
reté ni la ruse des précédents; ils s'empareraient diffici-
lement des petits poissons , des insectes et des crevettes
dont ils se nourrissent, s'ils ne savaient pour cela prendre
leur avantage. Ils ont le corps et la tête comprimée , la
bouche fendue verticalement , et la singulière faculté de
s'ender comme un ballon, en remplissant d'air leur
duorme estomac. La nuit, pendant la basse-mer, ils
X, sortent de l'eau et se promènent sur le sable du rivage
3^ au moyen de leurs deux nageoires pectorales qui font
^ l'office de pattes de devant et des deux ventrales qui rem-
^ placent les pieds de derrière. Ils visitent ainsi tous les
32 petits trous où la marée a laissé de l'eau , et là ils s'cm-
a^ parent aisément des insectes et des petits poissons qui
2Ç s'y sont cachés. Avant le jour ils rentrent dans leur élé-
d^ nient.
^ Les arachnides emploient souvent des ruses étonnantes
^ pour s'emparer de leur proie. Sans parler de ces toiles
^ si artistement tendues pour arrêter les mouches, voyez-
^ les lorsqu'un gros insecte vient étourdiment se jeter
H° dans leur fdet. Elles n'osent l'attaquer de front , parce
^ que sa force égale ou surpasse même la leur , et que
^ peut-être est-il porteur d'un aiguillon aux piqûres mor-
^i° telles. Elles s'en approchent en hésitant, puis l'enlacent
^ de fils soyeux qui lui saisissent les ailes, les pattes et
^ bientôt le corps entier, de manière à lui rendre tout
^ mouvement impossible. Après l'avoir garrotté par les
^ mille tours d'un fatal lacet, elles n'en ont plus rien à
^ redouter et pour le dévorer se jettent sur lui sans crainte
4^ et sans danger.
^ Les araignées chasseuses ne font pas de toile et battent
^i" sans cesse la campagne pour chercher leur proie. Elles
^ l'attaquent à la manière des grands mammifères carnas-
«>|o siers, et la ruse qu'elles mettent pour en approcher,
ojo l'uudace et la furie avec lesquelles elles s'élancent dessus
o^ rappellent les habitudes des tigres, des panthères et des
^ jaguars. Une araignée-loup aperçoit-elle une grosse niou-
o{o che posée à quelque distance; pour n'en être pas vue elle
3|o se fait petite , se baisse aussitôt en ployant ses longues
^ pattes, et reste un instant inunobile; puis elle se glisse
tÇ. lentement , s'arrête de nouveau quand la mouche fait un
^ mouvement équivoque, et reprend sa marche insidieiLse
% lorsqu'elle la croit rassurée. Elle n'avance pas en ligne
j^ directe, mais elle se glisse en louvoyant, et profitant de
% tous les accidents de terrain, d'une pierre, d'une feuille ,
^ d'un brin d'herbe , pour se masquer et approcher sans
cÇ être aperçue. Enfin elle en est à huit ou dix pouces;
^ alors elle s'arrête, mesure son coup, puis d'un bond
3o prodigieux s'élance sur sa proie qu'elle déchire aussi-
$ tôt.
^ Vous connaissez les curieux entonnoirs creusés dans
^i^ le sable mobile par le fourmilion, qui, caché dans le fond,
^ attend qu'une fourmi s'y précipite eu éboulant ses ma-
^ tériaux , pour la saisir avec ses cornes , l'entraîner et la
^^ dévorer. Cet exemple de ruse n'est rien en comparaison
^\, du piège que tend la larve d'un insecte dont je vais vous
^C parler.
^ La cicindèle champêtre {Cicindela campcstris , Lin.)
^ est assez comnuuie partout en été, et se plaît particuliè-
^ rement dans les lieux secs et arides ou sur le bord des
3^ chemins sablonneux. C'est un joli petit coléoptère, long
de six lignes, d'un vert de pré ou un peu cuivreux, avec
cinq points blancs sur chaque élytre. Ainsi que l'insecte
parfait, sa larve, très carnassière, fait une guerre à mort
à tous les insectes, même à ceux de son espèce, quand
elle est la plus forte. Avec ses pieds et ses robustes man-
^ dibules , elle se creuse dans la terre un trou cylindrique
^ et assez profond. Pour en retirer les matériaux à mesure
^ qu'elle les détache des parois, elle les place sur une large
3^ plaque écailleuse, sorte de corbeille qu'elle a sur la tête ;
^ puis elle monte dans le trou h la manière des ramoneurs
"3^ de cheminée , en s'appuyant d'un côté avec ses pattes et
So de l'autre avec deux mamelons qu'elle a sur le dos.
T Arrivée à l'orifice, elle jette son fardeau au dehors et
MUSEE DES FAMILLES. 333
redescend pour se charger d'un autre.' Non-seulement « fusil, dont tout le résultat fut de les faire détaler au plus
cette retraite lui sert d'habitation, mais encore de piège ^ vite chacun de son côté.
pour saisir sa proie. Dans ce cas voici comment elle ^ Les renards ne sont pas les seuls animaux carnassiers
agit. $ qui s'associent pour saisir leur proie plus sûrement. Les
Elle monte à l'orifice de son trou qu'elle bouche si % chiens sauvages et les chacals de l'Afrique chassent en trou-
exactement avec la grande plaque de son front qu'il est ^^ pes plus ou moins nombreuses, et lorsqu'ils ont pris une
fort difficile , même à l'observateur, d'en distinguer l'en- % antilope ou une gazelle , ils la mangent en commun saas
tre'e d'avec la surface de la terre. Les insectes y sont ^j^ dispute. Personne n'ignore qu'en France les loups agissent
trompés et passent dessus sans méfiance -, mais aussitôt tÇ> à peu près de même. Si l'un d'eux convoite un chien de
que la cicindèle en sent un, elle incline brusquement la ^ ferme trop gros et trop fort pour qu'il ose l'attaquer seul,
tête, fait faire un mouvement de bascule à la platjue. %> par une nuit bien noire il va chercher un de ses camarades
L'insecte perd l'équilibre , tombe dans le piège, oii il est o^ et l'embusque dans un fourré à deux ou trois cents pas
aussitôt saisi, entraîné dans le fond et déchiré. "Ù^ de la ferme. Il vient ensuite rôder autour des bâtiments
Les grands animaux savent fort bien s'entendre pour iÇ, jusqu'à ce qu'il ait éveillé la vigilance du fidèle mâtin ^
combiner les ruses de chasse qui doivent leur livrer une ZQ celui-ci s'élance en aboyant aussitôt qu'il a flairé l'ennemi
proie difficile à atteindre ; dans ma jeunesse j'ai fait plu- £ des troupeaux. Le loup se fait petit, timide, et prend la
sieurs fois de curieuses observations à ce sujet. J'habitais c^ fuite , mais de manière à se laisser suivre de près par le
alors le château de Péronne, situé au milieu de montagnes tÇ, chien. Il le conduit droit à l'embuscade et alors il se re-
peu élevées, mais boisées, dans le département de Saône-et- ^ tourne. Tous deux se jettent à la fois sur lui, et le pauvre
Loire. Chaque nuit j'entendais dans les bois environnants ^ gardien, après une lutte terrible, succombe et périt
la voix glapissante des renards chassant aux lièvres IZ victime de son intrépidité, si son maître , averti par ses
comme des chiens courants bien dressés , jusqu'à ce que ^ hurlements, ne'vient promptement à son secours,
les premiers rayons du jour les fissent rentrer dans leurs ^ Jusque-là je vous ai montré des brigands déchirant
terriers. ^ sans pitié leurs victimes-, à présent jetons un coup d'œil
Par une belle nuit d'été j'avais ouvert ma fenêtre pour ^E ^^ P'tié sur ces dernières, et nous verrons si la nature
respirer un peu la fraîcheur. Le ciel était scintillant, la ^h leur a toujours refusé les moyens de se soustraire à la plus
lune colorait les objets de ses pâles rayons, et l'on pouvait ^!^ cruelle de toutes les morts. >"ous ne mettrons pas en ligne
aisément distinguer à une cinquantaine de pas. Il était ^ de compte la puissance du vol et la légèreté de la course,
environ trois heures du matin ; je m'habillai pour aller ^° ni ces cuirasses et ces boucliers impénétrables dont les tor-
surprendre un renard qui chassait sur la colline en face ^i^ tues et les cabassous sont couverts , ni ces pointes aiguës
de ma croisée. Je pris mon fusil et je partis. ^}^ que les hérissons et quelques pangolins présentent de
A l'entrée d'un taillis de cytises et de baguenaudiers, ^i^ toute part à l'ennemi en se roulant en boule. ISous le ré-
j'entendis très distinctement la chasse du renard se rap- 4" pétons, il nous faut du merveilleux, et rien n'est plus
procher; j'en conclus naturellement que le lièvre passerait =t^ merveilleux que les archives que nous avons à con-
dans peu d'instants à la portée dentés yeux et de mon fusil. ^;^ sulter.
En consoiiuence j'entrai dans le bois en faisant le moins °i^ Les spectres (Spectnim^ Cuv.) sont de grands insectes
de bruit possible, et je fus m'asseoir sur un lit de mousse 4° si bizarres, si effroyables, qu'aucun oiseau insectivore
au pied d'un arbre, à l'enfourchure de deux chemins. Le ^ n'ose les attaquer ni aucun homme porter sur eux une
jour commençait à poindre lorsque j'aperçus le lièvre ^^ main hardie. On ne les trouve que dans les climats brû-
venant de mon côté de toute la vitesse de ses jambes. <^f lants. Dans les mêmes contrées sont les phyllies(P/i»//?àmî,
Pour le tirer plus sûrement,.je crus devoir le laisser s'ap- ^ Latr.), dont le corps vert, membraneux et aplati, res-
procher, car je pensai que rien ne pouvait l'effrayer et ^ semble à s'y méprendre à une feuille. Leurs pieds sont
lui faire rebrousser chemin. % également foliacés, et elles ont aux cuisses des appendices
Jeme trompais-, il était à cinquante pas de moi environ c«o imitant exactement des petits paquets de feuilles. On
quand un renard s'élança d'un buisson où, comme moi, ^ trouve dans nos jardins, sur les poiriers, les rosiers et
il était en embuscade, et sauta sur le pauvre animal. ^ autres arbrisseaux, des chenilles dont le corps droit,
Mais il manqua son coup-, le lièvre fit un crochet, s'en- ^ raide et tuberculeux, ressemble tellement à un petit
fonça dans le bois et disparut. Le chasseur, comme sur- ^ morceau de bois que l'on ne peut les distinguer d'avec
pris de sa maladresse, ne pensa pas à le poursuivre, mais 3^ les rameaux de l'arbuste. Tous ces animaux n'em-
rentra dans le buisson d'où il s'était élancé. J'allais me ^ ploient qu'une ruse unique, mais immanquable, celle
lever et partir lorsque je le vis bondir de nouveau et ^ de rester dans une immobilité parfaite afin de n'être pas
tomber juste à la place où il avait manqué sa proie. 11 3^ aperçus.
rentra dans le bois, s'élança une troisième fois, puis une 3C Mais il est un autre insecte, assez commun dans le
quatrième, et enfin continua cette singulière manœuvre 3^ midi de la France et dans tous les pays chauds, qui met
pendant assez longtemps. Voulait-il reconnaître la cause "G à contribution les préjugés de notre pauvre espèce hu-
de son désappointement ou s'étudier à faire mieux une ^ maine, non-seulement pour se dérober à la mort, mais
autre fois , c'est ce que je vous laisse à juger. ^'^ encore pour s'attirer des respects, presque de l'adoration.
Dans cet intervalle arriva, toujours donnant de la tÇ, C'est la mante religieuse (iVan(J5 rd/^J05a, Latr.), nom-
voix , le camarade qui suivait la piste du gibier et qui ^ mée priga diou par les Provençaux. Le corps de ce sin-
avait associé l'affûteur à sa chasse. Rien de comique à voir ^ gulier animal est allongé, sa tête triangulaire et son
comme le désappointement et la mauvaise humeur du ZC, thorax fort long. Ses pattes antérieures sont très remar-
dernier venu quand il sut que l'autre n'avait pris que de ^C. quables par leur forme, leur grandeur et la manière sin-
l'air et qu'il n'y avait pas de butin à partager. Il resta ^^ gulière dont il s'en sert pour saisir les objets. Dans l'état
une demi-minute à le regarder en hésitant; puis, cédant ^ de repos , l'insecte relève verticalement la partie anté-
à sa juste colère, il se jette en fureur sur le maladroit et S rieure de son corps et plie si singulièrement ses pattes
il s'ensuivit un combat auquel je mis fin par un coup de T ^^ devant en les élevant et rapprochant l'une de l'autre,
334
LECTURES DU SOIR.
qu'il imite très bien quelqu'un agenouillé qui joint les
mains pour implorer la protection divine, et c'est à cette
particularité qu'il doit sa sûreté. Les dévots Provençaux
le respectent parce qu'ils croient qu'il adresse une prière
à Dieu, et une bonne femme n'en rencontre jamais un
sans le saluer d'un signe de croii. Les musulmans le vé-
nèrent pour la même raison, et les Hottentots poussent
la superstition pour lui jusqu'au fétichisme. La mante
religieuse échappe aui recherches de ses autres ennemis
à cause de sa couleur d'un vert de feuille.
Lebrachine pétard {Brachinus crepitans^ Latr.)se plaît
sous les pierres, dans les lieux secs et chauds des envi-
rons de Paris. C'est un joli petit insecte, long de quatre
à cinq lignes, d'un fauve vif, avec les élytres d'un bleu
verdâtre. Il a pour ennemi le tigre des coléoptères , ce
carabe doré qui dévore jusqu'aux enfants de sa propre es-
pèce. Regardez! le voilà qui le poursujt pour assouvir sa
cruauté; il va bientôt l'atteindre, car sa grande taille et
ses longues jambes lui donnent un immense avantage
sur le joli brachine. Celui-ci désespère d'échapper par
la fuite: il s'arrête. Que va-t-il faire? Il élève la partie
postérieure de son corps et la dirige vers son ennemi
comme un artilleur qui pointe une pièce; au momeut où
le carabe va le saisir avec ses cruelles mandibules, une
détonation se fait entendre ; un jet de feu et un nuage de
fumée bleuâtre s'échappent de son derrière, enveloppent
l'insecte assassin, l'étourdissent et le forcent à se sauver
en toute hâte, heureux s'il n'a pas la figure brûlée par
ce coup de pistolet tiré à brûle-pourpoint. Si sa férocité
naturelle le ramène à l'attaque, une seconde ou même
une dixième détonation le contraignent toujours à battre
en retraite. En Afrique il y a des brachines assez gros
pour brûler sensiblement les doigts des observateurs qui
s'en emparent.
Les seiches (S«pta, Cuv.),les poulpes (Oc/opu*, Cuv.),
les calmars (Loligo, Cuv), sont des mollusques voraces
et cruels, très communs sur nos côtes, où ils se plaisent
dans les eaux peu profondes , entre les rochers. Leur
corps est renfermé dans une espèce de sac membraneux,
d'où sort une grosse tête ronde, pourvue de deux grands
yeux aussi bien organisés que ceux des mammifères.
Leur bouche est armée de deux fortes mâchoires de corne,
semblables au bec d'un perroquet ; elle est entourée par
un plus eu moins grand nombre de bras charnus, ou ten-
tacules , coniques, plus ou moins allongés, atteignant
quelquefois six pieds de longueur, susceptibles de se
fléchir en tous sens, très vigoureux, et dont la surface
est armée de suçoirs ou ventouses par lesquels ils se
fixent avec beaucoup de force au corps qu'ils embrassent.
Ces monstres s'en servent également pour nager, pour
marcher la tête en bas, et pour saisir leur proie. Mal-
heur au nageur imprudent qui se laisse enlacer dans les
replis de ces bras hideux! il faut qu'il périsse s'il n'est
aussitôt secouru.
Tout ce redoutable appareil n'empêche pas les grands
poissons voraces, et particulièrement les chiens de mer,
de les attaquer et de s'en emparer quand ils peuvent les
surprendre; mais c^la n'arrive que rarement, car ces
mollusques, aussitôt qu'ils se voient menacés, lâchent
dans la mer une grande quantité d'encre dont ils ont une
ample provision dans une vessie particulière; l'eau se
trouble, et un épais nuage noir les dérobe à la vue de leur
ennemi effrayé. C'est avec cette liqueur que l'on prépare
cette sorte de bistre nommé sépia par les peintres à l'a-
quarelle
Les dorades ou coryphènes {Coryphœna hippurru,
Cuv.) sont des poissons voraces et cruels , voyageant en
grandes troupes dans toutes les mers chaudes ou tempé-
rées , et qui donnent constamment la chasse aux exocets
(Exocetus, Cuv.), moins forts et beaucoup moins grands
qu'eux. Lorsqu'un de ces derniers se voit sur le point
d'être pris, il s'élance hors de l'eau, et, selon le proverbe
vulgaire , la peur lui donne des ailes. Il déploie ses lon-
gues nageoires , s'envole dans les airs , et se soutient
avec joie dans cet élément nouveau pour lui ; mais, hélas !
tandis qu'il se réjouit d'être échappé au cruel danger qui
le menaçait, une mouette l'enlève au vol, ou ses ailes se
desséchant refusent de le soutenir plus longtemps, et
il tombe dans le bec d'un albatros qui l'avale.
Laissons là les instincts de destruction ; étudions les
animaux dans des mœurs plus douces, et nous trouve-
rons des faits bien plus singuliers encore.
Voyez comme le rossignol, les fauvettes et mille autres
sortes d'oiseaux, muets ordinairemeut , font retentir
leurs chants d'amour lorsque le printemps vient réchauf-
fer leur cœur et leurs affections. Voyez comment ils s'ha-
billent de robes superbes pour céle'brer leur hyraénée.
Les uns chamarrent leur léger plumage des couleurs les
plus éclatantes ; les autres se parent d'aigrettes, de lon-
gues collerettes, de caroncules bleues, blanches, roses
ou rouges, et de mille autres joyaux qu'ils déposent
après leurs noces. Qui reconnaîtrait dans ce papillon
étiucelant des couleurs de l'or , de la nacre , de la pourpre
et de toutes les nuances de l'arc-en-ciel , une chenille
rampante et relue qui rient de se rétir de sa robe nup-
tiale?
Les tritons , sorte de petits lézards si communs dans
les eaux chaudes et limpides de nos mares, le parent ,
dans la saison des amours, d'oranger, de pourpre, de
bleu et de rouge éclatant. Le mile , fier de sa nouvelle
toilette, se présente à sa femelle avec une haute crête
élégamment colorée et frangée, qui vient de prendre
naissance sur sa tête et se prolonge le long de son corps
jusqu'au bout de la queue. C'est alors un animal élégant
et gracieux ; mais bientôt dépouillant ces passagers or-
nements , il reprend la robe terne et grisâtre qu'il porte
à toutes les autres époques de sa vie. Privé de cette belle
crête qui lui aidait à se soutenir et à se diriger avec
grâce dans les eaux , il se verra contraint de ramper
lourdement sur la vase , et toute sa personne aura cet
aspect stupide et dégoûtant qui caractérise la famille des
salamandres , à laquelle il appartient.
Mais voici bien un autre miracle opéré par l'amour!
un rayon de son mystérieux flambeau a pénétré dans le
sein de la terre; il est tombé sur une hideuse larve, au
corps lourd et rampant , à la peau écailleuse, sale et d'un
gris roussàtre. Aussitôt ce rer informe et repoussant
se renferme dans une coque soyeuse, s'y développe de
nouveaux organes , et, par un miracle inexplicable qui
oo se renouvelle pour tous les insectes, il subit une méta-
oo morphose aussi complète qu'étonnante; il en sort avec
une forme aussi élégante que nouvelle. De chaque côté
de son corselet il porte une escarboucle jaune , lançant
penlant la nuit des gerbes de la plus vive lumière. Peut-
être avez-vous déjà reconnu le foyouyou des sauvages
^ de l'Amérique méridionale, le taupin lumineux (Elater
noctilunu, Latr. ) des naturalistes. Il ne brille ainsi que
1 1 pour plaire à sa femelle et lui annoncer sa présence, mais
1 1 les Indiens savent l'utiliser à d'autres choses. En réunis-
T sant plusieurs de ces insectes dans un petit bocal d«
MUSEE DES FAMILLES.
335
verre blanc, ils se procurent une lumière assez vive
pour pouvoir lire, pendant la nuit, l'écriture la plus line.
Les femmes les renferment dans des petites coques de
verre et en parent leurs cheveux dans les promenades du
soir ; les voyageurs en attachent à leur chaussure afin de
s'e'clairer dans leurs voyages nocturnes.
La femelle du lampyre ver-luisant (Lampyris noctilih
ca, Latr.) pre'sente dans nos climats le même phe'no-
mène,mais en petit. Prive'e d'ailes et cachée dans une
touffe d'herbe, sous un buisson, elle ne pourrait être
rencontrée par le mâle, qui voltige dans les airs, si elle
ne lui faisait son signal d'amour. La luciole (Lampyris
italica, Latr.), plus heureuse que n^tre ver-luisant, a
des ailes et peut pendant les belles nuits d'Italie se pro-
mener dans les airs qui en paraissent étincelants. Il est
peu de spectacle aussi amusant que celui de ces gerbes
d'étincelles qui s'élancent de tous côtés lorsque vous se-
couez un buisson où les lucioles ont leur habitation. On
dirait des centaines de petits météores qui tantôt se ba-
lancent dans le ciel ou se précipitent comme des étoiles
tombantes, tantôt s'élèvent en décrivant une légère courbe
comme une fusée volante , ou glissent près de la surface ■
de la terre, ainsi que ces feux follets dont les histoires '
merveilleuses sont si bien racontées par les Hésiodes '
nourrices. '
Pendant les chaudes nuits de printemps, avez-vous '
entendu quelquefois troubler le silence de votre appar- '
tement par un petit bruit intermittent, résonnant à des
intervalles réguliers à peu près comme le battement
d'une montre? c'est un discret signal de l'amour. La vril-
leite (Anobium, Latr.) qui le produit habite les boise-
ries de nos maisons, et, dans l'état de larve, ronge les
planches, les meubles, et jusqu'aux livres, qu'elle cri-
ble de petits trous ronds jusqu'à ce qu'elle les ait fait !
tomber en poussière. Le mâle, pour appeler sa femelle, '.
frappe plusieurs fois de suite et rapidement , avec ses
pattes , sur la boiserie où il se trouve ; la femelle lui ré-
pond de la même manière, et tous deux ne cessent de
s'^approcher et de battre jusqu'à ce qu'ils se soient re-
joints.
Mais s'il est des amants discrets, on en voit aussi dont
la vanité se plaît dans le bruit et dans le fracas. Parmi
les insectes, il en est qui ne se servent rien moins que
du tambour pour publier leur bonheur. Tel est , entre
autres, le grillon des champs (Gryllus campestris ,
Latr. ), si commun dans les prés secs et inclinés au midi,
où il se creuse sa petite habitation. Le mâle appelle sa
femelle en faisant entendre un son bruyant et souvent
répété, qu'il produit en frottant intérieurement et avec
rapidité l'une contre l'autre deux cymbales qu'il a sur
les ailes. Chaque cymbale consiste en un trou rond, en-
touré d'un cercle solide , sur lequel est une membrane
sèche, scarieuse, ayant l'apparence du talc, et tendue
comme la peau d'âne d'une caisse de tambour. D'autres
insectes sauteurs produisent leur bruit monotone eu frot-
tant alternativement leurs cuisses postérieures sur une
partie sèche et tendue de leurs ailes, de la même manière
que l'on promène un archet sur les cordes d'un violon.
Voyons quel animal nous doimera l'exemple le plus
touchant de cet amour qui constitue le principal lien
des sociétés humaines. Sera-ce le pigeon qui , sans quit-
ter sa femelle, ne laisse pas cependant de lui être quel-
quefois infidèle? Sera-ce la tendre tourterelle aux pieds
roses, dont le mariage ne dure qu'un an, ou bien le
Kaniichi { PcUamedea cornuta, Cuv. ), qui porte une
corne mobile sur la tête, qui fait retentir les marais de
l'Amérique méridionale des éclats de sa voix tonnante ,
qui ne quitte jamais sa femelle, lui est fidèle toute sa
vie, et meurt de chagrin s'il la perd? Non; cet exemple
de tendresse et de vertu conjugale ne nous sera doimé
ni par des animaux aux plumes brillantes , ni par ceux
qui -sont couverts de poils lustrés , ni par ceux qui ont
des écailles symétriques, ou des grâces , de Télégance,
des formes légères et agréables, mais par.... le cra-
paud !
Oui! ce reptile ha'i de tous, hideux, repoussant, qui
traîne son ventre livide dans la fange , qui ne sait ni sau-
ter comme la grenouille, ni marcher comme le lézard,
ni nager comme la salamandre ; ce crapaud qui effraie
et dégoûte, auquel on ne laisse la vie que lorsqu'on ne
peut la lui ôter , je vous le présente comme le modèle
des époux.
Quand sa femelle est pleine, le crapaud accoucheur
(Bufo obsletricans , Cuv.), si commun aux environs
de Paris, la suit partout, la veille avec la plus tendre
sollicitude, s'expose à tous les dangers pour l'en pré-
server , et prend même , malgré son impuissance absolue,
une attitude menaçante avec les grands animaux, afin de
détourner d'elle leur attention. Il lui cède les insectes
qu'il prend à la chasse ; il lui creuse avec peine un terrier
ou lui prépare une habitation sous une pierre protec-
trice. Toujours, dans son trou, il se place devant elle
pour lui faire un bouclier de son corps s'il se présente
un ennemi-, et enfin, ce qui est sans exemple, il l'aide
avec adresse à se délivrer de ses œufs , qui sont assez
gros. Son amour ne lui permet pas même de la laisser
chargée des soins de la maternité , car il s'attache les
'■ œufs sur les cuisses au moyen de quelques fils de matière
'. glutiueuse , et il les porte avec beaucoup de précaution
jusqu'à ce qu'ils soient prêts à éclore. Alors il cherche
quelque eau dormante pour les y déposer, afin que les
têtards qui en sortent se trouveut dans l'élément qui
leur est nécessaire pendant le premier âge ; puis il re-
': tourne auprès de sa femelle pour lui continuer ses soins
'. empressés.
! Un jour j'herborisais dans les environs de Dijon, sur
', une montagne rocailleuse nommée le mont Afrique. L'air
', était chaud et le soleil dardait perpendiculairement ses
! rayons sur ma tête. Pour me reposer je m'assis à l'om-
', bre sur un fragment de roche. Je ne tardai pas à voir
', une vipère {Coluber berus. Lin. ) sortir de dessous une
souche et venir s'étendre au soleil à six pas de moi. Elle
avait le corps très renflé vers la région de l'estomac, ce
qui me fit croire qu'elle venait d'avaler un animal assez
volumineux. Tout à coup elle ouvrit la gueule comme
pour bâiller, et, à ma grande surprise, je vis sortir de
son œsophage d'abord un petit vipérau , puis un second,
un troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce que j'en aie
compté seize Alors la vii)ère ferma la gueule et ne s'oc-
cupa plus qu'à surveiller ses enfants qui jouaient au so-
leil ; si l'un s'écartait trop du gror.pe elle le ramenait
doucement avec son nuiseau, et je vis très distinctement
qu'elle les léchait les uns après les autres avec sa langue
molle et fourchue.
Je fis un mouvement, d'admiration peut-être, et l'a-
nimal m'aperçut. Il leva la tête vers moi avec un geste
très vif de crainte et de colère, puis la baissa vers la
terre, et, après avoir fait un long sifflement, ouvrit la
gueule comme il avait fait précétlemment. Les petits
vipéraux , qui avaient au plus la grosseur et la grandeur
d'un ver de terre, se précipitèrent fort effrayés dans sa
gorge et y disparurent les uns après les autres. La vi-
336
LECTURES DU SOIR.
père ferma la gueule et se hâta de regagner sa retraite ,
en emportant sa famille dans son estomac. La stupéfac-
tion dans laquelle j'étais ne me permit pas de faire le
moindre effort pour la tuer.
La Vipère et ses petits.
Dessin et gravure de SCZEMILH.
L'histoire du crapaud pipa {Ranapipa., Linn.) n'est
guère moins singulière. Cet animal vit à Cayennc et à
Surinam, dans les endroits obscurs des maisons. Lors-
que SCS œufs sont pondus, le mâle les place sur le dos
de la femelle et les arrose de sa laite. Alors elle se rend
à l'eau ; sa peau se gonfle, se ride, et forme par ses re-
plis de profondes cellules dans une desquelles chaque
œuf se trouve logé. Les petits étant éclos y passent tout
le temps qu'ils restent sous la forme de têtard, et n'en
sortent qu'après avoir développé leurs pattes et perdu
leur queue. Comme ils n'ont plus besoin de leur mère,
elle les quitte et revient à terre.
Les tortues , animaux tellement vivaces qu'on en a vu
se mouvoir, aller, venir pendant plusieurs semaines
après avoir eu la tète coupée, les tortues, dis-je, ont
l'étonnant instinct de compter très juste les jours et
les heures, quand leur amour maternel les y oblige.
La tortue franche (Chclonia mydas , Cuv.) paît en
grandes troupes les algues du fond de la mer et se rap-
proche des plages à l'embouchure des rivières pour res-
pirer plus à son aise. En été , par un temps sec et chaud,
elle sort de la mer, cherche sur le rivage un endroit sa-
blonneux exposé au midi, fait \i\\ trou av^'C ses pattes, y
dépose une grande quantité d'œufs , les recouvre de
sable et retourne à l'eau, mais sans beaucoup s'éloigner
<}u rivage. Les rayons ardents du soleil réchauffent le sol
et font éclore les œufs après quarante jours d'incubation;
mais les petits, faibles et d'une très molle consistance,
restent enterrés dans le sable faute de pouvoir en sortir.
Ils y périraient en peu de temps si la mère ne venait an
jour fixe, et avant la chaleur du jour, leur prêter son
secours. Elle les déterre, les aide à sortir du trou, les
conduit à la mer et les protège de tout son pouvoir pen-
dant la route. Si elle arrivait une heure trop tard , les
rayons d'un soleil perpendiculaire et brûlant les dessé-
cheraient et les tueraient avant qu'ils aient eu le temps
de gagner l'eau ; mais jamais la tortue ne se trompe ni
d'heure ni de jour. Tous ses soins n'empêchent pas les
oiseaux de proie, à l'afhlt dans les environs, de lui en-
lever une bonne partie de sa naissante famille, et mal-
gré les peines qu'elle se donne pour hâter leur marche ,
il est rare que cette mère désolée parvienne à soustraire
un tiers ou un quart de ses petits à leurs nombreux en-
nemis, en les faisant entrer sous les ondes.
La plupart des oiseaux défendent leur nid avec assez
de courage ^ mais rarement contre les entreprises de
l'houune. Il en est un cependant qui n'hésite jamais à se
jeter sur ce tyran de la nature s'il menace ses enfants.
Lequel dos habitants de l'air croyez-vous assez audacieux
pour alta(iuer de front cet être puissant et redouté? est-
ce l'aigle aux serres aiguës, le condor qui plane dans la
nue, le lœnimergeyer qui enlève des faons? Non^ c'est
MUSÉE DES F.\-AI1LLES.
337
an oiseau-mouche, le huppe-col blanc, dont le corps ne
dépasse pas la grosseur de celui d'un hanneton. Cette
charmante miniature {Trochilus magni ficus, Vieil.) a le
bec droit et le plumage d'un vif éclat mcraiiiqiie; sa tête
est pare'e d'une belle huppe rouge, et ses joues portent
deux collerettes blanches du plus bel effet; son vol est
brusque, irrégulier, très rapide, et sans cesse on le voit
bourdonner autour des fleurs de la même manière que
le papillon si commua nommé sphinx-bourdoo.
Les oiseaux-mouches et les colibris sont parés des cou-
leurs métalliques les plus brillantes, ayant tout l'éclat
des pierres précieuses^ leurs plumes, taillées en forme
d'écaillfs, reflètent, en chatoyant, les teintes les plus
vives de l'arc-en-ciel ; leur langue, ou plutôt leur trompe,
s'allonge comme celle des papillons et leur seit de même
à pomper au fond du calice des fleurs le nectar dont ils
se nourrissent. Ils vivent par couples, et le mâle ne souf-
fre pas qu'uoe autre famille vienne s'établir autour de
Mygale aviculaire attaquant des colibris (demi-granâeur). Dessin et gravure de Sczemilh.
l'arbrisseau où sa femelle a établi son nid et son domi-
cile. Dans ce cas ils se battent entre eux avec un achar-
nement dont aucun autre oiseau ne fournit l'exemple, et
ce n'est qu'avec sa vie que le vaincu cède au vainqueur
le jasmin ou l'oranger qu'il habite.
La femelle construit son nid avec beaucoup d'art dans
la bifurcation de deux petits rameaux, souvent à l'aisselle
d'une feuille ou d'une fleur. L'extérieur est en coton, et
l'intérieur en duvet fin et soyeux qu'elle ramasse sur les
graines de certaines plantes à chatons. Elle couve avec
beaucoup d'assiduité ses œufs un peu plus gros que des
grains de chenevis, et, pendant tout le temps de l'incu-
bation, le mâle, embusqué à peu de distance, le corps à
AOUT 1836.
Z
moitié caché dans la longue corolle rouge d'un jasmin de
Virginie, veille à la sûreté de sa naissante famille. Il ne
craint ni les oiseaux de proie ni les carnassiers mammi-
fères, auxquels il échappe par sa petitesse; mais il a pour
ennemis redoutables deux êtres également méchants,
l'homme et une araignée, et il n'hési<e jamais à se jeter
sur l'un et sur l'autre toutes les fois que sa couvée est
menacée.
L'araignée nommée mygale ayicuUhe (Mygale avicu-
laria, Latr.) est longue d'environ un pouce et demi, c'es*-
à-dire deux ou trois fois plus grosse que l'oiseau-mouche,
noirâtre, très velue, avec les pieds et la bouche rougeà-
tres. Le matin et le soir elle sort de la caverne qu'elle
— 43. — TROISIÈME VOLUME.
338 LECTURES DU SOIR.
fabitf pf priT dans la campaCTif pour trouver et saisir sa ^ feinte maladie, il jette un cri d'allégresse, s'élance dans
proie. Si l'oiseau-niouclie Pape çoil grimper sur Tarbris- °p les airs, gagne la nier d'une aile puissante et légère, re-
seau cil se trouve l'obj^'t de ses plus tendres affi'ctions, ^ joint sa f.imille, et laisse le cliicn et le chasseur aussi
saisi (le crainte et de Tureiir. il s'elunce sur le monstre, 3e ébaliis l'un que l'autre à un quart de lieue de l'endroit
l'attaque avec inlrépulil»', vute en tournoyant avec rapi- ^ où ils avaient cru s'en emparer.
dite autour de lui, le harcelle p,ir-tlevant. par-<ierricre et ^ Leuiàledela perdrix grise emploie quelquefois la même
sur les cùlés avec tant de vivacité que souvent il parvient ^ ruse pour écarter le chasseur de sa couvée,
à rétounlir et à le forcer à b retraite Mais, hélas! plus ^Q Beaucoup de personnes ont pu remarquer que la for-
souvent encore envel >ppé par de longues pattes velues, ^ ficule perce-oreille { Forfiatiaria auricularia, Fab. ),
saisi entre deux serres aij:uës et empuisonuées, il meurt ^^ a soin de ses petits comme une poule a des siens, et
victime de sou dévouement. Le monstre l'entraîne dans ^ qu'ils la suivent comme des petits poulets,
sa retraite, le dévore, ei revient compléter le désastre de ^1^ 11 en est de même de la punaise du bouleau (Cimex
Id petite famille en s'emparunt de la mère et de sa couvée. ^ griseus , Fab. , Pantatoma grisea , Latr. ) ; elle est d'un
D'autres oissaiix. inspirés p r l'amour paternel, savent °!° gris jaunâtre, obscure, ponctuée de noirâtre : son écus-
alher la ruse au courage pour détourner le danger de 3« son est pâle à l'extrémité, avec une tache obscure de
leur famille. Nous choisirons le tadorne {Anas tadorna, ^^ chaque côté; ses élytres sont blanches, ponctuées de
Lin.) pour exemple. C'est un grand canard, que l'on ^ noirâtre; son abdomen, ayant une pointe à sa partie
trouve assez souvent sur nos côtes, et ([ui niche coramu- ^t° antérieure , a les côtés entrecoupés de noir et de jau-
nemenl sur les bords de la BaitKjue. Il est blanc, à tète ^ nâtre. Ordinairement elle est suivie de ses petits qu'elle
verte: il a une ceinture cannelle autour de la poitrine, ^ surveille comme fait une poule, et quelle ne laisse jamais
et l'aile variée île noir, de blanc, de rmxet de vert*, son ^;^ trop s'écarter d'elle. Mais ce qu'il y a de très curieux c'est
bec et la protubérance charnue de son front sont d'un H° de la voir, lorsqu'il vient à tomber quelques gouttes de
rouire foncé, et ses pieds couleur de chair. 5^ pluie, se presser de les conduire sous une feuide on sous
Ce bel oiseau cherche dans les dunes un tron aban- g^ l'enfourchure d'une branche , pour les abriter. Là , sa
donnépar des la[iins ; il l'élargit, le nettoie, garnit le fond ^ tendresse inquiète n'est pas encore rassurée: elle les
de quelques herbes sèches et y établit son domicile. La °j-= place en un groupe serré, se met au milieu, puis elle
femelle y construit son nid avec du duvet qu'elle s'arra- ^\-= les couvre de ses ailes qu'elle étend sur eux en forme de
che de ilessous le corps, pond ses œufs, et les couve peu- 3» parapluie, et, malgré la gène de sa position, conserve
dant que le mâle se tient en sentinelle à l'entrée du ter- 5 cette attitude de mère couveuse jusqu'à ce que l'orage
rier. Qu.ind les petits sont éclos, chaque jour leurs ^ soit passé.
parei.ts les cou. luisent à la mer; mais cette promenade % Un grand nombre d'araignées montrent e'g^lement
ne se fiit pas sans prendre les plus grandes précautions ^ beaucoup d'attachement pour leur naissante postérité,
pour éviter juscpi'à Tapparenre du danger. Le mâle sort % Presque toutes préparent un berceau de soie pour déposer
d'abord du terrier et jette sur la campagne un œil scru- ^ leurs œufs et veillent ces derniers, sans jamais les perdre
tateur et perçant; s'il n'aperçoit rien d'inquiétant, il 3o de vue. jusqu'à ce qu'ils soient éclos. Ce berceau varie
rentre et donne le signal du départ *, alors la jeune famille ^o beaucoup de forme selon les espèces, mais il est toujours
se met en route à toute hâte, conduite par la mère. Le X construit de manière à préserver leursienfants des iutem-
père marche devant, et, de distance en distance, il monte c^ péries de l'air, et à leur fournir une couche uudie et
sur nue roche ou une butte de sable pour découvrir au tC chaude. Celui de répe7refasciée(£pf/ra/i3SCiafa,Walck.)
loin ce cpii se passe dans les champs. S'il découvre dans =^ est de la grosseur d'une noix et ressemble à un petit
le lointain un chasseur et son chien, il jette le cri d'à- ^o ballon rayé longitudinalement de noir^ une de ses extré-
lariiie et les peiitsse dispersent et se cachent dans les ^o mités est tronquée et s'ouvre par un petit couvercle
buissons, sous d'épaisses touffes d'herbes, où ils se blot- ZÇ, mobile, plat et soyeux. Les lycoses {Lycosa, Latr.) en-
tissent et restent immobiles pendant que la mère s'éloi- ^ veloppeut leurs œufs dans un cocon de soie qu'elles s'at-
gne, mais sans les perdre de vue. J» tachent à l'extrémité du corps et qu'elles emportent avec
il ne s'agit plus ipie de faire prendre au chasseur une J*, elles lorsqu'elles vont à la chasse. Si l'on veut s'emparer
direction opposée. Pour cela, le mâle prend son vol et va g^ de celui de la lycose à sac (Lycosa saccata, Latr.), espèce
loipber auprès du chien, mais cependant hors de la por- S^ très commune dans les environs de Paris, elle fait des
tée du fusil du ch isseur. Là. il se débat sur la terre et 3» efforts inouïs pour le défendre, montre une inquiétude
pousse des cris plaintifs comme un animal blessé et tout 3^ mortelle quand ou le lui arrache , et suit en sautant la
près d'expirer. Le chien se précipite dessus; mais le ta- X main ravisseuse jusqu'à ce qu'on le lui ait rendue alors
doriie, qui épie ses mouvements, court en traînant les 3o elle se jette brusquement dessus, s'en empare, et fuit avec
ailes, tombe, se relève, voltige, est toujours sur le point °f, rapidité en emportant son précieux trésor. Lorsque les
de se laisser prendre, mais n'est jamais pris, car toutes ^i;^ petits sont éclos ils se cramponnent sur le d«>s de leur
res ruses sont cilculées et exécutées avec une adresse ^1^ mère et y restent attachés jusqu'à ce qu'ils soient assez
surprenante. Le chien, plein d'anleiir, cn^it à ch.ique iiis- ^i^ grands p<iur pourvoir eux-inémes à leurs besoins et à leur
tant le saisir, et à eliaipie instant le voit s'échapi>er 3^ sûreté. Les dolomèdes (Dolomedcs, Lalr.) déposent leur
comme par un dernier effort; le chasseur, également % cocon dans leur habitation soyeuse; m.tis jamais elles
troMqMN ne cesse de c 'Urir après son chien en l'encou- ^° n'en sortent sans l'emi^rter avec elles , et |>oiir cela elles
M::eaul de la voix et du ^esle. Pendant cette scène la 3^ se l'attachent sur la poitriiH'. La femelle du scorpion
femelle est en observation; dès qu'elle voit le danger .s'é- =-1^ [Srorpio europiTus, Lin ) a cela de prticulier qu'elle fait
loi^^ner, elle revient chercher ses petits, les appelle, les °i^ ses petits viv.mts; elle les porte sur son dos comme la
rassemble, les conduit en toute hâte à la mer et s'éloigne ^1^ lycose et ne les abandonne que lorsqu'ils peuvent se
avec eux du rivage. 3^ passer d'elle.
Le mâle a calculé son temps , il sait que ses enfants «^j^ Vous avez sans doute remarqué sur l'écorce de nos ar-
$ont hors de danger; alors, revenu tout à coup de sa 11 bres, surtout sur ceux que l'on élève enserre chaude on
I
MUSEE DES FAMILLES.
339
en orangerie, des petits corps ovales on arrondis, en
forme de bouclier on d'ecaiile, qui y sont appliipies et
coiiinie colles Cesoiitdcscochendlc^ft'otTHS, La tr.), dont
une espèce, la cochendie dn nopal (Coccus cacti, Latr.),
fournit la pins belle couleur ronge du commerce. Dans ces
singuliers animaux la bière et le linceul de la mère ser-
vent de berceau et de lange aux enfants. Si vous observez
les femelles au |)rintenips, vous voyez que leur corps,
rempli d'oeufs, accpiiert peu à peu un grand volume, et
qu'il linit par ressead)ler à une galle lanlôt sphorique,
tantôt en forme de rein, elc. i.a peau des unes est unie et
très lisse, celle des aulres offre des incisions ou des ves-
tiges de segments. C'est dans cet étal (pie les cochenilles
s'accouplent et que bientôt aprèselles pondent un nombre
d'œiifs très considérable. Elles leur préparent d'abord nu
lit quelles revêtent d'un duvet bl.iiic et cotonneux. A
mesure qu'elles les pondent elles les font passer sous leur
ventre, dans ce duvet , puis elles meurent alin que leur
corps, eu se dessècliant, leur forme une co(jue solide,
une sorte de bouclier qui les recouvre et les protège.
Cette coipie , dans les espèces qui sont sphèriqnes, prend
la forme dune boîle d.ms laqiu'lle les œufs sont renfer-
nuvs, et que les petits ouvrent, dès qu'ils sont èclos, pour
en sorlir et se disperser.
Quel([uefois celte vive tendresse que les animaux
éprouvent pour leur jeune famille leur fait prendre des
habitudes tout-à-fait liors de leur nature, du moins si
on juge de cette <lern;cre par la conformation générale
des organes. Je puis, connue témoin oculaire, en citer
plusieurs exemples qui m'ont paru tout-à-fait extraordi-
naires.
Le cincle plongeur ou merle d'eau {Cinclus aquaticus,
Cuv.) m'en fournira une des plus remarquables. Cet oi-
seau est à peu jirès de la grosseur d'un merle, avec le-
quel il a (juelqnes ressemblances générales. Son bec est
médiocre, tranchant, droit, élevé, comprimé et arrondi
par le bout, avec la pointe de la mandibule supérieure
recourbée sur l'inférieure. Ses narines sont recouvertes
par une membrane; sa tête est petite, étroite par le
haut; il a le front long, venant aboutir aux narines.
Ses tarses sont plus longs que le doigt du milieu, et
vous remarquerez que ses pieds ne sont nullement pal-
més comme dans les oiseaux nageurs. Son plumage est
brun, avec la gorge, le devant du cou et la poitrine
d'un blanc pur.
J'ai trouvé assez communément le merle d'eau sur les
bords de l'Azergue, dans les montagnes du département
du Rhône, plus communément encore le long des pe-
tites rivières qui se précipitent, de roche en roche, des
hautes Alpes de la Suisse. Un jour, assis au piid d'un
saule, j'examinai, avec tout l'intérêt d'un naturaliste,
la magnifique cascade d'Œtingen, le pont pittoresque
qui la cour> nne et les deux rustiques moulins qui l'en-
cadrent. L'eau se précipite en mugissant, elle se déve-
loppe en larges nappes, puis eu gerbes neigeuses; elle
bondit sur des rochers qui la brisent en plusieurs tor-
rents écumeux, et enfin, resserrée entre deux rives raf-
fermies par les racines des aunes, des saules et des
peupliers, elle reprend le coiu'S tranquille d'une rivière
qui murnnne doucement en serpentant dans la plaine.
Je m'amusais à voir, à travers la transparence de ses
ondes, une truite aux écailles purpurines et irisées pour-
suivant sur le sable les jeunes écrevisses dont elle fait
sa pâture , quand tout à coup , et à ma grande surprise,
j'aperçus un oiseau se promenant avec gravité au fond
de l'eau et marchant avec autant d'aisance sur le sable ,
à quatre ou cinq pieds de profondeur , qu'un pluvier
pourrait le faire sur la grève d'un rivage. C'était un
ciucle.
Cet oiseau ne nage pas, car ses doigts n'étant pas réu-
nis par une nu>nibrane, la chose hii serait impossible; il
plonge encore moins , malgré ce que son nom français
semblerait indiquer ; mais il a l'inexplicable faculté de
marcher sous l'eau avec la même facilité que sur la terre,
et il en use pour aller pêcher fort à son aise les insectes
aquaticiues dont il nourrit sa naissante famille.
De temps à autre il gagnait le bord pour respirer,
puis il rentrait aussitôt dans le sein des ondes pour
continuer sa chasse. J'observai, ma montre à la main ,
qu'il pouvait rester jus(iu'à trois minutes sans respirer,
et cet espace de temps est énorme si on le compare à
celui que les autres oiseaux aquatifjues peuvent rester
sous l'eau. J'ai observé assez souvent des harles , des
petits plongeons, de même plusieurs fois des imbrims,
et jamais je ne les ai vus plonger plus d'une minute ou
une minute et demie , quoique poursuivis assez chaude-
ment à Coups de fusil. Conime j'étais masqué par une
petite roche et que je restais dans une immobilité par-
faite, le cincle vint deux ou trois fois respirer si près de
moi que je pouvais parfaitement distinguer la petite
membrane qu'il a sur les narines s'ouvrir aussitôt que
sa tête sortait de l'eau , et se refermer dès que l'oiseau
s'enfonçait de nouveau sous les ondes.
Je lis un mouvement et il m'aperçut. Il se mit à fuir
en courant avec assez de rapidité jusque sur le rivage
opposé, prit son vol, et suivit le cours de la rivière,
en le remontant", il se dirigeait en droite ligne vers la
grande nappe de la cascade; d'un coup d'aile vigoureux
et rapide il la perça comme une flèche et disparut à mes
yeux.
Vous pouvez comprendre tout mon étonnement et
toute ma surprise à la vue de cette singulière action ,
dontje n'avais eu aucune idée jusqu'à ce jour, et qui me
présentait l'intérêt d'un phénomène naturel tout-à-f.iit
nouveau.
Je n'étais pas homme à laisser là une observation qui
me paraissait si curieuse. Au riscjue de prendre un bain
forcé, ce ipn ne manqua pas d'arriver, de roche en roche,
tantôt les pieds à sec et la tête inondée par une pluie fine
qui s'échappait des gerbes d'eau , tantôt marchant dans
l'eau jusqu'à mi-cuisse, je parvins sur un des côtés de la
grande cascade et je pus m'enfoncer sous une sorte de
voûte humide, formée d'un côté par l'inclinaison du
rocher, de l'antre par le jet de la nappe d'eau. Je ne
tardai pas à trouver dans ià roche un trou dans lequel
le cincle avait son nid, ce que je reconnus aisément
à quelques brins d'herbe qui sortaient. J'allais y en-
foncer la main lorsque l'oiseau effarouché en sortit et
perça la cascade comme il avait fait eu venant. Je pus
très' bien observer que cet animal s.iit calculer la force
de la chute qui doit l'entraîner avec elle pendant qu'il
traverse la cascade: aussi ne fus-je pas étonné de la lui
voir percer à dix-huit pouces plus haut que l'endroit
d'où il en sort. Par ce moyen il arràve toujours juste à
l'entrée du trou dans lequel il met sa famille à l'abri
des attaques des entUMiiis du dehors; ces ennemis sont
les fouines , les belettes, les rats d'eau et les oiseaux de
proie.
Le cincle n'est aucunement organisé pour vivre dans
les eaux, auprès desquelles cependant sa nourriture le
retient; c'est donc à l'amour maternel qu*il faut attri-
buer ses étonnantes mœurs.
340
LECTURES DU SOIR.
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»
MUSÉE DES FAMILLES.
341
Comme nous l'avons dit, cet amour a tant d'énergie A tudes. Je puis en citer un second exemple qui s'est passé
dans le cœur de certains animaux qu'il leur inspire des X. sous mes yeux et sous ceux de M. Théodore Susemihl,
actions tout-à-fait surprenantes et hors de leurs habi- T dans la forêt de Fontainebleau où nous chassions. One
Chevrette emportant son petit.
Dessin et gravure de SUZEMILU.
chevrette, accompagne'e de son faon, paissait auprès d'un
fourré de ronces et d'épines, lorsqu'elle aperçut im loup
affamé qui guettait son petit pour s'en emparer. La mal-
heureuse mère, oubliant son propre danger, se jette entre
son enfant et son terrible ennemi; mais, hélas! elle est
sans défense, elle ne peut que mourir, et sa mort, à elle,
^?^ ne le sauvera pas! Le monstre aura deux proies à dé-
^!^ vorer au lieu d'une. Le faon, trop jeune, ne peut s'échap-
"''Z P^"" P*^^ ''"* fuite, il faut donc qu'il périsse ; mais elle, elle
^^ peut se sauver on l'abandonnant à sa fatale destinée. Que
^ faire? son cœur maternel l'inspire. Quoique sa bouche
T ne soit nullement construite pour saisir et porter un objet
31-2 LECTURES DU SOIR.
0'un certain volume, elle fait nn effort organique, prend ^ tigiie et ayant le lonp à sa suite, vint passer à trente pas
son faon par la peau du dos, Teniève et Peuiporte en ^ de nous, au milieu des rochers. Son ennemi nous aper-
foyant avec la rapidité de la flèche, tandis que la féroce ^ eut et il s'arrêta en hésitanl; mais de\ix coups de fusil,
bète s'élance à sa poursuite. ^ que nous lui lâchâmes, quoique de fort loin, le (ireut
Nous étions assis au pied d'une de ces singulières ro- SjS briisquetnent rebrousser chemin, et la chevrette fut sau-
ches de grès qui sont comme semées au hasard au milieu ^ vée ainsi que son faou.
de la forêt, lorsque la pauvre chevrette, exténuée de fa- T boitaki).
VOYAGES.
SAINT-PETERSBOURG ET MOSCOU.
CHAPITRE PREMIER. Xapas plus de vingt ans ; mais comme c'est un monopole
^ de la couronne, on a cru devoir l'augmenter.
Manière de voyager en Russie— Les loups. — Les auberges. — Les ^ Sous le règne de Ciitherine II , lors(prun grand dîner
chiens. — Les posiiUous. ^ devait se donner à la cour et (|ue le fameux Patioumkine
^ (Potenikin). cpii pouss.iit le fisle jusqu'au ridicule, était
Les Russes ne connaissent pas, pour les voyages, les 5!;^ le plus en faveur auprès de la souvcriino. des exprès
lourdes voitures dont nous nous servons en Angleterre et ■^^ étaient envoyés de tous côlés à la provision de tout ce qui
dont nous sommes satisfaits lorsqu'elles ont parcouru ^î^ peut fournir an iuxe d'une liibîe. Ceux qu'on dirigeait
trente lieues en quatorze ou quinze heures, Leurschevaiix ^^ vers la Crimée, pour y cueillir du raisin, allaient et re-
de trait ne possèdent pas autant de force que les nôtres; ^ venaient la même seuiaine; il ne leur fallait que sept h
mais ils sont bien plus ardents, bien plus rapides, et n'ont 3^ huit jours pour faite envinn neuf cents lieues. Mainte-
pas besoin d'être stimulés par les coups pour franchir l'es- ^ n;int les felil-jagers, ou courrier du gouvernement, vont
pacedans une allure toujours soutenue au même degré de ^ en hiver de Pétersbourg à Tobolsk, capitale de la Sibérie,
vitesse. Si c'est en hiver, lorsqu'on se sert de traîneaux, ^ prescpie dans le même lips detenqis. quoique la distance
trois chevaux suffisent au même nombre de voyageurs ^ soit beaucoup plus considérable, et qu'il faille, à moitié
pour aller en pos'e, à raison ci'aii moins seize verstes on ^ du chemin, remplacer les chevaux par les chiens Lesfeld-
quatre lieues par heure. H y a deux moyens de se faire ^ jagers ont raugd'oflicier ; on tolère qu'ils fassent un peu
transporter promptement d'un relai vers un autre; le ^ de contrebande , voilà les seuls avantages qui les dt'dom-
premier est d'inspirer la crainte au postillon que Pou ^ niagent de leurs fitigues énoruK's. En hiver ils en «^prou-
emploie, d'avoir le bâton levé sur ses épaules et de le ^ vent nn peu moins, parce que le traine.iu, quelle que soit
châtier vi"-oureusemcnt au moindresignedenonchalance; 5? la rapidité de sa course, ne fait sentir que des secousses
mais un étranger ne peut mettre en usage l'éloquence d'un ^ légères ; mais lorsque vient la fonte des neiges, qu'il f.iut
tel argument; il n'a point de rang dans le pays, il n'y % se servir d'un chariot monté sans aucun ressort sur les
jouit d'aucune autorité, et le privilège de battre les gens ^ roues , voyager ainsi , en franchissant cinq ou six lieues
du peuple n'appartient qu'aux nobles russes. Le second ^ par heiue , est un horrible supplice. C'est de cette ma-
moyen , qui n'est pas moins eflicace , est de payer gêné- t^ nière que l'on transporte en exil les persoimes qui ont en-
rcusemenU et l'on peut, sans se ruiner, lui donner l.i pré- $ couru la disgrâce du tzar, sans doute pour les préparer
férence ; car une pièce de quarante capeiks (huit sous de cÇ aux autres tourments qui les aliendent.
France) est qucK^ue chose de fort important pour la main tÇ, Qnr)i{pie choisis parmi des hommes vigoureux et ro ■
qui la reçoit. S- busies, les feid-j.igers ne peuvent guère so!itenir plus de
De Pétersbourg à Moscou on compte sept cent vingt- ^ huit ou dix ans les fatigues de leur état ; beaucoup d'entre
huit verstes, on cent quatre-vingts lieues environ. L'em- tÇ, eux meurent av;int d'atteindre l'âge de cinquante ans.
pereur Nicolas parcourt ordinairement cette distance en ^ Quand leurs dépêches sont importantes, on leur permet
trente-six heures, et met tout le teuqis qu'il faut, en ^ de prendre nn soldat pour s'en fiire acconq)agner. Dis-
route, pour prendre cominodi'nient ses repas. Mais il ^ tingués par nn uniforme spécial, ils sont armés d'un
n'est pas nécessaire d'être revêtu de la pu.issance de ce ^" sabre et <ruiu' |)aire de pistolets, et se font céder le plus
prince pour voyager presque aussi vite; faire deux cents 5;^ beau chemin par tous les voyageurs qu'ils rencontrent ;
lieues en deux jours et deux nuits est chose fort commune, ^ paysans on grands seigneurs, n'inipoile. Souvent des
et la dépense n'en est pas très onéreuse, car renq)loi de i convois de cent voitures à la file sont obligés de s'em-
. trois chevaux, pendanl tout ce trajet, revient à peine à 3^ bourl)or en voyant venir de loin le courrier qui les
cent cuiquante francs, y compris les pourboires aux pos- ^ avertit par ses cris de Un faire place. Malheur anx con-
tillons. Ceux-ci ne complent point dans le tarif; on ne oj^ ducteurs de ces convois s'ils ne se hâtaient d'obéir! Non-
leur dunie que ce que l'on veut; ils ne peuvent rien ^ seulement le knout, mais le sabre, leur inihgerait un
exiger, et chaque cheval w se paie que de (juatre à six ^ cliâtiinent dont ils conserveraient le souvenir.
e.pe Us par \eistes, ou six à neuf sim^ par poste fran- ^ Les roules en R'issie sont très sAies; il est Wen rare
çaise, suiv.iiil les locaiiU'j. Ce prix l'iait inuiiKÎro il n'y *i qii'< u y soil ult <p;é par des malfaiteurs. Le peuple est,
MUSÉE DES FAMILLES. 343
en gênerai, d'un caractère plutôt doux que méchant ; s'il A, ture avec celle du dehors est qiieI(]uefois de cinquante
vole, c'est dans les villes, dans les lieux publics et fré- 5 degrés. Les Russes passent de l'une à Taulre sans que
quentës, où l'adresse est le seul aident de sa cupidité, mais 5 cela les iiiconiiuode, mais les étrangers ne supportent
presque jamais à force ouverte, circonstjnce dans laquelle 3! pas aussi bien une pareille transilinn.
la résistance opposée pourrait lui faire conirnettre un plus 3^ Euimenerdes chiens dans sa voilure ou partir un lundi
grand crime ou courir un plus ^frand danger. Dans les ^ pour faire une longue nuiîe est un pn-sage de malheur,
hivers longs et plus rigoureux que de coutume on ren- ^ selon les idées sui)erstitieuses de beaucoup de Russes,
contre parfois des troupes de loups assez nombreuses; ^|"= Nous ne saurions dire d'où leur vient ce préjugé. L^
mais ces animaux sont timides, ils rôilent autour des vil- ■='P lundi est leur jour néfaste, comme le vendredi rhez nos
lages et n'osent y pénéirer. Ils chercheront à saisir quel ^ commères. Il faut cro're aussi que dans ce pays on suppose
que pièce de bétail et fuiront devant l'homme. On pré- 3^ une âme à d'autres êtres qu'à l'homme; car lorsque les
tend qu'ils ne se mangent pas entre eux, c'est une erreur. ^ clieinins sont mauvais et qu'il s'jgit de se lirrr <run {>as
Si la balle d'un chasseur blesse un loup de manière à lui ^ diflicilc, les cochers ou postillons haranguent les chevaux
ravir promptement la force, à l'empêcher de se défendre ^ en leur donnant les noms affectueux de père, de uière,
avec énergie, les autres se jettent sur lui, le déchirent et $ de frère, de sœur, d'oncle, de cousin, et leur pruineltent
le dévorent pour assouvir la faim qui les presse. Le ^ la bé.ilitude céleste s'ils montrent du courage, hnaginant
paysan russe, allant et venant toujours avec une hache ^ sérieusement se faire comprendre de ces animaux et les
tranchante pendue à sa ceinture, ne s'embarrasse guère S flatter d'un doux espoir: • Redoublez d'efforts, [/«ur di-
de trouver des ours ou des loups sur son passage. S'il ^ sent-ils. Dieu nous récom|)ensera tous des peines que
sort du cabaret dans un état d'ivresse et que sa marche ^ nous prenons en cette vie, vous aurez part à ses bienfaits
dévie un peu de la ligne droite, les loups le suivent, l'é- tL là-haut, vous serez ses élus! Allons! braves anus! que
pient pour se précipiter sur lui en cas de chute; mais ^ votre ardeur se ranime! faites voir qui vous êtes!... . Si
tant qu'il reste debout ils le respectent et craignent de £ les chevaux épuisés et tout haletants refusent de tirer, ce
l'approcher; ils sont plus hardis contre les femmes et les 3u qui est rare, alors on les fra|)pe, on les hiunilie par des
enfants: le trait suivant, dont nous pouvons garantir ^ reproches; on leur aflirme <pie pour châtiment de leur
l'exactitude, en fournira la preuve. ± méprisable lâcheté, ils s'anéantiront à la mort comme
Une puysanne des environs d'Iaroslow, revenant en % indignes d'être jamais appelés à jouir ties félicités que
traîneau, d'un village voisin, avec ses trois enfants, fut ^ Dieu réserve à ceux qui tâchent de les mériter; mais s'ils
surprise en chemin par la nuit. Ce chemin était coupé, X surmontent bien l'obstacle, si le conducteur eu est con-
comme presque tous ceux de Russie, dans une épaisse ± tent, il chante leurs louanges jusqu'au terme delà course:
forêt, où les hurlements des loups ne tardèrent pis à se g^ . oh! les beaux chevaux! les vaillants chevaux! s'écrie-
faire entendre. La paysanne mit alors son cheval au grand ± t-il; ce sont des chevaux d'or, de perles, de diamants!
galop alin de rentrer plus vite chez elle; nviis sa fuite g jg partagerai mon pain avec eux; je m'en priverai pour
n'était pas encore assez. rapide. Bientôt, se voyant pour- ± eux, car ce sont les chevaux les plus précieux de la terre,
suivie et sur le point d'être atteinte, le soin de sa propre ± de véritables trésors ! lisseront chéris et bénis du ciel !....
conservation lui donna l'affreuse idée de jeter aux loups ± L'apologiste ne tarit pas en expressions d'enlhousi.isme
un de ses enfants. Ce moyen lui réussit ; ils s'arrêtèrent ± et de gratitude, et ce n'est pas sans plaisir qu'on l'écoute,
pour dévorer la proie qu'on leur abandonnait, mais elle ± parce qu'un semblable langage atteste au moins un bon
ne suflisait pas à tous ; ceux qui n'en avaient rien eu conti- ^ cœur.
nuèrent leur course. Un second enfant leur fut jeté de ^ Q„;„d „„ postillon russe espère être bien pavé du
même, puis enlin le troisième, et la femme, par ce triple ± vova-eur qu'il conduit, à peine s'assied-il sur le "sié-e
sacrifice, parvint saine et sauve jusqu'à sa maison. Dans ± qu'ilentonne en son honneur une chanson dont l'air et
tout autre pays, une mère n'eût pas montre cet egoTsme, <£ |^s paroles sont improvisés. Cette chans.m, toujours très
elle aurait péri la première, mais l'esclavage étouffe tous ^ longue, a deux motifs, le premier d'animer les chevaux,
les sentiments généreux. On n'en saurait attendre de H- qi,i gç plaisent à entendre la voix de leur maître, le se-
gens que l'on ne considère qu à l'égal de la brute, qu'on ± ^om] d'amuser la personne que renferme la voiture et de
vend, qu'on échange, ou qu'on joue sur une carte; les ■^ gg maintenir dans ses bonnes grâces; mais si le postiilou
parents, ne s'appartenant pas eux-mêmes et ne pouvant ± ^e compte sur aucune générosité, il se tait, se néglige,
en aucune façon disposer de leurs enfants, ne doivent pas ^ retient plutôt ses chevaux qu'il ne les excite, et l'on est
leur porter une bien tendre affection; on le comprend ± ^^ligé de le battre pour le faire avan-er plus vite, dans
assez : cette cause est la pnncipalf'de celles qui font que ^ |e ,,,5 toutefois, comme nous l'avons dit. où l'on peut
la Russie n'accroît qu'avec une extrême lenteur sa popu- ^jo exercer ce droit. Naguère encore, les maîtres de poste
ï'*^"'"- ^Q eux-mêmes étaient passibles de châtiments corporels que
Quand on voyage dans ce vaste empire, il faut, au dé- ^ ipg seigneurs ne leur é|>arsnaie..t pas. alin d'obtenir de
part, se prémunir de tout ce que l'on suppose nécessaire g ^^^^^ diligents services; mais l'empereur .Alexandre, en
à ses besoins. On ne trouve p<.int de lits dans les auber- ^ ,,,^,^ accordant à tous le ran- d'oflicier. a détruit l'abus
ges. et la cuRine eu est aussi dégoûtante que mal appro- J ,,^,„ ^^-^.^-^ 5,,^ ^^.^ ,,p ,., f^^^^^ ,,^y,.,,^ Maintenant
visionnée. Les riches seigneurs se font suivre par un J ,^ ^,^5,,^^,^ „,^^.^„ ,1'éveiller leur zèle est de les sratiHer
ofhce comp'et, car la tal.e est leur première joms.since; ^ j.,,^,^ j,^ -^^^ d'argent; aucune offre ne blesse leur
raiis quant au coucher, c est chose a laquelle ils tiennent ± susceptibilité, et par un bien léeer sacrifice on en reçoit
peu : un matelas de cuir, un manteau pour couverture ± ^,,,J ,,e respects, de révérences et de marques d'em-
leur sufhsent. Du reste on ne scmffre point du froid dans âo et
les plus chétives habitations; l'abondance du bois, qui i "
n'est presque de nulle valeur commerciale, permet de 3^
les chauffer autant qu'on veut. Elles sont toujours bien ^
doses, bien calfeutrées, et la différence de leur tempéra- T
544"
lex:tures du soir.
CHAPITRE DEUXIÈME.
Moscou.— Ses édifices. —Ses rues.— Ses marchands.— Ses ouvriers.
L'empereur Nicolas.
Aux époques primitives de son histoire, la Russie for-
tnait une suite il'Etatsfédératifsfaibleuient lie's entre eux
dans le sens politique, sans pouvoir toutefois se dissimu-
ler qu'ils appartenaient au même pays. Les princes de
ces Etats passaient le temps à se disputer le vain titre
de grand ou de prince suprême, dénomination qui snus
la longue période de la domination tarîare ne signifiait
guère autre chose que premier vassal ou esclave du
Mogol. Les guerres de ces petits chefs sont sans aucun
intérêt et n'ont guère de remarquable qu'une grande
ressemblance dans leur atrocité. Il est seulement bien
de constater que, dans la dernière moitié du quatorzième
siècle, le titre en litige semble s'être définitivement atta-
ché au duché de Moscou. En 1432 , le prince fut couronné
dans cette ville pour la première fois, et Wladimir, qui
jusqu'alors avait joui de celte prérogative, tomba déchue
de son rang de capitale.
En 1547 Moscou formait déjà une grande ville, puisque
dans un vaste incendie elle perdit 1700 habitants. Les
maisons étaient alors bâties en bois et les clôtures de
jardin pareillement. Les arbres même furent réduits en
charbon.
En 1602 la progression avait été immense; car il lui
arriva de perdre dans une pestejusqu'à 127.000 habitants.
En 1636, suivant le témoignage d'Oléarius, c'était une
des premières cités de l'Europe, ne contenant rien moins
que 2000 églises. On remarquait la largeur de ses rues;
mais les maisons étant toujours construites en bois, se
trouvaient exposées à des incendies si répétés et si fré-
quents qu'on voyait partout des hommes placés de dis-
tance en distance, n'ayant d'autre mission que de couper
et renverser avec leurs haches les bâtiments adjacents.
Moscou vue de l'esplanade du Kremlin.
Telle fut l'origine des wathmen de jour. Sous Alexis ,
frère de Pierre-lc-Grand, les maisons étaient encore
presque toutes de bois et revêtues de cuir de Flandre.
La fondation de Saint-Pétersbourg fit perdre momenta-
nément à rancienue capitale beaucoup de son impor-
tance, eteu 1812 elle fut presque complètement détruite
à la suite de l'invasion française.
Aussi le Moscou d'aujourd'hui peut-il passer pour une
ville nouvelle , avec des fragments ç;i et là de son ancien
squelette, maisen nombre assez grand pour jeter le voya-
geur dans une |)rofoiide rêverie et donner à tout ce qui
l'entoure un caractère qui n'appartient qu'aux ruines et
aux tombes.
Je dois mentionner une de mes impressions qui ne
m'est pas au reste particulière; c'est que si j'avais quitté
Moscou deux ou trois jours après mon arrivée, j'aurais
été enclin à prononcer de son infériorité CTi faveur de
Saint-Pétersbourg. Je n'éprouvai pas d'abord la surprise
qui m'attendait plus tard à la vue et à la nouveauté de
tous ses détails; loin de là, je tournais bientôt la tête
avec dégoût, rassasié que j'étais à l'aspect continuel de
treize ou quatorze cents dômes ou coupoles.
Mais si cela est étrange, ce qui l'est bien davantage,
c'est l'ciiipire soudain et invincible que cette scène
exerça depuis sur mon imagination. De jour en jour,
d'heure eu heure, l'atteation, l'catrâmement , la ksà"
MISÉE DES FAMILLES.
345
nation devenaient plus intenses; j'errais dans les rues,
l'esprit inquiet et tendu ne pouvant détacher mes yeux
de l'esplanade du Kremlin, de la tour d'Ivan Velikoi.
du Shivey Gorka, et encore les exigences de ma curiosité
ne pouvaient-elles être remplies.
C'est ainsi qu'après un séjour de six semaines je quit-
tai Moscou sans avoir appaiséla sacra famés, et depuis
ce jour la sainte cite' ne m'apparaissait plus que comme
un songe ou une \ision de poésie et de roman.
Moscou peut avoir souffert dans son commerce par la
fondation de la nouvelle métropole, elle peut avoir été
ruinée par le passage de Napoléon ; mais tant que la
Bussie gardera son caractère national, tant qu'elle con-
servera le culte de ses pères, ce sera toujours son plus
cher asile , ce sera toujours la crrÉ sainte. Son sol est
enrichi du sang des martyrs, ses temples remplis des re-
liques des saints. C'est pour ainsi dire l'Orient de l'âme,
Ters lequel se tournent les prières des hommes. Jamais
X
le paysan n'approchera de l'enceinte sacrée sans s'age-
nouiller dévotement après plusieurs signes de croix.
Quand Saint-Pétersbourg lui-même veut plius spéciale-
ment sanctitier ses cérémonies et ses processions, il
envoie demandera sa sœur aînée quelques-unes de ces
inestimables reliques, sans la présence desquelles tout
l'éclat de l'or et des pierreries ne serait que vanité.
Du haut de la colline où l'armée française aperçut
pour la première fois cette capitale , on obtient la vue la
plus splendide, peut-être une des plus riches vues de
l'Europe , mais trop étendue pourtant pour être saisie
dans une gravure aussi bornée; aussi l'artiste a-t-il pris
la sienne de l'esplanade du Kremlin.
La ville s'élève au loin dans l'horizon, avec la vieille
tour d'Ivan Vélikoi dominant le tout ; la vieille tour
d'Ivan Vélikoi dont je vous dirai tout à l'heure l'his-
toire, et dont voici, en attendant, le dessin.
En approchant de ces immenses édifices , tous êtes
Tour d'Ivan Yélikoi à Moscou.
subjugués non-seulement par leurs masses imposantes,
mais encore par une sensation tout-à-fait nouvelle. Vous
TOUS trouvez peut-être pour la première fois depuis vos
Tovages, et quels qu'aient été vos voyages, vous vous
trouvez, dis-je, transporté tout à coup dans une étrange
et lointaine contrée, telle que auparavant vous n'en aviez
rêvé de pareilles si ce n'est dans les nuages , quand un
riche coucher du soleil jette ses rayons diaprés à travers
les ombres diffuses , et laisse entrevoir des milliers de
formes bizarres , éclatantes ou fantastiques.
Décrire par des paroles les innombrables temples de
la Sainte Cité, ou seulement un seul d'entre eux, serait
Yraiment chose impossible; il faudrait créer un nouveau
AOUT 1836.
langage, un nouvcati dictionnaire ; ils ne possèdent rien
de commun avec les autres basiliques du monde , et sou-
vent différent complètement les uns des autres. Dans ce
cas le pinceau vaut mille plumes, et la moindre gravure
en dira plus qu'un volume entier de descriptions.
Ne disons qu'un mot de la fameuse cathédrale de Vas-
siliBlagenoi , de cette cathédrale dans legoùt ultra-russe,
c'est que son fondateur, Ivan-Ie-Terrible, fut tellement
émerveillé de la majesté de cette conception qu'il lit,
dit-on, crever les yeux à son architecte afin qu'elle restât
à jamais le chef-d'œuvre de son art.
Dans une autre classe de monuments il faut ranger
les palais de la noblesse et les hôpitaux ou hospices }
— 44, — IROISIÈHS V0U>1£.
346
LECTURES DU SOIR.
ceux-ci, comme à Saint-Pétersbourg, se rapprochent da-
vantage du genre classique; toutefois, ils sont tous en-
duits d'une couleur claire et délicate. Souvent à leurs
côtés on trouve de petites maisons de peu d'apparence, mais
qui sont égaleinent peintes de la même couleur pour ne
pas nuire à l'effet. Au reste, l'aspect de la ville est uni-
que dans son ensemble, quelle que soit la rareté qu'elle
présente dans ses diverses parties.
Les maisons sont généralement basses et offrent ra-
rement plus de deux étages, la plupart d'entre elles ne
consistant souvent qu'en un simple rez-de-chaussée.
Dans la partie de la ville appelée le Zemlenoi Gorod et
dans les faubourgs, elles sont communément bâties en ;
bois; partout ailleurs la brique et le sapin se présentent, <
ainsi qu'à Saint-Pétersbourg, comme les principaux ma- j
tériaux en usage. Ce|)ondant, pour les fondations on se '
sert de pierres, mais c'est un article rare et d'une grande '■
cherté; il f>uit les faire venir des carrières de Tartarovo '
gui sont déjà prescpie épuisées, ou bien de Mitckova, '
éloigné de plusieurs lieues de la ville.
On trouve la rareté des pierres existant déjk au temps
d'Alexis, pèrede Pierre-le-Grand ; quand le famcuxboyard
Matveef eut été amené à la longue par rempereur son ami
à se faire construire une nouvelle maison, l'ouvrage fut
arrêté faute de |)ierres pour la fondation. Aussitôt que la
nouvelle en fût publiquement répandue, les bourgeois
s'assemblèrent, et Matveef vit arriver de tous les quartiers
de la ville des chariots renq)lis de pierres. Il en demanda
le prix. «Ces pierres, dirent-ils, ne sont pas à vendre;
nous les avons prises aux tombeaux de nos pères, et nous
venons les otlVir à notre bienfaiteur.
— Que dois-je faire, mon prince? dit le boyard vivement
énm.
—Prends-les , répliqua le tsar; si un tel don m'eût été
otfert,Dieu sait combien j'aurais été lier de l'accepter!»
On voit encore la tombe de Matveef dans la rue des
Arméniens, où elle fut érigée par le comte Romanzof,
un de ses descendants. Elle est trop simple pour man-
quer de cette grandeur qui donne à la simplicité même
un caractère élevé. L'illuslreboyard,apièsavoir été banni,
à la suite d'intrigues de cour, dans un district éloigné
de la province d'Archangel , trouva à son retour la ca-
pitale bouleversée par une révolte de strélitz, et il périt
de leurs mains, victime de son courage et de sa loyauté.
Avant l'incendie de Moscou, en 1812, on y comptait
neuf mille cent cinquante-huit maisons, dont six mille
trois ccnl quarante-une furent détruites ; aujourd'hui, en
moins de vingt-quatre ans, elle a regagné de beaucoup
ce qu'elle avait perdu à la suite de ce désastre.
Les rues sont pavées avec des cailloux [troveuant du
lit delà Moskwa, parmi lesquels on remarque des échan-
tillons de jaspes et autres pierres curieuses, mais d'un
intérêt beaucoup plus réel pour le minéralogiste que
pour le piéton , à la marche duquel elles ne laissent pas
que de imire. Toutefois, on trouve en beaucoup d'en-
droits des trottoirs pavés avec plus de soin, (pioique
avec les mêmes matériaux.
Les piétons sont à coup sûr beaucoup plus intéressants
qu'à Saint-Pétersbourg; c'est là qu'on peut voir le mar-
chand russe dans toute sa gloire ; quoiipi'il appar-
tienne à une caste bien éloignée encore de la noblesse,
son orgueil n'en ressent pas la moindre atteinte. Il ne
vit pas d'ailleurs, à bien dire, dans une ville de nobles où
il soit obligé d'être l'esclave de leurs désirs ou de lesrs
fantaisies; car le nombre des nobles à Moscou est compa-
ntivemeut très petit ^ et ils y soat ea géocral revêtus
d'un tel éclat historique que le respect qu'il entraîne
n'a rien de dégradant aux yeux de l'honnête industriel.
Aussi ce dernier est-il presque fier de sa profession dont
il parle volontiers, ne se donnant guère de peine pour ca-
cher un air d'importance qui domine toutes ses actions.
Loin de là, dans les grandes occasions on le voit, revêtu
d'un uniforme enrichi de galons d'or, se promener ma-
jestueusement dans les rues avec toute la gravité d'un
hidalgo d'Espagne. Vous saurez au reste que l'empereur,
dans une vuede politique élevée dignedePierre-le Grand,
a proposé un prix pour le luxe.
Rarement on rencontre la femme du marchand dans
les rues; mais quand cela vous arrive, vous êtes tout
disposé à lui faire place avec un respect involontaire;
elle aussi est somptueusement habillée, et cela en soie
ou en satin, mais d'une étoffe si richement travaillée,
d'un goût et d'une couleur si exquis et si relevés, qu'en
vérité elle ne déparerait pas une ambassadrice en grande
tenue de cour. Joignez à cela une figure généralement
belle et une taille ménagée avec tant d'art qu'il faudrait
s'approcher de bien près pour y voir le moindre défaut.
Elle vous regarde volontiers de ses beaux yeux noirs, et
parcourt ainsi toute votre personne avec la curiosité na-
turelle à une recluse. Comme il ne conviendrait pas après
tout qu'on pût la prendre pour une personne de qualité,
elle porte sur sa tête un petit mouchoir en soie de cou-
leur si heureusement et si artistement arrangé au'on ne
saurait en distinguer les nœuds.
Puisque je vous ai introduit dans la famille, pourquoi
ne vous dirais-je pas un mot du iils du marchand? C'est
ce qu'on a|)pelle un bon compagncm de joyeuse humeur;
son menton est quel([uefois rasé ou bien orné d'une pe-
tite barbe, ce qui offre un compromis entre le goût mo-
derne et les antiques préjugés de ses pères. Du reste, il
ne porte pas de ceinture , et son cafetan commence déjà
à se dissiuuder adroitement sous le frac européen.
Il serait injuste d'oublier la demoiselle : représentez-
vous une petite personne avec un bormet à la française
et une robe de mousseline à manches d'évêque. Rien
qu'à ses yeux il vous sera facile de deviner qu'<*lle lit les
romans français et qu'elle joue du piano. Elle ne marche
jamais à côté de son père ou de sa mère, mais devant ou
derrière eux; elledonne encore moins le bras àson frère
mais elle va seule, d'un air pensif et comme quelqu'un
qui penserait beaucoup. Il n'est pas rare, dans ses mo-
ments d'abstraction, de la voir s'arrêter les yeux fixés
sur vous, et vous considérer ainsi pendant presqtie une
demi-minute.
Les ouvriers de la ville ne diffèrent guère de ceux de
Saint-Pétersbourg, et coumie eux portent le cafetan
et de longues bottes ; mais les autres mujiks ou artisans
venus des districts éloignés n'ont pour chaussure que
des espèces de souliers fabriqués avec l'écorce du tilleul.
; Les femmes de cette classe sont presque aussi nom-
; breuses que les hommes; si elles n'arrivent pas de la
campagne pour travailler en ville , elles y viennent du
moins pour prier, et il n'est pas rare d'en voir des pro-
; cessions de vingt, trente, et jusqu'à cinquante, dêliler
par les rues dans leur accoutrement grossier et d'une
; couleur commune, le paquet sur le dos et un long bûton
■ à la main. Ces pieuses pèlerines, après leurs dévotions
• dans la Sainte Cité, iront sans doute au monastère de
' Troetsa, à distance de 80 verstes; alors elles portent par
> prévoyance h leur ceinture une autre paire de souliers
! d'écorce; car elles doivent faire route à pied tout le long
' du cheiuiu,sous peine de perdr* le bénéfice de leur
MgSEE DES FAMILLES.
347
p^^îrTin.i^c. Ces femmes sont de tout âge et de toutes
f()in|tIexiotis , priiicipalciiieiit de quinze k seize ans ; mais
leurs rohes mal proportionnées, leurs jupons couris et
tlisgracieux , sans parler des espèces de guenilles (|ui
enveloppent leurs jand)es en guise de bas, donnent à leur
ensemble un aspect qui n'a rien d'attrayant.
Dans une ville de teu)ples comme celle-là, on doit
supposer que les moines et les prêtres ne forment pas
la partie la moins considérable de lu population ; encore
faut-il y joindre les religieuses, qui sont en très grand
nombre. Elles ne sont pas renfermées dans leurs cou-
vents comme dans les pays catholiques \ mais on les
rencontre partout, habillées de noir de la tête aux pieds ,
avec un haut bonnet conique, la ligure non voilée, et
on peut dire avec raison qu'elles ne contribuent pas peu
à ajouter au pittoresque des rues.
Toutes les classes mentionnées ci-dessus sont indi-
gènes; mais les étrangers , de leur côté , sont tellement
nombreux qu'ils ont aussi leur part intéressatite du coup
d'œil. Ce n'est |)iis coiinne à Saint ■ l'étersbourg , où on
les reconnaît à leurs habits à (pieue de morue, leur taille
libre et dégagée et leur menton rasé, tandis que là on
passe en revue , dans tontes leurs phases , la physio-
nomie , le costume et les manières des OiienLiux ; Tar-
tares, Persans, Arméniens ne manquent guère. Bon
nombre d'entre eux résident hal)itiielleuu'nt k Moscou,
où ils ont des édilices consacrés à leurs cultes. En addi-
tion k ces derniers il faut ajouter les iiiitifs des provinces
turcpies de la Crimée cl du Caucase , qui présentent
également une majorité assez respectable. Cette capitale
centrale de la Russie est un point d'union entre la mer
Blanche et la mer Glaciale pour le nord ; entre le Pont
Euxiu, la mer (l'Asof et la mer Caspienne pour le midi ;
entre la mer d'Okotsk pour l'est ; entre la Baltique et le
golfe de Bothnie pour l'ouest. Les marchands de toutes
les parties du monde viennent s'y rassembler, et les
voyageurs s'y reucoutreut de toute part, (ju'ils arrivent
d'un pôle ou de l'autre^ , des bords de la Tamise , du Ml ,
du Gange , et du iMississipi.
A mon arrivée, les masses de cette population si variée
étaient dans un émoi semblable à celui d'une ruche d'a-
beilles. Une vive sensation s'y manifestait de tous côtés
connue si quelque chose d'extraordinaire était arrivé,
tel qu'une colonne d'Alexandre s'élevant d'elle-même au
sein du Krendin.
- L'empereur est arrivé! » tel était le cri général ; les
nobles faisaient atteler leurs voitures à quatre chevaux ;
les ilroskis (1), dont le prix était doublé, seud)laieut avoir
des ailes pour fendre les rues. Les mujiks mâles et
femelles se précipitaient les uns sur les autres , en-
tr.iîiu'S comme dans un totu-billon. A Saint-Pétersbourg,
o:i rempereur réside habituellement, c'est un honune
considérable de cinq pieds dix pouces ou environ, mais
rien de plus. 11 passe ses tronjjcs en revue devant son
palais, va se promener à pied avec sa femme et ses en-
fants, erre souvent tout seul le long du quai des An-
glais, et quoique chacun lui ôte le chapeau à son |)as- '
sage, personne toutefois ne songe à se dératiger de son '
chemin dans le seul but de l'ôter. Ponrcpioi? c'est (pi'on •
peut le voira chaque instant du jour. A Moscou c'est '
une rareté; à Moscou, (pii est une ville russe, il est <
aimé jusqu'à l'idolâtrie, '<
" Notre petit père est arrive' » S'écrient les mujiks en le <
regardant avec une dévotion allectueuse, pendant qu'il !
est obligé de se faire jour au milieu d'eux. « Allons, un <
(t) Voitiiro (te f^:':ig.\
peu de place, mes amis, dit l'empereur en portant la
main à son chapeau; voyons, frères, ne me barrez pas
le chemin.» CN'st l'occasion d'une fête dans toute la ville,
et le Kremlin, où chacun a libre accès, présente pour
ainsi dire l'aspect d'une vaste foire; le palais, dont les
approches ne sont défendues par aucune espèce de
grille, est bientôt entouré d'une immense foule d'hom-
nies,de femmes et d'enfants qui l'encombrent depuis le ma-
tin jusqu'au soir. De temps à autre un beau petit gar-
çon, l'un des jeunes princes, paraît à la fenêtre pour
regarder au dehors, et aussitôt toutes les têtes se décou-
vrent comme si c'était l'empereur lui-même.
Un jour que l'impériale mère de cette famille vrai-
ment charmante était assise à la croisée, considérant la
foule d'en bas, l'empereur vint tout à coup derrière elle,
et, lui pas.sant familièrement le bras autour du cou,
l'embrassa devant cette multitude. Qui ne connaît pas
le caractère moscovite ne peut rendre l'effet produit par
un acte si simple. L'acclamation générale partie des lè-
vres de tout ce peuple semblait avoir pris source dans
les plus profonds replis de son cœur, et j'ose dire que,
dans tout ce vaste concours d'hommes, pas un n'eût
hésité en ce moment à donner sa vie pour le tzar, et
même que pas une femme n'eût balancé à sacrilier son
mari ou son iils, s'il eût été besoin.
L'empereur, qui est véritablement un fort bel homme,
à part sa haute taille, est aussi d'un caractère naturel-
lement enjoué; il se met toujours avec goût, et là-des-
sus chacun se règle sur sa personne, ne paraissant ja-
mais devant lui qu'avec un costume convenable et une
apparence de satisfaction. Il est d'un accès facile et ne
semble pas croire à la nécessité d'une gramie représen-
tation.ToutefoisàSaint-Pétersbourg on remarqiieà chaque
'. battant des portes des appartements impériaux un nègre
! en grand costiune (-riental, dont l'oflice n'est autre que
: de fermer et d'ouvrir en annonçant le nom du visiteur.
Après le déjeuner, le premier soin de l'empereur est
! d'aller k la chambre de ses enfants, aliu de s'informer
: comment ils ont dormi. Il les prend l'un après l'autre,
les embrasse, joue avec eux de mille manières; car il est
rempli de folies et de boutades, et aime volontiers à re-
devenir enfant quand les soins du monde le lui per-
mettent.
Leurs Majestés dînent à trois heures (heure des hautes
classes en Russie) avec la plus grande simplicité. Vers
la fin du repas, le Grand-Duc Alexandre et les jeunes
enfants viennent embrasser leurs parents En sortant de
table l'empereur se livre avec son épouse à quelques
tendres familiarités; il l'appelle volontiers sa chère
femme; mais elle, qui est Prussienne, ne l'appelle ja-
mais que l'empereur.
A Saint-Pétersbourg Nicolas va fréquemment en
droski quand il pleut. Un jour qu'il n'avait pas d'argent
sur lui, le cocher, ignorant sa qualité, retint son man-
teau jusqu'à ce qu'il lui eût envoyé le prix de sa course.
On cite une autre anecdote tpii peint assez bien sa
facilité à descendre quelquefois jusqu'aux classes infé-
rieures. Un m.itin de Pâques, sortant du palais, il aborde
la sentinelle avec sa familiarité habituelle, et, suivant la
formule de salutation prescrite pour ce jour, il lui dit :
Le Clirist est rcssuscilé. Au lieu de la réplique d'usage :
Oui, il est ressuscité, le compagnon de répondre grave-
ment : Non, cela n'est pas. — Comment? quoi?qu'est-ce?
reprend rempereur, je vous dis que le Christ est res-
suscité.— Et moi je vous rcpéle qu'Une l'est pas. — Mais^
au nom dvi ciel ! qui clos- vous doue?— 7e suis Jmj/,
348
LECTURES DU SOIR.
CHAPITRE TROISIEME.
Cd peu d'histoire. — promenade. — Un jour de grand gala. — Les
condamnés aux mines.
Aux temps reculés , disent les antiquaires , les rives de
la Moskwa e'taient couvertes par une épaisse forêt ; au
centre de cette forêt se trouvait un marais, et au milieu
des marais une petite île où un ermitâ nommé Boukal ,
se construisit une hutte de ses propres mains. Avec les
années, l'ermite disparut. A cette place on vit s'élever
un kremle, mot tartare pour désigner forteresse, et c'est
ainsi que la hutte fut remplacée par un palais. Le Krem-
lin formant un polygone irrégulier , environné de murs
élevés, et flanqué de tours à leurs angles, fut Moscou
dans son origine. 11 était entouré d'un fossé dont les eaux
provenaient de la petite rivière de Néglinna, qui vient
de là se jeter dans la Moskwa ; cette rivière (la Néglinna)
est aujourd'hui condamnée à se frayer un chemin dans
l'obscurité, car elle est complètement voûtée, et au-des-
sus de son lit les habitants vont et viennent au milieu
des plus belles promenades que l'on puisse se figurer au
centre d'une grande cité.
De nombreuses boutiques et marchés s'élèvent avec
rapidité à l'est de la future métropole , et même en de-
hors des murs, et en 1534, ses constructions deviennent
assez importantes pour se voirenvironnéesd'un nouveau
fossé , et l'année suivante d'un mur spécial. Cette por-
tion de la ville, appelée le Kitai Gorod, se trouve comme
le Kremlin sur la rive gauche de la Moskwa, là où la ri-
vière forme un large et sinueux détour. Un faubourg en-
core bien plus étendu s'élève du même côté de la rivière ;
embrassant toute la largeur de l'angle, il entoure pres-
que entièrement les deux premières parties riveraines ;
son nom est le Béloi Gorod, ou ville blanche, probable-
ment de ce que ses murs avaient été primitivement bâtis
en pierre blanche. Aujourd'hui qu'ils n'existent plus, un
vaste boulevard planté d'arbres occupe leur place et sert
de promenade.
Le dernier faubourg est le Zemlenoi Gorod , ou ville
de terre, ainsi nommé d'un rempart qui l'entourait, et
remplacé depuis également par des promenades plantées
d'arbres; sa forme est un cercle complet autour des autre»
et embrasse les deux côtés de la rivière.
Les rues et les maisons qui s'étendent au-delà de ce
quartier, et auxquelles on n'attache aucune dénomina-
tion spéciale bien qu'elles soient entourées d'un rempart, •
forment une Ggure des plus irrégulières. |
La ville dans sa plus grande longueur présente une \
étendue de treize verstes et deux cent trente pieds; sa
plus grande largeur est de huit verstes et deux cent
dix pieds ; quant à sa circonférence , on l'évalue à qua-
rante verstes.
La porte Sainte à Moscou.
Le Kremlin, quoique le plus petit quartier, est sans
contredit le plus digne d'attention. Ses masses énormes
sotit généralement blanches, tandis que les dômes et les
coupoles dos églises sont revêtues d'or, ce qui, joint à
la forme élégante et délicate de ces édifices, tend à don-
ner à la scène un a.<;pect prestigieux et fantastique. Les
murs sont crénelés dans toute leur longueur, et dons les
^ tours qui les flanquent l'ordre gothique semble préva-
loir. LeSpas-Koi ou Porte-Sainte, qu'on peut remarquer;
à la gravure annexée, conduit directement au milieu d'un
groupe de palais et de cathédrales. Quiconque passe par
cette porte doit avoir soin d'ôter son chapeau, car le lieu
est saint. L'origine de cette coutume est incertaine; les
uns la rapportent à la dernière peste, d'autres à la déli-
à
MUSÉE DES FAMILLES.
349
Trance de la ville d'une invasion des Tartares. Or, les
Russes tiennent à cet usage avec une obstination reli-
gieuse, et l'étranger qui pourrait pécher par ignorance
serait à l'instant même admonesté par la sentinelle.
Après avoir franchi cette porte, la scène devient splcn-
dide et au-delà de toute description. A gauche la vue n'a
pas d'obstacles; une partie de l'esplanade étant grillée
pour l'exercice des troupes, votre œil peut s'étendre au
loin à travers ces barrières et découvrir les milliers de
dômes de la cité. A votre droite est le couvent des reli-
gieuses de l'Ascension, qui vient s'unir au palais neuf;
devant vous la gigantesque tour d'Ivan Véllkoi , et un
groupe nombreux d'autres éditices couronnés de dômes
et de coupoles dorés. Le couvent contient deux églises,
dont Tune est moderne et forme un mélange sans nom
de grec et de gothique. L'établissement futfondéen 1389,
et contient les tombes de trente-cinq grandes princesses;
j'y ai vu une ou deux religieuses qu'on pourrait dire
presque jolies , ce qui en vérité est beaucoup plus qu'on
De saurait avancer du reste des saintes sœurs de la ville
entière.
Après avoir passé le couvent et le palais neuf, trois
édifices se présentent exactement devant vous ; l'un à
main gauche est la cathédrale de Saint-Michel l'archange,
l'autre adroite Notre-Dame de Pecherks, fondée en ac-
tions de grâces d'une victoire sur les Tartares, et quant
à celui du milieu c'est l'église de Saint-Nicolas, avec la
tour d'Ivan Vélikoi.
La tour est isolée des autres bâtiments ; elle fut élevée
en 1600, pendant une peste épouvantable, par les pau-
vres de la ville, qui recevaient du pain pour salaire de
leurs travaux. Elle a 260 pieds de haut , sans compren-
dre la coupole, qui en a 37, et la croix, qui en a 18. La
coupole est revêtue d'or fin et la croix est de cuivre
doré.
Je pourrais encore , en véritable cicérone, vous pro-
mener longuement dans la cathédrale de l'Annonciation ,
dans celle de l'Assomption ; de là vous faire passer au
couvent des Miracles. Ce serait à ne pas sortir des édi-
fices sacrés ou profanes de cette autre Rome chrétienne ,
et votre attention se fatiguerait encore plutôt que ma
mémoire. Aussi veux-je changer de scène et vous intro-
duire un instant avec moi dans l'intérieur d'une maison
moscovite de la classe commerçante , un jour de grand
gala.
Il s'agissait d'un grand dîner ; nous fûmes, mes amis et
moi, reçus dans le vestibule de la maison par plusieurs
domestiques à barbe, qui nous conduisirent dans l'an-
tichambre destinée à recevoir les manteaux, pelisses,
châles et surtoutsde toutenature. Suivait la salle à man-
ger, où les tables étaient préparées pour le repas. De là
il nous fallut passer deux ou trois pièces avant d'arriver
au salon , peint en un bleu foncé assez brillant, couleur
de prédilection chez les Russes. Les murs étaient cou-
verts de portraits de famille, car le marchand commence
à se piquer de généalogie; plusieurs autres tableaux de
passable dimension et aussi originaux que possible, dans
toute l'acception du terme, venaient s'harmonier autour
de ceux de l'illustre souche. Dans un coin on remarque
le saint pénale du logis, décoré de rubans, d'œufs de
Pâques, de fleurs artificielles, auxquels venaient se join-
dre les rameaux flétris du Pâques précédent. Devant l'i-
mage sacrée était suspendue par une chaîne de cuivre
une lampe allumée, aux verres de plusieurs couleurs. '.
Là se trouvait un cercle de dames dans une attente si- ;
lencieuse, qui n'était pas sans impatience; la plupart des
cavaliers arrivés ne se sentant pas encore assez en force*
pour attaquer cette citadelle de beautés , avaient préféré
demeurer dans la salle à manger ou dans les pièces in-
termédiaires. En entrant, nous saluâmes profondément,
en vrais étrangers que nous étions, et plus particulière-
ment la maîtresse de la maison, aussi gracieusement que
nous pûmes; mais l'un des nôtres, qui avait l'avantage
d'être plus initié que nous dans les convenances , s'ap-
procha de sa chaise, lui prit la main en la saluant, et,
tandis qu'il relevait la tête, reçut au front un baiser des
plus gracieux ; cette petite transaction nous donna de
suite la plus heureuse conliance en nous mettant fort à
l'aise; aussi fûmes-nous assez hardis pour parcourir l'ai-
mable cercle, derrière lequel nous finîmes par nous pla-
cer en attendant les progrès de l'événement.
Cependant la compagnie arrivait rapidement , et les
traînards des autres pièces ne tardèrent pas à s'y joindre;
c'était un fracas de baisers et d'embrassades entre les da-
mes arrivantes et arrivées , qui semblait devoir ne pas
finir; quant aux hommes, ils s'empoignaient avec la plus
tendre virilité, et leur étreinte allait également jusqu'au
baiser, dont le son venait se perdre dans l'épaisse forêt
de leurs barbes. La plupart de ces messieurs portaient le
cafetan et les longues bottes ; quelques-uns cependant af-
fectaient les modes germaniques, c'est-à-dire le frac eu-
ropéen, ce qui leur allait aussi bien qu'à des ours de foire.
Cette touchante fraternisation fut interrompue par les
domestiques qui arrivèrent chargés de plateaux destinés
à préparer l'appétit des convives. Il ne s'agissait pas
d'absinthe ou de madère, comme on pourrait le croire,
mais de harengs salés, de caviar, d'anchois, de saumon
fumé, de fromages, d'oignons et d'autres bagatelles,
flanquées de pain et de liqueurs de toute espèce, le tout
comme je viens de le dire, pour ouvrir les voies digesti-
ves de ces bienheureux estomacs septentrionaux. Les
plateaux copieusement fêtés , on vint annoncer le dîner,
et les dames, qui ne s'étaient pas montré les moins em-
pressées à leur rendre hommage , se levèrent courageu-
sement de leurs places pour se rendre à la salle à manger
où elles se rangèrent toutes à table du même côté; les
hommes, après quelques façons à qui passeraient les pre-
miers, ne tardèrent pas à les suivre, et vinrent fièrement
se placer en face d'elles.
Le dîner avait été préparé par des artistes français ,
louésà cette occasion aussi bien que les verres, les plats,
les couteaux et les fourchettes, et quant à la table , elle
était décorée de temples dorés surmontés de fleurs arti-
ficielles, sans parler des bronzes et candélabres également
de location.
Bien que les convives fussent rangés et alignés on
deux lignes de bataille, le maître et la maîtresse de la mai-
son n'en restèrent pas moins debout; car c'est leur fonc-
tion de veiller à ce que la compagnie ne manque de rien,
et d'avoir soin que les domestiques fassent leur devoir.
Rien ne peut échapper à leur œil observateur; votre as-
siette ne doit jamais rester vide , votre verre ni vide ni
plein. A la fin on proposa un toast, ce fut celui de l'em-
pereur, et aussitôt une porte qui s'ouvrit laissa pénétrer
de la pièce voisine un bruyant éclat de fanfares enton-
nant l'air national, DiT/s salvum fac imperatorem. lequel
bientôt renforcé des voix de tous ces mangeurs, du cli-
quetis de leurs verres et de leurs fourchettes , ne laissa
pas que de produire un mélange fort harmonieux.
Au milieu de ces touchantes modulations les vins de
Champagne et de Madère ne faisaient guère faute. Ce-
pendant il y eut tout d'un coup comme une espèce de
350
LECTURES DU SOIR.
grimace sympathique et ge'nc'rale à Pegard du divin
breuvage, et un des convives, en regardant malicieuse-
ment ses confrères, se mit à déclarer haulement qu'il
trouvait que le vin manquait de saveur. A ce manifeste
le maître et la maîtresse de la maison échangèrent un
tendre baiser, et les rasades continuerait de plus belle.
Peu de minutes après un mécontent éleva la voix et rë-
pét.i la même observation, d'un ton vraiment élégiaque :
« Ce vin n'est pas encore assez doux. » La parabole passa
de bouche en bouche, et à chaque fois nos deux époux
s'embrassaient.
Pendant tout ce tumulte et ce conflit de verres et de
baisers , je profitai du moment où mon aim.ible hôtesse
avait le dos tourné pour m'échapper furtivement , fati-
gué que j'étais d'une session de prè^ de quatre heures ;
mais on s'aperçut de mon départ. Je fus arrêté au beau
inilieu de l'escalier el ramené en triomphe dans la salle
du banquet. Après tout, la lutte allait cesser, et h un
siîinal donné de la maîtresse de la maison on se leva de
table.
Les dames, il fuit en convenir, retrouvèrent le che-
min du salon avec une tenue sensiblement plus édi-
fiante que celle des hommes ; mais une tasse de café eut
bientôt remis ces derniers dans une assiette très conve-
nable. Enfin l'heure de la séparation arriva , et ce fut
alors un déluge d'embrassades, de poignées de mains,
de révérences , de baisers, de protestations de plus en
plus étourdissant. Je finis pourtant par échapper à toutes
ces gentillesses et regagnai ma demeure , oîi je réussis à
digérer assez heureusement mon dîner moscovite.
Toutefois, le lendemain, me sentant encore légèrement
appesanti, je résolus de dissiper ce reste de vapeurs par
une promenade à cheval. Or, ayant entendu jiarler la
veille du départ des condamnés pour la Sibérie, je n'eus
rien de mieux que de diriger mes pas de ce côté.
Le fait même de la translation en Sibérie n'est pas re-
gardé comme une punition bien sévère, la plupart des
criminels étant habitués à une servitude aussi rude que
celle qui peut les attendre au-(îelà des monts Ourals ;
mais ce qui les épouvante, c'est la condamnation aux
mines de Sibérie, et leur é|)ouvaiite est fondée, car si
c'est une substitution à la peine capitale, elle n'en arrive
■pas moins au même résultat, et a une plus terrible en-
core : le supplice , au lieu de durer quelques uiiuutes ,
dure cinq ans.
J'arrivais au dépôt temporaire, situé au sommet de la
colline des Moineaux, et là je trouvais ces mallieureux
sur le point de séhranler pour leur pénible voyage. Une
longue chaîne s'emparait de leurs jand)es, à partir des
chevilles, et vnait s'attacher à leur ceinture: grand
nombre d'entre eux étaient Juifs, mais la majorité était
composée de nnijiks, et tous, à l'exception d'un seul,
étaient exempts de ces stigmates du crime que l'on croit
généralement distinguer sur la physionomie des cou-
pables. Plusieurs chariots, près de là, étaient remplis
par leurs femmes et leurs enfants, et on voyait à leurs
côtés quelques-uns de leurs parents, qui avaient égale-
ment demandé la faveur de partager leur exil.
Au milieu de ce groupe on remarquait un homme
dont le costume, quoique semi-ecclésiastique, aimoneait
pourtant la profession. Son ensemble était tout-à-fait
vénérable et sa figure respirait vraiment la plus noble
et la plus pure iihilanthropie ; il s'occupait à distribuer
des livres de morale et de religion aux personnes qui
savaient lire, écoutait patiemment leurs demandes et
leurs plaintes, et souvent s'empressait d'y porter re-
0(0
:?
mède. Lesexilésdeleurcôtésemblaient le regarder comme
un père, mais à leur affection venait se joindre le plus
profond respect; beaucoup d'entre eux se prosternaient à
ses pieds comme devant une^image de saint et touchaient
la terre de leur front. Avant de jirendre congé d'eux il
les embrassa tous les uns après les autres 5 mais dès le
commencement de la marche les sang'ots et les sou-
pirs se mêlèrent avec abondance au bruit des ferre-
ments et des chaînes.
A peine le cortège avait-il commencé à s'ébranler qu'il
fut arrêté dans sa marche par une espèce de m;irchand à
barbe, qui arrivait suivi de domestiques portant de
vastes corbeilles remplies d'une sorte de galette. C'est
un genre de charité en usage à Moscou, où l'on distribue
journellement dans les prisons d'assez beau p:iin. Cette
fois les exilés et leurs familles reçurent double portion.
La police de Moscou est de la dernière vi;:ilance. mais,
connue tous les pouvoirs exécutifs de cette contrée, elle
est inégale et capricieuse dans son administration. Voici,
par exemple, un cas d'une absurde et bien atmce sévé-
lité. A l'époque où les incendiaires jetaient l'alarme
dans la ville , une servante trouva dans la rue une lettre
qui meiiiiçait un voisin d'avoir sa maison brûlée pendant
la nuit même. Aussitôt elle courut donner Pdlarme à la
famille en danger, et, après avoir raconté l'histoire à ses
maîtres, alla se coucher dans une grande agitation. H
n'y avait que deux heures que la malheureuse était
couchée, quand on vint l'arracher de son lit au milieu
d'une nuit froide et pluvieuse, lui laissant à peine le
temps de revêtir un jupon et de s'envelopper les épaules;
elle fut aussitôt traînée au bureau de police, où, sans un
seul mot d'interrogatoire , on lui fit inmiédiatement
donner le knout. De là jetée en prison, privée de nour-
riture pendant deux jours, elle serait morte de faim sans
une |)ièce de dix-huit kopecks, au moyen de laquelle le
geôlier lui fit passer un petit morceau de pain noir. Son
crime avait été d'avertir les gens menacés, au lieu d'a-
voir envoyé d'abord la lettre à lu police. Ce triste échan-
tillon n'a guère besoin de commentaires.
En conséquence de la sévérité de la police à suspecter,
non-seulement les coupables, mais encore à s'emparer
des témoins , un Russe ne veut jamais rien avoir à dé-
mêler avec le corps d'un homme qui ne sera pas mort
dans son lit et de sa mort naturelle. S'il eu rencontre
un dans les champs ou sur le grand chemin, il se met à
fuir comme si c'était un fantôme. Un de mes amis, passant
à cheval près du monastère de Siminot, aperçut à uue
distance éloignée un homme qui montait à un arbre pour
s'y pendre. 11 partit aussitôt au grand galop vers le lieu
de la scène ; mais avant qu'il fût arrivé, un soldat qui se
trouvait déjà là lui barra le chemin ne voulant pas per-
mettre à mou ami de s'interposer, sans être pour cela de
son côté p'us disposé à mettre obstacle à l'événement.
Il se contenta de monter tranquillement la garde dessous
l'arbre, jusqu'à ce que la police fut arrivée avec une
foule immense à ses talons, et la première chose dont on
eut soin après avoir détaché lerorps fut d'abattre àcoups
de hache l'arbre devenu impur.
CHAPITRE QUATRIÈME.
Saint-Pétersbourg.— Coup d'crW rnpidc.— la slatoe
de riene-lo-Oraud.
Je ne s.iis si Pétersbourg est, comme le pre'tendent
quelques voyageurs , la plM belle vilU du monde , mais
MUSEE DES FAMILLES.
351
je crois pouvoir affirmer qu'elle est du moins la pins
pittoresque et la plus gracieuse de l'Europe. Le hou goût
et l'harmonie de sou ensemble, les belles et larges rues
qui la traversent en tous sens, formées par une suite
continuelle de magniliqucs maisons, d'hôtels et de pa-
lais; ses canaux, partout borde's de superbes quais de
granit et de rampes de fer d'un travail achevé; ses vas-
tes édi lices publics, l'admirable statue équestre de
Pierre-le-Grand, le cours majestueux de la Neva , les
(églises nombreuses à flèches dorées qui semblent lancer
dans les airs des colonnes de feu, tout enliu dans cette
jeune métropole de l'empire des tzars concourt à pré-
senter aux regards de l'étranger qui la visite le tableau
le plus enchanteur et le plus éclatant.
Pétersbourg renferme actuellement une population
d'environ 350,000 âmes, y compris les troupes de la
garnison , et en masse plus de 60,000 Alleuumds, Fran-
çais, Anglais, Italiens, Espagnols , Grecs, Turcs , Ar-
méniens, Persans, Ciiinois , etc. Pendant près de six
mois de l'année les rues de la ville sont couvertes d'une
neige épaisse et durcie, sur laquelle glissent avec la plus
grande rapidité une foule de traîneaux de luxe ou de place
qui promènent ou conduisent à leurs affaires tous ces
habitants à costumes variés , dont le mélange étoime
et récrée le coup d'œil. Là se distinguent les brillants
uniformes des généraux, des officiers de la garde; ici
les toilettes et les riches fourrures des dames de haut
parage ; de ce côté de? turbans, des bonnets pointus,
des tuni(pies orientales; plus loin le frac parisien, le ca-
fetan du Juif et la robe de soie de l'iuilien , et puis tous
ces cocliers à longue barbe, ces laquais à pompeuse li-
vrée, ce peuple gai, vif, actif, qui, tout en allant et
venant, se découvre avec respect devant la mosquée,
la pagode , la synagogue , l'église catholicpie ou proles-
tante, comme devant le teniple de sa religion. Ce uîou-
veinent n'amène point de confusion, et qu!ii(ju'il se re-
nouvelle sans cesse il est bien rare qu'un accident en
résulte, parce que de commodes et larges trottoirs ser-
vent |)artout aux piétons à se garantir des chevaux et
des é<pii pages.
A Pétersbourg d'ignobles et sales boutiques ne cho-
quent point la vue couime en France. On n'y permet
aucun étalage extérieur, et la voie publique ne^s'en
trouve jamais end)arrassée. Pour conserver la propreté,
la netteté de tous les points de passage, il est rigoureu-
sement interdit de jeter les ordures des maisons ailleurs
que dans les tombereaux qui circulent tous les matins
pour leur enlèvement; aussi, pendant l'hiver, la ville
demeure -t -elle constamment éblouissante, et lorsque
par hasard il dégèle un jour on peut se mouiller les
pieds , mais non pas se crotter , se couvrir de boue ,
comme en tant d'autres endroits où les mesures de po-
lice n'ordonnent pas de pareils soins aux domestiques.
Les Russes, en général , voient arriver les froids avec
plaisir. Chez eux c'est la belle saison, le temps le plus
commode pour les comnuniications, celui où l'on se
réunit en sociélé plus nombreuses, où les substances
nécessaires à la vie matérielle sont à meilleur conqite
par la facilité qu'on a de les transporter promptement
d'un lieu vers un autre. Dès que le fraino^e est établi,
les arrivages commencent et l'abondance règne. On voit
alors entrer dans la capitale des convois apportant toutes
les denrées que fournit l'inférieur du pays , quelquefois
à des distances énormes, et, spectacle assez bizarre,
des bœufs, des veaux , des porcs, des moutons morts
depuis un mois , se tiennent sur leur quatre pieds dans
les halles et marchés publics. Tués d'avance pour éviter
des frais de nourriture et la faire parvenir plus tôt h des-
tination, la gelée conserve saine la chair de ces animaux,
et conmie elle raidit leurs mend)res il est aisé de les
l)lacer de manière h ce qu'ils en soient supportés.
Pétersbourg, très animé durant l'hiver, paraît presque
déserte lorscpie viennent les chaleurs de l'été, qui sou-
vent y sont accablantes. L'empereur et sa cour vont ré-
sider à la campagne, et toutes les personnes qui jouis-
sent de qnelipu' fortiiiu! suivent cet exeuq)le. A cette
époque les traîneaux sont remplacés par les droschis ^
petits chars-à-bancs très inconunodes, et par les autres
voitures dont on fait usage en Europe, excepté les ca-
briolets et les tilburys, «pi'on ne rencontre presque jamais
en Russie. La campagne , aux environs de Pétersbourg ,
est cependant fort monotone ; elle ne produit guère na-
turellement que trois sort( s d'arbres : les sapins, les ifs
et les bouleaux; mais les riches seigneurs, à force de
bras d'esclaves et d'argent, savent eudjellir les localités
les plus arides, et quoupie sous le 60"= degré de latitude
on pourrait se croire en Italie en parcourant les inunenses
et uiagniii(pies jardins qui dépendent de ces habitations
luxueuses, lors<jue tes rayons d'un beau soleil viennent
ajouter à leur éclat. Des serres chaudes, à dimensions
prodigieuses, reçoivent le soir tous les végétaux qui ont
à craiiulre dans ce climat la fraîcheur des nuits, et dès
que le jour paraît eu annonçant une douce température,
ils sont reportés à la place (pi'ils occupaient la veille.
C'est dans les serres dont nous parlons, entretenues à si
grands frais et confiées pour l'ordinaire à' la direction
d'horticnlleurs allemands, <pi'on peut remarcpier les
résultats où parvienm'ut l^îTrt et les soins de l'iionune.
Les meilleurs fruits des contrées les plus favorisées du
ciel y mûrissent cpiand la neige couvre les champs et
les forêts, quai^d les fleuves ont leur surfice consolidée
par cinq ou six pieds de glace et que le vent du nord
souffle avec le jikis de furie. Prospérant sur le même
arbre , les fleurs de toute espèce y répandent leur par-
fum en attendant (pie les aiiparlements du maître les
réclament comme ornement; enfin, sans que ce sjit à
l'occasion d'un dîner d'apparat, il n'est pas rare de voir,
dans le mois de janvier, par exemple, lorscpi'au dehors
tonte la nature semble morte, la table d'un seigneur
abondamment chargée au dessert de cerises, prunes,
poires , ananas , abricots et pèches qui vieiuient d'être
cueillis à l'instant sur leur tige. Il n'est aucune des
voluptés de fa vie que les Russes ne recherchent dans
leur intérieur, et cela paraît d'autant plus extraordi-
naire qu'en d'autres circonstances ils se soumettent sans
murmure à des privations longues et cruelles.
Lorsqu'on songe aux diflicultés que Pierre I" dut
vaincre pour fonder une ville comme Pétersbourg sur un
marais, on est contraint d'admirer son génie, la force de
sa V(donlé, ainsi que le zèle, le dévouement et l'obéis-
sance avec lesquels if fut servi par ses auxifiaires de toute
condilion. Celui qui sut créer tant de merveillis, méta-
morphoser des lieux prestpie inhabitables en un séjour
délicieux, édilier tant de palais là où naguère se trou-
vaient à peine quelques misérables cabanes de pécheurs,
ne tenait cependant pas beaucoup au luxe pour lui-mènu'.
Vêtu de gros drap, couché durement, ne se nourrissant
pas mieux (pi'uu simple officier, c'était dans une chétivo
maison de bois {pi'il résidait, tandis que sa nouvelle ca-
pitale sortait radieuse et comme par enchantement de ce.s
marécages déserts qui sembl.iient si peu capables de la
supporter. Encore cette maison u'avait-elle pas, dans le
tmm
352
LECTURES DU SOIR.
principe, les arcades qui l'entourent aujourd'hui; elles
ont été faites pour la défendre contre les injures du temps,
sans empêcher qu'on l'examine. L'intérieur se compose
de trois pièces : une chambre à coucher, un salon et une
salle à manger. Les meubles grossiers qui serWrent au
Izar s'y trouvent encore ; on les conserve avec le religieux
respect qu'inspire sa mémoire.
Quoique le palais où résident les souverains de la Rus-
sie , depuis le milieu du siècle dernier, ne soit pas d'une
architecture généralement approuvée , il offre quelque
différence avec le logement qui suffisait au grand homme
dont nous venons de parler. Cet édifice a 450 pieds de
longueur, 350 de profondeur et 70 de hauteur. Si les de-
hors manquent de véritable noblesse, en revanche l'in-
térieur est d'une magnificence extrême. C'est ce qu'on
nomme le palais d'hiver, parce que l'empereur actuel et
ceux qui l'ont précédé ne l'habitent que pendant la saison
rigoureuse. 11 est composé, comme on le voit ici, d'un
rez-de-chaussée , d'un bel étage et d'un attique ; mais
dans l'ensemble et les détails, ce monument est peu digne
de louanges, malgré la réputation de l'architecte italien
sur les plans duquel il fut bûti.
L'objet d'art le plus remarquable de Pétersbourg, et
peut-être, en ce genre, du monde entier, est la statue
équestre de Pierre-le-Grand , exécutée par Falconnet ,
sculpteur français, sous le règne et parles ordres de Ca-
therine II. On n'a pas besoin d'être artiste pour admirer
ce chef d'œuvre, il ne faut qu'avoir des yeux et de l'âme.
L'empereur est monté sur un coursier fougueux franchis-
sant un rocher. D'une main il tient les rênes et de l'autre
semble dominer tout ce qui l'environne. La peau d'ours
sur laquelle il est assis figure l'état de barbarie où se
trouvait et dont il a tiré son peuple. Ses vêtements sont
à l'orientale , et la couronne de laurier qui lui ceint le
front ajoute au caractère imposant de ses traits nobles et
sévères. La poésie, la chaleur d'exécution, la majesté de
cet admirable monument sont au-dessus de tout éloge,
et ce que nous avons d'analogue en Angleterre ne mérite,
comparativement, que du mépris. Le bloc de granit qui
soutient le cheval pesait dans l'origine trois millions ; c'est
une grande faute de l'avoir diminué pour en changer la
forme et le polir; à l'état brut il était préférable comme
image des obstacles que le Tsar avait à surmonter pour
civiliser sa patrie; d'un côté, il porte ces mots gravés en
lettres d'or: Pctro primo, Catharina secunda, 1782, de
l'autre la même inscription en langue russe.
Nous ne craignons pas d'aller trop loin en disant que
les fameux chevaux corinthiens, conquis par Venise,
possédés ensuite par la France et rendus à Venise, le
cèdent, sous tous les rapports, au chef-d'œuvre de Fal-
connet. Les Français qui visitent Pétersbourg doivent
être glorieux en songeant que ce qui captive le plus de
suffrages dans une si belle ville fut créé par un artiste
de leur nation. Il est des monuments qui étonnent da-r
vantage, soit par leurs proportions gigantesques, soit
par le temps qu'on a dû mettre à les construire, mais
aucun n'excite plus l'euthousiaspie et pe révèle plus de
génie.
LEITCH RlTCHlE ESSQ.
{A Journey ofto St-Pétersburg and Moscou:,)
Traduction de VfOitV.
Toutes les illustraiions de cet article sont dessinées et gravées
par St.vas.
Place Saint- Péteisbouig.
AU DEPOT CENTRAL D'aBONNEMENT , RI E SAI^T-GEORGES , 1 1. IMt'RlilÊ PAR LES PRESSES MÉC.VMQLES DE E. DUVEROLR ,
' ' rue de vcmeuU , 4.
XII.
MUSEE DES FAMILLES.
353
ÉTUDES MORALES.
L'ENFANT SANS 3IERI:.
•^. Angclu3 ciistos.
pj. Siib timbra alarum Uiarum protège nos.
( Rites catiiomq. Le Dimanche ù Compiles.)
Une vie pure ei Dieu.
( Ciï vit et iciiffraneet tl un ^uart d'heurt ir jclt. )
PREMIERE PARTIE.
1816.
CHAPITRE PREMIER.
PROLOGUE.
En 1816 , la rue Coqucnard , au lieu d'unir le faubourg
Poissonnière à un quartier nouveau peuplé d'artistes et
le plus élégant de Paris peut-être, n'aboutissait, vers
son extrémité méridionale , qu'à des plaines désertes ,
à des jardins incultes et à la rue des Martyrs , qui n'était
point encore tout-à-fait bâtie-, la rue Neuve-Saint-Georges
et la Nouvelle-Athènes n'existaient même pas en projets 5
et la rue de la Victoire^ que l'on venait de réaffubler de
son nom de rue Chantereine, formait la ceinture la plus
reculée du quartier raisonnablement habitable, à partir
du boulevard.
La rue Coquenard ne garde que trop des stygmates
de son ancien isolement; à la voir encore aujourd'hui
étroite, mal bâtie et habitée par des personnes de petite
fortune, on peut se figurer sans peine ce qu'elle devait
être il y a vingt ans ; et l'on doit comprendre combien il
fallait que la position de madame Dubois fût difficile,
pour que la veuve d'un général eût pris un appartement
dans cette rue, et surtout au quatrième étage.
Il est vrai qu'après avoir monté les cent douze marches
qui conduisaient chez madame Dubois, on éprouvait une
vive surprise en se voyant au milieu de quatre pièces, pe-
tites il faut l'avouer, mais dont l'élégante propreté se fai-
sait pressentir dès le seuil peint et frotté soigncusemon!.
Toutefois, si d'abord la première impression était douce,
si les regards se reposaient agréablement sur l'ordre
et la recherche que cet «ippartement présentait dans
son ensemble, bientôt le cœur se serrait péniblement
à la vue de certains détails qui ne révélaient que trop la
pauvreté de madame Dubois. Ainsi, par exemple, le lit
de la chambre à coucher dressait bien , il est vrai , sous
l'alcôve , quatre colonnes d'acajou surmontées de chapi-
teaux en cuivre doré et flanquées à leur base de petites
Victoires de même métal ; mais au lieu de tapis de pied
SEPTEMBRE 1836.
on ne remarquait devant le lit qu'une pièce de gros drap
dont les innombrables travaux à l'aiguille ne parvenaient
point a déguiser la vétusté. Une seule cheminée ne man-
quait pas de pendule , et quoique l'hiver sévît avec
toute sa rigueur, à peine les deux ou trois tisons posés
dans l'âtre laissaient- ils échapper quelques lueurs va-
cillantes qui, par intervalle , jetaient dans l'appartement
une clarté fausse et fugitive.
Cinq heures et demie venaient de sonner lorsqu'un
bruit de pas, dans l'escalier, tira madame Dubois de la
douloureuse rêverie qui l'accablait depuis une heure. A
ce bruit de pas, elle se leva de son fauteuil, alluma pré-
cipitamment de la lumière, et vint ouvrir avant que la
sonnette ne s'agitât.
C'était un jeune homme de dix-huit ans à peu près»
pâle, maladif, et dont les yeux bleus exprimaient une ti-
midité féminine. Il baisa respectueusement la main de
madame Dubois et attacha des regards , qui s'emplirent
de larmes , sur le visage amaigri et sur les traits souffre-
teux de sa mère.
— Comment te trouves-tu ce soir? lui demanda-t-il,
quoiqu'il n'eût pas besoin de cette question pour savoir
combien les souffrances de sa mère s'étaient accrues
depuis le matin.
— Bien , mon enfant , bien je t'assure , Samuel.
Après ce pieux mensonge que madame Dubois savait
bien pourtant n'être pas cru par son fils , tous les deux
s'assirent l'un devant l'autre , et tous les deux se mirent
à fondre en larmes.
— 0 mon enfant! mon enfant! mie deviendras-tu sans
ta mère ! s'écria madame Dubois vaincue par le désespoir
et en se jetant dans les bras de son fils, qu'elle serrait
éperdument contre sa poitrine.
Ecoute, Samuel, reprit madame Dubois d'une voix
moins émue et en s'armaut de force: écoute, ne soyons
point faibles , et ne cherchons point à nous bercer d'i-
nutiles illusions, qui ne nous trompent, hélas! ni l'un ni
l'autre. Le mal qui me consume fait chaque jour de
— 45. — TROISIÈME VOLUMBj
354
LECTURES Dll SOIR.
nouveaux et de rapides progrès; peut-être, bientôt, mon
enfant .. mon enfant, tu seras orplielin.
Elle se jeta (le nouveau sur le sein de son fils et leurs
sanglots se confondirenl longtemps encore.
Madame Dubois se dégagea doucement des étreintes de
Samuel , et passant ses bras autour de lui : — Notre
position est difficile et rude, vois-tu! Je n'ai pu obtenir
encore la pension modique qui m'est due conune veuve
d'un ge'néral de brigade mort au champ d'honneur... Les
retards qu'a subis cette affaire nous ont réduits à un état
de gêne qui me donnait les plus graves inquiétudes pour
ton avenir. J'ai pris une résolution désespérée ; j'ai confié
mes projets à l'ancien ami de ton père., au capitaine Loustot;
je lui ai peint franchement la pauvreté à laquelle nous
sommes réduits, et je l'ai supplié de te faire obtenir un
brevet de sous-aide chirurgien dans un régiment ou
dans un hôpital. Pour te diminuer les chances de la car-
rière militaire à laquelle tous les Français se trouvaient
inévitablement appelés sous le régime de l'Empire, je t'a-
vais fait faire des études médicales ; ma prévoyance ne
m'a point déçue , et je m'en applaudis aujourd'hui puis-
qu'elle va t'assurer un moyen d'éviter la misère et l'a-
bandon.
— Te quitter , ma mère, te quitter !
— Non, non, mon enfant, non, jamais! Je te suivrai:
j'irai demeurer avec toi, dans la ville où t'appelleront les
ordres du ministre. Jamais je ne te quitterai, jamais...
Une toux suivie de sang interrompit ces protestations
insensées... Le spectre livide de la mort, un instant
oublié, se dressa de nouveau entre les deux infortunées
créatures, qui gai'dèrent un long et morne silence.
Ce fut en ce moment qu'un bruit de pas éperonnés
retentit lourdement sur chaque marche de l'escalier et
que l'on frappa un coup rude à la porte.
Puis cette porte s'ouvrit, et l'on vit entrer la grande
figure brune d'un homme, plus vieilli que vieux, et dont
les moustaches larges et noires formaient un contraste
singulier avec la chevelure blanche.
Du reste, quand bien même il n'eût point porté un ru-
ban rouge à la boutonnière de sa redingote bleue, hermé-
tiquement fermée ; quand bien même sa main droite n'eût
point été mutilée par une blessure, il était impossible de
ne point reconnaître en lui, du premier coup d'oeil, un de
ces vieux soldats dont Napoléon avait su tirer un parti
si habile, quoiqu'à vrai dire, ils n'eussent, la plupart,
d'autre mérite qu'une obéissance passive et une bravoure
brute. Cet hommedevait être un ami de la famille Dubois,
car la malade l'accueillit par un sourire triste et intime,
tandis que Samuel détournait la tête pour cacher ses
larmes et les essuyer furtivement.
—Qu'est-ce qui m'a bâti un homme qui pleure ? s'écria
le militaire. Attends, mon garçon, je vas t'en donner, des
larmes 1 Sacredié, occupe-toi plutôt de faire tes paquets et
de te préparer à partir, car voici ta nomination de sous-
aide en chirurgie à l'état-major de Cambrai , dans le
département du Nord. Tiens, lista feuille de route: iYoiîj:
Samuel Dubois; grade: sous-aide en chirurgie; arri-
vée à sa destination : le 4 octobre 1816.
— Le 4 octobre ! Mais nous sonnnes aujourd'hui le 2 !
s'écria Samuel avec effroi.
— Pardieu ! je le sais bien ; demain h midi en route !
Après demain, à la même heure, eu grand uniforme
chez le commandant de l'état-major, et de là chez le chi-
rurgien en chef do l'hôpital. Allez!
— Je ne partirai pas demain.
1 - Oui-dài ! mon garçon , interrompit brusquement le
militaire , alors va-t-cn chercher où tu le voudras des
brevets de sous-aide , et des amis qui les sollicitent.
Sais-tu ce qu'il m'en a coûté pour faire ce que me deman-
dait la lettre de ta mère? Quand il s'est agi de moi, j'ai
préféré la demi -solde plutôt que d'aller demander
quelque chose à ceux qui léchaient les bottes des nou-
veaux ministres. Eh bien ! ce que je n'ai point fait pour
moi, je m'y suis résigné pour le fils de mon général.
On m'a refusé, j'ai insisté ; on m'a objecté des difficultés,
je les ai levées; et aujourd'hui, quand je t'apporte ce que
j'ai eu tant de peine à obtenir , ce qui me coûte si cher ,
tu veux manquer à l'appel et tu dis : Je ne partirai pas.
Va-t-en à tous les diables!
— Mais, ma mère?... je ne peux pas quitter ina nàère
malade!
— Ta mère , reprit le capitaine emporté plas loin qu'il
ne l'aurait voulu par sa brusquerie , ta mère sera-t-elle
guérie demain ? sera-t-elle guérie dans un mois ? Est-ce
à son âge et avec sa maladie...
11 s'arrêta tout court.
Je te répète qu'il faut partir , ajonta-t-il d'une voix
moins rude : ta mère elle-même l'en démontrera l,i né-
cessité. Ainsi donc arrange-toi, et demain en route.
Il se leva pour partir.
Mais un regard jeté sur la mère et l'enfant émut
jusqu'au fond de l'àme le vieux troupier : il seatit des
larmes emplir ses yeux à l'aspect de la douleur de ces
deux infortunées créatures, au moment d'être séparées,
peut-être, pour ne plus jamais se revoir. II leur tendit à
tous les deux ses grosses mains, que Samuel et sa mère
pressèrent en fondant en larmes; et il sortit sans pro-
férer une parole, car s'il avait essayé de parler, se5
sanglots auraient éclaté.
Après son départ, madame Dubois pleura quelques
instants, étendue dans son fauteuil, en silence et sans
autre mouvement que les légères secousses produites par
les sanglots étouffés.
Puis, avec un effort violent, et après s'être armée de
tout son courage, elle se leva sur son séant et voulut
adresser à Samuel des paroles d'énergie; mais les san-
glots s'échappèrent seuls de ses lèvres, et elle ne put que
se jeter dans les bras de son enfant :
— Samuel ! mon Samuel !
Et s'arrachant de ses étreintes :
— Mon Dieu! mon Dieu! donncz-nîoi la force de me
séparer de lui.
Dieu, sans doute, écouta cette prière, et prenant en
pitié l'infortunée , envoya l'un de ses auges pour la cou-
vrir de son aile, car bientôt à ce désespoir succéda un
calme douloureux et résigné, dont Samuel lui-même
subit bientôt l'influence.
Elle se leva pour préparer le linge et tous les objets
que Samuel devait emporter pour son voyage. Elle ne
négligea, n'omit rien, et descendit jusqu'aux plus petits
détails avec une prévoyance merveilleuse , non sans
Joindre à chacune de ces choses une instruction simple et
lucide sur la manière de s'en servir, et de les ménager
avec le plus d'économie possible.
Cela terminé , et le linge et le reste enfermés dans une
grande malle, elle détacha de son cou un médaillon
dont elle ne se séparait jamais; il renfermait des cheveux
du général Dubois.
Elle ouvrit le bijou, joignit de ses cheveux anx chereux
de son mari , et donna le médaillon à Samuel.
Cette fois encore des larmes coulèrent sur ses joues,
mais avec lenteur et silencieusement.
MUSEE DES FAMILLES.
355
Ensuite elle embrassa Samuel sur le front , et ils se
séparèrent jusqu'au lendemain matin ; car minuit venait
de sonner.
A l'âge de Samuel , il n'est guère de chagrin dont la
TÎoIence puisse empêcher de reposer ; brisé par les agi-
tations de la journée, engourdi par ses larmes, il ne tarda
point à se laisser aller à un sommeil profond. Mais il
n'en fut point de même pour madame Dubois, dévorée
par une fièvre lente et qu'agitait le malaise sans relâche
d'une maladie de poitrine. Et puis, d'ailleurs, une mère
qui va quitter son fils saurait-elle jamais dormir, une
mère mourante, une mère qui se dit : • Encore demain, et
puis après cela je ne le verrai plus; je n'entendrai plus
sa Toix douce et qui m'émeut profondément. Quand mes
souflrance^ prendront de l'énergie, il ne sera plus là pour
soulever ma tète!...
'Jamais! jamais ! •
Jugez combien fut lente cette nuit de l'infortunée !
Et cependant elle aurait donné sa vie pour en arrêter
une des minutes, pour prolonger un seul des instants qui
la laissaient du moins encore près de son fils! Car, il est
là; elle le sait, elle entend le bruit de sa respiration.. Et
demain, demain!... O mou Dieu! l'isolement, un isole- ;
ment qui ne doit plus finir que dans le ciel !
Le jour revint ; toute la matinée se passa en prépa-
ratifs de départ qui renouvelaient sans cesse les douleurs
des infortunés.
A onze heures et demie, le bruit des pas éperonnés du
capitaine Loustot se fit entendre : l'arrivée du bourreau
ne produit pas sur le condamné une impression pins
horrible que n'en produisit la présence de cet ami dévoué
sur madame Dubois et sur son fils.
Le capitaine salua d'un air embarrassé et releva sa
moustache , sans trop savoir ce qu'il faisait, car le cœur
lui manquait devant ces deux visages pâles, devant ces
yeax las et brûlés par les pleurs.
Enfin il tira sa montre, la remit dans son gousset,
l'en tira encore et balbutia :
— Midi moins un quart.
A ces mots , madame Dubois, blanche comme un fan-
tôme , se leva sans une larme , sans un signe de faiblesse ,
sans qu'une seule des fibres de son visage éprouvât la
moindre agitation.
De sa main humide et froide elle prit la main de son
fils, qui fondait en larmes, et embrassa lentement Samuel
sur le front; puis , toujours debout, elle lui fit signe de
partir.
Le capitaine entraîna le jeune homme.
Lorsqu'ils furent éloignés, madame Dubois perdit toute
cette force qui lui avait donné un héroïsme que les mères
seules peuvent comprendre, et elle se laissa aller aux
crises du plus violent désespoir. Elle proférait des mots
entrecoupés, à travers lesquels revenait sans cesse le nom
de son tils; elle se tordait sur son fauteuil, elle heurtait
ses mains convulsives, et à la fin une toux violente ter-
mina celte longue crise; toux à laquelle succéda bientôt
un vomissement ensanglanté; puis elle tomba sans con-
naissance tout de son long et en murmurant :
— Samuel ! Samuel !
Deux heures après, le capitaine Loustot remontait l'es-
calier de madame Dubois; suivant son habitude il heurta
du doigt à la porte, quoiqu'elle fût ouverte. Comme on
ne répondit point, il entra.
Madame Dubois était encore étendue et sans mouve-
ment.
Le vieux militaire la releva , la mit sur son lit , et in-
terrogea les battements du ocear ; le cœur ne battait plus
qu'un peu.
Il appela du secours, il envoya chercher un médecin,
le médecin arriva enfin ; mais il secoua tristement la tète.
— Capitaine, dit-il au vieux militaire qui attachait
sur lui des regards pleins d'angoisse et de douleur, cette
crise est bien grave!
Malgré les tristes prévisions du médecin , madame
Dubois, à force de soins, reprit connaissance. Elle se sou-
leva sur son lit et promena autour d'elle un regard in-
quiet , qui cherchait Samuel.
Bientôt elle se souvint. Alors sa t^te retomba, son
regard s'éteignit, et des larmes coulèrent le long de ses
joues; puis elle tendit la main au capitaine :
— Seule! niurmura-t-clle.
— Seule, non pas , dit-il en cherchant à maîtriser son
émotion; seule, non pas, car je ne vous quitterai point
dun quart d'heure jusqu'à votre couvalesceoce, — jus-
qu'au moment où nous irons faire un voyage à Cambrai
et revoir Sanuiel.
Madan>e Dubois secoua tristement la tête, et ses yeux
se tournèrent vers le ciel.
— C'est là seulement , dit-elle, que je dois revoir mon
enfant.
CHAPITRE II
LOIN DE SA MERE.
Durant les premières agitations de son dépâft , la tôte
en feu, les nerfs brises, les yeux gonflés de larmes brû-
lantes, Samuel n'éprouvait qu'un assourdissement dou-
loureux sans perception distincte. Le fracas de la dili-
gence, les roues qui broyaient bruyamment le pavé, les
cinq personnes qui s'agitaient avec gène autour de lui
pour se loger dans l'incommode voiture , ajoutaient en-
core à l'incertitude de ses idées et de ses sensations. 11
regardait avec stupidité passer et disparaître vaguement
les rues de Paris, à travers les glaces de la portière
voilées déjà par l'haleine des voyageurs... Sans une idée
complète , sans un souvenir distinct, une grande im-
pression de froid ajoutait encore à son malaise de corps
et à sa stupeur d'esprit ; car la neige tombait grise et
356
LECTURES DU SOIR.
froide avec abondance et venait se fondre parmi la boue ,
noire des ruisseaux. Mais lorsque la diligence sortit des ;
faubourgs et entra dans la campagne, lorsqu'une éblouis- ;
santé et immense étendue s'offrit aux regards de Samuel, ;
lorsque le bruit des roues s'endormit dans la neige , peu ;
à peu l'engourdissement du pauvre jeune homme se ;
dissipa et il comprit tout l'isolement dans lequel il se ;
trouvait jeté désormais. Chacun des individus qui l'en- ;
touraient s'occupait de lui-même avec un complaisant ;
égoTsme, sans prendre garde à ce fils qui venait de quit- ;
ter une mère mourante et qui pleurait... Personne! C'é- ;
taient deux commis-voyageurs , grossiers et mauvais ;
plaisants, qui ne suspendaient leurs facéties triviales que ;
pour les remplacer par l'argot du commerce ; c'était un
gros marchand, à l'air épais et stupide, et un homme qui
prenait à lui seul, pour ses longues jambes, presque tout
l'espace dont les genoux et les pieds de Samuel auraient
dû légalement occuper la moitié. Il y avait bien encore
là une femme; mais l'aspect de sa vieillesse mesquineet
ridicule aigrissait encore plus les douleurs de Samuel, qui
comparait la physionomie grimaç^inte placée devant lui
aux traits vénérables de sa mère. — Voilà donc l'existence
qui l'attend désormais ; plus de soins tendres et caressants !
plus de prévenances qui rendent la vie bonne et facile ! plus
de douces paroles qui réconcilient après une faute, qui re-
lèvent après un découragement, qui semblent suspendre
les douleurs du corps... De l'isolement ! un horrible isole-
ment ! une existence laborieuse, à mener seul, seul parmi
toutes les exigences tracassières de la vie matérielle et
positive, sans bien-être! sans repos! sans mère!
Et alors l'image de sa mère mourante , morte peut-
être, se dressa devant ses yeux et réveilla ses douleurs
avec tant d'énergie que le sang lui monta violemment
à la poitrine et au visage et que le pauvre jeune homme
faillit étouffer.
Il n'eut que le temps d'abaisser avec vivacité la glace
de la portière ; soudain un épais tourbillon de neige se
jeta dans la voiture et fit partir une détonation de cinq
cris de colère et de reproche.
— Fermez cette portière, monsieur.
— C'est se moquer du monde !
— Eh! monsieur, vous êtes bien échauffé!
— Quelle diable d'idée vous prend-il là?
— Monsieur , monsieur , je suis toute mouillée.
Samuel sans les entendre restait devant la portière ou-
verte et cherchait un peu d'air à respirer.
Alors un des commis-voyageurs , rustaud à barbe
noire, le prit rudement par le bras , le repoussa dans la
voiture et referma la portière. Puis connue Samuel le
regardait avec une surprise mêlée de colère :
— Si vous n'êtes pas content , mon petit monsieur ,
je suis à votre service , ricana le butor.
— Hélas! soupira Samuel à cette lâche insulte , he'-
las! voilà le sort qui m'attend désormais. O ma mère!
ma mère !
Après une nuit glaciale, passée en voiture au milieu de
ces gens ignobles et hargneux, Samuel arriva enfin dans
la Aille de Cambrai , sa destination.
A peine descendu de voiture, il lui fallut aller rendre
visite à ses chefs militaires et recevoir un billet de loge-
ment. Ses chefs lui firent un accueil plein d'indiffé-
rence, et le billet de logement lui désigna la maison de
M. Landast de Cimecourt conune devant lui donner asile.
Parmi les charges et les contributions sans nombre
djDnt on accable les habitants de la province , et surtout
des villes de guerre, il n'en est point de plus odieuse que
celle des logements militaires , par laquelle on introduit
forcément un étranger dans une famille paisible dont C€t
étranger ne heurte que trop les habitudes quand il ne
scandalise pas ses mœurs. Aussi le bourgeois le plus pa-
cifique et le plus résigné ne voit-il jamais arriver chez lui,
sans colère, le porteur d'un billet de logement. Or, M. Lan-
dast de Cimecourt, personnage influent de la ville,
qui s'était jusqu'alors soustrait à la gêne de loger des
militaires, faillit tomber de son haut lorsque Samuel se
présenta chez lui: et il en exprima énergiqnement sa sur-
prise et son mécontentement.
Ce fut sous de telles auspices que Samuel fit son en-
trée chez M. de Cimecourt, et qu'une vieille servante
grondeuse le conduisit dans une chambre petite, peu
commode, et n'ayant que deux fenêtres étroites, l'une
ouvrant sur un jardin, l'autre sur la rue.
Néanmoins, Samuel éprouva une sorte de joie, le len-
demain, lorsqu'après son service terminé à l'hôpital, il
\int se réfugier dans cette petite chambre. Là, du moins,
il ne recevait pas les ordres sévères de ses supérieurs,
sans pitié pour sa timidité et pour son inexpérience
craintive; là, du moins, il n'avait point à supporter les
sourires moqueurs de ses camarades , car ceux-ci ne
comprenaient rien à un élève en chirurgie qui ne savait
ni fumer ni boire, et qui rougissait à la moindre plaisan-
terie équivoque. Etendu dans un ^ieux fauteuil , devant
un de ces bons feux de houille qui briîlent en grondant
et qui répandent une si molle chaleur, il pouvait rêver
en liberté à sa mère et relire la lettre qu'il en avait reçue
le matin ; cette lettre si triste et si consolante à la fois. Et
puis, il y avait un plaisir frais et nouveau pour lui ; c'était
de soulever furtivement le rideau d'une de ses fenêtres,
et de regarder, dans le grand jardin qui ceignait le corps-
de-logis principal, s'ébattre des jeunes filles. Leurs jeux
naïfs, leur gaîté enfantine lui faisaient bien et adoucis-
saient un peu la sécheresse dont souffrait son cœur. Oh!
qu'il eût donné de choses pour pouvoir se mêler à leurs
i jeux , pour pouvoir leur dire : Combien vous êtes heu-
' reuses, vous qui n'êtes point séparées d'une mère ! Mais
' loin de là, son insupportable timidité l'empêchait de
' faire la moindre démarche pour se rapprocher de cette
' famille où, cependant, on l'accusait de manquer de poli-
' tesse et de ne point avoir fait, en arrivant, une visite
'' qu'exigeaient les convenances.
Voilà dans quelle situation à l'égard de son hôte , se
' trouvait Samuel vingt jours après son arrivée.
Or, c'était un dimanche, un de ces dimanches de la
', fin d'automne , où le soleil resplendissant , l'air tiède et
! le ciel bleu semblent un bienfait inespéré que l'on se
! hâte de saisir et de mettre à profit. Si nous ajoutons que
' c'était le dernier dimanche d'octobre 18t6, année plu-
! vieuse s'il en fût jamais, on comprendra que les rues de
'. Cambrai étaient pleines de bourgeois qui se rendaient
', aux fêtes villageoises de la banlieue, ou qui du moins pro-
! jetaient une promenade hors de la ville. Cette joyeuse
! agitation se manifestait jusque dans le quartier le plus
'. paisible, le plus solitaire et le plus féodal de la ville;
; nous voulons parler de la rue Saint-Georges, sorte de
; faubourg Saint-Germain , où l'hôtel de la sous-préfecture
; s'enclavait entre une quarantaine de maisons d'un as-
; pect grave, prétentieux, et refrogné comme les grandes
' façons et la morgue d'une vieille douairière de province.
! Ces maisons avaient, pour la plupart, des portes grisâ-
! très, délabrées, vermoulues, surnjoutées d'un œil de
' bœuf et juchées an bout d'un perron formé par quatre
i
MUSEE DES FAMILLES.
357
ou cinq marches de pierre. Des volets déjetds ou (î?s
jalousies d'un vert équivoque tenaient les fenêtres à de-
mi closes, et dès le seuil, on frissonnait d'une odeur hu-
mide qu'exhalaient fortement les carreaux de terre cuite
dont le corridor d'entrée et le vestibule se trouvaient
pavés. Les fenêtres de l'étage unique qui s'élevait au-
dessus du rez-de-chaussée étaient voilées par de grands
rideaux en étoffe de coton, sans draperies, et tirées ou
plutôt tendus de manière à donner une idée peu avanta-
geuse de leur ampleur.
Décrire une maison de la rue Saint-Georges, c'est les
décrire à peu près toutes. Néanmoins, pour l'acquit de
notre conscience, disons que nous avons pris modèle
cur la plus vieille et la plus apparente, celle qu'habitait
en 1816 monsieur, ou plutôt comme il aimait à s'en
donner le titre, messire Landast de Cimecourt.
Messire Landast de Cimecourt fut l'un des premiers
habitants delà rueSaiiit Georges que la beauté de l'après-
midi attira sur le seuil de sa maison.
— Allons, mesdemoiselles, s'écria-t-il en mettant ses
gros gants de peau de daim soigneusement lavés, allons,
que l'on ne se fasse pas attendre.
i
Dès les premières paroles de' cette voix forte, quatre
jeunes filles accoururent avec empressement et furent
bientôt suivies de deux autres de leurs sœurs. L'aînée
pouvait compter seize ans, et la iioius ùgée trois. Blon-
des toutes les six, vêtues de même toutes les six, elles
formaient devant monsieur de Cimecourt un groupe dé-
licieux sur lequel il jeta un regard à la fois triste et fier,
témoignage de son orgueil paternel et de ses inquiétudes
pour l'avenir d'une si nombreuse famille. Une gaîté
franclie animait les six jolis visages, et tandis que les
plus jeunes bondissaient et battaient des mains, heu-
reuses du beau soleil et du plaisir de la promeiiiide,
les aînées se rendaient entre elles de ces petits soins de
femmes, qui consistent à rajuster un pli de robe, à re-
lever un nœud de rubans , ou à réprimer une boucle de
cheveux. Pour ces dernières, se parer d'une robe neuve .
358
LECTURES DU SOIR.
et se faire belles était le grand plaisir de la promenade;
pour les plus petites, c'e'tait la joie de bondir dans les
campagnes et de revenir avec de gros bouquets de fleurs.
Ensuite, arriva leur mère, qu'avait retenue la dernière
au logis le soin de clore les armoires et de renfermer
leur énorme trousseau de clefs dans un nécessaire dont
la petite clef, nouée à un ruban, ne quittait jamais la cein-
ture de madame de Cimecourt.
— Et Athénaïs? f- "manda M. de Cimecourt : toujours la
dernière ! J'aurais été bien étonné s'il ne nous avait point
fallu l'attendre !
Cette gronderie était faite néanmoins d'une voix tel-
lement indulgente qu'elle ne ressemblait pas à une
gronderie, et quand la retardataire parut , le faible re-
proche de M. de Cimecourt expira sur les lèvres de
i'heureuï père ', il ne put que prendre la main de sa fille
et la lui baiser.
— Quelle adoralile enfant! dit-il avec complaisance
et tout bas en donnant le bras à sa femme, tandis que les
sept jeunes GUes marchaient devant eux j quelle adorable
enfant! qu'elle est jolie!
— Et si bonne! si douce! toujours joyeuse! toujours
avenante ! reprit avec non moins d'emphase madame de
Cimecourt.
— Il faut l'espérer , elle sera notre joie , comme elle
est notre orgueil 5 un beau mariage lui assurera une exis-
tence brillante ; elle n'aura point de fortune, il est vrai,
mais avec sa beauté , avec sou nom et avec sa famille sur-
tout...
Interrompus brusquement dans leurs châteaux en Es-
pagne, monsieur et madame de Cimecourt durent se
ranger brusquement le long de la muraille- Un jeune
officier de l'état-major prussien semblait lutter avec
son cheval andaloux , et ne pouvoir ni contenir, ni feire
avancer le fougueux animal , qui , la bouche écumantp,
bondissait d'une extrémité de la rue à l'autre , se cabrait,
ruait, se dressait sui ses jambes de derrière, et glissait
sur le pavé d'où jaillissaient des milliers d'étincelles.
Pour quiconque ne savait pas que cette lutte ne provenait
que d'un jeu , — car le cavalier retenait le cheval par
la bride en l'excitant avec les éperons,— c'était un spec-
tacle effrayant que cet homme sans cesse prêt à se briser
sur la terre et n'ayant de chance de salut que dans sa
présence d'esprit , son adresse et son courage. Après di|
minutes environ d'une scène pareille, et durant laqueUp
le jeune fou semblait moins occupé^e son péril que de
regarder Athénaîs qui ne semblait pas partager l'épour
vante de ses sœurs et de sa mère, i| lâcha la bride à son
cheval baigné de sueurs et partit au g^lop avec U rapi-
dité d'une flèche.
— Eh bien! Athénaîs, ne viendrez-vous pas? cria
M. de Cimecourt à sa fille, qui suivait de ses regards
immobiles le cavalier déjà disparu depuis longtemps.
Elle sortit conmie d'un songe, vint reprendre le bras
d'une de ses sœurs, et suivit son père et sa mère dans la
partie solitaire de la campagne que M. de Cimecourt
choisit pour se promener. Car, vous le comprenez de
reste, la famille de messire Landast de Cimecourt, la
])remière famille du pays, ne pouvait aller se mêler aux
familles bourgeoises qui remplissaient les chemins des
villages et se rendiiient joyeusement à la danse. 11 faut
savoir se respecter et tenir son rang d'une manière di-
gne, dût-on s'ennuyer.
Lorsque M. de Cimecourt et sa famille eurent disparu,
le rideau de la petite fenêtre, placéejuste au-dessus de la
porte de leur maison , retomba brusquement , et le jeune
homme qui le tenait levé, et qui depuis quelques mo-
ments regardait attentivement à travers les vitres, rentra
et se ieta sur une chaise.
Une pâleur extrême succéda bientôt à l'animation pas-
sagère de ses joues , et l'expression de tristesse qui lui
était habituelle reparut sur son visage.
— Hélas ! pensa-t-il , pour moi aussi le dimanche était
un jour de fête , un jour où j'allais joyeusement me pro-
mener avec ma mère, quand il faisait un beau soleil. Main-
teuant ma pauvre mère reste seule au logis et pleure,
car son fils n'est plus là. Malheuveuse mère, comme
elle souffre de mon absence , malgré la résignation et
le calme qu'elle s'efforce de montrer dans ses lettres....
je n'aurais point dû la quitter -, j'aurais dû lui dés(rf)éif
pour rester près d'elle , pour soutenir sa tête souffrante.
Si j'allais la voir! Oh! oui , j'en obtiendrai la permission
de l'intendant militaire , et dans quelques jours ma pau-
vre mère me reverra ! U ne faudra point la prévenir de
mon arrivée, je n'écrirai point que je pars. Je monterai
tout doucement chez elle, j'ouvrirai la porte sans bruit
et je me jetterai dans ses bras... Non, tant d'émotion
pourrait lui faire mal : une joie si grande, inattendue,
lui deviendrait funeste. Une fois la permission obtenue,
j'écrirai : «Dans deux jours ton fils t'embrassera, mère. •
Que de bonheur dans ce projet! revoir ma mère, ma
bonne et sainte mère que j'ai quittée malade et en larmes ;
entendre encore sa douce et tendre voix-, presser encore
de mes lèvres ses mains que la fièvre rend presque
toujours brûlantes... Oh ! oui, il faut que ces projets se
réalisent, bientôt, demain, aujourd'hui, à l'instant,
car je vais ^Uer, sur l'heure, demander à l'intendant la
permission 4< mon départ.
En ce moooMit un bruit d'éperons retentit dans l'esca-
lier et on frappa rudement à la porte.
— Qui est U?
— Le capitaine Loustot.
— Vous, capitaine !... ohl ma aère est morte! vous
venez me l'apprendre.
Et il tomba sans connaissance.
— Ap diable U foui s'écria le capitaine. Eh! non, ta
mère n'est point morte ! Ta mère est ici, à Cambrai, elle
t'attend à l'hùtel. Elle n'a pu vivre sans toi à Paris , et
coiBipe elle a obtenu enfin sa pension de veuve , elle est
venue te rejoindre. Mais il ne m'entend pas ! il ne re-
vient point à lui. Compient faire? quel parti prendre?
Holà ! Quelqu'un ! A ('aide !
Nais personne ne Tenait.
--f
MUSÉE DES FAMILLES.
359
CHAPITRE ni.
LA GARDE-MALADE.
On se figure aisc^ment l'embarras du vieux militaire
lorsqu'il se trouva seul avec Samuel évanoui. Il le releva,
il le plaça dans un fauteuil , il lui jeta de l'eau sur le
front; mais rien ne put rendre connaissance au pauvre
jeune homme.
Alors le capitaine Loustot prit le parti de descendre
et de demander de l'aide dans la maison où logeait Sa-
nuiel.
Par bonheur , If. de Cimecourt et sa famille ne con-
■■iiièrent point lapromenade qu'ils comptaient faire 5 car
. 1 licier prussien dont nous avons parlé tout à l'heure,
n'ayant pas cessé de les, suivre avec une affectation
marquée , le vieux bourgeois avait pris le parti de revenir
sur ses pas et de rentrer au logis , d'assez mauvais hu-
meur , et non sans pester contre l'insolence de l'étran-
feer. Il ne fut guère plus satisfait de voir chez lui un in-
çontiu , qui frappait à toutes les portes assez rudement
pour les briser.
—^ Au secours , mademoiselle ! s'écria le capitaine en
s' adressant par instinct à Athénaïs qui, femme et jeune,
devait être la plus compatissante -, au secours ! par pitié.
Mou ami, le jeune homme qui loge chez vous, se meurt.
Il n'en fallut pas dire davantage pour qu'aussitôt
Athénaïs et sa mère montassent avec précipitation chez
Saniuel, qu'elles trouvèrent encore sans connaissance.
Pendant ce temps-là, M. de Cimecourt allait chercher
lui-même son médecin qui demeurait dans le voisinage,
et les jeunes fllles, qui n'avaient point osé suivre leur mère
et leur sœur aînée, attendaient avec curiosité, sur le seuil
du corps-de logis intérieur , l'issue du drame que le ha-
sard venait de jeter dans leur vie uniforme et paisible.
Quant au capitaine , il avait complètement perdu la
tête et pleurait comme un enfant.
Profondément émues par la douleur de cet homme si
rude en apparence, Athénaïs et sa mère faisaient respirer
des sels au malade el lui frottaient doucement les tempes
avec de l'eau de Cologne.
— Pauvre enfant ! disait pendant ce temps-là le capi-
taine éperdu ! Si vous saviez ce qui l'a jeté dans un pa-
reil état? Il a cru que je venais lui apprendre la mort de
sa mère ; je suis entré comme un brutal, et sa mère l'at-
tend à l'hôtel, mesdames; et elle va peut-être trouver son
lils mort!
Il y avait pour les deux femmes tant d'intérêt et tant
de sympathie dans les paroles du capitaine qu'à leur
tour elles sentirent des larmes glisser dans leurs yeux.
Enfui Samuel donna quelques signes de vie. Le capi-
taine, qui suivait avec anxiété les moindres de ses mou-
vements, tes accompagnait d'une exclamation, singu-
lier mélange de douleur et de joie... mais à la fin il ne
put y tenir davantage, et se mettant à deux genoux près
du lit:
— Sumuel ! s'écria-t-il, Samuel, c'est moi ! me recon-
nais-tu? Ta mère n'est point morte, elle v» venir ici, tu
la verras...
— Demain; interrompit madame de Cimecourt, qui
comprenait le danger d'une pareille entrevue après une
crise si violente. Demain; car elle n'arrive que demain,
n'est-ce pas, monsieur le capitaine?
Samuel laissa tomber sa main dans la main de son ami ;
puis il souleva ses paupières U-nleaient et avec peine. Sou
regard rencontra la figure pâle d'Athénaïs, toute resplen-
dissante de l'angélique expression que donne aux femmes
la charité- Il crut rêver et ferma les yeux.
Mais il ne rêvait point, car une petite main se posa
sur son front brûlant et une voix douce lui demanda:
— SoulTrez-vous moins , monsieur?
Il n'avait point la force de parler; il lépondit par un
geste.
Sur ces entrefaites, le médecin arriva ; à mesure qu'il
étudiait les symptômes de la maladie son front devenait
plus sombre et plus inquiet.
— Madame, dit-il en prenant à l'écart madame de Ci-
mecourt, sans la faiblesse de son organisation et l'état
maladif de sa poitrine, ce jeune homme aurait peu de
choses à redouter de ce qu'il éprouve; mais par mal-
heur, il est possible qu'une inflammation se détermine
par la prédisposition dont je vous parle, et alors je ne
réponds plus de rien; du reste, je reviendrai ce soir, et
si la fièvre paraissait, envoyez-moi chercher immédia-
tement.
Il écrivit ensuite plusieurs prescriptions , expliqua la
manière dont il fallait les administrer au malade , et
sortit.
Alors Athénaïs quitta la chambre de Samuel et revint
quelques instants après ; elle s'était débarrassée de son
chapeau et avait quitté sa robe de soie pour des vête-
ments plus simples et pour un tablier. Elle prit une chaise,
s'installa près du malade, comme l'aurait pu faire une
sœur grise, et dit à sa mère :
— Si vous vouliez, bonne mère, descendre pour pré-
parer le souper à ma place? vous savez que mon père
n'aime point à attendre.
— Tuas raison, répliqua madame de Cimecourt; n'ou-
blie pas ce qu'a dit le docteur : une cuillerée de cette po-
tion de quart d'heure en quart d'heure.
— Oui, mère, il m'en souvient bien.
Madame de Cimecourt descendit sur la pointe du pied,
et Athénaïs resta seule avec le malade et le capitaine qui
la regardait avec admiration. Par les conseils d'Athénaïs,
il quitta quelques instants son ami , pour aller rejoindre
madame Dubois que la longue absence du vieux militaire
inquiétait déjà beaucoup. Après bien des précautions
oratoires , il avoua ce qui était arrivé en diminuant au-
tant que possible la gravité de ce qu'éprouvait Samuel.
Puis, moitié par prière, moitié par violence , il obtint
de cette mère éperdue qu'elle attendrait jusqu'au len-
demain matin pour se rendre près de son fils, énumé-
rant les dangereux effets que produirait sur le malade,
déjà si fort agité, la vue de celle qu'une sage prévoyance ne
lui avait annoncée que pour le lendemain. Afin de la ras-
surer tout-à-fait, il vint cinq ou six fois, jusqu'à minuit,
s'informer de l'état du malade, et il en raconta, surtout la
dernière fois, des mensonges si rassurants que la pauvre
mère, moins inquiète, finit par se jeter sur un lit où elle
trouva quelques heures d'un sommeil plein d'agitalion,
A Paris il semblerait tout- à- fait invraisemblable
qu'une jeune fille s'instituât ainsi la garde-malade d'un
inconnu; mais dans les mœurs simples el pauvres delà
Flandre, surtout à l'époque dont nous parlons, une telle
conduite n'avait rien que de très naturel. Maintenant,
par malheur, une civilisation incomplète a dénaturé ces
mœurs qui rappelaient, en beaucoup de choses sages, l'é-
ducation biblique des familles anjîlaises. Donc, ni madame
de Cimecourt ni .son mari ne pensèrent le moins du
monde à reprendre dans la couiluite de leur fille; loin
de là, ils la trouvèrent toute naturelle. > près avoir soupe;
360
LECTURES DU SOIR.
inadame de Cimecourt monta remplacer sa fille chez le
iiialade 5 et quand Athénaïs eut fini son repas, elle revint
s'asseoir auprès du lit jusqu'au retour du médecin.
— La nuit, dit-il, sera fort agitée, il faudra continuer
de quart d'heure en quart d'heure l'usage des calmants ;
demain matin, je l'espère, nous obtiendrons des résultats
moins inquiétants. Bonsoir.
Et comme le médecin sortait :
— 11 est tard, dit Athénaïs à M. Loustot : je vous en-
gage à vous retirer ; vous avez passé la nuit en voiture
et vous devez avoir besoin de repos, capitaine.
Il y avait dans l'emploi de ce mot capitaine^ substitué
à l'expression cérémonieuse de monsiiur , je ne sais
quelle vague nuance d'intimité qui toucha jusqu'au cœur
le vieux soldat.
— Avec votre permission, mademoiselle, je vais aller
souper à mon tour, et je reviendrai...
— Non, dit-elle avec une voix caressante et un sou-
rire devant lequel le capitaine se serait volontiers mis en
adoration, non; demain, ce sera votre tour; mais au-
jourd'hui allez vous reposer ; je veillerai près de notre
malade.
Et elle tendit la main au vieillard qui, malgré toute
son envie de rester près de Samuel, sortit subjugué par
l'ascendant de la jeune fille et regagna son auberge.
Une fois qu'il fut parti , madame de Cimecourt vint
donner à sa fille le baiser du soir, et s'en alla rejoindre
son mari , couché depuis deux heures , ainsi que ses
autres filles , suivant les habitudes et la discipline de la
maison.
Athénaïs roula ses cheveux , se plaça commodément
dans un grand fauteuil , mit un tabouret sous ses pieds,
attira vers elle une petite table sur laquelle brûlait une
lampe , et se mit à broder, attentive au moindre mouve-
ment de Samuel.
Mais bientôt son aiguille s'arrêta ; les deux mains de la
jeune fille tombèrent sur ses genoux, et sa tète s'inclina
sur sa poitrine.
Deux fois même, le malade exhala des plaintes sans
qu'elle l'entendît.
Quelles pensées la préoccupaient si profondément? A
qui songeait-elle?
Au capitaine prussien qu'elle avait rencontré le soir.
CHAPITRE IV.
DETAILS D INTERIECR.
Pendant qu'Athénaïs veille près de Samuel avec une
hospitalité digne des temps où Nausicaa lavait elle-même
à la rivière le linge de sa famille, et de celui où la Juive
Rebecca pansait les blessures du chevalier Ivaniioe, il
faut, pour achever de mieux comprendre les mœurs pa-
triarcales de M. de Cimecourt et de sa famille, pénétrer
dans son intérieur et s'initier à quelques détails de sa
manière de vivre.
Messire de Landast de Cimecourt n'était ni princ.
ni duc, ni marquis , ni comte, ni vicomte, ni cheval) '
ni baronnet, ni même écuyer. Sur nul point de la Flâna ,
voire du globe, il n'existait aucun fief, aucune bourgade
qui portât le nom de Landast de Cimecourt; mais le
digne personnage n'en vénérait pas moins la noblesse
de sa famille comme étant de l'illustration la plus grande
et de l'antiquité la plus reculée; son cachet, d'un pouce
de diamètre ^portait de gueules à la croix engrelée d'or^
et quand il apposait ce cachet sur la cire d'une lettre, ou
bien quand il parlait de ses aïeux, un orgueil ineffable
dilatait ses narines, animait ses yeux et faisait relever sa
tête; enfin sa phrase favorite, et qui ne manquait jamais
d'arriver, pompeuse et solennelle, jusque dans les moin-
dres entretiens, était celle-ci : « Ma famille est la pre-
mière famille du pays. •
Le fait est que l'opinion qu'il professait à cet égard,
toute la ville la partageait également et l'avait acceptée
de tradition et sans chercher à se rendre compte de son
p!us ou moins de fondement. 1814 et le retour des Bour-
bons étaient venus donner à ces prétentions plus d'impor-
tance et presque de la valeur. Le loyalisme des principes
de M. de Cimecourt, l'honneur qu'il avait reçu de
Louis XVIII pendant le séjour de ce prince à Cambrai,
honneur qui ne consistait eu rien moins qu'en l'admission
de messire de Cimecourt à la table royale, enfin un crédit
plus imaginaire que réel qu'on lui supposait, en avaient
fait un personnage d'importance, salué respectueusement
dans la rue, et dont on venait réclamer la protection et les
apostilles lorsque l'on adressait quelque pétition au roi,
M. de Cimecourt croyait beaucoup lui-même à son in-
fluence, parce qu'il prenait au sérieux les offres de ser-
vice faites en l'air par un ministre qui avait logé chez
lui, au retour de Gand, et parce que le hasard l'avait
servi une fois ou deux dans ses protégés. Aussi, ne
dispensait-il que gravement sa protection, examinant le
plus ou moins de droit que l'on avait de l'obtenir, et
n'accordant son apostille qu'à un chaud royalisme et à
des opinions qui ne présentaient rien d'équivoque.
Le patrimoine de M. de Cimecourt pouvait avoir une
valeur numérique de cent cinquante mille francs : comme
il consistait en terres qui ne rapportent guère plus de
trois à quatre pour cent, même dans le plus fertile
lies pays, en Flandre, ses revenus atteignaient à peine
cinq uiille livres.
Cinq mille livres pour subvenir à l'existence de dix
personnes! Cela semblerait de toute impossibilité à une
famille parisienneet s'accomplissait néanmoins honorable-
ment chez M. de Cimecourt. 11 savait encore, avec cette
faible somme, s'entourer d'une sorte d'apparence aris-
tocratique qui ne contribuait pas médiocrement à faire
Cl flétcr sur lui la considération générale; considération,
.i'ailleurs, eue ne lui refusaii iit point, même ceux que
MUSEE DES FAMILT.ES.
361
des opinions libérales rendaient le moins favorables au
vieux royaliste.
Si l'économie et la sage administration de M. de Ci-
mecourt entraient pour beaucoup dans cet habile em-
ploi de ses revenus, l'activité laborieuse et intelligente
de sa femme ajoutaient encore à l'infaillibilité de leurs
résultats.
Levée chaque matin dès six heures avec ses filles ,
elle indiquait à chacune d'elles sa tâche et veillait à ce
qu'on l'exécutât strictement. Les deux aînées, en jupon
court, descendaient à la cuisine pour y pétrir le pain et
le placer sur la pelle de bois de M. de Cimccourt qui se
chargeait de l'enfourner et de veiller à sa cuisson; deux
,^'jitresjeunes filles mettaient en ordre lachambreà coucher
i' ieurs parents, celle d'Athénaïs et le dortoir où six petits
Il s d'une propreté ravissante les réunissaient à l'heure
de la toilette et du coucher ; quant aux dernières, assises
près d'une fenêtre, elles réparaient le gros linge du mé-
nage, sous l'inspection de leur mère, qui allait et venait
partout, attentive à ce qu'on ne laissât ni un grain de pous-
sière sur les meubles, ni de la farine sur la table de la cui-
sine, ni un point hasardé dans un ravaudage de torchon.
A huit heures, chacun montait dans sa chambre pour
s'y livrer aux soins d'une propreté minutieuse ; les moins
âgées recevaient ces soins d'Athénaïs et de leur mère \
les grandes s'entr'aidaient mutuellement; cela terminé,
on déjeunait et l'on se rendait en famille à l'église voisine
pour y entendre dévotement la messe.
Venait alors le moment des études. M. de Cimecourt
qui votait avec tant d'énergie dans le conseil muni-
cipal contre la méthode de l'enseignement mutuel, ne
se doutait guère que cette méthode fût précisément celle
qu'il pratiquait dans sa propre famille. Athénaïs, la seule
des enfants de M. de Cimecourt qui jamais eût reçu les le-
çons d'un maître étranger, faisait l'éducation de ses sœurs
aînées : celles-ci , à leur tour , enseignaient ce qu'elles
avaient appris à leurs trois sœurs cadettes. L'ortho-
graphe, la musique, le dessin les occupaient ainsi jusqu'à
une heure, moment qui rassemblait la famille au dîner.
Ce dîner, madame de Cimecourt ou Athénaïs, souvent
l'une et l'autre, l'avaient préparé avec l'aide d'une vieille
domestique septuagénaire, chargée de faire, à l'extérieur,
les achats nécessaires au besoin du ménage.
Et n'allez pas croire que l'aspect de cette grande table
ovale, autour de laquelle prenaient place sept jeunes
filles, toutes johes, et que présidaient un vieillard et une
mère de famille vénérables, présentât un tableau sans
charme et sans dignité! Personne n'aurait pu considérer
froidement le chef de la famille, debout, pour réciter
d'une voix grave les paroles sacramentelles du Bénédi-
cité, tandis qu'on l'écoutait pieusement, les yeux baissés
et les mains jointes. Puis ensuite , tous ces jeunes
visages s'épanouissaient, et un doux babil sourdissait
d'abord comme un léger murmure et devenait bientôt un
entretien joyeux, qu'un signe de madame de Cimecourt
ou de son mari suffisait pour tempérer au besoin. Le
repas fini et les Grâces dites, la volée de jeunes filles
s'échappait de table et courait s'ébattre dans l'immense
jardin où elles se livraient à toutes sortes de jeux. A deux
heures, le travail les réunissait de nouveau près de leur
mère jusqu'au moment d'une promenade vers le soir, si
la saison le permettait. Dans le cas contraire, la veillée
terminait la journée, jusqu'au souper, c'est-à-dire jusqu'à
huit heures.
Du reste, jamais M. de Cimecourt et sa famille ne
s'associaient aux plaisirs mondains des bourgeois, et il
SEPTEMSnS 1836.
serait peut-être difficile de connaître s'il en agissait de la
sorte par fierté, par dévotion ou par économie. Il est
même probable que les trois motifs entraient, chacun
pour une part égale, dans cette règle de conduite, dont
rien ne le faisait dévier. Seulement, pendant l'hiver, il
daignait se rendre aux invitations de bals (ju'il recevait
du sous-préfet, du maire, du commandant de place et de
deux ou trois autres autorités de la ville. Parfois encore,
mais bien rarement, il poussait la condescendance jusqu'à
se rendre aux soirées de quelque négociant d'une opi-
nion un peu douteuse, mais qui n'aflichait point des
principes trop ostensiblement libéraux. Recevoir chez
soi M. de Cimecourt était du reslc un honneur que cha-
cun recherchait, et l'on voyait s'épanouir le visage de la
maîtresse de la maison lorsqu'une sorte de doinestique
banal, qu'on prenait en location pour ce genre de solen-
nité, annonçait d'une voix énergiquement flamande:
— Madame de Cimecourt,
— Mademoiselle de Cimecourt,
— Monsieur de Cimecourt.
Car Athénais était la seule des filles de M. de Cime
court qui l'accompagnât dans le monde ; quant aux au
très, on prétextait de leur extrême jeunesse pour se sous
traire à la dépense monstrueuse de six robes de bal.
Dès l'arrivée d'Athénaïs, deux ou trois jeunes gens de
la ville s'empressaient autour d'elle et se mêlaient aux
groupes d'officiers étrangers qui venaient saluer madame
de Cimecourt et sa fille. Les danseurs appartenant à des
familles bourgeoises et sans prétentions nobiliaires s»
tenaient à l'écart et se gardaient bien de se faire inscrire,
pour avoir des contredanses, sur un calepin où n'étaien»
tracés de bonne grâce, disaient-ils, que les noms précn
dés d'une particule.
Quant à M. de Cimecourt, après avoir salué les maî
très de la maison, il allait se placer debout, derrière les
joueurs d'une table d'écarté, et fjuoique jamais il ne mêlât
même une pièce de cinquante centimes aux enjeux des
parieurs, il ne quittait la place que pour venir, à minuit
précis, donner à sa femme;iet à sa fille le signal du départ.
Ni les instances de la maîtresse de la maison, ni les prières
des danseurs inscrits sur le calepin d'Athénaïs ne parve
naient à le fléchir ; il avait remis ses gros gants de peau
de daim, il avait repris son chapeau sur une fenêtre, il
fallait partir.
Maintenant on connaît la vie tout entière de M. de
Cimecourt, on la connaît comme elle s'était passée de-
puis dix ans, sans autre distraction que la lecture de la
Quotidienne , sans autres incidents que les conmiotions
politiques, dont il restait d'ailleurs simple spectateur, et
qui n'avaient amené de changement dans sa vit que
le titre de conseiller municipal. La recette et l'adminis-
tration de ses revenus, la culture de son jardin et les
soins domestiques auxquels on l'a vu se livrer tout à
l'heure, occupaient largement ses journées entières.
Du reste, il réunissait une fervente piété à une délica-
tesse excessive et poussait la loyauté jusqu'à la rudesse;
exagéré qu'il était en cela, conune dans la plupart de ses
autres idées, qui se gonflaient d'une boursouflure cheva-
leresque et se formulaient en discours emphatiques et
redondants. Ajoutez encore hounne de peu d'esprit ,
d'instruction incomplète, entêté, rabâcheur en matière
d'opinion politique, et, au résumé, redevable de ses
bonnes qualités réelles moins à sa propre nature qu'à
l'influence acquise sur lui par madame de Cimecourt.
Orpheline, née d'une famille noble, mais pauvre, et ne
devant son é<l»ic.atioi) qu'à !.i ch.ir-!(! de madame Elisabeth)
— iii. — TltOISïKME VOLLMK.
362
LECTURES DU SOIR.
sœur de Louis XVI, mademoiselle de Hauterive avait e'té
marie'e, dès Tàge de quinze ans, par Tintermédiaire d"un
oacle qui habitait la Flandre, à M. de Cimecourt, dans
lequel elle trouva un homme honorable, sans doute, mais
d'une éducation fort incomplète, et d'un caractère assez
diflicile, precise'ment parce qu'il avait la conscience de sa
médiocrité. iMalgré son extrême jeunesse, elle comprit le
danger de sa position. Son premier soin fut de relever
II. de Cimecourt dans sa propre estime et de lui persua-
der qu'il se jugeait avec trop de déliance. Puis, tout en
laissant à son mari l'autorité apparente du logis, elle finit
par diriger secrètement cette volonté. Seulement, dans
quelques occasions exceptionnelles, il lui fallait bien se
garder de lutter contre le caractère têtu du hobereau
flamand ; mais alors elle cédait de suite et de bonne grâce,
témoignant une fausse surprise de n'avoir point compris
plus tôt qu'elle avait tort, et remettant en secret au
lendemain à ramener son mari vers d'autres idées.
Un séjour de vingt-deux années en province, la vie
pauvre et retirée qu'elle menait et les soins laborieux de
son ménage avaient sans doute rendu quelque peu frustes
l'élévation d'idées et la distinction de manière, que ma-
dame de Cimecourt devait au monde parmi lequel s'était
écoulée sa jeunesse. Mais, si les travaux domestiques
avaient donné quelque rudesse à ses mains, on retrouvait
encore la pupille de madame Elisabeth dans un sourire
plein de finesse et de douceur et dans une dignité noble,
parce qu'elle était simple. Du reste, royaliste passionnée,
en souvenir de sa bienfaitrice, épouse dévouée, mère
tendre, et subissant de sa fille Athénaïs toute l'influence
qu'elle exerçait elle-même sur son mari.
Athénaïs ne connaissait point le monde par sa propre
expérience-, elle le connaissait par les livres, c'est-à-dire
d'une manière fausse et périlleuse. Malgré la sévère sur-
veillance que madame de Cimecourt exerçait sur les
lectures de sa fille, elle n'avait point songé à lui interdire
quelques ouvrages réputés sans danger, et qui le seraient
en effet, — ainsi que beaucoup d'autres accusés à tort
d'être nuisibles, — faute d'une interprétation ^age et
d'une surveillance bien entendue.
PamelOy Clarisse Harloice, Grandisson^ le àoym de
Killerine^ se trouvaient dans la bibliothèque de madame
de Cimecourt, et sur leur réputation traditionnelle d'in-
nocuité furent permis à la jeune fille, qui puisa dans leur
lecture bon nombre d'idées romanesques.
Ces idées, jointes à la conscience de sa noblesse héré-
ditaire, car elle prenait au sérieux l'importance que son
père donnait à des prétentions fort douteuses, comme
on le sait, effaçaient dans son esprit toute idée de pauvreté
et lui montrèrent d'abord comme possible, puis comme
probable, puis comme assuré, un mariage brillant. Pou-
vait-elle craindre d'ailleurs de ne point rencontrer bien-
tôt l'homme qui déposerait à ses pieds un nom illustre
et une grande fortune, lorsqu'elle voyait se réfléchir
dans la glace de la chambre où elle couchait les traits
SI gracieux et si nobles de son visage. \ ce front plein
de majesté il fallait une couronne de marquise, à ces
blanches épaules des diamants, à cette taille svelte de
riches draperies de velours. Elle le sent là, un jour,
bientôt, des valets nombreux épieront autour d'elle le
moindre signe de ses yeux noirs '. Oui, un jeune époux,
digne héritier d'une grande famille, sera là, près d'elle;
près d'elle, entraînée par une rapide calèche, au milieu
de ce Paris dont elle entend dire tant de merveilles ! L'hi-
vor, les plaisirs de la cour avec leur faste ; l'été, la vie de
château avec son entourage féodal!... Oh! oui, rien de
, tout cela ne peut lui manquer ^ ce rêve, ces projets doi-
; vent bientôt se réaliser ! Comment, parmi cette élite de
; toute la noblesse étrangère qui se presse chez lord Wel-
lington, quelque prince de l'Allemagne, quelque jeune
lord, ne remarquerait-il pas l'héritière du nom de Ci-
mecourt et ne s'estimerait-il pas heureux de partager
avec elle sa fortune et son rang ! Oh! si c'était ce jeune
CTit î line de vingt-cinq ans, qui la suit partout, qu'dlea
rencontré deux fois, encore hier, et qu'elle verra sans
doute, dans huit jours, au bal que donne le sous-préfet!...
Telles étaient encore les pensées de la jeune fille, quand
au point du jour sa mère entra doucement , suivi du mé-
decin.
Celui-ci interrogea silencieusementle pouls du i
posa sa main sur son front et sur sa poitriue ^puis,^
s'être fait rendre compte des symptômes qu'il
éprouvés la nuit :
— Ce jeune homme est sauvé , dit-il , et se guérira
autant que sa constitution faible le lui permet ; pour\-u
toutefois, ajouta-t-il , qu'il ne commette point la moin-
dre imprudence tant qu'il sera convalescent : or, sa COB-
valescence sera longue.
— Et sa mère? sa mère, peut-elle venir sans danger
pour lui? demanda avec anxiété une pauvre femme qui
se tenait tremblante dans l'antichambre , et qui attachait
sur le médecin des regards qui attendaient de lui la vie
ou la mort.
— Oui , madame , pourvu que le malade soit prévenu
avee beaucoup de précaution.
—Je m'en charge, dit AlliénaTs en entrant chez Samuel.
Quelques minutes après elle reparut et fit signe à
madame Dubois, qui vint s'agenouiller eu pleurant près
du lit de son fils.
Samuel serra la main de sa mère et la porta à ses lèvres:
car il y a des sensations que les paroles humaines sont
impuissantes à rendre, et qu'exprime dans toute leur
sublime immensité une seule pression de nioin.
^
MUSEE DES FAMILLES.
363
CHAPITRE V.
AU SOLEIL.
La première partie de l'automne semble le printemps
de la Flandre. Dès les premiers jours du mois d'octobre
le- ciel terne et gris de cette contrde humide s'épanouit ,
s'élèvç, et devient resplendissant d'un azur lumineux; la
nature s'anime à la tiédeur voluptueuse de l'atmosphère ;
U>s oiseaux recommencent leurs chants, et tandis que
des bandes étourdies de moineaux s'ébattent sur un sol
que l'on vient d'ensemencer ou pillent avec des criail-
U'ries joyeuses le§ yprgers et les vignes \ — les vignes ,
'cette tapisserie élégante des murs et du seuil des fer-
tiles, — les alouettes virent et revirent dans les airs,
à coté du pinson et de la fauvette leur rivale. A les
voir si nombreux et si haut, l'on dirait une poussière
mélodieuse emportée par le vent avec les tourbillons
de feuilles d'or et de pourpre qui se détachent à tout
moment des arbres, viennent s'amonceler avec len-
teur sur la terre, frémissent au moindre soufûe, et s'en-
volent pour bientôt retomber dans les prairies et dans
l^S marais. La primevère montre les grappes jaunes de
ses fleurs au-dessus de l'herbe qui renaît plus verte et
plus fraîche, la violette exhale le long des buissons et des
murs ses ineffables parfums ; l'eau paraît plus limpide
et laisse voir des myriades de poissons qui se jouent et
bondissent au soleil. A chaque pas, ou rencontre de pe-
tits enfants ; ils ont besoin de courir , de sauter et de
s'ébattre; il leur faut mêler leur voix naïve à cette har-
nionie générale , car la saison est de retour où la bonne
Vierge détache de sa quenouille divine ces beaux iils
blancs qui s'allongent immenses dans les cieux , sus-
pendent leurs fragiles guirlandes aux rameaux demi-nus
des arbres et, d'eux-mêmes, enlacent de leurs nœuds
agaçants les petites mains qui s'élèvent de toutes parts
pour tâcher de les saisir.
Nul ne demeure étranger à cette influence mystérieuse,
à ce bonheur triste et délicieux comme les dernières
heures que l'on passe, en tenant dans sa main la main
d'une personne chérie dont un voyage va nous séparer
pour longtemps... En efl'et, il faut dire adieu aux derniers
beaux jours ; avant de clore soigneusement ses fenêtres
et su porte au givre et à la bise, avant de prendre place
devant le foyer qui brûle en grondant, il faut encore une
fois respirer l'air pur de la campagne, fouler de ses pieds
l'herbe molle de la prairie et se sentir frissonner de
bien-être aux dernières caresses du soleil !
Aussi le convalescent Samuel , après trois semaines de
réclusion , se disposait à sortir pour la première fois de
sa chambre et à tenter une promenade dans le jardin de
M. de Cimecourt. Sa mère lui prit un bras, Athénaïs
posa l'autre sur le sien, et le capitaine Loustot se chargea
de transporter le grand fauteuil. La physionomie pâle et
amaigrie de Samuel exprimait la reconnaissance et l'at-
tendrissement.
— Oh i murmurait-il les yeux pleins de larmes , oh !
qiii m'eût jamais fait espérer que de telles joies m'étaient
encore réservées , ma mère !
Disant cela il descendait dans le jardin où se trouvait
réunie toute la famille de madame de Cimecourt, qui vint
l'entourer avec intérêt.
— Maintenant, fit Athénaïs, il faut prendre garde de
vous fatiguer et vous asseoir.
Soudain les six jeunes lilles se mirent à courir vers
le logis, et revinrent, l'une traînant un fauteuil , l'autre
portant un tabouret et les autres des coussins, sans s'a-
percevoir que le capitaine Loustut les avait prévenues.
— Etes-vousbien? demandèrent 4 l'unisson toutes les
voix quand Samuel fut assis.
— Bien ! oh ! oui , bien ! bégaya le convalescent at-
tendri. Que vous êtes bonnes! de quels soins vous m'en-
tourez ! merci , merci.
— Et maintenant, reprit Athénaïs avec un sourire : de
mon autorité de garde-malade, je demande qu'on s'éloi-
gne, car ce bruit et ce mouvement ne conviennent guère
à une tête encore bien faible et que la vivacité de l'air
ne fatigue déjà que trop, monsieur Samuel.
— Athénaïs a raison; oui, mes enfants, dit madame de
Cimecourt, venez, suivez-moi.
— Je vais profiter de ce moment, mon fils, pour aller
faire quelques emplettes et m'assurer d'un logement pour
nous deux.
— D'un logement? interrompit madame de Cimecourt
d'un ton à la fois amical et fâché; vous vous trouvez donc
mal dans notre maison?
— Eh bien ! nous y resterons , reprit madame Dubois
en tendant la main à madame de Cimecourt, nous y res-
terons jusqu'à notre départ pour Paris , jusqu'à la gué"
rison complète de Samuel.
^- A la bonne heure ! répondit madame de Cimecourt
qui était devenue rayonnante.
— Au revoir, à tout à l'heure, Samuel ! dit madame
Dubois, en baisant son tils sur le front.
— Et moi, je vais aller faire mes préparatifs de départ :
demain je retourne à Paris.
— Déjà! capitaine Loustot? demanda Samuel.
— Mes affaires m'appellent là-bas; mes soins ne te
sont guère plus nécessaires : je laisse ta mère près de
toi, et tu es dorloté ici comme l'enfant de la maison...
Si jamais j'oublie les bontés de ces dames pour toi ,
2Jouta-t-il vivement ému, et avec un juron sur les
lèvres, juron qu'il réprima non sans peine, je veux bien
que le diable...
— Eh bien ! interrompit madame de Cimecourt , il
faut nous accorder une faveur.
— Demandez-moi mon sang... demandez-moi...
— Ne partez qu'après-demain, capitaine, et dînez de-
main avec nous, ainsi que monsieur Samuel et madame
Dubois dont j'ai déjà la promesse.
— J'accepte de grand cœur, madame; en vérité vous
êtes trop bonne; sacredié vous avez donc juré de me
rendre confus de vos bontés !
— A demain à deux heures , capitaine.
— A demain à deux heures , madame.
Quand le groupe qui l'entourait se fût éloigné avec
madame de Cimecourt, madame Dubois et le capitaine,
Samuel, dont ce bruit confus de voix et ce mouvement
de personnes avaient ébranlé le cerveau faible encore
et qu'enivrait déjà la vivacité de l'air, laissa retomber
doucement sa tête sur le dossier du grand fauteuil. Là,
durant quelques secondes, il demeura les yeux fermés,
sans pensée, sans ^utre sens^Uou qu'un vague acca-
blement.
Mais bientôt le soleil, qui brillait alors joyeusement au
milieu d'un ciel sans nuage, piinétra ses membres d'une
molle et vivifiante chaleur j tandis que l'imagination du
convalescent retrouvait toute sa liberté dans le silence
qui régnait autour de lui, et qu'interrompait seulement,
parfois, le bavardage d'un petit moineau voletant sur les
arbres du jardin.
364
LECTURES DU SOIR.
Samuel entr'ouvrit les yeui et se blottit délicieuse-
ment dans le bien-être qui le caressait avec une si molle
volupté! Après tant de jours passés dans l'atmosphère
fatigante et sans soleil d'une chambre obscure et close,
il lui était si doux maintenant de respirer en liberté
un air pur, de voir le ciel inondé de lumière, de se mêler
à cet hymne de reconnaissance que la nature entière
élevait joyeusement vers Dieu ! Car l'homme n'est jamais
plus religieux et plus dégagé de sentiments égoïstes et
bas que dans les premières phases de la convalescence.
On dirait qu'une régénération morale s'est opérée par la
régénération physique, et que, voisine naguère de Dieu
par les approches de la mort , l'àme a *flété la splen-
deur de quelque rayon divin. ■
Encore tout entier sous le prestige de ces impressions
inelTables , Samuel leva les yeux sur Athénaïs qui , debout
à côté de lui, le contemplait avec une satisfaction pres-
que maternelle.
— C'est-à-vous,béga^a-t-il avec émotion , c'est à vous
et à ma mère que je dois tout cela!
Et des larmes coulèrent lentement sur ses joues pâles.
A vous, reprit-il, à vous qui m'avez pris en pitié;
qui m'avez consolé ; qui êtes venue vous asseoir à mon
lit de douleur pour en écarter la souffrance. Vous ne
saurez jamais, voyez-vous, toutes mes bénédictions,
quand je vous voyais là près de moi , assise à côté de ma
mère , mêlant vos soins aux siens , prête à calmer le pre-
mier cri, à apaiser la première plainte. Oh! ma vie, mon
sang, tout vous appartient désormais \ il n'est point de
sacrifice de ma part auquel vous n'ayez droit, car nous
ne pouvons plus être des étrangers l'un pour l'autre,
n'est-ce pas?
— Non, non; je compte sur vous, et si l'heure de vous
demander des témoignages de dévouement se présentait,
j'aurais, sans hésiter, recours à vous... Qui sait, ajouta-
t-clle,si ce moment fatal est encore éloigné?
Puis comme pour écarter des pensées funestes , elle fit
quelques pas; mais revenant tout à coup à Samuel , elle
lui tendit la main.
— Vous serez mon frère, lui dit-elle avec effusion.
Ce mot fit froid au cœur de Samuel et détruisit tout le
prestige de poésie et de bien-être qui béatifiait son cœur.
On aurait dit que le ciel perdait sa lumière splcndide
et l'air sa caressante moiteur; on aurait dit que le frisson
de la fièvre venait de nouveau faire trembler les membres
du convalescent. Il rentra abattu, brisé, désenchanté!
Une voix semblait lui répéter sans cesse, sans cesse
lui placer devant les yeux ces paroles d'Athéuaïs :
• Vous serez mon fiere. »
Rien que son frère! Hélas!
CHAPITRE VI.
UN OBAND DINER.
^ f'i^ ■.' ."^ /
Pour bien comprendre tout ce qu'un bourgeois flamand
attache d'importance à traiter chez lui , il faut avoir vu
le sourire vaniteux et l'expression affairée de son visage
lorsqu'il dit : Je vais donner un grand dîner. 11 faut
avoir été le témoin des préparatifs immenses que néces-
site une action si importante et si dispendieuse de la vie
monotone et pauvre de petite ville.
Sans la maladie de Samuel , sans les soins de plusieurs
personnes de la famille de Ci/necourt que nécessitait la
convalescence du jeune homme, le grand dîner dont il
s'agit se serait donné deux mois auparaA-ant. Lorsque
survint cet incident , déjà le nombre des convives se
trouvait débattu et arrêté ; déjà mademoiselle AthénaTs
avait écrit les invitations, et l'on avait même commencé
à frotter les argenteries et à écurer la vaisselle. Il fallut
tout différer.
Mais lorsque la santé du jeune chirurgien ne donna
plus d'inquiétude , on reprit activement les préparatifs
suspendus, on lança les invitations, et une agitation
inquiète et non sans désordre succéda aux habitudes
méthodiques d'un intérieur paisible.
On aveint des grandes armoires en chêne du linge de
table magnifiquement damassé, et des porcelaines hé-
réditaires qui dataient du règne de Louis XV et qui
s'étaient transmises fidèlement de génération en géné-
ration, d'autant plus intactes qu'elles ne servaient guère
qu'une fois l'année. Le logis fut épousseté, frotté, lavé,
ciré, r'épousseté, relavé, reciré, à trois ou quatre reprises
différentes, si bien que, suivant l'expression répétée
plusieurs fois par madame de Cimecourt avec une satis-
faction qui ne manquait pas de vanité : On aurait pu se
mirer dans chaque meuble.
Mais ce fut surtout le jour du dîner qu'il fallait voir le
mouvement et la préoccupation de chacun.
Tandis que les plus jeunes filles dressaient le couvert
sur une table, disposée dès la veille dans la salle à man-
ger, Athénaïs, en jupon court et les bras nus, pétris-
sait une pâte jaune, mélange exquis de crème, d'œufs ,
de beurre et qui se transformait sous ses doigts en tour-
tes dorées. A côté d'elle, M. de Cimecourt ne dédaignait
pas d'assaisonner lui-même un civet de lièvre savamment
mariné: déjà une énorme marmite bouillonnait à grands
flots sur le poêle à fourneaux, tandis que madame de
Cimecourt achevait de placer un cochon de lait à la bro-
che, et que la vieille servante s'ingéniait à éplucher une
salade de laitue, sorte de phénomène pour la saison,
obtenue grâce aux soins et à la culture assidue du jardin.
Dire tout ce qui se trouvait là de viande , de gibiers , de
poissons, de légumes, de fruits, de conserves, exigerait
les cent voix de la renommée d'Homère ou la perspicacité
de l'auteur à qui l'on doit la Cuisinière bourgeoise.
Enfin, à une heure, les convives arrivaient dt^à, que
madame de Cimecourt et ses filles aînées se trouvaient
encore dans leur cuisine, en négligé, et le visage couvert
d'une rougeur produite par la fatigue et par la chaleur
des fourneaux.
Ces convives étaient, ma foi! les personnages les plus
importants de la ville. Le premier que la vieille servante
annonça de sa voix éraillée , et avec une importance res
pectueuse fut :
— Monsieur le sous-profet.
MUSEE DES FAMILLES.
365
A peine M. de Cimecoiirt ayjrit-il été au-devant de
cet homme grand, chauve, à manières emphatiques, et
qui arrivait toujours le premier, parce que Louis XVIII
alors re'gnant avait dit : L'exactitude est la politesse des
roj5, que l'on vit entrer un petit monsieur gros et rond
comme Sancho Pansa.
— Monsieur le président !
Cria la vieille servante, et le petit homme gros«trond,
après avoir salué M. de Cimecourt, accosta le grand
homme chauve ; puis tous les deux se mirent à causer
avec une bienveillance apparente, quoique tous les deux
fussent secrètement jaloux l'un de l'autre. Le sous-préfet,
certainement, jouait dans la petite ville un rùle plus actif
et d'un plus brillant effet que le président du tribunal
civil ; mais ce dernier était inamovible, tandis que son
rival pouvait, d'un instant à l'autre, perdre sa dignité,
c'est-à-dire sa vie, par le moindre caprice d'un commis
de ministèrcSi bien que le président ne savait pas par-
donner au sous-préfet d'exercer plus d'inlliience que lui,
et que le sous-préfet pâlissait d'envie en songeant que
rien au monde ne pouvait déposséder le président de son
siège. De là, des haines d'autant plus amères qu'elles
étaient intimes et qu'il fallait les cacher sous des appa-
rences bienveillantes.
On annonça, tour à tour, le directeur des contributions
indirectes, le conservateur des hypothèques, le procu-
reur du roi et son substitut, le receveur de l'enregis-
trement , et enfin le maire de la ville , vieillard spirituel ,
qui devait sa fortune et sa haute position sociale de
petite ville à une honnête fortune et à beaucoup de
iinesse. Sur un théâtre plus grand il eût été ministre -,
dans ce petit cercle où le hasard l'avait renfermé il
était devenu maire.
A Dieu ne plaise que je vous décrive le glorieux dîner
dans tous ses détails ; on but et l'on mangea copieuse-
ment, mais avec gravité, et sans qu'une seule des joyeuses
plaisanteries qui ne manquent jamais aux dîners flamands
vînt égayer ce repas officiel. Chacun se tenait grave,
raide et composé; chacun s'observait avec soin, sur-
tout les fonctionnaires subalternes, qu'une parole impru-
dente pouvait compromettre devant le sous-préfet, per-
sonnage redouté, qui ne pardonnait jamais et qui faisait
destituer sans pitié ceux qui ne marchaient pas stricte-
ment dans sa voie. Donc, l'entretien ne roula guère que
sur l'admirable ordonnance du dîner, — éloge que madame
de Cimecourt reçut le visage rayonnant d'une noble
joie, — et sur l'excellent choix des vins dont M. de Cime-
court emplissait les verres avec une profusion royale.
Aussi, rien ne troubla l'ordre du festin et la bonne in-
telligence des convives. Le vieux capitaine avait bien
deux ou trois fois commencé à parler de l'Empereur;
mais Athénaïs et Samuel, qui se trouvaient à ses côtés ,
s'étaient empressés aussitôt d'interrompre des paroles
imprudentes et qu'heureusement personne n'avait en-
tendues.
Enfin , à six heures on se leva de table pour le café,
et à sept heures les convives s'étaient tous retires , non
sans prendre affectueusement congé de M. de Cimecourt
et sans lui faire les protestations les plus ferventes de
dévouement et d'amitié.
Il ne resta donc plus dans le salon que madame Dubois,
Samuel, le capitaine Loustot et iM. et madame de Cime-
court ; les jeunes filles s'évertuaient dt-jà , à remettre en
place les argenteries, les cristaux et les porcelaines
que la vieille servante rapportait de la cuisine , en piles
brillantes.
M. de Cimecourt présenta un fauteuil à madame Du-
bois, en prit un autre pour lui , s'établit commodément
devant le feu, et se mit à repasser dans son souvenir ,
non sans joie et sans orgueil, jusqu'au moindre détail du
dîner, jusqu'à la moindre parole de chacun de ses con-
vives.
— Sais-tu , femme , dit-il enfin, exprimant tout haut
les pensées qui le préoccupaient, sais-tu, femme, que notre
dîner s'est bien passé.
— Personne ne nous manquait , confirma madame de
Cimecourt.
— Monsieur le sous-préfet a été charmant.
— C'est un homme si aimable!
— Oui, quand il le veut , mais il ne le veut pas chez
tout le monde, interrompit M. de Cimecourt avec fa-
tuité.
— Pour le gros président il a mangé comme quatre.
— Il m'a demandé deux fois de la tarte , fit observer
madame de Cimecourt dont le tour de vanité était venu.
— Oui , oui , notre petit dîner s'est bien passé , répéta
M. de Cimecourt en appuyant avec emphase sur la va-
niteuse modestie du mot : petit.
— Mais qu'avez-vous donc? continua-t-il en interro-
geant Samuel, qui s'était retourné plusieurs fois avec in-
quiétude vers la partie la plus obscure du salon ; car, sitôt
les convives partis, on avait éteint toutes les bougies à
l'exception d'une seule, placée sur la cheminée.
— Je crains que mademoiselle Athénaïs ne soit ma-
lade.
— Ma fille ! s'écria madame de Cimecourt.
Et tous s'élancèrent vers la jeune fille, qui venait de
perdre connaissance.
Uu peu d'eau fraîche la ranima bientôt ; elle ouvrit les
yeux; elle porta autour d'elle des regards éperdus ; puis
elle se jeta dans les bras de sa mère , se cacha le visage
et se mit à sangloter avec amertume.
— Qu'as-tu donc, mon enfant? où souffres-tu?
Athénaïs se dégagea doucement des bras de sa mère
et répondit en s'efforçant de sourire :
— Ce n'est rien , ma mère , ce n'est rien , un peu de
fatigue, voilà tout. Voyez, à présent il n'y paraît plus.
Mais le tremblement de tous ses membres , mais les
larmes qui coulaient sur son visage démentaient ses
paroles et le calme qu'elle voulait feindre.
— Ma mère ! ma mère ! s'écria-t-elle en se jetant de
nouveau dans les bras de madame de Cimecourt.
— Allons, mon enfant, allons, retire-toi dans ton
appartement; le repos et le sommeil calmeront ces agi-
tations nerveuses. Bonsoir : j'irai bientôt savoir comment
tu te trouves.
— Ne venez pas , ma mère, s'écria la jeune fille avec
une sorte d'effroi, ne venez pas, car je sens que je vais
dormir. Bonsoir, madame; bonsoir, ma mère; bonsoir,
père; bonsoir, messieurs. Et elle tendit ses mains au
capitiine et à Samuel; ce dernier sentit la main humide
et froide de la jeune fille trembler convulsivement dans
la sienne.
— Qu'avez-=vous? qu'avez-vous? murmura- t-il à voix
basse.
— Priez Dieu pour moi , Samuel.
Certes, elle avait besoin de prières, car le lendemain,
de grand matin, lorsque madame de Cimecourt, inquiète,
vint dans la chambre de sa fille , pour savoir de ses nou-
velles, elle trouva la chambre déserte, et sur la table
une lettre où se trouvaient ces mots :
• Ma mère, mon père, ne me maudissez pas ! je suis bien
366
LECTURES DU SOIR.
coupable, mais moins que ne semblent m'en accuser les
apparences^ mariée secrètemeut , il me faut suivre mon
époux. Adieu , ne me maudissez pas. •
A cette fatale lecUire madame de Cimccourt jeta un
cri si douloureux que son mari s'élança aussitôt près
d'elle; les jeunes lilies suivirent de près leur père, et
madame Dubois et Samuel, attirés par l'étrange tumulte
qui se faisait dans la maison, accoururent également. Ma-
dame de Gimecourt marchait comme une insensée, sans
répondre aux questions dont on la pressait. Une agitation
convulsive secouait tous ses membres, le sang empour-
prait son visage, et ses dents claquaient d'une manière
effrayante. Eulin, sans pouvoir proférer une parole, elle
tendit à M. do Cimecourt la fatale lettre qu'elle tenait.
Le vieillard la prit et s'écria :
— Déshonctré!
Puis, il se leva de toute sa hauteur, comme pour pro-
férer une malédiction, mais il retomba raide et inanimé.
On s'empressa autour de lui; on courut chercher le
médecin. Ce vieux ami de la famille ne put (pie détourner
la tète et essuyer une larme: une apoplexie foudroyante
avait soustrait le vieillard au déshonneur.
Tout à coup madame de Cimecourt, qui jusque-là
était restée anéantie par le désespoir, s'avança près du
cadavre avec une majesté douloureuse.
— .Marguerite, dit-elle à l'une de ses filles, vous êtes
maintenant ma fille aînée. Prions Dieu pour votre
père.
Mais cette énergie facticelui manqua bientôt*, son CŒur
se brisa, ses sanglots éclatèrent e$. elle s'écria:
— Prions Dieu pour Totre sœiîr ! prions Dieu pour
votre sœur !
Quant à madame Dubois elle s'était machinalement
attachée à son fils, contre lequel elle se serrait avec effroi,
car elle le voyait, lui aussi était frappé mortellemeDt au
cœur.
SECONDE PARTIE.
1833.
CHAPITRE PREMIER.
ROMANESQUE.
Lursque l'on s'aventure dans quelques-unes des rues
qui avoisinent l'extrémité des faubourgs, entre la barrière
de Clichy et la barrière Rochechouart, on ne retrouve
plus rien ni de l'aspect, ni de l'agitation des autres quar-
tiers de Paris. Là, précieux partout ailleurs et ménagé
savamment, le terrain semble avoir perdu sa valeur,
tant il se trouve employé avec prodigalité. Point de
maisons à cinq étages entassés les uns sur les autres ,
mais des jardins, de véritables jardins qui dressent fiè-
rement les télés verdoyantes de leurs arbres au-dessus
des murs qui forment la rue. Seules, sans fenêtres, sans
qu'un corps-de-logis les surmontent, de rares portes co-
clières interrompent la monotonie de ces murs élevés à
une grande hauteur et que le temps a rendu noirs , ces
murs au pied desquels une herbe abondante pousse en
paix. Enfin, nul bruit ne vient troubler leur silence et
leur solitude, si ce n'est le grincement saccadé de quel-
ques fiacres grimpant, nou sans peine, la pente raide et
malaisée de la rue.
L'intérieur des rares maisons qui composent ces quar-
tiers n'a pas un caractère moins tranché.
En entrant, se trouve la loge d'un portier dont les ma-
nières, à la fois patelines et futées, rappellent involon-
tairement le proverbial Grégoire des Visitandines : cet
kommc salue humblement le visiteur, et le conduit nu-
tête jusqii'au principal corps-de-logis qui s'élève d'or-
dinaire au bout d'une avenue de douze à quinze pas.
Introduit dans une grande salle que décorent des dessins
au crayon noir , des tableaux en broderies et des cartes
géographiques, il faut attendre, durant quelques minutes,
la maîtresse du logis. Cette salle est un parloir, cette
maison un pensionna/ déjeunes demoiselles.
Directrice de l'un de ces pensionnats, madame Gerbrée
venait enfin de rentrer dans son appartement, où, les
pieds sur les chenets et plongée dans un grand fauteuil,
elle trouvait enfin , après les occupations et le bruit de
la journée, un calme aussi profond que pouvait le lui faire
désirer son extrême fatigue. Toutes les pensionnaires
étaient couchées , toutes les portes fermées , et il ne res-
tait plus dans la maison d'autre lumière que les lampes
de nuit dont la lueur douteuse transparaissait à travers
les rideaux bien clos des dortoirs.
Madame Gerbrée se délectait donc dans ce repos déli-
cieux. A demi déshabillée, elle oubliait d'achever sa toilette
de nuit , tant elle se trouvait bien devant le feu qui pé-
nétrait ses membres d'une chaleur caressante, lorsque le
bruit d'une voiture roulant avec rapidité dans la rue vint
l'arracher à sa rêverie somnolente. La voiture s'arrêta
devant la porte du pensionnat voisin ilont,au même ins-
tant, on lira la sonnette extérieure avec violence. On ne
répondit point , et la sonnette tinta une seconde et une
troisième fois.
Alors la voiture se remit en marche, et ce fut, cette
fois, devant la porte de madame Gerbrée qu'elle s'arrêta,
MUSÉE DES FAMILLES.
367
Au premier appel de la sonnette, le portier, qui n'é-
tait point encore couché, répondit à ceux qui se présen-
taient si tard , et après t]uel(|ues pourparlers il vint de-
mander les clefs à madame Gerbrée, qui se les faisait
remettre chaque soir à neuf heures.
— La personne qui se trouve à la porte veut parler de
suite à madame pour une affaire très importante , dit-il.
Madame Gerbrée se consulta quelques instants sur le
plus ou moins de convenance de recevoir la visite de per-
sonnes inconnues à une pareille heure •, enfin la curio-
sité l'emporta et elle donna l'ordre d'ouvrir. Durant
cette courte délibération la sonnette se fit entendre de
nouveau en témoignage de hâte et d'impatience.
Pendant que les clefs grinçaient dans les serrures, que
la porte tournait en criant sur ses gonds , et que la voi-
ture entrait dans la cour et venait s'arrêter devant le
perron , madame Gerbrée rajustait un peu sa toilette ,
s'enveloppait d'un grand chàle et allumait une des lam-
pes du parloir.
Un homme descendit de la voiture et entra sans quit-
ter le chapeau qui couvrait sa tète, sans ouvrir les plis
du manteau dont il s'était soigneusement enveloppé.
— Madame, dit-il à mi-voix, et avec un accent étranger
où la maîtresse de pensionnat crut reconnaître la pronon-
ciation allemande, voici soixante mille francs en billets
de banque. Je vous amène une élève à laquelle appar-
tient cette somme, que vous placerez d'une manière sûre,
chez un notaire, ou de quelque façon qu'il vous plaira -,
les intérêts serviront à vous payer. A dix-huit ans, si
vous trouvez à marier l'enfant, les soixante mille francs
seront sa dot \ si elle veut entrer dans un couvent, ne
vous y opposez pas... Si elle meurt, ajouta-t-il avec une
expression de voix dont tressaillit madame Gerbrée , si
elle meurt , devenez son héritière.
Et il sortait quand madame Gerbrée le retint.
— Mais , monsieur, encore faut-il que je sache...
— Rien, madame. Si cet arrangement ne vous con-
vient pas , j'irai le proposera d'autres.
— Du moins je vais vous donner un reçu de la somme
que vous me remettez.
L'étranger haussa les épaules par un mouvement d'im-
patience et de colère.
Quand madame Gerbrée eut terminé le reçu, il prit le
papier, le broya dans ses mains, et dit :
— Je vais vous chercher votre élève. En effet , il re-
monta dans la voiture ; mais au lieu d'en descendre lui-
même l'enfant, il le jeta, plutôt qu'il ne le posa sur les
marches du seuil, et au même instant la voiture partit
au grand galop des chevaux. Bientôt le bruit de cette
voiture s'éteignit tout-à-fait, et madame Gerbrée stupé-
faite se trouva seule, devant une petite fille de quatre
ans environ et qui paraissait plongée dans un sommeil
léthargique. Enveloppée dans un manteau d'homme et
couchée sur les dalles du perron , elle ne donnait d'autre
signe de vie que le souffle entrecoupé d'une respiration
maladive.
Madame Gerbrée la prit dans ses bras et l'emmena
dans sa chambre.
Là elle la réchauffa de son mieux devant la cheminée
flamboyante, et, après l'avoir déshabillée, elle essaya de
ranimer la pauvre petite créature par des frictions et en
lui faisant respirer des sels. Ces soins ne demeurèrent
point inutiles, et l'enfant ouvrit enfin les yeux.
Lorsqu'elle se vit dans les bras d'une inconnue , ses
regards n'exprimèrent ni surprise , ni terreur ; elle se
laissa continuer les soins (ju'oq lui donnait et les reçut
machinalement et avec une apathie complète que ma-
dame Gerbrée crut devoir attribuer à un sonmifcre
qu'on lui avait fait prendre.
Cependant madame Gerbrée se demandait avec inquié-
tude si elle enverrait chercher de suite un médecin ou
si elle attendrait jusqu'au lendemain. Elle comprenait bien
toute la responsabilité morale qui pèserait sur elle dans le
cas où il arriverait quelque accident à la petite fille; mais
d'un autre côté elle calculait combien pouvait nuire aux
intérêts de son pensionnat l'ébrnitement de cette aventure
romanesque. La malveillance et la Jalousie des autres
maîtresses de pension, ses rivales, ne manqueraient pas
de s'en emparer et de la présenter sous un point de jour
fâcheux. L'épithète d'Hospice d'Enfants-Trouvés serait
appliquée à son pensionnat, et Dieu sait l'impression
que cela produirait sur les parents des élèves. D'ailleurs
la somme considérable remise pour l'éducation de l'enfant,
d'ailleurs ce voyage entrepris en voiturede poste à quatre
chevaux pour l'amener dans un pensionnat, attestaient
que l'on n'avait rien voulu tenter de dangereux contre son
existence; on peut attendre jusqu'au lendemain matin.
11 en arriva donc encore cette fois comme il en arrive
toujours lorsque l'on met en opposition un devoir et des
intérêts personnels; les intérêts personnels l'emportè-
rent : madame Gerbrée se coucha, après avoir placé près
d'elle, sur les coussins d'un canapé, la petite créature qui
venait de lui arriver d'une manière si mystérieuse.
Quoique d'un caractère froid , résolu et masculin ,
madame Gerbrée dormit peu durant le reste de la nuit,
et, il faut l'avouer, l'aventure étrange dans laquelle elle
jouait un rôle causèrent plus encore son insomnie que
les soins dont pouvait avoir besoin la petite fille. Rien, au
contraire, n'interrompit le sommeil de cette dernière , et
lorsqu'au point du jour la cloche du pensionnat donna
le signal du lever, elle se mit sur son séant et porta
autour d'elle de grands yeux bleus , non sans étirer ses
petits bras chétifs. Puis elle proféra quelques mots qui
parurent à madame Gerbrée de l'allemand corrompu, car
quoique la maîtresse de pension parlât assez bien cette
langue, elle ne comprenait rien aux mots barbares et
gutturaux de l'enfant.
C'était du reste une jolie petite fille de quatre à cinq
ans , pâle et souffreteuse, mais dont le regard avait une
douceur inexprimable.
Ses cheveux , d'un blond soyeux, tombaient avec pro-
fusion sur ses épaules , et l'une de ses mains portait la
cicatrice d'une blessure profonde et récente ; quant à ses
vêtements, ils ne pouvaient donner aucun renseignement
ni sur son pays ni sur sa famille.
Cependant il fallait donner un nom à cette enfant, qui
n'en portait point; il fallait la présenter dans le pension-
nat sous des auspices moins romanesques que ceux où
elle se trouvait; madame Gerbrée décida que l'enfant
porterait le nom de Marie, et ne laissa pénétrer personne
cliez elle avant dix heures. Alors elle se fit amener un
fiacre, écarta par des combinaisons habiles tous ceux qui
auraient pu la voir et monta dans la voiture avec l'enfant.
Une heure après, elle revint avec Marie, qui se trouva
dès lors installée dans le pensionnat.
II faut ajouter que les 60,000 francs furent loyalement
déposés chez un notaire et déclarés la propriété de lu
jeune fille.
368
LECTURES DU SOIR.
CHAPITRE II.
POUB UNE MERE.
Il faut le reconnaître, l'éducation publique ne profite
qu'aux ('lèves doiic's de dispositions heureuses, et surtout
à ceux que les soins maternels ont disposés d'abord à re-
cevoir cette éducation en leur facilitant les premières
voies de l'étude. Seule une mère peut se donner la
persévérance indispensable pour faire surmonter aux
enfants les diflicultés si décourageantes dont s'effa-
rouche et se rebute leur caractère mobile et irréfléchi.
Il faut qu'une mère s'agenouille devant eux; il faut
qu'elle reste là sans relâche à leur côté pour obtenir,
uioitié par caresse, moitié par volonté, que ces chères
|)etites créatures quittent Irurs poupées et leurs cerceaux
et viennent se fatiguer devant les pages sévères d'un livre
ou sur les louches d'un piano qui astreint leurs doigts
à presque des tortures. Comment voulez-vous sans cela
qu'ils ne soient pas tristes et paresseux, sous les murs
froids et sombres d'une pension? eux qui ont tant besoin
de mouvement, d'air et de soleil !
Répétons-le donc; les enfants abandonnés de trop
bonne heure aux soins de l'éducation publique ne pro-
fitent pas de ces soins, se rebutent devant les difflcultés,
et, loin de marcher par les châtiments, n'en contractent
que plus de dégoût et d'aversion. Il y a dans tous les col-
lèges et dans tous les pensionnats des élèves auxquels
dix ans d'études ont laissé, presque entière, l'ignorance
qu'ils avaient le jour de leur arrivée.
C'est, voyez-vous, qu'un instituteur, n'importe le dé-
vouement qu'il mette à remplir ses devoirs, ne peut s'oc-
cuper également des éièves qui ne profitent point de ses
leçons et de ceux qui savent en recueillir les fruits; il
a un but, il faut qu'il y fasse arriver une partie de ses
néophytes, n'importe ceux qu'il laisse derrière lui.
Jetée dans le pensionnat de madame Gerbrée sans
parler un mot de fiançais, sans connaître les moindres
principes de l'instruction la plus élémentaire, Alarie
versa des larmes bien amères quand il lui fallut se
placer devant une table noire, agiter dans ses doigts de
longues aiguilles à tricoter et répéter les lettres de l'al-
phabet, que lui désignait sur un tableau une sous-maî-
tresse vieille et sans pitié. L'heure de la récréation ne lui
apportait guère que des privations et des châtiments.
Ou bien, si la sévérité de ses maîtres se relâchait à son
égard, que vouliez-vous qu'elle devînt au milieu de
toutes ces jeunes filles qui parlaient une autre langue !
qui riaient de l'expression tudesqué avec laquelle la
pauvre petite déligurait les mots français qu'on lui
faisait répéter! L'enfance est sans pitié, a dit La Fontaine,
et la petite Marie subissait cruellement, chaque jour,
les conséquences de cette triste vérité. Rebutée par
les maîtresses qui ne voyaient en elle qu'une pares-
seuse, sans chercher h s'expli(pier la cause de cette
paresse, moquée et harcelée par ses com|iagiies parce
que les maîtresses la dédaignaient et qu'elle prêtait au
ridicule; soiiH'rante, chétive, mélancolique, l'infortunée
ne cherchait qu'il éviter les doubles tortures des heures
d'c'tudes et des heures de récréation.
Contre les premières, elle s'armait d'indifférence et
(rime iiirroyable force d'inertie. Insensible h la honle «les
châtiments, insoucieuse des privations, elle se refusait
fi. toute espèce de travail, pajsait ses heures d'étydes dans
» une somnolente rêverie, et se résignait à tout sans mur-
^ murer et avec une apathie profonde. La classe finie, pour
^ se soustraire à ses compagnes, elle se réfugiait dans
quelque coin obscur du pensionnat, et là, assise, immo-
bile, sans prendre part aux jeux, elle attendait que la
cloche la rappelât en classe. Du reste, malpropre, les
cheveux toujours en désordre, les vêtements couverts
de taches , les mains barbouillées de terre et d'encre , les
souliers éculés et sans cordons. Les seules circonstances
où elle donnât quelques signes d'émotions étaient les
jours de sortie. Alors, pâle et les yeux pleins de larmes,
elle errait autour du parloir où les parents venaient
chercher ses compagnes, et elle contemplait avec des
marques évidentes de douleur et d'agitation ces jeunes
lilles qui embrassaient leur mère, et qui sortaient joyeuses
et parées, au milieu de sœurs ou de frères, pour aller se
_^ livrer aux plaisirs des spectacles, des promenades, et de
3^ mille autres divertissements que le soir, en rentrant,
" on racontait à la veillée et dans les dortoirs. Ces récits
n'agissaient pas moins vivement sur l'imagination de
Marie que la sortie de ses compagnes.
Madame Gerbrée, femme froide et systématique, con-
stamment dans les limites les plus strictes du devoir, ne
voyait dans la petite Allemande qu'une charge et une hu-
miliation pour le pensionnat. Après avoir employé tous
les moyens de rigueur qu'elle pût imaginer pour tirer
l'enfant de son apathie, elle se réfugia dans cette pensée :
■ elle manque d'intelligence, on ne peut rien en faire;»
et Marie resta, pour ainsi dire, abandonnée à elle-même.
Deux ans s'écoulèrent.
Un jour que, rebutée et traitée à peu près comme une
^ idiote, Marie n'avait point été emmenée à la promenade
X avec ses compagnes, car pouvait-on se charger d'un en-
% fant malpropre à ce point, une jeune fille, du même âge,
X entra dans la cour en pleurant ; c'était une nouvelle
^ élève que ses parents venaient d'amener au pensionnat.
^ Voyant que cette jeune fille pleurait et ne se moq^iait
X, pas d'elle, Marie s'avança et dit:
4^ — Pourquoi pleures-tu?
^ — Parce que je viens de quitter maman.
^ — Ta maman? demanda Marie. Mais, qu'est-ce donc?
^ Elles parlent toutes ici de leur maman et je ne sais point
ce que c'est; qu'est-ce donc qu'une maman?
— Tu ne le sais point? demanda l'autre petite fille avec
étonnement.
— Non ! Vois-tu, quand je demande quelque chose ici,
on se moque de moi. Dis-le-moi, toi.
— Une maman, voilà : c'est une dame belle , belle
comme tout ce qu'il y a de plus beau; elle embrasse sa
petite fille, elle la caresse, elle l'aime; elle lui dit d'être
sage; elle lui dtmne des bonbons; elle la soigne quand
elle est malade.
— Je n'ai point de maman ! interrompit tristement
Marie.
— C'est que tu n'es peut-être point sage. Car moi ,
maman m'a dit que si je n'apprenais pas bien et que si la
maîtresse n'était pas contente de moi elle ne viendrait ph:s
jamais me voir et que je n'aurais plus de petite maman
Au contraire, si l'on est satisfait de moi, maman, aux Va-
cances, viendra de bien loin, bien loin, pour me voir, et
m'emmènera avec elle dans son pays pendant bien long-
temps.
— Et crois-tu rpie si j'étais sage, que si j'apprenais
bien, que si Madame était contente de moi. j'aurais aussi
J^ une maman qui viendrait me voir et qui m'emmènerait en
X vacances dans son pays?
MUSÉE DES FAMILLES.
369
— Sans aucun doute, répliqua la petite Glle, qui ne J deux; si je deviens encore paresseuse, tu me parleras de
pouvait supposer qu'un enfant n'eût point de mère. ^ ma mère, et alors je travaillerai bien, je serai couragciise.
— C'est donc parce que je ne suis point sage que je ^ Comment te nommes-tu?
reste toujours ici toute seule et que l'on m'appelle la ^ — Aline.
petite abandonnée? Oh ! je veux être sage, je veux qu'une ^ — Moi, Marie.
raaiaan vienne me voir; qu'elle m'embrasse comme lu ^° Et elles s'embrassèrent.
tienne t'embrasse; qu'elle m'emmène comme la tienne cÇ> Au retour de la promenade, et quand on eut sonne l'e'-
l'emmèoe! Ecoute, si tu le veux, nous serons amies à nous T tude du soir, on fut tout surpris de voir arriver Marie.
les cheveux bien peignés et les vêtements en ordre ; celte
surprise augmentaencorelorsqu'on observa qu'ellesuivait
attentivement les leçons et qu'elle s'efforçait d'en profiler.
On attribua cet heureux changement à la société de la
nouvelle arrivée, et, sans chercher à s'expliquer autre-
SEFTEMBRE 1836.
É ment un pareil phénomène, on encouragea, par tous les
moyens possibles, la petite flUe à persévérer... Après
„u quatre mois, Marie s'exprimait en français avec pureté,
"T savait lire correctement et commençait à bien former ses
T lettres en grosse écriture; elle était le modèle de la pen-
— 47. — TROISIÈME VOLCME.
370
LECTURES DU SOIR.
sion; soumise, laborieuse, soignée dans ses vêtemeuts,
et d'une gaîté spirituelle qui lui gagnait ramitié de tout
le monde.
Cependant elle s'inquiétait beaucoup delà distribution
des prix et des vacances : c'e'tait sur ce sujet que rou-
laient tous ses entretiens avec la petite Aline.
— Que nous serons heureuses dans trois mois! se di-
saient-elles.
— Oh ! oui bien heureuse ! s'écriait Aline : maman vien-
dra me chercher et m'emmènera dans son jardin, dans
son beau jardin, où il y a des arbres grands, grands
coiiime cette maison; et puis une rivière, et puis des
cygnes, et puis un bateau, dans lequel mon frère me
promène.
— Et moi, reprenait Marie, moi je verrai maman; je
l'embrassenii, je lui dirai que je l'aime-, je ne la quitterai
pas d'uu moment. Vois-tu, chère Aline, comme elle sera
contente quand je lui dirai : Ta petite Ulle est s.ige à pré-
sent, parce qu'elle a voulu voir sa maman.
— Est-ce que tu ne l'as jamais vu ta maman, toi? lui
demanda sa compagne.
— Je ne sais pas si c'est un rêve que j'ai fait, mais il
y a bien long-temps, bien long-temps, j'étais toute petite,
et une dame belle, belle, me tenait sur ses genoux et me
caressait... Un jour, je me vis dans les bras d'un grand
homme noir, qui me battait quand je pleurais. Et puis,
après avoir été long-temps dans une maison fermée et
à grandes fenêtres , on me mit dans une petite maison
roulante et je m'éveillai chez Madame, dans le pen-
sionnat.
— Cette dame était ta maman, car nne maman est toit-
jours belle, belle, vois-ta.
— Que je voudrais être aux vacances!
— Et moi donc, Marie.
— Maman! je verrat maman! Oh! quand scrai-je au
jour de la distribution!
Ce jour arriva enfin.
La distribution des prix se fait ordinairement vers le
milieu de septembre. C'est un jour attendu avec une
grande impatience par les enfants et avec une grande
anxiété par les maîtres, car c'est un jour d'épreuves.
On ouvre à deux battants les triples portes, ordinai-
rement closes ; auprès d'elles se tient le concierge, tout
ébloui des flots de clarté dont l'inonde le vestibule, et
auprès de lui la foule des maîtres de la pension, conver-
tis en maî'res de cérémonies, s'empressent autonr des
f.imilles qui descendent de voiture, et à qui l'on fait tra-
verser la maison entière, sur le chemin des parents
empreinte de couleurs charmantes; tout y est rose et
badigeonné. Ici , une fumée blanche et parfumée monte
comme nn encens des fenêtres de la cuisine; plus loin, à
travers l'alh^ d'arbres en fleurs qui conduit à la salle
de distribution, il est facile d'apercevoir le chœur des
domestiques, vêtus de blanc, qui s'occupent avec mo-
destie et activité, les uns à battre les couvertures, d'au-
tres à carder les matelas , d'autres à frotter et à éponger,
tous à tenir cette promesse de prospectus: Propreté,
salubrité.
Les prix se distribuent ordinairement sous une tente
dressée parmi les arbres de la cour. On y arrive au mi-
lieu d'une exposition de dessins et de broderies, dont h'^s
papiers jaunes et bleus ressortent sur un fond de tapis-
serie. La tente est ainsi distribuée : les parents au milieu,
les pensionnaires des deux côtés, toutes habillées pnreil-
lement avec une élégance fort simple. Oh! mon Dieu!
tout uniment une robe de mousseline blanche, un ncEud
dans les cheveux, un ruban à la taille, quelquefois \u\
petit tablier de percaline noire, à corsage sans manches.
Un personnage illustre, d'ordinaire un académicien,
s'assied auprès de la maîtresse de pension ; derrière sont
rangés les professeurs. Et ici nous trouvons un préjugé à
combattre et à détruire ; bien des gens s'imaginent encore
(ju'il y a, dans une pension de demoiselles, des maîtresses
et des sous-maîtresses ; ces gens-là se trompent grossiè-
rement, on n'y compte plus, depuis long-temps, que tles
maîtres et des sous-maîtresses.
Le discours est prononcé par le professeur de littéra-
ture. Puis ensuite, le personnage illustre dont je vous
ai parlé tout à l'heure se lève et prononce, à son tour,
une allocution. Dans cette allocution, l'orateur compare
la jeune Clle qui a reçu une bonne éducation avec la jeune
Olle qui, au contraire, n'a pas profité de la bonne édu-
cation qu'on lui offrait. On les accompagne dans la vie à
travers les nouveaux ordres de devoirs que leur imposent
les années, jusqu'au moment plein d'intérêt où, deve-
nues mères de familles, elles songeront à ramener leurs
enfants dans la même pension et dans les bras de la femme
qui sourit à leurs premières joies , qui endormit leurs
premiers chagrins, — femme qui est leur seconde mère.
La dernière phrase de la péroraison : • Souvenez-vous
que le vaincu de la veille peut être le vainqueur du len-
demain : • cette dernière phrase, disons-nous, est toujours
accueillie, au milieu des applaudissements, par les larmes
et les sanglots de toutes les jeunes lilles, — vainqueurs
ou vaincus.
Les discours terminés, on procéda à la distribution
des prix et l'on arriva à la classe de Marie.
— Premier prix d'écriture, Marie!... Marie! lut la maî-
tresse de la pension.
Marie, dont le cœur bondissait de joie, s'élança du gra-
din et vint près de madame Gerbrée. Pauvre petite! le
cœur palpitant, les yeux voilés de larmes, elle cherchait
avec impatience, dans la salle, la mère trois fois aimée,
la mère si long-teu>ps attendue, qui allait se lever et
lui dire :
— Ma fille!
ilais ce fut madame Gerbrée qui déposa la couronne
sur la tête de Marie et qui seule lui donna un baiser.
— C'est que j'ai un second prix, pensa U petite fille,
et que maman me donnera la seconde couronne.
En effet, la voix qui proclamait les prix répéta bientûl :
— Orthographe, premier prix, Marie !... Marie ! Et elle
s'élança avec plus d'émotion que la première fois; mais ce
fut encore madame Gerbrée qui lui présenta la couronne
et le prix.
A cette vue fatale Marie frissonna de tous ses membres.
— Maman ! dit-elle j c'est maman qui doit me donner
ce prix!
— Infortunée ! lui dit madame Gerbrée e'mue jusqu'aux
larmes, tu n"as point de mère!
En entendant ces mots funestes Marie jeta un cri per-
çant.
— Maman! maman! s'écria-t-elle; je veux maman!
Et il fallut l'emporter au milieu d'effrayantes convul-
sions.
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MUSEE DES FAMILLES.
371
CHAPITRE m.
UNE BONNE ACTION.
La distribution des prix et la construction de la tente
avaient nécessité tant de désordre dans le pensionnat
que l'on ne put trouver d'autre lieu, pour coucher provi-
soirement Marie, que la chapelle, vaste et sombre p èce,
où on lui fit, tant bien que mal, un lit avec des matelas
jetés les uns sur les autres. Là, une sous-maîtresse, —
car madame Gerbrée se trouvait obligée de retourner
présider la solennité que n'avait déjà que trop long-
temps suspendu un incident aussi étrange, — déshabilla
la petite malade et tâcha, par des potions calmantes, de
calmer son agitation nerveuse. Mais les convulsions, loin
de s'apaiser, prenaient d'instant en instant une violence
nouvelle, dont le médecin, arrivé sur ces entrefaites, se
montra lui-même effrayé.
Ce médecin , l'un des plus célèbres et des plus habiles
de Paris, quoiqu'il parût jeune encore, était un homme
pâle et chauve, dont la physionomie pleine de douceur ^
exprimait une mélancolie profonde. L'étude autant que ^
les souffrances avaient vieilli, avant le temps, son orga- ^
nisation naturellement faible, et ceux-là qui ne l'avaient
point vu depuis huit années auraient diflicilement, en lui,
reconnu le sotis-aide en chirurgie Samuel Dubois, qu'un
brevet envoyait à Cambrai, vers le mois d'octobre 1816.
Peu de temps après le funeste départ de mademoiselle
de Cimecourt, il avait été appelé à Paris et attaché à Thô-
pital de la Pitié, grâce à la protection d'un général, ami
de son père. Là, sa disposition et son aptitude au travail
n'avaient point tardé à le faire distinguer, et des cir-
constances heureuses s'étaient jointes aux bonnes dispo-
sitions de ses chefs pour lui. Si bien que huit ans après
son retour à Paris, non-seulement il occupait une chaire
à la Faculté de médecine, mais ençere il se trouvait une
riche et nombreuse clientelle.
Le docteur Samuel Dubois ne put, sans une vive
émotion, entendre le récit des circonstances qui avaient
jeté la pauvre petite fille dans un pareil état de souffrances.
Il prescrivit diverses potions, et s'asseyant près du lit
improvisé de la malade, il résolut d'attendre l'effet des "$1
remèdes et de ne point la quitter avant d'avoir vu cesser ^
une agitation si violente et qui pouvait devenir funeste. ^
Lorsque les convulsions de Marie s'apaisèrent et ^
qu'elle ouvrit les yeux, la nuit était venue ; quelques ^
bougies jetaient seules leur clarté jaune et faible dans
cette grande salle en désordre, encombrée d'objets laissés
là en dépôt depuis deux jours. L'enfant souleva sa tête
brûlante, étendit ses mains encore agitées, et murmura :
— Maman !
Maman, répéta-t-elle , maman, viens me couronner;
j'ai des prix , j'ai été bien sage depuis huit mois.
Puis elle se mit tout-à-fait sur son séant, regarda au-
tour d'elle , et parut recouvrer toute sa raison -, alors ,
par un mouvement subit, elle jeta ses bras au cou de ma-
dame de Gerbrée, fondit en larmes et s'écria :
— Je n'ai point de maman ! je n'ai point de maman !
— Chère enfant , dit Samuel en l'attirant à lui , chère
enfant !
— Je n'ai pointdemamancomme Aline, pour m'aimer!
pour m'embrasser comme la maman d'Aline l'embrasse !
Je n'ai point de maman! Oh! je comprends maintenant
pourquoi ces demoiselles m'appelaient toujours la petite
abandonnée.
Après quelques instants de réflexion et de sileDOe
morne, elle répéta:
— La petite abandonnée !
— Si cette enfant passe le temps des vacances seule
dans cette maison , elle est perdue , dit le docteur Samuel
Dubois à madame Gerbrée qu'il avait emmenée à l'écart.
— Comment donc faire, monsieur?
— Ma mère habite, à quelques lieues de Paris, une
maison de campagne-, ma voiture m'altend à la porte du
pensionnat; laissez-moi conduire aujourd'hui, sur l'heure,
la petite Marie à ma mère. Le changement de lieux et
d'habitudes, l'air de la campagne, de continuelles ilis-
tractlons , peuvent seules apporter remède à ses souf-
frances toutes morales; y consentez-vous?
— Très volontiers, docteur.
En quelques instants tous les préparatifs pour le départ
de Marie se trouvèrent terminés , et le docteur Samuel
l'emporta lui-même dans ses bras jusques à sa voiture.
La maison de campagne où demeurait madame Dubois
s'élevait dans les environs du port de Cretcil, sur les
bords de la Marne. C'était une jolie petite habitation où
le calme, l'aisance, et surtout les soins de son lils, ren-
daient une santé nouvelle à la vieille dame, que les coups
de l'infortune avaient failli faire succomber. Là , elle
ne vivait que pour son fils ; présent , elle l'entourait de
ces soins perpétuels et muets qui préviennent tous les
désirs, qui rassemblent tous les bien-êtres sur la per-
sonne aimée. Elle avait des sourires et des paroles pour
dissiper la tristesse que parfois laissaient à Samuel d'an-
ciens souvenirs et les scènes de souffrances dont sa pro-
fession le rendait trop souvent témoin Si des inquiétudes
le préoccupaient, elle les lui faisait oublier par des dis-
tractions combinées savamment et que le hasard semblait
seul amener ; enfin, pour lui complaire, elle s'était pres(}ue
associée à ses études. Quelque plante mânquait-ellc à
l'herbier du docteur, il la voyait, le soir, dans son
cabinet; la veille avait-il désiré un livre, le livre se
trouvait comme par magie ouvert sur sou bureau; ainsi
l'existence s'écoulait pour lui, douce, sans soucis, et
dégagée de ces mille tracas qui la rendent parfois si
désagréable et si peu commode. Aussi, dès que les devoirs
de sa profession ne le retenaient plus à Paris, il quittait
son hôtel de la rue de l'Université et venait dîner et passer
la soirée avec sa mère, laissant à de jeunes médecins, ses
élèves, le soin des visites de nuit, que lui interdisait
d'ailleurs la faiblesse de sa propre santé.
Assise près de la fenêtre du salon, madame Dubois, dès
qu'un bruit léger se fit entendre à l'extrémité de la route,
reconnut aussitôt le pas des chevaux de son fils et vint
au-devant de lui pour l'embrasser plus tôt. Jugez de sa
surprise, lorsqu'elle le vit descendre de la voiture avec
une petite fille, enveloppée soigneusement d'un manteau
et qui paraissait endormie.
— Mère, dit Samuel en souriant de la surprise qu'exci-
tait la nouvelle venue ; mère, je t'amène une bonne action
à faire et une compagne pour rendre moins longues tes
attentes, lorsque des affaires me retiennent à Paris. Fais
disposer dans ta chambre un lit pour ce petit ange , et
ordonne que l'on serve le dîner, car je meurs de fann.
Le lit fut bientôt dressé : Samuel , après avoir lui-
même couché Marie avec tant de précaution qu'elle ne
s'éveilla point, passa dans la salle à manger avec sa
mère.
Là, en dînant, il lui apprit ce qu'il savait de la petite
fille par madame Gerbrée, c'est-à-dire le changement
subit surtenu dans ses habitudes et le désespoir qui l'avait
372
LECTURES DL SOIR.
frappée à la distribution des prix. Quant au reste,
madame Gerlire'e avait juge à propos de le tenir secret, et
avait coupé court aux questions du docteur en disant que
Blarie était une orpheline confiée à ses soins.
— Je crains une fièvre lente , ajouta Samuel quand il
eut conté tous ces détails à sa mère ; mais le temps et tes
soins guériront et préviendront peut-être les symptômes
alarmants qui m'inspirent de telles craintes.
Le dîner terminé , madame Dubois alla s'établir près
du lit de l'enfant, et avec ce tact merveilleux dont les
femmes seulçs ont le pieux et divin secret, elle trouva
moyen de soulager les souffrances de la petite malade
avec plus d'efficacité peut-être que ne l'aurait fait le
médecin avec toute sa science.
Le lendemain matin, quand Samuel entra chez sa mère,
il trouva Marie déjà familiarisée avec sa nouvelle amie et
qui jouait languissarament avec des fleurs que lui avait
données madame Dubois.
Le docteur interrogea le pouls de l'enfant, puis il passa
la main sur son front brûlant et pâle, et une expression
mélancolique assombrit son visage , qu'avait épanoui
d'abord la vue de cette jolie petite créature si charmante
au milieu des roses éparses autour d'elle sur le lit.
— Mère dit-il, la fièvre ne l'a point quittée; je crains
"ri!»»!! que II science r«^le impuissante contre un mal si
plein •• mystères.
Les prédictions de Samuel ne se ré.ilisèreut que trop;
rien ne put guérir la fièvre lente qui consumait Marie:
rien ne put dissiper la tristesse profonde dans laquelle elle
restait plongée coustanunent- A toutes les caresses de
m idaine Dubois, à toutes les paroles consolantes que lui
prodiguait celte excellente dame, elle ne répondait que
par un sourire forcé, suivi bientôt de deux larmes qui
tombaient lentement sur ses joues brûlantes. Chaque jour
ajoutait à l'état de langueur et de dépérissement de la
pauvre petite fille. Ses grands yeux bleus brillaient de
cette flamme étrange qui vient éclaircir parfois les regards
de ceux que la mort se prépare à saisir, et la maigreur
de son visage lui donnait une expression que l'on ne pou-
vait contempler sans un serrement de cœur. Du reste .
douce, résignée, reconnaissante des soins do ma-Lme
Dubois, et toujours affectueuse pour elle, jamais elle ne
laissait échapper une plainte, jamais elle ne s'opposait
aux tentatives médicales que Samuel essayait pour re-
médier h un état si funeste. Parfois, seulement, elle
semblait ne pas entendre les paroles qu'on lui adressait ,
et demeurait plongée dans une souniolence profonde.
Quant à son sommeil , il était court , interrompu , et
souvent agité par des rêves, durant lestiuels un mol
s'échappait souvent de la bouche de Mario :
— Maman ! maman !
Samuel et madame Dubois étaient au désespoir.
Un jour Mario s'éveilla pleine d'une gaîtéet d'une
force étranges.
— Bonne madame, cria-t-elle à madame Dubois, bonn»
madame , je viens de voir maman ; elle était avec de.-
anges dans le ciel, cl elle me disait : Viens, Marie.
C'était le délire.
CHAPITRE IV.
DES LETTRES.
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Le docteur Samuel Dubois à sa Mère,
« Je ne pourrai point aller ce soir dîner avec toi , ma
bonne mère ; continue pour Marie l'usage de la potion
que je t'ai donnée ce matin avant mon départ-, la science
n'a plus rien à faire en faveur de cette pauvre enfant ;
un miracle seul peut la sauver.
« Ce qui me retient ici, c'est la rencontre que j'ai faite,
il y a deux heures, d'une ancienne amie.
« Tu connais la vieille madame Daubencourt et txK
sais comment est morte misérablement sa femme de
compagnie, madame Tarboché. Ce que tu ignores, mère,
c'est qu'une pauvre jeune femme osa prendre la place
de celte infortunée, et se trouva réduite par la misère
a subir l'effroyable tyrannie d'une vieille , égoïste et
méchante. Elle tomba bientôt malade de fatigue ou plutôt
de désespoir. Je fus appelé par madame Daubencx)urt
qui , après m'avoir consulté pour sou compte, voulut
avoir uue consultation gratuite pour sa femme de com-
pagnie. et me mena dans un grenier hideux où je
trouvai... rnadi'iin'isflle de Cimecourt, .\lhénaTs, cette
jeune file qui, tu le sais, ma mère, me donna des soins si
tendres et si dévoués; cette jeune fille qui, par sa faute,
jeta sa famille dans le désespoir et le malheur. A ma vue
elle se cacha le visage et se mita pleurer avec amertume;
mais je parvins à la consoler, à lui rendre quelque
confiance en elle-même, et j'obtins d'elle la promesse
qu'elle quitterait demain matin la maison de madame
Daubencourt pour venir passer quelque temps à la cam-
pagne, près de toi. Je transforme ainsi ta maison en
hôpital ; mais je connais ta charité et ton bon cœur ; tu
m'en aurais voulu si (je frémis rien que d'y penser!)
j'avais laissé transporter Athénaïs à l'Hôtel-Dieu , car
c'est là ce que voulait faire madame Daubencourt. Je
dois la vie à mademoiselle de Cimecourt; d'ailleurs, mère,
tu me l'as dit bien souvent : les fautes qu'a pu commettre
un bienfaiteur ne nous dégagent point de la reconnais-
sance due au bienfait ! et ce n'est point à nous à juger
ceux qui nous ont tendu la main.
« Adieu , à demain ,
• Samctl. »
• P. S. Je reçois à l'instant une lettre de mademoi-
selle de Cimecourt; je te l'envoie. Cette lettre rend ma
résolution bien plus facile et me fait m'applaudir de
l'avoir prise tout de suite. »
Au docteur Samuel Dubois.
• Quand vous m'avez quittée tout à l'heure, monsieur,
je me suis demandé si je ne fuirais pas cette maison sans
accepter vos bienfaits , sans vous revoir. J'ai tant à rou-
gir devant vous, vous qui savez ma faute, vous qui
savez que cette faute a tué mon père ! Mais , monsieur,
je suis encore plus à plaindre que coupable... et pourtant
je suis bien coupable! Que vouliez-vous que fît une jeune
fille de dix-sept ans, sans expérience, et à qui l'on
écrivait :
• Je vous aime. Qu'un mariage secret nous unisse, un
« mariage saint et contracté devant un ministre de ma
• religion: il recevra nos serments, il les bénira. Ma
• famille est puissante; mais son courroux Unira par s'a-
MUSÉE DÉS FAMILLES.
an
«paiser,et alors nous serons hciirenx, alors notre vie
• s'ëcoulcra ense:tible , loujours ensemble.
• Feiidinakd , comte de Manheim. »
• Je ce'dai : ce mariage secret fut cele'bré ; en voici des
preuves irre'cusables... un acte signé par le ministre qui
bénit notre union et par les deux amis de Ferdinand qui
servirent de te'moitis. il me fallut fuir de la maison pa-
ternelle, comme si j'avais été coupable... Mon mari le
voulut et m'emmena en Allemagne; là nous passâmes
deux années entières, paisibles et sous des noms supposes.
Je devins mère, et j'oubliais, près de mon mari, avec mon
enfant, et ma faute et ma famille, quand un châtiment
terrible de Dieu me tira de cette fausse sécurité et nie jeta
dans un abîme de malheurs.
«Mon mari, que des affaires avaient appelé dans une
ville voisine, ne revint pas au jour qu'il m'avait désigné.
Sans nouvelle de lui, inquiète, éperdue, après quatre
jours d'une horrible attente, je partis pour cette ville;
là j'appris que le père de mon mari avait découvert
notre retraite, qu'il avait voulu faire arrêter son lils,
que celui-ci, grièvetnent blessé en se défendant, avait
été emmené dans une voiture entourée de soldats, sans
doute pour être jeté dans une prison d'état : car son
père était puissant et riche; Ferdinand me l'avait ré-
pété bien des fois, rien ne pouvait résister à ce qu'il
voulait. Je revins chez moi , la mort dans le cœur. Oh !
monsieur, je ne prévoyais pas le coup plus terrible encore
qui m'y était réservé. Pendant mon absence, la domes-
tique chargée de veiller sur ma fille s'était enfuie avec mon
enfant !
«Après huit jours de fièvre et de désespoir, j'étais mou-
rante quand on me remit une lettre de faire part qui
annonçait la mort de Ferdinand, comte de Manheim.
• Presque folle, étrangère, sans ressource, sans parler
la langue du pays, il nie fallut, après un an de misère,
de larmes et de démarches inutiles, quitter l'Allemagne
sans savoir ce qu'était devenu mon enfant. Une dame
française, qui m'avait vue quelquefois, me prit en pitié
et m'emmena avec elle à Paris. Là, monsieur, j'appris les
funestes conséquences de ma faute : la mort de mon père
et l'exil de ma mère et de mes sœurs, qui avaient dû,
pour se soustraire à la honte dont je les avais accablées,
quitter Cambrai et aller habiter la Belgique.
«Ma protectrice mourut, il y a trois mois; je restai
sans asile , quand on m'offrit la place de femme de com-
pagnie chez madame Daubencourt. J'avais à choisir entre
cette place ou le suicide... Dieu me soutint... J'entrai
chez madame Daubencourt. Vous savez le reste.
« Athénais de Manheim.
CHAPITRE V.
CONVAT.KSCENCE ET GUEP.ISON.
Madame Dubois à son fils.
• Je reçois ta lettre et celle de madame de Manheim.
Tout ce que t'écrit cette pauvre femme porte un carac-
tère de vérité qui me fait te confirmer dans ton projet
de lui donner un asile chez nous; amène-la demain.
« Ta mère , Anne Dubois. »
« L'état de ma pauvre Marie est toujours le mâme. •
Madame Dubois avait trop long-temps souffert elle-
même pour ne point savoir de quels soins et de (judlcs
précautions il faut se servir à l'égard de ceux que W
malheur amène près de nous. Aussi, lorsqu'Athénals de
Cimecourt, ou plutôt la comtesse de Manheim arriva,
^,, conduite par le docteur Samuel, à la maison de campagne
^ de Creteil, la vieille dame la reçut avec une simplicité
^ d'accueil, exempte tout à la fois de froideur et d'ostenta-
■T, tion de sensibilité. Athénaïs redoutait ce moment qui la
^ plaçait sous l'hospitalité d'une personne initiée au secret
^ de ses malheurs et de ses fautes : elle respira facilement,
^ elle se sentit légère et sans contrainte , lorsque madame
^ Dubois, après l'avoir aHectuensement embrassée, l'eut
c£ conduite dans un appartement où tout semblait disposé
comme si la personne qui en prenait possession devait
l'habiter pour toujours.
— Maintenant, lui dit-elle, je vous laisse, car un
pauvre enfant réclame mes soins. Vous êtes souffrante;
si vous voulez rester chez vous pour vous reposer des
fatigues de votre petit voyage , on vous préviendra
lorsque le dîner sera servi ; si vous aimez mieux venir
me rejoindre , vous me trouverez près du lit de ma
malade.
Hélas ! l'état de Marie, loin de s'améliorer, devenait plus
alarmant d'heure eu heure. La respiration s'entrecou-
pait, le pouls s'affaiblissait, et parfois le délire lui fai-,
sait bégayer quelques paroles plaintives, parmi lesquelles
revenait constamment le mot de
— Maman !
Le docteur Samuel interrogeait tristement le pouls de
la petite fille, et madame Dubois essayait en vain de lui
faire boire une potion que repoussait la main débile de
Marie, lorsqu'Athénaïs entra dans la chambre. Vivement
émue du spectacle douloureux qui s'offrait à ses regards,
elle se pencha sur le lit de l'enfant :
— Pauvre petit auge! murmura-t-elle.
A cette voix , l'enfant tressaillit de tout son corps et
Samuel sentit le pouls s'élever avec violence.
— Hélas ! ajouta la comtesse de Manheim sans re-
marquer l'agitation de Marie et en devenant pâle , hélas !
mon enfant , mon pauvre enfant perdu pour toujours ,
serait à peu près de l'âge de ce petit ange.
Plus elle parlait et plus Marie semblait sortir de son
état de somnolence. A la fin, elle s'assit sur son séant et
ouvrit de grands yeux brillants de fièvre qu'elle attacha
sur l'étrangère. Puis, celle-ci ayant pris des mains de
madame Dubois la potion constamment refusée jusque
alors par la petite fille, l'enfant la but sans résistance.
Après cela, elle mit son bras autour du cou d'Athénaïs ,
comme pour l'empêcher de s'éloigner, appuya sa tête
sur l'épaule de la jeune femme et s'endormit d'un som-
meil dont le calme étonna et ravit le docteur Samuel.
Quelques heures après, Athénaïs, qui avait dîné près du
lit de Marie et sans se dégager de ses étreintes, essaya
de la remettre doucement dans son lit, afin d'aller elle-
même prendre du lepos; mais celle ci s'éveilla, les
yeux pleins de larmes, et elle montra une telle agitation
et tant de désespoir quand elle vit s'éloigner la femme
pour laquelle elle témoignait une sympathie si vive, que
le médecin, craignant une crise fâcheuse, engagea madame
de Manheim à laisser transDorter dans sa chambre et près
i«
3T4 LECTURES DU SOIR.
de son lit le lit de la petite fille. Ces mesures exécutées, X couleurs plus animées reparaître sur les joues de Marie,
les larmes et les cris cessèrent, et Marie redevenue calme 5 et s'il se confondait devant un mystère qui déjouait la
et sereine prit la main d'Atliénaïs dans ses deux petites 5 science, il n'en désirait pas moins ardemment l'heure
mains qu'elle croisa le plus fortement qu'elle put ^ après ± qui chaque soir le ramenait à Creteil, près de sa mère,
cela elle s'endormit. 2Ç d'AthénaTset de Marie. Alors, il s'asseyait gaîment entre
Le lendemain mutin, son état s'était amélioré d'une ^ les deux heureuses femmes-, alors il prenait la petite fille
manière inouïe, et dont ne pouvait se rendre compte , ^ sur ses genoux, où elle s'endormait bientôt en tenant la
malgré loulc sa science, le docteur Samuel. La lièvre ^ main d'Athénaïs : la veillée achevait de s'écouler en
avait -lisparu; il ne restait plus à combattre qu'une ^ douces causeries, dans lesquelles chacun apportait la
{irariile faiblesse, sans danger, dont triomplièrent sans ^^ satisfaction qui suit une journée laborieuse et le plaisir
l)eiiu' des soins multipliés et sages. ^ de se trouver avec des personnes aimées. Onze heures
Cette faiblesse disparut davantage de jour en jour, ^î^ venues, on se retirait chez soi. Le lendemain ramenait le
car la nature trouve tant de ressources et de vie dans ^1^ méaie bonheur paisible.
roi^anisatiou neuve et forte des enfants ! Mais il ne fallait ^j^ Après trois semaines d'une si facile existence, il y eut
l-ds (iirAlhéuaïs quittât d'une heure, d'un moment, celle ^i» une grande fête dans la maison de Creteil^ car Marie,
•lui lui témoignait une aiïection si vive et si tendre, car ^ soutenue par Athénats , put se promener dans le jardin
aussitôt la lièvre reparaissait avec des symplôaiesinquié- "1^ sans l'aide d'un bras ou d'un soutien. Ce jour-là, le doc-
tants. Alhéna'is était donc devenue inséparable de Marie; ^j;^ leur Samuel ne voulut partir pour Paris qu'après avoir
elle seule lui préparait ses boissons et ses aliments, elle ^1- vu sa petite protégée s'avancer lentemenî sur la pelouse
seule disposait sa petite couche, elle seule peignait ses ^Ç> verdoyante et s'arrêter à chaque pas, enivrée d'air, de
beaux cheveux blonds et la couvrait de ses vêtements. La ^Ç> soleil et des suaves voluptés de la convalescence. Puis,
l)reniière fois que l'enfant put quitter son lit pour res- ^'o comme des êtres souffrants l'attendaient à Paris , il s'ar-
pirer un air plus pur, pour regarder le bleu du ciel et la cj2 racha courageusement à ce doux spectacle pour aller
verdure des arbres, pour entendre le chant des oiseaux et Zf. remplir les devoirs de sa noble et pénible profession,
pour frissonner voluptueusement aux molles caresses du ^ Dès lors, les symptômes de maladie et de faiblesse
soleil, ce fut encore Athénais qui la prit dans ses bras et Z^ achevèrent de disparaître pea à peu chez Marie, et elle ne
qui \ int la déposer dans un grand fauteuil près de la Zf^ larda point à se livrer à une gaîté dont on était loin de
fenêtre. Toutes les autres personnes de la maison étaient ZÇ, croire susceptible son caractère, jusque-là si mélancoli-
devenues indifférentes à Marie; à peine avait-elle un oC que. P»ien n'était joyeux comme de lavoir, les couleurs de
regard, une parole pour le bon docteur Samuel et pour li^ la santé sur le visage, courir follement dans le jardin
madame Dubois. Avec régo'ismc de l'enfance, avec la Z\l à la poursuite 4'une mouche ou d'un papillon, que, toute
violence exclusive d'une passion, elle repoussait tout ce of^ haletante, elle rapportait à son amie Athénaïs. Car il fal-
qu'elle avait aimé autrefois aliu de se donner entière à ce ZÇ lait qu'AthénaTs fût témoin de ses jeux; il fallait qu'Athc-
qu'ellc chérissait éperduinent aujourd'hui. Pourvu que T'o na'is ne s'éloignât jamais d'elle; sans cela, adieu à la gaîté,
la comtesse de .Manheiiii fût là, dans le même appartriiicnt Z'Z adieu aux jeux! Ni les caresses de madame Dubois, ai
([u'elle: pourvu qu'elle pût suivre du regard ses moindres ^t:^ les agaceries du capitaine Loustot qui, de retour d*un
liiouveiiiculs, elle restait des journées entières paisible et T'o voyage en Picardie, venait presque chaque semaine passer
lieiiieuse, n'interroiniunt sou amie, occupée à écrire ou à ^i;^ un jour ou deux à Creteil, ne pouvaient distraire l'enfant
l)roiler, que pnur lui tendre la joue et obtenir d'elle une H^ «le son agitation et de son inquiétude. S'apercevait-clle
caresse qu'elle prolongeait le plus longtemps possible, ^i' de l'absence d'Athéiiaïs, aussitôt son visage s'obscurcis-
cn la nouant pour ainsi dire dans ses bras. ^1;^ sait, ses yeux s'emplissaient de larmes et le tremblement
Athéna'is, do son côté, éprouvait pour Marie une ten- ^1^ convulsifde ses membres reveuait la secouer. La voix d'.A-
diessi- beaucoup plus jasslunnée que le sentiment de ré- ^i"^ Ihénaïs se faisait-elle entendre, alors l'agitation de Marie
ci|irorilé dû à l'attachement singulier de la pcùte fille, f'^ s'apaisait , ses larmes pouvaient eniin couler, et elle cou-
Elle sjuff'ait presque autant que celte dernière de leurs ^i;^ rait se jeter dans les bras de madame de Manheim. Mais
courtes séparations, rendues parfois iiidispensahies : ^i^ ensuite, il lui fallait un peu de temps pour consentir à
toute cette enriut était pa.ssée dans ses haliitudcs et dans =1^ qsMtter la main de celle qu'elle aimait tant et pour
sa vie. Pièjj il'elle. elle oïdiliuit et la douleur du passé et ^(^ reprendre ses jeux; encore ne le faisait-elle qu'avec
les fil juiéludes de l'avenir, l'.ir iiistaiit inêiiie, on aurait ^;1;^ «léliance; encore an moindre rtiouvemenl de celle qu'elle
dit que cette enf.iit était 1 1 lille qu'elle avait perdue, tant ^i-; ne cessait do suivre des yeox, revenait-elle s'attacher à
elle épnmvait debunheur à écouter les propos enfantins ^° sa robe pour la suivre pas à pas.
de la naïve petite cnaluic, à passer doucement ses ^ Une fois la guérison complète, madame Gerbréc, qui
mains sur ses cheveux blonds et soyeux, k la bercer =^ deux ou trois fois était venire, à ta grande terreur de
sur ses geiiou.\ eu l'appuyant contre son sein. Leur* ^.-^ Marie, rendre visite au docteur Samuel, voulut recon-
journées s'écoulaient de la sorte, en d'im (Tables béali- ^^ duirc l'enfant à Paris; celte détermination faiflit hii
tudes-, elles ne vivaient que pour elles deux cl que par ^j-^ causer \me rechute si grave, que la maîtresse de pension
elles »!eux ; elles s'isolaient de tout , et même du docteur ^^ dut consentir à ne point ran ener celle qu'elle était venue
Samuel et de l.i borne madame Dubois. cjo cliereher. Elle fit nue pareille concession avec d'autanl
Madame Dubiiis était femme, donc elle soulTrait un peu ZÇ, moins de difticuUé que, seule tutrice de Marie, elle
de l'iudilfércnce de celte pt tiîe Marie qu'elle aim.it tant. Z'ç n'avait à rendre compte à personne de sa conduite en
Mais, si la jalousie pouvait approcher d'un cœur noble et ^^ cette circonstance, — conduite que personne d'ailleurs
vertueux comme le sien, il ne s'y trouvait pas du moins ^ n'aurait pu hésiter à approuver.
place pour uu sentiment de haine: aussi ne meltail-ellc ^ Quoi qu'il en soit, l'éducation de Marie ne souffrit
pas moins de zèle à entourer de toul le bien-élrc possible So point de la concession faite par madame Gerbrée : la pe-
lés deux iufortunéei confiées k ses soins. X tite fille reprit ses études, sous la direction d'Athénaïs,
Quant au docteur Samuel, il s'émerveillait de voir des x i»vec des progrès d'une rapidité surprenante. Si quelque
MUSEE DES FAMILLES.
375
difficulté la rebutait, il suffisait d'une parole de son ins- ,
titutrice pour lui rendre du courage et la faire triompher
du mot italien malaisé à retenir ou du trait que ses petits
doigts avaient de la peine à former sur les touches du
piano. De la sorte, en huit ou dix mois, son éducation se
trouva beaucoup plus avancée que ne l'est ordinairement
celle d'un enfant de son âge. Du reste, le travail ne nuisait
ni à la santé ni à la belle humeur de Marie. Certes, per-
sonne n'aurait reconnu dans- la petite espiègle blanche
et rose qui parcourait toute la maison en chantant, la
chétive créature pour laquelle naguère éprouvaient tant
d'inquiétudes le docteur Samuel et sa mère. Elle semait
la gnîté autour d'elle, et l'homme le plus morose aurait dû
sourire à ses saillies spirituelles et à ses boutades d'en-
fant heureux et un peu gâté.
Le bon capitaine Loustot se tenait en adoration devant
elle ; soumis à ses moindres caprices, il aurait été capable
de faire dix lieues pour prévenir un désir de la charmante
petite fille. Madame Dubois n'allait jamais à Paris sans en
rapporter une robe, un chapeau, des rubans et mille autres
objets semblables pour en parer celle qu'elle aimait comme
si elle eût été sa fille; enlin la première question que le
docteur Samuel faisait en arrivant, après avoir embrassé
saincre, était toujours :
— Où donc est Marie ?
Quant à la comtesse de Manheim, elle ne savait qu'em-
brasser la petite fille et lui consacrer toutes ses pensées,
toutes ses affections , toute son existence.
cJ.<.
i
I
■Y"
1
T.
CHAPITRE VI ET DERNIER.
DÉNOUEMENT.
Dix-huit mois d'un bonheur paisible et sans mélange
s'écoulèrent ainsi pour ces quatre personnes que tant de
souffrances avaient tour à tour éprouvées. Samuel lui-
même semblait perdre sa mélancolie habituelle et se
livrer à de suaves pensées qu'il n'avait jamais connues
jusque-là. Sans négliger les devoirs de sa profession , il
ne les pratiquait plus à l'exclusion de toute distraction
innocente , et avec cette morne austérité d'un cénobite
qui a embrassé la vie du cloître parce qu'il n'a plus rien
à espérer dans ce monde. Souvent sa mère le surprenait,
les yeux attaches avec émotion sur Athénaïs , et sans té-
moigner à Samuel qu'elle avait compris les secrets de son
cœur, elle se réjouissait de le voir renaître à la paix et
soulever sa tête si long-temps courbée sous une froide
résignation , pour porter enfin vers l'avenir des regards
d'espérance. Dès qu'elle eut fait cette découverte trois
fois bénie, Athénaïs lui devint encore plus chère, et elle
se prit à l'aimer comme une fille, comme celle qui devait,
quand sa vieille mère serait rappelée vers Dieu, ne pas
laisser Samuel seul sur la terre.
Il est des pensées que la bouche n'a pas besoin de dire
pour que le cœur les comprenne. Ainsi, le secours
des yeux reste inutile pour apprendre l'existence et le
nom de ces fleurs qui répandent autour d'elles, cachées
sous rherbe , les trésors de leurs ineffables parfums.
Quand ces pensées viennent, comme des anges, caresser
de leurs ailes des fronts naguère encore brûlants et dou-
loureux, une bienfaisante chaleur active la circulation du
sang, l'imagination se dilate, la poitrine respire à l'aise et
l'on puise mutuellement dans chaque geste, dans chaque
regard, dans la moindre inflexion de voix, l'espérance
et le bonheur qui s'en échappent h flots magnétiques.
AthénaTs, Samuel et sa mère se trouvaient sous cette
influence myslorieuse qui les inondait de joies célestes,
et telles que les élus en doivent éprouver. Heureux, ils
pressentaient un bonheur plus grand encore, et l'avenir
se balançait mollement h leurs yeux, parmi des trésors
de paix et d'amour.
Connue l'hiver approchait, il fut résolu qu'on ne le pas-
serait pas à la campagne, connue l'année précédente, mais
qu'on irait habiter Paris durant cette saison de pluies et
de froids. Ils quittèrent donc tous Creteil, au mois de no-
veuibre, et vinrent s'installer dans un magnifique hôtel
acheté récemment par le docteur Dubois.
Un jour de janvier , après avoir terminé ses pre-
mières visites du matin , Sanmcl , les deux pieds posés
conimodéuicnt sur ses chenets et plongé dans U4i grand
fauteuil , semblait se livrer à des pensées qui béatifiaient
son visage et jetaient sur son front je ne sais quel bon-
heur lumineux. Une lettre causait cette joie profonde,
et cette lettre , marquée du timbre de Bruxelles , portait
la signature de madame de Cimecourt.
C'étaicnt,pourAthénaïs,des bénédictions desa mère qui,
disait-elle, ne se souvenait pins dupasse et pardonnait,
au nom d'un père, maintenant aux pieds de Dieu. Ma-
dame de Cimecourt terminait en annonçant sa i)rochain8
ariivéc à Paris. Là, disait-elle, je t'apprendrai quels
projets fornunt pour ton bonheur M. le docteur Dubois
et sa mère qui m'a écrit.
Samuel relisait pour la seconde fois ce billet envoyé
sans être cacheté, et contenu dans une lettre à son
J
370
LECTURES DU SOIR.
adresse , lorsqu'un étranger entra dans son cabinet. Agé
de trente-six ans environ , cet homme semblait soufFrant
au point de ne pouvoir marclicr sans l'appui d'un valet
de chambre qui le soutenait. Le docteur Samuel le fit
asseoir et l'interrogea sur les soufîVances qu'il éprou-
vait.
— Monsieur, lui répondit l'étranger après avoir décrit
les symptômes de son mal , qui provenait d'un effrayant
marasme ; je crains bien que les remèdes de l'art ne
restent impuissants, car les causes de ce que j'éprouve
sont toutes morales. Je suis Allemand; venu en France
avec l'espoir d'y trouver un terme à des chagrins affreux,
je retourne dans mon pays, trop certain qu'il ne me reste
plus rien à espérer. Le peu d'existence que j'ai à vivre
se passera dans l'isolement et les remords.
— Pourquoi vous livrer à un pareil désespoir , mon-
sieur ?
— Pourquoi, docteur? Oh ! c'est que je suis bien mal-
heureux ! c'est que je suis bien coupable ! J'ai séduit une
jeune fille; je l'ai épousée malgré mon père... Mon père
m'a violemment séparé d'elle, m'a fait enfermer dans une
prison d'état, et ne m'en a laissé sortir qu'après deux an-
nées de captivité, et en m'annonçant la mort de ma femme
et de mon enfant. Six années se sont écoulées dans cette
triste croyance... Alors mon père, avant de rendre le der-
nier soupir, m'apprit que ma femme et mon enfant vi-
vaient; qu'il ignorait le sort de la mère, et que ma fille
avait été amenée à Paris... Puis il est mort sans me donner
d'autres renseignements. Depuis lors, j'ai passé ma vie en
recherches qui sont restées sans résultats.
Samuel l'écoutait, p;\le et le cœur serré par une main
de fer ; car chaque parole de l'étranger détruisait ses
rêves de repos et d'avenir.
Enfin, il s'arma de courage et résolut de remplir un
devoir qui lui coûtait tout le bonheur de sa vie.
— N'êtes vous point le comte de Manheim? demanda-
t-il d'une Toix si tremblante que l'étranger l'entendit à
peine.
— Mon nom! qui vous a dit mon nom?
— Ecoutez, monsieur, reprit Samuel ; pour entendre
ce que je vais vous dire, il vous faut de la force, car j'ai
d'heureuses nouvelles à vous donner de... votre femme.
— AthénaTs! O mon Dieu! mon Dieii! parlez, mon-
sieur! parlez, au nom du ciel! Vivrait-elle encore?
— Elle vit encore.
— Et vous savez le lieu où elle est... Dites, dites,
je vous en sup^jlie!
— En France... Dans cette maison.
— Oh! monsieur, courons...
— Un instant. Il faut la préparer à cette entrevue, qiii
pourrait lui causer des émotions trop vives et peut-être
fatales; car elle aussi vous croyait mort...
Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit, rt madame
Dubois et Athénaïs, qui tenait Marie par la main, entrèrent
pour venir annoncer \ Samuel que le déjeuner l'attendait.
Athénaïs et son mari se trouvèrent ainsi brusquement face
à face. La jeune femme jeta un cri et tomba défaillante;
le comte la reçut dans ses bras et la couvrit de baisers.
— C'est moi, disait-il, moi qui reviens pour ne plus
te quitter, Athénaïs! mon Athénaïs!
Samuel avait pris de sa main humide et froide la main
de sa mère, qu'il serrait silencieusement. Marie, inquiète,
se pressait contre Athéna'is et s'attachait avec force aux
plis de sa robe.
— Ktma fille! Avez-vous des nouvelles de ma fille?
demanda la comtesse de Manheim quand elle eut repris
ses sens. Dites, savez-vous ce qu'ils ont fait de ma fille?
Le comte baissa tristement la tète.
— Ma fille ! je ne la verrai donc plus ! oh ! pauvre mère
que je suis!
A ces paroles la petite Marie, qui regardait fixement
Athéujiïs. avec une étrange expression de désespoir et de
jalousie, tomba sur le plancher, en proie aux horribles
convulsions qui, deux années auparavant, l'avaient jetée
dans un si fatal état de souffrances. Athénaïs s'élança
vers elle et voulut la relever ; l'enfant détourna la tête et
tendit sa main convulsive à madame Dubois, qui la prit
sur ses genoux; mais bientôt elle s'échappa des étreintes
de la vieille dame et courut se jeter dans les bras d'A-
thénaïs qui fondait en larmes.
— Tu l'aimeras mieux que moi! s'écria-t-elle.
En vain, la comtesse de Manheim lui prodiguait-elle les
caresses et les baisers les plus tendres, en vain lui redi-
sait-elle que rien ne les séparerait, que rien ne pourrait
détruire l'affection qui l'unissait à elle, aucune parole,
rien ne pouvait rassurer Marie ni calmer son agitation et
ses plaintes.
— Tu l'aimeras mieux que moi ! répétait-elle sans
cesse d'une voix déchirante; tu l'aimeras mieux que
moi !...
La vue du comte ne cessa pas de lui produire toujours
une impression funeste, malgré les protestations que
faisait ce dernier de ne jamais séparer Athénaïs de Marie,
malgré les caresses par lesquelles il essayait parfois de
rassurer l'enfant. Alors, elle tremblait de tous ses mem-
bres, jetait des regards de terreur autour d'elle, et se
réfugiait dans le sein d'Athénaïs , où elle cachait son
vi.sage brûlant.
Dès lors, au calme heureux et doux qui régnait na-
guère dans la maison du docteur Samuel , succéda une
tristesse sombre et pleine d'inquiétudes; car, malgré les
soins d'Athénaïs pour Marie, malgré ses protestations de
ne jamais la quitter, l'enfant était retombée dans les accès
de la maladie nerveuse qui dt\jà lui avait été si fatale.
Madame Dubois, son fils, et surtout Athénaïs ne s'éloi-
gnaient pas de son chevet; le comte de Manheim, nous
l'avons dit, s'associait à ses soins et se gagnait l'estime
de Samuel et de madame Dubois par la douceur et la
grâce de son caractère.
Huit jours s'écoulèrent ainsi, lorsque le comte, auquel
la poste venait d'apporter plusieurs paquets, entra dans
une agitation visible, et prit Athénaïs et Samuel à l'écart.
— Je reçois dos nouvelles heureuses et inattendues,
leur dit-il. On a découvert la personne que mon père
avait chargé d'amener notre enfant à Paris. Cet homme
est un vieux domestique qui n'a pu dire le nom de la per-
sonne à laquelle il a confié l'enfant; mais il désigne le
pensionnai d'une manière assez précise pour rendre mes
recherches faciles et sûres, car il indique le quartier. J'y
vais sur l'heure.
— Et moi je vous accompagne! s'écria la comtesse. Ma
fille ! ma fille ! oh ! mon Dieu ! ne me la rendrez-vous pas ?
Marie jeta un profond gémissement. Athénaïs courut à
elle, mais l'enfant détourna la tête :
— Vous ne m'aimez plus, fit-elle; laissez-moi mourir I
Quelle que fût sa tendresse pour Marie, l'amour mater-
nel l'emporta dans le cœur de la comtesse, et elle courut
avec son mari visiter tous les pensionnats du quartier in-
diqué par le vieux domestique. Ils arrivèrent enfin cher
madame Gerbrée. Là, ils apprirent bientôt que leur fille,
que cet enfant, perdu et si amèrement regretté, ils le
tenaient tout à Tiieure dans leurs bras ; c'était Marie !
MUSEE DES FAMILLES.
377
Oh! avec quelle hâte ils reviiuciit chez le docteur
Dubois; avec quelle émotion ils se retrouvèrent près du
lit de la petite fille qui pleurait et qui se désespérai^.
Athénaïs prit doucement dans ses mains les mains
de l'enfant qui voulut les retirer, mais (lui les abandonna
bientôt.
— Marie , dit Athénaïs qu'agitait elle-m^me une émo-
tion indicible , Marie,j'ai retrouvé ma petite fille.
Marie fit un mouvement de terreur.
— Mais j'ai aussi retrouvé ta mère.
— Ma mère! répéta Marie en se dressant sur sa cou-
che; ma mère!... où est-elle, où est-elle?
— Près d'ici.
— Où? mon Dieu... où? mon Dieu!
— Dans tes bras, mon enfant ! C'est elle qui te couvre
de larmes et de baisers ; c'est elle qui t'aimait et que tu
aimes depuis si longtemps; nos cœurs s'étaient déjà
mystérieusement compris. Oui, mon enfant, oui, je suis
ta mère !... oui , tu es ma fille !
— Mou Dieu , merci ! s'écria le comte en s'agcnouil-
lant , car dans votre divine miséricorde vous nous avex
tous réunis !
— Et moi je reste seul au monde ! murmura Samuel.
A ces paroles il sentit une main se glisser dans U
sienne et la presser tendrement.
C'était la main de sa mère.
1. BSiraT BEKTHOCD.
Toutes les illustra lions de \' Enfant san» mire OQt été dessinées par
FuissEASAU ot gravées par U£.Nay Brow^.
LE TROISIÈME VOLUME.
Voici par quelles re'flcxions et par quelles promesses
le Musée des Familles terminait, l'année dernière, son se-
cond volume :
« Lorsqu'une entreprise cesse de s'améliorer, elle est
«bien près de décroître, a dit Francklin.
On a dû remarquer un grand progrès dans le perfec-
tionnement dos gravures, dont quelques-unes peuvent
rivaliser avec les plus belles planches sur acier, publiées
par les Anglais, dans leurs riches Keapseake.
Confiées aux plus célèbres dessinateurs de Paris, et
Guidée par cette maxime, la direr '.on du Musée des % surtout à MM. Branstotrn , Ach. Deveria, Foussereau,
'Familles n'a cessé d'apporter de jo/» en jour, de mois Z^, Gavarni,Geniole^Granville,Johannot^Lépaulle^Sears,
«en mois, des améliorations à cette "'•i.te et utile entre- "^^ ^ ■'" '''—"-'■ -* " ^ ' — en..-.— .: 4.
«prise, et de la faire approcher de plus en plus de son
• but : rendre la littérature populaire. ^
« Après avoir excité l'attention par l'attrait des gravu- X
«res, la célébrité des noms des écrivains, et la brièveté ^
«des articles qui ne présentaient qu'une lecture vive, ^
«courte et curieuse, il était devenu nécessaire d'aug- ^
« menter l'étendue de ces articles et de leur donner un ^
«caractère plus grave et plus utile; car le goût du public $
«se formait, et il aurait dédaigné, comme incomplet ou
«comme frivole, ce qui d'abord l'avait si vivement inté-
« ressé.
« Le Musée est arrivé à ces résultats graduellement et
«après de nombreux essais. On a pu voir que, dans les
« quatre derniers mois, la plupart des articles formaient
• un ou plusieurs numéros entiers, et qu'ils traitaient
«presque toujours des points importants de morale et
• d'histoire , des observations de mœurs ou de graves
« questions de littérature.
« Loin d'exciter des plaintes, ces Innovations ont réuni
«des suffrages unanimes, preuve qu'elles étaient une ne-
« cessité.
«Ces innovations, on continuera à les développer de
• plus en plus; enfin, pour résumer, des articles plus
« complets, une voie plus large encore, telle est la marche
« que si ra le Musée des Familles dans l'année nouvelle
• qu'il va commencer. •
Le cadre de rédaction du Musée a donc ëtë dirisé en
trois parties, et les articles classés en trois divisions:
Revue^ Voyages et Magazine.
La Tîetue, composée d'articles inédits, a tour à tour
publié une ballade de M. Casimir Delavigne, des études
historiques, des études de mœurs et des études d'histoire
naturelle, par MM. 5. Henry Berthoud, Boitard, P. Che-
valier, de Custines, Félix Davin, Victor Uerbin, P. L.
Jacob , bibliophile; Jules Janin., Alphonse Karr, Paul
de Koch , Edmond Leclcrc , Roland Carolus , Frédéric
Soulié, Emile Souvestre, Eugène Sue.
Les Voyages étaient traduits de l'anglais et de l'alle-
mand, ou dus à MM. P. Luco, A. Dussert et de Custines.
Sous le titre de Magazine, des compilations ont réuni
une foule de faits peu connus, et qui présentaient un vif
intérêt de curiosité.
Suzemilh. Ulrich et Uoracc Virnet, ces illustrations ont
été gravées par les plus habiles artistes de Paris et de
Londres. Enfin, efles ont été imprimées par M. Duverger,
avec un soin et un goût qui leur a laissé toute leur
finesse, malgré les difficultés sans nombre que présente
l'impression à la presse mécanique.
Le premier trimestre du quatrième volume sera dû à îa
collaboration de MM. S. Henry Berthoud, Boitard.
Henri Castil-Blaze, Félix Davin, Casimir Delavigne.,
Alexandre Dumas^ Jules Lccomte^ directeur de la France
maritime, Jules Janin et Wolf.
Quant aux illustrations., pour arriver a ne plus avoir de
rivalité dans leur dessin et dans leur exécution sur bois,
l'administration n'a point recule devant les sacrifices
énormes que lui présentait l'acquisition de la Mosaïque.,
seul journal qui, jusqu'à présent, eût obtenu dans ses
gravures quelque avantage sur le Musée des Familles.
Les principaux dessinateurs et graveurs de la Mosaïque
se trouvent donc attachés exehisivement désormais au
Musée et se réuniront aux autres artistes de ce journal
pour contribuer h ses succès.
De nouvelles preuves Tiennent d'ailleurs, chaque jour,
attester de ces succès. Ainsi, non-seulement la première
édition du premier volumf se trouve épuisée, mais encore
des tirages successifs , qui sVièvent à plus de cent cin-
quante mille, ont mis les clichés, triples pourtant , dans
l'impossibilité de servir désormais.
On vient donc de réimprimer une édition déco premfVr
volum&(jMOut-à-fait nouvelle et tout-à-f.iit semblable
à celle dWw»5i"ème. C'est le même format, le m?rae luxe
typ(^aphi<gie, le m^me papier et le même satinagc. On
a soigneusetnent revu le texte et fait disparaître tout ce
qu'il pouvait offrir de médiocre; Fa plupart des gravures
ont été retouchées avec un soin extrême ou remplacées par
de nouvelles ; enfin, la nouvelle édition ne le cède en rien
au volume que termine cette note.
(I) Le prit de ce volume est do cinrj francs cini^Honfe ce
broché, pri< dans les hureaux, et de sept francs cinquante et
broché, p.ir Ir> po<li\
On m)iivi r.i rue Saiiit-C.eorgPS, n. 11, les trois volumes éJégn
reliés , au prix do sept francs le vohmic. L.t ihisIC dc se chai
des volumes reliés.
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